Histoire des Canadiens-français, Tome V/Chapitre 7

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Wilson & Cie (Vp. 123-134).

CHAPITRE VII

1685 — 1700


Piété des colons. — Cures et missions. — Caractère des Canadiens. — Mœurs et coutumes. — Habitants, pas paysans. — Comment sont disposées les habitations. — Travaux des champs. — Nouvelles seigneuries, 1667-1681. — Les engagés. — Monnaie de cartes.


P
lusieurs témoignages laissés par des hommes instruits qui vivaient en Canada vers la fin du dix-septième siècle nous renseignent sur certains détails de la vie de nos pères et à ce titre, ils ont leur place dans le présent ouvrage.

Mgr de Saint-Valier[1] écrivait en 1686 : « Le peuple communément parlant, est aussi dévot que le clergé m’a paru saint. On n’y remarque je ne sais quoi des dispositions qu’on admirait autrefois dans les chrétiens des premiers siècles ; la simplicité, la dévotion et la charité s’y montrent avec éclat ; on aide avec plaisir ceux qui commencent à s’établir, chacun leur donne ou leur prête quelque chose, et tout le monde les console et les encourage dans leurs peines. Il y a quelque chose de surprenant dans les habitations qui sont les plus éloignées des paroisses, et qui ont même été longtemps sans voir de pasteurs. Les Français s’y sont conservés dans la pratique du bien et lorsque le missionnaire qui a soin d’eux fait sa ronde pour aller administrer les sacrements, d’habitation en habitation, ils le reçoivent avec une foi qui ne se peut exprimer ; ils font tous leurs dévotions, et on serait surpris si quelqu’un ne les faisait pas ; ils s’empressent à écouter la parole de Dieu, ils la goûtent avec respect, ils en profitent avec une sainte émulation ; celui qui donne sa maison pour y célébrer les divins mystères, s’estime infiniment heureux et honoré ; il donne ce jour-là à manger aux autres ; le repas qu’il fait est une espèce d’agape, où sans craindre aucun excès on se réjouit au Seigneur. Cela se remarque surtout dans l’Acadie, où l’on ne se sert d’aucune boisson enivrante ; et où l’on réserve le peu qu’on a de vin pour la sainte messe et pour les malades. La conversation qui suit le dîner, est une instruction familière, où les plus âgés n’ont point de honte de répondre aux questions que fait le missionnaire. On l’informe ensuite des petits démêlés qui peuvent être entre les familles ; et s’il se trouve quelque différend, ce qui est rare, il l’accommode sans que les parties résistent. Chaque maison est une petite communauté bien réglée, où l’on fait la prière en commun soir et matin, où l’on récite le chapelet, où l’on a la pratique des examens particuliers avant le repas, et où les pères et les mères de familles suppléent au défaut des prêtres, en ce qui regarde la conduite de leurs enfans et de leurs valets. Tout le monde y est ennemi de l’oisiveté ; on y travaille toujours à quelque chose ; les particuliers ont eu assez d’industrie pour apprendre des métiers d’eux-mêmes, de sorte que sans avoir eu le secours d’aucun maître, ils savent presque tout faire. Il est vrai qu’on n’est pas dans le même embarras dans les lieux qui sont plus proches de Québec, mais il y a encore beaucoup à souffrir partout, et la plupart portent avec une grande résignation les souffrances inséparables de leur état, dans un pays où peu de gens sont à leur aise. Si les prêtres sont édifiés de la vie des laïques, les laïques ne le sont pas moins de la conduite des prêtres, qui se sont soutenus jusqu’à présent dans une grande estime et réputation de sagesse, quoique la plupart aient été exposés par la nécessité où ils sont encore en plusieurs endroits, de loger dans des maisons séculières, mêlés avec toutes sortes de personnes. La fidélité qu’ils ont à la grâce les conserve dans ce mélange ; on ne s’aperçoit pas qu’ils y perdent rien de l’esprit intérieur, qu’ils ont pris dans les séminaires, où ils ont demeuré quelque temps pour se sanctifier eux-mêmes, avant que d’être appliqués au salut des autres, et où ils retournent de temps en temps pour entretenir la faveur qu’ils y ont puisée ; ils font tous les jours leur oraison, et tous les ans leur retraite ; ils aiment la pauvreté, et ils vivent dans un parfait abandon à la divine Providence : à peine ont-ils en durant plusieurs années le nécessaire, et cependant ils n’ont pas laissé de travailler infatigablement, sans argent et sans maison, logés comme on a dit, par charité dans des lieux fort incommodes, mangeant ce qu’on leur donnait comme par aumône, et réduits souvent à boire de l’eau, dans leurs courses apostoliques. Le roi, connaissant la nécessité de pourvoir à la subsistance de ces ouvriers évangéliques, dont on a été obligé depuis peu d’augmenter le nombre, qui pourra croître encore dans la suite, a bien voulu suppléer par sa libéralité royale, à ce qui nous manquait pour l’entretien de quarante[2] curés qu’on a établis[3] ; il nous aide même à leur bâtir des églises et des presbytères dans les campagnes, sans rien retrancher de ce qu’il nous donne chaque année pour achever notre cathédrale, et pour contribuer au soutien des missionnaires, des hôpitaux, des séminaires et de toutes autres communautés. »

