Histoire des Romains

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Histoire des Romains
Traduction de Louis Cousin (1686)

Partie romaine de l’Epitomé historion



ALEXANDRE FILS DE MAMMÉE.[modifier]

Le faux Antonin n’eut pas sitôt été enlevé du monde, qu’Alexandre son cousin, car c’est ainsi que les anciens appelaient les enfants de deux frères, ou de deux sœurs, prit possession de l’Empire, et déclara Mammée sa mère Impératrice. Le premier soin qu’elle prit en se chargeant du gouvernement fut de mettre auprès de son fils de savants hommes pour l’instruire, et de choisir les plus habiles, et les plus gens de bien du Sénat, pour prendre leur avis sur toutes les affaires. Ulpien Préfet du Prétoire réforma quantité d’abus qui s’étaient introduits sous le regne d’Héliogabale. Mais les soldats des gardes le tuèrent bientôt après, pendant la nuit de la même sorte qu’il avait lui même fait tuer Flavien et Chereste pour avoir leur charge. Il y eut un peu avant sa mort une sédition, qui bien d’excitée pour une legère occasion, dura pourtant trois jours entre les soldats et le peuple. Comme les premiers avaient du désavantage, ils mirent le feu aux maisons, ce qui obligea le peuple a s’accorder avec eux, de peur que la ville ne souffrît un trop grand préjudice de leur mauvaise intelligence.quelques autres mouvements apparurent encore de la même sorte. Au reste l’Impératrice mère d’Alexandre était possédée d’une avarice insatiable, et amassait de l’argent de toutes parts. Elle fit épouser une jeune princesse à l’Empereur son fils, sans permettre qu’elle fut proclamée Impératrice. Elle la lui ôta même bientôt après, et la relégua en Afrique, ce qu’il ne pu empêcher bien qu’il la cherît tendrement, tant il était soumis aux volontés de sa mère.Cependant Artaxerxes natif de perse, homme d’une naissance basse et obscure et de qui l’on croit chosroes est descendu, transfera l’empire des Parthes aux Perses.Les macédoniens qui partagèrent les États d’Alexandre après sa mort, commandèrent aux Perses, aux Parthes, et à d’autres nations.Mais ils se ruinèrent bientôt après, en tournant leurs armes les uns contre les autres.Arsace ayant profité de leurs divisions, et s’étant sousrtait à leur obéissance, établit la domination sur les Parthes, et la laissa a ses successeurs, dont Artabane fut le dernier.Cet Artaxerxes, dont je parle le vainquit en trois batailles, et le tua. Ayant depuis porté la guerre en Arménie, il fut défait par les Arméniens, par les Mèdes et par les fils d’Artabane.Mais ayant en fuite réparé ses pertes, et assemblé une armée plus nombreuse, et plus puissante qu’auparavant il menaça la Mésopotamie, et la syrie, et se vanta qu’il reprendrait tous les pays qui avaient autrefois relevé des Perses.Mais dans le temps qu’il assiegeait Nisibe après avoir couru et pillé la Cappadoce, il reçu une ambassade que l’Empreur Alexandre lui avait envoyée pour lui demander la paix.Au lieu de donner audience aus ambassadeurs, il choisit quatre cent hommes d’une taille avantageuse, aux quels il donna de beaux chevaux, avec des habits, et des armes magnifiques, et qu’il envoya à l’Empreur dans la créance que ce spectacle lui donnerait de l’épouvante, et jetterait la terreur dans le cœur de ses sujets.

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chers qu’il leur opposa. Mais peu après il leur envoya des ambassadeurs avec de l’argent pour leur demander la paix, ce qui déplut si fort aux soldats qu’ils excitèrent une sédition, et que s’étant saisis de Maximin natif de Thrace, qui dans sa jeunesse avait été berger, et depuis soldat, ils le proclamèrent Empereur malgré lui. Il ne laissa pas de se mettre à la tête de ceux qui l’avaient proclamé, et de les mener au lieu où était Alexandre. Celui-ci implora la foi, et le secours de ses gens, qui promirent d’abord de combattre pour son service. Mais incontinent après, ils commencèrent à déclamer contre l’avarice de l’Impératrice sa mère, lui reprochèrent à lui-même sa lâcheté, et l’abandonnèrent. Quand il le vit ainsi traite il retourna dans sa tente, où il embrassa étroitement l’Impératrice sa mère, et déplora avec elle son malheur. Maximin les fit tuer avec leurs plus proches par un centenier, et s’assura de la sorte la possession de l’autorité souveraine. Mammée mère d’Alexandre était une princesse d’une grande piété. Au temps qu’elle était à Antioche avec l’Empereur son fils, elle entendit parler d’Origène dont le nom était alors fort célèbre, l’envoya quérir à Alexandrie, et reçut de lui les premières instructions de la Religion chrétienne ; comme Eusèbe, et d’autres écrivains le témoignent. Ce qui fut cause que non seulement les persécutions cédèrent, mais que les Chrétiens furent estimés, et en vénération. Urbain était alors évêque de Rome, et dans le même temps Hippolyte homme d’une éminente sainteté, et d’une profonde érudition, dont les commentaires qu’il a laissés sur l’Écriture sainte sont d’illustres marques, était évêque de Porto. Asclépiade gouvernait au même temps l’église d’Antioche, et Sardien celle de Jérusalem.


MAXIMIN.[modifier]

Alexandre fut tué de la manière que je viens de le dire, après qu’il eut gouverné dix ans l’Empire Romain. Dès que Maximin lui eut succédé, il excita persécution contre les Chrétiens, et commanda de mettre à mort ceux qui gouvernaient les églises, qui avaient reçu le dépôt des saints mystères, et qui dispensaient la parole de la vérité. On dit que ce fut par le désir de se venger d’Alexandre qui avait eu du respect pour les Chrétiens, qu’il donna ces ordres cruels. En effet il était envenimé contre la mémoire de ce Prince, dont il avait autrefois encouru l’indignation, lorsque ayant été choisi par lui pour commander une armée contre les Perses, il se porta lâchement dans la bataille, et fut honteusement défait. On rapporte encore une autre raison de cette persécution, savoir le grand nombre de personnes qu’il y avait dans la famille d’Alexandre, qui faisaient profession de la piété chrétienne. Ce fut en ce temps-là qu’Ambroise qui avait un grand amour pour l’étude des saintes lettres, qui excitait Origène à éclaircir par ses commentaires les divines écritures, et qui fournissait généreusement de son bien pour payer sept hommes qui écrivaient sous lui tour à tour, et un nombre au moins égal de ceux qui en faisaient des copies, et des filles qui excellaient aussi en l’Art de bien écrire : Ce fut dis-je en ce temps là, que l’on croit que cet Ambroise reçût la couronne du martyre avec un prêtre nommé Péototecte.

Maximin ne fut pas sitôt en possession de l’autorité souveraine, qu’il donna avis au Sénat qu’il avait été proclamé Empereur par l’armée. Ce ne fut pas contre les Chrétiens seuls qu’il fit paraître de la dureté. Il en fit paraître aussi contre ses autres sujets, Il était possédé d’un désir insatiable du bien, qui le portai taux injustices, aux violences, aux brigandages, et aux meurtres de sorte qu’il faisait mourir les personnes les plus innocentes. Sa cruauté monta à cet excès de ne pas épargner sa propre femme. Pour cacher la bassesse de son extraction il méprisait les personnes d’une naissance illustre, et n’entretenaient habitude qu’avec ceux qui n’avaient rien que d’obscur, et de méprisable ; ce qui l’exposa à la haine publique. Il fit la guerre aux Germains, et. ravagea leurs terres sans qu’ils osassent paraître pour en empêcher le dégât. Ils parurent pourtant depuis le long des marécages, et y furent attaqués, et défaits par les Romains. Ainsi Maximin retourna victorieux, et emmena avec lui quantité de prisonniers.

Comme il ne songeait qu’aux moyens d’amasser de l’argent de toutes parts, et que pour cet effet il s’emparait contre toute forte de justice du bien de ses sujets, et ne s’abstenait pas même des choses feintes, tout le monde condamna le choix que l’armée avait fait de lui, et ses troupes d’Afrique en prirent occasion d’exciter une sédition, à laquelle elles furent encore portées par ses violences de ceux qui faisaient les affaires dans cette Province : car ils enlevaient le bien des riches sans aucun prétexte, et leur ôtaient ensuite la vie. Les troupes étant donc touchées de l’indignation que leur donnait l’injustice de ses traitements, se saisirent d’un vieux Sénateur nommé Gordien, et lui mirent malgré qu’il en eût, le Diadème, et la robe de pourpre, et le proclamèrent Empereur. Il se rendit à l’heure même à Carthage, où ayant été favorablement accueilli, il écrivit au Sénat pour l’informer de la manière dont il avait été proclamé. Ceux qu’il avait envoyés à Rome ayant mis beaucoup de temps à ce voyage, les Romains se lassèrent cependant de la domination de Maximin, renversèrent ses statues, et dirent contre lui quantité de paroles injurieuses. Se repentant incontinent après de leur entreprise, dont ils ne pouvaient espérer aucun heureux succès pendant que Maximin jouissait d’une parfaite santé, et qu’il avait encore entre les mains la souveraine puissance, ils choisirent parmi les Sénateurs, Maxime, et Albin auxquels ils donnèrent le commandement des troupes. Quelques-uns assurent qu’ils furent proclamés Empereurs par le Sénat, qui ne savait pas encore que Gordien l’eût été en Afrique. Quand Maximin eut appris cette nouvelle, il marcha vers l’Italie faisant de furieuses menaces contre le Sénat. Mais quand il sut que Maxime marchait contre lui, et qu’Albin était demeuré à Rome pour la garder, avec les Maures qu’il avait avec lui, il se hâta de marcher vers Aquilée dans le dessein de s’en assurer. La Ville d’Aquilée est celle que l’on appelle aujourd’hui Venise. Mais ceux de dedans s’étant mis en état de se défendre, il fut obligé de se retirer. Il en vint ensuite aux mains avec l’armée de Maxime, fut défait, et se sauva dans son camp, où ses soldats et ses gardes ayant excité sédition, il sortit avec son fils de sa tente pour les apaiser. Mais à l’instant même qu’ils parurent, ils furent massacrés par la fureur des séditieux. Maximin vécut soixante et cinq ans, et en régna six. Leurs têtes furent coupées, montrées aux habitants d’Aquilée, et portées à Rome, où celle de Maximin fut exposée dans la place publique au haut d’un pieu, afin qu’elle fût vue de tout le monde.

Maxime retourna victorieux à Rome, d’où Albin, le Sénat, et le peuple sortirent pour aller au devant de lui, et pour le recevoir avec des témoignages d’estime, et des acclamations de joie. Ces deux Princes gouvernèrent ensuite l’Empire avec une bonne intelligence, et une grande équité. Mais Ies gens de guerre ne leur voyaient pas volontiers la souveraine puissance entre les mains, parce qu’elle ne leur avait pas été déférée par leur suffrage, mais par celui du Sénat, et du peuple. Ils eurent depuis ensemble des différents qui furent la cause de leur perte. Car les soldats, en ayant eu avis, se saisirent d’eux, les lièrent, les promenèrent ignominieusement par toute la ville » avec de piquantes railleries, et de sanglants outrages. Sur le bruit que les Allemands avaient dessein de les tirer de leurs mains, ils les tuèrent. Maxime était âge de soixante et quatorze ans, et Albin de soixante. Ils ne régnèrent selon quelques auteurs que vingt-deux jours, et selon quelques autres un peu moins de trois mois. Quelques-uns ont écrit qu’après leur mort Pompeian parvint à l’Empire, mais qu’il en fut privé aussitôt, et n’en jouit que comme du plaisir d’un songe. Avant que deux mois se fussent écoulés, il perdit et la puissance, et a vie. Mais comme je n’ai pu apprendre quels furent les auteurs de sa mort, ni quel en fut le sujet, ou les circonstances, je suis obligé de les passer sous silence. On dit que Balbin lui succéda, qu’il ne posséda que trois mois l’autorité souveraine, et qu’il fut tué à l’arrivée de Gordien, qui comme nous l’avons dit, avait été proclamé Empereur en Afrique. Ce Gordien ne fut pas sitôt arrivé à Rome, qu’il y fut attaqué d’une fâcheuse maladie, soit qu’elle procédât de son grand âge, qui était de soixante et dix-neuf ans, ou de la fatigue du voyage, et qu’il y mourut le vingt-deuxième jour de son règne, auquel Gordien son fils lui succéda. Voilà comment quelques-uns assurent que Ies choses se passèrent. D’autres les racontent d’une autre sorte, et disent dès que Gordien eût été proclamé en Afrique, plusieurs se déclarèrent contre lui, et que les deux partis ayant donné combat, celui de Gordien fut défait, avec perte d’un grand nombre de ceux qui le soutenaient, que le jeune Gordien fut trouve parmi les morts, et que le père ne pouvant survivre à son fils, ni surmonter la douleur se procura la mort. Ceux qui tiennent que le vieux Gordien mourut de maladie, et qu’il eût son fils pour successeur, rapportent que son fils fit la guerre aux Perses, et que comme il exhortait ses soldats à se porter en gens de cœur, il tomba de cheval, se rompit la cuisse par sa chute, et fut porté à Rome, où il mourut après avoir régné six ans. Urbain après avoir gouverné huit ans l’église de Rome mourut sous le règne de Maximin, et eut Potien pour successeur. Zebin succéda à Philet dans l’évêché d’Antioche. Pontien étant mort sous le règne du jeune Gordien en la sixième année de son épiscopat, Anteros lui succéda, et mourut lui-même après avoir gouverné fort peu de temps cette église. Flavien fut élu par l’ordre de Dieu pour lui succéder, comme Eusèbe le témoigne. On dit que pendant que les fidèles étaient assemblés pour élire un évêque, Flavien arriva de la campagne sans qu’aucun eût la pensée de lui donner son suffrage, et qu’à l’heure même une colombe s’étant arrêtée sur sa tête, toute l’assemblée s’écria d’une voix qu’il était digne de la charge épiscopale, et le plaça dans la chaire.

Zébin évêque d’Antioche mourut au même temps, et eut Babilas pour successeur. Origène demeurait alors à Césarée en Palestine, où il eut pour auditeurs Grégoire si célèbre par ses miracles, et Athénedore son frère. Africanus historien célèbre fleurissait au même temps.


GORDIEN TROISIÈME DU NOM.[modifier]

Après la mort du jeune Gordien, un autre de même nom, et qui vraisemblablement était son parent, prit le gouvernement de l’Empire. Il fit la guerre à Sapor fils d’Artaxerce, le vainquit, et reprit Nisibe et Carres que les Perses avaient prises sur les Romains sous le règne de Maximin. Il fut depuis tué à Ctésiphon par la perfidie de Philippe Préfet du Prétoire. Dés qu’il fut en possession paisible de l’autorité souveraine, il avait donné cette éminente charge à Timésocle son beau-père, durant la vie duquel il gouverna l’Empire avec autant de sagesse, que de bonheur. Mais après la mort de Timésocle, il la laissa à Philippe qui pour exciter les gens de guerre à sédition diminua le blé qu’on avait accoutumé de leur distribuer, et feignit en avoir reçu ordre de l’Empereur. D’autres disent qu’il arrêta le blé destiné pour le camp ; de sorte que les gens de guerre étant pressés par la faim se portèrent à la révolte, le soulevèrent ouvertement contre Gordien qu’ils croyaient auteur du mal qu’ils souffraient, et le tuèrent dans la sixième année de son règne, et par ce meurtre ouvrirent à Philippe le chemin à l’Empire. On ajoute qu’aussitôt que le Sénat eût reçu la nouvelle de la mort de Gordien, il déféra la souveraine puissance à Marc le Philosophe, qui avant que de s’y être bien établi, mourut subitement dans son Palais. Sévère Scilien lui succéda, et rendit presqu’incontinent le tribut que les hommes doivent à la nature. Car se sentant malade, il se fit saigner et expira.


PHILIPPE.[modifier]

Philippe retournant à Rome se rendit maître de la puissance souveraine, à laquelle il associa Philippe son fils. Il termina la guerre des Perses par un traité qu’il fit avec Sapor leur Roi, auquel il abandonna la Mésopotamie, et l’Arménie. Mais ayant depuis reconnu le déplaisir que l’abandon de ces Provinces causait aux Romains, il les reprit sans avoir aucun respect pour son traité. Sapor était, à ce que l’on dit, d’une si prodigieuse stature, que jamais on n’avait vu d’homme qui en approchât. Au reste quand Philippe fut de retour, il parut fort favorable aux Chrétiens, et quelques-uns même se persuadent qu’il embrassa la foi de l’église, qu’il participa à ses prières, et qu’il ne refusa pas de confesser les fautes qu’il avait commîtes, quand il vit que celui qui présidait à l’assemblée, ne l’y voulait admettre qu’a cette condition, et qu’ainsi il subit la loi commune des pénitents. Quelques-uns le croient père d’Eugénie martyre, mais ils se trompent ; parce qu’il est certain qu’elle était fille, non d’un Préfet au Prétoire, mais d’un Préfet d’Égypte, qui renonça à cette dignité pour faire profession publique de la foi, et qui eut l’honneur de recevoir la couronne du Martyre.

Au reste dans le temps que l’Empereur Philippe avait entrepris la guerre contre les Scythes, et qu’il était de retour à Rome, un officier nommé Marin fut proclamé Empereur par les troupes en Mésie. Comme Philippe faisait le récit de cette sédition dans le Sénat, et qu’il en témoignait de l’inquiétude, et du trouble, tous les autres Sénateurs gardant le silence, Dèce prit la parole, et dit qu’il n’y avait rien à appréhender de la proclamation de Marin, parce qu’il était tout à fait indigne de la souveraine puissance, et que les gens de guerre qui la lui avaient déférée, ne manqueraient pas de la lui ôter avec la vie. Ce qui arriva bientôt après, c’est pourquoi Philippe admirant la pénétration de Dèce lui donna charge d’aller en Mésie réprimer l’insolence des rebelles. Il s’exécuta de cet emploi, soutenant qu’il n’était avantageux, ni à l’Empereur de le lui donner, ni à lui de le recevoir. Mais Philippe ayant persisté, il l’accepta à regret, et ne fut pas sitôt arrivé en Mésie, qu’il y fut salué par l’armée en qualité d’Empereur. Comme il refusait cette dignité, les gens de guerre tirèrent leurs épées, et le contraignirent de l’accepter. Il écrivit à Philippe qu’il ne s’inquiétât point de sa proclamation, et que dès qu’il serait arrivé à Rome, il mettrait bas les marques de l’autorité souveraine. Philippe n’ayant ajouté aucune foi à cette promesse prit les armes, donna combat à Dèce, et fut tué à la tête de son année avec Philippe son fils. Après leur mort tous les Romains se soumirent à l’obéissance de Dèce. Philippe régna cinq ans selon quelques auteurs, et six ans six mois selon d’autres. Il était natif de Bostra, où il bâtit une ville qu’il appela de son nom Philippopole.


DÈCE.[modifier]

Dèce ayant été reconnu pour Empereur par toutes les troupes, comme je viens de le dire, se rendit à Rome pour y affermir sa puissance, et en même temps en considérant le poids, il la partagea avec Valérien. Ils s’exhortèrent réciproquement à exciter une persécution très violente contre la Religion chrétienne. Quelques-uns disent que ce fut la haine dont Dèce était animé contre Philippe, qui le porta à outrager les fidèles, que cet Empereur avait respectés. Mais de quelque principe que procédât la passion contre nous, il est certain qu’elle fut furieuse. Ce fut sous son règne que Flavien évêque de Rome, Babilas évêque d’Antioche, et Alexandre évêque de Jérusalem reçurent la couronne du martyre. Ce dernier avait combattu dès auparavant pour la défense de la foi : mais ce ne fut qu’alors qu’il reçût la récompense qui lui était due. Ce fut au même temps que le grand Cyprien évêque de Carthage. fit paraître une constance invincible pour la vérité de la Religion. Corneille succéda à Havien dans Rome, un autre Flavien succéda à Babilas dans Antioche, Denys prit le gouvernement de l’église d’Alexandrie, et Mazabanes succéda à Alexandre. dans Jérusalem. Ce fut aussi en ce temps-là qu’Origène fut conduit en qualité de Chrétien devant le tribunal des persécuteurs de l’église : mais il n’y reçût pas la couronne, dont, comme je me le persuade, Dieu le jugeait indigne, à cause de l’impiété de ses sentiments. Il perdit son rang de confesseur, bien qu’il eût souffert des tourments pour la cause de la Foi. Nous avons déjà dit que la grandeur de Ion savoir, et de son éloquence lui ayant inspiré une excessive vanité, au lieu de suivre la doctrine des anciens Pères, il en voulut inventer une nouvelle, tira du faux trésor de son cœur d’exécrables blasphèmes contre les secrets Mystères de la Trinité, et de l’Incarnation, et jeta les semences de presque toutes les erreurs qui se sont élevées depuis. Il enseigna que le fils unique du Père éternel avait été créé, et qu’il n’avait point de part à la gloire, ni à la substance de Dieu.. Il rabaissa le Saint Esprit au dessous du Père, et du Fils, en assurant que le Père ne peut être vu par le Fils, ni le Fils par le Saint Esprit, non plus que le Saint Esprit ne le peut être par les Anges, ni les Anges par les hommes. Voilà les : blasphèmes qu’Origène avança contre la sainte et consubstantielle Trinité ; . Quant à ce qui regarde le Mystère de l’Incarnation, il eut l’impiété de nier que le Sauveur ait pris dans le sein de la Vierge, un corps animé d’une âme raisonnable. Car il prétend par une imagination fabuleuse, que le Verbe était uni à une âme avant la création du monde, qu’il suppose avoir été dès lors, et que dans les derniers temps, il s’est incarné avec cette âme, en prenant un corps dépourvu d’une âme intelligente et raisonnable. Il soutient aussi que le Seigneur a quitté son corps, et que son règne doit finir. Il dit encore que le supplice des démons n’est qu’un supplice temporel, après lequel ils seront rétablis dans leur première félicité. Ainsi il s’imagine que les hommes, et les démons seront un jour purifiés de leurs péchés, et qu’alors ils seront tous réunis. Je ne dirai rien de la manière dont il se figure que cette réunion se fera, non plus que les autres extravagances, parce que je ne les pourrais rapporter sans employer beaucoup de paroles. Voilà ce qui regarde Origène que l’on appelait aussi Adamantius.

Novat prêtre de l’église romaine, donna au même temps commencement à une nouvelle secte nommée la secte des purs, en réfutant la grâce de la pénitence à ceux qui étaient tombés dans l’idolâtrie pendant la persécution, et qui confessaient leurs péchés et offraient de l’effacer par une satisfaction salutaire. On assembla contre lui un Concile dans Rome où Corneille présida, et où il fut résolu qu’on accorderait à ceux qui étaient tombés durant la persécution le remède de la pénitence, lorsqu’ils retourneraient à l’église ; et parce que Novat ne voulut pas consentir à cette décision, les saints Pères le retranchèrent de la Communion, comme un ennemi du salut de ses frères. Eusèbe rapporte sur ce sujet une histoire contenue dans une lettre de Denys évêque d’Alexandrie, dont voici les termes,

" Nous avions parmi nous un ancien fidèle nommé Sérapion, qui avait toujours mené une vie irrépréhensible. Mais étant tombé dans l’idolâtrie, et ayant sacrifié aux démons durant la violence de la persécution, il demanda souvent pardon, sans que personne voulût l’écouter. Étant depuis tombé malade, il demeura trois jours sans voix, et sans sentiment. Étant revenu à lui le quatrième jour, il appela son petit-fils, et lui dit ; jusques à quand me tiendra-t-on ici, que l’on me donne l’absolution, et je vous prie de me faire venir un prêtre. Après cela il perdit encore la parole. L’enfant courut chercher le prêtre, mais il était nuit, et le prêtre était malade. Or comme j’avais ordonné que l’on fit grâce aux mourants qui la demanderaient, et surtout à ceux qui l’auraient demandée en santé, afin qu’ils mourussent dans l’espérance d’être sauvés, le prêtre lui donna une portion de l’Eucharistie avec ordre de la détremper dans de l’eau, et de la mettre dans la bouche du malade. L’enfant s’en retourna, et ce vieillard qui avant qu’il fût à la maison était revenu à lui, lui dit, mon fils, vous voilà de retour, le prêtre n’a pu venir, faites ce qu’il vous a commandé, et me laissez partir de cette vie. L’enfant détrempa la portion de l’Eucharistie, la mit dans la bouche du vieillard, qui mourut presque aussitôt qu’il l’eut reçue. Ne paraît-il pas clairement que Dieu avait conservé en vie jusques à ce qu’il eût obtenu le pardon de sa faute, et qu’étant réconcilié à l’église, il reçut la récompense de ses bonnes œuvres ? "

Voilà ce qui est dans la lettre de Denys.

Au reste Dèce qui était dans une si mauvaise disposition pour les serviteurs de JÉSUS CHRIST, périt misérablement avant que d’avoir gouverné deux ans entiers l’Empire romain. Car après qu’il eut tué un grand nombre de barbares, ou de Goths qui avaient fait le dégât dans le Bosphore, et qu’il eut poussé dans des lieux étroits ceux qui restaient, il refusa de leur faire la composition qu’ils demandaient, et de recevoir le butin qu’ils offraient de rendre, et commanda à Gallus de leur fermer les passages. Gallus s’entendant avec eux leur conseilla de se ranger en bataille le long d’un étang fort profond, et de faire semblant de prendre la fuite. Alors Dèce les ayant poursuivis tomba dans l’étang avec son fils, et avec un grand nombre de Romains, sans qu’ils puissent jamais en être retirés.


GALLUS ET VOLUSIEN.[modifier]

Il y a des historiens qui donnent deux noms à cet Empereur savoir celui de Gallus, et celui de Volusien. D’autres assurent que Volusien était le nom de son fils son collègue à l’Empire. Quand Gallus eut entre les mains l’autorité souveraine, il fit un traité avec les barbares, par lequel il leur promit un tribut annuel, à la charge, qu’ils ne feraient plus le dégât sur les terres, de l’Empire. Après cela il retourna à Rome, on il déclara Volusien son fils César. Il fut grand ennemi des Chrétiens, excita contre eux une persécution aussi cruelle qu’avait été celle de Dèce, et en fit mourir un aussi grand nombre. Sous son règne recommença la guerre des Perses qui reprirent l’Arménie., d’où s’échappa le Roi Ticidate, dont les fils s’étaient retirés parmi les Perses ses ennemis. Une multitude incroyable de Scythes se répandirent en même temps en Italie, et coururent la Macédoine, la Thessalie, et la Grèce. On dit qu’une partie de ces peuples ayant traversé la Méotide, entra par le Bosphore dans le Pont-Euxin, et ruina leurs Provinces. Il y eut encore d’autres nations qui prirent au même temps les armes pour attaquer l’Empire. Pour comble de malheur une petite sortie d’Éthiopie se répandit en Orient, et en Occident, s’y arrêta quinze ans, et mit la plus grande partie des villes dans une furieuse désolation. Les Scythes étant venus demander le tribut que les Romains avaient promis de leur payer chaque année, prétendirent qu’on leur en retranchait une partie, et menacèrent de s’en venger. Alors Émilien Africain de nation qui commandait les troupes de Mésie offrit de leur donner les sommes que l’on devait aux Scythes, si elles voulaient employer contre eux leurs armes. Ces troupes ayant chargé les Barbares à l’improviste les tuèrent presque tous, pillèrent leur pays, et emportèrent un grand butin. Émilien enflé du bonheur de ce succès, se fit proclamer Empereur par ses troupes, et ayant amassé de nouvelles forces marcha vers l’Italie. Gallus au bruit de sa marche se mit en défense, et les deux partis en étant venus aux mains, ce dernier perdit la bataille. Les vaincus se saisirent de leur Empereur, et de son fils, et les tuèrent, approuvèrent la proclamation d’Émilien, et raffermirent sur le trône. Au reste Gallus ne régna que deux ans, et huit mois.


