Histoire des Canadiens-français, Tome VIII/Chapitre 14

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Wilson & Cie (VIIIp. 145-156).

CHAPITRE XIV

1867 — 1880


Fusion des provinces anglaises de l’Amérique du Nord. — L’avenir de la confédération. — Les Canadiens-Français.
U
une idée n’est jamais neuve en politique. Il y a toujours un homme qui l’a émise cinquante ans ou un siècle avant vous. Ainsi le projet de confédérer les provinces anglaises de l’Amérique du nord existait en 1815 ; on le sent bien en lisant le livre de Bouchette. Lord Durham (1839) en dit un mot. En 1850 la ligue ou parti politique composé de conservateurs tories la posait comme fond de son programme. Le moment devait venir où l’étude de cette théorie rencontrerait partout la bonne volonté des hommes d’action. Les trois provinces du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Écosse et de l’île du Prince-Édouard avaient désigné une commission dans ce but, en 1864, lorsque les délégués des deux Canadas se rendirent chez eux et proposèrent de fondre ensemble les deux projets, de manière à exécuter en grand ce que l’on cherchait à faire en petit sur deux points éloignés l’un de l’autre. De prime abord, le projet souriait à chaque province, mais en même temps les groupes faibles, les minorités, craignaient d’y perdre pour leur compte particulier. L’Europe était pleine de ces théories d’agglomération ; là aussi les petits peuples tremblaient de se voir absorber. Chez nous, comme là-bas, les discussions roulèrent sur des questions d’intérêts secondaires comparés au plan général, que peu de personnes combattirent, tant celui-ci paraissait avantageux à la masse une fois réunie. Pour nous, Canadiens-Français, nous redoutions de voir s’amoindrir et peut-être disparaître notre nationalité. Déjà, avant 1860, plusieurs écrivains avaient fait l’observation que les groupes anglais de nos deux provinces variaient avec une étonnante facilité dans leurs sentiments politiques : tantôt conservateurs, tantôt réformistes, tandis que les habitants du Bas-Canada tenaient au même parti avec une persistance
exemplaire. C’est que, parmi nous, toute nouveauté comporte un danger. Étant les moins forts

numériquement, nous nous tenons sur le qui-vive, la sage réserve, mais nous ne repoussons pas les offres de nos voisins : toute proposition mérite d’être examinée, comme toute question est digne d’une réponse.

La représentation parlementaire calculée d’après le chiffre des électeurs était le rêve de plusieurs de nos députés, en 1842, mais M. Étienne Parent, avec cette justesse de vue qui caractérise ses articles, avait dissuadé nos compatriotes de réclamer ce droit : « Le jour viendra, et tout prochainement, disait-il, où le Haut-Canada, recevant l’immigration des îles britanniques, comptera autant d’habitants que nous et peut-être davantage ; ne créons pas un précédent qui tournerait contre nous. » La prévision du journaliste s’est vérifiée : en 1860 la province supérieure renfermait autant d’habitants que le Bas-Canada, et M. George Brown, qui demandait alors la répartition des votes parlementaires d’accord avec le nombre des électeurs, tendait manifestement à l’absorption de l’élément canadien-français, parce qu’il entrevoyait le jour où la population de sa province dépasserait en nombre celle du Bas-Canada et cela est arrivé, mais en dépit de ses calculs, les Anglais d’Angleterre ont tout à coup cessé (vers 1868) de s’établir parmi nous : les colonies du sud, qui venaient de s’ouvrir, les tentaient beaucoup plus ! Nous sommes restés avec nos ressources, face à face : c’est assez dire que la force d’expansion des Canadiens-Français doit être victorieuse dans une lutte de ce genre.

L’erreur du Haut-Canada fut de croire qu’il réduirait la députation canadienne-française à l’insignifiance, à l’aide d’une chambre composée principalement de nationalités étrangères à la nôtre. Le contraire arriva. Cette minorité, compacte et bien guidée, possède la balance du pouvoir. Aussitôt après 1867, on s’en aperçut à l’ouest et à l’est. Jusqu’à cette date, nos journaux n’étaient pas cités par la presse de langue anglaise ; leur existence n’était pas même connue des lecteurs. Depuis lors on les consulte, on les commente, et ceci joint aux surprises des votes parlementaires, a fait plus parler de nous en Amérique depuis quinze ans que durant tout le siècle antérieur à la confédération.

