Histoire des Canadiens-français, Tome V/Chapitre 9

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Wilson & Cie (Vp. 145-154).

CHAPITRE IX

1682 — 1715


Le pays des Sioux. — Le nord-ouest. — La baie d’Hudson. — Commerce des lacs. — Fondation du Détroit. — Guerre de la succession d’Espagne. — Incursions des Canadiens dans la Nouvelle-Angleterre et à Terreneuve.


L
a tendance des explorateurs était toujours de se porter vers le Mississipi ; c’est ce qui explique pourquoi la chaîne de lacs et de rivières qui commence à l’ouest du lac Supérieur pour finir à cinq cents lieues plus loin, aux Montagnes-Rocheuses, fut si longtemps négligée. En 1682, tandis que La Salle descendait le Mississipi jusqu’à la mer, Nicolas Perrot parcourait le pays des Sioux. L’année suivante, Du Luth de la Tourette eut mission de se rendre à Michillimakinac pour inviter les Sauvages du nord du lac Supérieur à cesser leur trafic avec les Anglais de la baie d’Hudson. Il établit (1684) un poste ou fort, appelé de son nom la Tourette, au nord du lac Nipigon, et que les Français conservèrent même après le traité d’Utrecht (1713) bien qu’il fut situé dans la zone cédée à l’Angleterre, car il était au delà de la hauteur des terres, à cent milles seulement du fort anglais nommé Albany.

Dans son mémoire sur les événements de cette époque, M. de Catalogne dit que peu de jours après l’arrivée de M. de Denonville (1685) ce gouverneur reçut des lettres de Michillimakinac ; « entre autres, M. de la Durantaye lui mandait que trois Français avaient eu la curiosité de connaître les routes de la baie d’Hudson, où ils purent rendre visite aux Anglais qui y faisaient le commerce. Les Anglais les reçurent gracieusement pendant quelques jours. Ayant pris congé d’eux, ils se retiraient le long de la mer. Le troisième jour, comme ils se reposaient, ayant laissé leur canot échoué, ne se doutant point de la marée, lorsque le canot fut en flotte un petit vent de terre le poussa au large sans qu’ils s’en aperçussent. Ainsi, ils se trouvèrent dégradés, ce qui les détermina à retourner par terre chez les Anglais. Il y avait des Anglais sur leur route qui chassaient. Lorsqu’ils aperçurent ces trois Français, ils en furent donner avis au commandant, qui les soupçonna de mauvais dessein et les fit arrêter, desquels il en envoya deux à l’île Charleston, à dix lieues au large, et garda le sieur Péré au fort. » Les deux, retenus dans l’île, s’échappèrent et, parvenus à Michillimakinac, firent leur rapport à la Durantaye qui en informa le gouverneur-général comme il vient d’être dit. À la suite de cette aventure eut lieu l’expédition du chevalier de Troyes contre la baie d’Hudson (1686) dont formaient partie M. de Catalogne et Robutel de Lanoue. Le sieur Péré, envoyé en Angleterre, revint au Canada (1686) ; au mois de juin 1687, c’est lui qui enleva les Iroquois de Cataracoui dont on fit des forçats sur les galères de Marseille ; en septembre, même année, M. de Denonville le délégua vers le gouverneur Dongan, à Albany, État de New-York. Il y avait alors plus de vingt ans qu’il parcourait la Nouvelle-France en tous sens, pour la découverte des mines et le développement de la traite.

Rien n’est plus propre que les cartes du temps pour nous éclairer sur la marche des connaissances géographiques. Franquelin en a tracé une (1688) dont les renseignements sont précieux. Au lac Buade, situé au nord-ouest du fond du lac Supérieur, elle indique la source de la branche principale du Mississipi, puis une autre rivière (rivière Rouge du Nord, qui traverse le Manitoba) qui se jette dans un lac dit des Assineboels ; de ce dernier lac sort un autre cours d’eau qui tombe dans la baie d’Hudson. Un coup d’œil sur nos cartes modernes montre que tout ceci est exact, sauf que le lac des Assiniboels est le même que le lac Winnipeg. Au nord du lac Nipigon se trouve le fort Latourette. La carte de Louis Jolliet, même année, trace aussi la rivière qui va du lac des Assineboels à la baie d’Hudson.

