Histoire des Canadiens-français, Tome VII/Chapitre 2

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Wilson & Cie (VIIp. 13-28).

CHAPITRE II


1632-1760


L’instruction publique sous le régime français. — Première école des jésuites. — On tente d’instruire les jeunes sauvages. — Les Ursulines à Québec. — Collège des jésuites. — L’école de Boutet à Québec. — La sœur Bourgeois à Montréal. — École de filles aux Trois-Rivières. — Séminaire de Québec. — École industrielle de Saint-Joachim. — Les colons venus de France possédaient de l’instruction. — Les Ursulines aux Trois-Rivières. — Les frères Charon. — Les écoles des campagnes. — L’instruction publique est plutôt élémentaire qu’élevée.
I
l est peu de sujets de l’histoire du Canada sur lequel les renseignements soient aussi vagues, dit-on souvent, que sur celui de l’instruction publique au temps des Français. Nous allons, toutefois, réunir ici les notes qui se rattachent à cette question et le lecteur pourra juger de leur importance ; elles ne témoignent pas d’une situation très brillante mais on s’apercevra qu’il est injuste d’affirmer que les écoles nous ont été à peu près inconnues durant cette longue période.

Et d’abord, il ne faut pas confondre l’instruction donnée aux sauvages avec celle que recevaient les enfants canadiens. Lorsque le frère Pacifique Duplessis tenait des classes aux Trois-Rivières (1616), que le père le Caron en faisait autant à Tadoussac (1618), ou que le père Le Jeune (1632) instruisait, à Québec, un petit nègre et de jeunes sauvages, ainsi qu’il le raconte avec une bonhomie touchante, ces trois ecclésiastiques faisaient œuvre de missionnaires comme M. Fléché et les pères Biard et Massé avant eux en Acadie, mais non pas de maîtres d’école tel que nous l’entendons par ces mots. Les enfants de la toute petite population de Québec de 1615 à 1629, ont pu apprendre à lire et à écrire dans leurs propres familles ou avec l’aide des récollets ou des jésuites, c’est là une simple supposition qui se présente à la vue des efforts tentés par ces religieux pour instruire les sauvages ; il n’y a rien de positif sur ce point.

Le projet du collège des jésuites date de 1625 ou 1626 ; cette dernière année, René Rohault, fils du marquis de Gamache, promit d’affecter une somme à cet usage, c’est-à-dire pour l’enseignement des vérités chrétiennes aux fils des Hurons et des Algonquins ; il n’est pas parlé des Français. En 1635, lorsque le marquis de Gamache mit de l’argent pour cet objet à la disposition des jésuites, le père Charles Lalemant écrivit : « Nous allons quitter le soin de défricher quelques terres… J’espère, si nous pouvons avoir du logement, de voir trois classes à Kébec, la première de petits Français, qui seront peut-être de vingt ou trente écoliers, le seconde de quelques Hurons, et la troisième de Montagnais. » Cette école de Français était commencée par les pères Lalemant et de Quen. L’hiver de 1636-37, cinq jeunes Hurons se joignirent aux classes ; le père de Brebeuf, alors dans le pays de ces derniers, en préparait plusieurs autres à se rendre à Québec dans le même but. Les sauvages étaient revêches à tout esprit de discipline, aussi ne voulurent-ils pas continuer après une première année.[1] La compagnie de la Nouvelle-France accorda un terrain pour le collège ; en 1637, et les travaux de construction commencèrent aussitôt, grâce à la somme (Charlevoix dit six mille, Du Creux écrit seize mille écus d’or) versée par M. de Gamache. Le titre du terrain est du 18 mars 1637 et porte que cet octroi est fait dans l’intérêt des enfants des sauvages, les Hurons compris, « et aussi pour instruire les enfants des Français qui résideront, sur les lieux. » La fondation des ursulines (1639) eut lieu pour l’avantage des filles des indigènes et des habitants français. Les enfants des deux sexes se trouvaient ainsi en état d’acquérir les éléments de l’instruction dans cette colonie, où l’on ne comptait encore que soixante et quatre ménages. Il n’est guère probable que les établissements des autres nations, en Amérique aient possédé comme nous, dès les premiers jours, des institutions de ce genre. Les nôtres n’étaient pas riches, il est vrai, mais enfin elles existaient et devaient se développer graduellement.

Québec ne fut jamais un comptoir de traite, un simple entrepôt commercial. Cette ville prit de suite une forme policée. Aucun autre centre au Canada ne se vit fréquenté, dès son origine, par une classe aussi lettrée. Résidence attitrée des gouverneurs, des jésuites, des fonctionnaires civils et militaires, durant ce dix-septième siècle qui vécut pour ainsi dire la plume à la main, elle cultiva le goût de la littérature et dut le répandre jusque dans le peuple par ses modestes écoles, par le langage de ses hommes publics, et même par les représentations scéniques, car il se trouvait toujours soit des écoliers, soit des amateurs, pour faire les frais de ces nobles amusements. En 1640, 1645, 1651, 1658 et 1668 eurent lieu des fêtes de cette nature dont le souvenir nous a été conservé ; il va sans dire que ce ne furent pas les seules.

Les jeunes sauvages n’ayant pas répondu aux appels qui leur avaient été faits, de 1636 à 1644, ou du moins les élèves appartenant à cette race s’étant montré trop enclins à reprendre la vie nomade, il y a apparence que les jésuites tentèrent, vers 1650, d’en attirer de nouveaux, lorsque les Hurons, chassés de leur pays se réfugièrent à Québec. Le Journal des Jésuites du 18 octobre 1651 dit : « Une heure après midi, les écoliers reçurent M. le gouverneur dans notre nouvelle chapelle latina oratione et versibus gallicis, etc. Les sauvages dansèrent, etc. »

Quelques personnes se livraient à l’instruction des enfants de leurs propres familles ou hébergeaient des maîtres particuliers qui faisaient en même temps la classe aux jeunes gens du voisinage. Vers 1640, dit M. Faillon, M. Jean Le Sueur, prêtre, « ayant quitté son emploi de confesseur et de chapelain des hospitalières, M. Jean Bourdon le reçut dans sa maison et le chargea de l’éducation de ses enfants, que M. Le Sueur éleva dans la crainte de Dieu, et à qui il apprit à lire et à écrire. » Il dut en être ainsi dans beaucoup d’endroits puisque nous voyons, de bonne heure, des Canadiens tels que Pierre Boucher, par exemple, tenir la plume avec succès et remplir des charges qui nécessitent une instruction plus qu’élémentaire.

