Histoire des Canadiens-français, Tome VIII/Chapitre 2

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Wilson & Cie (VIIIp. 11-26).

CHAPITRE II

1791 — 1795


Premier parlement. — La langue Française. — Débats parlementaires de 1792 à 1795. — Les chefs du parti Canadien. — La presse. — La science parlementaire. — Canadiens et Acadiens émigrés en France. — Prêtres Français émigrés au Canada. — La loi des suspects. — Les Canadiens aiment la France. — Émigrés français dans le Haut-Canada.
V
oici les noms des conseillers exécutifs de l’époque dont nous parlons : William Smith, juge-en-chef, Paul-Roch de Saint-Ours, Hugh Finlay, François Baby, Thomas Dunn, Joseph-Dominique-Emmanuel de Longueuil, Pierre Panet, Adam Mabane.

Les conseillers législatifs étaient : Wm. Smith, J.-C. Chaussegros de Léry, Hugh Finlay, Thomas Dunn, Paul-Roch de Saint Ours, J.-D.-E. de Longueuil, Edward Harrison, François Baby, John Collins, Charles de Lanaudière, George Pownall, R.-A. de Boucherville, John Fraser, sir John Johnson.

Aux élections de 1791, furent élus les députés dont les noms suivent : Edward O’Hara, William Grant, James Todd, Robert Lester, John Barnes, John Young, James McGill, David Lynd, Joseph Frobisher, John Richardson, James Walker, Jacob Jordan, John Lee, Thomas Coffin, Matthew McNider, Jean-Antoine Panet, Pierre-Louis Panet, Bonaventure Panet, Pierre Bédard, Gabriel-Elzéar Taschereau, Joseph Papineau, P.-A. de Bonne, M-E.-G. de Lotbinière, Louis-Ignace-Michel-Antoine de Salaberry, A. Juchereau-Duchesnay, François Dambourgès, J.-M. de Tonnancour ainé, Hyppolite Saint-George Duprë, P.-P.-M. de Lavaltrie, Louis Dunière, J.-B.-M. Hertel de Rouville, Philippe-Auguste de Rocheblave, G.-C. de Lorimier, Nicolas-Gaspard Boisseau, Pierre Quérouet, Benjamin Cherrier, François-Antoine Larocque, Louis Olivier, Nicolas Saint-Martin, Pierre Legras-Pierreville, René Boileau, François Mailhot, Jean Digé, Joseph Lacroix, J.-B. Durocher, Augustin Rivard, Jean Boudreau, Joseph Dufour, Pierre Marcoux.

Jean-Claude et Pierre Panet, tous deux notaires, étaient fils de Jean-Nicolas Panet, caissier de la marine, et de Marie Françoise Foucher, demeurant dans la paroisse de Saint-Germain, à Paris. Ils paraissent être arrivés en Canada vers 1743. Pierre portait le surnom de Meru. De 1775 à 1778 il pratiqua comme notaire à Montréal puis fut nommé juge de la cour des prérogatives et des plaidoyers communs du district de Québec, ensuite appelé au conseil législatif.

Jean-Claude a tenu un journal[1] de ce qui s’est passé au siège de Québec (1759) et que l’on estime comme l’un des plus précieux documents de ces jours mémorables. Sous le général Murray (1760-64) il était greffier-en-chef du conseil de la colonie. Son greffe de notaire (Québec) va de 1745 à 1775. Marié le 23 octobre 1747, avec Marie-Louise, fille de Claude Barolet, notaire, il eut plusieurs enfants, savoir : Jean-Antoine, né 1751, dont il sera parlé, Jean-Baptiste, notaire à Saint-Ambroise de Lorette, Claude-Bernard, évêque de Québec, Jacques, archiprêtre, curé de l’Islet, François, mort en 1802, Thomas, mort en 1845, Louise, mariée à M. Besanson, Anne, décédée au berceau, Geneviève-Victoire, mariée à M. Le Bourdais, Marie-Anne, mère Saint-Bernard, ursuline, Françoise, mère Saint-Jacques, ursuline, et Rose qui ne se maria point.

Pierre-Louis Panet, d’abord notaire à Québec (1783-1785) et assistant-greffier de la cour des plaidoyers communs du district, paraît avoir été admis au barreau de Montréal vers 1789. Élu à l’assemblée législative (1791) il fut nommé juge à Montréal (1794) et mourut dans cette charge le 3 décembre 1812, jouissant d’une réputation de grande science légale, d’habileté et d’intégrité qui lui attirait le respect de tous ses administrés.

Jean-Antoine Panet, notaire à Québec (1772-1786), puis avocat, s’était marié (5 octobre 1779) à Louise-Philippe (morte en 1830), fille de Louis-Philippe-François Badelart, chirurgien major dans l’armée française, le même qui assista Montcalm blessé à mort. Panet s’était créé une forte clientèle, lorsque les électeurs de la haute-ville le nommèrent (1791) pour les représenter à l’assemblée législative. Appelé à remplir la charge de juge (1793) il fut remplacé au fauteuil de la présidence de l’assemblée par M. de Lotbinière, mais comme il ne voulait pas résider à Montréal, il donna sa démission et reprit ses fonctions d’orateur, qu’il garda jusqu’en 1815. Il mourut cette dernière année (17 mai), au moment où il venait d’être nommé au conseil législatif. Christie fait son éloge. « Cet excellent homme, dit-il, ce bon citoyen, rendit des services comme président de l’assemblée, durant nombre d’années, sans rémunération ni récompense aucune, sauf l’approbation de ses concitoyens. »

La famille Panet a continué de produire des hommes de mérite. Elle a fourni quatre juges, deux sénateurs, des conseillers législatifs et est représentée aujourd’hui par le lieutenant-colonel Charles-Eugène Panet, député du ministre de la milice et de la défense.

Pierre Bédard, d’une des plus anciennes familles du Canada, naquit à Charlesbourg le 14 septembre 1763, année où le Canada fut cédé à l’Angleterre, « comme si la Providence eut voulu nous donner en même temps l’homme qui, plus que tout autre, devait nous préserver des mauvaises conséquences de la conquête et nous en assurer les bonnes, » écrit M. Étienne Parent. Après de fortes études au séminaire de Québec, il embrassa la carrière du barreau et ne tarda pas à prendre un rang distingué dans sa profession ; il fut, dit une notice publiée lors de son décès en 1829, « reconnu pour le premier avocat de son temps. » « Profond penseur, grand logicien, esprit lucide, intelligence vigoureuse, mais rassise, il avait besoin pour s’animer du froissement de la discussion et c’était surtout dans la réplique, raconte M. Parent, que ses moyens oratoires se manifestaient. »