Lorsque vint le moment de décider si nous aurions ou non un changement dans la forme de l’administration politique, c’est à dire si la confédération des provinces se ferait ou ne se ferait pas, les habiles firent entendre au clergé catholique de la province de Québec que, sous le régime proposé, son influence à lui, le clergé, redoublerait. Il le crut, parla en faveur de la confédération, l’obtint, et il se trouve satisfait du résultat. Si, demain, on nous demande de voter l’union législative et qu’on persuade au même clergé de l’accepter pour le même motif, il l’acceptera. C’est lui, sans aucun doute, qui a fait pencher la balance, dans notre province, en faveur de la confédération. C’est lui qui parlera le plus haut et avec le plus de chance de succès si l’on nous appelle à modifier la situation actuelle. En ce cas, il se guidera d’abord sur ses propres intérêts, ensuite il s’efforcera de donner à ses démarches un sens national. Depuis les jours de Mgr Plessis, sa politique n’a pas variée. Le clergé tient les fils de l’opinion publique et soigne ses intérêts avant tout.

Ainsi donc, le Haut-Canada a été amené à la confédération par le désir de mettre à quia l’élément français ; le clergé catholique du Bas-Canada a accepté le pacte dans l’espoir d’étendre son influence ; les districts avoisinant la mer ont voulu contracter mariage, croyant qu’il serait avantageux de s’allier à une famille entreprenante et bien vue de l’Angleterre.

Certes ! personne ne conteste le développement du Canada depuis 1867. Nous sommes tous enthousiastes de ses progrès. L’idée était juste et grande. Elle n’a pas répondu exactement aux désirs du Haut-Canada puisque la race française n’y a point trouvé son tombeau, mais dans l’ensemble cette province a lieu de se féliciter de la part que lui fait l’administration fédérale.

La cession des territoires de nord-ouest, faite par la compagnie de la baie d’Hudson au Canada, avec l’assentiment du cabinet de Londres, paraissait devoir s’accomplir sans obstacle. On vit bientôt que la population de la rivière Rouge, le groupe principal des colons de cette contrée, n’avait pas été consultée et qu’elle entendait poser ses conditions dans un arrangement de cette nature. Du coup, on la qualifia de rebelle. Le Canada traitait les habitants du nord-ouest avec le sans-gêne que l’Angleterre avaient jadis manifesté envers nous. Louis Riel, enfant du pays, s’empara de la situation et rédigea une « liste des droits » de ses concitoyens qui entraîna l’adhésion de la plupart de ceux-ci. Il y eut une lutte (1870) entre le Canada et le Manitoba ou rivière Rouge. Riel, allant trop loin, perdit l’occasion d’être le médiateur reconnu des deux puissances en conflit. La prise d’armes dont il fut le chef n’était pas aussi complètement française qu’on le dit. Bien des colons, Écossais et Anglais, marchaient sous son drapeau qui était canadien. Le parlement d’Ottawa comprit la « liste des droits », l’incorpora dans une loi organique et fonda la province dite de Manitoba. Au moment où ce bill passait par les deux chambres, à Ottawa, Riel n’avait pas encore désarmé, preuve que l’on adoptait ses vues, malgré qu’on parlât de rébellion — et malgré les actes de violence dont ce chef populaire s’était rendu coupable.

Les annexions de la Colombie-Anglaise et de l’île du Prince-Edouard vinrent ensuite. D’un océan à l’autre, le Canada fit reconnaître son empire. Le Dominion[1] construisit des chemins de fer — surtout celui du Pacifique — et prit place parmi les grands pays. Le jour n’est pas loin où la Grande-Bretagne le regardera plutôt comme un auxiliaire que comme une colonie dépendant de ses bonnes grâces. Dans cette situation nouvelle, il nous suffit que la nationalité française soit sauvegardée. Un pays jeune ne saurait rien craindre de l’avenir si la balance du pouvoir réside dans la volonté du peuple, d’un peuple comme le nôtre qui sait parfaitement ce qu’il lui faut et qui ne se passionne que pour la justice.

La constitution actuelle du Canada n’est pas parfaite, dit-on. Sans doute ! Nous la corrigerons du jour au lendemain, à mesure que ses défauts nous embarrasseront. Si quelqu’un n’est pas content qu’il le dise — et si la majorité est de son avis, le changement demandé s’opérera. Telle est la sagesse de notre population, qu’elle parle anglais ou français. Nous nous administrons sous un compromis — chacun y a mis du sien — personne ne songe à briser l’arrangement. L’imprévu est prévu. En toute circonstance il y a moyen d’en appeler au sens politique de nos représentants — et ceux-ci n’ont pas besoin de révolutionner le pays pour produire des modifications acceptables. Il n’est pas même possible qu’un parti domine en Canada par ses seules idées, il faut qu’il tienne compte du programme de ses adversaires : voyez les conservateurs, ils ont emprunté aux libéraux plusieurs mesures et les ont fait admettre comme leur conception propre. C’est un jeu d’adresse : le pays ne s’en porte pas plus mal.

Quant à savoir si nous deviendrons tout à fait républicains ou absolument monarchistes, c’est une question hors de propos. Ceux qui nous succéderons n’auront pas de compte à nous rendre.