Le père Chrétien Le Clercq, récollet, s’exprime comme suit : « J’avais peine à comprendre ce que me disait un jour un grand homme d’esprit, sur le point de mon départ pour le Canada, ou il avait fait séjour et rétabli les missions des récollets (c’est le révérendissime Père Germain Allart[4] depuis évêque de Vences) que je serais surpris d’y trouver d’aussi honnêtes gens que j’en trouverais ; qu’il ne connaissait point de provinces du royaume où il y eût, à proportion et communément, plus de fond d’esprit, de pénétration, de politesse, de luxe même dans les ajustements, un peu d’ambition, désir de paraître, de courage, d’intrépidité, de libéralité et de génie pour les grandes choses. Il nous assurait que nous y trouverions même un langage plus poli, une énonciation nette et pure, une prononciation sans accent. J’avais peine à concevoir qu’une peuplade formée de personnes de toutes les provinces de France, de mœurs, de nations[5], de conditions, d’intérêts, de génie si différents et d’une manière de vie, coutumes, éducation si contraires, fût aussi accomplie qu’on me la représentait. Je sais qu’on est principalement redevable aux personnes qui s’y sont habituées depuis 1663, mais il est vrai que, lorsque je fus sur les lieux, je connus qu’on ne m’avait rien flatté — la Nouvelle-France étant en cela plus heureuse que les pays nouvellement établis dans les autres plages du monde… Les Canadiens sont pleins de feu et d’esprit, de capacité et d’inclination pour les arts, quoiqu’on se pique peu de leur inspirer l’application aux lettres[6], à moins qu’on ne les destine à l’Église…[7] « Le nombre des cures fixes avait été indéterminé, mais il a été réglé jusqu’à trente-six capables d’entretenir un pasteur avec le secours des dîmes, qui sont régulièrement payées — la libéralité du roi fournissant le surplus. Le droit de nommer à ces cures est partagé : le supérieur du séminaire a droit de nommer à celle de Québec et à cinq ou six autres ; le supérieur du séminaire de Montréal a le même droit pour la cure de Villemarie et cinq autres qui se trouvent dans l’île. Les révérends pères jésuites sont aussi curés primitifs de deux ou trois. Le droit de nommer au reste des cures, aussi bien qu’aux canonicats de la cathédrale, appartient à l’évêque. Outre ces cures dont nous venons de parler, il y a encore plusieurs autres endroits habités en forme de villages qui, n’étant pas suffisants pour entretenir un curé, sont desservis par manière de missions, et fournissent à la nourriture du missionnaire, étant joints deux ou trois ensemble qui payent régulièrement les dîmes. »