La famille Papineau est originaire du village de Montigny au Poitou. Samuel Papineau, baptisé en 1670, vint en Canada avec les troupes et épousa, à la rivière des Prairies, le 6 juin 1704, Catherine Quevillon ; il mourut en 1737. Son petit-fils, Joseph, né en 1750, fit son cours au séminaire de Saint-Sulpice et entra à l’étude de Jean-Guillaume Delisle, père, le même qui porta en Angleterre les plaintes des Canadiens. Après quelques années, il était à la tête d’une belle clientèle comme notaire et arpenteur. En 1775, pendant l’occupation américaine, il se dévoua, avec M. Lamothe, pour transmettre des dépêches au gouverneur Carleton, enfermé dans Québec, et tous deux firent le voyage à pied, allant de presbytère en presbytère ; ensuite ils s’enrôlèrent dans la compagnie du capitaine Marcoux pour défendre la capitale. M. Papineau employa toute son influence pour décider ses compatriotes à signer les nombreuses pétitions qu’on ne cessait d’envoyer en Angleterre, de 1783 à 1790 dans lesquelles on demandait une chambre élective et au nom des Canadiens des droits politiques égaux à ceux des Anglais. C’est alors que son talent oratoire se révéla, aussi fut-il élu en 1791 par le comté de Montréal et de suite regardé comme l’un des plus forts jouteurs de notre petit monde politique. « De 1792 à 1804, dit M. L.-O. David, il combattit vaillamment, toujours au premier rang ; ses discours électrisaient la chambre d’assemblée et allaient répétés de bouche en bouche, porter le courage et le patriotisme dans le cœur de la population. C’était le premier orateur des deux chambres, l’homme le plus populaire de son temps, estimé de ceux même qu’il combattait. Ayant acquis, en 1804, du séminaire de Québec, la seigneurie de la Petite-Nation, il quitta la chambre pour s’occuper d’exploiter cette propriété, mais en 1809, le parti libéral le força à sortir de sa retraite pour aller porter aux membres de la chambre le secours de son éloquence et de son patriotisme. »

Christophe Taschereau, conseiller du roi, directeur de la monnaie et trésorier de la ville de Tours, eut un fils, Thomas-Jacques, qui s’établit dans la Nouvelle-France, y devint trésorier de la marine, conseiller au conseil supérieur, se maria (28 janvier 1728) avec Marie-Claire, fille de Joseph Fleury, sieur d’Eschambault et de la Gorgendière, reçut (1736) une seigneurie à la rivière Chaudière, contribua avec François-Étienne Cugnet à la fondation des forges Saint-Maurice, et mourut en 1749, laissant huit enfants dont cinq garçons : Joseph, officier dans l’armée, qui décéda à Saint-Domingue ; Charles-Antoine, major de Québec, chevalier de Saint-Louis, retiré en Touraine après la conquête ; Pierre-François qui demeura à Québec ; Gabriel-Elzéar, dont les talents et la piété ont mérité les plus beaux éloges. Seigneur de Sainte-Marie de la Beauce, de Linière, de Joliet, etc., colonel de milice, membre du parlement, conseiller législatif, grand-voyer, surintendant des postes, ce dernier mena une vie très active et mourut dans son manoir seigneurial le 18 septembre 1809.

Pierre-Amable de Bonne de Misède (et non Mizèle) était fils de M. de Bonne de Lesdiguières, chevalier de Saint-Louis, originaire du Languedoc, neveu de M. de la Jonquière, capitaine au régiment de Condé, tué au siège de Québec. Rempli de talents et d’une activité hors ligne, Pierre-Amable se fit remarquer de ses compatriotes dès le commencement de sa carrière. Il était à la tête du comité qui reçut le duc de Kent. Ses votes furent d’abord indépendants, plus tard il appuya l’oligarchie. Les Anglais lui reprochaient d’avoir envoyé son fils servir sous Napoléon ; le pauvre enfant fut tué par un boulet et la famille de Bonne n’eut pas d’héritier de son nom. Juge, colonel de milice, seigneur de plusieurs fiefs, chef d’un parti politique, il a été très en vue durant une vingtaine d’années.

Jacques Baby, seigneur de Ranville, officier au régiment de Carignan, était natif de la Guienne. Il épousa (1670) Jeanne Dandonneau du Sablé, s’établit marchand à Champlain, et y mourut en 1688. Parmi ses nombreux enfants, nous en citerons deux, Jacques et Raymond, qui furent les souches des principales branches de cette famille.

1. Jacques, né en 1673, se mit dans le commerce aux Trois-Rivières, visita le Détroit en 1703, épousa Madeleine Véron de Grandmesnil, aux Trois-Rivières, le 4 février 1709, et vécut dans cette ville jusqu’à son assassinat arrivé en 1724. Les coupables n’ont jamais été découverts. Pierre, l’un de ses fils, né aux Trois-Rivières (1721) épousa, dans cette ville (22 avril 1748) Thérèse Véron de Grandmesnil, devint un citoyen notable de l’endroit, favorisa les troupes américaines en 1775, fut envoyé prisonnier sur les navires du roi à Québec en 1776, s’occupa de politique pour l’octroi d’une constitution (1784) et mourut vers 1800.

2. Raymond, né en 1688, était officier au Détroit en 1704 ; il demeura ensuite à Montréal et y contracta mariage (9 juin 1721) avec Thérèse, fille de Louis Lecompte-Dupré et de Catherine Saint-George et mourut en 1738, laissant plusieurs enfants, dont l’un, Jacques Dupéron Baby, né vers 1737, prit part aux batailles de la Monongahéla, Abraham et Sainte-Foye. Il se maria, au Détroit, la 20 novembre 1760, avec Suzanne de Lacroix-Rhéaume. Placé à la tête d’un commerce de pelleteries très prospère, il parvint en peu de temps à acquérir une forte influence parmi les sauvages. Durant le siège du Détroit (mai et août 1764) il usa de son ascendant sur Pontiac pour protéger les Canadiens et tout en secourant la garnison de la ville, il recevait dans sa maison de campagne le redoutable chef des bandes qui tenaient toute la contrée en alarme. Peu après, il fut nommé surintendant des sauvages. Ayant servi la cause anglaise avec zèle, de 1775 à 1783, il perdit ses nombreuses propriétés situées dans les environs du Détroit. Lorsqu’il s’aperçut que le traité de 1783 englobait une partie de ses terres dans les limites des États-Unis, il traversa la rivière Détroit et, suivi de plusieurs colons, fonda une paroisse dans le township d’Yarmouth[2] (Sandwich) comté d’Essex. Lord Dorchester, le nomma juge en 1788. Son influence était générale parmi les Anglais et les Canadiens. M. Baby mourut en 1796, laissant une puissante fortune à ses onze enfants parmi lesquels trois, Daniel, Antoine et Louis, devinrent officiers dans l’armée anglaise.