ÉMILIEN.[modifier]

Émilien s’étant emparé de la sorte de l’autorité souveraine, écrivit au Sénat pour l’assurer qu’il chasserait les Scythes, de la Thrace, qu’il attaquerait les Perses, et qu’en toutes occasions, il ne combattrait que sous les ordres, et pour le service de la compagnie, et lui laisserait l’autorité, et le commandement. Mais Valérien qui commandait les troupes qui étaient dans la Gaule ne lui donna pas le loisir d’exécuter ses projets. Car à la première nouvelle qu’il reçut de sa proclamation, il se résolut d’usurper lui-même la souveraine puissance, et pour cet effet assembla son armée, et la mena vers Rome. Le parti d’Émilien, ne se trouvant pas en état de résister à une si grande puissance, craignant aussi le malheur et l’impiété d’une guerre civile, et jugeant d’ailleurs Émilien indigne de posséder le pouvoir absolu le fit mourir en la quarantième année de son âge, et avant qu’il eût commandé quatre mois en qualité d’Empereur. Ils se rendirent ensuite à Valérien, et lui déférèrent d’un commun consentement l’autorité souveraine dans la créance qu’il la méritait. Flavien ayant reçu la couronne du martyre sous le règne de Dèce, Corneille le fut chargé du gouvernement de l’église de Rome, dont il s’acquitta avec beaucoup de zèle et de succès l’espace de trois ans. Luce lui succéda, et lui ayant survécu moins de huit ans laissa sa place à Etienne. Celui-ci ordonna que les hérétiques qui retourneraient à l’église ne seraient point rebaptisés mais reçus seulement avec des prières, et l’imposition des mains. On a une de ses lettres adressée à saint Cyprien sur ce sujet. Etienne étant mort deux ans après, Xiste fut placé fur le siège de l’église de Rome. Voilà ce que j’avais à dire des évêques de cette grande ville. Au reste ce fut en ce temps-là que l’hérésie des Sabelliens sortit de Ptolémaïde ville de la Pentapole.


VALÉRIEN.[modifier]

Valérien s’étant rendu maître de l’Empire avec Galien son fils, excita une violente persécution contre les Chrétiens, de sorte que plusieurs d’entre eux donnèrent de grands combats en divers pays pour la défense de la foi, et remportèrent d’illustres victoires. Les affaires temporelles furent en aussi mauvais état sous son règne que celles de la religion. Les Scythes partirent du Danube, coururent et pillèrent la Thrace, et assiégèrent la célèbre ville de Thessalonique, sans pouvoir pourtant la prendre. Ils jetèrent une si effroyable terreur dans tout le pays, que les Athéniens relevèrent leurs murailles qui avaient été abattues dès le temps de Sylla, et que les habitants du Péloponnèse fermèrent leur isthme d’une muraille depuis une mer jusques à l’autre. Les Perses firent aussi le dégât dans la Syrie, et dans la Cappadoce, et mirent le siège devant Édesse. Valérien n’osa rien entreprendre jusques à ce qu’il eut appris que les habitants d’Édesse avaient fait de vigoureuses sur les Barbares, et avaient remporté sur eux beaucoup de dépouilles. Mais alors il attaqua les Perses avec ce qu’il avait de troupes, et comme ces peuples étaient en plus grand nombre que les Romains, ils les enveloppèrent sans peine, les taillèrent en pièces, prirent Valérien avec ses gardes, et le menèrent à Sapor. Ce Prince superbe le promit qu’il n’y aurait rien dont il ne pût se rendre maître à l’avenir, mais qu’il était maître de l’Empereur, et quelque inhumanité qu’il eût fait paraître jusques alors, il en donna depuis des exemples beaucoup plus étranges. Voila la manière dont quelques-uns disent que Valérien fut pris par les Perses. D’autres assurent qu’étant à Édesse, se mit lui-même entre les mains de ses ennemis par l’appréhension de tomber entre celles des soldats de la garnison, qui se sentant pressés par la disette de vivres, et par la faim avaient excité une furieuse sédition. Il abandonna de la sorte toutes les troupes de l’Empire Romain, ce qui n’empêcha pas néanmoins que la plus grande partie des soldats ne trouvassent moyen de se sauver aussitôt qu’ils eurent découvert sa trahison. Mais enfin soit que Valérien eût été pris par les Perses, ou qu’il se fût rendu volontairement à Sapor, il fut traité par ce Prince avec la dernière indignité. Les Perses n’étant plus retenus par aucune crainte attaquèrent les plus grandes villes, prirent Antioche sur l’Oronte, Tarse la Capitale de Cilicie, et la célèbre Césarée de Cappadoce. Ils traitèrent leurs prisonniers avec une extrême dureté, ne leur donnant qu’autant de vivres qu’il leur en fallait pour conserver un reste de vie languissante, leur refusant l’eau en la quantité nécessaire, et ne les menant boire qu’une fois le jour comme des troupeaux de bêtes. La ville de Césarée qui est une ville fort peuplée, et qui contient à ce que l’on dit jusques à quatre cent mille habitants se défendit longtemps avec beaucoup de valeur sous la sage conduite de son gouverneur nommé Démosthène. Elle ne fut prise qu’après qu’un médecin qui était prisonnier entre les mains des Perses, et qui ne pouvait plus résister à la violence des tourments qu’ils lui faisaient souffrir leur montra un endroit par où ils entrèrent dans la ville, et mirent au fil de l’épée tous les habitant. Démosthène se voyant enveloppé d’une multitude innombrable d’ennemis qui avaient ordre de le prendre vif, monta sur un excellent cheval, et passa au travers d’eux l’épée à la main, en renversa plusieurs, et sortit de la ville. Les Perses ayant eu de si favorables succès coururent tout le pays que les Romains possédaient en Orient, et y firent un épouvantable dégât sans trouver de résistance. Les Romains qui avaient pu s’échapper se rallièrent, et prirent Calliste pour leur chef. Celui-ci ayant remarqué que les Perses couraient de côté et d’autre sans garder aucun ordre, fondit sur eux lorsqu’ils l’attendaient le moins, en fit un grand carnage, et prit les femmes de Sapor avec un riche butin. Le regret de cette perte obligea Sapor à se retirer en son pays, où il emmena Valérien à qui il fit souffrir tous les outrages, et tous les affronts de la plus cruelle captivité. Calliste ne fut pas le seul, qui servit utilement en ce temps-là contre les Perses. Odenat Palmyrenien notre allié en tua aussi un grand nombre qui s’en retournaient par l’Euphrate, et en récompense fut fait chef des troupes d’Orient par Galien. On dit que les Romains en dépouillant les corps des Perses trouvèrent quantité de femmes habillées, et. armées de la même sorte que les hommes, et qu’ils en prirent même quelques-unes en vie. On dit aussi que Sapor ayant trouvé en s’en retournant un grand creux par où les bêtes de charge ne pouvaient passer, il le fit combler des corps des prisonniers qu’il avait fait tuer pour cet effet, et qu’ensuite il fit marcher par dessus les bêtes, et le bagage. Telle fut la tin de Valérien. Xiste gouvernait alors l’église romaine ; Démétrien successeur de Flavien gouvernait celle d’Antioche ; Hyménée gouvernait celle de Jérusalem depuis la mort de Mazabene, et Denys celle d’Alexandrie.


GALIEN.[modifier]

Galien gouverna l’Empire romain après la prise de Valérien son père. Quand celui-ci partit pour aller faire la guerre aux Perses, il le laissa en Occident, pour repousser les ennemis qui menaçaient l’Italie, et ceux qui pillaient la Trace. Bien qu’il n’eût une armée que de dix mille hommes, il ne laissa pas de donner bataille auprès de Milan à trente mille Allemands, et de la gagner. Il défit au même temps les Erules qui sont de la nation des Scythes, et des Goths, et fit la guerre aux Français.

Auréole né de la partie du pays des Goths que l’on a depuis appelé Dacie, et issu d’une basse famille, n’eût point d’autre emploi au commencement que celui de berger. Mais comme la fortune avait dessein de l’élever il suivit les armes, et dans la suite parvint à une charge de l’écurie, dont il s’acquitta avec tant de soin qu’il entra bien avant dans les bonnes grâces de l’Empereur. Les légions de Mésie s’étant soulevées quelque temps après, et ayant élevé Ingenuus sur le trône, Galien mena contre lui jusques à Sirmium ses troupes, parmi lesquelles il y avait quantité de Maures, qui sont des peuples que l’on croit être descendus des Mèdes. En cette occasion Auréole qui était maître de la cavalerie combattit avec tant de valeur, qu’il tailla en pièces les ennemis, mit Ingenuus en déroute, pendant laquelle il fut tué par ses propres gardes. Ce rebelle n’eût pas sitôt été réprimé de cette sorte, qu’un autre nommé Posthume se souleva par l’occasion que je vais dire. Galien avait un fils de même nom que lui, bien fait, et adroit, et qu’il regardait comme son futur successeur. Il l’avait laissé à Cologne pour y défendre les Gaulois contre les incursions des Scythes, et à cause de son bas âge il lui avait donné Alban pour lui servir de conseil. Posthume qui dans le même temps avait charge de garder les bords du Rhin et d’empêcher aux Barbares de le passer & de piller nos terres, en ayant rencontré un parti qui avait traversé ce fleuve sans être aperçu, et qui s’était chargé d’un grand butin, fondit dessus à l’improviste, le tailla en pièces, reprit le butin, et le distribua entre ses soldats. Alban ayant demandé que tout ce butin fût apporté au jeune Galien, Posthume excita ses soldats à sédition, les mena vers Cologne, contraignit les habitants de lui mettre entre les mains le jeune Galien, et Alban, et quand il les eut, il les fit mourir. Galien marcha à l’heure même contre Posthume, en vint aux mains avec lui, et fut défait. Il rallia toutefois ses troupes, donna un second combat à Posthume, le mit en fuite, et commanda à Auréole de le poursuivre. Il aurait été aisé à celui-ci de l’atteindre, et de le prendre. Mais au lieu de le poursuivre il retourna dire à Galien que son ennemi s’était retiré avec une si grande précipitation après sa défaite qu’il avait été impossible de le joindre. Posthume s’étant échappé de la sorte fit de nouvelles levées. Galien assembla de son côté de nouvelles forces contre lui, et l’obligea à se retirer dans une ville des Gaules, où il mit le siège. Mais y ayant reçu un coup au dos, il perdit l’envie de continuer son entreprise.

Macrin suscita une autre guerre à Galien, et aspira à la souveraine puissance. Il avait deux fils, Macrien, et Quintus, qu’il revêtit de la robe Impériale, ne voulant pas la prendre à cause qu’il était incommodé d’une jambe. Il fut reçu fort volontiers par les peuples d’Asie, et après s’être occupé un peu de temps contre les Perses, il donna charge à Bailiste qu’il avait fait maître de la cavalerie, et à Quintus son fils de leur résister, et se prépara à employer les principales forces contre Galien. Ce Prince envoya contre Macrin et contre Macrien son fils, Auréole et d’autres chefs qui ayant enveloppé les rebelles, en tuèrent quelques-uns, et épargnèrent les autres, comme leurs compatriotes, dans l’espérance qu’ils retourneraient à leur devoir, et se soumettraient à l’obéissance de l’Empereur. Cependant comme ils continuaient encore à se défendre, un de ceux qui portaient leurs étendards tomba, et à son exemple les autres abaissèrent les autres étendards dans la créance que le premier avait eu dessein de baisser le sien pour reconnaître l’Empereur comme son légitime souverain, et tous ensemble firent des acclamations en l’honneur de Galien ; de sorte que les seuls Pannoniens demeurèrent avec Macrin et Macrien, par lesquels ils furent priés incontinent après de les tuer de peur qu’ils ne tombassent vifs entre les mains de leurs ennemis, ce qu’ils firent, et se rendirent à l’heure même à l’Empereur. Galien envoya cependant Odenat chef des Palmiréniens, contre Quintus fils puîné de Macrin qui s’était emparé de presque tout l’Orient. Mais la nouvelle de la défaite de Macrin, et de Macrien n’eut pas sitôt été répandue, que plusieurs villes secouèrent le joug de l’obéissance de Quintus, et de Balliste. Odenat les attaqua proche d’Émèse, les vainquit, tua Balliste, et à son exemple les habitants tuèrent Quintus. L’Empereur récompensa la valeur, et les services d’Odenat du commandement des troupes d’Orient, où il acquit beaucoup de gloire en combattant diverses nations, et même les Perses. Le genre de sa mort ne répondit pas à la générosité de les exploits, parce qu’il eut le malheur d’être tué par son neveu. Comme il était à la chasse ayant ce jeune homme avec lui, il le reprit d’avoir jeté le premier un trait contre une bête que les chiens avaient fait lever, été parce qu’au lieu de profiter de sa réprimande, il avait jeté encore deux autres traits de la même sorte, il lui ôta son cheval, ce qui est regardé par les barbares comme un châtiment plein d’infamie. Ce jeune courage en ayant aussi témoigné la dernière indignation fut chargé de fers, et enfermé dans une étroite prison. Depuis ayant été mis en liberté à la prière du fils aîné d’Odenat, il tua dans un festin, et son oncle, et son cousin son libérateur, et fut tué incontinent lui-même par d’autres. Auréole qui comme nous l’avons déjà dit, commandait la cavalerie ; et possédait un grand pouvoir, forma une nouvelle conjuration contre Galien, s’empara de Milan, et se prépara à une bataille. L’Empereur ayant amassé toutes les forces chargea rudement les gens du rebelle, en tailla en pièces un grand nombre, le blessa lui-même, et le contraignit à se renfermer dans Milan, où il l’assiégea. Pendant que ce Prince courait de côté, et d’autre pour donner la chasse à ses ennemis, peu s’en fallut que l’Impératrice sa femme ne tombât entre leurs mains. Car le camp n’étant gardé que d’une petite troupe, ils s’approchèrent de la tente où était cette Princesse, et l’auraient enlevée, si un soldat qui raccommodait son soulier ne les eût aperçus, et si ayant pris à l’heure même son bouclier, et son poignard, il ne les eût arrêtés, et donné le loisir aux autres d’accourir et de sauver l’Impératrice. Tandis que l’Empereur était occupé au siège de Milan, Aurélien y arriva avec un corps de cavalerie à dessein de tuer ce Prince. Il communiqua son dessein à quelques-uns des principaux de l’armée, qui furent d’avis d’en remettre l’exécution après la prise de Milan. Mus quand ils virent que la conspiration était découverte, ils se résolurent de ne point perdre de temps, et pour opprimer plus promptement Galien, ils lui donnèrent avis d’une sortie des ennemis. Comme il partait sur l’heure du dîner pour aller au devant d’eux, il rencontra des cavaliers qui ne descendirent point de cheval, ni ne lui rendirent aucun des honneurs qu’on avait accoutumé de lui rendre, ce qui l’obligea de demander à ceux de sa suite qui étaient ces cavaliers-là, et ce qu’ils prétendaient. Ils lui répondirent qu’ils le voulaient dépouiller de la souveraine puissance. Il poussa à l’heure même son cheval à toute bride, et se serait sauvé, s’il n’eût rencontré un ruisseau qu’il n’osa sauter, et s’il n’eut été percé d’un trait que lui jeta un de ceux qui le poursuivaient. Il tomba à terre du coup, et mourut peu après de la perte de son sang. Il régna quinze ans, tant avec Valérien son père, que seul. Il avait beaucoup d’élévation d’esprit, et une extrême passion pour la gloire. Il brûlait d’un désir si ardent de faire des grâces, qu’il n’en refusa jamais aucune, et que jamais il ne se vengea de ceux qui s’étaient déclarés contre lui, et qui avaient favorisé le parti des rebelles. Voilà de quelle manière quelques-uns rapportent la mort de Galien. D’autres assurent qu’il fut tué par le préfet Héraclien. Comme Auréole marchait vers l’Italie à la tête des légions des Gaules qu’il commandait, et que Gratien allait au devant de lui à dessein de le combattre, Héraclien qui était de la conjuration d’Auréole, et qui l’avait communiquée à un vaillant homme nommé Claude, entra dans la tente de Galien durant la nuit, et lui dit, qu’Auréole s’approchait avec des troupes. Ce Prince surpris de cette nouvelle se leva en hâte, et demanda ses armes : mais à l’heure même Héraclien lui porta un coup mortel, et le renversa.

Sixte étant mort en ce temps-là en la onzième année de son pontificat, eut Denys pour successeur. Démétrien évêque d’Antioche eut aussi pour successeur Paul de Samosate, qui eut de si bas sentiments du Sauveur, que de prétendre que bien loin d’être Dieu, il n’était qu’un homme ordinaire. Les évêques des autres églises assemblèrent contre lui un Concile, où Grégoire taumaturge, et Athénodore son frère assistèrent, et après avoir convaincu Paul de ses erreurs, ils le déposèrent. Mais parce qu’il ne voulait pas quitter le siège de cette église, les saints Pères implorèrent le secours de l’Empereur Aurélien, qui commanda que l’église fût donnée à celui dont les évêques de Rome, et d’Italie approuveraient la doctrine, et ainsi Paul fut honteusement châtié, et Domne mis en sa place.


CLAUDE.[modifier]

Galien ayant été tué de la sorte, Claude fut élu Empereur, et Auréole mit les armes bas, et se soumit a son obéissance. Mais ayant fait depuis de nouveaux projets de révolte, il fut massacré par les gens de guerre.

Claude fut un bon Prince, qui aima la justice, et défendit de lui demander le bien d’autrui : car plusieurs étaient alors persuadés que l’Empereur avait le pouvoir de le donner, et c’est de là que procèdent certaines lois qui sont encore en vigueur. Une femme dont il possédait la terre en vertu d’un don qui lui en avoir été fait par l’Empereur précédent, s’étant plainte à lui de cette violence, il lui dit, Claude vous rend maintenant qu’il est Empereur, la terre qu’il vous avait prise lorsqu’il n’était que particulier, qu’il commandait la cavalerie, et qu’il n’était pas fort religieux observateur des lois. Dès que le Sénat eut appris la nouvelle de la mort de Galien, il condamna à mort son frère, et son fils. Comme on délibérait dans l’assemblée de cette compagnie à quels ennemis on s’opposerait les premiers ou à Posthume qui prétendait encore usurper l’autorité souveraine, ou aux étrangers qui avaient de la Palus Méotide, et qui faisaient le dégât en Asie et en Europe. Claude avança une parole fort remarquable. La guerre que fait Posthume, dit-il, ne regarde que moi : mais la guerre que font les étrangers regarde tout l’Empire, dont les intérêts doivent être préférés à tous autres. Ces étrangers coururent plusieurs pays, et affrétèrent Thessalonique, qui a reçu ce nom de Thessalonique fille de Philippe, et femme de Cassandre, au lieu qu’elle s’appelait auparavant Emathie. Il ne purent pourtant la prendre. mais ils prirent Athènes, et ayant amassé tous les livres qu’ils y avaient trouvés, ils étaient prêts d’y mettre le feu, lorsqu’un des plus avisés de leur nation les en détourna, en leur disant qu’il les fallait laisser aux Grecs, afin que s’occupant à la lecture, ils oubliaient l’exercice des armes, et fussent plus aisés à vaincre. Cependant un Athénien nommé Cleodème ayant trouvé moyen de sortir de la ville, et d’assembler un nombre de gens de guerre monta sur mer, d’où il tua une prodigieuse multitude de barbares, et mit les autres ensuite. Claude les attaqua dispersés en divers pays, les battit sur mer, et sur terre. Les tempêtes, et la famine en firent aussi périr un grand nombre. Après ces expéditions il tomba malade à Sirmium, où ayant assemblé les principaux de l’armée pour conférer avec eux touchant le choix d’un Empereur, il leur témoigna qu’il jugeait Aurélien digne de posséder la souveraine puissance. Quelques-uns assurent qu’à l’heure même il fut salué en qualité d’Empereur. D’autres assurent qu’aussitôt que le Sénat eut appris la mort de Claude, le regret de sa perte le porta à déférer l’autorité souveraine à Quintile son frère, dans le même temps que les gens de guerre la désiraient de leur côté à Aurélien. Comme Quintile fort simple, et entièrement incapable des affaires, à la première nouvelle de la proclamation d’Aurélien, il se fit ouvrir les veines des mains, et mourut de la perte de son sang après n’avoir joui de l’Empire, que comme d’un songe, l’espace de dix-sept jours. Les auteurs ne conviennent pas du temps du règne de Claude, les uns ne lui donnant qu’un an, et les autres deux. Eusèbe est de ce dernier lentement. Constant Clore père du grand Constantin fut fils d’une fille de Claude, dont nous venons de rapporter l’histoire.


AURÉLIEN.[modifier]

Quand Aurélien fut en possession de l’Empire, il demanda aux principaux officiers de quelle manière ils croyaient qu’il le dût gouverner. Seigneur, lui dit un d’entre eux, pour vous bien acquitter de l’administration de ce grand état dont vous êtes chargé, il faut que vous fassiez provision de fer, et d’or. Par l’un vous punirez les rebelles, et vous réprimerez vos ennemis, et par l’autre vous récompenserez vos amis, et vos fidèles sujets. Celui qui avait donné ce conseil en reçût le fruit, et passa un des premiers par l’épée de l’Empereur. Au commencement de son règne, il fit paraître quelque clémence envers les Chrétiens, mais il changea depuis de sentiment, fit contre eux des lois très rigoureuses dont la justice divine détourna l’exécution en terminant le cours de sa vie. Mais avant que de parler de sal mort, il faut raconter ce qui le passa sous son règne. Comme il avait beaucoup de valeur, et qu’il excellait dans l’exercice des armes, il fit plusieurs guerres avec d’heureux succès. Il réduisit à son obéissance Zénobie reine des Palmiréniens, qui s’était rendue maîtresse d’Égypte après avoir pris Probus qui la gouvernait en qualité de préteur. On parle diversement de la fortune de cette princesse, les uns soutenant qu’elle fut menée à Rome, et qu’elle y fut mariée à un homme de la première qualité, et les autres soutenant qu’elle ne pût survivre à sa disgrâce, et qu’elle mourut de douleur pendant le voyage. Aurélien épousa une de les filles, et plusieurs grands de la Cour épousèrent les autres.

Ce Prince réunit à l’Empire Romain les Gaules qui en avaient été détachées depuis plusieurs années par la violence de divers usurpateurs de l’autorité, et après y avoir mis des Gouverneurs rentra en triomphe à Rome sur un char tiré par quatre éléphants. Il réprima aussi quelques mouvements des Gaulois. Mais il fut tué proche d’Héraclée ville de Thrace dans le cours d’une expédition, qu’il avait entreprise contre les Scythes. Un nommé Eros qui selon quelques-uns avait le soin de présenter à l’Empereur les requêtes des étrangers, et de leur rapporter les réponses, et qui selon quelques autres n’était qu’un espion, lui tendit un piège en haine de ce qu’il avait reçu de lui une sévère réprimande. Il contrefit son écriture, et traça sous son nom un projet de mettre à mort les plus considérables de l’Empire. Il leur montra ce projet, et par cet artifice les porta à attenter à la vie de leur Prince, et à se défaire de lui en la sixième année de son règne.


TACITE.[modifier]

Tacite succéda à Aurélien. Il avait soixante et quinze ans, et était dans la Campanie lorsqu’il fut élu par les gens Je guerre. Quand il eut appris son élection, il alla à Rome en habit de particulier, où par l’avis du Sénat et du peuple il prit la robe Impériale. Comme les Scythes avaient passé en ce temps là la Palus Méotide, et la Phase, et qu’ils couraient le Pont, la Cappadoce, la Galatie, et la Cilicie, Tacite fondit sur eux avec Florien Préfet du Prétoire, en tua un grand nombre, et mit les autres ensuite. Les gens de guerre ayant tué au même temps Maximin gouverneur de Syrie, et parent de Tacite en haine de ce qu’il abusait en cette Province du pouvoir qui lui avait été confié, et jugeant bien que l’Empereur ne laisserait pas impuni un crime aussi atroce que celui-là, ils le tuèrent lui-même dans le septième mois de son règne selon quelques auteurs, et à la fin de la seconde année selon quelques autres.


PROBUS ET FLORIEN.[modifier]

Dès que Tacite eut été de cette sorte enlevé du monde deux Empereurs furent proclamés, savoir Probus en Orient par l’armée, et Florien à Rome par le Sénat. Ils jouirent tous deux en différent pays de cette souveraineté. Probus en jouît en Égypte, en Syrie, en Phénicie, et en Palestine, et Florien dans toutes les contrées qui s’étendent depuis la Cilicie jusques en Italie, et en Occident. Ce dernier n’en jouît que trois mois, à la fin desquels il fut tué par les gens de guerre que l’on dit que Probus avait gagnés pour cet effet. Ainsi il se vit seul en possession de tout l’Empire. On dit qu’il eut une rare suffisance jointe à une extraordinaire valeur, par laquelle il dompta plusieurs nations. On rapporte aussi qu’il assembla les gens de guerre qui étaient coupables du meurtre des Empereurs Aurélien, et Tacite, et qu’après leur avoir reproché fortement leur perfidie, il les condamna au dernier supplice. Saturnin Maure de nation son intime ami ayant formé des desseins de rébellion contre lui, un particulier lui en donna avis : mais parce qu’il crut que l’avis était faux, il fit châtier le particulier comme un imposteur. Ce qui n’empêcha pas que les gens de guerre ne se défissent de Saturnin. Un autre se souleva en la grande Bretagne, où l’Empereur Probus lui avait donné le commandement des troupes à la prière de Victorin Maure de nation, son ami particulier. L’Empereur s’en étant plaint à Victorin celui-ci lui demanda permission d’aller trouver le rebelle, et l’ayant obtenue il se rendit en la grande Bretagne, où il fit semblant de s’être sauvé pour éviter les effets de la colère de Probus, et ayant été reçu très civilement, il trouva moyen de tuer durant la nuit le rebelle, après quoi il retourna vers l’Empereur qui gagnait de jour en jour l’affection de tout le monde par sa douceur, et par sa libéralité. L’armée romaine fut extrêmement incommodée de la disette des vivres pendant la guerre que l’Empereur fit aux Germains, qui attaquaient diverses villes de son obéissance. On dit qu’une grande pluie étant survenue, il se trouva du blé mêlé avec l’eau, que les soldats s’en étant nourris, reprirent de nouvelles forces, et défirent leur ennemis. Outre les conjurations que je viens de remarquer, on en forma encore une contre Probus. Carus qui commandait dans une Province d’Europe ayant reconnu que ses soldats méditaient de lui déférer la souveraine puissance, en avertit l’Empereur, et le supplia de le rappeler. L’Empereur ayant refusé de lui donner un successeur, les soldats entourèrent Carus, l’obligèrent malgré qu’il en eût à accepter la couronne, et marchèrent sous fa conduite vers l’Italie. Probus assembla à l’heure même des troupes, et les envoya sous un bon chef contre les rebelles. Mais dés qu’elles eurent appris que Carus était proche, ils se saisirent de leur chef, le lièrent, le mirent entre les mains de leur ennemi, et s’y rendirent elles-mêmes. Les gardes de Probus ébranlés par cet exemple de la perfidie de l’armée, le tuèrent dans la sixième année de son règne.


CARUS.[modifier]

CArus s’étant ainsi rendu maître de l’Empire, mit le diadème sur le front de ses deux fils, Carin, et Numérien, et partit à l’heure même avec ce dernier pour aller faire la guerre aux Perses. Il s’empara d’abord des Villes de Ctésiphon, et de Séleucie. Comme les Romains étaient campés dans un fond, peu s’en fallut qu’ils ne fussent noyés par le fleuve que les Perses détournèrent par un canal, et firent inonder sur eux. Mais enfin Carus ayant remporté l’avantage retourna à Rome avec une multitude innombrable de prisonniers, et un inestimable butin. Il réprima ensuite une révolte des Sarmates, et les réduisit à son obéissance. Il était Gaulois de nation, vaillant homme, et expérimenté dans l’art de la guerre. Les écrivains ne s’accordent point en la manière de rapporter sa mort. Les uns disent qu’il mourut dans une guerre contre les Huns. Les autres assurent que comme il était campé le long du Tigre, il fut frappé de la foudre, et que la tente en fut consumée. Numérien son fils étant resté seul Empereur mena l’armée contre les Perses, donna bataille à ces peuples, et la perdit. Quelques-uns dirent qu’il fut pris dans la déroute des Romains, et écorché vif. D’autres assurent que comme il retournait de Perse il fut attaque d’un mal d’yeux, et que par la perfidie de son beau-père, qui étant Préfet du Prétoire ne se contentait pas de fa dignité, et aspirait à la souveraine puissance. Il ne jouit pas pourtant du fruit de son crime, parce que l’armée élut pour Empereur Dioclétien, vaillant homme qui était présent, et qui s’était signalé dans cette dernière guerre. Le premier exploit de son règne depuis son arrivée à Rome, fur la défaite de Carin fils de Carus, qui s’était rendu fort odieux par l’infamie de ses débordements, et par l’excès de sa cruauté, et de sa vengeance. La domination de ces trois Princes ne dura pas plus de trois ans. Ce fut en ce temps là que le détestable Manez auteur de la secte des Manichéens partit de Perse pour répandre par tout le monde le poison de ses erreurs. Il s’appelait quelquefois le Saint Esprit, lui qui était visiblement possédé par un très méchant esprit. Quelquefois il s’appelait Christ, lui qui n’avait point d’autre onction que celle dont le Démon consacre les ministres. Il menait douze disciples qui étaient autant de prédicateurs de ses extravagances, donc le mélange confus était comporté du reste des hérésies précédentes.

Denys après avoir conduit neuf ans l’église de Rome, eut Félix pour successeur. Celui-ci ayant survécu cinq ans, fut suivi d’Eutichien, qui n’exerça que dix mois cette charge pastorale, et la laissa par sa mort à Caius, qui gouverna l’église environ quinze ans, et Marcellin fut choisi après lui pour remplir sa place. Le temps de tous ces évêques fut un temps de persécution, et de troubles.