Le baron de La Hontan, qu’il faut lire avec prudence tant il a écrit parfois à la légère, traçait les lignes suivantes, datées de la côte de Beaupré, au printemps de 1684. Ses observations sont données ici pour ce qu’elles valent : « Les paysans du Canada sont fort à leur aise. Je souhaiterais une aussi bonne cuisine à toute notre noblesse délabrée de France. Que dis-je ! Paysans ? Amende honorable à ces messieurs. Ce nom-là, pris dans la signification ordinaire, mettrait nos Canadiens aux champs. Un Espagnol, si on l’appelait villageois ne froncerait pas plus le sourcil, ne relèverait pas plus fièrement sa moustache. Ces gens-ci n’ont pas tout le tort après tout ; ils ne payent ni sel, ni paille ; ils chassent et pêchent librement ; en un mot, ils sont riches. Voudriez-vous donc les mettre en parallèle avec nos gueux de paysans ? Combien de nobles et de gentilshommes jetteraient à ce prix-là les vieux parchemins dans le feu ! Leurs habitations sont situées sur les bords du fleuve Saint-Laurent. Les pauvres ont quatre arpents de terre de front, et trente ou quarante de profondeur. Comme tout ce terrain n’est qu’un bois de haute futaie, ils sont obligés de couper les arbres, et d’en tirer les souches, avant que d’y pouvoir mettre la charrue. Il est vrai que c’est un embarras et de la dépense dans les commencements, mais aussi dans la suite on s’en dédommage en fort peu de temps, car dès qu’on y peut semer, ces terres vierges rapportent au centuple. On sème le blé dans le mois de mai, et la récolte s’en fait à la mi-septembre. On ne bat point les gerbes sur le champ ; on les serre dans la grange à la manière de nos provinces septentrionales, et l’on ne prend le fléau qu’en hiver, parce qu’alors le grain se sépare plus facilement de l’épi. On y sème aussi de ces petits pois dont nos amateurs de bonne chère font tant de cas, et dont, plutôt par une sorte d’ostentation, que par impatience de gueule, on achète si fort la nouveauté. Nous vivons ici très commodément ; l’on y mange et l’on s’y chauffe à grand marché : le grain, la viande et la volaille, ces trois capitales munitions de bouche, coûtent peu, et nous aurions le bois presque pour rien, sans le transport qui, cependant, est fort peu de chose. Tous les grains sont aussi fort communs… Il y a près de cent ans, comme vous savez, que les Français possèdent le Canada. Tout le monde y est bien logé et bien meublé, la plupart des maisons sont de bois à deux étages ; les cheminées sont extrêmement grandes, car on y fait des feux à les sentir de loin, mais qui font grand plaisir, je vous assure, depuis décembre jusqu’en avril, tant le froid pénètre pendant ces quatre mois. Les raisonneurs attribuent cela au grand nombre de montagnes qui sont dans ce vaste continent. Le fleuve ne manque jamais d’être gelé durant ce temps-là, malgré le flux et le reflux de la mer, et la terre est aussi couverte de trois ou quatre pieds de neige, ce qui paraît surprenant pour un pays situé au 47e degré de latitude et quelques minutes. Quoiqu’il en soit, les jours y sont en été plus longs qu’à Paris, ce qui me paraît extraordinaire. Ils sont si beaux et si sereins, qu’il ne paraît pas en trois semaines un nuage sur l’horizon… Deux sortes de gens habitent ce pays-ici, les uns sont venus de France avec quelque argent pour s’y établir. Les autres sont des officiers et des soldats du régiment de Carignan qui, se voyant cassés, il y a trente ou quarante[8] ans, vinrent ici changer l’épée en bêche, et le métier de tuer les hommes en celui de les faire vivre, je veux dire la guerre en agriculture. Tous ces nouveaux venus ne furent point embarrassés à trouver du fond : on les mit à même de la haute futaie, et on leur en donna tant qu’ils en voudraient défricher, (car tout ce vaste continent n’est qu’une forêt). Les gouverneurs-généraux leur donnèrent des concessions, pour trois ou quatre lieues de front et de la profondeur à discrétion ; en même temps ces officiers accordèrent à leurs soldats autant de terrain qu’ils souhaiteraient, moyennant un écu[9], de fief par arpent… On se sert de traîneaux, tant à la ville qu’à la campagne, pour voitures d’hiver ; les chevaux qui les traînent semblent être de vraies machines, tant ils sont impénétrables au froid. J’en ai vu cinquante en janvier et février qui vivaient dans les bois et dans la neige presque jusqu’au poitrail, sans s’approcher des maisons de leurs maîtres. L’on va d’ici à la ville de Montréal durant l’hiver, sur le fleuve glacé, par le moyen des traîneaux sur lesquels on fait quinze lieues par jour. D’autres se font traîner par un attelage de deux gros dogues ; mais ils voyagent beaucoup plus lentement. »

Le même auteur écrivait de Montréal le 15 juin 1684 : « Il part d’ici tous les ans des coureurs de bois qui portent en canot de la marchandise chez toutes les autres nations sauvages de ce continent, et ils en rapportent des castors. J’en vis revenir il y a sept ou huit jours vingt-cinq ou trente chargés excessivement. Il n’y avait que deux ou trois hommes pour conduire chaque canot, lequel portait vingt quintaux pesant, c’est-à-dire quarante paquets de castors, valant cent écus chacun. Ils avaient demeuré un an ou dix-huit mois en leur voyage. Si ces voyageurs ont fatigué dans une si longue course, ils s’en donnent à cœur joie au retour. Ceux qui sont mariés sont ordinairement plus sages ; ils vont se délasser chez eux, et ils y portent leurs profits ; mais pour les garçons, ils se plongent dans la volupté jusqu’au cou. La bonne chère, le jeu, la boisson, tout y va. Tant que les castors durent, rien ne coûte à nos marchands. Vous seriez même étonnés de la dépense qu’ils font en habits. Mais la source est-elle tarie, le magasin est-il épuisé ? Adieu dentelles, dorures, habillements, adieu l’attirail du luxe, on vend tout. De cette dernière monnaie, on négocie de nouvelles marchandises ; avec cela ils se remettent en chemin et partagent ainsi leur jeunesse entre la peine et la débauche ; ces coureurs, en un mot, vivent comme la plupart de nos matelots d’Europe. » Le 2 octobre 1685, il écrivait de Boucherville : « Quant aux gentilshommes qui ont famille, il n’y a que la grande économie qui puisse les soutenir. La seule parure de leurs filles suffirait pour les ruiner, tant elles s’habillent magnifiquement ; car le faste et le luxe règnent autant dans la Nouvelle-France que dans l’ancienne. Il faudrait à mon avis, que le roi fît taxer les marchandises à un prix raisonnable, et qu’il défendît aux négociants de ne vendre ni brocards, ni franges, ni rubans d’or et d’argent, non plus que des points et des dentelles de haut prix… Vous saurez que les Canadiens ou Créoles sont bien faits, robustes, grands, forts vigoureux, entreprenants, braves et infatigables ; il ne leur manque que la connaissance des belles-lettres. Ils sont présomptueux et remplis d’eux-mêmes, s’estimant au-dessus de toutes les nations de la terre, et par malheur ils n’ont pas toute la vénération qu’ils devraient avoir pour leurs parents. Le sang du Canada est fort beau, les femmes y sont généralement belles, les brunes y sont rares ; les sages y sont communes ; et les paresseuses y sont en assez grand nombre ; elles aiment le luxe au dernier point, et c’est à qui mieux mieux prendra des maris au piége. Il y aurait de grands abus à réformer en Canada. Il faudrait commencer par celui d’empêcher les ecclésiastiques de faire des visites si fréquentes chez les habitants, dont ils exigent mal à propos la connaissance des affaires de leurs familles jusqu’au moindre détail, ce qui peut être assez souvent contraire au bien de la société par des raisons que vous n’ignorez pas. Secondement, défendre à l’officier de ne pas retenir la paie de ses soldats et d’avoir le soin de leur faire faire le maniement des armes les fêtes et les dimanches. Troisièmement, taxer les marchandises à un prix assez raisonnable, pour que le marchand y trouve son compte et son profit, sans écorcher les habitants et les Sauvages. Quatrièmement, défendre le transport de France en Canada, des brocards, des galons, et rubans d’or ou d’argent, et des dentelles de haut prix. Cinquièmement, ordonner aux gouverneurs-généraux de ne pas vendre de congés pour aller en traite chez les Sauvages des grands lacs. Sixièmement, établir des cures fixes. Septièmement, former et discipliner les milices pour s’en servir dans l’occasion aussi utilement que des troupes. Huitièmement, établir des manufactures de toiles, d’étoffes, etc. Mais la principale chose serait d’empêcher que les gouverneurs, les intendants, le conseil souverain, l’évêque et les jésuites ne se partageassent en factions, et ne cabalassent les uns contre les autres ; car les suites ne peuvent être que préjudiciables au service du roi, et au repos public. Après cela ce pays vaudrait la moitié plus que ce qu’il vaut à présent. »

