Histoire des Canadiens-français, Tome VII/Chapitre 6

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Wilson & Cie (VIIp. 75-84).

CHAPITRE VI


1740-60


La Louisiane. — Le Mississipi. — Les colonies anglaises. — Le Nord-Ouest.
N
ous arrivons à la conquête de l’Amérique du Nord par les Anglais. De savants historiens ont traité cette matière et ne nous laissent que peu à dire. D’ailleurs, il suffit que nous ne nous écartions pas de ce qui concerne spécialement les Canadiens-Français.

Les vingt années qui vont de 1740 à 1760, nous montrent la Louisiane constamment agitée par la guerre des sauvages, la disette, la crainte des Anglais, les malversations des fonctionnaires et l’embarras du papier-monnaie. Deux ouragans terribles, survenus l’automne de 1740, causèrent des dommages incalculables et rendirent encore plus difficile la situation de la colonie déjà privée d’une partie des secours qu’elle était en droit d’attendre de France. La paix, bâclée avec les Chickassas et autres ennemis de l’intérieur, annonçait devoir être rompue d’un moment à l’autre. Les Natchez levèrent, en effet, la hache en attaquant une caravane de traiteurs français et canadiens. Bienville, voyant la tournure que prenaient les choses, en rejettait la cause sur la fatalité et disait ouvertement que son étoile pâlissait. Il ne cessait d’écrire en France pour obtenir des secours, surtout des marchandises, sans lesquelles on ne pouvait compter sur les sauvages alliés. Les plus importants de ceux-ci étaient les Chactas. Le gouverneur conduisait sa diplomatie envers eux de manière à les tenir en armes contre les Chickassas, plus accessibles que tous les autres à l’influence anglaise. Avec cela, il fallait songer à fortifier le bas du fleuve par où les navires de la Grande-Bretagne ne manqueraient pas de pénétrer dans le pays en cas de guerre — et précisément les deux couronnes entraient en lutte à cette époque, aussi la Nouvelle-Orléans se voyait-elle comme prise entre deux feux, par le nord et par le sud. En 1741, Bienville demanda à être remplacé. Il était alors âgé d’un peu plus de soixante ans, dont quarante-deux passés dans la colonie. Son successeur, M. de Vaudreuil, fils de l’ancien gouverneur du Canada, arriva en Louisiane le 10 mai 1743. Les dépêches qu’il commença à écrire dès cette année ne sont qu’une continuation des plaintes formulées si souvent par Bienville au sujet du manque d’approvisionnement et de la faiblesse générale de la colonie. On en était encore à se nourrir en grande partie des vivres apportées de France. La colonie ne produisait pas assez de vivres même pour les cultivateurs du sol, et pour les troupes, remarque M. Gayarré. S’il faut en croire les dépêches des gouverneurs, les habitants étaient toujours à la veille de mourir de faim — et cela durait depuis quarante ans. En 1744, M. de Vaudreuil disait : « S’il n’était pas arrivé de la farine par l’Éléphant, les soldats eussent été sur le point de la révolte. » Déjà, néanmoins, un pas était fait : on cultivait le riz, le tabac et l’indigo. Dégagée du monopole commercial, la Louisiane commençait à respirer. M. de Vaudreuil, tout Canadien qu’il était, avait à la cour plus de crédit que son prédécesseur ; ce dernier, toutefois, qui était passé à Paris, dût voir les ministres dans l’intérêt de la province qu’il avait si longtemps gouvernée. Le 27 d’avril 1744, le conseil d’État ordonna l’abolition du papier-monnaie introduit depuis onze ans malgré les avis de Bienville. Ce fut un soulagement immense pour les pauvres colons, mais M. de Vaudreuil commit la faute de rétablir les monopoles en affermant des postes chez les sauvages, comme cela se faisait en Canada. On le voit s’occuper aussi de la découverte des mines, cette chimère de Lamothe-Cadillac et de presque tous ceux qui avaient eu la main dans les affaires de la Louisiane. Il s’employa à contenir les Chickassas par le moyen des Chactas et y serait parvenu complètement si la cour lui eut envoyé des marchandises pour les présents sans lesquels on ne conclut jamais rien avec ces peuples.