Timée succéda à Domne dans le gouvernement de l’église d’Antioche, Cyrille à Timée, et Tyran à Cyrille. Sous le pontificat de ce dernier les fidèles furent extrêmement tourmentés par leurs ennemis, et opprimés par leurs ennemis, et opprimés par la pesanteur d’une domination tout à fait insupportable.

Himénée évêque de Jérusalem étant mort, Zabdas lui succéda, et celui-ci étant mort aussi incontinent après, Ermon fut placé sur son siège, donc il fut un grand ornement.

Maxime qui avait succédé à Denys, et qui avait gouverné dix-huit ans après lui l’église d’Alexandrie, la laissa par sa mort à Théon, qui depuis la laissa pareillement à Pierre qui reçût la couronne du martyre. Voilà quelle fut la suite des évêques des grands sièges.


DIOCLÉTIEN.[modifier]

Dioclétien était de Dalmatie, et de si basse naissance, que quelques-uns assurent qu’il avait été l’affranchi d’un Sénateur, nommé Anulin. De simple soldat il devint général des troupes de Mésie. D’autres prétendent qu’il était Comte des domestiques, et quelques-uns croient que ces domestiques étaient ceux qui composaient la garde à cheval. En haranguant l’armée il protesta qu’il n’avait point eu de part au meurtre de Numérien, et s’étant tourné à l’heure même vers Aper Préfet du Prétoire, il dit voilà celui qui lui a porté le coup de la mort, et en disant cette parole, il le perça de son épée. Quand il fut arrivé à Rome il se chargea de l’administration de l’Empire, mais en ayant considéré le poids, et ne s’étant pas trouvé capable de le supporter seul, il le partagea avec Maximien Herculius en la quatrième année, où selon quelques auteurs en la seconde année de son règne. Ils excitèrent tous deux ensemble d’un commun accord, une persécution plus violente, et plus cruelle contre les Chrétiens, que toutes celles qui avaient jamais été excitées par le passé. Ils ne prétendirent rien moins que d’exterminer du monde le nom du Sauveur, et ils massacrèrent dans toutes les Provinces, et dans toutes les villes une si prodigieuse multitude de ceux qu leur curent la générosité de le conseiller qu’il ne nous est pas possible de les compter ; et s’appliquèrent à ces sanglantes exécutions, avec un soin incomparablement plus grand qu’à toute autre affaire. Les habitants de Busiris et de Copte Villes d’Égypte voisines de Thèbes s’étant soulevés, Dioclétien les assiégea, et après les avoir prises les ruina de fond en comble. Celle d’Alexandrie avec l’église, prit incontinent après les armes contre les Romains à la persuasion d’Achille ; mais les rebelles n’ayant pas eu des forces capables de résister à la puissance de Dioclétien, ils furent châtiés avec Achille leur chef.

Au reste les Empereurs déclarèrent tous deux leurs gendres Césars, savoir Dioclétien honora de cette dignité Maximien Galère, à qui il avait donné en mariage, Valérie sa fille ; et Maximien Herculius honora de la même dignité Constance qui pour la pâleur de son visage avait été surnommé Clorus, et oui comme nous l’avons déjà dit, était petit fils de l’Empereur Claude. Il lui donna aussi en mariage Théodore sa fille. Ces deux Césars étaient mariés dès auparavant. Mais ils répudièrent leurs femmes pour rentrer dans l’alliance des Empereurs.

Maximien alla dans les Gaules, où il réprima les entreprises d’un rebelle nommé Amand. Le Préfet Alcopiodote défit à peu prés au même tems Crassus, qui depuis trois ans s’était emparé de la grande Bretagne. Herculius dompta les Quinquegentiens qui pillaient l’Afrique. Constance César combattit les Allemands dans les Gaules, et en un même jour, fut vaincu et vainqueur. Les Allemands fondirent d’abord avec une si extrême violence sur son armée, qu’ils la contraignirent de tourner le dos. Constance se retira le dernier, et les ennemis firent tous leurs efforts pour le prendre. Il courut sans doute le dernier hasard, et n’eut jamais évité de tomber entre leurs mains, si lorsqu’il fut arrivé à une ville où il se voulait retirer, et donc les portes étaient fermées, et n’eût été tiré par dessus la muraille avec des cordes. Il rallia à l’heure même ses troupes, releva leur courage par ses discours, les mena contre les Allemands, en tua environ soixante mille sur la place, et remporta une très signalée victoire.

Narzez régnait alors sur les Perses, et était le septième depuis Artaxerxe, qui comme nous l’avons vu avait rétabli l’Empire de sa nation. Cet Artaxerxe, ou Artaxare (car on l’appelle indifférement de ces deux noms) eut Sapor pour successeur. Hormisdas succéda à Sapor, Vararane à Hormisdas, Vararace à Vararane un autre Vararane à Vararace, et enfin Narsez à ce Vararane.

Comme ce Narsez faisait (…) dégât dans la Syrie, Dioclétien se rendit en Éthiopie par l’Égypte, et envoya contre lui Maximinien Galère son gendre avec de bonnes troupes. Ce Prince ayant été vaincu dans une bataille, Dioclétien le renvoya avec une armée plus puissante que la première. Il remporta cette seconde fois une victoire si entière, qu’elle effaça toute la honte de sa défaite. La plus grande partie de l’armée des Perses fut taillée en pièces dans ce combat. Narsez y fut blessé, et poursuivi jusques dans le cœur de son pays. Ses femmes, ses sœurs, ses enfants, et les premiers de son état y furent pris avec l’argent, et le bagage. Lorsque Narsez fut guéri de sa blessure fit un traité de paix avec Dioclétien et Galère, retira les femmes, et ses enfants d’entre leurs mains, et leur abandonna les villes, et les pays qu’ils voulaient. Dioclétien, et Maximien achevèrent heureusement plusieurs autres guerres, les unes par eux-mêmes, et les autres par les Césars leurs gendres, et par d’autres chefs, et accrurent extrêmement l’étendue de leur Empire. La gloire de ces succès donna une si étrange vanité à Dioclétien, que ne le consentant plus d’être salué par les Sénateurs selon l’ancien usage, il voulut en être adoré. Il enrichit d’or et de pierreries ses habits, et ses souliers, et rendit les ornements Impériaux beaucoup plus précieux qu’ils n’avaient été auparavant : Car il est certain que les Empereurs ses prédécesseurs ne recevaient point d’honneurs différents de ceux que recevaient les consuls, et qu’ils n’avaient point d’autre marque de dignité que la robe de pourpre. Bien que la persécution se fut répandue depuis plusieurs années par tout l’Empire, et qu’une quantité incroyable de Chrétiens tant hommes que femmes, fussent morts constamment pour la défense de leur maître, il y avait encore un nombre innombrable de personnes qui faisaient profession de cette Religion. Ce fut pour ce sujet qu’en la dix-neuvième année du règne de Dioclétien les deux Empereurs firent publier un édit par lequel ils ordonnaient de démolir les églises des Chrétiens, de brûler leurs livres et d’exécuter à mort leurs docteurs, et leurs prêtres, d’exclure des dignités, et de l’armée ceux qui s’y trouveraient de cette secte, et de réduire à la servitude les personnes privées.

L’année suivante ces deux Princes d’un commun accord se démirent de la souveraine puissance, protestant en public qu’ils ne se sentaient pas des forces suffisantes pour en soutenir la pesanteur, et avouant en particulier à leurs amis qu’ils ne s’en défaisaient que par dépit de n’avoir pu abolir le nom Chrétien. Ils renoncèrent le même jour à l’Empire, savoir Dioclétien dans Nicomédie, et Maximien dans Milan. Après quoi le premier demeura dans Salone ville de Dalmatie, d’où il avait tiré sa naissance, et l’autre demeura dans la Lucanie. Avant néanmoins cette solennelle renonciation ils jouirent de l’honneur du triomphe pour l’heureux succès de la guerre contre les Perses. Les femmes, les sœurs et les enfant de Narsez, les chefs et les généraux vaincus, le riche butin pris sur les ennemis servirent d’ornement à cette pompe.

Il ne sera peut-être pas hors de propos d’expliquer en cet endroit d’où vient du nom de triomphe. Quelques-uns croient qu’il vient du nom de Trion qui signifie des feuilles de figuier. Car avant que l’art de faire des masques eût été inventé les acteurs se couvraient le visage de feuilles pour débiter des railleries en vers iambiques. Dans la cérémonie des triomphes les soldats se couvraient de semblables feuilles, quand ils se voulaient moquer des vainqueurs. D’autres prétendent que le mot de triomphe vient des trois ordres qui paraissaient dans ces actions si solennelles, et qui marchaient séparément savoir le Sénat, le peuple, et l’armée.

Quand la cérémonie fut achevée, ils remirent l’autorité souveraine entre les mains des Césars, et partagèrent entre eux les Provinces en attribuant a Maximien Galère l’Orient, et l’Illyrie, et à Constance Clorus l’Occident, et l’Afrique. Au temps qu’on faisait ce partage de l’Empire, les soldats des gardes proclamèrent Empereur dans Rome Maxence, fils de Maximien Herculius.

Entre ces trois princes, Constance qui commandait dans la grande Bretagne, dans les Alpes Cottiennes, et dans les Gaules usait d’une grande douceur envers tous ses sujets, et principalement envers les Chrétiens, et se montrait tout à fait au dessus de la passion du bien. Maximien au contraire persécuta cruellement les Chrétiens en Orient, et gouverna les peuples avec la dernière dureté. Comme il était dans l’excès des débordements, il ne se contentait pas de violer des personnes de médiocre condition ; mais il enlevait les femmes de la première qualité d’entre les bras de leurs maris, et les leur renvoyait après qu’il avait satisfait sa brutalité, et ses désirs. Il était fort adonné à l’art de deviner, n’entreprenait rien sans consulter les devins, et leur rendait de grands honneurs. Il déclara une guerre irréconciliable à la piété, poursuivant impitoyablement des personnes irrépréhensibles, et confisquant leur bien, quoi qu’il ne pût les accuser d’aucun autre crime, que de celui de connaître Dieu, et de l’honorer.

Maxence ne commandait pas dans Rome avec plus de clémence, ni plus de justice. Il imitait la cruauté de Maximien contre les Chrétiens, et sa perfidie envers le reste des peuples. Il faisait mourir les personnes les plus illustres sans aucune formalité : il enlevait des filles, et des femmes de condition : il prenait le bien des riches ; et accablait le peuple d’impositions nouvelles, et insupportables. Ayant un jour conçu une furieuse passion pour une dame romaine qui n’était pas moins illustre par sa vertu que par sa naissance, il l’envoya quérir par les ministres ordinaires de ses plaisirs. Quand elle vit qu’elle ne se pouvait exempter d’être menée à l’Empereur, et que son mari qui était présent n’osait s’opposer à cette violence, elle demanda un peu de temps pour se parer. Elle avait reçu le baptême, et. faisait profession de la Religion chrétienne, Quand elle fut feule dans son cabinet, elle s’enfonça un poignard dans le sein, préférant ainsi la chasteté à la vie, et se délivrant par une action si hardis des infâmes poursuites de Maxence.

Sous le règne de ces trois princes Dioclétien, et Maximien. moururent dans une condition privée bien que les écrivains ne conviennent point du genre, ni des circonstances de leur mort. Car Eusèbe dit, dans le huitième livre de son histoire de l’église que Dioclétien après avoir perdu l’usage de la raison, et avait été consumé d’une longue maladie finit misérablement sa vie criminelle, et que Maximien Herculius se pendit lui-même par désespoir. D’autres auteurs rapportent que ces deux princes s’étant repentis de s’être démis de la souveraine puissance, et ayant entrepris de s’y rétablir, furent exécutés à mort par arrêt du Sénat.. D’autres disent que Maximien Herculius ayant conçu le désir de rentrer en possession de l’Empire, il le communiqua à Dioclétien, mais que celui-ci l’ayant rejeté, Maximien entra dans le camp, et tâcha de persuader aux gens de guerre, que son fils était incapable du commandement. Ils jugèrent par son discours qu’il avait dessein de se rendre maître du pouvoir absolu, et en témoignèrent de l’indignation ce qui l’obligea à déclarer qu’il n’avoir point eu d’autre intention que de fonder la disposition de l’armée, et d’éprouver son affection envers son fils, et que par ce moyen il l’apaisa. Ils ajoutent qu’il alla ensuite dans les Gaules trouver le grand Constantin auquel il avait donné Fauste sa fille en mariage, qu’il tâcha d’usurper son état, et que son dessein ayant été découvert, et ruiné, ce fut alors qu’il se procura la mort. Mais enfin ces deux princes finirent leur vie d’une des manières que je viens de rapporter.

Constance après avoir gouverné l’Empire onze ans avec beaucoup de douceur, mourut dans la grande Bretagne au regret de ses sujets. Avant sa mort il nomma pour successeur le grand Constantin, l’aîné de ses fils qu’il avait eu de sa première femme. Car il en avait eu d’autres de Théodore fille d’Herculius, savoir Constantin, Annaballien, et Constance. Constant préféra Constantin à ses frères, parce qu’il les jugeait incapables de commander. Ou plutôt ce fut la divine Providence qui le choisît pour avancer sous son règne la publication de la vérité, et pour délivrer les peuples de la tyrannie. On dit que comme Constance s’affligeait durant sa dernière maladie de l’incapacité des trois plus jeunes de ses fils, un ange lui apparut, et lui commanda de choisir Constantin pour successeur.

Il l’avait mis dans sa jeunesse auprès de Galère afin qu’il lui servit comme d’un gage de sa fidélité, et qu’il apprît sous lui l’art de la guerre. Galère conçut de la jalousie de son adresse, et de sa valeur, et il tendit des pièges dans un combat contre les Sarmates. Il lui commanda d’attaquer leur chef qui le faisait remarquer sur tous les autres par la beauté, et par l’éclat de ses armes. Constantin le prit, et le mena à Galère. Ce Prince lui commanda une autre fois de combattre un effroyable lion. Il s’exposa à ce danger, et en échappa par une protection visible du Ciel, Mais ayant reconnu par l’excès de la jalousie dont Galère était animé contre lui, et le désir dont il brûlait de le perdre, il se retira avec ses amis, et alla trouver Constance son père. Voilà de quelle manière il évita les pièges de son ennemi, et parvint à l’Empire.


MAXIMIN.[modifier]

Maximin associa à l’Empire Licine originaire de Dacie et beau-frère du grand Constantin, et le lassa dans l’Illyrie pour défendre la Thrace contre les interruptions des étrangers. Quant à lui il alla à Rome à dessein d’y combattre Maxence, ayant depuis conçu quelque soupçon de la fidélité des troupes, et appréhendé qu’elles ne se rendissent à son ennemi, il jugea à propos de se retirer. Après cela il se repentit d’avoir associé Licine à l’Empire, lui dressa des pièges, et enfin l’attaqua à force ouverte. Mais ayant été vaincu, et contraint de prendre la fuite, il se tua de désespoir.

D’autres racontent sa mort d’une autre manière, et disent que par un effet visible de la colère du Ciel il fut châtié de la fureur qu’il avait fait paraître contre la piété chrétienne. Un ulcère formé dans les parties que la pudeur ne permet pas de nommer, consuma en lui les instruments de ses débauches. La corruption en était si horrible qu’on en voyait sortir quantité de vers. Les médecins qui n’osèrent entreprendre de le guérir furent égorgés sur le champ en punition de leur retenue, et ceux qui l’entreprirent, et ne purent en venir à bout furent exécutés par des supplices nouveaux, exquis, comme des criminels, qui avaient joint la perfidie à l’ignorance. Mais enfin, cet impie s’étant aperçu trop tard que le mal qu’il souffrait était le juste châtiment des violences qu’il avait exercées contre l’innocence des chrétiens, révoqua les édits qu’il avait auparavant publiés contre eux, leur permit l’exercice de leur religion, et leur ordonna de faire des prières pour sa faute. On raconte ce fait en deux différentes sortes. La première est, qu’après qu’il eut été guéri contre toute sorte d’espérance, au lieu de changer de mœurs, il continua, et accrut la persécution jusques à ce qu’il eût bu toute la lie de la coupe que Dieu tient à sa main dans sa colère. D’autres soutiennent que bien loin de guérir de ce mal, il en mourut, et que les accidents en furent si horribles qu’il jeta des vers par sa bouche. Bien que je ne puisse marquer affirmativement de quelle manière il finit sa vie, je puis avancer que ce fut de l’une de celles que je viens de rapporter.

Marcellin étant mort après avoir gouverné deux ans l’église de Rome, Eusèbe lui succéda, ne lui survécut qu’un an, et eut Miltiade pour successeur. Celui-ci s’acquitta des fonctions pastorales l’espace de quatre ans, après lesquels Sylvestre fut choisi pour remplir sa place. Tiran exerça pendant treize ans la charge épiscopale dans Antioche. Vital lui succéda, et six ans après Philogène succéda à Vital. Cinq ans après il eut Paulin pour successeur.

Après que Jabdas se fut acquitté pendant dix ans du sacré ministère dans le siège de l’église de Jérusalem, Hernom y fut élevé en sa place.

Après le martyre de Pierre, qui avait honoré la chaise de l’église d’Alexandrie l’espace de onze ans qu’il l’avait remplie, Alexandre fut placé dessus pour s’y acquitter des mêmes devoirs de la charité du sacerdoce.

Après que Sylvestre eut conduit vingt-huit ans les fidèles de la ville de Rome, Jules lui succéda qui les conduisit quinze ans. Libère Ies conduisit après lui six ans, et Damase vingt-huit après Libère. Sirice lui succéda dans ce ministère, dont il s’acquitta seize ans. Innocent fut élu après sa mort, et enseigna pendant quinze ans le peuple du Seigneur. Zosime fut placé après lui sur la chaise de l’église romaine, où il demeura douze ans, après lesquels Célestin la remplit dix ans. Sixte lui succéda, et lui survécut huit ans. Léon qui fut choisi pour remplir fa place défendit pendant vint― quatre ans la bonne doctrine. Hilaire succéda à Léon, et six ans après donna lieu à l’élection de Simplicius. Celui-ci ayant rempli l’espace de dix-neuf ans les fonctions de son ministère, le laissa à Félix qui s’en acquitta durant neuf, après lesquels il fut défère à Gélase, qui l’exerça cinq ans. Anastase fut élu après lui, et quatre ans après Simmaque lui succéda. Il eut douze ans durant le conduite des fidèles, laquelle fut confiée ensuite à Hormisdas ; qui étant mort dans la dixième année de son pontificat, le laissa à Jean qui l’exerça trois. Quand Jean fut mort, Félix fut élevé sur son siège, où il demeura quatre ans. Boniface qui lui succéda ne jouit que deux ans de cet honneur.

Agapet gouverna après lui un pareil espace de temps le troupeau, que JÉSUS CHRIST le grand pasteur a dans Rome, et rendit ensuite le tribut dû à la nature. Silvère qui lui succéda ne posséda que deux ans la dignité épiscopale. Vigile son successeur la posséda dix-huit, à la fin desquels elle fut déposée entre les mains de Pélage, qui n’en jouît que cinq. Après lui le siège de Rome fut rempli pendant huit ans par Jean, et après Jean pendant quinze, par Grégoire. On ne trouve plus depuis ce temps-là la fuite des évêques de cette ville.

Paulin ayant été assis cinq ans sur le siège de l’Empire d’Antioche, Eustate lui succéda pendant dix-huit, et Euphrone succéda à Eustate pendant huit autres. Phlacite eut ensuite durant douze ans le gouvernement de cette église, auquel Etienne sectateur d’Arius s’ingéra trois autres ans. Léonce fut placé ensuite sur le siège de cette église, qu’il gouverna huit ans. Euxode ne la gouverna qu’un an après lui, et la laissa à Arien qui la gouverna quatre. Méléce la gouverna vingt-cinq après Arien, et Flavien vingt-six âpres Mélèce. Théodote qui lui succéda ne survécut que quatre ans. Jean son successeur en survécut dix-huit. Domne fut élu après Jean, et exerça huit ans les fondions épiscopales. Maxime les exerça quatre ans après lui. Quand il fut mort Martirius fut choisi en sa place qu’il remplit neuf ans. Julien la remplit ensuite six. Après sa mort Pierre la remplit pendant trois ans, et Etienne la remplit trois autres ans après la mort de Pierre. Calandion succéda à Etienne, et quarte ans après un autre Pierre fut mis sur la chaise de Calandion, et y demeura trois ans. Pallade son successeur jouît dix ans de cette dignité, et Flavien successeur de Pallade en jouît treize. Sévère prit sa place après sa mort, et sept ans après la laissa à Euphrase, qui ne l’ayant tenue que cinq ans, la laissa à Ephrem, qui la remplit dix-huit.


CONSTANTIN.[modifier]

Constantin ce prince si célèbre parmi les Empereurs, et si religieux parmi les Chrétiens, succéda aux états de son père de la manière que je viens de rapporter. Constance l’eut d’Hélène au sujet de laquelle les historiens ne sont point d’accord. Quelques-uns soutiennent qu’elle fut femme légitime de Constance, et qu’elle ne fut répudiée de lui qu’au temps qu’il épousa Théodore fille de Maximien Herculius, et qu’il fut déclaré César. Les autres prétendent qu’elle n’était point sa femme, et qu’il ne l’avait prise que pour sa beauté.

Lorsqu’il se mit en possession des états de son père qui contenaient la grande Bretagne, les Alpes et les Gaules, il était encore contraire aux Chrétiens, et engagé dans la superstition, où Fauste sa femme qui y était elle― même fort attachée le retenait. Fauste était fille de Maximien Herculius, Constance et Constantin ayant épousé les deux sœurs.

L’Empire étant alors partagé entre trois princes, savoir Constantin Licine et Maxence, ce dernier abusait de son autorité pour opprimer les sujets, comme je l’ai déjà remarqué. Quand sa domination fut devenue tout à fait insupportable aux peuples, ils supplièrent Constantin de les délivrer de la tyrannie. Il leva donc une armée à la tête de laquelle il marcha vers Rome. Maxence demeura longtemps renfermé dans la ville sans oser paraître pour combattre ; ce qui donna lieu de l’accuser de lâcheté, et de faire des railleries. Mais enfin il mena son armée en campagne après avoir ouvert des enfants pour tirer des présages par l’inspection de leurs entrailles, et après avoir fait d’autres cérémonies impies, dont Constantin fut un peu épouvanté. Mais son épouvante fut incontinent dissipée par l’éclat d’une croix qui lui parut dans le ciel avec cette inscription, Vainquez par ce signe. Il fit faire à l’heure même une Croix d’or sur le modèle de celle qu’il avait vue dans le ciel, commanda de la porter dans son armée en forme d’étendard, donna bataille à Maxence, tailla en pièces une grande partie de son armée, mit le reste en déroute. Comme Maxence fuyait avec les autres, et qu’il passait à cheval le pont, il tomba dans le Tibre, et s’y noya.

Les Romains délivrés, par cette victoire du joug de la tyrannie, ouvrirent leurs portes à leur libérateur, le reçurent avec des acclamations de joie, et lui élevèrent une statue dans la place publique. Il voulut qu’elle eut une Croix à la main, et défendit par édit de persécuter les Chrétiens. Ayant ainsi joint Rome, et l’Italie à ses états il n’eut plus que Licine son beau-frère pour compagnon de la souveraine puissance. Celui-ci se défit du fils, et de la fille de Maximin, de sorte qu’il ne restait plus que lui et Constantin sur le trône, et qu’il y avait apparence que si l’un des deux venait à manquer, l’autre jouirait seul de tout l’Empire.

Voilà comment quelques-uns disent que Licine se rendit maître des états de Galère. D’autres rapportent l’affaire autrement, et assurent que quand Licine épousa la sœur de Constantin, il fut proclamé César par l’armée, qui en cela même avait dessein de servir Constantin. On ajoute que Licine ayant été envoyé contre Maximin, il le défit, et fut gratifié par son beau-frère des états du vaincu, à condition de ne faire aucune persécution aux Chrétiens. Mais au lieu d’observer cette condition, il se porta contre la sainte Religion avec une fureur aussi aveugle qu’aucun de ses prédécesseurs, et exerça contre elle des cruautés inouïes.

Le différent que Constantin et Licine eurent pour ce sujet fut un de ceux qui les engagèrent à la guerre, qui après plusieurs batailles se termina enfin par la victoire de Constantin. Il fît avec lui un traité par lequel en considération de sa sœur, il le laissa jouir de l’autorité souveraine. Mais Licine ayant encore violé l’accord avec son infidélité ordinaire, Constantin le défit encore une fois, prit Byzance, et Chrysopole, et contraignit le vaincu de se retirer dans Nicomédie. Alors la sœur de Constantin le supplia de nouveau de laisser la souveraine puissance à son mari, ce que n’ayant pu obtenir, elle lui demanda qu’au moins il lui sauvât la vie. Ainsi il eut ordre de demeurer à Thessalonique, et d’y mener une vie privée. Les gens de guerre trouvèrent mauvais que l’on épargnât ainsi un perfide qui avait violé tant de fois ses promesses, et sur leurs plaintes l’Empereur par ses lettres remit l’affaire au jugement du Sénat. Quelques-uns disent que cette compagnie l’abandonna à la discrétion des gens de guerre, qui le tuèrent ou à Thessalonique, ou proche de Serras. Les autres affurent qu’au lieu de se tenir en repos dans Thessalonique, il tâcha de remonter sur le trône, en haine de quoi Constantin commanda de l’exécuter à mort.

On dit que dans les combats que Constantin donna à ce Licine, et à Maxence, il vit à la tête de ses troupes un cavalier armé qui portait Ie signe de la Croix en forme d’étendard, et qu’il vit à Andrinopole deux jeunes hommes qui taillaient en pièces ses ennemis. Il vit aussi une nuit durant laquelle tout le monde se reposait, un grand feu qui éclairait son camp aux environs de Byzance. Ce qui lui fit croire que ces heureux succès de ses victoires venaient du ciel.

Quand il se fut ainsi rendu maître de tout l’Empire, il prit le nom de Flavius, et demeura, dans Rome, et commença à s’y faire instruire des mystères de la Religion chrétienne, bien qu’il n’eût pas encore renoncé eaux superstitions du Paganisme. Il contracta pat la suite du temps une maladie qui consistait dans une corruption de la masse des humeurs et qui selon le jugement des médecins avait beaucoup de rapport avec la lèpre. Les prêtres de Jupiter Capitolin ayant été consultés sur ce sujet, répondirent que l’unique remède qui le pût soulager était un bain du sang encore tout fumant de jeunes enfants. On amassa donc quantité d’enfants de tous les pays de son obéissance, et on marqua le jour auquel on les devait égorger. Comme il allait au Capitole à dessein de se baigner dans le sang de ces enfants, il entendit les cris des mères, qui déploraient leur malheur, et s’étant comme réveille d’un profond sommeil, il dit les paroles qui suivent.

" L’impiété du remède est manifeste, et le succès de la guérison est incertain. Mais quand il serait certain, je devrais plutôt souffrir les incommodités de ma maladie, que de m’en délivrer par le massacre de tant d’innocents, et par la douleur de tant de mères. "

Il commanda après cela qu’on leur rendît leurs enfants, et pour comble de leur joie, il joignit la libéralité à la justice, et leur fit donner de l’argent.

Quelque temps après il crut voir durant la nuit deux hommes qui lui dirent qu’ils étaient Pierre, et Paul apôtres de Christ, et que s’il désirait acquérir une parfaite santé de corps et d’esprit, il fallait qu’il envoyât quérir l’évêque Sylvestre qui le guérirait de sa maladie, et lui donnerait une vie nouvelle et spirituelle. Quand il fut éveillé, il manda Sylvestre, et l’ayant reçu avec respect, je vous prie, lui dit il, de m’apprendre, si vous adorez deux Dieux, dont l’un s’appelle Pierre, & l’autre Paul ? Nous ne connaissons qu’un Dieu, répartit l’évêque, dont Pierre et Paul sont les ministres. L’Empereur lui raconta ensuite son songe, apprit de sa bouche les premières vérités qui servent comme de fondement à notre Religion, reçût le baptême par son ministère, et trouva dans ce bain sacré et mystérieux, une santé parfaite de l’âme, et du corps. Il publia ensuite des édits en faveur des Chrétiens, leur permit d’ouvrir leurs églises, et d’en bâtir de nouvelles, autorisa l’exercice de leur religion, et condamna la superstition païenne, faisant démolir les temples profanes. Il n’usa de contrainte envers personne ; mais il témoigna qu’il approuvait ceux qui de leur bon gré faisaient profession de la piété. Voilà comment il reçût l’évangile, et comment il délivra de la crainte des persécutions ceux qui l’avaient reçu, et qui le suivaient comme la régie de leur vie.