Le 25 août 1687, M. de Denonville écrivait que le frère de Duluth était revenu récemment du lac des Allenemipignons (Nipigon) ou Sainte-Anne, et qu’il y avait rencontré quinze cents Sauvages réunis pour la traite. Comme il n’était pas pourvu de marchandises en assez grande quantité pour satisfaire tant de chasseurs, ces pauvres gens regrettèrent peut-être d’avoir suivi les conseils des Français en s’écartant des postes anglais de la rivière Bourbon. Ils faisaient un sombre tableau des difficultés de la route, le long de laquelle ils avaient failli mourir de faim. Au delà de leur pays, disaient-ils, il existait une multitude de peuples sans rapports avec les blancs. Plusieurs cartes, dressées de 1690 à 1715, indiquent le lac des Bois, le lac Winnipeg, les rivières Rouge[1] et Nelson, mais les noms manquent, ce qui fait voir que ceux-ci ne furent imposés ou connus que plus tard. Les cartes de Guillaume Delisle (1700-1710) montrent le poste dit des Trois-Rivières et, un peu plus au sud, une rivière appelée des Assiniboils, qui doit être la Kaministiquia ; encore plus au sud-ouest se voit la rivière marquée : des Groselières, laquelle tenait vraisemblablement son nom de Médard Chouart, sieur des Groseilliers ; on la nomme à présent rivière au Pigeon et rivière de l’Arc ; c’est là que se faisait le Grand-Portage[2] pour atteindre le lac la Pluie, lorsque l’on voulait éviter les rapides de la Kaministiquia. D’après les mêmes cartes, le lac Almepigon est entouré de cabanes, nord, est et sud ; le lac des Assénipoils communique, par la rivière de Bourbon, avec la baie d’Hudson, ce qui est correct puisque ce lac est celui de Winnipeg ; du poste des Trois-Rivières jusqu’au lac, il n’y a pas de chemin de tracé, comme on en voit ailleurs sur les mêmes cartes. À l’ouest du lac est le pays non visité ; il y a l’indication d’un bout de rivière « dont le commencement et la fin ne sont pas connus » ; ce doit être la rivière Rouge, peut-être la rivière des Assiniboines qui, on le sait, tombe dans la Rouge vis-à-vis Saint-Boniface.

À la fin du dix-septième siècle, le champ des découvertes vers l’ouest s’était donc étendu considérablement. Il n’est pas hors de propos de citer ici un fragment du sermon prêché le 6 janvier 1685, devant la cour, par Fénelon, et dans lequel se lit la phrase célèbre : l’homme s’agite, mais Dieu le mène. « Que vois-je depuis deux siècles ? Des régions immenses s’ouvrent tout-à-coup ; un nouveau monde inconnu à l’ancien et plus grand que lui. Gardez-vous bien de croire qu’une si prodigieuse découverte ne soit due qu’à l’audace des hommes. Dieu ne donne aux passions humaines, lors même qu’elles semblent décider de tout, que ce qu’il leur faut pour être les instruments de ses desseins : ainsi l’homme s’agite, mais Dieu le mène. La foi plantée dans l’Amérique, parmi tant d’orage, ne cesse pas d’y porter des fruits. » L’année même où le grand évêque prononçait ces paroles mémorables, naissait La Vérenderie, découvreur et fondateur du nord-ouest canadien.

De 1680 à 1715, les Français et les Canadiens furent nombreux sur les lacs ; c’était le beau temps des coureurs de bois. Qui nous dira jamais les scènes qui s’y déroulèrent et le singulier spectacle que devaient présenter ces rencontres des races de l’Europe avec les peuples du centre de l’Amérique ! Nicolas Perrot et La Hontan nous en fournissent une idée. Guerre des Iroquois, crises du commerce des fourrures, diplomatie des Anglais et des Français, propagande religieuse, passion des découvertes, conflits qui surgissaient entre les peuplades sauvages — tout cela mettait en jeu l’habileté des hommes intrépides, la plupart oubliés aujourd’hui, dont l’Histoire et la Poésie pourraient faire revivre les hauts faits, à l’instar des personnages légendaires que l’imagination des écrivains du vieux monde a tant de fois célébrés.