Le budjet des dépenses de la colonie qui, en 1745, était d’un demi million, s’éleva graduellement jusqu’à un million durant les quinze années qui suivirent. C’était énorme, vu le bas chiffre de la population (de trois à cinq mille blancs) et l’administration presque nulle qui nous est révélée par les dépêches des hauts fonctionnaires. La Nouvelle-Orléans comptait en 1745 huit cents habitants de race blanche, non compris deux cents soldats, les femmes et les enfants ; le nombre des nègres était de trois cents âmes. On dit que la plupart des gens amenés de France au temps de M. de Vaudreuil étaient trop âgés pour former des familles ; c’est, joint aux guerres et à la famine, l’explication de la décadence de nombreux établissements.

Avec M. Lenormant, nouveau commissaire-ordonnateur, arrivé en 1746, s’ouvrit une suite de querelles qui ressemblent à la longue mésintelligence dont nous avons parlé entre les gouverneurs et les intendants du Canada. Les pouvoirs du commissaire, comme ceux de nos intendants, enlevaient à M. de Vaudreuil une partie de son autorité. Ce vice de fond prenait souvent les formes les plus désagréables, et naturellement la colonie s’en ressentait. De part et d’autres les accusations pleuvaient sur la table du ministre du roi. Lenormant ne voyait dans Vaudreuil qu’un homme en voie de faire sa fortune personnelle et celle des Canadiens qu’il protégeait ; Vaudreuil trouvait les marchandises fournies par les soins de Lenormant très mauvaises et trop chères et dénonçait de ce côté des spéculations de tous genres. C’était bien le siècle de Louis xv.

Au commencement de 1748 les Chactas se divisèrent en deux camps : l’un pour les Anglais, l’autre pour les Français ; ce dernier eut le dessus, après des combats sanglants mais sans pouvoir empêcher les Anglais de traiter avec les tribus des affluents du Mississipi. L’Angleterre se disait justifiable d’étendre les opérations de ses traiteurs jusqu’à la rive gauche du fleuve — laissant à la France le côté ouest, avec les terres situées au-delà. En ce moment, la grande guerre du Canada était commencée et ne devait finir qu’à la capitulation de Montréal. Le marquis de Vaudreuil rendant compte de ce qui se passait à la Louisiane, disait au ministre que les nations sauvages avaient conçu du mépris pour les Français en voyant le peu de forces que ceux-ci entretenaient dans les postes éloignés de la Nouvelle-Orléans. Comme pour justifier cette impression, les troupes françaises ne se montraient ni habiles ni braves dans les rencontres qu’elles avaient à cette époque avec les bandes révoltées, soient Chactas, soient Natchez. Jamais, du reste, les établissements français n’avaient été plus en danger de périr sous les coups des maraudeurs de la forêt. La situation ressemblait à celle du bas Canada un siècle auparavant. Plusieurs Canadiens figurent dans les événements de ce temps agités et nous devons dire à leur honneur qu’ils étaient les plus courageux et les plus adroits de tous les Français. Au milieu de ces troubles, les commerçants anglais faisaient leur chemin, en descendant les rivières qui débouchent au Mississipi. Les ministres de Louis xv enjoignaient aux autorités de la colonie de s’opposer aux empiétements des étrangers, mais ils se gardaient bien d’envoyer des marchandises pour la traite ou des présents aux sauvages. Les dépêches des gouverneurs sont remplies de demandes relatives aux approvisionnements. La cour répondait par des ordres impérieux de ne pas céder le terrain ni aux sauvages ni aux Anglais — mais de secours, point ! Néanmoins, les Natchez étaient à peu près anéantis en 1750 ; les Chikassas, très faibles, se tenaient tranquilles ; les Chactas imploraient la paix. Cette situation qui eût pu amener un peu de bien-être dans la colonie, fut gâtée par le papier-monnaie que le nouveau commissaire, M. Michel de la Rouvillière rétablit de son propre mouvement. Le roi ne voulut pas consentir à ce retour aux pratiques désastreuses du passé ; il porta, quoique tard, son attention du côté de la défense du pays ; trente-sept compagnies de troupes de cinquante hommes chacune y furent mises au complet. La paix régnait en Europe par suite du traité d’Aix-la-Chapelle (1748). En Canada et à la Louisiane, il y eut un court temps d’arrêt dans les inquiétudes et les misères des deux colonies.