Les auteurs de constitutions politiques puisent leurs renseignements à deux sources qui se nomment l’expérience du passé et du présent. Comme il leur est impossible de prévoir au juste l’avenir, leur dictée est rarement suivie au pied de la lettre. Ce qui se met sur le papier, pour le gouvernement des peuples a beau être à la fois savant et sage, toujours la marche des idées dérange en certaines parties l’ordonnance et l’application du plan. C’est ce qui nous est arrivé après 1791, après 1840, après 1867, dates de nos constitutions. Les hommes d’État, les politiques, les écrivains en sont réduits à se poser sans fin cette question de la mère de famille penchée sur le berceau de son fils : « Que pensez-vous que sera cet enfant ? »

On nous demande aujourd’hui : 1o s’il est avantageux pour l’empire britannique que ses différents groupes de colonies se forment en confédérations, à l’instar du Canada ; 2o Si la confédération canadienne se maintiendra et, en ce cas, quel avenir lui est réservé.

Sur le premier point, nous serons bref. Reconnaissons d’abord que le temps n’est plus où les mère-patries pouvaient diriger du doigt leurs « plantations ». Un immense élan intellectuel s’est produit dans ce siècle sur tous les points du globe où flotte le drapeau anglais : des nationalités ont surgi : et elles doivent vivre : il faut les respecter. Si l’Angleterre les gêne, elles briseront tout lien de parenté et renouvelleront l’histoire des États-Unis. Il est donc de l’intérêt de l’empire que ces gouvernements coloniaux ne le traitent pas comme un aïeul atrabilaire ou tombé en enfance et que l’on frappe l’interdiction légale, dans l’intérêt de tous. La prudence dicte dans cette affaire une ligne de conduite parfaitement définie, et la plus profitable à la Grande-Bretagne, puisque toute tentative de molestation de sa part amènerait le relâchement des amitiés existantes. Traitées avec mesure, les colonies seront fières de prendre rang dans l’empire ; la reconnaissance les retiendra plus sûrement que tous les calculs de l’égoïsme métropolitain. Dans ces conditions, le monde assisterait au phénomène de cinq ou six peuples divers dont les sentiments, les actions, les traditions historiques les plus vénérées tendraient constamment au développement et à la gloire du nom anglais. Ce serait le plus noble spectacle qui se soit vu sur le globe. Les hommes illustres de l’Angleterre se recruteraient ainsi à la Nouvelle-Zélande, en Afrique, en Australie, en Canada, tout comme dans les Trois-Royaumes.

Le second point nous touche de plus près. Écartons l’idée d’une conquête par les armes, car de deux choses l’une, ou les États-Unis nous feraient disparaître en nous annexant de force et alors notre confédération aura vécue, ou les États-Unis se fragmenteront en plusieurs républiques et nous acquerrons par là un poids énorme dans la balance des pouvoirs sur ce continent. Mais si rien de tout cela n’arrive, que deviendrons-nous ? Un fort pays anglais, pas de doute : anglais par la forme du gouvernement, la tradition, le respect, et par le besoin de former partie d’une ligue puissante. Il faut aux peuples, comme aux individus, des alliés — notre allié naturel c’est l’empire britannique. Ainsi, Anglais, Écossais, Irlandais, Allemands, Acadiens et Canadiens-Français nous n’aurons qu’une même tendance : celle que nous faisions entrevoir il y a un instant, dans les autres colonies. En Canada, cette œuvre est déjà très avancée, inutile de le dire.

Le mélange des races ne saurait changer ces prévisions. Le milieu fait tout. La variété des origines rend les groupes moins dolents et n’enlève rien à la compacité du corps en général. Chacun apporte dans la tâche commune ce qui manque à son voisin. C’est folie que de vouloir priver une nation de ses ressources particulières. Les populations uniformes de mœurs et de caractère ont toujours quelque grande faiblesse. Les défauts d’une race sont mitigés par son contact avec les autres races. Les qualités des unes et des autres ressortent pour l’avantage de tous.

En conséquence, nous ne voyons pas que tel ou tel élément soit à craindre parmi nous. Le problème de l’avenir ne roulera point sur cette question. Déjà les Anglais, qui étaient si complètement Anglais il y a trente ans, se qualifient de Canadiens : une génération née sur ce sol a opéré le miracle. Les Irlandais et les Écossais en font autant. Les gens venus de l’Allemagne sont en voie de se transformer de la même manière. Quant aux Canadiens-Français qui ne sait qu’il est malaisé d’en faire des Français de France ?

