Histoire des églises et chapelles de Lyon/Recluseries

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
H. Lardanchet (tome Ip. 182-185).

LES RECLUSERIES

Les Recluseries sont un problème d’histoire qu’il n’est pas difficile de résoudre, à Lyon du moins. On a voulu qu’elles fussent des logis occupés par des sentinelles pieuses autour des murailles fortifiées, ou des oratoires très distincts des églises, ou encore des additions nécessaires aux églises mêmes. Le roman s’est donné libre cours à leur sujet ; mais il est parfaitement prouvé que la plupart des murailles fortifiées et que beaucoup d’églises étaient sans Recluserie. C’est donc la troisième opinion alléguée qui est la plus voisine de la vérité.

Les Recluseries lyonnaises ont été multipliées à plaisir par les historiens Bullioud, Golonia, l’auteur de l’Almanach historique de 1753, Meynis, Montfalcon et l’abbé Pavy. Le premier de ces écrivains en compte quatorze, le second douze, le troisième treize, le quatrième onze ou douze au choix, le cinquième, dix-sept, le sixième, dix-huit.

Toutes les listes données par ces écrivains sont grossies d’erreurs matérielles et de confusion avec d’autres édifices religieux. Il l’este en réalité onze Recluseries authentiques, savoir : Saint-Épipode, vulgairement Saint-Épipoy, en dehors de la porte de Bourgneuf et près de la porte Pierre-Scize, adossée aux rochers ; Sainte-Marguerite, sur les murs de la ville, entre Pierre-Scize et Saint-Just ; Saint-Barthélémy dans la montée Saint-Barthélémy, à l’angle formé par le couvent des Capucins ; Sainte-Marie-Magdeleine dans la montée du Gourguillon, au-dessus de la croix de Colle, d’où le nom de recluserie de Colle qui lui est quelquefois appliqué ; Saint-Martin-des-Vignes, en dehors et près de la porte Saint-Georges, au delà de la Quarantaine ; Saint-Clair-sous-Sainte-Foy, sur le bord du Rhône au delà de Saint-Martin-des-Vignes, Saint-Vincent sur le bord de la Saône, en dehors et près de la porte Saint-Vincent ; Saint-Marcel, en dehors et près de la porte de ce nom au quartier des Terreaux ; Saint-Sébastien sur la colline de ce nom ; Saint-Irénée ou Saint-Clair du Griffon, d’abord Sainte-Blandine, puis Saint-Irénée, près du Rhône, au bout du pont Saint-Clair, enfin Sainte-Hélène près du Rhône, à l’entrée de la rue de ce nom, dans le quartier d’Ainay.

Recluserie Saint-Barthélémy en 1550.

La principale époque des Recluseries fut les xie, xiie et xiiie siècle, pendant lesquels des femmes y faisaient la majorité, selon qu’en témoignent les actes et les obituaires. Citons : Emma, morte le 24 janvier 1106, après six années environ de réclusion ; Sina, recluse de Saint-Vincent, qui légua sept livres pour son anniversaire, une aube et un manteau au réfectoire de Saint-Paul ; Raimua, recluse de Saint-Epipoy, qui laissa seize livres et dix sous pour son anniversaire ; la recluse Blesmuers ; la recluse Constantine, qui mena dix ans la vie anachorétique ; la recluse Leluisa, qualifiée de remarquable servante de Dieu. D’autres actes du mentionnent encore des recluses à Saint-Irénée, à Saint-Clair du Griffon, à Saint-Barthélemy.

Au xive siècle, elles furent presque toutes remplacées par des reclus et c’est une erreur de croire qu’avant comme après cette date, les recluseries furent divisées en recluseries d’hommes et recluseries de femmes : la même recluserie était occupée successivement par un pénitent ou une pénitente. Elles étaient la propriété particulière d’une église ou d’un monastère voisin qui en disposait à son gré ; celles de Saint-Épipoy, de Saint-Barthélémy et de Saint-Vincent dépendaient de la collégiale Saint-Paul, celle de Saint-Marcel appartenait aux chanoines de Saint-Ruf de la Platière, celles de Saint-Irénée et Saint-Clair du Griffon à l’abbaye Saint-Pierre, celles de Saint-Sébastien et de Sainte-Hélène à l’abbaye d’Ainay, celle de Sainte-Marie-Madeleine à l’église Saint-Georges, celles de Sainte-Marguerite, de Saint-Martin-des-Vignes et de Saint-Clair-sous-SainteFoy dépendaient des chanoines de Saint-Just ou de Saint-Irénée ; au spirituel et au temporel le propriétaire intervenait toujours.

La nomination du reclus se faisait par lettres, avec des conditions expressément stipulées ; l’installation se conformait au cérémonial, soit transcrit dans un rituel, soit traditionnel. Saint-Paul avait choisi le dimanche pour cette cérémonie, dont voici les phases. Le postulant devait se trouver au commencement de l’aspersion à droite du chœur, un peu au-dessous du chamarier vêtu de sa chlamyde ou de son manteau, capuce en tête, accompagné d’un autre reclus. Pendant l’aspersion, il se tenait debout, dans une humble posture, après quoi il se joignait, avec son compagnon, à la procession et entrait au chœur. Là, le sous-maître du chœur le conduisait devant le grand autel où il restait agenouillé sur le marchepied, tandis que son confrère, en quelque sorte son parrain, restait à droite jusqu’à la fin de l’oraison : Exaudi. À ce moment l’officiant, le diacre et le céroféraire se retiraient dans le chapitre pour changer d’ornements, laissant le postulant seul avec le sous-diacre revêtu. On apprêtait le branle des cloches, deux prêtres commençaient à chanter les litanies au milieu du chœur et après l’invocation à la Sainte-Vierge, toute la procession partait en chantant les litanies, précédée du sous-diacre qui portait la croix haute et que suivaient les deux reclus ; la grosse cloche tintait alors son carillon de fête autant qu’il était nécessaire et aux dépens du reclus intronisé. Les litanies s’achevaient quand la procession était parvenue devant la recluserie. L’obéancier, c’est-à-dire le chanoine qui avait la recluserie dans sa pari de revenus, prêchait, enseignait au reclus ses devoirs. En outre, il l’instruisait publiquement de la vie de saint Eucher, fameux ermite devenu évêque de Lyon et de la forme, règle et façon de vie qui devenaient siennes dès lors.