À Québec, en 1651, au plus fort de la guerre des Iroquois, Martin Boutet ouvrit une école pour les enfants des Français, dans une maison avoisinant le collège des jésuites, et, si nous ne nous trompons, sous la protection de ces religieux. Ce premier maître d’école laïque connu de la Nouvelle-France se nommait Martin Boutet dit Saint-Martin. Il était venu de Xaintes, avec sa femme et ses deux petites filles, en 1645 ou 1646. On le voit figurer comme maître-chantre ; de plus, il jouait du violon pour accompagner les chœurs à l’église. En 1664, il fût délégué pour examiner une mine aux environs de Québec. Il est aussi mentionné comme professeur de mathématique. Sa fille aînée se maria ; la seconde prit le voile aux ursulines.

La mère de l’Incarnation disait en 1653, que les ursulines prenaient les petites filles des habitants, durant six mois de l’année et qu’elles les instruisaient ainsi presque toutes, les unes après les autres, de manière à les empêcher de grandir dans l’ignorance, tant du côté des lettres que de l’éducation sociale. Une observation facile à faire, c’est que, sous le, gouvernement français, les femmes étaient de beaucoup plus éclairées que les hommes et ce résultat est dû aux ursulines de Québec et des Trois-Rivières et à la Congrégation de Notre-Dame à Montréal. La sœur Bourgeois fonda la Congrégation (1659) ayant pour toute fortune dix francs dans sa poche ; cette institution a merveilleusement progressé.

La sœur Marguerite Bourgeois voyant (1657) que la petite colonie de Montréal comptait quelques enfants, les premiers nés dans ce lieu, ne dépassant guère l’âge de cinq ou six ans, commença une classe dans une étable de pierre que M. de Maisonneuve lui offrit : au nom des seigneurs de l’île, avec un terrain adjacent ; elle se logea dans le grenier de cette humble maison, avec la sœur Marguerite Picaud. L’année suivante, à part les petits garçons et les petites filles qu’elle avait recordés, selon qu’elle s’exprime, elle forma une congrégation externe destinée aux filles nées en France qui n’étaient plus d’âge à aller à l’école — ce qui donna lieu au nom de Congrégation appliqué à l’institut de la sœur Bourgeois. Cette même année (1658), elle passa en France, « afin d’aller à Troyes pour avoir quelques filles qui m’aidassent à faire l’école au peu de filles et de garçons capables d’apprendre. » C’était surtout en vue de l’avenir qu’elle entreprenait cette belle œuvre ; sage mesure, car dit M. Faillon : « Au lieu que pendant les quinze premières années (1642-1657) il n’y avait eu à Villemarie que vingt-six mariages, dans les quinze suivantes on en compta plus de cent cinquante. » Dans cette seconde période il naquit plus de six cents enfants à Montréal. À son retour (1659), la sœur Bourgeois ouvrit un pensionnat, au grand contentement des citoyens les plus aisés, nous dit M. Faillon, et c’est là que furent formées, dès l’âge le plus tendre, la plupart des personnes de condition de Villemarie et des paroisses avoisinantes. M. Dollier de Casson parle dans les termes les plus élogieux des classes de la sœur Bourgeois. Dans ces premiers temps, la sœur donnait l’instruction aux enfants des deux sexes, lorsque la population devint plus considérable, elle se borna à l’éducation et à l’instruction des filles, étendant son zèle à tous les rangs de la société. Vers 1668, on conçut le projet d’établir à Villemarie une succursale des ursulines de Québec ; en attendant, Mgr de Laval accorda (1670) à la sœur Bourgeois la permission d’instruire les enfants dans toute l’étendue du diocèse. Les ursulines demandèrent à être seules à Montréal ; la Congrégation prenant chaque jour des forces nouvelles finit par rester maîtresse du terrain.

Mgr de Laval, actif et désireux de fonder un état de choses qui put tourner à l’honneur de la religion et de la France, secondait les vues des pères de familles qui lui demandaient des institutrices pour leurs filles. En 1661, il envoya aux Trois-Rivières des maîtresses d’école, avec l’espoir que plus tard les ursulines pourraient se fixer dans cette petite ville. La sœur Marie Raisin, arrivée de France avec la sœur Bourgeois (1659), dirigea ces classes ; nous la retrouvons dans le même emploi au recensement de 1666 (voir notre tome V, page 63, colonne 3). À la Pointe-aux-Trembles de Montréal, à Lachine et même jusqu’à la baie Saint-Paul au-dessous de Québec, les sœurs de la Congrégation allaient instruire les jeunes filles dès 1661. Les ursulines étant des religieuses cloîtrées, ne pouvaient se mettre à la tête de ce genre de missions qui obligeaient les maîtresses d’école à résider chez l’habitant.

« Le 15 novembre 1659, dit le Journal des Jésuites, fut arrêté qu’on nourrirait gratis un enfant au séminaire et chacun pas plus d’un an, pour pouvoir étendre la charité sur plusieurs, et fut nommé Joseph Dubuisson[2] tout le premier pour jusqu’à la Toussaint de 1660. Et le nombre de ceux qui sont nourris aux dépends de la paroisse fut augmenté de deux et ainsi ils étaient quatre : Saint-Martin, [3] Morin, [4] Amador[5] et Véron[6] ou Poupau. »

M. Pierre Boucher écrivait en 1663 : « Il y a, à Québec, un collège de jésuites, un monastère d’ursulines[7] qui instruisent toutes les petites filles, ce qui fait beaucoup de bien au pays ; aussi bien que le collège des jésuites pour l’instruction de toute la jeunesse de ce pays naissant. »

Le passage suivant se lit dans les instructions de Louis xiv à l’intendant Talon, 27 mars 1665 : « L’éducation des enfants étant le premier devoir des pères à leur égard, le sieur Talon les excitera à leur inspirer la piété et une grande vénération pour les choses qui concernent notre religion. » C’est assez vague, car le mot éducation ne comporte ici, en apparence, que le sens d’instruction religieuse.

Aux recensements de 1666-1667, Martin Boutet n’est pas mentionné. En 1666, au collège des jésuites, il y avait : « Urbain Champlain, trente-deux ans, maître d’école ; François du Moussard, vingt-trois ans, maître de musique, et dans le collège vingt pensionnaires dont quatre sont de France et les autres enfants du pays, » Le même recensement (1666) donne les noms des vingt et une pensionnaires des ursulines ; en 1667, on n’en cite que onze.