Jacques, autre fils de Jacques Dupéron Baby et de Suzanne de Lacroix-Rhéaume, naquit au Détroit en 1762, fit ses études au séminaire de Québec et immédiatement après partit pour l’Europe (1784) ; à son retour, la perte de propriétés que son père venait de subir au Détroit, engagea la famille à traverser au nord de la rivière, et le jeune homme refit sa fortune dans le commerce des fourrures. Élu en 1791, il entra au conseil législatif du Haut-Canada, puis fut nommé au conseil exécutif dont il devint le président. Plein de patriotisme, il protégeait les Canadiens et disait toujours qu’il n’accepterait de charges publiques que dans le but de leur être utile. On le fit juge en 1793. Durant la guerre de 1812, il commanda la milice du district ouest, mais en 1813, la province étant envahie, il dut se réfugier dans le Bas-Canada. À la paix, le gouvernement lui confia le poste important d’inspecteur général qu’il remplit avec grand honneur jusqu’à son décès, le 19 février 1833. De sa femme Eliza Abbott, il avait eu plusieurs enfants : — Jacques, l’aîné, devint avocat à Toronto ; Raymond, shérif du comté de Kent ; Charles et William se fixèrent à Sandwich ; Eliza, sa fille unique, contracta mariage avec l’honorable Charles Casgrain, seigneur de la Rivière-Ouelle, et fut la mère de M. l’abbé H. R. Casgrain, littérateur distingué.

François Dupéron Baby, le plus jeune des fils de Raymond et de Thérèse Lecompte-Dupré, avait fait les campagnes de la guerre de sept ans, et était passé en France avec les troupes, l’automne de 1760. Il revint au Canada (1763) en même temps que Sabrevois de Bleury, Juchereau-Duchesnay, Hertel de Rouville, Boucher de Niverville, de la Chevrotière, de Montesson, de Montizambert et Charrier de Lotbinière. Ce dernier lui aida à entrer dans le commerce de pelleteries où il eut pour associé M. Ellis, et en peu d’années, tout jeune encore, il se vit à la tête d’une belle fortune. Délégué à Londres par ses compatriotes (1772) il contribua beaucoup à éclairer les ministres sur la situation du pays et par conséquent à préparer l’Acte de Québec. Revenu d’Angleterre en 1774, il fut de ceux qui, durant l’été de 1775, pressèrent le général Carleton de mettre le pays en état de défense et on le nomma major des milices de la ville et du district de Québec, Par la suite, il occupa d’autres charges importantes. Deux fois, dit-on il fut sur le point d’être nommé administrateur de la province, mais sa foi catholique l’empêcha de prêter le serment exigé. En 1780 le gouverneur Haldimand le nomma adjudant-général de la milice. Marié (1786) avec M-Anne Tarieu de Lanaudière, il en eut un fils dont nous parlerons ailleurs. Il avait été appelé au conseil exécutif en 1791 et au conseil législatif en 1792. En 1803 sa commission d’adjudant général fut renouvelée, poste dans lequel il fut remplacé, en 1812, par François Vassal de Montviel. Il était seigneur en partie de Bécancour. À sa mort, survenue le 8 octobre 1820, il était âgé de quatre-vingt-sept ans.

Trois officiers du nom de Lorimier, l’un capitaine, l’autre lieutenant et le troisième sergent paraissent être arrivés avec les troupes de France en 1677. Le dernier se nommait Guillaume de Lorimier, sieur de la Rivière, seigneur des Bordes en Gatinois et était né à Paris ; il passa garde-magasin vers 1686 et l’année suivante fut nommé capitaine. Le 27 janvier 1695, à Champlain, il épousa Marguerite, fille de François Chorel de Saint-Romain. Après avoir commandé au fort Rolland (Lachine) de 1700 à 1705, sinon plus longtemps, il décéda en 1711, laissant un fils, Claude-Nicolas-Guillaume qui entra dans les troupes vers 1725, et est mentionné avec le grade d’enseigne en 1732, celui de lieutenant en 1741, se distingua à la prise de Corlar en 1749 et fut fait capitaine. De 1755 à 1759, il commanda à la Présentation (Ogdensburg). Claude-Nicolas-Guillaume était en 1760, capitaine d’infanterie, chevalier de Saint-Louis, et demeurait à Lachine. De sa femme, Louise, fille du notaire Le Pailleur il avait eu trois fils que l’on trouve cités, en 1761, l’un lieutenant et les autres enseignes ; l’un d’eux porte le nom de de Verneuil. Joseph-Antoine-Guillaume, né en 1725, officier d’infanterie, épousa par contrat (il était absent) à Montréal, le 12 janvier 1760, Madeleine, fille de feu Louis Mathieu d’Amours de Clignancourt. En 1763, les trois de Lorimier passèrent en France. Le chevalier (Jos.-Ant.-Guill.) alors lieutenant, affaibli par quatre blessures, se retira à Besançon ; Jean-Thomas, revint en Canada, où le chevalier le rejoignit par la suite. En 1769, Jean-Thomas se maria avec Marguerite Sabrevois de Bleury. Les deux frères rendirent de grands services au fort Saint-Jean (1775) lors de l’invasion. C’est l’un des fils de ceux-ci qui représenta le comté de Huntington dans la chambre d’assemblée, en 1792. Un autre de Lorimier se trouva à la bataille de Beaver Dam en 1813. Nous connaissons tous le sort malheureux d’un membre de cette famille à la suite des troubles de 1837-38.

J-Bte. Lecompte-Dupré était le petit-fils d’un marchand établi à Montréal vers 1680. Nommé lieutenant-colonel des milices en 1755, il servit durant la guerre de sept ans. Il avait épousé Catherine de Brouage et demeurait à Québec lorsque Montgomery assiégea cette ville (1775)[3] et il sut rendre de bons services au gouverneur Carleton durant cet hiver mémorable. Les Américains, en se retirant, incendièrent ses propriétés. On le nomma (1778) colonel commandant les milices de Québec, poste qu’il occupa une vingtaine d’années.