Ce rituel ne variait guère de paroisse à paroisse ou de monastère à monastère. Il est à noter que nul texte de ces installations ne relate le fameux mûrement de la porte de la cellule : on ne connaît qu’un exemple de ce genre de séquestration en 1519, et c’est d’une fille repentie, non d’une recluse proprement dite qu’il s’agit.

Une fois mis à l’abri du siècle, les reclus avaient encore à pourvoir cependant à partie au moins de leur subsistance et de leur entretien. Presque tous étaient pauvres et tous faisaient vœu de stricte pauvreté : ceux qui avaient des biens les abandonnaient quels qu’ils fussent, présents ou à venir ; ils jouissaient, il est vrai, du produit d’un modeste fonds, vigne, jardin ou verger, affecté à leur agrément et à leur entretien et encore le plus souvent d’une menue dotation attachée à leur oratoire, mais tout cela était bien insuffisant : Sainte-Marie-Madeleine, par exemple, avait trois livres de rentes et trois, lampes d’huile ; Saint-Barthélemy, 25 livres et trois ânées de froment ; Saint-Marcel, une ânée de froment, Saint-Sébastien 15 livres et 10 bichets de froment. Le plus clair de leurs revenus était en aumônes annuelles, en oblations, en rémunérations d’actes pieux, en legs collectifs ou particuliers ou dans le gain qu’ils tiraient d’une petite industrie. Observons toutefois que ce gain n’apparaît dans les documents qu’aux xve et xvie siècles, à l’âge de la décadence de l’institution : en 1457 notamment, le reclus Denis était relieur ; plus tard, les reclus de Saint-Marcel et de Saint-Épipoy traçaient des dessins de broderie. La comptabilité municipale du xve siècle atteste encore une aumône annuelle de la ville, de trois gros sous, payables la veille de Noël ; joignez à cela des secours en argent et en nature accordés régulièrement par l’archevêque. Enfin, si le reclus était prêtre, son pécule s’accroissait des intérêts laissés pour les fondations perpétuelles, anniversaires et autres.

Il reste à prouver ce que nous avons avancé plus haut : c’est que nos recluseries naquirent d’églises ou plus nettement survécurent à de vieilles églises et n’eurent pas d’autre origine. Un ancien rituel des processions des rogations, fragment du barbet ou cérémonial de Saint-Just, indique qu’au ixe siècle au moins, l’église Sainte-Blandine, appelée depuis Saint-Irénée de la rive du Rhône et Saint-Clair du Griffon, était une des stations où s’arrêtait la châsse des reliques promenée solennellement dans la ville ; on sait d’une source lui peu postérieure que Saint-Vincent était une autre station et que les prêtres de ces deux églises devaient porter la châsse ; si donc, il fut un temps où plusieurs prêtres desservaient Saint-Vincent et Saint-Irénée, ces églises ne furent pas d’abord de simples recluseries.

D’autre part Saint-Sébastien était un très ancien prieuré dépendant de l’abbaye d’Ainay, qui en reçut confirmation du pape Eugène III, le 26 février 1153, et fut supprimé en 1251 par l’évêque d’Albano, légat d’Alexandre IV, qui en unit toutes les dotations à la mense abbatiale. Saint-Épipoy faisait partie, en 984, du patrimoine de l’église métropolitaine de Lyon : les chanoines de la cathédrale et les desservants de Saint-Étienne et de Sainte-Croix s’y rendaient processionnellement, la veille de la fête patronale et chantaient le Miserere dans le cimetière ; en 1189, les chanoines de Saint-Jean cédèrent à ceux de Saint-Paul, du consentement de l’archevêque Jean de Bellesme, l’église Saint-Épipoy n’en réservant que la directe et une rente de dix sous et une livre de cire, mais à la condition d’y assurer le service divin et de fournir le vin aux clercs de la cathédrale lorsqu’ils y viendraient en procession.

Au temps de saint Remy, archevêque de Lyon, vers 860, il existait, auprès du cloître de l’église Saint-Paul, alors abbatiale, une chapelle dédiée à saint Genis, qui disparut quand Saint-Paul devint paroisse, mais non sans laisser son nom à une obéance, comprenant la recluserie Saint-Barthélémy et des revenus assignés sur les immeubles voisins, ce qui signifie qu’en éteignant le titre de paroisse Saint-Genis, on avait changé le vocable de l’église, comme on faisait si souvent, en substituant celui de Saint-Barthélemy à celui de Saint-Genis. C’est pourquoi jusque dans la seconde moitié du xvie siècle, cette recluserie est fréquemment appelée, dans les titres particuliers à l’église Saint-Paul, la recluserie Saint-Barthélémy et Saint-Genis. Il ne serait pas plus difficile de montrer que la chapelle et recluserie Sainte-Marie-Madeleine perpétuait l’église monacale de Saint-Georges, sinon la paroisse même de Sainte-Eulalie que répara Leidrade.