Au reste les Juifs allèrent trouver la mère de Constantin, et lui dirent qu’il avait été trompé, et qu’après avoir fait une action pleine de piété, il s’était porté ensuite à un autre toute contraire. Ils lui expliquèrent leur pensée, en disant que c’était une action de piété d’avoir aboli le culte des idoles, mais que c’était une impiété de croire en JÉSUS CHRIST. Ils ajoutèrent qu’il n’y avait qu’un Dieu, savoir celui qu’ils adoraient, et que JÉSUS CHRIST n’était qu’un fourbe, et un imposteur. Hélène ayant rapporté ce discours à l’Empereur, il ordonna que les Juifs conférassent avec Sylvestre, et d’autres Chrétiens en sa présence, et en celle de quelques Sénateurs qu’il choisirait. Sylvestre parla si fortement dans la conférence qu’il n’y avait point de doute qu’il n’en dût remporter l’avantage. C’est pourquoi les Juifs qui en appréhendaient l’événement, déclarèrent qu’ils ne pouvaient résister à la subtilité, et à l’éloquence de Sylvestre, mais qu’ils étaient prêts de confirmer la vérité de leur doctrine par l’évidence des miracles. A l’heure même un imposteur d’entre eux nommé Zambrez demanda qu’on lui amenât un bœuf sur lequel il put faire voir la puissance de son Dieu. Quand on le lui eut amené, il s’en approcha, lui dit quelques mots à l’oreille, et à l’heure même le bœuf fut agité de tremblement, et de convulsions, et tomba mort. Les Juifs tirèrent vanité de ce prodige, et publièrent que le bœuf n’avait pu entendre le nom de leur Dieu sans mourir.

Alors Sylvestre dit, celui qui parle de la sorte à l’oreille d’une bête, n’entend-il pas ses propres paroles, et ne meurt-il pas sur le champ ; il ne s’agit pas maintenant de paroles, répartit Zambrez, il s’agit de preuves, et de miracles. Puisqu’il s’agit de miracles, reprit Sylvestre, si par la force du nom de JÉSUS CHRIST je rends la vie à ce bœuf auquel vous l’avez ôtée, ne m’avouerez-vous pas que j’aurai fait un plus grand miracle que vous. Le Juif en étant demeuré d’accord, et ayant juré par le salut de l’Empereur que quand il verrait le bœuf en vie, il croirait en JÉSUS CHRIST. Sylvestre s’étant donc approché du corps de cette bête, et ayant levé les yeux au ciel dit à haute voix, si JÉSUS CHRIST que je prêche est vrai Dieu, lève toi bœuf, et marche. Cet animal se leva à l’heure même, et ceux qui étaient présents s’écrièrent tout d’une voix que le Dieu de Sylvestre était un grand Dieu. Les Juifs se jetèrent en foule aux pieds de ce saint évêque, et le supplièrent de leur donner le baptême.

La mère de l’Empereur qui n’était point encore instruite des vérités de la Religion chrétienne, souhaita de les apprendre, et de recevoir les sacrés mystères. Dès qu’elle connut le vrai Dieu elle eut la sainte curiosité de visiter les lieux qui avaient été autrefois honorés de sa présence, et de voir les belles traces de ses pieds qui avaient apporté la paix au monde. Elle partit donc avec le vénérable Sylvestre, alla à Jérusalem, adora le tombeau du Sauveur, trouva la Croix où son corps avait été attaché, bâtit de magnifiques églises, retourna trouver Constantin son fils. Cet Empereur eut trois fils de Fauste fille de Maximien savoir Constantin, Constance, et Constant, et une fille nommée Hélène qui fut depuis mariée à Julien. Il avait eu dès auparavant d’une concubine un autre fils nommé Crispe, qui avait donné des preuves de sa valeur dans la guerre contre Licine. Fauste sa belle-mère étant devenue éperdument amoureuse de lui, et n’en ayant pu obtenir ce qu’elle désirait, l’accusa devant Constantin d’avoir attenté à son honneur. Ce prince trop crédule en ce point le condamna à la mort. Mais ayant depuis reconnu la fausseté de l’accusation, il en tira une terrible vengeance en faisant étouffer Fauste dans un bain qui pour cet effet avait été extraordinairement échauffé. Voilà quel fut le châtiment de son impudicité, et de sa calomnie. Les Sarmates et les Goths ayant fait irruption sur les terres de l’Empire, et ravagé la Thrace, le grand Constantin les combattit, et remporta sur eux une mémorable victoire. Comme il avait dessein de fonder une ville selon l’oracle qu’il avait reçu, et de lui donner son nom, il se résolut d’abord de choisir Sardique pour cet effet, puis il eut envie de l’élever sur le Sigée qui est un promontoire de Troade, où l’on dit même qu’il en jeta les fondements. Enfin on assure qu’il commença de grands édifices à Calcédoine, mais que des aigles y volèrent qui prirent les cordes et les mesures des ouvriers, et les apportèrent à Byzance. Cet événement ayant été rapporté à l’Empereur, il le prit pour un avertissement visible du ciel, se rendit à Byzance, en considéra la situation, la jugea propre pour son dessein, y fit venir les ouvriers, y bâtit une ville, à laquelle il donna son nom, et qu’il consacra à la mère de Dieu.

L’ouvrage fut achevé le onzième jour de mai de l’an cinq mille huit cent trente-huitième depuis la création du monde, auquel Constantin en célébra la dédicace. Quelques-uns ont écrit qu’il commanda à Valens le plus célèbre mathématicien de son temps d’en faire l’horoscope pour juger combien elle durerait d’années. Valens ayant considéré le Ciel répondit que le ville durerait six cent quatre-vingt treize ans. Ce terme là étant expiré il y a longtemps, il faut croire que la prédiction de Valens était fausse et que son art était trompeur. Ou bien il faut expliquer la prédiction de la durée du gouvernement pendant lequel le Sénat conservait son ancienne autorité, et où les peuples étaient gouvernés selon les lois, sans qu’ils eussent encore subi le joug d’une tyrannique domination. Les Princes n’usurpaient pas alors le bien public, comme s’il eût été à eux en particulier. Ils ne l’employaient pas à des plaisirs qui souvent ne font ni honnêtes, ni légitimes. Ils n’en faisaient pas des largesses superflues, ou extravagantes. Ils imitaient les pasteurs qui en tondant leurs brebis ne leur ôtent que la laine qui les incommode, et qui ne tirent jamais leur lait qu’avec beaucoup de retenue, et n’avaient rien de la cruauté des voleurs qui ravagent le troupeau, qui égorgent les moutons, qui mangent leur chair, qui sucent leur moelle. Voilà comment l’Empereur fonda la ville de Constantinople, au lieu même où avait été celle de Byzance. Cette dernière était autrefois fort célèbre par la beauté de son assiette, par la bonté de ses murailles, par la multitude, la valeur, et les richesses de ses habitants. Elle soutint un siège de trois ans sous le règne de Sévère comme nous l’avons vu en son lieu. Dion écrivant l’histoire de ce Prince parle en ces termes de la puissance de cette Ville. Les murailles de Byzance étaient extrêmement fortes. La face qui paraissait au dehors était de pierres carrées, liées ensemble avec des barres de fer. Le dedans était soutenu d’arc-boutants et d’autres édifices qui semblaient ne faire qu’un seul corps avec la muraille. Elle était embellie de quantité de tours qui avaient des saillies, et des ouvertures.

"Elle était haute à l’endroit de la terre, et basse à celui de la mer. Les deux ports se fermaient avec des chaînes, et étaient fortifiés par de bonnes tours. II y avait dans ces ports cinq cent vaisseaux, dont la plupart n’avaient qu’un rang de rames, et les autres deux, Quelques-uns avaient double gouvernail, l’un, à la poupe, et l’autre à la proue, de sorte que sans se tourner ils pouvaient aller aisément de côté, et d’autre, attaquer les ennemis."

Dion ajoute que depuis la porte de Thrace jusques à la mer il y avait sept tours qui étaient faites de telle sorte que quand ou parlait, ou qu’on faisait du bruit dans l’une des sept, à la réserve de la première, la parole où le bruit ne se communiquaient point aux autres. Mais quand on parlait dans la première, ou que l’on la frappait avec une pierre, le son passait à la seconde, et aux autres ensuite dans leur ordre.

Tel était l’état de Byzance, dont l’incomparable Constantin accrut extrêmement l’étendue et la beauté par la magnificence des églises, et ces autres édifices qu’il y éleva. Un des plus riches ornements donc il l’embellit, fut la colonne de porphyre que l’on dit qu’il fit apporter de Rome, et qu’il plaça dans la place publique parée de grandes pierres. Il mit tout proche la célèbre statue de bronze dont on ne saurait assez admirer l’artifice, et la grandeur. C’est un ouvrage auquel la main d’un des plus habiles maîtres de l’antiquité semble avoir inspiré la vie. On dit que c’était une statue d’Apollon qui avait été apportée de Troie en Phrygie. Mais l’Empereur y fit mettre son nom, et fit attacher à la tête quelques-uns des clous qui avaient attaché le Sauveur à la croix. Cette statue est demeurée jusques à notre temps sur une colonne. Mais sous le règne d’Alexis Commène fut renversée par le vent, et brisée par la violence de sa chute, par laquelle elle écrasa aussi plusieurs personnes. Constantin fit apporter de Troie l’image si fameuse de Pallas, et la mit à Constantinople dans la place dont j’ai parlé. Parmi les privilèges dont il releva la splendeur de cette ville, je ne dois pas omettre de remarquer qu’il honora le siège de son église du titre Patriarcal, au lieu qu’auparavant elle était dépendante de celle d’HéracIée depuis que la Ville de Byzance avait été pris pat Sévère, et soumise à celle de Perinte, comme nous l’avons vu dans l’histoire de ce Prince. Il laissa néanmoins à l’église de Rome l’honneur de sa primauté à cause de son antiquité, et du siège de l’Empire qui avait été transféré à Constantinople.

L’église de Byzance était alors gouvernée par un saint évêque, nommé Métrophane. Il était fils de Domitius frère de l’empereur Probus. Ce Domitius s’étant converti, et ayant été obligé de sortir de Rome pour éviter la persécution que l’on y faisait aux Chrétiens, alla à Byzance où il fut élevé à la dignité épiscopale. Son fils nommé aussi Probus lui succéda, et à ce Probus succéda Métrophane son frère.

Ce fut sous le règne de Constantin que parut Arius prêtre de l’église d’Alexandrie qui eut la témérité d’avancer que le Fils, et le Verbe de Dieu était une créature d’une nature différente de celle du Père, et qu’il n’était point Éternel comme lui. Il faut pourtant avouer que ce ne fut pas lui qui inventa ces pernicieuses erreurs, mais que ce fut Origène qui entre plusieurs hérésies qu’il débita, enseigna que le Fils de Dieu était créé, qu’il était d’une autre nature que le Père, et qu’il ne pouvait voir le Père de la même sorte que le saint Esprit ne pouvait voir le Fils. Origène avait tiré ces impiétés du mauvais trésor de son cœur. Mais pendant qu’elles n’étaient que dans les livres, elles y demeuraient comme ensevelies sous le silence, et n’infectaient l’esprit de personne, au lieu qu’Arius les a publiées, et leur a donné du crédit et a rempli les assemblées des fidèles de confusion, et de désordre.

Constantin ne fut pas plutôt informé de la publication de cette mauvaise doctrine, qu’il assembla un Concile d’évêques à Nicée pour en arrêter le cours. Les saints Pères s’assemblèrent donc au nombre de trois cent dix-huit. Il y avait parmi eux des prêtres, des diacres, et des moines. Le grand Athanase s’y trouva, bien qu’il ne fût que dans l’ordre des diacres. L’Empereur très Chrétien y assista, prit séance parmi les évêques, fit examiner les propositions d’Arius pour reconnaître si elles étaient contraires aux sentiments orthodoxes. Les évêques après un examen très exact déclarèrent, Que le Fils de Dieu est de même substance que son Père, qu’il a la même Éternité, et qu’il mérite les mêmes honneurs. Ils retranchèrent en même tems de la communion des fidèles, Arius, et ses sectateurs. Eusèbe surnommé Pamphile, évêque de Césarée en Palestine suivit la doctrine d’Arius. Mais on dit qu’il l’abandonna depuis pour embrasser celle de la consubstantialité, et de la coéternité, et qu’il fut reçu par les saints évêques dans leur communion. Il paraît par les actes du premier Concile qu’il défendit les fidèles avec beaucoup de vigueur. Voilà ce que quelques-uns publient de lui, et la manière dont il parle dans son histoire ecclésiastique semble rendre probable ce qu’ils en disent. En effet il semble souvent y favoriser Arius ; en effet en expliquant des le commencement ces paroles de David : Il a parlé, et tout a été fait, il a commandé, et tout a été créé. Il fait entendre que le Père est le souverain qui donne les ordres pour la création du monde, et que le Verbe est comme sous lui pour les exécuter. Il dit encore que le Verbe étant la puissance, et la sagesse du Père, il possède après lui le commandement de l’Empire sur tout l’Univers. Il enseigne encore un peu après qu’il y a eu une substance plus ancienne que le monde, et qui a servi au Père à le créer, et dont il prétend que Salomon parle quand sous le nom de la Sagesse, il dit le Seigneur m’a créé au commencement de ses voies. Après avoir inséré d’autres discours, il ajoute ce qui suit. Le Verbe de Dieu qui est avant les siècles, et qui a reçu du Père l’honneur, et la gloire est adoré comme Dieu.

Ces passages, et quelques autres font voir qu’Eusèbe a tenu la doctrine d’Arius, si ce n’est que quelqu’un veuille dire qu’il avait composé cet ouvrage avant que de reconnaître, et d’embrasser la vérité. Le saint Concile ayant défini que le Fils de Dieu est de même subsistance que son Père, et qu’il est Éternel comme lui, composa un Symbole où il expliqua la divinité du Père et du Fils, et qu’il finit par ces paroles, dont le règne n’aura point de fin. Car la doctrine qui regarde le saint Esprit ne fut ajoutée que dans le second Concile tenu contre les erreurs de Macédonius, où ces questions furent agitées.

L’Empereur égal aux Apôtres témoigna aux évêques la joie qu’il avait de voir leurs différents terminés, et la paix rétablie parmi eux. Il baisa les précieuses marques que quelques-uns portaient de leur foi, et les parties de leurs corps où ils avaient souffert pour le confession du nom du Sauveur, et ne pouvait se lasser de les féliciter du bonheur de leurs souffrances. Il ne voulut, ni lire, ni juger les requêtes qui lui avaient été présentées contre quelques évêques. Mais il les jeta au feu, en disant ces paroles : Si je voulais un évêque faire une mauvaise raison, je le couvrirais de ma robe. Il les mena ensuite dans sa ville Impériale, afin qu’ils attirassent sur elle par leurs prières les bénédiction du ciel, et qu’ils élussent un patriarche en la place de Métrophane qui était mort. Ce qu’ils firent en élisant Alexandre, après quoi ils s’en retournèrent chacun en leurs églises fort satisfait des honneurs, et des présents qu’ils avaient reçus de la libéralité de Constantin.

Hélène mère de ce prince mourut à l’âge de quatre-vingts ans, et fut enterrée avec une grande magnificence dans l’église des saints Apôtres. L’Empereur ayant entrepris la guerre contre les Perses se rendit par mer à Soscropole, que l’on appelle maintenant Pithée, y prit le bain des eaux chaudes qui y sont, et y fut a ce que l’on dit, empoisonné par ses frères de père. Étant allé de là à Nicomédie, il y mourut d’une lente maladie, à l’âge de soixante et cinq ans, dont il en avait régné trente-deux, Constance étant parti en diligence d’Antioche où il s’opposait aux desseins des Perses, arriva assez tôt pour assister à sa mort, et pour prendre soin de sa pompe funèbre, et pour la rendre très magnifique. Le corps fut déposé dans une galerie de l’église des saints Apôtres. Ce célèbre Empereur fut accusé d’avoir levé de trop grandes sommes d’argent, et d’en avoir fait une trop grande profusion. Ainsi la grandeur de sa dépense au lieu d’être attribuée à magnificence ne devrait être… Interrompons notre discours pour ne rien dire contre un si grand Prince.

C’est ce qui a donné lieu à l’impie Julien de feindre dans le livre des Césars, un Dialogue où Mercure demande quel est le caractère d’un bon Empereur, et où Constantin répond, que c’est d’avoir, et de dépenser beaucoup. On dit qu’il aimait les sciences, et qu’il ne s’y était pas moins adonné qu’aux armes. Il parlait bien, et s’insinuait agréablement dans l’esprit. On dit qu’il haïssait les méchants, et qu’il disait qu’un Empereur ne devait rien épargner non pas même son propre corps quand il s’agissait de conserver la tranquillité publique. Il usait au contraire de clémence envers ceux qui quittaient le crime, & disait que s’il fallait couper les membres pourris de peur qu’ils ne gâtassent le reste du corps, il fallait conserver ceux qui commençaient à guérir.


CONSTANTIN, CONSTANCE, ET CONSTANT.[modifier]

Lorsque le grand Constantin eût pris possession du Royaume du Ciel, l’Empire qu’il avait possédé sur la terre fut partagé, comme quelques-uns disent suivant les ordres qu’il en avait donnés, ou par un pur effet du contentement de ses fils : Enfin de quelque autorité qu’ait procédé le partage, voici quel il fut. Constant eut l’Italie, Rome, l’Afrique, la Sicile avec les autres îles, l’Illyrie, la Macédoine, l’Acaïe, et le Peloponnès. Constantin eut les Alpes surnommées Cottiennes de Cottrus qui en était autrefois Roi, les Gaules, & le détroit des Pyrénées jusqu’au détroit qui sépare l’Espagne du pays des Maures. Constance eut tout ce que les Romains possédaient en Orient, la Thrace, et la Ville que l’Empereur, son père avait fondée.

Dès que ce partage fut achevé il s’alla opposer aux courses que les Perses avaient commencé de faire sur les terres des Romains aussitôt qu’ils avaient appris la mort du grand Constantin. Il s’éleva cependant un différent entre Constantin et Constant, couchant la division de leurs provinces, le premier prétendant que le second devait lui céder une partie de ce qu’il retenait, ou qu’au moins ils devaient faire ensemble un nouveau partage. Comme Constant prétendait maintenir le partage qui avait été fait, et ne voulait rien relâcher de ce qui lui était échu, Constantin prit les armes, et entra dans son pays. Constant qui était alors en Dacie envoya des troupes en hâte contre celles de son frère dans la résolution d’y aller bientôt lui-même avec de plus puissantes forces. Lorsque ceux qu’il avait envoyés furent proche de Constantin, ils dressèrent une embuscade, commencèrent le combat, et prirent la fuite. L’armée de Constantin les ayant poursuivis, elle trouva d’un côté ceux qui sortirent de l’embuscade, et de l’autre les fuyards qui étaient retournés à la charge, et fut de la sorte accablée par la multitude. Constantin fut tué dans le combat, car son cheval s’étant cabré à cause d’une blessure qu’il avait reçue, et l’ayant jeté à terre, il y fut percé de plusieurs coups. Voilà comment il déchut de ses prétentions, et comment il perdit la vie, et l’Empire en punition de l’injustice par laquelle il voulait usurper les états de son frère. Constant devint ainsi maître de tout l’Empire d’Occident, mais parce qu’il s’abandonnait aux plus infâmes plaisirs, et qu’il vivait dans le dernier débordement, il périt par un effet de la trahison de Magnence auquel il avait autrefois sauvé la vie, en le retirant d’entre les mains des soldats mutinés, qui avaient déjà tiré leurs épées pour se jette sur lui.

Constance était cependant occupé en Orient à faire la guerre à Sapor roi des Perses, fils naturel de Narsez. Il avait eu trois fils de sa première femme, savoir Adanarse, Hormisdas, et un autre. Lorsqu’il mourut, il eût pour successeur Adanarse son fils aîné. Mais sa cruauté le rendit si odieux à ses sujets, qu’ils le déposèrent. Je rapporterai en cet endroit une preuve de la malignité de son naturel. Narsez son père lui ayant fait voir un jour une tente de peaux de bœuf de différentes couleurs qu’on lui avait apportée de Babylone, et lui ayant demandé s’il la trouvait belle, il répondit, que quand il serait sur le trône, il en ferait faire une plus belle qui serait toute de peaux d’hommes. Voilà comment il faisait paraître son inhumanité dés son enfance.

Dès qu’il eût été dépouillé de la souveraine puissance, Sapor en fut revêtu, qui mit à l’heure même Hormisdas en prison, et creva les yeux à son autre frère. La mère, et la femme du premier ayant gagné ses gardes le visitèrent, et lui donnèrent une lime, avec laquelle il lima ses chaînes pendant qu’on lui tenait des chevaux, et des courriers tout prêts pour l’enlever. Sa femme ayant donc fait un festin à ses gardes, lors qu’après avoir bien mangé, et bien bu, ils furent dans un profond sommeil, Hormisdas qui avait rompu les chaînes, et ouvert la porte de sa prison, s’échappa, et se retira chez les Romains, dont il fut reçu fort civilement. Sapor au lieu de témoigner du déplaisir de son évasion, n’en témoigna que de la joie, comme se trouvant délivré de I’appréhension que lui causait sa présence. Aussi bien loin de le redemander comme un fugitif, il lui envoya sa femme. Cet Hormisdas avait une force de corps tout à fait extraordinaire, et une si grande adresse à jeter son javelot, qu’en le jetant il disait en quel endroit il frapperait l’ennemi. Il servit Constance contre sa nation, et commanda des troupes de cavalerie.

Cet Empereur donna divers combats aux Perses, et y perdit toujours une partie de ses gens. Les Perses y perdirent aussi quelques-uns des leurs, et Sapor même y fut blessé. Magnence crut que le mauvais succès de cette guerre lui fournissait une favorable occasion d’usurper la souveraine autorité à laquelle il aspirait depuis longtemps avec une extrême ambition. Il invita donc à un festin les principaux de la ville d’Autun, sous prétexte de célébrer son jour natal. Quelques-uns des invités avaient eu communication de son dessein, et les autres n’en avaient aucune connaissance. Après avoir continué le festin bien avant dans la nuit, il se leva de table, et se retira avec les marques de la dignité Impériale, et avec un grand nombre de gardes.

Ce spectacle étonna ceux qui ne savaient rien de son dessein. Mais il gagna les uns par ses discours, et emporta les autres de force. Il entra donc avec eux dans le Palais, fit des largesses au peuple, mit des gardes aux portes de la ville, avec ordre d’y laisser entrer tous ceux qui le voudraient, et de n’en laisser sortir personne de peur que son entreprise ne fut trop tôt publiée. Il envoya à l’heure même des gens de guerre pour faire mourir Constant. Il prenait alors le divertissement de la chasse, à laquelle il était passionnément adonné, bien qu’il fût presque toujours tourmenté de la goutte qu’il s’était attirée par son intempérance. La chasse n’était quelquefois qu’une couleur, dont il se servait pour cacher ses plaisirs, et pour dérober aux yeux du public les infâmes divertissements que l’on disait qu’il prenait avec de jeunes garçons d’une exquise beauté, et les rares parures entretenaient le feu de sa brutale passion. Il recherchait aussi la solitude des forêts à dessein de s’éloigner de la présence des personnes sages, et modérées. Ceux que Magnence avait envoyés le trouvèrent proche du Rhône où il s’était endormi au retour de la chasse, et le tuèrent avec un petit nombre de gardes qui étaient autour de lui. Quelques écrivains racontent là mort avec d’autres circonstances, et disent que quand il apprit la conspiration, et qu’il se vit abandonné des siens, il se retira dans une église, et il se dépouilla de ses ornements, et d’où il fut tiré de force, et ensuite tué en la dix-septième année de son règne, et en la trentième de son âge.

On dit que l’Empereur son père fit autrefois faire son horoscope, et que les astrologues prédirent qu’il serait tué sur le sein de son aïeule. La circonstance du sein de son aïeule fut cause, parce qu’elle mourut avant lui. Mais la prédiction du lieu du massacre ne laissa pas d’être vraie. Il fut massacré dans une petite ville à laquelle on avait donné le nom de l’Impératrice Hélène, et trouva dans sa mort tragique la peine de la vie voluptueuse. Magnence s’étant si heureusement rendu maître de l’Empire, se résolut de tuer tout ce qu’il y avait de personnes considérables dans l’état. Il les manda pour cet effet par des lettres écrites sous le nom de Constant, et on fit assassiner la plus grande partie sur les chemins, sans épargner ceux qui avaient favorisé sa révolte, et conspiré avec lui contre leur souverain. Pendant qu’il travaillait ainsi à affermir la puissance qu’il avait usurpée,

Constance qui avait appris la mort de Constant son frère, doutait s’il devait continuer la guerre contre Sapor, ou tourner les armes contre l’usurpateur pour venger la mort de son frère, et se rendre maître de l’Empire d’Occident. Sapor qui avait appris aussi bien que Constance la mort de Constant crut devoir tirer avantage de l’occasion, entre sur les terres des Romains à la tête d’une formidable armée, prend plusieurs forts, et met le siège devant Nisibe. Cette ville faisait autrefois partie de l’Arménie. Mais elle fut prise par les Romains sur Mithridate, auquel Tigrane roi d’Arménie l’avait donnée en faveur de mariage. Sapor l’ayant donc assiégée, employa toute sorte de machines pour la prendre, et surtout des béliers, et des mines, les assiégés se défendirent vaillamment, de sorte que Sapor désespérant de les prendre par force, tâcha de les séduire par la disette des choses les plus nécessaires.

Il détourna pour cet effet le cours du fleuve qui passait au milieu de la ville. Mais cet artifice ne lui ayant de rien servi, parce que les assiégés avaient une quantité suffisante d’eau de puits, et de fontaines, il eut recours à un autre stratagème, qui fut de remonter à la source du fleuve, où il est extrêmement serré entre des montagnes, d’en arrêter le cours en cet endroit là par une digue, et puis de rompre la digue, et de lâcher l’eau, dont la pesanteur et la violence ne manqua pas d’abattre une partie de la muraille. Quand les Perses virent la ville ouverte, ils ne se hâtèrent pas d’y entrer, tant parce que la nuit était proche, que parce qu’ils espéraient s’en rendre maîtres le jour suivant sans s’exposer au moindre hasard. Cependant les habitants bien qu’épouvantés de la chute de leur muraille ne perdirent pas pour cela courage, et travaillèrent toute la nuit a la réparer. A la pointe du jour Sapor condamna sa négligence, et ne laissa pas néanmoins de tenter divers moyens pour le rendre maître de la place. Il y perdit de la sorte vingt mille hommes, et leva enfin le siège sur la nouvelle que les Massagètes avaient fait irruption en Perse. Constance eut donc moyen de réparer les fortifications de Nisibe, et d’y mettre toute sorte de rafraîchissements. Quand il se vit en repos, et en assurance du côté d’Orient, il marcha vers l’Occident, où il apprit que Vétranion était d’intelligence avec Magnence.

Il commandait les troupes d’Illyrie lorsqu’il reçût la nouvelle de la révolte de Magnence, et du meurtre de Constant, et au lieu de suivre le parti de l’usurpateur, il en forma lui-même un nouveau, et ne laissa pas d’écrire à l’Empereur pour l’exhorter à réprimer l’insolence du rebelle, et pour l’assurer qu’il s’opposerait de toute sa puissance à sa révolte. Il ne laissa pas de traiter avec Magnence, et quand ils furent d’accord, ils envoyèrent une ambassade à Constance pour lui proposer de mettre les armes bas, et lui offrir le premier rang. Ces ambassadeurs rencontrèrent Constance à Héraclée ville de Thrace. Comme il repassait leur proposition par son esprit, et qu’il était agité d’inquiétudes, il eut un songe durant lequel il crut voir Constantin son père qui tenait Constant son frère par la main, et qui lui disait Constant votre frère quoi que descendu d’une longue suite d’Empereurs a succombé sous l’injustice, et sous la violence d’un rebelle. Vous êtes obligé de venger sa mort, et d’empêcher le démembrement de l’Empire. Hâtez-vous donc de réprimer l’insolence de l’usurpateur. Dès que Constance fut éveillé il commanda de mettre les ambassadeurs en prison, et se rendit à Sardique.

Vétranion étonné de l’arrivée si prompte de l’Empereur alla au devant de lui comme au devant de son maître, et renonça au traité qu’il avait fait avec Magnence, et à toutes les pensées de rébellion. Constance le reçût civilement, lui fit l’honneur de le mettre à sa table. La posture soumise, et respectueuse où il avait vu Vetranion lui avait sans doute inspiré ces sentiments de clémence. Car ce rebelle avait posé les marques de la dignité Impériale, s’était prosterné devant lui en habit de personne privée. Ce fut ce qui porta Constance à l’appeler son père, à lui tendre la main pour le soutenir, à le mettre à sa table, et à lui assigner Pruse ville de Bithynie pour sa demeure, et des terres pour sa subsistance. Il y passa six ans agréablement, et y mourut d’une mort tranquille. L’Empereur marcha incontinent après contre Magnence, qui de Milan où il était, avait envoyé dans les Gaules Décence son frère avec le titre de César, pour y veiller à la défense de ces importantes provinces. Sapor faisait cependant un effroyable dégât en Orient, où il ne trouvait nulle résistance. Quand il fut las de courir, et de piller nos terres, il retourna en son pays avec un riche butin, et un nombre innombrable de prisonniers.