Le Journal des Jésuites porte à la date du 2 juillet 1666 : « Les premières disputes de philosophie se font dans la congrégation avec succès. Toutes les puissances s’y trouvent. Monsieur l’intendant (Talon) entre autres y a argumenté très bien. Monsieur (Louis) Joliet et Pierre Francheville y ont très bien répondu de toute la logique. » D’après M. Ferland, on instruisait alors au collège des jésuites de cinquante à soixante élèves pensionnaires et autant d’externes ; les cours d’études s’y faisaient régulièrement et en entier. Le Journal nous dit encore (15 juillet 1667) : « Amador Martin et Pierre Francheville[8] soutiennent de toute la philosophie avec honneur et en bonne compagnie. »

Le grand séminaire de Québec avait été fondé par Mgr de Laval en 1664, en vue d’y former un clergé pour tout le pays, sous le contrôle de l’évêque. Le petit séminaire, ou école préparatoire à de plus hautes études, fut établi, par le même prélat, le 9 octobre en 1668 ; il était destiné aux enfants appelés à l’état ecclésiastique. Les professeurs étaient ceux du collège des jésuites. Sur la recommandation du roi, six jeunes sauvages furent admis dans l’institution, mais outre qu’on ne parvint pas à les discipliner, leur esprit d’indépendance et leur paresse naturelle les rendirent nuisibles à l’élément français ; on ne voulut bientôt en admettre aucun autre. Huit enfants, nés de parents français, furent les premiers élèves du petit séminaire. Sur ce nombre, Paul Vachon, de Beauport, Jean Pinguet, de Québec, Pierre Volant, des Trois-Rivières, Claude Volant, des Trois-Rivières, devinrent prêtres ; Pierre Pellerin, des Trois-Rivières, se fit récollet. D’autres enfants du même âge les suivirent de près ; ce sont : Pierre-Paul Gagnon, Louis Soumande, Jean Guyon et Jean-François Buisson, tous de Québec, qui reçurent les ordres sacrés, et Joseph Denys et Charles Bazire, aussi de Québec, qui entrèrent chez les récollets. En 1669, on y comptait trois élèves de Montréal : Jacques Le Moyne de Sainte-Hélène, qui fut tué au siège de Québec en 1690 ; Louis Le Ber, qui mourut en France après 1681 ; Paul Prudhomme, qui se destina à la profession de chirurgien, et le même probablement qui donna son nom au fort Prudhomme, sur le Mississipi. M. Faillon mentionne encore pour ces premiers temps, les élèves dont les noms suivent comme ayant fait leurs classes au petit séminaire de Québec : Augustin Rouer de Villeray, né en 1664, René d’Amour, né en 1660, Augustin Le Gardeur de Repentigny, né en 1663, Pierre Robineau de Becancour, né en 1654, Augustin Le Gardeur de Tilly, né en 1663.

Le roi écrivait à Mgr de Laval, le 9 avril 1667 : « Comme j’ai été informé des soins continuels que vous apportez pour vous bien acquitter des fonctions épiscopales et pour maintenir les peuples dans leur devoir envers Dieu et envers moi, par la bonne éducation que vous donnez et faites donner aux enfants, je vous écris cette lettre pour vous témoigner le gré que je vous en sais, et vous exhorter de continuer une conduite si bonne et si salutaire. » De son côté, Colbert écrivait à ce même prélat, en lui envoyant de la part du roi six mille livres : « Quoique vous fassiez l’une de vos plus importantes occupations de bien faire élever les enfants, permettez-moi de vous supplier d’en user toujours à leur égard avec la même bonté que vous avez fait jusqu’ici, parce qu’il est certain que c’est le meilleur moyen de bien policer la colonie et d’y former des gens capables de servir Dieu et le prince dans toutes les professions différentes où ils se trouveront engagés pendant le cours de leur vie. »

Mgr de Laval établit, vers cette époque, à la ferme de Saint-Joachim, près du cap Tourmente, un pensionnat, écrit M. Ferland, « où les enfants de la campagne, avec une éducation religieuse, recevaient une bonne instruction primaire, étaient formés à l’agriculture ou apprenaient des métiers. Les jeunes gens, ainsi élevés et instruits, prenaient ensuite un rang honorable parmi leurs concitoyens, et se rendaient utiles à leurs familles et au pays. » Un prêtre zélé, M. Louis Ango des Maizerets, arrivé de France en 1663, a laissé son nom à cette école : la ferme des Maizerets. À sa mort, survenue en 1721, il était le plus ancien membre du clergé de tout le pays. Durant plus de cinquante ans, dont trente et un en qualité de supérieur du séminaire, il s’était dévoué à l’instruction de la jeunesse.

Talon s’exprimait comme suit dans son rapport de 1671 : « Les jeunes gens du Canada se dénouent et se jettent dans les écoles pour les sciences, dans les arts, les métiers et surtout dans la marine, de sorte que, si cette inclination se nourrit un peu, il y a lieu d’espérer que ce pays deviendra une pépinière de navigateurs, de pêcheurs, de matelots, d’ouvriers, tous ayant naturellement de la disposition à ces emplois. »

Les filles envoyées de France arrivèrent presque toutes de 1665 à 1675. Celles qui venaient de Paris, principalement des maisons royales de charité, étaient des orphelines appartenant à des parents morts pauvres au service de l’État et plusieurs provenaient de familles d’officiers qui leur avaient procuré une bonne instruction. Elles étaient bien supérieures, sous ce rapport, aux filles de la campagne et leur influence a dû se faire sentir notablement dans leur entourage, c’est-à-dire les villes de Québec, Trois-Rivières et Montréal où elles demeurèrent après leur mariage. « Une chose que nous avons remarquée et qui mérite d’être notée, » dit M. Garneau en parlant de la population du Canada au dix-septième siècle, « c’est qu’un grand nombre de contrats portent la signature des époux et des parents ou amis, preuve que l’instruction était plus répandue parmi les colons qui venaient d’outremer qu’on ne le pense généralement. » Ceci s’applique surtout à Québec. M. l’abbé Verreau a fait la même observation en compulsant les greffes de Montréal, et nous-même nous avons pu nous convaincre d’un état de choses identique en relevant les actes conservés aux Trois-Rivières. M. Chauveau a donc raison de dire que « malgré la rareté des écoles primaires, surtout des écoles primaires de garçons, on aurait tort de croire que la population des campagnes a été, à n’importe quelle époque, dans cette ignorance absolue et abrutissante dont on est encore frappé chez les basses classes de quelques pays européens. L’éducation domestique des colons était, en général, excellente, et les traditions de la famille canadienne, entretenues et ravivées par l’enseignement religieux, suppléèrent assez longtemps au manque d’écoles. Bien des mères de famille, instruites par les sœurs de la Congrégation, se firent les institutrices de leurs propres enfants, garçons aussi bien que filles. » C’est ici le lieu de répondre à une remarque concernant les nombreuses fautes d’orthographe qui se rencontrent dans les écritures des anciens Canadiens. Pour être juste, il faudrait ajouter que les officiers et les hauts fonctionnaires français n’écrivaient pas mieux. C’était dans la façon d’agir de l’époque. En Europe ou en Canada, les auteurs et les maîtres d’école étaient seuls regardés comme devant « mettre l’orthographe » dans leurs lettres. On ne se piquait pas de capacité à cet égard. Molière, Racine, Boileau, Voltaire ont eu pour contemporains des hommes de grand mérite qui maltraitaient affreusement la grammaire, épelaient à leur fantaisie et signaient leur nom tantôt d’une façon tantôt d’une autre. Il suffit, pour s’édifier sur ce point, de parcourir les quarante ou cinquante mille pages (encore manuscrites, hélas !) qui nous restent de la correspondance de nos gouverneurs, intendants, etc. L’orthographe à la disposition de tout le monde est un luxe de notre siècle.