Le pays des Sioux semblait être, en raison de la facilité de son abord, la porte des régions de la « mer de l’ouest » autrement dit le Pacifique. Au printemps de l’année 1700, d’Iberville étant à la Louisiane, donna ordre à Pierre Le Sueur, son parent, d’aller, avec vingt hommes, fonder un établissement sur le Missouri et prendre possession des mines de cuivre que ce même Le Sueur disait y avoir trouvées dans une précédente exploration partie probablement du Canada. Après avoir passé les chutes Saint-Antoine, être entré dans la rivière Saint-Pierre et fait quarante lieues de route, Le Sueur rencontra la rivière Verte, ainsi appelée parce que les terres mêlées au minerai de cuivre y prennent une couleur verte très visible. Le voyage avait duré de la fin d’avril à la fin de septembre. Au printemps, la mine rendit des échantillons superbes, mais Le Sueur (il a laissé une carte) dut se borner à ces trouvailles, faute de moyens pour commencer une exploitation en règle. Comme les Espagnols et comme La Salle, plusieurs Français se mettaient à la recherche des mines dans l’espérance d’acquérir une prompte fortune.

Par cette note brève et toute militaire, M. de Catalogne expose le résultat de la paix générale (1697-1701) : « Les habitants qui, depuis longtemps avaient abandonné leurs champs, les reprirent ; chacun travailla à se bâtir dessus ; et les terres dont les héritiers avaient été tués furent remises aux domaines des seigneurs, qui les concédèrent à d’autres. »

Lamothe-Cadillac, qui s’était marié à Québec avec une Canadienne de la famille Guyon ou Dion-Dubuisson, paraît avoir été le premier à saisir les avantages que la paix de Ryswick offrait au commerce du côté de l’ouest[3]. Il obtint (1699) la permission de rétablir le poste du Détroit, et chose assez remarquable, la même année, un Anglais, Robert Livingston, proposa à son gouvernement de prendre possession du lieu, et d’y envoyer trois ou quatre cents Iroquois sous la conduite de deux cents blancs. Livingston voulait créer des coureurs de bois anglais, dans l’espoir de tenir tête à ceux des Français. C’était rêver l’impossible : on ne fait pas de coureurs de bois avec les éléments dont disposaient nos voisins. Rien dans le caractère anglais ou hollandais ne prépare un enfant à ce genre de vie, pour lequel nous sommes en quelque sorte formés, à cause de l’éducation sociale, l’humeur enjouée de la race et la surprenante facilité que nous avons d’apprendre les langues étrangères. D’ailleurs, le projet de Livingston roulait entièrement sur la traite des fourrures. Lamothe-Cadillac voulait à la fois fonder une colonie agricole, y appeler le trafic des grands lacs et le retenir dans la main de ses compatriotes. Il songeait à être seigneur à la façon des concessionnaires de l’Acadie. Débarqué à Québec le 8 mars 1701, au retour d’un voyage en France, ce gentilhomme enrôla des cultivateurs à la côte de Beaupré (le pays de sa femme) et des artisans dans les villes. Cinquante volontaires consentirent à le suivre de cette manière ; de plus, cinquante hommes qui se proposaient de faire le commerce ; le père Vaillant, missionnaire jésuite destiné aux sauvages, le père de Lhale, récollet, curé des colons, le capitaine Alphonse de Tonty, les lieutenants Duguay de Boisbrillant et Chacornade, et un autre officier : François Durocher de Marzac, fils de Jacob Marsac de Lobstrom. L’expédition partit de Lachine le 5 juin, remonta la rivière Ottawa, traversa le lac Nipissing, descendit la rivière des Français et s’arrêta au Détroit le 24 juillet, où fut commencé de suite le fort Pontchartrain. Les Iroquois, travaillés par les Anglais, protestèrent auprès de M. de Callières contre cette occupation.