Michel d’Irumberry de Salaberry, originaire du pays basque, était arrivé à Québec (1735) en qualité de capitaine de frégate. C’était l’un des plus beaux, des plus robustes et des plus vaillants hommes de son temps. Il se maria avec Mlle Rouer de Villeray qui lui donna deux filles puis étant devenu veuf, il convola en secondes noces (1750) avec Mlle Juchereau-Duchesnay, fille du seigneur de Beauport, de laquelle il eut un fils. On le voit prendre part aux luttes héroïques qui se terminèrent par la cession du Canada. Créé chevalier de Saint-Louis (1766) il s’éteignit vers 1772 laissant une réputation des plus enviables. Son fils, Louis-Ignace-Michel-Antoine, né à Beauport le 25 juillet 1752, fut le premier élève qui entra au séminaire de Québec lorsque cette institution rouvrit ses portes, en 1763. L’année suivante il partit pour la France et y demeura huit ans, après quoi, il compléta son cours au séminaire de Québec. Il prit du service en 1775, reçut plusieurs blessures, se trouva à la défense du fort Saint-Jean, puis à l’armée de Burgoyne (1777) et fit les campagnes qui se terminèrent par le traité de Versailles en 1773, date où il passa à la demi-paie. En 1778, il avait épousé Mlle Catherine-Françoise Hertel. Après la guerre il se fixa au manoir de Beauport qu’il tenait de sa mère et y réunit la plus belle société du temps ; c’est là qu’il reçut le duc de Kent, de 1791 à 1794, et contracta avec ce prince la longue amitié que nous révèle leur correspondance jusqu’à 1819. Nommé juge de paix en 1792 et élu député à l’assemblée législative il commençait sa carrière politique sous les plus heureux auspices. Le duc de Kent, partant (5 janvier 1794) pour les Antilles, obtint une commission d’enseigne pour le fils aîné de M. de Salaberry, Charles-Michel, connu plus tard sous la qualification de héros de Chateauguay. Lorsque le régiment Royal-Canadien fut formé (1796) sous le commandement du lieut.-colonel Joseph-Dominique-Emmanuel de Longueuil, on donna le grade de major à M. de Salaberry qui le garda jusqu’au licenciement de ce corps en 1802. Le duc de Kent lui avait promis en 1793 la charge de député surintendant des sauvages ; il l’obtint en 1799 mais elle lui fut enlevée l’année suivante. Il attendit aussi de 1797 à 1810 sa nomination de conseiller législatif que ni Prescott ni Craig ne consentaient à lui accorder et que Prevost, ancien général de son fils Charles-Michel, lui donna, l’appelant peu après (1812) à se mettre à la tête d’un bataillon de la milice incorporée. Dès 1807, à la mort de M. John Lee (député des Trois-Rivières) qui était lieutenant-gouverneur de Gaspé, le prince avait tenté de lui faire donner pour successeur M. de Salaberry mais on n’avait pas voulu d’un catholique. Proposé alors comme aide-de-camp provincial, l’affaire n’eut pas de suite. Trois de ses fils ; Maurice-Roch, Louis et Édouard-Alphonse, périrent de 1809 à 1812, dans la guerre, en Espagne et aux Indes, au service de l’Angleterre ; il ne restait plus que l’aîné, qui venait en ce moment d’être mis à la tête des Voltigeurs.

La famille Godefroy de Tonnancour, l’une des plus anciennes de la colonie, avait donné des militaires et des officiers de robe qui s’étaient distingués. Anoblie par Louis xiv, devenue, grâce à ses alliances et à la valeur de ses chefs, durant quatre générations, l’une des principales familles du Canada, elle était digne de figurer dans la législature au milieu des hommes de mérite qui se trouvaient appelés à débattre les intérêts de la patrie commune.

Pierre-Louis de Rastel, sieur de Rocheblave, né en France, avait épousé une créole, Mlle Dufresne, à la Louisiane. Il se fixa peu après son mariage dans le Canada. Vers 1756, il exerçait un commandement à la Belle-Rivière. En 1759 on le voit combattre à Niagara. Son fils aîné, Philippe-Auguste, élu en 1791, figura avec honneur dans la chambre d’assemblée. Bon orateur, homme d’étude, d’un abord agréable, et patriote éprouvé, il mourut, au milieu de la session de 1802, vivement regretté des Canadiens.

François Dambourgès, né en 1742, à Salies, au pays basque, était fils de Jean-Baptiste Dambourgès, négociant. L’esprit d’aventure le poussa vers le Canada l’année de la cession de cette colonie à l’Angleterre (1763) et il établit un commerce à Saint-Thomas de Montmagny. Passé en France l’année 1766 il revint en 1767, amenant son père et son frère Pierre qui lui aidèrent à faire prospérer son établissement. Il acquit de l’aisance. En 1775, au combat du Sault-au-Matelot, ce fut lui qui se distingua le plus ; il y reçut à travers la figure un coup de sabre dont il porta les traces toute sa vie, ce qui lui valut de la part du duc de Kent le surnom de capitaine Balafré. Son premier enrôlement avait été dans le Royal Emigrant, corps organisé à la hâte par le gouverneur Carleton, mais au moment du combat ci-dessus, il était lieutenant au 84e régiment de ligne. 1786, il épousa Josephte, fille de François Boucher, capitaine de navire. Vers 1689, on le voit figurer avec le grade de colonel de milice, ayant sous ses ordres le lieutenant-colonel Pierre Marcoux, élu comme lui, en 1791, pour représenter un comté à l’assemblée législative. Abandonnant la politique, il devint, en 1796, capitaine au régiment Royal Canadien qui se formait ; il était encore au service lorsque la mort le surprit (1798) à Montréal. Sa carrière a été surtout militaire ; à ce titre il a une place honorable dans nos annales.

Jean Boisseau, avocat à Poitiers, avait publié en 1530, un volume de ses poésies ; en 1559 un commentaire, en latin, sur la coutume de Paris ; on a aussi donné de lui, en 1582, un commentaire sur l’article 34 des États de Moulins. L’un de ses descendants, né à Paris, et avocat au parlement de cette ville, eut pour fils Nicolas Boisseau, né en 1700, qui entra, (1724) au greffe du Conseil supérieur, à Québec, par la protection de son oncle Gérin, doyen des curés de Paris ; il se maria, (9 septembre 1725) avec M-Anne Pagé et en eut un fils et une fille. Nommé en 1727, greffier de la prévôté de Québec, Nicolas passa, en 1744, à la charge de greffier en chef du conseil supérieur, tandis que son fils devenait greffier de la prévoté. Ce dernier épousa Claire Jolliet de Mingan, veuve de M. de Chamblain, capitaine de navire et d’elle naquit (1765) Nicolas-Gaspard Boisseau qui représenta l’île d’Orléans à la chambre de 1792. Notaire à Saint-Thomas de Montmagny, Nicolas-Gaspard a laissé un greffe qui s’étend de 1791 à 1741