« Nous avons sept religieuses de chœur employées tous les jours à l’instruction des filles françaises, sans y comprendre deux converses qui sont pour l’extérieur, écrivait la mère de l’Incarnation en 1668. L’on est fort soigneux, en ce pays, de faire instruire les filles françaises. » Le pensionnat des ursulines renfermait, cette année, seize élèves. Une autre lettre de la même main que nous avons publiée à la page 67 de notre tome III, fournit des détails intéressants sur ce sujet.

L’éducation des filles, à Montréal, ne coûtait rien aux particuliers. La sœur Bourgeois voyait chaque jour augmenter le nombre de ses élèves. Il lui en venait même de la campagne. On leur enseignait la lecture, l’écriture, les principes du calcul et l’art de tenir un ménage. Bientôt, il fallut renoncer à accepter dans ces classes les petits garçons, et les prêtres de Saint-Sulpice s’en chargèrent gratuitement, sauf à faire de temps à autre une collecte pour défrayer certaines dépenses. Vers 1670, ces écoles étaient florissantes et bien fréquentées.

C’était déjà beaucoup que d’avoir concédé aux jésuites une vingtaine de seigneuries pour l’instruction des Français et des sauvages. En 1674, la compagnie des Indes leur accorda, dans le même but, une exemption de droits sur leurs marchandises et la permission de construire des moulins, etc. Après tous ces privilèges et ces avantages, nous ne découvrons d’école affectée aux enfants français qu’à Québec, rien aux Trois-Rivières, rien dans les campagnes. Ceux qui ont eu sous les yeux les nombreux titres des seigneuries des jésuites ont pu en conclure que ces religieux faisaient leur principal devoir de l’instruction de la jeunesse, pourtant les résultats ne paraissent nullement avoir répondu à ces actes de générosité de Louis xiv et des compagnies marchandes. Frontenac se plaignait (1675) de l’apathie des jésuites qui, non-seulement n’instruisaient pas les jeunes sauvages mais même les enfants français ; le ministre lui répondit que peut-être en leur donnant l’exemple, on les ferait agir par émulation, ce à quoi le gouverneur répliqua qu’ils (les jésuites) ne voulaient s’occuper que des missions lointaines. La Hontan, qui ne se montre pas hostile aux jésuites comme on le prétend, disait en 1684 : « Je ne crois pas que les jésuites aient jamais eu cinquante écoliers. »

Le recensement de 1681 n’indique pas de maître d’école dans le pays, ce qui est remarquable. La sœur Raisin, qui appartenait à la Congrégation de Notre-Dame, est inscrite comme demeurant à Champlain où il y avait une école depuis cinq ou six années. Chez la sœur Bourgeois, à Montréal, il y a sept élèves pensionnaires. Les ursulines de Québec ont dix-sept pensionnaires de race blanche, neuf sauvagesses et une métisse. En 1685, parlant de sa visite à Saint-Joachim, Mgr de Saint-Valier raconte qu’il a examiné, « l’un après l’autre, trente-un enfants que deux ecclésiastiques du séminaire de Québec y élevaient, et dont il y en avait dix-neuf qu’on appliquait à l’étude, et le reste à des métiers ; l’éloignement où ils étaient de leurs parents et de toute compagnie dangereuse à leur âge, ne contribuait pas peu à les conserver dans l’innocence ; et si on avait des fonds pour soutenir ce petit séminaire on en tirerait, avec le temps, un bon nombre de saints prêtres et d’habiles artisans. » Le père Le Clercq disait : « Les Canadiens sont pleins de feu et d’esprit, de capacité et d’inclination pour les arts, quoiqu’on se pique peu de leur inspirer l’application aux lettres, à moins qu’on ne les destine à l’Église. » En 1686, Mgr de Saint-Valier mentionne l’incendie qui avait dévoré, trois années auparavant, la résidence des sœurs de la Congrégation, à Montréal, et il ajoute : « Outre les petites écoles qu’elles tiennent chez elles pour les jeunes filles de Montréal, et outre les pensionnaires françaises et sauvages qu’elles élèvent dans une grande piété, elles ont établi une maison qu’on appelle la Providence, dont elles ont la conduite et où elles instruisent plus de vingt grandes filles, qu’elles forment à tous les ouvrages de leur sexe pour les mettre en état de gagner leur vie dans le service. De cette maison sont sorties plusieurs maîtresses d’école, qui se sont répandues en divers lieux de la colonie, où elles font des cathéchismes aux enfants, et des conférences très touchantes et très utiles aux autres personnes de leur sexe qui sont plus avancées en âge. Il y a, surtout dans la mission de la Montagne, une école d’environ quarante filles sauvages, qu’on habille et qu’on élève à la française, en leur apprenant en même temps les mystères de la foi, le travail des mains, le chant et les prières de l’Église, non-seulement en leur langue, mais encore dans la nôtre, pour les faire, peu à peu, à notre air et à nos manières. » Il continue en disant que les prêtres de Saint-Sulpice instruisent les hommes de la mission de la Montagne dans les métiers et surtout la culture des champs.