En 1702 s’ouvrit la guerre dite de la succession d’Espagne, qui devait durer onze ans. Des troupes furent aussitôt concentrées à Lachine pour prévenir les attaques des Iroquois. Le marquis de Crisassy commandait à Québec ; l’ingénieur Levasseur fortifia cette place sous sa direction et leva les plans de tous les forts. M. de Catalogne construisit un fort à Bécancour et fit l’enceinte des Trois-Rivières. Comme d’habitude, les Français entrèrent les premiers en campagne. Le Neuf de Beaubassin, lieutenant dans les troupes, se plaça à la tête de quelques hommes, assembla les Abénaquis (1703), ravagea les côtes du Maine jusqu’aux portes de Boston et tua environ trois cents hommes. L’excès des maux réveilla l’énergie des Anglais, et vers l’automne ils massacrèrent un grand nombre d’Abénaquis ; cette nation demanda du secours à M. de Vaudreuil qui venait de succéder à M. de Callières (décédé le 26 mai 1703) et Jean-Baptiste Hertel de Rouville, lieutenant réformé, reçut ordre de partir avec cent cinquante hommes pour soutenir les sauvages alliés. Hertel avait avec lui quatre de ses frères ; il traversa les Alléghanys à la raquette, tomba, dans la dernière nuit de février (1704) sur la petite ville de Deerfield, la réduisit en cendre, tua tous ceux qui lui opposèrent de la résistance et amena le reste prisonnier. Les Abénaquis, incapables désormais de se maintenir seuls dans leur pays, acceptèrent l’invitation de s’établir à Bécancour et d’y renforcer la bourgade déjà formée par leurs compatriotes.

Un nommé Lagrange, dressé à l’école de d’Iberville, partit de Québec à la tête de cent Canadiens, entra dans le port de Bonnavista, à Terreneuve, coula une petite frégate, brûla deux flûtes, s’empara d’une frégate de vingt-quatre pièces de canon et remit à la voile avant que la garnison du fort n’eût eu le temps de s’opposer à son dessein. Lagrange reçut du roi une commission dans la marine et il continua de se distinguer. Du côté de l’Acadie, les Anglais ne furent pas plus heureux cette année, car la défense de Port-Royal (juillet 1704) par M. de Brouillan leur ôta tout espoir de contenir les corsaires français et d’imposer aux Acadiens une neutralité avantageuse aux deux nations. Sur mer, le chevalier de Meaupou, qui commandait la Seine, rencontra à la fin de l’automne quatre navires de guerre et leur livra bataille, mais après dix heures de lutte il dut se rendre ; Mgr de Saint-Valier, passager sur la Seine, fut amené en Angleterre où il resta huit ans. Peu de jours après la capture de ce bâtiment, Jean-Baptiste Couillard de l’Espinay, lieutenant de l’amirauté, embarqua, à Québec, cent Canadiens, y compris douze officiers, commandés par Berthelot de Beaucour, et les conduisit à Terreneuve où M. de Subercasse se trouva de cette manière à la tête de quatre cent cinquante hommes lesquels, du 15 janvier (1705) jusqu’au printemps, s’emparèrent de tous les postes de l’île. Un seul officier, l’enseigne Deleau, neveu de Subercasse, périt dans cette brillante campagne. Jacques Testard de Montigny, François Picoté de Bellestre, Michel Godefroy de Lintot, Étienne de Villedonné, Gédéon de Catalogne, tous officiers canadiens, s’y distinguèrent, ainsi que M. Pastour de Castebelle, ancien gouverneur de Plaisance.

La première démarche des Anglais du Massachusetts en apprenant ces désastres fut d’envoyer à Québec M. Livingston pour conclure un traité de neutralité entre les colonies relevant des deux couronnes. Le colonel Vetch, en remontant le fleuve, eut le soin de prendre des sondages, mais ce fait ne transpira que l’année suivante, au moment où Louis xiv allait consentir aux arrangements proposés par Vetch et Livingston. On comprit alors à quoi avait servi le séjour dans le Bas-Canada du jeune Dudley et sa suite, et pourquoi, sous prétexte de chasse et de pêche, ils avaient parcouru le pays en tout sens. Charlevoix, qui arriva cette année, raconte que tout le monde comprenait ce manège, excepté M. de Vaudreuil.