Depuis sa fondation, la Louisiane n’avait jamais possédé tant de soldats. « Cela prouve le crédit du marquis de Vaudreuil à la cour, » remarque M. Gayarré. Il est évident que l’on fit plus pour lui qu’on n’avait jamais fait jusque là pour aucun de ses prédécesseurs.

M. Michel et le marquis de Vaudreuil ne tardèrent pas à se desservir l’un l’autre auprès du ministre. Pour contenir les Chactas et écarter les Chickassas, le gouverneur voulait se servir de la ressource préférée des présents. Le commissaire ne livrait à cette fin que des articles dépréciés et en petit nombre, et parfois n’en donnait pas du tout. C’était à qui des deux hauts fonctionnaires dirait le plus de mal de son collègue. Les partis se combattaient Le commerce souffrait. L’habitant ne savait à quel saint se vouer. Au milieu de ces disputes, la cour envoya soixante jeunes filles, le dernier convoi de ce genre, le mieux choisit, dit-on, et celui qui a fait le plus d’honneur à la Louisiane. Sous le rapport de l’agriculture et des produits de la contrée en général, il régnait une négligence extrême. Les vivres apportées de France formaient le fond des magasins. Lorsque M. Michel de la Rouvillière mourut, en 1752, tout était encore en confusion. L’année suivante, M. de Vaudreuil fut appelé au gouvernement du Canada. L’histoire des dix années qui vont de 1753 à 1763, sous M. de Kerlerec est une répétition du passé, avec ces différences que les Anglais, toujours en activité, serrèrent de plus près la colonie et que la moitié de la Louisiane tomba finalement entre leurs mains par un traité en forme.

En 1755-56, la Louisiane vit arriver chez elle un certain nombre d’Acadien fuyant la persécution des Anglais. On estime à seize mille âmes le chiffre de ce peuple au moment de sa dispersion. Quatre mille, peut-être, avaient déjà émigré dans les îles du golfe Saint-Laurent ; un nombre à peu près égal s’était réfugié dans les postes occupés par les troupes françaises autour de l’isthme de Shédiac ; deux mille environ échappèrent aux embuscades des Anglais ; six mille furent transportés dans le Massachusetts, la Pennsylvanie, la Virginie, l’Angleterre, soit quinze cents en Angleterre, après avoir été renvoyés de la Virginie et de la Caroline ; une partie mourut de misère et le reste fut envoyé en France en 1763. Un millier retournèrent de Boston et des côtes sud de la mer en Acadie. Après 1763, plus de quatre cents allèrent de New-York à Saint-Domingue. Près de huit cents passèrent en Louisiane venant du Maryland, de la Caroline et de la Géorgie. Un autre millier, s’étant emparé des navires qui les transportaient, se sauvèrent à la rivière Saint-Jean. Sur les treize cents qui restaient, la moitié mourut — de sorte qu’il en resta de six à sept cents tout au plus aux États-Unis, et encore plusieurs gagnèrent-ils le Canada, où on les reçut comme des frères malheureux. La plupart des autres finirent par se diriger vers l’ouest et se firent coureurs de bois.

Bougainville écrivait en 1757 : « La Louisiane est encore plus dans l’enfance, pour ainsi dire, que le Canada, dans un beau climat, riche par ses productions. Il y a deux villes sans fortifications, la Nouvelle-Orléans, belle, des rues bien alignées, une grande belle place, avec deux corps de caserne. On devrait y faire une enceinte, ne serait-ce qu’un fossé palissadé. La Mobile, petite ville comme les Trois-Rivières du Canada ; quatre bourgs : les Illinois, les Alibamons, Natchitoches, la Pointe-Coupée. L’indigo, les mûriers, la cire, les bois, sont les richesses du pays, qui produit de tout en abondance ; le tabac meilleur que le Virginie. Un commerce avec le Mexique ; le pays difficile à conquérir par l’Anglais ; les bâtiments ont peine à y aborder ; pays aquatique. Des digues, comme en Hollande, en submergent une partie en cas de besoin. Il peut y avoir trois à quatre mille blancs, quatre mille nègres, quarante compagnies détachées de la marine, faisant deux mille hommes, trois cents Suisses du régiment Dalville. On trouve aux Illinois d’abondantes mines de plomb ; la place de gouverneur vaut treize mille livres, celle de commissaire-ordonnateur moins. Mais le talent supplé, et quelquefois va trop loin. Il n’y a d’autres ecclésiastiques que des capucins et des jésuites. Le roi y entretient deux cents nègres ouvriers pour les divers ouvrages ; l’ordonnateur les emploie communément à son utilité, et il en coûte encore cher au roi pour les nourrir. M. Le Normant, aujourd’hui adjoint au ministère de la marine, est le seul qui les ait véritablement employés au service du roi. »