Le parlement s’ouvrit le 17 décembre 1792. L’élection d’un président pour la chambre d’assemblée donna lieu à un débat très vifs de toute importance. MM. de Bonne et Dunière proposèrent à ce poste M. Jean-Antoine Panet ; le parti anglais voulut élire M. Grant, mais il porta ensuite son choix sur M. McGill puis sur M. Jordan. Après discussion, M. Panet fut élu. Voici les noms de ceux qui votèrent contre le candidat canadien : Barnes, Frobisher, Coffin, Grant, Jordan, Lee, Lester, Lynd, McGill, McNider, O’Hara, Richardson, Todd, Walker, Young, Dambourgès, P-L. Panet, Salaberry. Restait un point de première importance. Au lieu d’agir de courtoisie, ou, pour mieux nous exprimer, dans le sens de la justice la plus élémentaire, le parti anglais voulut proscrire la langue française des registres et des actes de la chambre. Pour le coup, ce fut une affaire réglée dans l’esprit des Canadiens : les Anglais demandaient donc l’écrasement des anciens habitants du Canada ! Toute la politique du demi siècle suivant s’en ressentit. Au cours des débats (1792) les arguments employés par le parti Canadiens nous semblent sans réplique : « Je soutiens, dit Pierre-Louis Panet, déjà gagné aux Anglais, que nous devons choisir un président capable de parler également les deux langues. Est-ce en français ou en anglais qu’il devra s’adresser au gouverneur ? Pour résoudre cette question je demande si cette colonie est française ou anglaise. Quelle langue parlent le souverain et la législature desquels nous tenons notre présente constitution ? Quelle est en général la langue de l’empire ; quelle est celle d’une partie de nos concitoyens ; quelle sera la langue des Canadiens et des habitants de toute la province à une certaine époque future ? Je suis Canadien, fils de Français ; ma langue est la langue française, mais par suite de la division qui subsiste entre nous tous, je n’ai pu acquérir qu’une mince connaissance de l’anglais, par conséquent on ne prendra pas mon témoignage pour une démarche intéressée. Je suis d’opinion que c’est une nécessité absolue que, dans le cours du temps, les Canadiens adoptent l’idiome des Anglais, comme le seul moyen de dissiper ces soupçons et ces répugnances que la variété de langage maintient entre deux peuples unis par les circonstances et obligés de vivre ensemble, et dans l’attente de cette heureuse transformation, je pense qu’il est convenable que l’orateur de cette chambre soit en état de s’exprimer en anglais lorsqu’il s’approchera de la personne qui représente le souverain. » De son côté, M. Joseph Papineau demanda : « Est-ce parceque le Canada fait partie de l’empire britannique ; est-ce parceque les Canadiens ne parlent pas la langue des habitants des bords de la Tamise qu’ils doivent être privés de leurs droits ! » Et M. de Lotbinière se levant au milieu de l’attention générale, présenta les observations suivantes : « Le plus grand nombre de nos électeurs se trouvant dans une situation particulière, nous sommes obligés de nous écarter des règles ordinaires et de réclamer l’usage d’une langue qui n’est pas celle de l’empire. Mais, aussi équitables envers les autres que nous espérons qu’on le sera envers nous, nous ne voulons pas que notre langue exclue celle des autres sujets de Sa Majesté. Nous demandons que l’une et l’autre soient permises ; que nos procès-verbaux soient écrits dans les deux langues. » M. de Rocheblave parla avec sagesse : « Pourquoi donc, dit-il, nos frères anglais se récrient-ils en nous voyant décidés à conserver nos usages, nos lois et notre langue maternelle, seul moyen qui nous reste pour défendre nos propriétés ? Le stérile honneur de voir dominer leur langue les porterait-ils à enlever leur force et leur énergie à ces mêmes lois, à ces usages, à ces coutumes qui font la sécurité de leur propre fortune ? Maîtres sans concurrence du commerce qui leur livre nos productions, n’ont-ils pas infiniment à perdre dans le bouleversement général qui sera la suite infaillible de cette injustice, et n’est-ce pas leur rendre service que de s’y opposer ? » Résumant les discours des orateurs, M. Bibaud écrit : « La principale raison de M. McGill pour préférer M. Grant à M. Jean-Antoine Panet, était que le président devait connaître parfaitement la langue française et la langue anglaise, mais particulièrement la dernière. M. Bédard ayant dit que M. J-A. Panet entendait assez la langue anglaise pour conduire les affaires publiques, M. Richardson donna à entendre que les Canadiens étaient tenus, par tous les principes de la reconnaissance et de l’intérêt d’adopter la langue anglaise. M. P.-L. Panet parlant dans le même sens, demanda si le Canada n’était pas une colonie anglaise ; si la langue anglaise n’était pas celle du souverain et de la législature dont les Canadiens tenaient leur constitution, et de la réponse qu’il se faisait à lui-même, il concluait qu’il y avait nécessité absolue pour les Canadiens d’adopter la langue anglaise. M. J-A. Panet observa que le roi d’Angleterre parlait toutes les langues, et faisait des traités avec toutes les nations dans leurs propres langues, aussi bien que dans celle de l’Angleterre ; que le français était la langue des habitants de Jersey et Guernesey, bien qu’ils fussent sujets de l’Angleterre. M. Papineau observa que, quoique le Canada fit partie de l’empire britannique, il ne s’en suivait pas qu’un Canadien qui n’entendait pas la langue anglaise dut être privé de ses droits. » Cette question avait déjà occupé le cabinet de Londres ; en 1791, lord Granville formulait nettement son idée sur le sujet : « On a appelé préjugé l’attachement des Canadiens à leurs coutumes, à leurs lois et à leurs usages, qu’ils préfèrent à ceux de l’Angleterre. Je crois qu’un pareil attachement mérite un autre nom que celui de préjugé. Selon moi, il est fondé sur la raison et sur quelque chose de plus élevé encore que la raison — sur les sentiments les plus nobles du cœur humain. » Enfin les partisans de la langue française l’emportèrent par le nombre et non pas par la persuasion, car les Anglais affichaient une résolution inébranlable de combattre la nationalité française sur tous les terrains.

De 1792 à 1796, durée du premier parlement, la chambre basse s’occupa des sujets suivants : 1792-93 — l’instruction publique ; le droit que devait avoir cette chambre de proposer tout projet de loi entraînant la dépense des deniers publics ; l’abolition de l’esclavage ; la subdivision de la province en districts judiciaires ; déclaration de guerre de la France ; le droit de la chambre de voter seule les subsides, ce qui amena l’antagonisme entre elle et le conseil législatif ; taxes sur le vin ; 1793-94 — organisation de la milice ; administration de la justice ; insuffisance du revenu pour parer aux frais du gouvernement en général ; division de la province en trois districts ; Québec, Montréal et Trois-Rivières et Gaspé comme district inférieur ; inviolabilité des membres de la législature ; 1795 — sentiments de fidélité à l’égard de l’Angleterre, par opposition à ce qui se passait en France ; admission du public dans les galeries de la chambre durant les débats ; quarantaine des navires comme mesure d’hygiène ; proportions afférentes des revenus, tant pour le Haut que pour le Bas-Canada ; loi des ponts, routes et chaussées ; taxes sur l’eau-de-vie, le sucre, la cassonnade, le café, le sel et le tabac ; émigrés français ; 1795-96 — exportation des céréales ; étrangers suspects ; unification de la monnaie ; chemins publics et corvées ; traite des fourrures du Haut-Canada et mode d’engagement des hommes employés dans ces opérations ; création de cours sommaires dans les trois districts ; loi de milice.

La plus grande surprise qu’éprouva le parti anglais lui vint de cette instruction supérieure dont nos chefs politiques donnèrent des preuves immédiates à l’ouverture des débats. Dans l’art de la parole, Papineau, Bédard, Panet, de Lotbinière, Rocheblave, de Bonne, étaient passés maîtres et si l’on consulte les procès-verbaux de la chambre on voit que la députation française éclairait tout de ses lumières. Les Anglais n’ont guère déposé sur la table du greffier de motion dont ils puissent s’énorgueillir aujourd’hui ; au contraire, nous osons dire que leurs productions en ce genre attestent de leur ignorance en matière de législation ou d’une confiance inexcusable dans le bras des gouverneurs lesquels, on le sait, n’étaient que trop disposés à recourir à l’arbitraire.