La compagnie formée à Québec pour la fondation du Détroit désapprouva certains agissements de Lamothe-Cadillac. Celui-ci descendit a Montréal, en 1704 et fut arrêté. On lui reprochait surtout d’avoir abusé de son autorité militaire[4]. Acquitté le 15 juin 1705, il en appela au ministre, et après avoir comparu de nouveau, à Québec, on lui permit de retourner à son poste, mais il attendit des instructions de la cour avant que de se mettre en route. Tonty commandait au Détroit ; l’été de 1705 il fut remplacé par le sieur de Bourmont ; le 25 septembre de la même année M. de Laforêt devenait son lieutenant. La situation de la nouvelle colonie n’était pas rassurante. Géographiquement, ce lieu était la clef des lacs ; plus les Français s’y fortifiaient plus les Anglais s’ingéniaient à en détourner les tribus sauvages. En 1704, quelques-unes de celles-ci avaient comploté de brûler l’établissement. Tonty ordonna au sieur Bissot de Vincennes de frapper un coup sur les Outaouais, principaux instruments du complot et qui, depuis que Nicolas Perrot n’était plus là pour les contenir, se montraient très remuants. Cet acte de rigueur eut l’effet de reculer le danger, mais non de le supprimer. Par malheur, au lieu d’entourer le poste de colons et de militaires capables de se défendre, le gouvernement l’abandonnait à ses propres ressources. Selon l’habitude adoptée de longue date, du moment où quelqu’un de courageux et d’entreprenant avait planté en un certain endroit des palissades et bâti une habitation, le pouvoir pensait que tout était pour le mieux. Dans un temps ordinaire ceci eût pu suffire, mais en présence de l’opposition des Anglais une assistance intelligente et soutenue devenait nécessaire. On ne le comprit pas. M. de Vaudreuil lui-même fut du nombre de ceux qui se bornèrent à encourager l’idée de la traite sans vouloir développer cette colonie lointaine. En un sens, il avait raison, car le trésor était pauvre et nous étions en train, dès ce moment, de diriger plus de familles canadiennes vers l’ouest qu’il n’en était venu de France pour fonder le Canada. Toutefois, quant à occuper les grands lacs, il fallait en prendre les moyens ou ne pas s’en mêler.

La guerre en Europe amenait la guerre en Amérique. Voyant donc que les Outaouais secondaient les colonies anglaises dans les hostilités entre les Français et les Anglais, Lamothe-Cadillac, remis à la tête du Détroit en 1706, appela les Miamis, ennemis jurés des Outaouais. Cette démarche compliqua la situation : les Miamis étaient peu sympathiques aux Français. Dans une échauffourée, les Outaouais tuèrent le père de Lhale. Les Miamis devinrent incontrôlables ; Lamothe-Cadillac les rencontra et les battit.

L’une des premières terres concédées au Détroit le fut en faveur de François Fafard dit Delorme, d’après le systéme seigneurial du Bas-Canada. Lamothe-Cadillac avait le privilége de la traite des fourrures, le droit de distribuer des terres en censive et d’agir à cet égard comme gouverneur-général. Toute l’administration de cette nouvelle colonie était calquée sur ce qui s’était passé à Québec et aux Trois-Rivières dans le cours des soixante dernières années. Montréal, situé comme en dehors de la Nouvelle-France, paraît n’avoir contribué en rien au premier mouvement dirigé vers le Détroit. C’est de la côte de Beaupré, de Québec et des Trois-Rivières que partirent les hommes dont il se fit accompagner. Les plus anciens noms connus, à part ceux déjà mentionnés, sont Pierre Roy, François Pelletier, Joseph Parent, Jean Fafard dit Maconce, Louis Normand dit Labruyère, Jean Gauriau, Jean Vessière dit Laferté, Antoine Dupuis dit Beauregard, Pierre Stebe dit Lajeunesse, Jean Casse dit Saint-Aubin, André Bombardier. En 1707, il y avait une chapelle, un magasin, un moulin et des logements pour les colons. Les premières habitations ne se firent point sur le site actuel de la ville, mais un peu à l’ouest, dans le voisinage de la rivière à Parent.

Parmi ceux qui se proposèrent sans retard d’établir un commerce régulier au Détroit, il faut citer le sieur Baby, fils d’un officier du régiment de Carignan, dont la famille a exercé des charges publiques dans cette partie de la Nouvelle-France durant plus d’un siècle et demi. D’autres colons, arrivés aussi dès les premières années du Détroit sont Bienvenu dit Delisle, Michel Campeau, Jacques Campeau, Jacques Desmoulins dit Philis, François Chartin dit Chanteloup, Jacques Hubert dit Lacroix, puis les nommés Langlois, Malette, Massé, Turpin, Marquet, Robert, Bisaillon, Gatineau, Després, Chêne et Saint-Onge.

Il est à remarquer que les pères jésuites du Détroit se consacrèrent, dès les premiers jours, aux soins des Sauvages, tandis que les récollets demeurèrent dans le poste et y remplirent les fonctions curiales.