Parlant de l’année 1762, M. Gayarré dit : « La conquête du Canada par les Anglais avait causé une émotion pénible à la Louisiane, qui lui était unie par tant de liens, et qui, pendant longtemps, en avait formé une dépendance. Un pressentiment vague, et qui fut bientôt vérifié, faisait craindre aux colons un changement de domination. En effet, le 13 novembre le roi d’Espagne acceptait, sous sceau privé, le don que le roi de France lui faisait de la Louisiane. » Cette convention ou cession, resta quelque temps ignorée.

En 1764, M. Foucault écrivait au ministre : « J’ai l’honneur de vous informer qu’il est arrivé ici, il y a peu de jours, plusieurs familles acadiennes, faisant nombre de cent quatre-vingt treize personnes. Elles ont passé de l’Acadie à Sainte-Domingue, où elles se sont embarquées sur un bâtiment marchand pour se rendre ici. Il m’a paru que la religion est le seul motif qui les ait déterminées à laisser leur pays. Elles sont pauvres et dignes de pitié. En effet, je n’ai pu me refuser à leur accorder la subsistance, jusqu’à ce qu’elles aient choisi des terres au quartier des Apéloussas et qu’elles soient en état de se passer de secours. » « Le 13 mai, il annonçait encore la venue de quarante-huit familles acadiennes. Il en était déjà arrivé, depuis le commencement de l’année, un assez grand nombre, formant un total de quatre cent soixante-treize personnes, que l’on avait dirigées sur les Attakapas, sous le commandement d’Andry. Ces quarante-huit familles, dit Foucault, demandent des terres qu’il est facile de leur accorder. On leur en donnera aux Apéloussas et aux Attakapas, où sont les autres, mais elles sont dans la misère. Comment les transporter sur ces terres ? Comment les faire vivre, jusqu’à ce que la culture les ait mises à l’abri du besoin ? Comment leur procurer les instruments de culture nécessaires ? Ce sont d’assez fortes dépenses, et si, comme on l’assure, il doit arriver incessamment mille familles, ce sera un objet important. Je demande donc des instructions. »

Au mois de février 1766, de nouvelles familles acadiennes arrivèrent au nombre de deux cent seize personnes. Elles étaient allées chercher le seul point de l’Amérique septentrionale où flottait encore la bannière de France. Elles espéraient pouvoir y vivre en paix, dans l’exercice de la religion et sous l’empire de lois qui leur étaient familières. Les premières familles qui s’étaient réfugiées à la Louisiane en attiraient d’autres. La levée et la place publique de la Nouvelle-Orléans étaient souvent couvertes d’une foule de ces malheureux exilés, qui venaient chercher une asile, là où ils espéraient trouver des frères et où l’on parlait encore leur langue. Ils ne s’étaient pas trompés. Jamais l’humanité ne se montra plus affectueuse ; jamais la charité ne fut plus abondante dans ses largesses. On leur fournit des outils aratoires aux frais du gouvernement, et, pendant la première année de leur établissement, on leur distribua les mêmes rations que celles que l’on donnait aux troupes de ligne de la colonie. Ces réfugiés s’établirent sur les deux rives du fleuve, au-dessus de la Côte des Allemands, et s’étendirent jusqu’à Bâton-Rouge et la Pointe-Coupée. C’est de cette circonstance qu’est venu le nom de Côte des Acadiens que porte encore aujourd’hui cette partie du fleuve.