Le père Charlevoix qui nous visita en 1720, a été cité plus d’une fois dans ce livre. Empruntons-lui quelques autres lignes : « Les Canadiens, c’est-à-dire les créoles du Canada, respirent en naissant un air de liberté qui les rend fort agréables dans le commerce de la vie, et nulle part ailleurs on ne parle plus purement notre langue. On ne remarque même ici aucun accent. » Ailleurs, il revient sur le sujet de la formation des villages :

« J’ai déjà observé qu’en défrichant de nouvelles terres, on ne songeait qu’à s’écarter les uns des autres, afin de pouvoir s’étendre davantage, sans considérer que par là on se mettait hors de portée de se secourir mutuellement[10] et qu’en embrassant un pays immense, eu égard au peu de monde dont se composait la colonie, personne ne s’y trouvait à l’abri des insultes de l’ennemi ; mais la cour eut beau donner des ordres pour remédier à un si grand mal, et pour faire réduire les paroisses en bourgades, il ne fut jamais possible de les faire exécuter. Chacun craignait pour le public, et personne ne craignait pour soi en particulier. L’expérience même ne rendait pas plus sages ceux qui avaient été victimes de leur imprudence ; on réparait ses pertes quand on était en état de le faire ; on oubliait bientôt les malheurs qui ne se pouvaient pas réparer, et la vue d’un petit intérêt[11] présent aveuglait tout le monde sur l’avenir. C’est là le vrai génie des sauvages, et il semble qu’on le respire avec l’air de leur pays… On s’étonnait toujours dans le conseil du roi que les habitants de la Nouvelle-France refusassent de changer leurs habitations de place, et de suivre dans leur arrangement un système que l’on croyait la chose du monde la plus facile et d’une nécessité absolue pour leur conservation. Les uns ne voyaient rien de plus important à l’état que de délivrer leur colonie du fâcheux voisinage des Anglais ; les autres, jugeant du Canada par les provinces du royaume, ne pouvaient se persuader qu’il pût se rencontrer un obstacle aux changements qu’ils proposaient… Le parti qu’on a pris a été de bâtir des forts dans chaque seigneurie pour y réfugier les peuples et les bestiaux ; avec cela les terres labourables sont écartées les unes des autres, et tellement environnées de bois, qu’à chaque champ il faudrait un corps de troupes pour soutenir les travailleurs. Le seul et unique moyen de faire la guerre était d’avoir assez de forces pour aller à l’ennemi en même temps par trois endroits ; mais pour y parvenir il faut quatre mille hommes et des vivres pour deux ans, avec quatre à cinq cents bateaux et tous les autres appareils d’un tel équipage, car, d’être comme nous sommes[12], obligés de vivre du jour à la journée, c’est ne rien faire de solide. Le roi n’était assurément pas disposé à envoyer en Canada le nombre de troupes que demandait le marquis de Denonville ; bien des gens étaient même persuadés dans le pays qu’il n’était besoin pour dompter les Iroquois que d’un peu plus de discipline dans celles dont il pouvait disposer ; et nous verrons, avant la fin de cette histoire, que si on n’en est pas venu à bout avec les seules forces de la colonie, c’est qu’on ne l’a pas voulu efficacement. »

De Chambly à Saint-François du Lac et de Contrecœur à Laprairie, les paroisses fondées depuis 1667, renfermaient sept cents âmes en 1681, soit tout près de deux cents familles, dont vingt-cinq seulement, selon M. Rameau, paraissent provenir de celles établies en Canada antérieurement à 1667, savoir huit de Québec et les autres des Trois-Rivières et Montréal. On peut supposer que le reste se composait des soldats de Carignan.