La Gazette de Québec sortit quelque peu de sa torpeur. En 1792 parut le Magasin de Québec et en 1794 Le Cours du Temps, surtout littéraire ; le journalisme militant demandait pourtant à naître. Les Canadiens-Français faisaient assez bonne figure en chambre pour ne pas encore fonder une feuille politique ; d’ailleurs, à quoi bon ? cette démarche eut soulevé des préjugés, comme de coutume. Même pour des Anglais, c’eut été un acte assez vif que la publication d’un journal de cette espèce. La première agitation sérieuse en Angleterre en faveur de la presse libre partit d’un dîner de whigs (1795) sous la forme du toast suivant : « À la liberté de la presse, qui est comme l’air que nous respirons et sans lequel nous mourons. » Ceci pouvait passer à Londres, mais à Québec, et dans la bouche d’un Canadien !

Dans le Haut-Canada, la première session du parlement eut lieu la même année qu’à Québec (1792). La constitution accordée à cette province était semblable à celle du Bas-Canada. On sait de quelle gauche façon les U. E. Loyalists s’y prirent pour la mettre en pratique. Ce ne furent que bévues et méprises durant un certain temps. Les historiens en ont fait des gorges chaudes. Le greffier de la chambre représentait à lui seul toute la science parlementaire du nouveau corps. Le gouverneur obligé de trancher des questions d’ordre et de procédure, déclarait qu’il n’y comprenait rien du tout. Les députés furent plusieurs jours en séance avant que de songer à élire un président, un orateur, comme on dit en Angleterre. Ces tâtonnements n’avaient pas lieu à Québec. Sans être savants et rompus au métier, les Canadiens-Français possédaient des idées plus pratiques touchant la direction d’une chambre d’assemblée de ce genre, et quoique la presse et le parlement de Londres eussent retenti du bruit de notre ignorance, nous sûmes, dès les premiers jours, déconcerter nos détracteurs par une connaissance plus nette de l’esprit de la constitution que les représentants anglais eux-mêmes ne pouvaient en donner la preuve.

Les livres traitant des matières d’administration étaient rares, mais si peu que nous en eussions ils étaient entre bonne main ; on les lisait ; ils circulaient ; nos députés les commentaient. Et puis, nous étions dans notre pays, chez nous. Quatre générations fermement canadiennes avaient précédé les Anglais sur ce sol tant convoité. Les coutumes des nouveaux colons étaient européennes, c’est à dire arriérées, issues de préjugés qui ne tenaient à rien et devenaient impraticables dans notre milieu. D’ailleurs, nous disons colons pour nous faire comprendre, car la plupart d’entre ces marchands et ces fonctionnaires en quête de bénéfices ne colonisaient pas, et ils se rebiffaient contre le sentiment de liberté par suite de leur éducation et parce qu’ils savaient bien que si le pouvoir ne les soutenaient et s’ils ne travaillaient à l’avantage du pouvoir toutes leurs combinaisons crouleraient. Chez nous, la marche des idées avait devancé l’Europe, tout simplement, aussi, avons-nous été regardés comme des fauteurs de désordres, récompense ordinaire de ceux qui ne s’en laissent pas imposer par les grands mots et les formules ronflantes du temps passé.

Nos hommes politiques ne pouvaient s’appuyer sur l’expérience des principes constitutionnels anglais ; nous avions toujours été privés des moyens de faire cette étude. Les anti-Canadiens n’étaient pas plus savants, mais ils avaient à leur compte le préjugé et parfois la haîne qui ne mesure rien. De là leurs attaques fréquentes contre nous. De là, aussi notre tiédeur apparente dans la riposte. Néanmoins, il ne se commit pas d’erreur de pratique — et quant à la position que notre élément devait prendre, elle se dessina dès le premier jour.

Des rapports suivis existaient toujours entre nos compatriotes réfugiés en France après la cession du pays et les membres de leurs familles demeurés parmi nous ; de nombreuses lettres qui ont été conservées le font assez voir. Dans les listes officielles des pensions que le gouvernement français payait encore en 1792[4] aux Canadiens et aux Acadiens établis en France, nous retrouvons les personnages les plus connus de notre histoire dans la première moitié du dix-huitième siècle. Tout nous porte à croire que des prêtres, effrayés des excès qui se commettaient après la prise de la Bastille (1789) furent invités à passer au Canada, par les Canadiens, officiers civiles ou militaires, qui les connaissaient. La question de placer ces émigrants occupa apparemment l’administration, puisque Mgr Hubert écrivait au gouverneur le 16 avril 1793 : « S’il ne s’agissait que de pourvoir à la subsistance d’une centaine d’écclésiastiques, je n’hésiterais pas à prendre sur moi de les placer, d’hui à un an, dans différents endroits du diocèse, où ils auraient le double avantage et de subsister et de se rendre utiles aux peuples par l’exercice de leurs fonctions sacerdotales. Il est pareillement à présumer qu’un petit nombre de familles émigrées trouveraient dans la générosité des habitants du pays et dans leur propre exertion des ressources promptes et suffisantes. Mais comme il est probable qu’un nombre beaucoup plus considérable d’ecclésiastiques et de familles françaises aborderont à Québec dans les premiers mois de la navigation prochaine, il devient indispensable à la province de prendre des mesures plus étendues… Il est important de répandre ces émigrés dans les différents endroits de la province, dès le moment de leur arrivée. La ville la plus peuplée de ce pays n’est pas capable de nourrir, pendant huit jours, trois ou quatre mille[5] étrangers, sans courir les risques de s’affamer elle-même. » Mgr propose d’adresser une circulaire aux curés, et il ajoute : « Il y aurait peu de paroisses qui n’en pussent recueillir une dizaine ; d’autres pourraient en recevoir vingt ; d’autres quarante, et d’autres peut-être davantage… Chacune des deux villes de Québec et Montréal peut loger un ou deux cents réfugies et les Trois-Rivières cinquante, surtout avec le secours des appartements qu’offrent plusieurs communautés presque désertes…[6] L’évêque de Québec, en épargnant sur ses modiques revenus, offre cinquante guinées pour sa part dans cette souscription. » Après avoir parlé de la nécessité qu’il y aurait de distribuer des terres aux familles réfugiées, en choisissant surtout dans les seigneuries de Beauharnois, Beaupré, la Rivière du Loup en bas, l’île Verte, les Trois-Pistoles, le Bic et Rimouski, Mgr Hubert s’occupe des ecclésiastiques : « Le séminaire de Montréal, dit-il, a un pressant besoin de sujets ; il se présente des paroisses nouvelles à établir ; plusieurs anciennes paroisses sont dépourvues de curés ;[7] d’autres trop peuplées pour être desservies par un seul prêtre, ont besoin de vicaires. » On ne voit pas que le gouvernement anglais ait gêné ces bons sentiments des Canadiens. C’est qu’il regardait les prêtres exilés de France comme un élément monarchique propre à balancer les idées républicaines répandues parmi nous depuis vingt ans par les Américains et réveillées à maintes reprises par des voyageurs français.[8]