Lorsque la Louisiane fut cédée à l’Espagne, en 1763, elle contenait environ treize mille habitants dont quatre à cinq mille de couleur. C’était un peu moins que l’Acadie au moment de la dispersion.

La Galissonnière regrettait de voir les pays du sud-ouest négligés par le gouvernement. En 1748, il écrivait au ministre : « Cette région bien établie nous rendraient formidables du côté du Mississipi. Si, dans la guerre actuelle, nous avions eu quatre à cinq cents hommes armés chez les Illinois, non seulement nous n’y aurions pas été inquiétés, mais nous aurions mené jusque dans le cœur des établissements de l’ennemi ces mêmes nations qui nous insultaient si souvent. »

De son côté M. Rameau fait les observations suivantes : « Malgré leur grand nombre et les centres considérables qui se formèrent de suite à Boston, à New-Haven, à Providence, etc., les Américains n’aimaient point à s’écarter de la proximité de la mer ; on peut dire même qu’ils redoutaient non seulement les établissements, mais les excursions dans l’intérieur. Jusqu’en 1764, époque de la colonisation du Kentucky, aucune de leurs colonies ne se hasarda loin du littoral ; c’est tout au plus si l’on entrevoit çà et là dans leur histoire quelques, expéditions commerciales ou militaires, traversant les montagnes Bleues et atteignant furtivement, à peine, les lacs inférieurs Ontario et Érié. Le Mississipi, les grands lacs occidentaux, et à plus forte raison les prairies et les plaines de l’Ouest, n’étaient connus des Anglais, que confusément, par l’écho des relations françaises ; cette ignorance casanière survécut même à la conquête du Canada ; on peut donc considérer les Alléghanys comme ayant été pendant cent cinquante ans la borne de leur horizon, ultima Thule. »

Il n’est pas sans à propos de citer ici M. l’abbé Casgrain : « Voulez-vous savoir de quoi se composait une portion considérable de l’émigration anglaise aux États-Unis ? Écoutez ce que dit M. Bancroft : « L’enlèvement d’êtres humains était devenu chose ordinaire à Bristol, et on transportait au-delà de l’Atlantique non-seulement les criminels, mais des jeunes gens, ou autres, afin de les vendre pour de l’argent. Le maire et les magistrats de Bristol voulaient intimider les petits escrocs et les petits filous qui, de crainte d’être pendus, imploraient la déportation comme leur seule chance de salut : ces enfants étaient alors partagés entre les membres de la Cour. Ce commerce était excessivement lucratif, bien plus lucratif même que la traite des esclaves, et il existait depuis des années. » C’est ce qui fait dire au même historien cette effroyable vérité : « L’histoire de la colonisation de notre pays est l’histoire des crimes de l’Europe. »