Notre confédération traverse géographiquement l’Amérique et occupe une zone climatérique semblable à peu près partout. De là identité des intérêts commerciaux, et plus forte cohésion politique. Le péril viendra du cabinet central qui voudra, en toute rencontre dominer les provinces parce qu’il se croira appelé à « faire grand. » Les petites provinces se coaliseront au besoin, remettront sous les yeux du peuple les articles du pacte fédéral et feront reculer les ministres d’Ottawa. La base du contrat dont il s’agit a été la délégation de certains pouvoirs appartenant aux provinces et que celles-ci confiaient au gouvernement central pour les fins d’une administration couvrant tout le territoire. Ces pouvoirs n’appartiennent pas en propre au parlement qui siège dans la capitale — encore moins ce parlement peut-il entraver les libertés provinciales puisqu’il est constitué en fidéicommis et rien de plus. Le jour où l’on oubliera cette vérité, la confédération se désagrégera ; les petits vaincront les gros. Voilà, si nous sommes dans le vrai, la clef de l’avenir. La confédération repose sur l’effort provincial. Il n’est pas plus possible à notre cabinet d’Ottawa de s’assurer une longue existence en contrecarrant les désirs légitimes des groupes placés géographiquement à droite et à gauche de lui et en accaparant leurs privilèges, qu’il n’est profitable à la grandeur de l’Angleterre de contraindre ses colonies.

L’Angleterre se demande avec anxiété si ses colonies vont lui rester fidèles. Pourquoi non ? Tout est aujourd’hui alliance, moyennant échange d’intérêts. Entre la soi-disant mère patrie et ses enfants l’entente est facile, vu que ses enfants savent se gouverner et ne sont nullement rebelles à une alliance avec les vieux parents. Les Canadiens-Français ne désirent pas mieux que de voir se continuer le régime actuel, quitte à lui faire subir des changements, d’accord avec les besoins qui surviendront.

La fédération des colonies anglaises sera possible, le jour où l’on trouvera autre choses que l’absorption des provinces dans un grand tout appelé le cabinet de Londres. Nous voulons bien donner, à condition de recevoir. Ni les Anglais de l’Australie, ni ceux du Canada ne se laisseront couper l’herbe sous le pied. Les Canadiens-Français non plus.

De l’aveu de tous les hommes qui s’occupent de politique, les Canadiens-Français de la province de Québec sont antipathiques à l’annexion du Canada aux États-Unis. Ceci est chez eux traditionnel. Le grand nombre de nos compatriotes qui, depuis longtemps, mais surtout depuis un demi siècle, a émigré au Massachusetts, au Connecticut, au Rhode-Island, au Maine, ne change absolument rien au sentiment dont nous parlons ici. C’est à peine si les Canadiens fixés aux États-Unis comptent dans leurs rangs quelques annexionnistes.

L’avenir n’a jamais été pour nous aussi rassurant qu’aujourd’hui. Une longue paix, qui semble devoir durer, nous fortifiera davantage. Notre nombre, en augmentant, fera de plus en plus sentir son influence. La force d’expansion, voilà notre arme ! Si nous avons le soin de maintenir la langue française au cœur des groupes qui se détachent du corps principal et qui, d’année en année, s’avancent, à travers des territoires nouveaux, rien ne pourra nous affaiblir — au contraire nos ressources augmenteront. Nos croyances religieuses ne sont pas en danger ; elles ont des racines au plus profond de notre être, et le clergé se charge d’y veiller. Mais qui protège la langue ? Elle se protège toute seule dira-t-on. Ce n’est pas assez. Nous devrions l’entourer de respect, la parler avec amour, avec science, avec force, en étudiant ses milles ressources. Si jamais il y a une France américaine, elle sortira de notre milieu. Nos couvents et nos collèges n’y songent pas suffisamment. Ce n’est pas que nous ayons peur de la langue anglaise, oh non ! Les Canadiens sont trop nombreux à présent pour changer de langage — mais il nous faut parler le français brillamment, en faire, un sujet d’orgueil, notre gloire en un mot. Les conquêtes de l’avenir nous seront par là assurées. Nous sommes incontestablement des hommes doubles, car nous avons deux nationalités, mais la première est canadienne, et celle-là parle français ! C’est notre moyen de résistance, c’est notre place forte. En veut-on une preuve ? Voyons ce qui se passe sous nos yeux. Toutes les attaques et les combinaisons dirigées contre notre groupe visent à l’amoindrissement de la langue française. C’est l’adversaire qui nous signale ainsi le point vulnérable de nos retranchements. Doublons les sentinelles en cet endroit et plaçons-y une troupe d’élite.

Quelle sera la destinée de la langue française dans l’Amérique du Nord ? Va-t-elle s’affaiblir et disparaître, ou bien sera-t-elle un jour considérée comme le français l’est en Europe ? Dans un cas comme dans l’autre, la responsabilité incombe aux Canadiens — leur groupe étant le plus important et leur idiome possédant des conditions de vitalité à un degré qui ne se voit pas ailleurs dans le Nouveau-Monde.