« Le système des engagés, dit M. Rameau qui a été en vigueur dans nos colonies d’Amérique, fut suggéré, avant 1660, par un avis du conseil à Québec qui, afin de parvenir à accroître la population, et de procurer au pays les ouvriers dont il avait besoin, proposa, dans un avis motivé, un ensemble de mesures qui, adoptées en France, devinrent la base du règlement des engagés. Chaque capitaine de navire qui se destinait pour l’Amérique, étant obligé de se munir d’un passeport spécial, qui était une sorte de faveur, on ajouta, comme condition générale à tous ces passeports, l’obligation de transporter en Amérique trois engagés pour un navire de soixante tonneaux, six pour un navire de cent tonneaux, etc. Les capitaines embarquaient ainsi des jeunes gens qui s’obligeaient à aller servir en Amérique pour trois ans, ce qui les fit appeler des trente-six mois, moyennant un salaire convenu et l’obligation de les nourrir et entretenir de vêtements. Arrivé à sa destination, le capitaine, pour s’indemniser des frais du transport et de l’équipement de l’engagé, cédait son contrat pour une somme qui variait selon la qualité de l’engagé, et suivant le plus ou moins de besoin que l’on avait d’ouvriers dans la colonie. Il fallait, pour que le capitaine fût bien couvert de ses frais, qu’il pût tirer, en moyenne, cent trente livres de chaque engagé — mais souvent il était obligé de les céder pour beaucoup moins, puisque, à diverses reprises, ils obtinrent d’être déchargés de cette obligation en versant soixante francs à la caisse de la marine pour chaque engagé qu’ils auraient dû transporter. Souvent, les capitaines, pour remplir sans grands dépens les obligations de l’ordonnance, prenaient des engagés incapables ou même des enfants. Les recensements nous montrent plusieurs engagés de dix à douze ans. En 1664, il arriva un convoi de cent hommes, amenés par deux capitaines ; vingt seulement étaient en état de travailler de suite ; on les distribua aux habitants, moyennant un salaire qui s’élevait de vingt à trente écus. En 1708, une ordonnance obligea à ne pas prendre d’engagé au-dessous de dix-huit ans. Vers 1720, le salaire des engagés était tombé à quarante livres par an, plus la nourriture et le vêtement. Les capitaines étaient responsables de la moralité de leurs engagés, et lorsque ceux-ci ne paraissaient point convenables, on les obligeait a les ramener en France, en remboursant au patron tous loyaux coûts et dépens. En 1706, on donna dispense d’amener des engagés, à cause de la guerre funeste où la France se trouvait compromise, mais les armateurs devaient verser à la place soixante francs à la caisse de la marine. En 1721, on renouvela cette faculté de rachat, ainsi qu’en 1744. »

Dans les dépêches des gouverneurs, intendants ou autres, les mots : « aide du roi » se présentent souvent. Quelques historiens en ont conclu à la pauvreté de la colonie et l’un d’eux va jusqu’à dire « dans toutes les branches d’industrie les demandes d’aide sont sans fin. Gouverneurs et intendants sont autant de mendiants opiniâtres en faveur de la colonie languissante. » Outre les pièces que nous avons données à profusion dans ce travail, il faut observer que le régime même sous lequel était placé le Canada nécessitait l’appel au roi. Toute l’administration était entre les mains du monarque. À lui donc devaient s’adresser les rapports sur toutes choses y compris ce qui concernait les dépenses. Il n’en est pas ainsi de nos jours : le gouvernement canadien ayant le budget en sa possession, c’est lui qui distribue les argents — mais encore faut-il les lui demander. Lorsque les intendants sollicitaient l’envoi de couvreurs, de verriers, de briquetiers, d’artisans de divers états, il n’y avait rien que de très naturel et de très juste. Le roi devait doter sa colonie des ouvriers qui lui manquaient, et cela aux frais du trésor dont il avait la seule manipulation. Les choses ne se font pas autrement aujourd’hui ; nous entretenons en Europe des agents qui recrutent à tout prix des gens de métiers et personne ne songe à dire que c’est mal. Les secours du roi, en argent ou en nature, pour les hôpitaux, etc., relevaient de ce principe ; les revenus du pays allaient à la caisse royale, laquelle en repassait une portion au Canada selon le besoin. Le défaut de ce système consistait dans la lenteur des opérations et le trop de concentration du pouvoir administratif. En 1686 il fut exporté dix-huit mille minots de grain aux Antilles ; depuis vingt ans, nous avions sans cesse des surplus en ce genre de produits. Ce n’est point là un pays pauvre[13].