« Nous ne parlons pas de cette détestable colonisation africaine qui a jeté la dépravation avec l’esclavage sur une si large part des États-Unis, et dont ils subissent aujourd’hui le châtiment. Quel contraste avec la pureté de nos origines historiques ! Autant on prenait de soin, ici, à créer une colonie morale, autant on jetait, là-bas, d’élément de corruption. Mais, en mettant même de côté ces monstruosités, et en n’envisageant que l’émigration puritaine, qui peut être comparée à la nôtre par les motifs élevés qui l’ont inspirée, nous allons voir laquelle des deux mérite davantage l’épithète de demi-civilisée. Voici, d’après le même Bancroft, ce qui se passait huit ou neuf ans après l’époque dont nous venons de parler, parmi les gens de Boston, qui avaient alors de bons chapeaux, de bonnes bottes et de bons habits, parmi lesquels même commençait à poindre la codfish aristocracy. Après avoir parlé des nombreux procès pour sorcellerie intentés contre les anabaptistes, l’historien ajoute : « Les prisons étaient pleines. On pouvait remarquer que… pas un de ceux qui avaient fait des aveux et qui ensuite s’étaient rétractés, n’avait échappé, soit à la potence, soit à un emprisonnement, pour être jugé de nouveau. Le neuf d’août (1692), six femmes furent condamnées ; d’autres déclarations de culpabilité se succédèrent… Le 22 septembre, huit personnes furent conduites à la potence. Parmi elles se trouvait Samuel Wardwell, qui avoua et fut pardonné ; mais saisi de honte et de repentir, il rétracta ses aveux et proclama hardiment la vérité ; sur quoi on le pendit, non pour sorcellerie, mais pour refus de reconnaître la sorcellerie. Marthe Cory fut visitée dans sa prison, avant son exécution, par Parris, accompagné de deux diacres et d’un autre membre de son église. Les archives de cette église rapportent que Marthe, puisant sa force en elle-même, repoussa « avec arrogance » ses persécuteurs, « qui prononcèrent contre elle la redoutable sentence d’excommunication. » Marie Eusty, exposant avec calme l’imposture de ceux qui avaient choisi tant de victimes au sein de sa famille, sut allier le plus noble courage à la douceur de caractère, à la dignité, à la résignation. Mais le grand juge était convaincu que tout ce qui s’était fait l’avait été justement, et « il se montra très-impatient d’entendre parler dans un sens tout différent. » — « Huit suppôts de l’enfer sont pendus, » dit Noyes, le ministre de Salem, en désignant les huit corps qui se balançaient sur le gibet. Vingt personnes avaient été mises à mort du chef de sorcellerie ; on en avait amené cinquante-cinq, par la torture ou la terreur, à faire des aveux et à se repentir. À mesure que les accusations se multipliaient, les aveux se multipliaient aussi ; et à la suite des aveux venaient de nouvelles accusations. « La génération des enfants de Dieu » elle-même se voyait menacée de « devenir victime de cette réprobation… Giles Cory, vieillard octogénaire, voyant que tous les accusés étaient déclarés coupables, refusa de se défendre, et se vit condamné à être pressé jusqu’à ce que la mort s’ensuivit. Cette horrible sentence, usage barbare de la loi anglaise, reçut immédiatement son exécution. »

« En lisant cette page, ne croiriez-vous pas assister à un autodafé de l’inquisition espagnole ? Si de pareils faits s’étaient produits au Canada, je vous laisse à penser ce qu’en auraient dit nos adversaires : vous entendriez d’ici leurs superbes cris d’indignation. Nous pourrions multiplier les citations, mais c’en est assez pour faire juger de quel coté était la population demi-civilisée : du coté de l’Atlantique ou du Saint-Laurent. À cette rectification, nous pourrions en ajouter d’autres ; mais, outre que cela nous entraînerait hors de notre sujet, il nous est pénible d’avoir à combattre un écrivain avec qui nous serions si heureux d’être toujours du même sentiment. »

Sur ce sujet, M. Rameau fait les observations qui suivent : « En réalité, les Français de la Nouvelle-France, quelques soient les préjugés à cet égard, l’emportaient sur leurs adversaires par leurs aptitudes physiques, par leur intelligence, par leur énergie et par leur habileté ; c’est là qu’est la solution commune des deux problèmes que nous avons posés plus haut ; voilà pourquoi la progression des Anglo-Américains se trouvait relativement inférieure à celle des Franco-Canadiens, et pourquoi ceux-ci, malgré leur faiblesse apparente, eurent constamment le dessus dans les guerres qu’ils soutinrent contre ceux-là. On enrôlait aussi et même on enlevait quelquefois des jeunes filles qui se vendaient très-bien en Virginie : en 1620, un premier convoi de quatre-vingt-dix jeunes filles, recrutées par un capitaine adroit et industrieux, fut vendu à raison de cent livres de tabac par tête ; un exemple si profitable fut promptement suivi, et l’année suivante une nouvelle cargaison atteignit les prix de cent cinquante livres de tabac par tête de fille… Il venait moins d’émigrants, il est vrai au Canada ; mais la population établie se multipliait plus régulièrement et plus vite ; cette lenteur dans le peuplement était sans aucun doute regrettable, surtout pour les intérêts français ; mais en se plaçant à un point de vue plus élevé, plus général, ce grand retard était moins préjudiciable que la précipitation inconsidérée des Anglais. Il en est ainsi, du reste, dans presque tous les progrès sociaux ; rien ne remplace l’influence du temps pour la qualité de l’œuvre, et mieux vaut encore une extrême lenteur qu’une extrême promptitude. »