Au Détroit aboutissait toute la traite du sud-ouest, au delà des lacs qui ne passait point par Michillimakinac pour de là se diriger vers la rivière des Français et l’Ottawa. Encore voyait-on souvent des flottilles partir de Michillimakinac et passer par le Détroit pour descendre à Montréal. Vers 1703 M. Juchereau tenait un comptoir important à l’ouest du pays des Illinois, MM. Boudard et Le Sueur trafiquaient dans le pays des Sioux. Le poste de la baie Verte était aussi un point de repère pour Laforêt, Tonty, Juchereau, Pacaud, tous associés, qui faisaient du Détroit le lieu de réunion de leurs coureurs de bois. Les sauvages domiciliés aux environs du Détroit étaient au nombre de deux mille âmes, parmi lesquels beaucoup de Hurons. Un contrat était intervenu entre les particuliers qui tenaient le commerce et constituaient ce que l’on appelle « la compagnie du Détroit » sous la direction de MM. de Lotbinière et Delino. On y voit mentionnés les nommés Nolan, Arnault, Amyot et Vincelot, outre quelques-unes des personnes citées ci-dessus. Parmi les officiers militaires il y avait le lieutenant Chacornade. M. de Monseignat, établi à Québec, était beau-frère d’Arnault, lequel à son tour était le neveu de M. de Lotbinière, et M. Delino était beau-frère de Nolan. Arnault était l’oncle de M. de Vaudreuil, gouverneur-général. En somme, la tête de la compagnie était à Québec. L’un des employés ou commissaires envoyés au Détroit avant 1704 se nommait Desnoyer. L’autre commissaire, Vincelot, était cousin germain de Pinard, l’un des directeurs. Vincelot était frère d’Amyot. Ce groupe était en antagonisme avec Lamothe-Cadillac, et celui-ci d’autre part luttait contre l’influence des jésuites qui, disait-il, secondaient ses adversaires. Il y avait aussi Radisson, Châtellereault et Demeulles, intéressés dans le parti de M. de Lotbinière, et qui tous paraissent avoir agi très activement dans les affaires du Détroit. Châtellerault et Demeulles étaient parents. M. de Louvigny, major de Québec, beau-frère de M. Nolan, commandait un convoi parti de Québec pour se rendre au Détroit en 1703.

En 1700, M. de Callières avait conclu la paix avec toutes les tribus iroquoises. Depuis le commencement de la guerre, nous avions eu six cents personnes tuées ou prises. Les Iroquois avaient subi une perte égale de la part des Canadiens et des Français ; les Outaouais et autre sauvages leur avaient tué autant d’hommes ; en un mot, les Cinq-Cantons se voyaient réduits de moitié.

La guerre de la succession d’Espagne, commencée en 1702, fut bientôt connue des sauvages du Détroit qui allaient en traite chez les Anglais, et à leur retour ils devinrent menaçants sous prétexte que le fort avait été établi pour détruire leur indépendance. Ils tentèrent même d’y mettre le feu, mais on les repoussa avec vigueur et ils se tinrent tranquilles pour le moment. Une autre attaque eut lieu en 1706, sans autre résultat que de faire tuer quelques personnes.

Dans le Bas-Canada, les années 1707 et 1708 se ressentirent du succès des dernières campagnes ; la culture reprit son essor. Les MM. Raudot, père et fils, nouveaux intendants, consacrèrent tous leurs soins au commerce et à l’exportation des denrées du Canada. Pour inspirer, sans doute, plus de confiance, ils donnèrent une mascarade pompeuse qui émerveilla la colonie. Cependant, aux frontières la lutte se continuait. Subercasse, assiégé dans Port-Royal, s’y défendait (1707) et repoussait l’ennemi, grâce à soixante Canadiens accourus à son secours. Des renforts étaient arrivés dans la Nouvelle-Angleterre. Il y avait lieu de penser que la tranquillité ne durerait pas longtemps. Vers la fin de juillet 1708, Hertel de Rouville, Saint-Ours Deschaillons, Boucher de Laperrière se mirent à la tête de cent Canadiens choisis auxquels se joignirent des volontaires et, après une marche de plus de cent cinquante lieues, prirent d’assaut le fort de Haverhill qui renfermait une bonne garnison. Leur retraite fut inquiétée et dans ces divers combats il y eut dix-huit hommes de blessés et cinq tués parmi lesquels M. de Verchères et Hertel de Chambly, frère de Hertel de Rouville. À la mi-septembre, l’expédition était de retour à Montréal. C’est à la suite de cet exploit que les colonies anglaises prirent la résolution d’envahir le Canada et de l’écraser de tout le poids de leurs forces qui étaient incomparablement plus grandes que les nôtres.