Au moment ou la compagnie des Indes (1675) se retirait, la dette du Canada était réduite à une très légère somme. Sous le régime des gouvernements propriétaires, la colonie proprement dite, était nécessairement exempte de dette puisque les frais d’entretien incombaient à ceux qui retiraient du commerce de cette contrée des revenus directs ou indirects. Ce que l’habitant payait pour l’achat des marchandises d’Europe allait au trésor des compagnies, lesquelles à leur tour, satisfaisaient aux exigences du roi pour l’entretien des fonctionnaires, etc., qu’il envoyait dans la Nouvelle-France. Dès que la compagnie des Indes eut cessé d’opérer, une situation nouvelle se produisit. Certains habitants entrèrent dans le commerce ; des sociétés françaises se formèrent pour le même objet. Le numéraire toujours rare à cette époque, mais surtout durant les dernières années qui précédèrent la paix de Nimègue (1679) rendait le change d’une pratique très difficile dans le Canada. Privés de fractionnaire, les habitants qui livraient leurs produits aux magasins des petites ou grandes compagnies, se voyaient obligés d’accepter de simple « bons » de la part des marchands, dont la signature prenait alors la place de la monnaie de billion. Petit à petit la circulation de ses cartes devint générale, si bien que sous M. de Meulles, les sommes échangées entre les particuliers ne se faisaient plus qu’à l’aide de ces récépissés, mais on conçoit que le moindre ébranlement dans le haut commerce amoindrissait la valeur de ces cartons acceptés uniquement de confiance. Durant tout le régime français, nous avons eu à lutter contre l’insuffisance des moyens d’échange. Le numéraire ne venait ici que par l’entremise des troupes, et chaque fois en telle abondance qu’il submergeait le marché. Les cartes tombaient alors dans un discrédit ruineux pour leurs détenteurs ; l’agiotage s’en mêlant, ceux qui possédaient cent piastres de ces valeurs se trouvaient bien heureux de les échanger à vingt-cinq ou trente par cent de perte contre de la monnaie d’argent ou d’or et quelquefois contre ce qu’on appelait les ordonnances. Tout le commerce de banque du Canada se gouvernait sur l’arrivée des navires de France qui apportaient une fois par année les marchandises de consommations régulières et le peu de valeurs monétaires qu’on ne pouvait s’empêcher de nous expédier de France. Les cartons étaient devenus d’un usage tellement général, que du temps de M. de Meulles, on entreprit de les régulariser, au lieu de lancer dans la colonie les menues monnaies dont tout le monde avait besoin. Le conseil d’état de Sa Majesté redoutait l’usage que les Canadiens eussent pu faire des monnaies de cuivre ou d’argent dans leurs rapports avec les colonies anglaises. L’idée d’une monnaie de carte officielle lui souriait donc bien davantage puisque les commerçants d’Albany ou de Boston ne pouvaient sans grand risque l’accepter de nos gens. Le premier janvier 1684, on émit à Québec des billets d’ordonnances ainsi que des cartons qui représentaient les figures des monnaies de France. Ces jetons ou contre-marques devaient circuler jusqu’à l’arrivée des navires de France, vers l’automne de chaque année. Les marchands les portaient alors à l’intendant qui signait contre leur valeur des lettres de change ou traites payables par le trésorier de la marine du royaume. Si les lettres de change étaient honorées, ce qui n’arrivait pas toujours, les marchands déposaient le montant qu’elles représentaient chez leurs fournisseurs de France. Un pareil système maintenait la circulation des cartes dans le Canada, éloignait les valeurs métalliques, ébranlait la confiance des habitants, et enrichissait les agioteurs. À plusieurs reprises, des particuliers tentèrent l’importation des pièces monnayées, mais outre que le pouvoir voyait ces opérations d’un mauvais œil, il y avait toujours le risque de la mer, par conséquent le haut prix des assurances, qui ne permettait pas à cette sorte de marchandise de se répandre dans la colonie sur un pied équitable. Les plus basses ordonnances étaient de six deniers. Il en résultait une gêne complète dans les petits achats, et les marchands reprirent la coutume d’émettre des « bons » valant trois, quatre et cinq sous. Bientôt on s’aperçut que les lettres d’échange n’étaient payées en France que le printemps, et qu’on n’en acceptait guère au delà du montant des produits de la traite expédiée du Canada. Ce triste état de choses n’en eut pas moins son état curieux : des gens furent arrêtés et punis pour avoir contrefait ce papier si peu respecté. Parmi nous la valeur des cartes était en proportion du crédit dont jouissaient les traites. N’oublions pas que la création des ordonnances avait été faite pour payer les officiers et les soldats, et satisfaire aux autres charges de l’administration ; de plus, l’argent français ayant dans la colonie une valeur d’un quart à peu près de plus que dans le royaume, les papiers et les cartons qui le représentaient étaient dépréciés en conséquence ; ainsi la carte de un franc pouvait à peine être acceptée pour quinze sous. C’était bien pis lorsque sur un certain nombre de lettres de change le trésorier de la marine se voyait forcé de refuser celles qui se trouvaient en excès de la somme placée entre ses mains. Cet excédant était transformé en billets de caisse ou secondes ordonnances payables au porteur, mais seulement l’année suivante ; peu ou point de ces dernières valeurs retournaient dans la colonie. Par contre, les cartes d’abord, les ordonnances primitives ensuite, inspiraient une certaine confiance, et les cartes avant tout passaient de main en main de manière à rester dans le pays, ce qui trompa l’administration et lui fit croire qu’elle pouvait imprimer un supplément de ces valeurs aléatoires sans affecter le crédit général ; grave erreur dont la conséquence retomba sur les habitants, car dès l’instant où l’on s’aperçut que les monnaies de cartes augmentaient en nombre, il y eut une panique qui ramena leur importance au niveau du bas crédit de la colonie. Ceux qui avaient accepté pour un franc valant l’un de ces cartons, et qui en connaissaient la dépréciation avaient vendu le produit de leurs fermes à un prix qui ramenait le franc à quinze sous ; jusque-là tout était bien, mais quand le trésorier de la marine ne répondit plus à toutes les lettres d’échange et que de nouvelles cartes tombèrent sur le marché par surcroit d’embarras, l’habitant comprit que le franc se réduisait à huit sous peut-être moins, et qu’il fallait être prudent ; tout le commerce se trouva paralysé. La guerre des Iroquois surgissant en ce moment, compliqua la situation, si bien que les habitants se replièrent sur eux-mêmes et ne virent plus que d’un œil soupçonneux les opérations du gouvernement. Ce fut la seconde époque de l’industrie que l’on pourrait appeler nationale. Depuis une douzaine d’années le succès de la culture avait toujours été croissant ; un élan commercial se faisait sentir ; le bien-être qui en résultait amenait le luxe ou tout au moins quelque jouissance dans les habillements, mais à la vue d’un déficit qui effrayait les plus hardis on retourna vers les anciennes coutumes qui étaient de se pourvoir soi-même des étoffes fabriquées dans le pays. Les marchands sentirent le contre-coup de ce mouvement national. Leur position était néanmoins de celles qui se condamnent par elles-mêmes, et l’habitant resta vainqueur sur toute la ligne. Sans avoir créé de dettes nouvelles, le Canada ne valait plus rien pour les commerçants, puisque les colons suffisaient à leurs besoins, et sans presque rien tirer des magasins, vendaient le produit de leurs terres aux quelques expéditeurs qui les transportaient aux Antilles. Restait donc pour les Français trafiquant en ce pays la traite du castor, constamment favorisée, et entretenue dans son abondance par les vastes contrées de l’ouest. C’est là que se portait ce que l’on pourrait appeler le capital français, et déjà il avait à lutter contre celui des Anglais, plus libéralement répandu et beaucoup mieux administré. La situation en était là au moment où les guerres, qui devaient durer si longtemps, allaient faire appel à toutes nos ressources, et placer sur nos épaules un fardeau énorme. Vers 1686 les industries locales produisaient déjà nombre d’ustensiles et d’outils dont la France nous avait toujours pourvus, sans compter les étoffes. Les commerçants se divisaient en deux sections bien distinctes : ceux qui trafiquaient chez les sauvages et ceux qui exploitaient la colonie proprement dite. Les premiers faisaient encore de belles affaires ; les autres étaient réduits à néant ; ainsi le voulait la situation. C’est alors que l’on proposa, pour la partie habitée du pays, un systême de magasin général ou magasin du roi dont la base était, après tout, le monopole et rien que le monopole. Les Français n’ont jamais pu sortir de cette idée étroite qui consiste à favoriser quelques individus au détriment d’une colonie. Pour eux comme pour les Anglais de la même époque, les « plantations » représentaient une source de revenus et l’on ne s’inquiétait pas de ce que pouvaient devenir des pays ainsi exploités. Chez nous la noblesse était pauvre : le roi ne l’aidait pas assez ; pour se mettre en état de la secourir, les autorités prodiguaient les congés de traite, ce qui constituait une opposition directe aux compagnies légalement reconnues. D’un autre côté, le commerce de détail souffrait des restrictions imposées par la déchéance des monnaies de carte aussi bien que par le développement des petites industries locales. Pour remédier à ce malaise il est à peine croyable que l’on ait songé à établir un monopole qui se proposait de payer les produits de la terre en marchandises et non pas en argent. Nous disons se proposait, car le projet ne fut pas exécuté à cette époque ; les guerres survinrent, et le peu de troupes que l’on nous envoya répandit de l’argent chez les cultivateurs. Ainsi se trouva résolue pour le moment une question qui embarrassait fort les administrateurs de la colonie.