Smith s’exprime ainsi en parlant des colonies anglaises : La bigoterie et la tyrannie de quelques-uns de nos gouverneurs, jointes à l’étendue des concessions qu’ils ont faites, n’ont pas moins nui à la population de cette province. Comme la plupart ne songeaient qu’à s’enrichir, ils accordaient, moyennant quelques petits cens, des patentes extravagantes à ceux qui pouvaient leur être utiles dans les assemblées ; et, comme ces impétrants étaient pour l’ordinaire fort riches, ils mettaient leurs terres à si hauts prix que personne ne voulait ni les acheter ni les affermer. On peut ajouter à cela que les colons de la Nouvelle-Angleterre ont toujours haï les Hollandais, ce qui a été cause qu’il n’en est plus venu depuis la reddition de la province. Cette disette d’habitants à tellement fait renchérir la main-d’œuvre, qu’on a été obligé de faire venir des nègres d’Afrique. »

Le Mississipi était presque inconnu des Anglais ; il formait de toutes manières un territoire français — et nos compatriotes avaient porté bien plus loin vers l’ouest leurs courses avec le prestige du nom canadien. Lorsqu’il fallut donner un successeur à M. de la Vérendrye (1750) l’ancien projet de parvenir à la mer de l’ouest par deux routes parallèles l’une à l’autre occupa de nouveau les autorités, malheureusement M. de la Galissonnière avait été remplacé (24 septembre 1749) par M. de la Jonquière. « L’intendant Bigot était alors en Canada ; il forma, pour faire la traite en même temps que des découvertes, une société composée du gouverneur et de lui-même, de M. M. Bréard contrôleur de la marine, Le Gardeur de Saint-Pierre, officier plein de bravoure et fort aimé des Indiens, et de Marin, capitaine, décrié par sa cruauté, mais redouté de ces peuples. Ces deux derniers furent chargés de l’œuvre double de l’association. Marin devait remonter le Missouri jusqu’à sa source et de là suivre le cours de la première rivière sur laquelle il tomberait, qui irait se jeter dans l’océan. Saint-Pierre, passant par le poste de la Reine, devait aller le rejoindre sur le bord de cette mer à une certaine latitude. Mais tout cela, était subordonné à la spéculation pour laquelle on s’était associé, c’est-à-dire que les voyageurs interrompraient l’expédition dès qu’ils auraient amassé assez de pelleteries. Ils ne furent pas loin, et ils revinrent chargés d’une riche moisson. Les associés firent un profit énorme. M. Smith fait monter la part seule du gouverneur à la somme prodigieuse de trois cent mille francs. La France ne retira rien de cette expédition, dont l’État fit tous les frais. » L’historien Garneau, en rapportant ces faits honteux se garde bien, et avec raison d’ajouter foi aux insinuations aussi malveillantes que fausses dont s’est rendu coupable l’auteur inconnu du « Mémoire sur les affaires du Canada » [1] depuis 1749 jusqu’à 1760, en parlant des entreprises de la Vérendrye. Le Mémoire en question finit par dire, néanmoins, que La Jonquière et sa société s’emparèrent « de presque tout le principal commerce des pays d’en haut. » On entrait dans une époque où de pareils actes de dilapidation devaient être à l’ordre du jour.

Le père Coquart, compagnon de la Vérendrye, avait beaucoup contribué à faire adopter le projet d’entrer dans l’ouest par le haut Missouri et la Saskatchewan, mais il ne pouvait prévoir quelle classe d’hommes exploiteraient son idée.