Il ne tient qu’à nous de conserver et d’étendre ici la langue française. Les deux plus grands obstacles que nous ayons rencontrés à cet égard n’existent plus. 1o les traités et la constitution nous en garantissent l’usage, 2o l’élément anglais s’est augmenté au point de dominer partout il est vrai, mais sans réussir à nous entamer. Que devons-nous faire, à présent pour ne rien perdre de ces précieux avantages, et pour leur donner plus de valeur ? Étudier la langue, la parler avec précaution, surtout dresser les enfants à la bien prononcer. C’est assez facile, mais on ne le fait pas, et c’est là qu’est le péril actuel.

Les arguments dont on se sert pour nous prouver que le français va périr chez nous, sont insoutenables. Ce qui est plus étrange, c’est que nous ne voyons pas le seul danger sérieux, immédiat qui nous menace : l’ignorance, la négligence, la paresse d’esprit. Ne nous payons pas de grosses raisons, ne dressons pas d’épouvantails — cette manœuvre n’appartient qu’à ceux qui veulent excuser leurs fautes. Envisageons fermement la situation et réparons par un peu de travail le mal que la négligence nous a causé. Nous sommes de la race des Gaulois qui tenaient les nations enchaînées par leur langue. Un pareil souvenir ne doit pas être oublié.

Il y a une vingtaine d’années, un Français qui visitait le Canada, écrivait : « L’esprit canadien est resté français ; seulement on est frappé de la forme du langage qui semble arriéré d’une centaine d’années. Ceci n’a certes rien de désagréable, car si les gens du peuple ont l’accent de nos provinces, en revanche, les gens du monde parlent un peu comme nos écrivains du xviie siècle, et cela m’a fait une telle impression dès le premier jour, qu’en fermant les yeux je m’imaginais être transporté dans le passé et entendre causer les contemporains du marquis de Montcalm. »

Nous serions curieux de voir ce que pensent de ce texte, et de quelques autres semblables que nous avons cités, les évêques et les prêtres des États-Unis qui ont déclaré la guerre à notre langue dans les paroisses où nos gens forment ou la majorité ou une minorité notable. Ces persécuteurs d’un nouveau genre affirment avec un aplomb superbe que nous parlons un jargon incompréhensible et ils nous refusent des curés de notre langue. Heureusement il y a des « Canadiens » aux États-Unis ! Ils agitent plus que jamais la question du clergé national, en réponse aux attaques et aux agissements des curés de langue anglaise. Là comme ici, ceux qui cherchent à nous faire disparaître, à nous absorber dans leur élément, à nous « assimiler, » en un mot, dirigent leurs coups sur le langage de nos compatriotes. Même chose dans le Nouveau-Brunswick au sujet des Acadiens. Mais Canadiens et Acadiens résisteront à l’influence de ce clergé désagréable. Pour ne citer que deux hommes — qui ne sont pas les seuls de leur trempe, Dieu merci — MM. Gagnon et Robidoux, l’un au Massachusetts, l’autre au Nouveau-Brunswick, combattent avec force et courage les menées de nos adversaires : ils auront le dessus là-bas, comme nous l’avons ici.

Le clergé canadien-français s’est formé après la conquête, alors que le clergé français nous abandonnait. Son intérêt, la communauté d’origine, de langue et d’idée nationale, en ont fait un corps intimement lié à notre existence comme peuple français en Canada. Depuis un siècle, nous ne faisons rien sans le consulter. Il a traversé avec nous les temps difficiles. Aujourd’hui, sa récompense consiste dans la satisfaction du devoir accompli et dans le bien-être matériel qu’il possède plus que n’importe quel clergé au monde. Cette dernière situation l’a amolli. Des influences néfastes se sont produites et lui, sans défiance, les a laissé agir. Dès que nos crises politiques avec l’Angleterre ont été terminées, il est venu s’établir au milieu de nous plusieurs branches du clergé qui, toutes, lui sont hostiles. Les jésuites, revenus il y a quarante ans, ont mis une constante application à se faire place au détriment du clergé national. Ils y sont parvenus, grâce à leur adresse hors ligne et à l’absence d’instruction chez les prêtres canadiens. Ceux-ci sont à présent refoulés dans les campagnes. Ils ne gouvernent presque plus rien dans l’église du Canada. En même temps, les anciennes scènes de discordes ecclésiastiques recommencent. Les ordres religieux étrangers soufflent la chicane partout. On se croirait revenu aux tristes époques de 1645 à 1730. Rien n’est moins uni que le clergé catholique de la province de Québec. C’est chaire contre chaire, journaux contre journaux, cabale contre cabale. Les évêques se querellent ; chacun a ses partisans ; c’est à qui en appellera à Rome. Ni de tête ni de queue. Tout frétille et se combat. Celui-ci a des « principes » ; cet autre en a qui sont différents. Pour comble de misère, il nous arrive chaque année des représentants de nouveaux ordres religieux qui s’implantent, prennent parti avec tel ou tel, et ne relèvent que de leur « général » fixé en Europe. Dans tout cela, le clergé national fait mince figure. Les jésuites prospèrent.