L’empereur se sentant pressé de deux côtés, et un nombre d’ennemis et d’inquiétudes, chargea Gallus son cousin du soin de la guerre d’Orient, après lui avoir donne la dignité de César, et Constantie, sa sœur en mariage. Gallus César étant ainsi parti pour l’Orient, Constance se prépara à la guerre contre Magnence, il souhaita pourtant de la terminer par un accord, de peur que ses sujets ne trempassent leurs armes dans le sang de leurs proches, et pour cet effet il envoya des personnes illustres en ambassade vers l’usurpateur, avec une lettre par laquelle il lui promettait de lui accorder amnistie de tout le passé, pourvu qu’il mît bas les armes, et de le laisser jouir de l’autorité souveraine dans l’étendue des Gaules. Magnence n’ayant rien de modéré dans ses prétentions, rejeta les offres qui étaient faites, et préféra la guerre à la paix. Il crut en devoir venir d’autant plus promptement aux mains, qu’un de ses tribuns nommé Sylvain l’avait abandonné pour le rendre à l’Empereur. Les deux armées s’étant campées assez proche l’une de l’autre, les deux chefs exhortèrent chacun leurs gens à faire paraître leur valeur. Magnence exhorta aussi ses soldats à lui être fidèles, et leur promit de grandes récompenses. Ils rangèrent leurs armées en bataille de part et d’autre, et perdirent la meilleure partie de la journée sans rien entreprendre.

Magnence eut aussi recours à la magie, et écouta le conseil que lui donna une vieille de sacrifie rune jeune fille, et de mêler son sang avec du vin, et de le donner à boire aux soldats, pendant qu’elle prononcerait certains termes mystérieux, et qu’elle invoquerait les Démons, Le combat ayant été commencé sur le soir, il demeura quelque temps douteux. Mais enfin l’Empereur remporta la victoire, et plusieurs du parti de l’usurpateur furent tués sur la place. Alors il ne mit plus l’espérance de son salut que dans la suite, et pour faire accroire qu’il avait été tué, il prit l’habit d’un soldat, laissa aller son cheval sans lui ôter les ornements de la dignité Impériale, afin que ceux qui le verraient de la sorte, crussent que l’Empereur avait été tué, et qu’ils perdissent l’envie de le poursuivre.

On dit que Constance ayant découvert le matin suivant d’une hauteur où il était monté, la plaine qui avait servi de champ à la bataille, il versa des larmes, et témoigna plus de regret de la perte des morts, que de joie de sa victoire. De quatre-vingt mille hommes qu’il avait eus dans son armée, il en avait perdu trente mille dans le combat, et de trente-six mille qu’avait eu Magnence, il en était mort vingt-quatre mille. Il commanda d’enterrer également tous les morts sans distinction de parti, et de panser les blessés, et tous ceux qui donnaient encore quelque marque de vie. Magnence s’étant heureusement sauvé rallia ceux qu’il put trouver de son parti qui s’étaient échappés de la défaite, en fit venir d’autres et envoya un sénateur en ambassade à Constance. Mais ce Prince persuadé qu’il n’était venu qu’à dessein de découvrir l’état de son armée lui refusa audience. Magnence envoya après cela des évêques pour implorer sa clémence, et pour lui demander permission de servir sous ses enseignes, comme un simple volontaire. Ces prélats ayant été congédiés sans réponse favorable, et Constance étant parti à l’heure même vit diminuer le parti de son ennemi par le concours de plusieurs qui l’abandonnaient chaque jour, qui lui remettraient les places qu’ils gardaient, et qui se soumettaient à son obéissance.

L’usurpateur espérant plus aucune grâce, fit de nouvelles levées dans les Gaules, et se prépara à la guerre. Pour faire quelque sorte de diversion, et pour susciter d’autres affaires à l’Empereur, il envoya à Antioche un homme qu’il avait suborné pour assassiner Galius. Cet assassin pour se mieux cacher alla demeurer hors la ville dans la cabane d’une vieille île long des bords de l’Oronte, qui fut ainsi nommé du nom d’un ils de Cambyse Roi des Perses, lequel avait été noyé dans ses eaux. Il s’appelait avant cela Ophite. Lorsque l’assassin eut gagné plusieurs soldats, et qu’il crut avoir fort bien préparé son dessein, il s’en entretint un soir en soupant dans sa cabane sans se défier de la vieille qu’il tenait incapable d’entendre ce qu’il disait. Elle l’entendit pourtant fort bien, sans faire semblant de l’entendre, et lorsque le conjuré eut bu avec excès, et qu’il se fut endormi, elle sortit secrètement de sà cabane, et alla à Antioche, où elle avertit Gallus de la conjuration formée contre lui. Il envoya à l’heure même arrêter le coupable, qui ayant été pressé par la douleur de la question, avoua toute l’affaire, qui fut terminée par son exécution, et par celle de ses complices.

Cependant Magnence ayant levé de nouvelles troupes donna un second combat, où il fut encore défait, et mis en déroute. Ses soldats ne voyant aucune apparence de ressource, crurent qu’il y aurait de l’extravagance à s’opiniâtrer à soutenir un parti tout à fait ruiné, et résolurent de se saisir de lui, et de le livrer à l’Empereur. Ayant donc entouré le lieu où il logeait, ils l’enveloppèrent comme s’ils eussent en dessein de lui servir de gardes, de peur qu’il ne leur échappât. Lorsqu’il reconnut leur intention, il se porta avec une fureur désespérée à tuer tout ce qu’il avoir de parents, de proches, et d’amis, à donner plusieurs coups à Désidérius son frère, dont aucun ne se trouva mortel, et enfin à se tuer soi-même, de peur de tomber entre les mains de Constance, et de souffrir avant la mort un long supplice.

Décence son frère auquel il avait donné le titre de César, n’eut pas sitôt appris cette nouvelle, que désespérant de soutenir son parti s’étrangla dans les Gaules. Désidérius guérit des blessures que Magnence son frère lui avait faites, et se rendit volontairement à Constance. Ce prince reprit de la sorte tout ce que Magnence avait usurpé, se vit en possession par sa mort de tous les états de Constantin son père. L’Occident était alors en repos. Mais l’Orient était en trouble. Gallus enflé de fa fortune usait insolemment de son pouvoir dans Antioche, et traitait injurieusement les peuples, tant par sa propre inclination qu’à la persuasion de sa femme.

L’Empereur qui appréhendait que pressés par l’impatience, et par le désespoir, ils n’excitassent une guerre civile, envoya à Antioche Domitien préfet du Prétoire homme d’un âge avancé, avec un ordre secret de persuader à Gallus de s’en retourner à Constantinople. Mais au lieu de ménager adroitement une affaire de cette importance, il ordonna ouvertement à Gallus d’aller trouver Constance, et le menaça de retrancher les vivres à ses gens, s’il ne partait à l’heure même. Gallus qui était naturellement fort porté à la colère le fit arrêter et garder par les soldats, et parce que le trésorier nommé Montius lui représenta que c’était une entreprise qui tendait à une rébellion manifeste, il le fit charger de chaînes. Étant ensuite excité à la vengeance par les discours de sa femme, dont l’humeur était extraordinairement impérieuse, et violente, il les mit tous deux entre les mains des gens de guerre qui les traitèrent outrageusement par la place publique, et qui après leur avoir fait souffrir divers tourments les jetèrent enfin dans l’Oronte.

Quand la nouvelle de cette exécution eut été portée à Constance, il envoya des gens de guerre pour lui amener Gallus. Ne pouvant se dispenser d’obéir, il fit partir Constantie sa femme la première, afin qu’elle apaisât l’Empereur son frère. Mais elle mourut en chemin. Dès que Constance sut sa mort, il dépouilla Gallus de la dignité de César, et le relégua. Peu après il envoya à la suspication de quelques-uns de sa Cour des soldats pour le tuer. Puis s’étant repenti d’avoir donne cet ordre, il le révoqua. Ceux qui étaient chargés de cette révocation furent retenus par les ennemis de Gallus, et principalement par l’eunuque Eusèle qui avait la charge de grand Chambellan, et qui était en grand crédit auprès de l’Empereur : de sorte qu’ils n’en avertissent point ceux qui devaient tuer Gallus qu’après qu’il eut été exécuté. Voilà de quelle mani§re il fut enlevé du monde.

Sylvain excellent homme de guerre fut envoyé en ce temps-là vers le Rhin pour réprimer les courses, et les irruptions des belliqueuses nations qui habitent au delà de ce fleuve. Mais l’Empereur ayant trop légèrement ajouté foi selon son inclination et sa coutume à des rapports désavantageux qu’on lui avait faits de ce général, prit résolution de le perdre. Dès que Sylvain en eut avis, il se déclara ouvertement contre l’Empereur, et prit l’habit de César. Cette révolte n’eût aucune suite, parce qu’Ursicin que Constance avait envoie pour l’assoupir, eut l’adresse de gagner par argent quelques soldats pour leur faire assassiner le rebelle.

Comme Constance retournait d’Occident à Constantinople, il reçut dans la ville de Sirmium des ambassadeurs de Sapor, qui lui redemandèrent la Mésopotamie, et l’Arménie, comme des provinces qui depuis longtemps avaient appartenu aux Perses, moyennant quoi ils entretiendraient la paix, sinon qu’ils prendraient les armes. Constance leur fit réponse, qu’il s’étonnait de ce qu’ils ignoraient que les Perses avaient autrefois été sujets des Macédoniens, et que les Romains en soumettant les Macédoniens, à leur obéissance, y avaient aussi soumis les Perses. Sapor irrité de cette réponse, prend les armes, assiège Nisibe, et en ayant été repoussé, attaque d’autres villes avec aussi peu de succès, et enfin se rend maître de celle d’Amide.

Cependant Constance ne se trouvant pas capable de gouverner seul un Empire qui n’avait point d’autres bornes que celles de l’univers, manda d’Athènes Julien frère de Gallus, le déclara César, et lui donna en mariage Hélène sa sœur. On dit qu’au temps que sa mère était enceinte de lui, elle eut un songe, où elle crut accoucher, et mettre Achille au monde. Dès qu’elle fut éveillée, elle raconta son songe à son mari, et au même instant accoucha de Julien, presque sans douleur. Cette naissance extraordinaire ayant donné lieu au père, et à la mère de concevoir de grandes espérances de leur fils, ils le mirent entre les mains d’Eusèbe évêque de Nicomédie, afin qu’il lui enseignât les saintes Écritures.

Constance l’ayant donc déclaré César, comme je viens de le dire, l’envoya dans les Gaules avec fort peu de troupes, ce qui fit juger qu’il avait moins dessein de l’associer à l’Empire, que de lui tendre un piégé en l’exposant aux ennemis sans lui donner des forces suffisantes pour leur résister. Le bonheur seconda pourtant de telle sorte ses entreprises, qu’il vainquit les ennemis, et après même qu’ils eurent amassé de nouvelles troupes, et qu’ils furent revenus l’attaquer, il les défit une seconde fois, en tailla en pièces un grand nombre, en poussa un grand nombre dans un fleuve, où ils se noyèrent, et en prit un grand nombre prisonniers. On dit que la délivrance d’onze mille Romains fut le fruit de cette victoire. Il fît après cela la guerre aux Allemands avec un pareil bonheur, leur accorda la paix, et retira les prisonniers qu’ils avaient entre leurs mains.

La prospérité de ses armes lui ayant inspiré de la vanité, où la connaissance qu’il avait du naturel de Constance lui ayant donné lieu d’appréhender les effets de la jalousie ; semblables à ceux qu ’avait senti Gallus son frère, il entreprit de secouer le joug de son obéissance. Il gagna d’abord l’amitié de quelques tribuns qui ébranlèrent la fidélité des soldats, qui ayant excité sédition, le proclamèrent Empereur, et tenant leurs épées nues, menacèrent de le tuer, s’il n’acceptait cette dignité. Il l’accepta de la sorte pour éviter les effets de la colère des gens de guerre, et peut-être contre son inclination. On chercha longtemps un diadème sans en pouvoir trouver, et Julien protesta avec ferment qu’il n’en avait point. On voulut employer un collier de femme pour en faire un, mais il s’y opposa, en disant que cela blessait la bienséance. Enfin un tribun donna un carquant d’or enrichi de pierreries, que l’on lui mit sur la tête en forme de diadème.

Il dépêcha à l’heure même Pentade maître des offices avec des lettres pour l’Empereur, par lesquelles il assurait que ce n’était point par son inclination qu’il avait accepté le titre d’Empereur, mais par un effet de la violence des gens de guerre, qui pour pouvoir espérer d’obtenir un jour la récompense de leurs services avaient refusé de combattre sous lui en qualité de César. Il le suppliait par les mêmes lettres de lui faire l’honneur de l’associer à l’Empire, ce qui serait sans doute avantageux à l’état, et en ce cas-là lui promit de lui envoyer tous les ans des chevaux d’Espagne, selon la coutume, et des hommes des Gaules. Dans la souscription, il ne prit que la qualité de César, de peur que s’il eût pris celle d’Empereur, Constance ne rejetât ses lettres, et ne refusât de les lire.

Il les reçût à Césarée en Cappadoce, et en conçût une très grande colère, qu’il tâcha pourtant de modérer en se tenant dans le silence. Il commanda à l’heure même à son armée de marcher contre les Perses, et au même temps dépêcha Léonas questeur vers Julien avec une lettre par laquelle il se plaignait de ce que sans son contentement il avait accepté la qualité d’Empereur, et lui reprochait qu’il lui était honteux de l’avoir reçue du suffrage d’une multitude tumultueuse au lieu de l’attendre de son jugement. Il lui conseillait ensuite de s’abstenir des fonctions d’une charge où il était parvenu par de mauvaises voies, et de se contenter de celle qu’il tenait de lui. Outre cela il donna ordre à Léonas, de casser le Préfet du Prétoire, et le reste des officiers qui étaient auprès de Julien, et d’en établir d’autres en leur place qu’il lui avait nommés. Lorsque Léonas fut arrivé dans les Gaules, il déclara à Julien les intentions de Constance. Voici à peu prés le sens de ce qu’il lui dit au nom de ce Prince.

"Vous deviez conserver le souvenir des grâces que vous aviez reçues de ma bonté. Je ne vous ai pas seulement élevé à la dignité de César, mais j’ai pris un soin tout particulier de vous dès votre enfance, et vous ai fait instruire dans le temps que vous étiez orphelin, et que vous n’aviez point d’autres parents qui se chargeassent de la peine de votre éducation."

Qui a été cause, repartit Julien, que j’aie perdu mon père dès mon bas âge, sinon celui qui l’a enlevé du monde ? Ne juge-t-il pas bien que ce faux reproche qu’il me fait de des prétendus bienfaits n’est propre qu’à renouveler le sentiment de ses véritables outrages, et à aigrir ma douleur ? Il lut après cela la lettre de Constance, où ayant trouvé le conseil qu’il lui donnait de quitter l’habit d’Empereur, et de reprendre celui de César, il dit qu’il le suivrait pourvu que les légions y consentissent. Léonas qui appréhendait d’être mis en pièces par les gens de guerre, supplia Julien de ne leur rien expliquer du contenu de la lettre de l’Empereur.

Comme il délibérait d’exécuter les ordres qu’il avait reçus, il se contenta de prendre la réponse de Julien pour la porter à son maître. Elle était pleine d’invectives contre l’Empereur, de reproches des injures qu’il avait faites à sa famille, de menaces de venger le sang de ceux qui avaient été exécutés à mort par une violence tyrannique. Julien ayant cependant considéré qu’il avait à sa suite un grand nombre de personnes affectionnées à Constance, les renvoya toutes, et se prépara à la guerre civile.


Sa femme mourut en ce temps-là. Quelques-uns disent qu’elle était encore alors avec lui, et d’autres qu’il l’avait répudiée. Julien ayant donc assemblé ses troupes leur persuada de ne point perdre de temps, et de prévenir Constance. Il avait dès lors renoncé au fond de son cœur à la Religion chrétienne. Mais il tenait son apostasie secrète par l’appréhension qu’il avait d’une grande partie des gens de guerre, dont il connaissait la piété. L’artifice dont il usa pour déguiser ses sentiments fut de permettre d’un côte l’exercice de toute sorte de Religions, et d’un autre de faire sa prière dans l’église des Chrétiens le jour de Noël, afin que les gens de guerre le crussent de leur sentiment. Il donna ensuite les charges à ceux pour lesquels il avait le plus d’estime, et déclara qu’il n’avait point intention d’employer ses armes contre Constance, mais seulement d’assembler les troupes d’Orient, et d’Occident afin que d’un commun accord elles élussent un Empereur. Il avait aussi la vanité de dire qu’il savait le jour auquel Constance devait mourir, et qu’il lui avait été révélé pendant son sommeil par des vers qu’il récitait, et dont le sens était que Julien perdrait par la mort, l’Empire qu’il exerçait sur l’Asie, lorsque la planète de Jupiter se trouverait dans le signe du verseur d’eau.

Constance retournait de la guerre contre les Perses lorsqu’il mourut, et le Roi de Perse retournait au même temps en son pays. L’inquiétude dont il était agité sur le point d’entreprendre la guerre civile, lui causa une fièvre, et un dévoiement dont il mourut à Mopsicréne ville au pied du Mont Taurus. On dit qu’en mourant il témoigna le repentir de trois choses. De s’être défait de ses proches. (Car il ne s’était pas défait seulement de Gallus, mais encore de ses oncles.) D’avoir déclaré Julien César ; et d’avoir introduit des nouveautés dans la Religion. Il usait de clémence envers ses sujets, gardait la justice dans le jugement des affaires, la tempérance dans son boire, et son manger, et la bienséance dans la distribution des charges, et des emplois. Il n’admit jamais personne dans le Sénat qui ne fût savant, et qui ne fût capable d’écrire en prose, et en vers. Pour ce qui est de la Religion, il ne la conserva pas dans toute sa pureté. Au lieu de suivre l’exemple de Constantin son père, il favorisa les erreurs d’Arius. Il voulut à la suscitation d’Eusèbe premier de ses évêques contraindre Alexandre qui avait succédé à Métrophane dans le gouvernement de l’église de Constantinople, de recevoir Arius à sa communion, et sur le refus que cet évêque en fit, il indiqua un Concile. Comme le jour auquel le Concile avait été convoqué était proche, Alexandre entra seul dans l’église, et s’étant prosterné contre terre, pria Dieu de ne pas permettre qu’un loup aussi furieux qu’Arius entrât dans sa bergerie, protestant qu’il serait plus aisé de mourir que de voir son troupeau en proie. Le jour suivant, qui était celui auquel le Concile avait été convoqué, Arius parut avec une extrême insolence ; mais ayant été saisi d’une grande douleur, il se retira dans un lieu secret ou il jeta ses entrailles arec ses excréments, et périt misérablement.

Le patriarche Alexandre mourut heureusement après s’être acquitté l’espace de vingt-trois ans des fonctions du Sacerdoce. Les Orthodoxes élurent en sa place Paul qui durant la persécution avait conseillé généreusement le nom de JÉSUS CHRIST. Mais Constance étant retourné d’Antioche à Constantinople, le chassa du siège épiscopal, pour mettre Eusèbe auparavant évêque de Nicomédie, protecteur passionné de l’Arianisme. Paul se réfugia à Rome, où il obtint du Pape Jules son rétablissement sur le siège de l’église de Constantinople. Mais il en fut chassé une seconde fois par ordre de l’Empereur, et tué par la fureur des Ariens dans le lieu de son exil. Macedonius qui fut surnommé Pneumatomaque, à cause de la guerre qu il avait déclarée au saint Esprit, fut élevé par les hérétiques sur le siège l’église de Constantinople dès qu’Eusèbe l’eut laissé vacant par sa mort. Il y tint un an, et eut la vanité d’ôter le corps de Constantin de l’église des saints Apôtres, pour le mettre dans celle de saint Acace martyr. En haine de quoi Constance le relégua, et mit en sa place Eudoxe Arien, qui posséda dix ans cette dignité, et remit le corps de Constantin dans l’église d’où il avait été tiré par son prédécesseur. Le même Empereur fit porter à Constantinople les corps de saint André, & de saint Luc, et les fit placer sous l’autel de l’église des saints Apôtres par les soins, et par le ministère d’Artème, qui était alors gouverneur d’Alexandrie, et qui fut depuis célèbre martyr et Sauveur. Ce Prince eut pour femme Eusébie, qui avait une excellente beauté, mais qui fut peu heureuse dans son mariage, à cause des indispositions continuelles, et de la froideur naturelle de l’Empereur son mari. Elle en tomba dans une si profonde tristesse, qu’elle mourut avant lui sans avoir jamais eu d’enfants. Quelques-uns assurent qu’avant que de mourir elle perdit l’esprit par la violence, et par la malignité des vapeurs qui lui montèrent au cerveau. On dit que Constance était fort adroit à monter à cheval, et à tirer, et que pour les lettres, il y avait été si bien instruit qu’il faisait des vers.


JULIEN.[modifier]

LA nouvelle de la mort de Constance n’eut pas sitôt été portée à Julien, que les légions firent de grandes acclamations en son honneur, et le saluèrent en qualité d’Empereur. Pour lui, il affecta de paraître triste et affligé de la mort de Constance, ordonna qu’on en fît un deuil public, en prit l’habit, et quitta ses ornements Impériaux. Il le rendit après cela à Constantinople, d’où le Sénat, et le peuple sortirent pour aller au devant de lui, et pour le conduire dans le Palais avec des cris de joie. Le corps de Constance ayant été apporté peu après sur un char, et conduit par son armée, pour être mis dans l’église des saints Apôtres, il alla au devant sans avoir le front ceint de son diadème, et le suivit par honneur. Dès le commencement de son règne il fit mourir plusieurs personnes de la Cour, en relégua plusieurs autres, et les dépouilla de leur bien. Il ajouta aux autres charges de l’Empire, le soin de juger, les différends des particuliers. Comme on plaidait un jour devant lui une cause, où il s’agissait d’une accusation de péculat, et où l’accusé niait constamment qu’il eût jamais détourné les deniers publics, l’accusateur lui dit : Seigneur, s’il suffisait à un accusé de nier son crime, jamais personne ne serait trouvé coupable. Il lui répartit, s’il suffisait à un accusateur d’avancer des faits en l’air, et s’il en était cru sur sa parole, jamais personne ne serait trouvé innocent. Il donna audience à des ambassadeurs de diverses nations, qui avaient été envoyés vers Constance, fit la revue des troupes, et réforma une grande partie des officiers de sa maison. Comme il avait un jour demandé un barbier, et que celui qui avait autrefois servi Constance s’était présenté à l’heure même dans un équipage fort propre, et fort leste, Julien, dit qu’il avait demandé un barbier, et non un sénateur, ni un homme de condition, et le renvoya. Un cuisinier de la vieille Cour ayant paru un autre jour devant lui, avec un trop bel habit, il envoya quérir le sien, et demanda à ceux qui étaient présents, lequel des deux ils prenaient pour un cuisinier. Ils répondirent que c’était celui qui était le plus mal habillé, et à l’heure même il châtia l’autre. Il ne faisait tout cela que par vanité, et qu’à dessein de paraître tempérant, et tel qu’un vrai philosophe doit être. Il fit des largesses aux soldats, et se prépara à la guerre contre les Perses.

Lorsqu’il crût son autorité bien affermie, il se déclara ouvertement pour le paganisme. J’ai déjà dit que dès auparavant il avait renoncé dans le secret de son cœur à la religion chrétienne, mais qu’il n’avait osé faire protection publique de l’impiété. On dit qu’au temps qu’il cachait comme sous la cendre d’une fausse modestie le feu de l’ambition dont il brûlait, il consulta les devins pour savoir s’il parviendrait à l’Empire, et que ce furent eux qui lui corrompirent l’esprit, et qui l’engagèrent dans l’idolâtrie. Lors qu’il eut entre les mains l’autorité qu’il avait si ardemment souhaitée, il en usa si cruellement, que par un jugement impénétrable de Dieu, il fit remporter à plusieurs la couronne du martyre. La fureur dont il était animé contre les Chrétiens alla à un tel excès qu’il leur voulut interdire l’étude des lettres profanes, sous prétexte, que puisqu’ils les décriaient comme des fables, il n’était pas juste qu’ils en reçussent aucun avantage, ni qu’ils en tirassent des armes pour combattre l’ancienne religion. On dit donc qu’en ce temps-là auquel on défendait aux enfants la lecture des poètes païens, Apollinaire fit en vers une paraphrase des Psaumes, et que Grégoire si savant en Théologie, composa diverses poésies, afin que les enfants des Chrétiens s’en pussent servir pour apprendre la langue grecque, et l’art de faire des vers.

Julien permit aux Jjuifs de rebâtir leur temple en Jérusalem. Mais comme ils commençaient à creuser la terre pour jeter les fondements, on dit qu’il en sortit un feu qui brûla les ouvriers, et qui empêcha la continuation de l’ouvrage. Il fit exécuter à mort Eusèbe eunuque pour avoir autrefois conseillé le meurtre de Gallus son frère, et chassa de la Cour tous les autres eunuques. Comme il se promenait un jour aux environs de Calcédoine, Maris évêque de cette ville l’appela perfide, et apostat. Il affecta de paraître modéré et patient, et au lieu de se venger de sa liberté, il se contenta de lui dire : Retire-toi misérable, et déplore la perte de ta vue. Maris reprenant après cela la parole lui dit : Je rends grâces à JÉSUS CHRIST mon Sauveur, de ce qu’il m’a envoyé cette incommodité qui m’empêche de voir un visage aussi exécrable que le vôtre.

Dans le temps qu’il se préparait à la guerre contre les Perses, et qu’il était à Tarse ville célèbre de Cilicie, Attème prêtre du temple d’Esculape lui demanda des colonnes qu’un évêque en avait tirées pour les faire servir à son église. Il commanda à l’heure même que les colonnes fussent remises aux dépens de l’évêque dans le temple bâti à Eges ville renommée de la même province, en l’honneur d’Esculape. Les Païens déplacèrent aussitôt une de ces colonnes, et la traînèrent avec de grands frais, et avec beaucoup de peine jusques à la porte de l’église sans pouvoir jamais la tirer plus loin. Mais après la mort de Julien l’évêque la releva sans aucune peine, et la remit en sa place. Comme Julien était à Daphné, et qu’il y offrait souvent des sacrifices devant l’image d’Apollon qui était un excellent ouvrage de l’art, les habitants d’Antioche le raillèrent de sa superstition, et dirent qu’il était un sacrificateur, et non un Empereur. Ils l’appelèrent bouc à cause qu’il avait une grande barbe, qu’ils disaient être propre à faire des cordes. Il repoussa ces railleries par d’autres railleries qu’il fît de la vanité de leur délicatesse, et de leur luxe, je ne voudrais pas, dit-il, donner ma barbe pour faire des cordes, de peur qu’elles ne fussent trop rudes, et que des mains aussi délicates que celles des Antiochiens n’en fussent écorchées. Il fit aussi une satire contre eux à l’occasion de l’aversion qu’ils avaient témoignée de sa barbe. Il sacrifiait cependant des hécatombes à Apollon pour obtenir de lui une réponse sur le succès de la guerre, sur laquelle il le consultait. Mais comme l’oracle demeurait dans le silence, il en demanda la raison aux prêtres, qui lui répondirent que leur Dieu était offensé de ce qu’il y avait des corps morts enterrés aux environs. Les corps qui y étaient, étaient des corps de martyrs, et principalement de saint Babilas. L’Empereur commanda qu’on les ôtât, et qu’on les mît ailleurs. La nuit suivante le tonnerre tomba sur le temple, et sur l’image d’Apollon, et les consuma, mais attribuant ce malheur aux Chrétiens, il commanda de fermer leurs églises, et d’exécuter à mort le célèbre Artème, qu’il accusait d’avoir été auteur de la mort de Gallus. Il fit aussi souffrir le martyre à Eugène, et à Macaire prêtres. Il le fit aussi souffrir à Manuel, à Sabel, et à Ismael qui avaient été envoyés de Perse vers lui en qualité d’ambassadeurs, et. enfin il le fit souffrir à plusieurs autres.