De 1791 à 1799, quarante prêtres français se sont réfugiés dans le Bas-Canada, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse, mais le plus grand nombre d’entre eux se sont fixés dans le Bas-Canada, à titre de curés et de professeurs. Voici leurs noms, avec date de l’arrivée de chacun d’eux : 1791, Allain ; 1793, Desjardins, Gazelle, Raimbault, Le Saulnier, Humbert ; 1794, Daulé, Le Courtois, Desjardins, Castenet, Roux, Malard, Rivière, Sattin, Molin, Robin, Sauvage, Nantetz, De Garnier, Jahouin, Roque, Joyer ; 1795, Malavergne, Courtin, De la Vaivre, Raimbault, Le Jamtel ; 1796, Houdet, Orfroy, Saint-Marc, Villade, Chicoineau ; 1798, Borniol, Sigogne, Champion, Gilbert, Gaiffre ; 1799, Pichard, De Calonne. Tous sont morts dans le pays, excepté six qui sont repassés en France dans l’ordre suivant : 1795 Nantetz, 1796 Gazelle, 1802 Desjardins et Saint-Marc, 1803 De la Vaivre. Les derniers survivants au Canada ont été MM. Joyer et Desjardins, décédés en 1848.

De 1773 à 1784, les gouverneurs du Canada avaient surveillé avec inquiétude les mouvements de la population ou des simples individus qui semblaient avoir leur source aux États-Unis. À partir de 1793 les précautions du même genre recommencèrent à se manifester. La révolution française grondait dans le lointain ; ses échos pouvaient être entendus sur les bords du Saint-Laurent. Aussi, jusqu’à 1810, l’assemblée législative fut-elle priée chaque année, de voter la continuation de la loi des suspects — ce qu’elle exécuta de bonne grâce, jusqu’à la saisie des presses du Canadien, à la fin de la période que nous mentionnons. En novembre 1793, lord Dorchester lança une proclamation contre les émissaires venus de France. L’année suivante, il se forma à Québec une association anti-révolutionnaire qui étendit promptement ses rameaux par toute la province. Le duc de La Rochefoucauld, hôte du gouverneur Simcoe, en 1795, se vit refuser la permission de visiter le Bas-Canada, à cause de sa nationalité. Il en ressentit un profond regret. Rencontrant, à Niagara, des voyageurs canadiens, il écrit que, en apprenant « que nous étions Français, ces Canadiens nous ont témoigné une bienveillance, un plaisir et un respect donc nous avons cru devoir, à notre position, la prudence d’éviter les expressions réitérées. » Le docteur Aumont fut obligé de partir pour les États-Unis, en 1797, malgré les déclarations que M. de Saint-Ours, son ami intime, avait faites en sa faveur. Le fils de M. Gugy, protestant, revenant de France ou il avait complété ses études, ne put traverser la frontière — et pourtant MM. de Saint-Ours et Gugy étaient des plus chauds partisans de l’administration anglaise. « La politique de nos autorités à cette époque dit M. de Gaspé, était soupçonneuse, et partant cruelle. On croyait voir partout des émissaires du gouvernement français. Deux Canadiens furent alors expédiés du pays : leur crime était d’avoir été à la Martinique, dans un navire américain, pour terminer quelques affaires de commerce. »

Le clou de la situation, comme on dit en terme de théâtre, fut la prise du colonel McLane, du Rhode-Island, qui, après avoir ourdi un complot pour égorger les garnisons anglaises, alla se faire pincer à Québec, fut jugé avec éclat, pendu, et son supplice entouré d’un appareil propre à effrayer le peuple. Ses dénonciateurs furent largement récompensés.

Ce qui ne manque pas d’être curieux c’est que la Gazette de Québec se plaisait à reproduire des articles des journaux de Paris préconisant les idées nouvelles. On ne l’inquiétait pas. Un Canadien-Français n’eut jamais rencontré pareille tolérance, car, dit encore M. de Gaspé, nous étions French et bad subjects.

En 1796, il y eut à Montréal quelques troubles politiques sans conséquence. On fit sortir les troupes et tout se calma, du moins à la surface.

« L’opinion qui prévaut le plus sur le Canada, parmi les officiers, dit La Rochefoucauld, est que ce pays n’est et ne sera jamais qu’une charge onéreuse pour l’Angleterre ; qu’il lui serait plus avantageux de le déclarer indépendant que de l’entretenir colonie anglaise à tant de frais. Ils disent que les Canadiens ne seront jamais un peuple attaché à l’Angleterre ; qu’ils laissent à chaque instant percer leur attachement pour la France, tout en convenant qu’ils sont mieux traités par le gouvernement anglais ; que s’il fallait lever une milice pour marcher en temps de guerre, la moitié ne s’armerait pas contre les Américains, aucun peut-être contre les Français ; que c’est donc une grande erreur du gouvernement anglais de tant dépenser pour un pays qui tôt ou tard abandonnera l’Angleterre, et qui, lui fût-il attaché, ne lui sera pas utile longtemps. » Le même auteur affirme que les Canadiens refusent de s’enrôler contre les Français, mais qu’ils consentiraient volontiers à prendre du service contre les Américains. Il ajoute que ce n’est « l’effet d’aucune suscitation jacobine, car, en même temps, on assure que les émissaires de la Convention se plaignaient de ce que le caractère canadien ne prêtait à aucune insurrection ; c’est donc que leur disposition naturelle et habituelle n’a pas encore été changée ; ni par le temps, ni par la douceur du gouvernement anglais. L’idée de liberté, d’indépendance est, dans les rapports politiques, au-dessus de leur entendement ; ils ne payent point d’impôts, vivent bien : que pourrait leur raison réfléchissante désirer de plus ? Ils connaissent même si peu les principes de la liberté qu’ils ont vu avec peine, chez eux, l’établissement du jury ; qu’ils y ont mis opposition, et que les jurés civils n’y sont point encore en usage.[9] Mais ils aiment la France ; ce nom tient une grande place dans leur souvenir. Un Français est pour eux quelque chose de très supérieur à un Anglais, qui est son ennemi. Les Français sont (pour eux) le premier peuple du monde, puisque, attaqués par le monde entier, ils battent et repoussent le monde entier. Les Canadiens se croyent Français, s’appellent Français ; la France (disent-ils) est leur patrie. Certes, il est impossible de ne pas trouver ces sentiments estimables et touchants, surtout quand on est Français, et de ne pas aimer le peuple canadien. Il est facile de concevoir combien cette disposition déplaît aux Anglais ; combien souvent ils laissent percer le mécontentement qui en résulte ; combien l’officier anglais, vif et impatient, traite souvent avec dureté et mépris le Canadien : « Les Français leur donneraient des coups de bâton, les feraient mourir de faim et les mettraient aux fers — donc il faut ne les traiter qu’avec des coups et des fers. » Voilà ce qui se dit de cette nation aimable et généreuse, dans les dîners anglais — ce que j’ai entendu plusieurs fois, ce qui m’a souvent indigné, et ce que ne disent pas tout haut les gens plus réservés, mais ce qui ne peut pas être entièrement ignoré du Canadien… Quand, l’année dernière (1794) sur les apparences d’une guerre avec l’Amérique, lord Dorchester a voulu lever la milice en Canada, il n’a trouvé que des représentations ; un grand nombre de Canadiens se sont refusés même à se faire inscrire ; beaucoup disaient hautement ; « Si c’était contre les Américains nous marcherions sans doute pour défendre notre pays ; mais ce sont les Français qui vont arriver : nous ne marcherons pas ; pourrions-nous nous battre contre nos frères ? » Ces propos, que je tiens d’officiers anglais, et qui, à ce titre, ne peuvent être révoqués en doute, n’étaient l’effet d’aucune suscitation jacobine… On m’a certifié que, sur le refus, fait par les Canadiens, l’an dernier, de s’enrégimenter en milice, lord Dorchester a demandé son rappel en Angleterre… Ce pavillon anglais sous lequel je navigue, sur des lacs où a si longtemps flotté le pavillon français ; ces forts, ces canons enlevés à notre puissance ; ce témoignage perpétuellement sous mes yeux de notre ancienne faiblesse et de notre adversité me gênent, m’accablent, et me donnent un excès d’embarras, de honte, que je ne puis trop bien démêler et moins encore définir. »