L’instruction publique n’est point dans la province de Québec « ce qu’un vain peuple pense » ; elle consiste surtout à empêcher l’instruction libre. Il est toujours permis à un élève sortant de ne pas savoir les choses les plus simples — mais il est bourré de phrases et de prétentions, et il sait par les rapports officiels que le peuple canadien est le plus instruit du monde.

La jeunesse canadienne est apte à toute chose. Son intelligence naturelle, sa souplesse, sa dextérité sont reconnues. L’instruction lui manque. Le plus savant de nos collégiens ne sait ni la grammaire ni l’arithmétique et il ignore à peu près tout ce qu’il lui faudrait savoir pour bien gagner sa vie. On élève ainsi les enfants des pauvres — et nous sommes tous pauvres, c’est notre lot actuellement — comme des fils de grands seigneurs. Il en résulte que nous tâtonnons et que nous trouvons la vie bien amère, jusque vers la trentième année, époque où l’enthousiasme du jeune âge s’émousse et porte les désappointés vers la paresse et l’indifférence.

Si l’instruction publique était calculée pour fournir aux Canadiens le moyen de gagner leur vie, personne ne s’en plaindrait. Nos collèges sont gouvernés par des influences qui travaillent dans un but unique : faire des prêtres ou des hommes de profession. On oublie qu’il reste une masse de jeunes gens dans l’ignorance de ce qu’ils devraient apprendre. Le milieu où nous vivons exige maintenant que chacun puisse se suffire à lui-même. En n’y pourvoyant pas, nous serons distancés par les autres races — nous le sommes déjà !

La presse canadienne-française s’occupe exclusivement de politique. Ici et là, un article de science ou d’histoire apparaît, noyé dans les écrits de la rédaction ordinaire. Si l’auteur ne se fait pas l’écho des idées reçues, il est attaqué. Nous disons attaqué parce que rarement, presque jamais, ceux qui ne pensent pas comme lui cherchent à discuter avec sang-froid et raison. L’écrasement est à l’ordre du jour. La presse politique ayant contracté la mauvaise habitude des brutalités, on se croit tout permis du moment où une réponse doit figurer dans un journal. C’est un triste état de choses. Le plus fort diseur de gros mots est le plus applaudi. Tomber son adversaire est le suprême du genre. Une prose infecte inonde tout, salit tout, dégoutte et fait reculer les hommes raisonnables. Mettre sous les yeux des lecteurs une page neuve, hardie, vraie, c’est être certain de passer pour un pas grand chose : vous avez tué votre père et votre mère, pour le moins — et on vous le fait savoir.

L’école de Louis Veuillot a gâté notre journalisme. On a emprunté au grand polémiste son principal défaut : l’engueulement — mais on a oublié d’apprendre les beautés de la langue française. À force de grossièretés, un écrivain peut aujourd’hui se faire un nom sur les bords du Saint-Laurent. Le travail, l’étude, l’expérience ne sont plus nécessaires. Ayez un répertoire bien fourni d’épithètes de bas lieux, et la faveur publique vous attend. Le ton des gazettes politiques nous a valu cela. Il faudra pourtant qu’un jour on se dise : à noircir son semblable on se noircit soi-même.

Le champ restreint dans lequel s’agite notre journalisme contribue à favoriser le vocabulaire des poissardes. Au lieu de faire de la politique dans le vrai sens du mot, nos feuilles volantes se livrent à la seule guerre de parti et des personnalités. On y rencontre très rarement un article tiré de l’essence même des affaires publiques. Ce que les Canadiens-Français connaissent le moins c’est la situation de leur province. Sous un régime qui permet de tout dire et qui fait à chacun un devoir de tout connaître de la chose publique, on lit à peine un journaliste — J.-A.-N. Provencher — qui parle d’économie politique avec une science rare et qui manie la plume mieux que nous tous. Il est à peu près seul sur ce terrain. Les autres se tourmentent dans la fournaise des partis. Nous ne leur reprochons pas de manquer de talents, certes ! non, mais leurs journaux exécutent trop uniquement un seul genre de musique. Malgré cela la presse canadienne-française donne parfois des avis politiques que la meilleure presse anglaise, dans les deux camps, est forcée de reconnaître. Si, comme on le prétend, la manière actuelle est la bonne, vu notre situation, ayons des revues qui servent à compléter par des articles pensés et mûris le cercle de nos connaissances. Les revues fondées jusqu’à présent sont passées aux mains d’une certaine classe d’hommes qui en ont fermé l’accès aux plumes libres. Terreur et soumission — tel est le mot d’ordre partout adopté. C’est ainsi que nos « Instituts Canadiens » disparaissent à mesure qu’ils se forment, ou lorsqu’ils subsistent c’est à condition de n’être rien, pas même des berceaux d’académiciens, pour rappeler un mot célèbre.