Au reste le commencement de la guerre qu’il fit aux Perses fut assez heureux. Il prit d’abord quelques villes, et tailla en pièces un grand nombre d’ennemis, prit quantité de prisonniers, et de bagage, et mit le siège devant Ctésiphon. Mais le sort des armes s’étant changé tout d’un coup, l’Empereur périt misérablement dans un pays étranger avec la plus grande partie de son armée. Comme les Perses désespéraient de vaincre les Romains à force ouverte, quelques-uns d’entre eux se refusèrent de s’exposer a un péril évident pour leur causer quelque perte considérable. Il y en eut donc deux qui se présentèrent comme des transfuges à Julien, et qui lui promirent une victoire aisée, s’il voulait prendre le chemin court et assuré, qu’ils lui montreraient pour entrer jusques dans le cœur de la Perse, et s’il brûlait ses vaisseaux, de peur qu’ils ne servissent à ses ennemis. Ce pernicieux prince ajouta follement foi à ces promesses, et quelques remontrances qu’Hormisdas et plusieurs autres lui puissent faire pour l’empêcher de tomber dans ce piège, il mit le feu à ses vaisseaux ; il n’en réserva en tout que douze, bien qu’il eût au commencement de la guerre sept cents galères, et quatre cents bâtiments propres à porter des vivres. Lorsque tous ses bâtiments eurent été réduits en cendres, il était prêt de suivre les guides qui offraient de le conduire, et ne déféra qu’à peine aux pressantes instances des tribuns qui soutenaient que c’étaient des imposteurs, et qui demandaient qu’on les mît à la question. Quand on les y eût mis la violence des tourments tira de leur bouche la confession de la vérité. Voilà la manière dont quelques-uns rapportent que Julien fut trompé.

D’autres disent que comme il désespérait de se rendre maître de Ctésiphon, à cause de ses fortifications, et à cause aussi que son armée manquait de vivres, il prit résolution de se retirer. Ils ajoutent que comme il se retirait les Perses chargèrent son arrière garde, et la mirent en désordre. Les Gaulois qui avaient été mis derrière pour la soutenir signalèrent leur valeur dans cette rencontre et tuèrent non seulement un grand nombre non seulement soldats, mais aussi d’officiers des Perses. Mais enfin les Romains, étant pressés par la faim, et n’ayant aucune connaissance du pays, Julien sans savoir ce qu’il faisait, prit le chemin des montagnes. Les Perses les y ayant attaqués à l’heure même, le sort des armes fut fort différent, l’aile droite des Romains ayant été défaite, et la gauche étant demeurée victorieuse. Comme Julien courait au secours de ceux qui étaient pressés par les ennemis, et que ne pouvant supporter la chaleur du soleil, ni la pesanteur de sa cuirasse, il l’ôta, et fut blessé au côté d’un coup de flèche. On dit qu’il s’éleva un si grand vent, que l’air fut couvert d’un si épais nuage, et obscurci d’une si prodigieuse quantité de poussière que les deux armées avaient élevées, qu’on ne se pouvait plus connaître, et qu’aucun ne sachant ni ce qu’il faisait, ni où il était, on ne put remarquer d’où vint le trait dont l’Empereur fut percé, si bien que l’on doute encore s’il partît de la main d’un Romain, ou de celle d’un Perse, ou s’il fut envoyé du ciel. Ceux qui croient que le coup venait du Ciel, disent que Julien reçût dans le creux de sa main quelques gouttes de son sang, et que les jetant en l’air il dit, tiens Nazaréen, voilà de quoi te rassasier. Sa vie criminelle fut terminée par cette mort sanglante. Son règne ne fut que de deux ans. Les gens de guerre portèrent son corps à Tarse, et l’enterrèrent dans un faubourg. On mit sur Ion tombeau une épitaphe, dont voici à peu près le sens. Julien prince aimé de ses sujets, et redouté de ses ennemis, gît ici sur tes bords du Cidne, il a été arrêté par les eaux, de l’Euphrate, et par les armes des Perses.

Son corps fut depuis tiré de là, et porté à Constantinople. Il avait un désir insatiable de la gloire, tirait vanité des moindres choses. Il souffrait volontiers que ses amis l’avertissent de ses fautes. Il était habile en toute sorte de sciences, et surtout dans les plus cachées. Il était si tempérant que jamais il ne crachait, et jamais n’avait de rapports. Il avait accoutumé de dire qu’un philosophe devait vivre dans une si extrême modération, qu’il devait presque s’abstenir de respirer. On dit que pendant son sommeil il vit à Antioche un jeune homme d’une chevelure blonde qui lui prédit qu’il mourrait en Phrygie. C’est pourquoi dès qu’il se sentit blessé, il demanda le nom du lieu où il était, et quand on lui eut répondu qu’il s’appelait Phrygie, il s’écria, ô Soleil, vous avez perdu Julien. On dit que sa mort fut sue dans Antioche le jour même qu’elle arriva. On prétend qu’un homme du pays, qui y avait une charge de judicature, et qui faisait profession de la même Religion que Julien, vit une multitude d’étoiles dont l’assemblage formait ces paroles, aujourd’hui Julien est tué dans la Perse. Cette vision fut l’occasion de la conversion de ce Juge. Au reste Julien fut tué de la sorte à l’âge de trente et un an.


JOVIEN.[modifier]

Jovien, tribun fut choisi pour remplir le trône qui vaquait par la mort de Julien. C’était un homme de piété. Il était fils du Comte Varronien, et réfuta d’abord l’autorité qui lui était déférée, et quand on lui en demanda la raison, il s’écria, c’est que je luis Chrétien, et que je ne veux point commander à des Païens. Les gens de guerre s’étant écrié tout d’une voix, et comme de concert qu’ils étaient Chrétiens aussi bien que lui, il accepta la qualité d’Empereur, et fit avec les Perses un traité peu honorable, mais que le temps rendait nécessaire. Il leur céda deux villes célèbres Ninive, et Singare, et en transféra ailleurs les habitants, qui pressés par la violence de la douleur, lui parlèrent en des termes fort éloignés du respect qu’ils lui devaient. Il leur abandonna des provinces et des droits qui appartenaient depuis longtemps aux Romains. Lorsque les otages eurent été donnés de côté, et d’autre, les Romains partirent pour retourner en leur pays, mais ils souffrirent de grandes incommodités durant tout leur voyage, et furent extrêmement pressés par la faim et par la soif.

Jovien étant pourtant retourné à Antioche après de longues fatigues, rappela tous les Chrétiens qui avaient été exilés sous le règne précédent, et principalement Athanase ce célèbre évêque d’Alexandrie. D’Antioche il se rendit à Tarse, où il fit embellir le tombeau de Julien. Il alla ensuite à Ancyre ville de Galatie et de là à Dadastane qui n’en est éloignée que d’une journée, où il mourut subitement, quelques-uns disant que ce fut d’avoir mangé des champignons empoisonnés, car il ne mangeait rien que de fort commun. Les autres assurent qu’ayant passé la nuit dans un bâtiment neuf où l’on avait allumé grande quantité de charbon à cause de la rigueur du froid, la chaleur du feu tira de la chaux une prodigieuse quantité de vapeurs, dont il fut étouffé durant son sommeil. On ajoute aussi qu’il avait bu alors avec excès, et qu’il était fort adonné au vin. L’Impératrice sa femme, et Varronien leur fils qui étaient partis avec un équipage magnifique pour l’aller trouver, ne purent arriver avant sa mort.

Les gens de guerre affligés de cet accident s’assemblèrent à Nicée pour y délibérer touchant l’élection d’un autre Empereur. On en proposa plusieurs pour les élever à cette haute dignité. Salluste Préfet du Prétoire eut un grand nombre de voix en sa faveur. Mais il s’excusait sur son âge d’accepter cette charge, et quand on la lui offrit pour son fils, il dit qu’il était trop jeune, et qu’il avait trop peu d’expérience. Il nomma après cela Valentinien quoique absent, et son choix fut confirmé par le suffrage de l’armée.

Jovien eût toujours de bons sentiments touchant la Religion. Il fut d’un naturel libéral, et bienfaisant. Il ne laissa pas d’avoir des défauts et d’être fort sujet au vin, et fort adonné à ses plaisirs. Il fut d’une haute stature, et eût quelque teinture des sciences. Comme il suivait un jour en qualité de tribun, l’Empereur Julien qui montait une hauteur, il marcha sur le bas de sa robe, dont Julien prit un présage qu’il serait son successeur, et dit à l’heure même, plaise au Ciel que tu le sois, quoi que tu sois un homme. Il régna un peu moins de huit mois. Son corps fut porté à Constantinople, et enterré dans l’église des Saints Apôtres, ou celui de Carito sa femme fut aussi mis depuis. Il vécut trente-trois ans..


VALENTINIEN.[modifier]

Valentinien ayant été élu de la sorte fut ensuite proclamé Empereur, et revêtu des ornements convenables à cette haute dignité. Salluste lui ayant demandé à l’heure même la grâce d’être déchargé de sa charge de Préfet du Prétoire en reconnaissance des offices qu’il lui avait rendus pour ménager son élection, il lui dit, était-ce donc à dessein de vous délivrer entièrement du soin des affaires publiques, que vous me les avez mises entre les mains ? Il était de Pannonie et faisait profession de la piété chrétienne, en haine de quoi il avait été banni par Julien. Mais depuis il avait été rappelé, et honoré d’une charge de tribun.

Il avait une grande force de corps, un zèle ardent pour la Justice, qui le porta à réprimer très sévèrement les violences des Magistrats. Il avait accoutumé de dire que le soin de faire observer la justice était le principal soin que dut avoir un Souverain. Il associa Valens son frère à l’Empire, lui laissa l’Orient, et alla en Occident, où il remporta plusieurs victoires sur diverses nations. Il déclara Empereur Gratien, qu’il avait eu de Sévère sa femme avant que d’être parvenu à l’Empire. Il épousa Justine, bien que sa première femme vécût encore, et eut d’elle le jeune Valentinien, et trois filles, savoir Justa, Grata, et Galla.

Eudoxe qui avait de mauvais sentiments, concernant la Religion, étant mort sous son règne, Démophile, qui tenait les mêmes sentiments gouverna après lui l’église de la nouvelle Rome l’espace de douze ans. Ce fut aussi sous son règne, et de son consentement qu’Ambroise fut élu évêque de Milan. Quand il sut que Valens son frère favorisait l’Arianisme, et contraignait chacun de l’embrasser, il l’en reprit par ses lettres avec beaucoup dr force. Mais Valens, au lieu de profiter de ces réprimandes, suivit plus aveuglément que jamais le mouvement de sa passion.

Rodane, grand Chambellan qui était en grand crédit à la Cour de l’Empereur, ayant été accusé devant lui d’avoir fait une injustice à une femme nommée Bérénice, et le crime ayant été clairement prouvé, Valentinien commanda qu’il lui fit réparation. Comme il se fiait en son crédit, et qu’il négligeait de satisfaire aux ordres du Prince, Bérénice se plaignit derechef de ce qu’elle n’avait reçu aucune réparation, alors l’Empereur lui ôta la charge, et en un jour auquel on célébrait des jeux publics, le fit promener devant le peuple pendant que des hérauts récitaient à haut voix l’injustice qu’il avait faite à Bérénice, et le mépris qu’il avait eu des ordres de l’Empereur. Il fut après cela brûlé et la confiscation donnée à cette dame, qu’il avait outragée. Au reste Valentinien mourut dans les Gaules à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, dont il en avait régné onze. Il laissa Gratien son fils successeur de son Empire d’Occident.


VALENS.[modifier]

VAlens partisan et défenseur des Ariens persécuta les Orthodoxes, et leur fit souffrir de grands maux à la persuasion de Domnine sa femme. Quatre-vingt prêtres députés par des Catholiques étant allés le trouver à Nicomédie, il commanda qu’on les brûlât avec le vaisseau sur lequel ils étaient venus, ce qui fut exécuté. Le feu fut mis au vaisseau en pleine mer, et les prêtres furent brûlés de la sorte avec le vaisseau, qui arriva pourtant jusqu’aux environs de Dacibize. Grégoire le Grand Théologien a parlé de cette cruelle exécution. Valens non content de persécuter les Orthodoxes, chassa les évêques catholiques pour donner leurs églises aux Ariens. On dit que les Catholiques qui avaient été chassés de l’église de Nicée, eurent recours au grand Basile, qui se chargea d’aller représenter a Valens l’injustice de ce traitement. Quand il vit qu’il n’en pouvait rien obtenir, il lui dit, faisons Dieu juge de ce différend. Fermons la porte de l’église, que les Ariens fassent leur prière pour en obtenir l’ouverture, et s’ils l’obtiennent, qu’ils en jouissent. Que s’ils ne la peuvent obtenir, nous ferons notre prière à notre tour, et si la porte de l’église s’ouvre, vous nous permettrez de la posséder. Que s’il arrivait que notre prière ne fût pas écoutée de Dieu, et que la porte demeurât fermée, nous consentirons encore en ce cas, que les Ariens demeurent en possession de l’église. Valens agréa la condition. L’église de la ville de Nicée fut fermée. Les Ariens prièrent à la porte tout le jour, et se retirèrent sur le soir sans avoir rien obtenu. Alors les Catholiques conduits par le grand Basile s’approchèrent, et à peine eurent-ils commencé leur prière, que les serrures et les verrous se rompirent, et que les portes s’ouvrirent pour donner entrée aux fidèles. Valens permettait aux païens d’offrir des sacrifices, favorisait les Juifs, et ne persécutai que les Orthodoxes.

Comme il partait pour s’aller opposer aux courses, et aux brigandages que les Scythes faisaient dans la Thrace, et dans la Macédoine, il fut rencontré par le célèbre Isac qui lui dit : Sachez que si vous rétabliriez les Orthodoxes dans la possession des églises vous retournerez victorieux, et que si au lieu de les rétablir vous continuez à faire la guerre à Dieu, vous ne rentrerez jamais dans votre Palais. Ce prince impie irrité de cette liberté, commanda que l’on arrêtât le serviteur de Dieu, et que l’on le gardât jusques à ce qu’il fut de retour. Isac lui dit alors, si vous revenez de ce voyage, Dieu n’aura point parlé par ma bouche. Valens eut ensuite un songe où il crut voir un homme qui lui disait, qu’il partît promptement pour aller trouver le grand Mimas, et pour être accablé des douleurs de la mort. Quand il fut éveillé il demanda ce que c’était que Mimas. Un homme savant qui était à sa suite, car en ce temps-là les cours des Empereurs avaient des hommes savants, et plût à Dieu qu’elles en eussent encore aujourd’hui. ! Un homme savant, dis je, lui dit que Mimas était un mont d’Asie proche de la mer, dont Homère avait parlé dans l’Odyssée, et qu’il appelait venteux. Pourquoi faut-il, répartit Valens, que j’aille à ce mont-là, et que j’y meure ; Il donna bataille aux Scythes dans la Thrace, et après l’avoir perdue, il se sauva dans une maison, où il se cacha. Il y fut depuis brûlé par les vainqueurs dans le temps que courant le pays des vaincus, ils y mettaient le feu partout. Isac eut révélation de sa mort dans sa prison, et dit au moment qu’elle arriva que Valens était brûlé vif.

Procope cousin de Julien conspira contre Valens, et se rendit maure de Constantinople. Mais ayant été trahi, et livré par ceux de son parti. Il fut attaché à deux arbres que l’on avait courbés avec violence, et mis en pièces lorsque ces arbres reprirent leur situation naturelle.. Les murailles de Calcédoine furent démolies à cette occasion sur ce que les habitants étaient accusés d’avoir favorisé l’usurpateur, on trouva dans les ruines une table où cette inscription était gravée.

Quand de jeunet beautés de mille attraits parées. Par cent nobles rivaux humblement adorées Feront retentir l’air de leurs charmants accents, Et donneront aux sens des plaisirs innocents. Quand de l’antique mur les pierres détachées Pour faire un bain public se verront rapprochées, Des peuples inconnus qui n ’auront rien de doux Seront les messager du céleste courroux. A travers le Danube ils se feront passage, Et sur le Scythe errant exerceront leur rage. Mais quand de l’âpre Thrace ils toucheront le bord, Et que portant partout le fer, le feu et la mort, Au timide habitant ils donneront la fuite : Peuples, rassurez-vous, n’en craignez plus la suite, Mars les arrêtera dans leur rapide cours, Et Cloto coupera la trame de leurs jours.

Valens employa les démolitions des murailles de Calcédoine à la construction d’un aqueduc auquel il donna son nom. Son dessein était que la ville Impériale eut de l’eau en abondance pour toute sorte d’usages, et surtout pour la commodité des bains. Le Préfet de la Ville fit faire un réservoir de Taurus. La construction de ces ouvrages fut suivie l’irruption des barbares qui périrent en Thrace selon la prédiction, dont je viens de parler.

On dit que sous le règne de Valens, Libanius et Jamblique maître de Proclus entreprirent de deviner par le moyen d’un coq, celui qui parviendrait après lui à l’Empire. Voici quelle est cette manière de deviner. On imprime sur la poussière vingt-quatre lettres, sur chacune desquelles on met un grain de blé, et un grain d’orge. On récite après cela certains vers charmés, et on laisse aller un coq. On remarque les grains qu’il prend, et on croit que les lettres d’où, il les tire, signifient ce que l’on désire savoir. Libanius et Jamblique ayant donc fait la cérémonie que je viens de dire, le coq prit les grains sur T, H, E, O, D. Ce qui ne formait qu’une prédiction incertaine, parce qu’on doutait s’ils signifiaient Théodose, Théodote ou Théodore. Valens, ayant eu avis de cette affaire, fit mourir plusieurs personnes qui avaient ces noms-là, et chercha les auteurs de la cérémonie. Jamblique prit du poison pour éviter les effets de la colère de Valens qu’il savait être implacable. Il est vrai aussi qu’il ne pardonnait point, et qu’il avait accoutumé de dire que quiconque renonce à la sévérité, renonce à la justice. Il régna treize ans et quatre mois, et eut une mort digne de sa vie.


GRATIEN.[modifier]

Gratien fils de Valentinien, et le jeune Valentinien frère de Gratien possédèrent ensemble l’Empire Romain. Gratien avait été déclaré Empereur par Valentinien son père, comme nous l’avons dit, et n’avait point été présent à sa mort. L’armée salua aussi le jeune Valentinien en qualité d’Empereur, bien qu’il n’eût encore que quatre ans. Quand il fut de retour, il reprit les gens de guerre avec beaucoup d’aigreur de ce qu’ils avaient osé proclamer son frère Empereur, sans avoir auparavant obtenu son consentement, et en châtia quelques-uns pour ce sujet. Il ne refusa pas pour cela de partager avec son frère la souveraine puissance. Il imita la piété de son père, et comme Valens son oncle lui demandait du secours contre les Scythes, il le lui refusa, en disant qu’il ne lui était pas permis de s’allier avec un ennemi de Dieu. Il permit par édit aux évêques de retourner à leurs églises, d’où ils avaient été chassés.

Comme les Scythes enflés des avantages qu’ils avaient remportés sur Valens couraient et pillaient la Thrace, et qu’il ne paraissait aucun moyen de réprimer leurs courses, et leurs brigandages, l’Empereur manda d’Espagne, qui est la principale ville de l’Ibérie européenne, Théodose homme recommandable par la grandeur de son courage, et par l’ardeur de sa piété, et lui donna le commandement des troupes destinées contre ces barbares. Cet excellent général les chargea si rudement, qu’il en tua le plus grand nombre, mit les autres en fuite, qui furent ou pris par le victorieux, ou écrasés par ceux de leur parti dans le désordre de leur déroute ; de sorte qu’il y en eut fort peu qui échappèrent. Théodose laissa ses troupes dans le pays, et alla porter lui-même à Gratien la nouvelle de sa victoire. La promptitude avec laquelle elle avait été obtenue sur des peuples, dont la réputation était grande pour les armes, la rendit tout à fait incroyable. Mais quand le temps en eut confirmé la vérité, l’Empereur l’admira, et la releva par des louanges extraordinaires. Alors considérant qu’il ne pouvait soutenir seul le poids de l’Empire depuis que les Provinces qui avaient été gouvernées autrefois par Valens lui étaient échues, il l’associa, et le plaça sur le trône de la nouvelle Rome pour y commander sur l’Orient, et sur la Thrace. Il se réserva l’Occident et alla alla dans les Gaules, où six ans après la mort de son père, il fut tué par un effet de la trahison d’Andragathe.


VALENTINIEN LE JEUNE, ET THÉODOSE.[modifier]

L’Empire d’Occident étant tombé après la mort de Gratien entre les mains du jeune Valentinien qui était encore en bas âge, son esprit fut de telle forte corrompu par Justine sa mère qui favorisait les Ariens, qu’il suivit lui-même leurs erreurs, et le déclara contre la foi. Maxime s’étant soulevé contre lui, et ayant remporté de l’avantage en plusieurs rencontres, il implora le secours de Théodose. Ce religieux Empereur lui manda d’abord qu’il n’y avait pas lieu de s’étonner qu’un sujet rebelle remportât de l’avantage sur un Prince qui ne reconnaissait plus son Seigneur, et qui mettait au rang des créatures et des sujets le Fils qui a créé le monde, et qui est égal à son Père en nature, et en puissance. Bien qu’il lui eût fait cette réponse, il ne laissa pas de l’assister, et de punir de mort Maxime, et Andragathe qui était celui, qui comme nous l’avons dit, avait tué Gratien par surprise. Eugène forma depuis le dessein d’une révolte, dont Valentinien fut si fort épouvanté qu’il s’étrangla.

Théodose prit les armes contre ce rebelle. Étant allé à Thessalonique à la tête de son armée, il y fut injurieusement traité par le peuple, et le Préfet y fut tué dans une sédition excitée pour quelque sujet. Il crut néanmoins que la circonstance de la guerre l’obligeait à dissimuler son ressentiment. Mais depuis il y indiqua une courte de chevaux, et quand le peuple fut assemblé au théâtre pour en être spectateur, il le fit envelopper par les gens de guerre, qui tuèrent à coups de traits jusques à quinze mille habitants. Quand il eut ainsi satisfait sa colère, il alla à Milan, où il fut forcement repris par le grand Ambroise de ce massacre, interdit de l’entrée de l’église, où il ne fut reçu qu’après qu’il eut fait publier une loi, par laquelle il était ordonné que les condamnations à mort n’auraient lieu que trente jours après qu’elles auraient été prononcées. Ce terme là fut pris pour donner lieu à l’Empereur de modérer sa colère à laquelle il était fort porté de son naturel, et d’examiner ses sentences, et faire exécuter quand il en aurait reconnu la justice, et d’en arrêter l’exécution quand il trouverait qu’elles auraient été rendues par passion. Il donna combat dans les Gaules à Eugène usurpateur de l’autorité souveraine, le vainquit, le prit, et le fit mourir. Avant que de monter sur le trône il épousa Phlacille, qui avait de la piété, de la modestie, de la charité, et de la compassion pour les pauvres. Il eut d’elle Arcadius, et Honorius, et la déclara Impératrice.

Quand elle fût morte, il épousa Galla fille de Valentinien ; Pendant qu’il était en Occident les Juifs de Constantinople à la faveur d’Honorat, Préfet de la Ville païen dont ils avaient gagné les bonnes grâces, élevèrent avec beaucoup de dépense une Synagogue dans la place des Calcoprates. Le peuple ne pouvant voir cette entreprise sans indignation se plaignit du silence, et de la négligence du Préfet, et fur le mépris que ! e Préfet fit de ses plaintes, mit le feu à la Synagogue. Le Préfet ayant envoyé une relation de cette affaire à l’Empereur, il commanda que ceux qui avaient brûlé la Synagogue en payeraient le dommage, et que les Juifs auraient la liberté de la rebâtir.

Le grand Ambroise ayant été averti de cet ordre prit le temps auquel Théodose entrait un jour de Dimanche dans ! ’église de Milan pour lui parler en cet termes,

"Pourquoi déshonorez-vous le Seigneur, qui vous a honoré de la charge, et de la conduite de son peuple, et qui vous a mis le diadème sur le front ; pourquoi préférez-vous ceux qui le méprisent à ceux qui le servent ? Pourquoi voulez-vous qu’au milieu d’une ville, où la doctrine du Sauveur est enseignée, et où la Croix est adorée, on élève une Synagogue pour assembler les auteurs de sa mort ? l’Empereur ayant demandé à Ambroise, si dans un état bien policé ou devait laisser au peuple une licence absolue de faire ce qu’il lui plairait : On ne doit pas sans doute, répartit le grand évêque, laisser au peuple cette licence absolue. Mais on ne doit pas aussi donner liberté aux Juifs, d’avoir une Synagogue au milieu d’une ville chrétienne, et d’offenser par leurs blasphèmes les oreilles des fidèles."

Théodose se rendant à cette raison du grand Ambroise, déchargea les habitants de Constantinople du rétablissement de la Synagogue, et défendit aux Juifs d’en avoir dans cette ville. Il fit de nouvelles importions sur les habitants d’Antioche, qui ayant excité sédition pour ce sujet, renversèrent les statues qu’on avait élevées dans la place publique en l’honneur de l’Impératrice Flaccille, et les traînèrent par les rues. En punition de cette insolence, l’Empereur ôta à la ville ses privilèges, l’assujettit à celle de Laodicée, et l’aurait traitée avec une rigueur encore plus grande si l’évêque FIavien n’eût été implorer la clémence en faveur de son troupeau, et n’eût apaisé sa colère. Ce fut en ce temps-là que le célèbre Jean Chrysostome prêtre de l’église d’Antioche composa les Oraisons, qui pour ce sujet sont intitulées les Statues. Ce fut au même temps que le savant théologien Grégoire qui enseignait auparavant le peuple en secret dans l’église de saint Anastase, à cause du pouvoir, et de la violence des Ariens, commença à jouir de l’effet de la grâce que Théodore avait faite aux Orthodoxes en leur ouvrant les églises, et à prêcher hautement que le Fils de Dieu est de même substance que son Père, et que le saint Esprit est digne du même respect, et des mêmes honneurs que le Père, et le Fils.

Macédonius qui, comme je l’ai déjà dit, fut durant peu de temps Patriarche de Constantinople ne pouvait souffrir que l’on appelât le saint Esprit Dieu, ni que l’on dît qu’il avait la même nature, et la même puissance que le Père, et le Fils. Ce fut pour ce sujet que le second Concile de Constantinople fut convoqué par l’Empereur. Cent cinquante évêques y assistèrent, les deux Grégoires, savoir le Théologien, et l’évêque de Nisse, et Amphiloque évêque d’Icone eurent la principale part à l’examen des matières. Les saints Pères déclarèrent que le saint Esprit est Dieu, et qu’il est égal au Père, et au Fils en dignité, et en puissance. Ils retranchèrent de l’Église Macédonius, et ses sectateurs, et ajoutèrent au Symbole les articles, dont le premier commence par ces paroles : Je crois au saint Esprit, et confirmèrent le Concile précédent. Quelques évêques qui enviaient à Grégoire le Théologien le siège de l’Église de Constantinople, dirent qu’il ne lui pouvait appartenir, puisqu’un autre avait été élu avant lui pour l’occuper. Ce saint évêque bien loin de contester prononça un discours sur ce sujet, renonça à la dignité d’évêque de Constantinople, et se retira à Nazianze ville de sa naissance. Celui sur lequel on avait jeté les yeux pour le placer sur la chaise de cette église était Nectaire homme du Sénat, qui avait exercé auparavant des charges du siège. Ce fut dans ce Concile que le second rang fut attribué au siège de la nouvelle Rome, immédiatement après le siège de l’ancienne.

Ce fut aussi en ce temps-Ià qu’ Amphiloque supplia l’Empereur de chasser les Ariens de Constantinople, ou au moins de leur défendre d’y continuer leurs assemblées. Comme ce Prince ne se pressait pas de lui accorder sa prière, il pris le temps auquel il était dans son conseil ayant Arcadius son fils assis proche de lui, et après avoir rendu à Theodose les respects, et les honneurs qui font dus aux souverains, et traita Arcadius avec beaucoup de familiarité, en lui disant, bonjour mon enfant. L’Empereur ayant témoigné de l’indignation de ce procédé, Amphiloque lui dit, si vous qui n’êtes qu’un homme ne pouvez souffrir que votre fils soit méprisé : Dieu n’a-t-il pas de l’horreur, et de l’exécration pour ceux qui outragent par leurs blasphèmes son Fils unique, et n’entre-t-il pas dans une juste colère contre ceux, qui permettent que ces blasphémateurs demeurent parmi les Orthodoxes, et qu’ils en corrompent plusieurs par le poison de leur mauvaise doctrine ? Alors l’Empereur admirant l’adresse de ce saint évêque, défendit les assemblées des hérétiques.

Après qu’il eut détruit, comme nous l’avons vu, la puissance d’Eugène le dernier des deux usurpateurs, il jouît seul de tout l’Empire, auquel il alloua ses deux fils. Le désir qu’il avait de les bien élever le porta à mander de Rome Arsène diacre de l’église de cette ville, homme célèbre par son érudition, et par sa vertu.