Ce magasin du roi paraît avoir été établi vers 1690. À partir de ce moment, les espèces monnayées devinrent de plus en plus rares : tout se payait en marchandises. Le gouverneur se plaignait, en 1695, que le magasin du roi était six fois plus fort qu’aucun de ceux des marchands et que les marchandises prenaient la place de l’argent. On avait proposé de battre cent mille francs, d’un cours autorisé pour le Canada seulement, afin d’empêcher les espèces de retourner en France, mais ce projet resta en portefeuille. En 1694 le ministre alla plus loin : il fit une ordonnance qui réduisit la valeur de l’argent du Canada au taux du royaume. Frontenac répondit que c’était faire rentrer en France le peu qui restait ici et que le mince commerce de la colonie en recevrait une atteinte mortelle, et il ajouta : « Je ne comprends pas comment on m’impute le peu d’économie que l’on apporte dans les dépenses qui se font en ce pays, car pour celles où j’ai part je puis assurer que j’y prends garde de plus près que si l’argent sortait de ma bourse — et pour celles dont je n’ai aucune connaissance, il n’est pas juste de m’en rendre garant. » Ceci reflète sur la conduite de l’intendant qui ordonnait bien des dépenses dont le gouverneur n’avait pas le contrôle. Frontenac continue : « Je croirais que, dorénavant, ce serait plus avantageux de faire passer de l’argent comptant pour remplir nos fonds que de les envoyer en marchandises, parce que, outre qu’il est en quelque façon honteux et fort onéreux pour tous les autres marchands que le roi ait ici un magasin six fois plus fort qu’aucun des leurs, je ne sais si le profit qu’on retire de la vente des marchandises qu’on y débite est aussi grand qu’on l’espérait pour augmenter les fonds de nos dépenses extraordinaires et s’il ne cause pas des embrouillements et des confusions où personne ne voit goutte, et moi encore moins qu’un autre. » Enfin, dit-il, si l’on ne frappe une monnaie particulière qui n’ait cours qu’en ce pays « il se trouvera entièrement dénué d’argent, parce qu’on en transporte tous les ans en France, ce qui fait ici beaucoup de tort aux affaires. »