L’intendant De Meulles, s’adressant au ministre, écrivait en 1685 : « Cinq ou six sauvagesses, qui sont sorties, depuis quelques années, de pension chez les ursulines (Québec) n’ont pas de quoi se marier. On avait autrefois destiné un fonds de mille écus pour les mariages ; si on en a changé l’emploi à l’égard des Françaises, je ne crois pas qu’on l’ait conservé pour les sauvagesses. » Le ministre répondit : « Il faut faire remettre les fonds pour le mariage de ces six sauvagesses [9] à cinquante livres chacune. Il (l’intendant) pourrait aussi faire un établissement de maîtres d’école, qui coûtent trop à faire venir de France. » On ne voit pas que ce dernier projet ait été exécuté. Il faut conclure de la lettre du ministre que des maîtres d’école étaient déjà venus de France.

Par les soins de Mgr de Saint-Valier, une succursale des ursulines s’établit aux Trois-Rivières (1698) dans le but de soigner les malades autant que d’instruire les jeunes filles de cette ville et des localités environnantes ; les classes ont été tenues avec beaucoup de succès par ces religieuses jusqu’à nos jours.

Les récollets s’établirent à Montréal en 1680. Douze années plus tard, ayant acheté un spacieux terrain, compris aujourd’hui entre les rues Saint-Pierre, Lemoine et McGill, ils y bâtirent leur couvent, et en 1706, jetèrent les fondations de leur église, rue Notre-Dame. Ils enseignaient le catéchisme et tenaient dans la ville et les environs des écoles primaires qui se sont perpétuées jusque dans notre siècle.

Sans fonder des écoles, les pères jésuites ouvrirent une maison à Montréal, en 1692.

M. Louis-François de la Faye, prêtre de Saint-Sulpice, donna, le 15 septembre 1686, de concert avec M. Souart, à quatre citoyens de Montréal, un terrain, en face du séminaire, pour y bâtir une école. Depuis quelques années, le séminaire avait pris la coutume de faire les classes aux jeunes garçons que la sœur Bourgeois ne voulait plus admettre dans ses écoles, où elle s’occupait, plus que jamais, de l’instruction des filles.

Claude Charron, sieur de la Barre, originaire de Blois, marchand de Québec, avait eu deux ou trois fils, dont l’aîné, Jean-François, demeurait à Montréal et avait pour amis Pierre Le Bert, fils de Jacques Le Bert dit Larose, aussi marchand. Un Français, du nom de Jean Fredin, se joignit à eux. Ils établirent tous trois, à Montréal, en 1688, une maison affectée au soin des pauvres et des malades dans laquelle on projetait aussi d’instruire des hommes que l’on enverrait au milieu des paroisses ouvrir des écoles. La société formée sur ces bases se dissipa bientôt, soit par l’inconstance des uns, soit pour se rendre à d’autres devoirs. Resté seul, M. Charron ne se découragea pourtant pas. En 1692, il offrit sa fortune, qui était considérable, pour la fondation d’un hôpital et d’une école. On lui reproche d’avoir été quelque peu excentrique. Néanmoins, sa charité et sa piété attirèrent plusieurs personnes bien disposées, qui consacrèrent leurs biens à l’œuvre dont il était le promoteur. Le séminaire de Saint-Sulpice avait donné, en 1688, un terrain aux frères Charron ; le roi approuva leur institut en 1694, et l’évêque accorda son consentement. Les « Frères hospitaliers de Saint-Joseph de la Croix » ou « Frères Charron » comme on les appelait ordinairement, prirent l’habit, au nombre de six, le 25 avril 1701 ; en 1702, ils firent des vœux simples et en 1704 celui de stabilité, mais en 1705, ils cessèrent de recevoir des novices, par suite des ordres de la cour. Le soin des malades, pensait le ministre, M. de Pontchartrain, est une tâche mieux appropriée aux femmes qu’aux hommes, nonobstant l’esprit de charité qui puisse animer ceux-ci. En même temps que le ministre portait la restriction relative aux novices, il interdisait l’usage du costume adopté par les frères Charron. L’établissement s’en allait en décadence lorsque François Charron proposa de restreindre l’objet de sa fondation à former des maîtres d’école pour les campagnes. Au milieu des deux dernières guerres de Louis xiv, la colonie végétait forcément, et il semblait que le pouvoir eût bien d’autres affaires à surveiller que les écoles du Canada. L’intendant Raudot, dans une dépêche datée de 1707, après avoir représenté au ministre l’état languissant de l’instruction dans les paroisses et l’esprit de dissipation et d’insubordination qui, selon lui, régnait parmi la jeunesse, continue en ces termes : « Il faudrait prendre la chose de plus loin et les corriger (les jeunes gens) de cette humeur dans le temps qu’ils sont capables de discipline, et pour cela établir des maîtres d’école dans toutes les côtes, qui, outre l’instruction qu’ils leur donneraient, leur apprendraient de bonne heure à être soumis. Par le grand fruit que font les filles de la Congrégation à l’égard des filles, nous pouvons juger de celui que produiraient des maîtres d’école parmi les garçons. Le sieur Charron qui, par son institut, s’est engagé à instruire la jeunesse, en ayant actuellement chez lui, s’applique aussi à former des sujets propres à toute sorte d’emploi, de concert avec quelques curés de campagne qui, par quelques secours qu’ils reçoivent de France, ou en se retranchant une partie de ce qu’ils retirent de leurs cures, sont résolus de prendre quelques-uns de ces sujets et les préparer à faire quelque école dans les côtés. » Le gouvernement français, au plus fort de la crise qui l’entraînait à la banqueroute, abandonnait au patriotisme des Canadiens le soin de s’instruire. D’ailleurs, à part les petites écoles, il était de la politique aveugle de ce temps, de ne pas admettre les colons à l’étude et à la connaissance des arts et des lettres. Le frère Charron a bâti, raconte Charlevoix, « il a assemblé des maîtres et des hospitaliers ; on s’est fait un plaisir d’aider et d’autoriser un homme qui n’épargnait ni son bien ni sa peine et que rien ne rebutait. »