Théodose lui commanda d’instruire les deux fils, et de les considérer en les enseignant, non comme des Princes, mais comme des particuliers, et des sujets, et de ne leur pardonner aucune faute. L’Empereur lui fit de grands présents, et lui rendit de grands honneurs. Il entra un jour dans le lieu où Arsène faisait la leçon à ses fils, et trouva que les deux Princes étaient assis, et que le précepteur était debout. Il commanda à ses deux fils de se tenir debout durant leur leçon, et au précepteur de s’asseoir : ce qu’ils firent toujours depuis. Arcadius irrité du châtiment qu’il en avait reçu., entreprit de se défaire d’Arsène, et suborna un homme pour l’assassiner. Arsène ayant découvert ce dessein, partit sourdement du Palais, et se retira dans les déserts de Sceris, où il mena une vie toute angélique. Théodose le fit chercher sans le pouvoir jamais trouver. Ce Prince mourut à Milan après avoir régné dix-sept ans, cinq mois. Son Empire fut partagé de telle sorte entre les deux fils, qu’Arcadius eut l’Orient, la nouvelle Rome, et les pays d’alentour, et Hononus l’ancienne Rome, avec les Provinces d’Occident.


ARCADIUS, ET HONORIUS.[modifier]

LES deux fils de Théodose gouvernèrent séparément la partie de l’Empire qui leur était échue. Quand ils furent qu’Arsène menait une vie solitaire dans Scétis, ils lui écrivirent plusieurs fois pour implorer le secours de ses prières. Arcadius lui écrivit en particulier, pour lui demander pardon du dessein qu’il avait formé de le perdre, et lui offrit l’imposition d’une année sur l’Égypte, afin qu’il l’employât à tel usage qu’il lui plairait. Arsène ne leur voulut point faire de réponse par écrit. Il se contenta de dire à ceux qu’ils avaient envoyés, qu’ils leur rapportassent, qu’il priait Dieu qu’il leur pardonnât leurs péchés, et qu’i leur fit la grâce d’accomplir sa volonté. Que pour lui depuis qu’il était mort au monde, il n’avait plus besoin d’argent.


Arcadius fonda une ville en Thrace, lui donna son nom, et plaça sa statue au haut d’une colonne dans le quartier du Xerolophe. Après la mort de Néctaire patriarche de Constantinople, il choisit Jean prêtre de l’église d’Antioche pour lui succéder, et l’envoya quérir pour cet effet de cette ville d’Orient. Orcadius était d’un naturel lent, n’avait aucune force d’esprit, et se laissait gouverner par Eudoxie sa femme, Princesse fière, et avare. Le saint prélat s’étant souvent opposé à ses passions avec vigueur épiscopale, et lui ayant représenté l’injustice avec une généreuse liberté, elle en conçût un furieux dépit, et résolut de s’en venter.

Elle trouva Théophile évêque d’Alexandrie fort disposé à se rendre ministre de ses vengeances, persuada ensuite à l’Empereur d’exiler le grand Chrysostome. Quand il eut été emmené de Constantinople, le peuple de cette grande ville pleura son absence, et excita du tumulte. Arcadius le rappela aussitôt par un effet de sa timidité naturelle. Mais comme ce saint évêque avait un courage invincible, qu’il n’épargnait jamais le vice, Eudoxie s’appliqua par le témoignage particulier de sa conscience, les discours que Jean faisait en général contre les désordres de son siècle. Elle aigrit donc contre le saint, l’esprit du Prince son mari, qu’elle tournait comme il lui plaisait, et lui persuada de l’exiler une seconde fois. Il fut arraché avec violence du sein de son église, emmené par de mauvais chemins dans des pays déserts et exposé aux incommodités qu’il a décrites dans ses lettres avec son éloquence ordinaire. Il fut conduit d’abord à Cucuse, puis à Pirionte, et enfin à Comanes, ville de Cappadoce, où il mourut à l’âge de cinquante-deux ans, et après en avoir passé cinq et demi sur le siège de Constantinople. Dieu ne différa pas longtemps le châtiment de la malheureuse Eudoxie, puisque trois mois après il la retira du monde par une mort violente, et mourut en couche avec des douleurs effroyables, et l’enfant dont elle était grosse mourut avant elle dans son ventre. Arsace fut choisi pour remplir la place de Chrysostome, et ne l’occupa que deux ans, à la fin desquels il mourut. Il eut Attique pour successeur.

Arcadius ne survécut pas longtemps à Eudoxie. Il ne régna que douze ans, trois mois, et quelques jours depuis la mort de Théodose son père. On dit que la colonne qui est au quartier nommé les Pittaces, est un ouvrage d’Eudoxie. Arcadius laissa pour successeur Théodose son fils, qui fut surnommé le jeune, soit par rapport à son aïeul, ou par rapport à son âge qui nétait que de sept ans. Nous parlerons de lui dès que nous aurons rapporté en peu de paroles ce qui s’est passé sous Honorius.

Il n’avait que dix ans lorsqu’il prit possession de l’Empire d’Occident. Mais Stilicon que Théodose son père lui avait donné pour tuteur, gouvernait sous son nom. Il épousa Marie fille de Stilicon, laquelle étant morte, on dit qu’il épousa Theumatia sœur de Marie, bien qu’elle ne fût pas encore en âge de puberté, et cette Theumatia mourut peu de temps après elle-même.

Comme il avait reconnu que sa stupidité l’avait rendu odieux aux personnes de qualité de Rome, et leur avait donné lieu de former diverses entreprises contre sa personne, il se retira à Ravenne, et envoya des ambassadeurs à Alaric Roi des Vandales, ou des Goths pour l’exciter à mettre le siège devant Rome. Alaric attaqua cette grande Ville, mais au lieu de la ruiner, il s’accorda avec les habitants, reçût d’eux les trésors de l’Empereur, Placidie sa sœur qu’il mit entre les mains du Comte Constance pour la garder. Ce Constance trahissant Alaric, la mena à Honorius, qui la lui donna en mariage, le mit dans le Sénat, et depuis l’associa à la souveraine puissance, à cause qu’il n’avait point d’enfants entre les mains desquels il pût la laisser en mourant. Constance fut tué incontinent après, et laissa deux enfants de Placidie, savoir Valentinien, et Honoria. Voilà de quelle manière quelques-uns rapportent cette affaire. D’autres disent que Stilicon fut tué, et qu’Honorius devint odieux aux Romains depuis qu’il se fut retiré à Ravenne.

Alaric méprisant la lâcheté de cet Empereur, assiégea Rome, et la prit. Quand cette nouvelle fut portée à Honorius, il trembla de tout le corps, et frappant ses cuisses, s’écria. il n’y a qu’un moment que Rome était ici, et comment est-ce qu’elle a été perdue ? Celui qui apportait la nouvelle s’étant aperçu de l’équivoque, lui répartit en jetant un profond soupir qu’il ne parlait pas de sa grande poule qui s’appelait Rome et dont il regrettait la perte, mais qu’il parlait de la capitale d’Occident, qui était tombée sous la domination des étrangers. Il mourut d’hydropisie à l’âge de quarante ans, dont il en avait passé trente sur le trône sans y avoir acquis aucune réputation. Jean qui s’était emparé dans Rome de l’autorité souveraine, en chassa Placidie sœur d’Honorius, avec Valentinien son fils, et Honoria sa fille.


THÉODOSE LE JEUNE.[modifier]

Le jeune Théodose était élevé à Constantinople par les soins de Pulchérie sa sœur, sans que personne osât se soulever contre lui, à cause qu’Idiger Roi de Perse avait été nommé son tuteur par le testament d’Arcadius son père. Ce roi ayant accepté la tutelle, envoya Antiochus le premier de ses eunuques à Constantinople pour veiller à la conservation de la personne, et des intérêts de son pupille, et écrivit aux principaux de la Cour qu’ ils gardassent la fidélité qu’ils devaient à leur souverain, et que s’ils y manquaient leur perfidie ne demeurerait pas impunie.

Dès qu’il eut atteint l’âge de puberté, Pulchérie sa sœur lui fit épouser Eudoxie native d’Athènes, personne d’une excellente beauté, et d’un rare savoir. Elle était fille du philosophe Léonce, et s’appelait Athénaïs. Le père ayant jugé par la connaissance qu’il avait de l’avenir, qu’elle parviendrait un jour à une haute fortune, ne lui laissa par son testament que cent pièces d’or, et nomma Valère, et Genèse ses deux fils ses héritiers. Ils le saisirent du bien de leur père après sa mort, et chassèrent leur sœur de la maison. Elle se retira chez une de ses tantes, qui l’amena à Constantinople, et la présenta à Pulchérie pour se plaindre à elle de l’injustice du testament, et de la violence de ses frères. Cette princesse ayant admiré sa beauté, et. appris qu’elle était encore fille, eut soin qu’elle fût instruite des vérités de la religion chrétienne, qu’elle reçût le baptême, et lui changea son nom, et la nomma Eudocie, et la fit épouser à Théodose son frère.

Après que l’Empereur eut contracté ce mariage, il ôta la charge de maître de sa Chambre à Antiochus le plus puissant de ses eunuques, qui gouvernait l’Empire, non avec la retenue d’un ministre, mais avec un pouvoir aussi absolu, que s’il eût été indépendant et souverain. Il fut en même temps dépouillé de son bien, rasé, et mis à Calcédoine dans le clergé de l’église de la célèbre martyre Euphémie, où il ne survécut pas longtemps à sa fortune. Eudocie étant parvenue à la souveraine puissance de la manière que nous l’avons vu, bien loin de concevoir des sentiments de colère, et de vengeance contre ses frères qui l’avaient chassée de la maison de leur père, crut leur en être obligée, puisque ce mauvais traitement avait été l’occasion de sa grandeur, obtint de l’Empereur la charge de Préfet du Prétoire de l’Illyrie, pour Genèse, et celle de Maître pour Valère.

Attique patriarche de Constantinople expliqua en ce temps-là les vérités de notre Religion à un Juif qui était paralytique, le lava de ses péchés par les eaux du baptême, et le guérit de sa maladie. Ce fut aussi lui qui mit dans les diptyques de l’Église le nom de Jean Chrysostome, lequel n’y avait point encore été ; parce qu’il était accusé de tenir la doctrine d’Origène. Cet Attique gouverna durant vint ans les fidèles de la ville impériale, et eut pour successeur Sisinius, qui ne lui survécut que deux années, et mourut dans la vingt-deuxième du règne de Théodose. Nestorius fut mis en sa place, qu’il ne remplit que deux ans. Il enseigna que la Vierge ne devait point être appelée Mère de Dieu, que JÉSUS CHRIST n’était qu’un homme dans lequel le Fils de Dieu était descendu, comme dans un prophète. Ainsi niant que le Verbe de Dieu eût pris chair dans le chaste sein de la Vierge, il séparait le Fils de Dieu de JÉSUS CHRIST, et soutenait que JÉSUS CHRIST n’était Fils de Dieu que par adoption, et n’était Dieu que par grâce.

Quand les patriarches Célestin de Rome, Cyrille d’Alexandrie, Jean d’Antioche, Juvénal de Jérusalem eurent connaissance de ces erreurs, ils en avertirent Théodose et Pulchérie, et les supplièrent de convoquer un Concile, où cette matière fût examinée. Il y eut donc à Éphèse un Concile composé de deux cents évêques, dont le très saint Cyrille était le Président. Il tenait la place de Célestin pape de Rome, à qui les indispositions n’avaient pas permis de s’y rendre. La doctrine de Nestorius y fut examinée, et condamnée comme une doctrine dangereuse. Il fut décidé que la sainte Vierge devait être appelée, et crue Mère de Dieu, et déclaré que son Fils qui avait pris un corps dans son sein sans avoir eu de père sur la terre, était Dieu. Cyrille pour confirmer de plus en plus la vérité de la doctrine catholique, et pour ruiner entièrement celle des hérétiques, composa douze Chapitres, et déposa Nestorius.

Au reste trois jours après que le Concile eut été commencé Jean évêque d’Antioche, Théodore, évêque de Cir, Ibas évêque d’Édesse, et quelques autres arrivèrent à Éphèse, et se fâchèrent de ce que Cyrille président de l’assemblée ne les avait pas attendus. Ils trouvèrent à redire à la manière dont Nestorius avait été déposé, et déposèrent Cyrille, et Memnon, évêque d’Éphèse. Théodoret écrivit contre les douze Chapitres de Cyrille, et composa pour cet effet des ouvrages, dont Cyrille découvrit manifestement les erreurs ; de sorte que Jean d’Antioche, et les autres évêques de son parti furent condamnés par le Concile, et qu’ils se séparèrent de la communion des Orthodoxes. L’Empereur ne pouvant souffrir que les évêques demeurassent divisés de la sorte, le manda à Constantinople, où après que leurs différends eurent été examinés en sa présence, Nestorius fut exilé en Orient. Jean, et Théodore, reçurent la décision du Concile, qu’ils n’avaient rejetée auparavant que par quelque forte de colère et d’emportement.

Comme Nestorius inspirait ses erreurs à plusieurs personnes dans le lieu de son exil, Jean évêque d’Antioche en donna avis à Théodose, et l’exhorta à l’envoyer plus loin. Il fut donc envoyé à Oasis pays désert d’Arabie, et exposé à des vents dangereux. Maximien prêtre fut mis en fa place sur le siège de la nouvelle Rome. Il ne le remplit que deux ans, après lesquels Proclus disciple de eau Chrysostome, fut élu Patriarche. Sisînnius l’avait désigné dès auparavant évêque de Cyzique. Mais les habitants de cette ville-là n’ayant pas voulu le recevoir, parce qu’ils en avaient élu un autre, il était demeuré sans emploi. Dès qu’il fut en possession de cette dignité, il supplia l’Empereur de permettre que le corps de Chrysostome fût apporté de Pitionte à Constantinople, de peur que ce saint évêque ne fût encore exilé après sa mort. L’empereur y consentit. Le corps fut apporté à Constantinople, reçu honorablement, et enterré dans l’église des saints apôtres. Théodose ayant résolu d’accroître la ville en donna l’ordre à Cirus qui en était Préfet, et qui apporta une telle diligence, qu’en soixante jours il fit achever la muraille qui s’étend depuis une mer jusques à l’autre. Le peuple admirant la diligence des ouvriers, et la beauté de l’ouvrage s’écria, Constantin à fondé cette ville. Mais Cirus l’a accrue, et embellie. Ces acclamations populaires ayant rendu Cirus suspect, et odieux à Théodose, il fut rasé contre son consentement et mis dans le Clergé, et depuis fait évêque de Smyrne.

Proclus étant mort après avoir gouverné douze ans les fidèles de Constantinople, Flavien fut mis en sa place. Ce fut en son temps qu’un abbé nommé Eutichez enseigna que notre Seigneur JÉSUS CHRIST n’avoir point retenu deux natures depuis son Incarnation. Mais que ces deux natures-là avaient été mêlées, et confondues en une. Comme il soutenait cette doctrine pernicieuse avec une opiniâtreté invincible, Flavien le retrancha du corps de l’Église, de peur qu’il n’infectât les parties qui étaient saines et entières. Entichez eut recours à Chrisaphe qui tenait les mêmes erreurs que lui, et qui avait beaucoup de crédit auprès de l’Empereur, et par son moyen obtint de ce Prince, que la doctrine fût examinée à Éphèse par Dioscore qui avait succédé à Cyrille dans le gouvernement de l’Église d’Alexandrie, et par les évêques des autres sièges en présence de Flavien.

Dioscore qui s’accordait parfaitement avec Eutichez ayant assemblé dans Éphèse quelques évêques du même sentiment, approuva la mauvaise doctrine. Comme Flavien s’y opposait de tout son pouvoir, Dioscore se jeta avec fureur sur lui, et le chassa à coups de pieds, et de poings hors de l’assemblée. Flavien mourut trois jours après des coups que Dioscore lui avait donnés dans l’estomac. Il y avait deux ans qu’il honorait par sa vertu le siège de la nouvelle Rome, lorsqu’il fut ainsi enlevé du monde. Au reste Dioscore appuyé par la puissance de l’eunuque Chrisaphe, qui avait disposé des hommes armés aux environs du lieu où se tenait le Concile, épouvanta si fort les autres évêques, qu’il les contraignit d’approuver par écrit ses sentiments.

Domne évêque d’Antioche qui s’était laissé emporter par cette violence à signer comme les autres, réclama depuis contre sa signature, et détesta l’impiété qu’il semblait avoir approuvée. Quand Théodose apprit la mort de Flavien, et le reste des violences exercées dans le Concile, il en rejeta la faute sur Crisaphe. Mais Dioscore, conseilla à cet eunuque de faire en sorte que ce Prince nommât Anatolius son Apocrisiaire ou son Agent, patriarche de Constantinople, afin qu’il reçût Eutichez à la communion, et que l’on ne fît aucune recherche de la mort de Flavien.

Crisaphe persuada sans peine à Théodose tout ce qu’il voulut, et fit placer Anatolius sur la chaise de l’église patriarcale, le même eunuque abusant de la faiblesse de l’Empereur, et étant appuyé du crédit d’Eudocie, éloigna Pulchérie de la Cour, et lui ôta le maniement des affaires. Elle se retira à l’Hebdome, où elle mena une vie privée. L’Empereur étant à peine revenu à lui, et ayant reconnu la cruauté du meurtre de Flavien, et l’injustice de la disgrâce de Pulchérie la rappela, et punit Crisaphe comme le véritable auteur de ces désordres, en le reléguant, et en confisquant son bien.

Pulchérie était une princesse très avisée qui par sa prudence réparait les fautes de son frère, et couvrait ses défauts. On dit qu’il signait tout indifféremment, sans prendre garde à ce que l’on lui présentait pour signer. Quand elle l’en avertissait, il lui répondait qu’il savait bien ce qu’il faisait, et que personne ne pouvait le tromper. Voici donc l’agréable invention donc elle usa pour le convaincre de son peu d’application. Elle composa un écrit par lequel il lui vendait Eudocie, et le lui présenta à signer. Elle retint après cela Eudocie, et lorsque Théodose la demanda, elle lui montra l’écrit qui lui donnait droit de la retenir, et lui fit avouer qu’il signait des ordres dont il n’avait point de connaissance, et de l’exécution desquels il aurait du déplaisir.

Après cela elle lui renvoya Eudocie, qui tomba bientôt après dans la disgrâce pour le sujet que je vais dire. Comme l’on avait présenté un jour à Théodose une pomme d’une extraordinaire grosseur, il l’envoya à Eudocie, qui la donna à Paulin homme d’une grande érudition, et pour lequel elle avait une estime particulière. Paulin qui ne savait d’où elle venait la montra à l’Empereur à cause de sa rareté. Ce Prince l’ayant reconnue, et l’ayant cachée fit venir l’Impératrice sa femme, et lui demanda où était la pomme qu’il lui avait donnée. Eudocie craignant que l’Empereur ne conçût le soupçon qu’il avait déjà conçu, répondit qu’elle l’avait mangée. Sur ce qu’il la pressa de dire la vérité, elle assura avec serment qu’elle la disait. Alors l’Empereur transporté de colère lui montra la pomme, et la convainquit de mensonge. Cet accident accrût de telle sorte la jalousie, et les soupçons de Théodose qu’il fit mourir Paulin, bien qu’il fût très innocent. Eudocie voyant qu’elle avait encouru la haine de l’Empereur son époux, lui demanda permission d’aller à Jérusalem. Elle fit de grandes dépenses, et employa de grandes sommes au soulagement des pauvres, au profit des monastères, et à la construction, et à l’embellissement des églises. Elle y fit encore un second voyage depuis la mort de l’Empereur son mari, et y finit ses jours. Les Centons qu’elle a faits des vers d’Homère font des preuves de sa rare érudition. Un patrice les avait commencés, et ne les avait pu achever. Mais elle y mit la dernière main, et les laissa dans la perfection où nous les voyons, comme il paraît par une inscription en vers héroïques, qui est au commencement.

Théodose mourut à cinquante ans, qu’il passa presque tous sur le trône, savoir quelques-uns avec Arcadius son père, et les autres seul. Les uns attribuent sa mort à une maladie ordinaire, et les autres à un accident par lequel étant à la chasse, il tomba avec son cheval, s’offensa les parties nobles, et mourut peu après. Il avait quelque teinture des lettres, avait assez bien appris les Mathématiques, et surtout l’Astronomie. Il était excellent homme de cheval, et tirait de l’arc avec une adresse toute singulière. Il avait aussi appris quelque chose de la peinture, et de la sculpture. Il avait d’un naturel lent, et mol, et peu propre aux affaires. Cette faiblesse de son naturel avait donné lieu aux eunuques de prendre un grand pouvoir sur son esprit, et d’abuser de celui qu’il leur donnait, comme firent Antiochus, Amantius, et depuis Crisaphe. Ce fut sous son règne qu’il arriva un grand miracle à Constantinople.

Un jour que, l’évêque Proclus, le clergé, et le peuple faisaient leurs prières, un enfant fut enlevé en l’air. Le peuple surpris de cet événement, cria à haute voix : Seigneur, ayez pitié de nous. L’enfant ayant été remis sur la terre, rapporta que dans ce ravissement, il avait appris qu’au Trisagion, il ne fallait point ajouter ces paroles, qui a été crucifié pour nous.


MARCIEN.[modifier]

Pulchérie tint la mort de Théodose son frère la plus secrète qu’il lui fut possible, envoya quérir Marcien homme d’un âge avancé, et d’une prudence consommée, et lui dit : Je vous ai choisi sur tous pour vous mettre entre les mains la souveraine puissance, à condition que vous consentirez que je garde à Dieu la virginité que je lui ai vouée. Il lui promit ce qu’elle souhaitait, et à l’heure même reçût de sa main le diadème en présence du patriarche, et du Sénat.

Il n’était recommandable ni par sa naissance, ni par aucune charge qu’il eût exercée. Au temps de sa jeunesse auquel il était simple soldat, il partit pour aller avec sa légion au lieu où elle était commandée. Il fut surpris en Lycie d’une maladie qui l’empêcha de suivre ses compagnons et l’obligea à demeurer chez deux frères, dont l’un se nommait Jules, et l’autre Tatien. Lorsqu’il fut guéri, il alla un jour à la chasse avec eux, la fatigue de ce violent exercice les ayant obligés à descendre de cheval sur le midi pour prendre un peu de repos, ils s’endormirent. Tatien s’étant réveillé le premier aperçut une aigle qui voltigeait sur la tête de Marcien, et le couvrait de ses ailes, il éveilla Jules son frère pour lui faire remarquer ce rare événement qu’ils admirèrent ensemble, et qu’ils regardèrent comme un présage certain de l’Empire auquel Marcien était destiné. Dès qu’il fut éveillé, ils racontèrent ce qu’ils avaient vu, lui firent promettre qu’il se souviendrait d’eux, lorsqu’il serait sur le trône, et en prenant congé de lui, lui donnèrent deux cents pièces d’or. Dans le temps qu’il servait sous Aspar, il fut pris avec beaucoup d’autres par les Vandales. Le Prince de ces Barbares regardant un jour par une fenêtre les prisonniers qui étaient enfermés dans une cour, vit une aigle qui faisait ombre à Marcien pendant qu’il dormait, crut aussi que c’était un présage de sa future grandeur, et le mit eu liberté, après avoir tiré promesse de lui, que quand il serait sur le trône, il ne ferait point la guerre aux Vandales. Lors donc qu’il eût entre les mains la puissance à laquelle longtemps auparavant le ciel avait paru si visiblement le destiner, il s’en servit pour donner des marques de sa reconnaissance a ses deux frères qui la lui avaient prédite. Il fit Tatien préfet de Constantinople, et Jules préfet d’Illyrie, et de sentir les effets de la clémence, et de la bonté à tous les sujets.

Ce fut en ce temps-là, que Pulchérie fit élever à Blaquernes une église en l’honneur de la sainte Vierge, et que Marcien convoqua un quatrième Concile général à la prière de Léon Pape de l’ancienne Rome, et d’Anatolius, patriarche de la nouvelle qui lui avaient demandé l’examen, de la doctrine d’Eutichez, et de la mort de Flavien. Six cent trente évêques remplis de l’esprit le Dieu s’assemblèrent à Calcédoine dans l’église le sainte Euphémie martyre. Les principaux étaient Léon pape de Rome, Anatolius de Constantinople, et Juvénal de Jérusalem. Le sujet de leur assemblée était d’examiner la doctrine de Dioscore, et d’Eutichez qui enseignaient que JÉSUS CHRIST nôtre Seigneur avait pris une chair d’une autre condition que la nôtre, et qu’il n’avait qu’une nature ; de sorte qu’ils rendaient la divine sujette aux souffrances, et aux passions. L’opiniâtreté avec laquelle ils soutinrent leurs erreurs obligea les Saints Pères à les déposer, et à prononcer contre eux l’anathème. Ils reçurent Théodoret, et Ibas, et condamnèrent Nestorius avec les ouvrages qui avoient été composés par un désir indiscret de contester. Ils approuvèrent aussi les trois Conciles précédents, avec le Symbole. Ils prononcèrent l’anathème contre ceux qui admettent deux fils, contre ceux qui disent que la divinité est passible, contre ceux qui avaient la hardiesse le mêler, ou de confondre les deux natures, contre ceux qui s’imaginaient vainement qu’avant l’union il y avait eu deux natures en JÉSUS CHRIST, mais que depuis l’union, il n’y en avait plus qu’une, contre ceux qui avançaient que le corps que le Sauveur avait pris était un corps céleste, ou un corps d’une autre condit : on que les nôtres. Ils déclarèrent que JÉSUS CHRIST notre Seigneur a toute la perfection de la nature divine, et de la nature humaine, qu’il est vraiment Dieu, et vraiment Homme, que l’humanité qu’il a prise est composée d’une âme raisonnable, et d’un corps, que selon la nature divine, il est semblable à son Père, que selon la nature humaine, il est semblable à nous en toute choses, excepté le péché, qu’il est un en deux natures sans confusion, sans changement, sans division, sans réparation, et que l’union hypostatique conserve dans une même personne les propriétés des deux natures. Après que les saints Pères eurent porté ce jugement touchant la doctrine en présence de l’Empereur, Dioscore fut relégué à Gangre par son ordre. Eutichez ne reçût pas pareil traitement, parce qu’il était déjà mort. Protère homme d’une rare vertu, et d’une saine doctrine fut mis en la place de Dioscore sur la chaise de l’Église d’Alexandrie.

Comme les sectateurs qu’Eutichez, et Dioscore avaient dans Constantinople, faisaient tous leurs efforts pour ruiner le Concile, en publiant que ces décisions au lieu d’être appuyées sur la vérité, n’étaient soutenues que par la puissance de l’Empereur, le patriarche Anatolius les assembla, et leur tint en présence de ses suffragants le discours qui suit.

Puisqu’au lieu de reconnaître vos erreurs, vous continuez à les soutenir, et que vous avez la témérité de nous attribuer celles des Nestoriens, à cause que nous faisons profession de croire, qu’il y a dans Ie Sauveur deux natures, dont chacune conserve ses propriétés, sans se mêles, se confondre avec l’autre : Voulez-vous que nous remettions au jugement de Dieu la décision de cette question ? Que l’on écrive votre sentiment, et le nôtre, et que l’on mette les deux écrits dans la Chasse de l’illustre martyre Euphémie.

Les hérétiques ayant accepté la condition, on fit deux écrits, que l’on mit sur l’estomac de la sainte, puis on referma la chasse. On se mit après cela en prières, et on demanda à Dieu qu’il eut la bonté de déclarer lequel des deux sentiments était véritable. On ouvrit trois jours après la chasse en présence de l’Empereur, et par un miracle surprenant, on vit l’écrit des hérétiques aux pieds de la Sainte, et celui des Catholiques dans sa main, que l’on dit même qu’elle étendit pour le présenter à l’Empereur, et au patriarche. Ce jugement remplit les catholiques de joie, et couvrit les hérétiques de confusion, de sorte qu’ils se retirèrent tristes et affligés. Il y en eut même quelques-uns d’entre eux qui se convertirent.