La guerre qui éclata en 1689 ne ruina point le commerce du Canada ; il était d’avance presque anéanti. L’Angleterre ne souffrit pas moins dans les années 1684-1694, puisqu’elle perdit au delà de quatre mille bâtiments estimés à sept cent cinquante millions de francs. Les grandes dépenses que Louis xiv avait encourues pour soutenir la guerre le réduisait à fondre sa vaisselle d’or et d’argent. Les ordonnances du Canada cessèrent d’être honorées. Voyant que le crédit du roi baissait toujours et que les espèces manquaient plus que jamais, les habitants enfouirent les cartes à tel point que l’intendant n’eut plus bientôt la peine de signer des ordonnances ou des traites sur le trésor du royaume pour les racheter. Alors, s’aveuglant de plus en plus, les autorités émirent de nouvelles cartes, croyant tout de bon que ces papiers acquéraient une valeur réelle par le fait de la circulation. Cette démarche fut désastreuse. En 1702, il n’y avait au Canada ni or ni argent et les cartes n’inspiraient aucune confiance. En même temps la guerre recommençait. M. de Champigny, intendant, se donna tout le mal du monde pour faire rentrer ces cartes, mais comme on savait qu’il donnerait en échange des ordonnances ou autres papiers encore moins acceptables que les cartons, ceux-ci ne sortirent point de chez l’habitant, et pour payer les charges du service public on se remit à en faire de nouveaux, si bien qu’ils tombèrent tout-à-fait et qu’on ne voulut en recevoir sous aucun prétexte. Le commerce en fut entièrement dérangé. Quant aux habitants, ils attendirent avec patience des jours meilleurs.

Tout le fonds du commerce, en 1706, roulait sur six cent cinquante mille francs, avec une population de moins de dix-sept mille âmes, c’est-dire que l’argent était d’une rareté excessive, aussi les gens de la campagne vendaient-ils leurs denrées pour des cartes, sans exiger d’espèces sonnantes, et ils avaient grand soin de ne pas déclarer combien ils possédaient de ces cartes, de peur d’en voir diminuer la valeur.

  1. Désigné comme successeur de Mgr de Laval, il était arrivé à Québec le 29 juillet 1685, d’où il partit, le 18 novembre 1686 pour visiter l’Acadie. Le 1er janvier suivant il débarquait à la Rochelle. Il revint au Canada le 15 août 1688 avec le titre d’évêque.
  2. Le recensement de 1685 donne douze mille deux cent soixante et trois âmes, y compris quinze cent trente-huit sauvages réunis en bourgades ; soixante et quatre seigneuries habitées ; quarante paroisses ayant des curés établis. En 1688 il n’est indiqué que onze mille cinq cent soixante et deux âmes.
  3. Voir Édits et Ordonnances, I, p. 231.
  4. Il était venu en Canada l’année 1670.
  5. La France, alors comme aujourd’hui, renfermait plus d’une nation.
  6. Cela a duré longtemps !
  7. Même chose aujourd’hui.
  8. Tout au plus seize ans ans avant 1684. On sait comment ce corps avait été licencié.
  9. Le plus souvent beaucoup moins que cela.
  10. C’était à la couronne à protéger les colons. Ceux-ci ne visaient qu’à occuper le sol — par conséquent l’idée de former des villages contrariait leurs projets légitimes.
  11. Voir ce que dit Garneau à ce sujet, quatrième édition, I, pp. 172, 144, 276, 287, 293. MM. de Meulles et de Champigny expliquent cette disposition des terres d’une manière favorable aux habitants.
  12. À cette époque (1720) les Anglais étaient devenus depuis quarante ans, une menace constante pour le Canada.
  13. Voir Revue de Montréal, 1879, un article de M. J. C. Langelier.