Les Hurons qui, en aucun temps n’ont été nos amis solides, organisèrent une conspiration en 1708 dans laquelle entrèrent les Miamis et quelques Iroquois. Mises au courant de ces événements, les autorités françaises envoyèrent Clérembault d’Egremont s’enquérir des faits en question. Cet officier accuse Lamothe-Cadillac d’être la cause des troubles ; il va plus loin et conclut à la suppression du fort du Détroit. Cette même année, on constate qu’il y avait en ce lieu deux cent trois arpents de terre défrichées, dont cent cinquante-sept par Lamothe-Cadillac. Un moulin à blé, une maison et une grange existaient dans la campagne. Quelques demeures étaient placées en dehors des fortifications. Il y avait dix bêtes à cornes et un cheval. Il serait curieux de connaître comment ces animaux avaient été transportés si loin — sans doute dans les bateaux[5] plats dont il est fait si souvent mention vers la fin du dix-septième siècle. Dix-neuf ménages s’appliquaient à la culture et récoltaient tout juste de quoi suffire à leur consommation. Si la conclusion du rapport de M. d’Égremont ne fut pas adoptée on n’en réduisit pas moins les dépenses au stricte nécessaire. Un seul capitaine, M. de la Forêt, avec sa compagnie, se trouva chargé du poste et du pouvoir de prélever sur les commerçants de fourrures ce qui était nécessaire pour nourrir ses soldats. Quant à Lamothe-Cadillac, descendu à Québec l’année 1709, il y fut encore arrêté et ne retourna plus au Détroit. On l’envoya gouverneur à la Louisiane. En 1710, on cite comme commandant du Détroit Guyon-Dubuisson dont la fille épousa Charles-Henri de Tonty. Les Guyon-Dubuisson étaient de la famille de Thérèse Guyon, femme de Cadillac. Cette année la garnison était de trente hommes. Les Outagamis ou Renards se rapprochaient en ce moment du fort pour exécuter un plan de massacre longuement conçu.

Le fort anglais de Saint-Jean de Terreneuve n’avait pas été pris. Il renfermait neuf cents hommes et quarante-huit pièces de canon. Dans la nuit du 1er janvier 1709 M. de Saint-Ovide l’attaqua et le força de capituler. C’était une conquête de toute importance. Parmi les Canadiens qui montèrent à l’assaut des remparts de Saint-Jean, on cite D’Ailleboust d’Argenteuil, D’Ailleboust, La Chesnaye, Duplessis et le baron de Joannès qu’on peut regarder comme Canadien. Il y aurait une longue liste à dresser des noms des officiers canadiens qui servirent dans l’armée, la milice et les corps volontaires, de 1680 à 1760. En lisant les historiens, presque tous ces officiers nous apparaissent comme Français, et l’erreur est d’autant plus fréquente que bien souvent il est difficile de distinguer entre ceux qui commandent les milices ou les troupes régulières. Une revue américaine a relevé les noms (bien connus parmi nous) des militaires qui ont ravagé les colonies anglaises et elle les donne pour des « Français de France » ; examen fait, tous sont Canadiens.

Les préparatifs que le général Nicholson faisait du côté du lac Champlain, décidèrent M. de Ramesay, gouverneur de Montréal, à réunir une petite armée autour de Chambly, composée d’un bataillon des troupes sous les ordres de M. de la Chassagne, et de deux bataillons de milice, dont un commandé par M. de Lignery, et il prit lui-même la direction du tout. À la fin de juillet (1709) ces trois bataillons se mettaient en route pour aller surprendre le nouveau fort des Anglais, mais parvenu à la Pointe-à-la-Chevelure, les Iroquois les découvrirent et donnèrent l’alarme. On s’avisa d’écrire une lettre et de la laisser sur le chemin en se retirant ; les éclaireurs anglais la ramassèrent et tout leur camp apprit avec terreur des nouvelles fausses concernant l’arrivée de secours de France, etc., si bien que l’invasion projetée par le lac Champlain fut regardée comme impossible. Jacques Testard de Montigny, Pierre-Thomas Tarieu de la Naudière (appelé La Pérade), Trottier des Ruisseaux et M. de Catalogne sont cités dans cette expédition.