L’Impératrice Pulchérie finit en ce temps-là sa vie d’une manière aussi pleine de gloire que conforme à la piété, puisqu’avant que de mourir elle distribua tous ses biens aux pauvres, et attira sur elle la miséricorde de Dieu, par le soin qu’elle prit de soulager les misérables. Valentinien empereur d’Occident, neveu d’Honorius, et fils de Placidie sa sœur, épousa Eudoxie fille du jeune Théodose, mais ce Prince adonné à ses plaisirs méprisa sa femme, quoiqu’elle eût une excellente beauté, et en rechercha d’autres avec une licence scandaleuse. Il eut aussi une curiosité fort dangereuse de s’instruire de l’art magique. Le malheur de sa mort répondit au dérèglement de sa vie. Maxime patrice fils du tyran du même nom, qui fut vaincu par la valeur de Théodose, tua Valentinien au milieu de son Palais, viola Eudoxie sa femme, et se rendit maître de l’autorité absolue. Cette princesse désolée, ne sachant à qui avait recours depuis la mort de Théodose son père, et depuis celle de Pulchérie sa tante, implora la puissance de Genzéric roi des Vandales, et le supplia de venger son injure, et de la délivrer de la tyrannie de Maxime. Genzéric se rendit aussitôt au port de Rome avec une grande flotte, et une nombreuse armée

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charge, et le mit entre les mains du Préfet, afin qu’il lui fit son procès. Lorsqu’il fut amené devant lui en l’équipage où l’on a accoutumé de mettre les condamnés, il lui dit : Vous voyez Isocase à quel état vous êtes réduit. Je le vois bien, répartit Isocase, et ne trouve point étrange, qu’étant homme, je sois sujet aux mêmes accidents et aux mêmes malheurs que les autres. Je fuis content que vous me fassiez la même justice, que vous aviez faite autrefois avec moi. Le peuple loua en cette rencontre la piété de Léon, et emmena Isocase à l’église où il fut baptisé, dont l’Empereur reçût beaucoup de joie. Il eut Vérine pour femme, et eut d’elle deux filles, savoir Ariane qui fut mariée a Zénon, et Léoncie qui le fut à Marcien patrice, fils d’Anthéme, qui a commandé dans l’ancienne Rome avec un pouvoir absolu.

Il arriva sous son règne dans Constantinople un horrible embrasement qui s’étendit depuis une mer jusques à l’autre ; c’est à dire depuis le côté de Septentrion jusques à celui de Midi. En longueur depuis le Bosphore jusques à l’église de saint Jean Calibite. Du côté de Midi depuis l’église de saint Thomas apôtre, jusques à celle de saint Serge, et de saint Bacchus martyrs. Vers le milieu de la ville depuis le quartier du Palais de Laufus jusques à celui de Taurus. On dit qu’Aspar porta lors par la ville de l’eau sur les épaules, et que non content d’exciter le peuple par son exemple à éteindre le feu, il donna une pièce d’argent à chacun de ceux qui voulurent bien y travailler. L’embrasement dura quatre jours, et consuma le lieu où se faisaient les assemblées des Sénateurs, et des plus considérables d’entre les citoyens, et où l’Empereur prenait sa robe consulaire. Il consuma un autre bâtiment fort ample situé vis avis, et qui a été nommé Ie Nimphée, parce qu’il servait à faire la cérémonie des noces à ceux qui n’avaient point de maison propre à cet effet. Il brûla encore un superbe édifice dans le quartier de Taurus, des églises fort magnifiques, un grand nombre de maisons particulières. On dit que sous le même règne la ville d’Antioche fut ébranlée, et presque ruinée par un furieux tremblement de terre, et que dans le territoire de Constantinople, il tomba une pluie de cendre de la hauteur de quatre doigts. L’Empereur épouvanté de ces prodiges sortit de sa capitale, demeura longtemps à saint Mamas.

Il donna le commandement des armées à Rustine homme vaillant, et habile dans l’art de la guerre. Après sa mort il donna cette importante charge à Basilique, frère de Vérine sa femme. Il fut envoyé avec une puissante flotte en Afrique contre Genzéric, par lequel il fut vaincu, soit qu’il n’eût pas eu le courage ou l’adresse, ou qu’il eût reçu de l’argent des ennemis pour trahir l’intérêt de son pays. On dit que peu après le commencement du combat, il se retira sur son vaisseau, abattit par sa retraite le courage des siens, releva celui des ennemis, se sauva avec un petit nombre de ses gens et abandonna tous les autres, dont aucun n’échappa.

Léon avait d’Ariane sa fille, et de Zénon son gendre un petit fils nommé Léon comme lui, auquel il attacha le diadème sur le front, bien qu’il fût encore en bas âge. Ce qui l’obligea à faire ce choix est, qu’il ne voyait dans Zénon nulle qualité de corps, ni d’esprit qui le rendit propre à posséder l’autorité souveraine. Il avait en effet fort mauvaise mine, & l’esprit beaucoup plus mal fait que le corps. Quelques-uns assurent que l’Empereur ne se porta à faire mourir Aspar, et Ardabure, que par le désir qu’il avait d’élever Léon son petit-fils sur le trône, et par la crainte que ces puissants favoris ne méprisassent la jeunesse de ce Prince, et n’usurpassent l’autorité absolue. Ce fut sous son règne que la très précieuse robe de la très sainte Vierge fut apportée de Palestine à Constantinople, et mise dans l’église de Blaquernes dans une chasse d’argent, d’où l’église même a été depuis appelée la sainte chasse. Anatolius patriarche de Constantinople étant mort après avoir gouverné huit ans l’église de cette grande ville, Gennade lui succéda, et la gouverna treize ans, après lesquels Acace fut choisî pour remplir sa place.

Léon, mourut de maladie dans la dix-huitième année de son règne, et laissa pour successeur Léon son petit-fils. Il avait d’excellentes qualités, et surtout une clémence singulière. Aussi avait-il accoutumé de dire que le Prince devait faire sentir les effets de cette vertu à tous ceux qui s’approchent de lui, comme le soleil communique la chaleur à toutes les créatures qu’il éclaire.


LÉON LE JEUNE.[modifier]

Léon parvint à l’Empire dès son enfance,et ne le posséda qu’un an. Il eut pour successeur Zénon son père, auquel il attacha de ses propres mains le diadème sur le front.


ZÉNON.[modifier]

Zénon était de l’infâme nation des Isauriens, mal fait de corps, et d’esprit. Il gouverna, non en Prince légitime, mais en tyran. Il avait un frère plus méchant que lui, nommé Conan, homme cruel, et dont le plus grand plaisir était de répandre le sang humain. Basilisque dont nous avons ci-devant parlé, étant appuyé du crédit de Vérine sa sœur, et de quelques-uns du Sénat prit en Thrace les armes contre Zénon, qui s’enfuit comme un lâche dans son pays avec Ariane sa femme.


BASILISQUE[modifier]

Basilisque s’étant rendu à Constantinople, et ayant été salué dans le champ en qualité d’empereur, déclara Zénonide sa femme impératrice, Marc son fils César. Il n’avait pas de meilleures qualités que Zénon son prédécesseur. Ses sentiments touchant la Religion n’étaient point orthodoxes. Il favorisait par complaisance pour sa femme le parti de Dioscore, et d’Eutichez, persécutait les fidèles, et entreprit de ruiner par un édit l’autorité du concile de Chalcédoine. Il usa de violence envers le patriarche Acace pour l’obliger à improuver ce concile dans une assemblée d’évêques. Mais le peuple catholique s’étant assemblé loua les décisions de ce concile, et fit des imprécations contre l’Empereur, que son impiété avait rendu l’objet de la haine publique.

Il envoya contre Zénon une armée dont il donna le commandement à Ille, et à Trocande. Ces deux généraux investirent et assiégèrent ce prince dépouillé dans l’espérance. de le prendre vif. Mais quand ils virent que Basilisque avait peu de soin de s’acquitter des promesses qu’il leur avoir faites, et que d’ailleurs il était devenu fort odieux aux gens de guerre depuis que le Sénat leur avait tracé une image affreuse de ses crimes dans une lettre qu’il leur avait écrite, ils s’accordèrent avec Zénon, et. ses ennemis devinrent ses sujets, et l’emmenèrent avec eux.

Basilisque envoya contre Zénon, Armace son parent avec des troupes levées en Thrace. Cet Armace l’ayant rencontré proche de Nicée, et s’étant laissé corrompre par la promesse que Zénon lui fit de déclarer son fils Basilisque que César, prit son parti, et lui donna lieu de se rendre à Constantinople,où il fut reçu par le Sénat et par le peuple. Basilisque qui s’était réfugié dans une église avec sa femme, et ses enfants, en fut tiré sous la promesse qu’on lui fit de lui sauver la vie, et conduit à un fort, où il mourut de faim. Quelques-uns dirent que sur le chemin il fut tué avec sa femme et ses enfants. Zénon chassa Vérine sa belle-mère. Ce fut sous le règne de Basilisque qu’il arriva à Constantinople un embrasement qui ayant commencé aux Calcoprates, brûla les édifices d’alentour, les galeries, les logements qui étaient au-dessus, la basilique, et la bibliothèque où il y avait six-vingt mille volumes. On dit qu’il y avait un intestin de serpent long de six-vingt pieds, où l’Iliade, et l’Odyssée étaient écrites en lettres d’or. Malque a fait mention de cet ouvrage dans l’histoire qu’il a laissée des Empereurs. Le feu consuma les principaux ornements du Palais, et les statues renommées de la Junon de Samos de la Minerve de Linde, de la Vénus de Cnide.

Lorsque Zénon se fut ainsi remis en possession de l’autorité souveraine, il s’acquitta de la promesse qu’il avait faite à Armace de déclarer son fils César et donna à Armace même le commandement de ses armées. Cette charge n’empêcha pas qu’il ne le fit mourir bientôt après sous prétexte qu’il y avait apparence qu’il lui manquerait de fidélité, puisqu’il en avait manqué à Basilisque. A l’égard de son fils qu’il avoir déclaré César il le contraignit d’entrer dans le clergé. Il fit mourir Ille maître des Offices qui avait médité d’usurper l’autorité souveraine, pour éviter un piège qu’Ariane du contentement de Zénon, avait dressé pour le perdre. Le même empereur fit encore mourir Pélage patrice, très homme de bien et très habile. Le prétexte qu’il prit fut de l’accuser de faire profession de la religion païenne. Mais le véritable motif était qu’il appréhendait sa liberté. Car comme il était homme de cœur il ne pouvait voir les dérèglements du prince, sans lui en témoigner franchement ses sentiments. Il fit mourir outre cela plusieurs personnes illustres, tomba dans des erreurs grossières, commit des crimes atroces, et finit sa vie d’une manière tragique. On ne convient pas néanmoins du genre de sa mort. Quelques-uns disent que comme il avait accoutumé de boire, et de manger avec excès, et jusques à perdre la raison, le mouvement, et le sentiment, un jour qu’il avait bu. de la sorte, Ariane sa femme qui ne l’aimait pas, le fit mettre dans le tombeau des empereurs, qui fut fermé d’une pierre d’une pesanteur extraordinaire. Quand il fut éveillé et qu’il se trouva en cet état, il jeta des cris lamentables, et n’excita pourtant la compassion de personne. D’autres disent qu’ayant été attaqué d’une maladie dangereuse, et tourmenté de douleurs aiguës on le crut mort, et on le mit dans le tombeau. Il y revint à lui, jeta de grands cris, et implora le secours de ses domestiques auxquels Ariane sa femme défendit de l’assister.


ANASTASE.[modifier]

Zénon étant ainsi misérablement péri, Ariane par l’avis du Sénat et de l’armée, et par les intrigues d’Urbice eunuque qui avait alors le plus grand crédit, éleva sur le trône Anastase Dicore qui n’avait point eu d’autre charge que celle de Silentiaire, qui n’en pas une charge forts relevée. Il fut surnommé Dicore, à cause qu’il avait les prunelles de différentes couleurs, l’une noire, et l’autre verdâtre.

Avant qu’il fut couronné, le patriarche Euphéme lui fit promettre par écrit qu’il n’apporterait aucun changement à la doctrine l’ Église. Cet Euphème était un très saint prélat, et très orthodoxe qui avait succédé à deux autres qui n’avaient rien de ces bonnes qualités. Car Acace qui avait occupé dix-sept ans le siège de cette célèbre église, avait très mal traité les défenseurs des bons sentiments. Fravica son successeur avait imité son impiété, et celle de Zénon, et ne lui avait survécu que trois mois et demi après lesquels Euphème fut élu. Il ôta des diptiques le nom de Pierre Monge, comme le nom ’un hérétique qui s’était intrus dans le gouvernement de l’église d’Antioche, et mit celui de Félix Pape de Rome, et très orthodoxe, qui avait repris Zénon et Acace par ses lettres de ce qu’ils étaient unis de communion arec Pierre Monge, qui était infecté des erreurs d’Eutichez, et de Dioscore, & avait même envoyé à Acace un écrit, par lequel il le déposait en haine de quoi cet Acace avait ôté son nom des diptyques. Lors donc qu’Euphème patriarche eut reçu d’Anastase un écrit par lequel il promettait d’embrasser la doctrine de l’église, et d’observer tous les décrets du concile de Calcédoine, il le couronna. Dés qu’il fut en possession de l’autorité souveraine, il remit généreusement à plusieurs particuliers les sommes qu’ils devaient au trésor public, rechercha Ariane en mariage, et l’épousa quarante jours après que la pompe funèbre de l’empereur Zénon eut été achevée. Il abolit l’impôt nommé Chrisargire, qui était n impôt fort incommode, que les pauvres, les courtisanes, et les affranchis payaient chaque année dans les villes, et à la campagne. On ne le levait pas seulement sur les hommes, on le levait aussi sur les chevaux, sur les mulets, sur les bœufs, sur les ânes, et sur les chiens. On levait une pièce d’argent sur chaque homme, sur chaque cheval, sur chaque mulet, sur chaque bœuf, six petites pièces nommées folles, sur chaque âne, et sur chaque chien. Anastase fit donc brûler dans le cirque les registres de cet impôt qui avait si fort surchargé les peuples, et qui avait tiré de leurs bouches tant de plaintes, Il faut avouer qu’il est louable à cet égard, qu’il gouverna l’état d’une manière fort généreuse, et qu’il abolit le commerce des charges, et ne les donna qu’au mérite. Mais aussi ne peut-on excuser ses sentiments touchant la religion, puisqu’il suivit les erreurs des Sinchiriques qui confondent les deux natures en Jésus-Christ depuis l’union, qu’il persécuta les orthodoxes, et ne se laissa jamais fléchir aux.raisons, ni aux prières de leurs évêques. Il exila le patriarche Euphème en haine de ce qu’il refusait de prononcer anathème contre le concile de Calcédoine. Avant que de l’exiler il tira d’entre ses mains, soit par ruse, ou par force l’écrit par lequel il lui avait promis de ne rien changer dans la Religion. Il fit le même traitement à Macédonius qui lui avait succédé, et qui était un prélat de grande vertu et le relégua à Euchaites en haine de ce qu’il. condamnait ses sentiments Il mit en la place Timothée qui les approuva.

Il réduisit à son obéissance Longin frère de Zénon qui avait entrepris d’usurper l’autorité souveraine, et l’exila à Alexandrie, où il mourut après y avoir été ordonné prêtre. Il chassa aussi de Constantinople quantité d’Isauriens qui y demeuraient. Un autre Longin s’étant mis à la tête de ces étrangers, et ayant couru et pillé avec eux les provinces d’Orient, fut vaincu, et vit tailler en pièces tous ces Barbares qui l’avoient suivi. On dit qu’en ce temps-là Théodoric gouverneur d’Afrique, qui était Arien, ayant vu qu’un diacre de ses amis avait suivi le parti d’Arius par complaisance pour lui, le fit mourir, en disant qu’il ne pouvait espérer qu’il lui fût fidèle, puisqu’il ne l’avait pas été à Dieu. Anastase pape de Rome étant mort, le peuple se partagea au sujet de l’élection d’un successeur, les uns voulant élever Laurent à cette dignité, et les autres qui étaient orthodoxes y voulant élever Symmaque. Théodoric de qui Rome relevait alors, s’y rendit en diligence au premier bruit de cette sédition, et y ordonna la célébration d’un concile où Symmaque fut préféré à son compétiteur. On dit que ce fut en ce temps-là, que la nation des Bulgares qui n’avait point encore été connue, commença à courir et a piller l’Illyrie, et la Thrace. Il fit la paix avec les Agaréniens ou Sarrasin, qui ravageaient l’Orient, et donna charge à Marien de réprimer l’insolence de Vitalien natif de Thrace, qui ayant amassé des Mésiens, et des Scythes faisait le dégât dans le territoire de Constantinople, et incommodait extrêmement cette ville par la présence de son armée navale. La flotte des Barbares fut dissipée par la valeur des Romains, et embrasée par l’adresse de Proclus excellent ingénieur qui outre les machines d’Archimède, dont il avait une parfaite connaissance, en avait inventé de nouvelles. On dit qu’il attacha aux murailles de la ville des miroirs d’airain, où les rayons du soleil s’étant réunis lancèrent comme des feux qui brûlèrent les vaisseaux et les Scythes qui étaient dessus de la même sorte que les miroirs d’Archimède avaient autrefois brûlé les navires des Romains qui assiégeaient Syracuse. Comme Anastase suivait les erreurs d’Eutichez, il entreprit d’ajouter à l’hymne du Trisagion la clause, qui a été crucifié pour nous. Le logothète, et le préfet étant entrés dans l’église, et ayant commencé à y lire d’un lieu élevé un édit, les orthodoxes coururent sur eux pour les mettre en pièces. Cette populace transportée de colère n’ayant pu se saisir d’eux, pilla leurs maisons, les ruina de fond en comble, et tua plusieurs personnes. Elle avança cependant des discours fort contraires au respect de l’Empereur et d’autres fort avantageux à Vitalien, par lesquels elle semblait le juger digne de posséder l’autorité souveraine. Ces séditieux mirent le feu à des maisons, et tuèrent quelques personnes, en entre autres un moine fort aimé de l’Empereur, et qui demeurait proche de la citerne nommée la citerne de saint Mocius et qui avait été faite par l’ordre de l’empereur Anastase. Ils firent aussi mourir une religieuse recluse proche de la porte Xilocerce, qui était fort estimée de l’Empereur. Ils traînèrent les corps par les rues après leur mort, et les brûlèrent.

Sous le règne de cet Empereur, Alamoudare, prince des Sarrasins fut instruit par les Orthodoxes des vérités de nôtre Religion, et reçut le Baptême.Sévère lui envoya aussitôt deux évêques de sa secte de l’attirer à leur communion. Mais ce Prince pour réfuter l’hérésie qu’ils soutenaient de la confusion des deux natures en Jésus-Christ d’où il s ensuivait que la Divinité avait été sujette aux souffrances, et à la mort, fit semblant de prêter l’oreille à ce que lui disait un de ses domestiques auquel il avait donné ordre en secret de lui parler de la sorte. Quand ce domestique eut achevé de lui parler, il fit paraître sur son visage des marques de tristesse, et de douleur, dont ces deux évêques lui ayant demandé la cause, il leur répondit qu’il venait d’apprendre la mort de l’archange saint Michel. Les deux évêques lui ayant réparti que la nouvelle était fausse, et que saint Michel était immortel, le Prince reprit la parti de pour leur dire : si vous avouez que les anges sont immortels, comment osez-vous avancer que la Divinité a souffert, et est morte avec le corps, avec lequel elle était mêlée, et confuse ? Ces évêques ayant reconnu sa pénétration par cette réponse perdirent l’espérance de l’attirer à leur parti.

Les Bulgares ayant fait une nouvelle irruption en Illyrie, et quelques troupes romaines ayant entrepris de s’y opposer, elles furent presque toutes taillées en pièces. Quelques-uns attribuèrent cette victoire aux secrets de la magie, et à des enchantements dont ces barbares avaient usé. La défaite des Romains avait été présagée par une comète chevelue, et par une troupe de corbeaux qui voltigèrent devant l’armée de ces Barbares, et enfin par le son triste et lugubre que les trompettes rendirent, au lieu de rendre le son ordinaire de la guerre. Timothée, dont j’ai parlé ci-devant, étant mort, après avoir causé une infinité de maux aux Orthodoxes., Jean. de Cappadoce fut chargé du. gouvernement de l’Église, duquel il s’acquitta pendant deux ans. L’impératrice Arranne mourut en même temps. On a. écrit que sous le règne d’Anastase on voyait à Constantinople l’image de la fortune de la ville. Elle. était en bronze, et renfermait une femme qui avait un pied sur un vaisseau de même métal. On raconte quelques pièces de ce. vaisseau ayant été rompues ou arrachées à dessein, les navires n’abordèrent plus depuis à Constantinople, et que si l’on ne les eût déchargés. avec. des barques. Les habitants eussent manqué de vivres. La cause de ce malheur ayant été découverte par la conjecture d’un homme d’esprit, on rechercha. les morceaux du vaisseau de bronze, et dès qu’on les eût réunis ensemble, les navires abordèrent au port comme auparavant. On eut la curiosité d’approfondir la. vérité de ce fait, et de séparer les morceaux de ce vaisseau, et à l’heure même on vit avec étonnement que les navires qui approchaient du bord en étaient repoussés par la violence du vent, et ainsi on prit un soin tout extraordinaire de réparer ce vaisseau, de la conservation duquel dépendait l’entrée des provisions dans la ville.

Anastase ayant eu avis, un peu avant sa mort d’une conjuration qui avait été formée contre lui fit arrêter plusieurs coupables, et entre autres Justin, et Justinien qui parvinrent depuis à l’Empire. Comme il méditait de les laisser mourir, il en fut empêché par un songe, où il crut voir un homme d’un aspect affreux qui lui dit que Dieu voulait se servir de Justin, et de Justinien, et qui lui défendit de leur faire aucun mauvais traitement. On dit qu’après qu’il leur eut pardonné, il eut un autre songe, où il vit un homme, qui tenant un livre à la main, lui dit d’une voix étonnante : Voilà qu’à cause de votre impiété, je retranche quatorze années de votre vie. Comme il était persuadé que sa destinée était de mourir d’un coup de tonnerre, il fit faire un dôme bien voûté pour s’en garantir. Mais cette précaution là lui fut inutile car un jour que l’air était rempli d’éclairs et que les tonnerres grondaient dans les nues il passa d’appartement en appartement, et fut enfin trouvé mort dans une chambre. Il vécut quatre-vingt huit ans, et en régna vingt-sept, et trois mois. Il y eut sous son règne un horrible tremblement de terre, dont quantité de maisons de Constantinople furent renversées, et Antioche fut presque toute détruite, et les habitants accablés sous les ruines.

Anastase fit bâtir la longue muraille pour arrêter les incursions des Mésiens ou Bulgares, et des Scythes. Il éleva sa statue de bronze, sur une colonne au quartier de Taurus, où il y en avait eu une de l’empereur Théodose le grand, qui était tombée.


JUSTIN.[modifier]

Justin natif de Thrace, homme de basse naissance fut élu empereur. Il n’y avait rien de si ravalé que ses premiers emplois, puisqu’il avait travaillé à la journée, et conduit des troupeaux de bœufs et de porcs. Il suivit depuis la profession des armes et fut pourvu d’une charge de tribun, et ensuite d’une de Comte. Lorsqu’Anastase fut mort, et que l’on commença à délibérer touchant le choix d’un Empereur, Amance eunuque qui était un des premiers officiers de la Chambre, et qui avait un grand pouvoir donna de l’argent à Justin pour le distribuer aux gens de guerre, afin qu’ils proclamassent Théocritie son ami particulier, Empereur. Mais au lieu d’employer cet argent dans les intentions d’Amance, il s’en servit pour acheter le suffrage du peuple et de l’armée, à la faveur duquel il monta sur le trône. Amance fâché d’avoir été trompé de la sorte, conspira contre Justin avec plusieurs personnes de qualité. Mais la conspiration ayant été découverte, il fut exécuté à mort avec André, et Théocritien. Au tems même où Anastase eut un songe pendant lequel il vit effacer d’un livre quelques années de sa vie. Amance en eut un, ou il crut être renversé par un sanglier en présence de l’Empereur. Il fit bâtir une église en l’honneur de saint Thomas apôtre, et on l’appelle encore aujourd’hui l’église d’Amance. Justin n’avait que des sentiments orthodoxes touchant la religion. C’est pourquoi il ordonna que le Concile de Calcédoine fut reçu de tout le monde, et que les noms des six cents trente Pères qui l’avaient tenu fussent mis dans les Diptyques. Il mit le diadème sur le front de sa femme, la déclara Impératrice, et lui ôta son nom de Lupicine, pour lui donner celui d’Euphémie. Il avait une affection singulière pour Vitalien qui avait excité une sédition sous le règne précédent, c’est pourquoi il lui donna le commandement des troupes, lui confia une grande autorité, et l’honora de la dignité de consul. Le zèle qu’il avait pour la pureté de la foi, le porta à chasser Sévère de la chaise de l’église d’Antioche ; Mais cet évêque s’étant enfui en Égypte avec quelques personnes infectées se ses erreurs, y troubla les esprits par les questions qu’il y excita touchant le corruptible et l’incorruptible. Paul administrateur de l’hôpital d’Eubule, fut choisi pour gouverner cette église en sa place. Justin rappela tous ceux qu’Anastase avait exilés contre la justice. On vit sous son règne du côté d’Orient une comète chevelue. Vitalien fut tué par les habitants de Constantinople, qui voulurent venger par sa mort le sang qu’il avait autrefois répandu dans une sédition excitée contre le précédent Empereur. Quelques-uns disent qu’il ne fut pas tué par le peuple, mais qu’il fut exécuté à mort dans le Palais par l’ordre de Justin, et de Justinien, en haine de ce qu’il avait l’insolence de vouloir disposer avec empire de l’esprit de l’Empereur. Justinien fut alors chargé du commandement des troupes. Jean de Cappadoce patriarche de Constantinople étant mort, Epiphane prêtre de la même église, fut choisi pour lui succéder. Hormisdas pape de Rome étant mort, Jean prêtre de la même ville fut chargé du gouvernement de cette église.

Les différends qui étaient entre les Romains, et les Perses obligèrent Justin à rechercher l’alliance des Huns, et à leur envoyer des présents. Leur Roi les reçût, et promit d’assister Justin, et nonobstant cette promesse, alla se joindre aux Perses, qui de leur côté lui avaient aussi demandé du secours. Quand Justin se vit un si grand nombre d’ennemis, il envola une ambassade à Cavade toi des Perses pour ménager avec lui un traité de paix, et pour l’avertir que les Huns le trahiraient comme ils avaient trahi les Romains, et qu’ils ne manqueraient pas de l’abandonner au jour de la bataille, puisqu’ils violaient la foi qu’ils lui avaient donnée avec serment, et qu’âpres avoir reçu son argent, ils tournaient contre lui leurs armes. Cavade n’eut pas sitôt reçu cette lettre, qu’il demanda au Prince des Huns,s’il était vrai qu’i eût reçu de l’argent des Romains. Il avoua franchement qu’il en avait reçu, et à l’heure même Cavade se persuadant que le reste que Justin lui avait écrit n’était pas moins véritable que le fait de l’argent, dont il demeurait d’accord, il le fit mourir, et tailla en pièces les Huns à la réserve d’un petit nombre qui s’échappèrent. Il conclut après cela la paix avec les Romains, et pria Justin d’accepter la tutelle de Cosroez, le plus jeune de ses fils, qu’il désignait son successeur au préjudice des aînés. Mais Justin refusa cette tutelle. Tzare roi des Laziens quitta le parti des Perses pour le venir trouver, fut tenu de lui sur les sons, salué en qualité de Roi, épousa la fille d’un sénateur, et retourna en son pays. La jalousie que Cavade eut de ce voyage, et de cette entrevue, causa de nouveaux différents entre lui et l’Empereur, qu’il accusait de lui débaucher ses sujets. Ce fut au même temps que ce que l’on raconte de saint Areras arriva dans la ville de Négra. Cavade fit mourir au même temps les Manichéens de son royaume, et leur évêque, et fit brûler leurs livres en haine de ce qu’ils avaient infecté un de ses fils de leur extravagante doctrine. Il arriva au même temps divers accidents. Anazarbe métropole de la seconde Cilicie fut renversé par un tremblement déterre. Édesse ville célèbre de l’Osroène fut ruinée par le débordement du Scirte qui passe au travers de son enceinte. Lorsque ce fleuve fut diminué, on trouva sur le bord une table de pierre où il y avait des hiéroglyphes avec cette inscription. Le Scirte dansera mal pour les habitants. Plusieurs de ceux de Pompéiopole furent abîmés dans une ouverture qui s’y fit subitement : On vit en Cilicie une femme d’une taille gigantesque, qui surpassait les plus grands hommes de la hauteur d’une coudée, qui avait l’estomac d’une largeur extraordinaire, et des bras, et des mains proportionnées au reste du corps. Depuis que Vitalien eût été tué, Justinien en recevant le commandement des troupes fut charge du gouvernement de l’Empire. Les grands de l’état ayant un jour supplié Justin de l’associer à l’Empire, il répondit en tenant le bout de sa robe de pourpre, vous devez souhaiter que jamais un jeune prince ne soit revêtu de cette robe. Il se défit de la sorte pour cette fois de leur demande. Mais depuis ils donnèrent le titre de nobilissime à Justinien, et obligèrent Justin à le lui confirmer. Ce dernier étant tombé malade bientôt après d’une blessure qu’il avait eue à la jambe, et se sentant en danger de mourir fit venir Epiphane patriarche, et les principaux de l’Empire, et en leur présence attacha le diadème à Justinien son neveu. Il entra incontinent après dans l’hippodrome, où il fut reçu aux acclamations de tout le peuple. Il s’en retourna après cela en son Palais. Il était alors âgé de quarante-cinq ans. Théodore sa femme fut bientôt après déclarée Impératrice, et Justin mourut après avoir régné neuf ans, et vint jours.