On devait s’attendre à voir les fils (ils étaient trois) de La Vérendrye réclamer l’honneur de continuer les découvertes de leur père et qu’eux-mêmes avaient étendues si loin. C’est en effet ce qui eut lieu, mais Bigot et le gouverneur repoussèrent leur demande. Qu’importaient à des pillards de profession les droits si chèrement acquis de cette famille ! La présence de ces officiers au milieu des opérations que l’on complotaient eut pu être dangereuse, ou pour le moins gênante. Leur honnêteté, le désintéressement dont ils avaient donné tant de preuves étaient encore bien au-dessus de l’intégrité tant vantée de M. Le Gardeur de Saint-Pierre. Après le refus de leur confier la direction de l’une des entreprises projetées, restait l’espoir d’obtenir de l’emploi sous les chefs qui en faisaient partie. Le Gardeur de Saint-Pierre, à qui ils s’adressèrent parce qu’il était spécialement chargé de la région du nord-ouest, ne voulut pas leur accorder cette grâce. Écrasés, rebutés de toutes part, ils cessèrent de se faire entendre, laissant à l’histoire impartiale la tâche de venger leur malheur. Mais en attendant, comme il leur restait à chacun une épée, ils s’empressèrent de la mettre au service du roi, et deux d’entre eux firent avec honneur les campagnes de la guerre de Sept Ans qui ne tarda pas à commencer. En 1750, Pierre, l’aîné de la famille, était enseigne en second ; le chevalier avait le même grade ; le troisième frère n’était que cadet à l’aiguillette. Cette année, dans la liste des officiers pour les îles d’Amérique est recommandé « pour être lieutenant, de la Vérendrye, enseigne. » En 1751, la compagnie des troupes dites de la marine, qui était commandée par le sieur de la Vérendrye, (c’est le Découvreur) fut confiée au lieutenant Louis Liénard Villemonde de Beaujeu, lequel fut fait capitaine à cette occasion. Les promotions ne venaient pas vite pour les La Vérendrye. La pauvreté était à leur porte. On ne voulut leur rendre ni les livres de comptes ni les marchandises qu’ils avaient en propre dans les divers forts ou comptoirs de traite. Le résultat de cinquante années de travaux, la moitié d’un continent découvert, un commerce énorme créé par leur habileté, tout cela ne valait pas aux yeux des ministres, une récompense quelconque ou un remercîment. « Mon frère assassiné par les Sioux n’est pas le plus malheureux » s’écriait le chevalier de la Vérendrye dans une lettre officielle, en date du 30 septembre 1750.

Le Gardeur, aidé puissamment (quel contraste avec la conduite tenue à l’égard de La Vérendrye !) trouva cependant l’entreprise très difficile et ne cessa de se plaindre, ce qui nous donne une idée de ce qu’avaient su accomplir le Découvreur et ses enfants. Avides et peu délicats, les nouveaux explorateurs se laissaient facilement arrêter par la traite — par les chaussées de castors, selon un mot qui avait été employé contre La Vérendrye. Ils négligeaient les découvertes bien autrement que celui-ci ! Ignorants, pour la plupart, des mœurs et coutumes des Sauvages, ils ne tardèrent pas à s’attirer leur mécontentement. Les Cristinaux, dont ils s’étaient aliéné l’esprit, brûlèrent le fort de la Reine et faillirent massacrer Le Gardeur lui-même. Du reste, ce dernier ne s’avança point dans l’ouest au delà des postes des La Vérendrye. En 1752, il donna ordre au chevalier de Niverville, [2] son lieutenant, d’aller établir un poste au pied des Montagnes-Rocheuses. Cet officier tomba malade en chemin et retourna sur ses pas ; son parti seul remonta la Saskatchewan et construisit le fort la Jonquière, le plus avancé que les Français aient établi dans le nord-ouest. C’est à la rivière des Arcs, sur l’emplacement même où cent vingt-trois ans plus tard (1875) le capitaine Brisebois, de la police à cheval, érigea une construction semblable ; il ne restait plus alors de trace de l’ancienne. On nomme aujourd’hui ce lieu Calgarry. Le Gardeur se décourageait en face de la tâche qu’il avait assumée. Le nouveau gouverneur-général, M. Duchesne de Menneville, le remplaça en 1753, par le fils[3] de M. de La Corne déjà mentionné. Ce nouveau chef a laissé son nom au fort La Corne situé un peu en deçà de la fourche de la Saskatchewan. Son administration dura peu, car la guerre de Sept Ans s’ouvrit et les Français ne s’occupèrent plus du nord-ouest.

  1. Publié par la Société Littéraire et Historique de Québec, 1873.
  2. Parent de La Vérendrye.
  3. Cousin-germain de La Vérendrye.