Les organes soi-disant religieux étouffent les travailleurs. Si encore ces feuilles prêchaient toute la même doctrine, il serait possible de pencher de leur côté ou de chercher à les combattre — mais elles se déchirent entre elles et ne sont d’accord que pour critiquer avec perfidie, jalousie et mauvaise foi ceux qui ne disent pas toujours et toujours comme elles. Exploitant les préjugés du bas peuple, elles se dardent à travers les mots de religion et de catholicisme et ainsi escortées ne respectent plus ni citoyen honorable, ni prêtre, ni évêque, ni pape. Dans cette mêlée qui paralyse nos forces nationales, un jeune homme n’ose pas se risquer. Les intimidateurs ont table rase. Qu’ils se dévorent entre eux, c’est à demi mal, mais qu’ils fassent la loi au pays, c’est trop fort ! Peut-être le remède viendra-t-il de la crise elle-même ; espérons-le, car le peuple finit toujours par se lasser.

Depuis 1870, à peu près, la littérature canadienne-française n’a guère produit de nouveaux écrivains. La faute en est à la situation de la presse et au manque de libraires. Nous sommes fatigués d’écrire des livres, de les imprimer à nos frais et de les colporter nous-mêmes. Il y a dans la province de Québec trois mille lecteurs disposés à acheter des livres à tous prix — mais il n’existe pas de maisons de commerce qui les place. Par suite la littérature ne se vend pas — et les auteurs renoncent au métier.

Sous prétexte d’encourager notre littérature, le gouvernement de Québec donne en prix aux élèves des écoles et des collèges certains ouvrages de Parent, Taché, Garneau, Sulte — mais il les achète de trois ou quatre spéculateurs qui remplacent, pour cette fin utile, les auteurs, auxquels on ne demande que du travail, du talent et du patriotisme. L’excès en tout est un abus : on s’en apercevra un jour. Les auteurs volés ne feront pas de tapage — mais il y a du sens moral dans la population ; il suffit de l’éveiller.

La société Royale du Canada, formée en 1882, compte quatre-vingts membres, sur lesquels vingt-six Canadiens-Français. C’est une taxe imposée à nos écrivains, attendu qu’ils font tous les frais de travail et de déplacement. Le gouvernement imprime les articles acceptés — mais la moindre de nos gazettes en ferait autant au même prix : zéro. Tâchons que la section canadienne-française entreprenne un glossaire de notre langage, et alors nous aurons au moins fait quelque chose pour l’honneur sinon pour l’argent. Dans le recueil de la Société on devrait publier des travaux concernant les points disputés ou restés obscurs dans notre histoire écrite. C’est là une mine inépuisable. Aux yeux des Anglais, le passé du Canada jouit d’un prestige extraordinaire : faisons-le connaître de plus en plus. Un légitime orgueil attire notre attention de ce côté. Ceux d’entre nous qui ne se consacrent pas à la politique militante et qui aiment l’étude ne sauraient mieux choisir. Sur les vingt-six Canadiens-Français de la Société Royale, il y a huit ou dix savants — les autres sont des littérateurs — à ceux-ci la tâche de fouiller nos archives.

Le domaine de l’histoire du Canada a été parcouru en tous sens, depuis un demi-siècle. Les grandes lignes sont aujourd’hui tirées. Il serait inutile d’y revenir. La nouvelle génération de nos écrivains n’a d’autre ressource que d’étudier plus profondément nos archives et d’en extraire les nombreux faits de seconde ou troisième importance que les historiens ont dû négliger ou qu’ils n’ont pas connus. L’époque de Haldimand, par exemple, demande une investigation. C’est par le groupement de nombreuses notes égarées dans les manuscrits, c’est par leur comparaison avec le dire de Bibaud, Garneau et autres que la lumière complète se fera sur cette page restée à peu près obscure. Mais les grandes lignes nous le répétons ne sauraient être beaucoup changées. Quant à l’esprit de l’histoire, il est digne de remarque que la période comprise entre 1760 et 1880 n’offre pas beaucoup d’attrait aux écrivains Canadiens-Français. C’est toujours la même lutte entre le sentiment anglo-saxon et la liberté canadienne. L’ancienne colonie française avec ses guerres continuelles, ses voyages de découvertes, ses habitants satisfaits de peu, semble avoir disparue après la conquête. À partir de ce moment, les scènes « américaines » sont reléguées dans l’oubli. Tout un passé s’éloigne du lecteur. L’intérêt se concentre sur les bords du Saint-Laurent, entre Montréal et Québec. Si nous sommes tentés parfois de suivre de l’œil les Canadiens émigrant aux États-Unis ou au nord-ouest, c’est pour constater avec douleur l’abandon du sol natal. Jadis, sous les Français, celui d’entre nous qui partait de sa paroisse pour courir le monde allait retrouver sur les rives des grands lacs, du Mississipi ou de la rivière Rouge d’autres contrées canadiennes, et c’est ce qui imprime aux récits anciens ce charme particulier à l’histoire du Canada. Dans les vastes territoires découverts par nos pères règne à présent une autre race. Pour nous l’intérêt immédiat n’existe plus que dans la province de Québec, soit dans la politique locale. Cela dure depuis cinq quarts de siècle,