Vers 1717, l’état de délabrement de la maison des hospitaliers attira l’attention de l’intendant. On y introduisit des sœurs pour vaquer aux soins des malades. Les deux tiers des frères étaient retournés dans le monde. Il n’en restait que trois ou quatre. François Charron alla à Paris presser le séminaire de Saint-Sulpice d’unir son institut à celui des prêtres de cet ordre pour les fins de l’hôpital. N’ayant pu réussir, il offrit de former des maîtres d’école, et comme le trésor reprenait alors les payements en espèces, le régent accorda (1718) trois mille francs par année pour ce nouveau projet. M. Charron recruta des laïques à Angers et à Bordeaux, le nombre de ceux-ci fut d’abord porté à six, puis à huit. « Étant informé, disent les lettres patentes (1718) que les jeunes garçons manquent d’instruction dans notre colonie du Canada, pendant que les jeunes filles en reçoivent par le moyen des sœurs de la Congrégation établies dans la plus grande partie des cures de la campagne, nous autorisons les directeurs de l’hôpital-général à faire l’instruction des jeunes garçons, et pour cet effet voulons qu’ils fassent tenir des écoles publiques dans le dit hôpital et qu’ils puissent envoyer des maîtres d’école dans toutes les paroisses du diocèse de Québec. » Au moment où son œuvre acquérait ainsi une base stable, le frère Charron mourut (1719) sur un vaisseau devant la Rochelle, mais le séminaire de Saint-Sulpice seconda l’entreprise et procura aux frères le moyen de se former et de s’établir dans plusieurs villages des environs de Montréal, spécialement à la Pointe-aux-Trembles, à Boucherville, à Longueuil, où les prêtres du séminaire exerçaient les fonctions curiales. Cette même année, 1719, M. Lechassier, supérieur de Saint-Sulpice, écrivait de Paris aux-pères de Montréal : « C’est un si grand bien pour la colonie, de pouvoir répandre dans l’île et aux environs de bons maîtres d’écoles pour les jeunes garçons, qu’il faut contribuer pour faire réussir cette bonne œuvre, et pour procurer qu’il y ait de bons maîtres d’une vraie et solide piété, de mœurs pures et de saines doctrines. Pourtant, il ne faut pas pour cela ruiner votre école de paroisse, ni en ôter les fonds ; il ne faut pas non plus priver votre église d’enfants de chœur, ni abandonner ceux à qui on enseigne le latin. » En 1720, on nomma un maître des novices. L’année suivante, six écoles étaient ouvertes sous la direction des frères Dumoire à Montréal, Jeantot à la Pointe-aux-Trembles, Louis Pillard à Boucherville, Simonnet de la Croix à Longueuil, Datte à Batiscan et Antoine de Lagirardière aux Trois-Rivières. Bientôt la cour défendit aux maîtres de prendre un habit uniforme et de s’engager par des vœux simples, ce qui semble avoir contribué à diminuer leur prestige dans le peuple en même temps que de se perpétuer comme organisation. Quelques bons curés, entre autre, occupaient leurs loisirs à enseigner à lire et à écrire aux enfants les plus voisins de leur presbytère ; trois ou quatre récollets mendiants, allaient de portes en portes, dans les paroisses, y laissaient des lambeaux d’instruction pour prix de l’hospitalité qu’ils recevaient. En somme, il n’existait ni système ni plan d’ensemble, tout se faisait sous l’inspiration du moment et par la générosité des individus.

La maison ou hôpital-général des frères Charron à Montréal « est belle et l’église fort jolie » disait Charlevoix en 1721. Il y a apparence que la réponse peu favorable du duc d’Orléans au sujet de l’uniforme, etc., avait eu pour résultat de faire reporter sur l’hôpital et sur l’église une trop forte partie de la subvention de trois mille livres accordée annuellement. M. de Vaudreuil intervint. L’automne de 1722 on enregistra, à Québec, un édit du roi obligeant l’hôpital-général de Montréal à entretenir huit maîtres d’école, qui tiendront des classes gratuites en différents endroits du pays et qui recevront chacun trois cent soixante et quinze livres par année au plus, à même la subvention précitée ; toute épargne qui pourra être faite sur ces sommes de trois cent soixante et quinze livres, selon les arrangements que l’hôpital fera avec les maîtres d’école, tournera au profit de l’hôpital.

Le frère Chrétien Turc, successeur de M. Charron, passa en France (1722) et ramena dix maîtres d’écoles. L’année suivante, Mgr de Saint-Valier donna à ces frères une constitution fort étendue et leur permit de reprendre le costume qu’ils avaient porté avant 1707. Le frère Chrétien, retourné en France (1724), enrôla six nouveaux maîtres ou novices, mais ayant contracté des emprunts d’argent, il conçut l’idée de se livrer au commerce pour faire fructifier ces fonds et perdit presque tout ce qu’il possédait de cette manière. L’institut en ressentit une gêne dont il lui fut impossible de se relever.

M. de Beauharnois, arrivé comme gouverneur en 1726, s’efforçait d’engager la jeunesse à s’instruire. Après quelques années d’essai, il écrivit au ministre : « En général, les jeunes gens du Canada sont peu portés à aucun genre d’application sérieuse et sédentaire, et le peu de ressources que les emplois de judicature donnent aux juges, ne peut exciter aisément leur émulation. La plupart préfèrent les voyages et le commerce, qui leur donnent à tous les moyens de vivre. Il n’est pas étonnant que les jeunes gens des îles recherchent les places vacantes de conseillers parce que non-seulement leurs mœurs sont différentes de celles des Canadiens, mais qu’étant nés avec de la fortune, ils n’ambitionnent que les honneurs. L’indigence domine en Canada ; on cherche à s’en tirer et à se procurer un peu d’aisance. » Le gouverneur ne dit pas tout ce qu’il faudrait dire. De nombreuses carrières étaient systématiquement fermées aux Canadiens. À part les grades de peu d’importance dans l’armée et quelques places de conseillers, toutes les charges se donnaient à des Français, qui venaient ici faire un stage de quatre ou cinq années avant que de prendre rang dans l’administration en France [10]. Nous avons vu plusieurs lettres adressées de Paris, entre les années 1727 et 1745, par des amis et des personnes influentes, recommandant à des employés de Québec de se bien tenir dans les bonnes grâces du gouverneur, de l’intendant et de leur entourage, afin de mériter que le ministre écoute les instances de promotion ou d’avancement des protecteurs de ces petits fonctionnaires. Un passage caractéristique de l’abbé de La Tour mérite d’être rapportée ici : « Le conseil de la colonie, dit-il, fut d’abord nommé souverain parce que, à l’exemple des parlements, il juge en dernier ressort les affaires de la colonie. La cour a depuis voulu qu’on le nommât seulement conseil supérieur, sans pourtant diminuer son autorité, sans doute par une sorte de délicatesse, pour ôter toute idée d’indépendance en écartant jusqu’au terme de souveraineté dans un pays éloigné, où les révoltes seraient si faciles à former et si difficiles à détruire. Sans doute, dans les mêmes vues, on n’a jamais mis dans les premières places que des gens nés en France, dont les familles fussent une espèce d’otage de leur fidélité. On ne mettait dans les secondes places, non plus que dans le clergé, que peu de Canadiens. On est aujourd’hui plus facile, et les Canadiens, en effet, ont le cœur tout français, leur fidélité n’est point douteuse. »