Le Haut-Canada, qui s’était peuplé d’abord de quelques groupes de Canadiens, le long de la ligne d’eau formée par le Saint-Laurent et les grands lacs, renfermait, depuis dix ans, le noyau des U.-E. Loyalists et un certain nombre de soldats licenciés devenus cultivateurs. Lorsque le duc de la Rochefoucauld visita cette province (1795) il était accompagné de M. Dupetit-Thouars à qui le gouverneur Simcoe offrit des terres, tant pour lui-même que pour les royalistes français qui désireraient s’y établir. La Rochefoucauld, Dupetit-Thouars et le comte de la Puisaye appartenaient au même parti politique ; obligés de quitter la France après le désastre de Quiberon (1795) ces gentilshommes se dirigèrent en Amérique, en même temps que plusieurs de leurs compatriotes. Les uns s’établirent en Pennsylvanie, d’autres dans le Haut-Canada. Sur le plan des terres des environs d’York (Toronto) on lit les noms du comte de Puisaye, René-Augustin, comte de Chalus, Jean-Louis, vicomte de Chalus, Ambroise de Farcy, le chevalier de Marseuil, Michel Segeant, François Renoux, Julien Bugle, Quetton Saint-George, Augustin Boiton, Michel Fouchard, René Létourneaux, Jean Furon. Le ministre des colonies écrivait en 1798, qu’il était bon de regarder ces émigrés comme une race supérieure aux autres colons, et que, pour leur confort, ils devaient être tenus éloignés des anciens groupes de langue française ; la dépêche fait aussi comprendre qu’il pouvait y avoir danger pour la tranquillité du pays s’ils se mettaient en rapport avec les Canadiens… Donnons la liste de ces pauvres exilés :

Le comte Joseph de Puissaye, lieut.-général ; le comte René-Augustin de Chalus, major-général ; le vicomte Jean-Louis de Chalus, colonel, et la vicomtesse de Chalus ; le marquis de Beaupoil, colonel, et la marquise de Beaupoil ; Costu de Saint-Victor, colonel ; M. d’Allègre, colonel ; Laurent Quetton de Saint-George, lieut.-colonel ; Augustin Boiton, lieut.-colonel ; François-René de Marseuil, lieut.-colonel ; Ambroise de Farcy du Roseray, capitaine ; Boiton, capitaine ; De Poret, capitaine ; Quiqueran de Beaupoil, lieutenant ; Lambert de la Richerie, lieutenant ; De Saint-Aulaire, second lieutenant ; Hypolite de Beaupoil, fils du marquis.

Les sous-officiers et soldats étaient Polard, Lange, Bagot, Boyer, Le Bugle, Champagne, René Fouquet, Michel Breguier, François Renoux, Jean Furon, Michel Fauchard, et Michel Segeant. On cite aussi comme simples particuliers, Jacques Marchand, Julien le Bugle, René Letourneaux et Françoise Letourneaux alias l’Angevin.

Ils s’étaient assuré les services d’un certain nombre de Canadiens pour aider dans le défrichement des terres, entre autres Vallière (forgeron) et sa femme ; Gareau (forgeron) ; Mainville et sa femme ; Antoine Laflèche, et un individu appelé le Bonhomme — en tout vingt et une personne.

Très peu satisfaits de leur situation, une partie de ces émigrés repassèrent en Europe, avec le comte de Puissaye, au printemps de 1802. À l’automne de la même année, on n’en comptait plus que douze aux environs de Toronto. Le colonel de Saint-Victor, le marquis de Beaupoil et sa famille, le comte de Chalus et Quetton de Saint-George étaient partis pour le Bas-Canada. La famille de Chalus habite encore Montréal. Quetton de Saint-George s’établit près de Québec, où sa descendance existe encore ; c’était un esprit cultivé ; sous le pseudonyme de Melthènes il a publié des vers fort bien faits.

  1. Panet, Badeaux, Foucher, Sanguinet et autres, notaires et hommes de loi ont été nos annalistes durant la période qui va de 1759 à 1780.
  2. Le colonel Thomas Talbot, arrivé en 1803 pour fonder Port Talbot, se plaignait du voisinage des Canadiens de M. Baby et disait : « Ce ne sont pas gens qui me conviennent. Leurs idées étroites en religion les place en travers des peuples civilisés. Ils ne respectent point le Dimanche, n’épousent point notre cause et se conduisent selon leur fantaisie ! »
  3. Saint-George-Dupré, petit-fils d’un membre de la compagnie des Sioux (1727) avait été nommé major de la milice de Montréal en 1775. Cette famille était fort considérée.
  4. Chose curieuse, en 1868, le trésor français payait encore des pensions aux descendants des Canadiens et des Acadiens réfugiés en France un siècle auparavant.
  5. Il n’est venu, de 1791 à 1799, que quarante prêtres et quelques familles.
  6. Les récollets et les jésuites.
  7. On a dit que, en 1783, soixante et quinze paroisses manquaient de curés, mais ce chiffre nous semble exagéré
  8. La Rochefoucault dit qu’il y avait à Québec, en 1795, un club jacobin établi par des émissaires venus de France.
  9. M. de Tocqueville a aussi écrit et radoté à son aise sur ce sujet.