Cependant, on craignait, à Québec, l’apparition de la flotte anglaise. M. de Ramesay eut ordre de decendre avec toutes ses troupes, et il mit pour commander à Montréal le baron de Longueuil. M. de Catalogne avait été laissé à Chambly avec des Canadiens ; le fort venait d’être restauré par eux lorsque arriva injonction de l’abandonner. Toutefois le gouverneur général changea d’idée et Paul d’Ailleboust de Périgny qui y commandait fut remplacé par M. des Bergères. « On envisagea les conséquences de fortifier Chambly ; messieurs les intendants ordonnèrent des fonds pour cette dépense et obligèrent tous les habitants du gouvernement de Montréal d’y donner chacun huit jours de corvée, et pour que l’année suivante on pût commencer ces ouvrages et les mettre en état de défense, on m’ordonna de m’y transporter l’automne, pour y faire amasser des matériaux, et pendant tout l’hiver on tailla les pierres angulaires, portes et fenêtres. Dès le printemps (1710) on commença les fouilles, et l’automne toute l’enceinte fut élevée à douze pieds de hauteur. » Ces lignes sont de M. de Catalogne qui jugeait qu’il était plus important de fortifier Chambly que Montréal.

La flotte anglaise entra dans le Saint-Laurent, en 1711, et périt avant que d’être signalée à Québec. L’année suivante on apprit que les Outagamis avaient été défaits au Détroit, ce qui rétablissait le calme dans l’ouest. Dubuisson avait appelé à son aide six cents Hurons et autres sauvages qui le secondèrent valeureusement ; le siège du Détroit (1712) fut un événement remarquable, car pour écraser cette nation féroce il fallut employer la ruse et la force ouverte. Dans la poursuite de l’ennemi qui eu lieu après la levée du siège, le sieur Bissot de Vincennes rendit de signalés services. On a toujours attribué ce mouvement agressif des Outagamis à l’instigation des Anglais qui, se sentant victorieux dans la guerre d’Europe, et voyant s’écrouler la puissance de Louis xiv, tachaient d’en profiter pour s’emparer du commerce de l’ouest. Il paraîtrait, par le rapport de Debuisson, que les habitants français du Détroit possédaient déjà un bon nombre de bestiaux. On ne dit pas quand Dubuisson fut remplacé, mais aussitôt après ces événements, le gouverneur-général envoya dans l’ouest M. de La Porte de Louvigny, accompagné de plusieurs officiers de mérite, pour raffermir l’influence française dans ces quartiers. C’est probablement alors que M. de Laforêt reprit le commandement de Détroit ; nous voyons que, en 1714, il écrivit un mémoire demandant que le fort fût commis à la garde d’une petite troupe et converti en poste de traite, sous la conduite des militaires, en éloignant les colons qui, disait-il, étant trop exposés aux coups des Sauvages, ne pouvaient se suffire à eux-même. Son projet ne fut pas écouté.

  1. Une carte de 1700 appelle la rivière Rouge « Rivière de la Sablonnière ». — Harrisse : Cartographie, 215.
  2. La Bibliothèque Canadienne de M. Bibaud (1826, p. 37) raconte le fait suivant : « M. P. de Rocheblave, parti du Grand-Portage, sur le lac Supérieur, le 14 août 1820, dans un canot d’écorce, arriva à Montréal le 24 du même mois. Si cette route est, en raison des détours, de six cents lieues, la marche du canot a été de soixante lieues par jour. »
  3. En 1697, il commandait à Michillimakinac.
  4. M. de Catalogne dit : « M. Lamothe-Cadillac, qui s’était brouillé avec M. de Vaudreuil, passait par Cataracoui, où commandait M. de La Corne, il y fut reçu avec le salut du canon, ce qui étant venu à la connaissance de M. de Vaudreuil, il envoya M. de Tonty pour relever M. de La Corne. »
  5. En 1696, lors de l’expédition contre les Onnontagués, M. de Frontenac montait un bourriquot et M. de Callières un cheval qu’ils avaient amenés sur les bateaux.