Les favoris du pouvoir remplissaient des fonctions qu’eussent parfaitement exercées les Canadiens. Par l’entremise de cette classe d’hommes, le gouvernement conservait à ses bureaux le caractère métropolitain qui cadrait avec l’esprit de centralisation adopté de longue date dans les affaires du Canada. La jeunesse du pays tenue en dehors des emplois et dans l’ignorance des choses de bureau, ne devait pas, en effet, manifester un fort penchant pour la haute instruction ; les petites écoles étaient tout ce qu’il lui fallait. Mais qu’on observe, dans le cours de notre histoire, ce qui s’est passé chaque fois que les interdits ont été levés — on sera surpris de l’ardeur des Canadiens à adopter des professions nouvelles. Toujours et partout, le gouvernement, qu’il fût français ou anglais, a commencé par nier nos aptitudes, et s’appuyant sur cette idée commode, il nous a fermé la porte, en faisant entrer ses créatures dans les emplois. Survenait-il ensuite une crise qui forçait la main du ministre, la moindre occasion nous était-elle offerte — il se rencontrait parmi nous des sujets en grand nombre qui ne demandaient pas mieux que de se produire et de faire honneur à la race dont ils étaient les fils dévoués. On avait dit en premier lieu que les habitants seraient de tristes soldats ; mais Frontenac leur donna des armes et nos incomparables milices ont rempli les plus glorieuses pages des annales de l’Amérique du Nord. La mode fut ensuite de nous déclarer impropres aux emplois civils supérieurs ; lorsque les barrières élevées par l’oligarchie tombèrent, nous eûmes une phalange de beaux talents à mettre en ligne. Nous devions aussi, d’après la même manière de voir, répugner à la navigation ; dès avant la conquête, nos pilotes avaient remplacé ceux de France et ils tiennent encore la palme dans cet art. Il fut un temps où l’Angleterre nous regardait comme incapables de comprendre le gouvernement constitutionnel ; lorsque s’ouvrit le premier parlement nous fîmes voir aux Anglais que nous nous entendions mieux que la plupart de leurs champions à faire des lois justes et à les appliquer. D’un accord unanime, les Européens nous disaient incapables en fait de littérature ; une pléiade d’écrivains donnent maintenant la réplique à ces accusateurs. Tant que la fortune nous a été contraire, on s’est plu à redire que le commerce n’allait pas à notre main ; à peine avions-nous amassé quelque argent, et déjà les Canadiens ouvraient des magasins qui n’ont fait qu’augmenter en nombre et en importance. Même chose dans le commerce de banque. Tout récemment encore, les chemins de fer étaient du grec pour nous, disait-on ; qu’est-il arrivé ? Un premier mouvement a fait surgir des hommes de capacité dans toutes les branches de ce genre d’entreprise. Petit à petit, en essuyant le feu de l’étranger, nous avons franchi les obstacles accumulés devant nos pas ; nous sommes dans la place aujourd’hui. À quand d’autres imputations de paresse ou d’incompétence ? Bientôt peut-être, mais nous continuerons à avoir raison deux fois et à le prouver quatre fois.

L’épisode des compagnons du sieur C. Le Beau, [11] arrivé à Québec le 18 juin 1729, après le naufrage de l’Éléphant, appartient à l’histoire de nos écoles. Au nombre de ces déportés étaient le chevalier de Texé, Parisien, le chevalier de Bauville, gentilhomme de Picardie, et le chevalier de Courbuisson, neveu du procureur général du parlement de Paris. Les autres, dit Le Beau, « étaient fils de bons bourgeois ou marchands de cette même ville, et, exceptés deux pauvres paysans braconniers, qui s’étaient avisés de chasser sur les terres de M. le comte de Toulouse, ils étaient tous fort proprement vêtus. Il n’y avait que le sieur Narbonne, fils du commissaire de Versailles et ancien commis du comte de Maurepas, dont l’habillement était un peu trop ridicule pour l’état où il se trouvait, car il n’avait, par dessus une veste noire, qu’une robe de chambre d’été d’une belle perse, doublée de taffetas bleu et des pantouffles de même couleur, bordées d’un galon d’argent. Deux autres se nommaient Guindal et Vaticour. Lorsque M. de Beauharnois les vit, il haussa les épaules et dit que leurs familles devaient avoir perdu la tête en les exilant au Canada ; ensuite il voulut savoir ce qu’ils prétendaient faire. Le chevalier de Courbuisson fit, au nom de tous, d’un air badin, l’apologie de leurs parents et se reconnut très heureux de la bonté qu’ils avaient eue de les mettre sous les soins d’un seigneur aussi aimable, « ce qui fit rire M. le gouverneur et toute l’assemblée ; après quoi on nous donna la liberté d’agir comme bon nous semblerait. Il n’y en eut que deux (les braconniers probablement) de dix-huit que nous étions, qui ne sachant mieux faire, voulurent bien s’engager (dans les troupes). Encore ne s’en souciait-on pas beaucoup, car désertent-ils ! et sont-ils rattrapés après leur désertion !… Les chevaliers et les autres aimèrent mieux aller dans les côtes pour y servir de maîtres d’école. Pour moi, termine Le Beau, je restai à Québec, où j’eus le bonheur d’être employé, au bout de trois jours, au bureau du castor. » Courbuisson épousa la gouvernante de l’intendant Hocquart.

En 1714 on comptait soixante et quinze élèves au petit séminaire de Québec, à part ceux qui devaient se trouver au collège des jésuites. Le Beau disait, en 1729, que ce collège était « une école qui sert à instruire un petit nombre d’enfants. » Vers la même date, l’abbé de La Tour écrivait que le petit séminaire renfermait « plus de soixante enfants, se formant à la piété, sous la conduite de plusieurs supérieurs subordonnés au supérieur du séminaire. Ils vont en classe au collège des jésuites, ajoutait-il ; ils portent un habit bleu à la matelote qui les distingue des écoliers de la ville. » Ces derniers mots indiqueraient l’existence d’écoles laïques dans l’enceinte de la ville.