Bibaud et Perreault avaient à peine effleuré l’époque du régime anglais avant que Garneau (1845) n’eut amené son récit, avec un courage tout patriotique, jusqu’à l’union des Canadas (1840). Ferland, qui le suivit, mais de bien loin, s’arrêta, à 1760 et encore son dernier volume ne nous apprend rien de nouveau. Faillon n’a guère dépassé l’année 1675. Charlevoix, Faillon, Ferland ont écrit pour faire l’éloge du clergé ; Bibaud était bureaucrate ; Perreault s’est borné à mettre bout à bout un certain nombre de faits ; Garneau seul a le caractère d’un historien national — pour cela il est dénoncé par l’école toute puissante qui fait la pluie et le beau temps dans le Bas-Canada. À part le livre de cet écrivain, nous avons une foule d’œuvres plus ou moins élaborées qui se rapportent à divers points de notre histoire, et c’est ce qui nous permet de dire que les grandes lignes sont aujourd’hui suffisamment connues. Quant à nous, notre prétention n’a pas été, on le sait, de raconter l’histoire du Canada ; nous avons cru devoir nous attacher uniquement aux premiers colons du pays et traverser avec leurs descendants la succession de jours et d’années qui nous sépare des origines de la colonie. Cette tâche a été environnée des difficultés ordinaires dont la principale est bien le manque de loisirs ; de là surtout les imperfections d’un travail qui néanmoins, nous en sommes persuadés, sera utile aux Canadiens.

D’ici à longtemps, la province de Québec sera notre château-fort, le terrain vers lequel se concentreront nos moyens de défense — de défense, car étant moins nombreux que les autres races, l’appréhension du danger doit être pour nous chose naturelle. D’ici à longtemps, le Canada agrandi, comme il l’est depuis 1867, absorbera la renommée ancienne de la province française, mais non pas son existence, non pas sa volonté. Nous maintenir tels que nous sommes est un problème dont la solution dépend de nous, ce qui veut dire que nous ne périrons pas sans le vouloir. Étendre notre influence, en procédant par la force d’expansion, est très possible. Cela peut arriver sans beaucoup d’effort, comme se sont produits nos mouvements dans les cantons de l’est, notre descente le long du chemin de fer Intercolonial, notre marche sur l’Ottawa, nos établissements dans la province d’Ontario, sans parler des États-Unis. De vingt ans en vingt ans, depuis un siècle, l’œil suit sur la carte les progrès de nos colons. De cette Nouvelle-France qui nous avait été destinée, il ne nous restait plus, au jour de la conquête, que deux minces lisières d’habitations entre Montréal et Québec. Tout le Bas-Canada est revenu dans nos mains ; il a été reconquis pièce par pièce, à l’aide de la charrue, et pourtant, combien de fois n’a-t-on pas prédit que nous étions à la veille de perdre du terrain ! Au lieu de cela, nous en gagnons toujours.

C’est donc avec confiance que nous envisageons l’avenir. Prise dans son ensemble, notre race possède des qualités et des vertus qui promettent autant pour son futur que par son passé. Les défauts du temps présents disparaîtront, comme sont disparues d’autres sources de faiblesse résultant de crises momentanées. Le fond du caractère national est excellent ; il laisse aller les abus jusqu’à une limite précise et les arrête en cet endroit. Le jour où, grâce à une instruction plus générale et à un peu d’argent, les Canadiens-Français pourront sortir du cercle étroit où les circonstances les ont placés, ils feront partout honneur au nom qu’ils portent.



Finis
  1. C’est le terme employé par Bouchette (1815) lorsqu’il parle des deux Canadas et des provinces maritimes réunies. Le mot, en lui-même n’était pas neuf, mais appliqué à notre situation, il est assez curieux après soixante et dix ans.