« En 1728, dit M. Garneau, les jésuites demandèrent la permission d’ouvrir un collège à Montréal… Il ne fut jamais question (sous le régime français) d’aucun plan général d’instruction publique… Les jésuites étaient ceux qui, par état, devaient être à la tête de l’enseignement, mais ils furent moins heureux en Canada qu’ailleurs, car leurs classes ne furent jamais considérables. On se contentait dans les villes des connaissances nécessaires pour le courant des emplois. Le gouvernement, qui préférait avant tout la soumission de ses sujets, se donnait bien garde de troubler un état de choses qui rendait les colons moins exigeants, moins ambitieux, et par conséquent plus facile à conduire. La métropole fut punie la première de son oubli coupable et impolitique, car si les Canadiens, au lieu de se livrer à la chasse, à la vie aventureuse, avaient embrassé l’agriculture, le commerce et les arts, leurs succès auraient attiré des colons, et lorsque le guerre de 1755 éclata, le pays aurait été plus riche, plus populeux, et il aurait pu faire à ses ennemis une résistance plus heureuse. » De son côté, M. Rameau nous dit : « L’éducation des Canadiens fut, il est vrai, généralement négligée et fort inférieure à celle des Anglais, mais leur haute moralité et les heureuses qualités de leur caractère compensèrent en partie ce défaut, qu’il faut imputer du reste à l’insouciance de leur administration autant qu’à eux-mêmes. »

Les frères Charron diminuant en nombre, on leur retira, en 1731, la subvention du gouvernement. Ils tentèrent, cinq ou six années plus tard, de s’amalgamer avec les frères de la Doctrine Chrétienne, mais sans résultat ; enfin, en 1745, leur institut tomba tout-à-fait.

Dans le mémoire de 1736, attribué à Hocquart, on lit : « Toute l’éducation que reçoivent la plupart des enfants d’officiers et des gentilshommes se borne à très peu de chose ; à peine savent-ils lire et écrire ; ils ignorent les premiers éléments de la géographie, de l’histoire ; il serait bien à désirer qu’ils fussent plus instruits. Le professeur d’hydrographie, à Québec, est si occupé de sa charge de principal du collège, même des fonctions de missionnaire, qu’il ne peut vaquer autant qu’il est nécessaire à sa charge de professeur. À Montréal, la jeunesse est privée de toute éducation ; les enfants vont à des écoles publiques qui sont établies au séminaire de Saint-Sulpice et chez les frères Charron, où ils apprennent les premiers éléments de la grammaire seulement. Des jeunes gens qui n’ont d’autres secours, ne peuvent jamais devenir des hommes utiles. On estime que si, dans chacune des villes de Québec et de Montréal, Sa Majesté voulait bien entretenir un maître qui enseignât la géométrie, les fortifications, la géographie aux cadets qui sont dans les troupes, et que ces cadets fussent tenus d’être assidus aux leçons qui leur seraient données, cela formerait par la suite des sujets capables de rendre de bons services. Les Canadiens ont communément de l’esprit, et on croit que l’établissement proposé aurait le succès qu’on en peut espérer. »

Le professeur Kalm qui visita la colonie en 1749, nous a laissé quelques renseignements sur la question qui nous occupe : « Il y a des écoles à Québec et à Saint-Joachim, pour préparer aux ordres les enfants du pays. Ils y apprennent le latin et les sciences qui ont le plus de rapports avec l’état auquel on les destine. Cependant, on n’est pas toujours heureux dans le choix des sujets, et des gens de capacités médiocres sont souvent ordonnés. Les curés ne paraissent pas très fort sur le latin, car quoique le service se fasse dans cette langue, et qu’ils lisent leur bréviaire et d’autres livres chaque jour, la plupart ne parle le latin que très difficilement… Deux prêtres résident à Saint-Joachim, et avec eux un certain nombre de jeunes gens à qui ils enseignent la lecture, l’écriture et le latin ; la plupart de ces élèves sont destinés à la prêtrise… Il n’y a pas d’imprimerie maintenant, en Canada, quoiqu’il y en ait eu autrefois. Les livres sont importés de France et les mandats sont tous écrits, même le papier-monnaie. On donne pour raison de l’absence d’établissements typographiques la crainte que l’imprimerie ne soit un moyen de propager des libelles contre le gouvernement et la religion, mais la vraie raison est, je crois, la pauvreté du pays. Aucun imprimeur ne pourrait trouver à vendre un nombre suffisant de livres pour gagner sa vie. Il se peut aussi que la France tienne à se réserver les bénéfices résultant de l’exportation des livres dans sa colonie. »

En admettant que l’imprimerie ait existée dans la Nouvelle-France avant l’époque de Kalm, elle ne pouvait être qu’un instrument aux mains du pouvoir civil ou religieux, par conséquent rien de comparable à ce que nous entendons par « la presse. » On a pu se servir d’appareils typographiques pour frapper des billets de caisses, des circulaires de milice ou des annonces vulgaires, mais assurément ni la liberté politique ni les écoles n’en profitaient. Il n’était pas permis de lire certains livres — encore moins de les imprimer. Et d’ailleurs, le débit de cette marchandise n’eut pas remboursé l’éditeur des frais encourus. La tutelle régnait partout en Canada. Un écrivain eut été un épouvantail. Les avocats n’ont jamais pu prendre pied chez nous durant le régime français. Tous ceux qui, par la plume ou la parole, pouvaient plaider notre cause, étaient écartés, chassés, mis aux arrêts. Du haut en bas de l’échelle sociale, la même pression se faisait sentir, la même défense régnait. Le Canada était aux Français, pas aux Canadiens. Nous pouvions très bien verser notre sang dans les guerres absurdes engendrées par la politique européenne, mais non pas nous instruire ni voir à nos propres affaires.

  1. Une autre tentative faite en 1643 ne réussit pas davantage.
  2. Né 11 septembre 1609, fils de Jean Guyon-Dubuisson et d’Élizabeth Couillard. Il laissa une nombreuse descendance.
  3. Probablement Charles-Amador Martin, né le 7 mars 1648, et qui fut le second prêtre canadien.
  4. Ce doit être Germain Morin, né le 15 janvier 1642, et qui fut le premier prêtre canadien…
  5. Est-ce Amador, fils de Jean Godefroy, né aux Trois-Rivières le 18 juillet 1649 ?
  6. Étienne Véron, né aux Trois-Rivières le 31 octobre 1649. Il devint notaire.
  7. Voir le présent ouvrage III, 69.
  8. Né aux Trois-Rivières le 14 juillet 1649 ; il reçut la tonsure le 8 octobre 1667 et fut ordonné prêtre le 19 septembre 1676.
  9. La seule sauvagesse qui paraît s’être mariée avec un Français, entre les années 1685 et 1700 se nommait Madeleine-Thérèse ; elle n’est pas au nombre des élèves des ursulines en 1681. Son mari se nommait J.-Bte Darpentigny.
  10. Voir le présent ouvrage, VI, 67-8.
  11. Voir le présent ouvrage, VI, 100.