Histoire des Trois Royaumes/III, I

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Traduction par Théodore Pavie.
Duprat (1p. 179-201).


CHAPITRE PREMIER.


Kong-Yong et Hiuen-Té viennent au secours de Tao-Kien.


I.[1]


[Année 194 de J.-C.] Celui qui ouvrait cet avis, c’était My-Tcho (son surnom Tseu-Tchong) ; il appartenait à une famille puissamment riche (de la ville de Kiu-Hien, dans le Tong-Hay), qui comptait bien dix mille serviteurs. Cet homme étant allé faire du commerce à la capitale s’en retournait sur son char, quand près de lui, dans le chemin, se présenta une femme très-jolie, qui lui demanda une place à ses côtés. Aussitôt My-Tcho descendit pour céder son siège à la femme inconnue ; mais celle-ci le supplia de s’asseoir près d’elle, et cet homme vertueux, remonté à sa place, n’osa fixer les yeux sur sa compagne de voyage ; il se garda bien de lui adresser aucun propos frivole. A quelque distance de là, cette personne étrangère dit à My-Tcho, au moment de le quitter : « Je suis une envoyée céleste ; par ordre du maître du ciel, je vais mettre le feu à votre maison[2]. Mais votre conduite pleine d’égards m’a touchée, et je vous donne secrètement cet avis qui vous intéresse. — Quoi, s’écria My-Tcho, vous êtes un esprit ! — Je suis l’esprit qui préside au feu dans la partie du sud. » Et comme My-Tcho s’inclinait pour lui témoigner un respect voisin de l’adoration, l’être surnaturel reprit : « Le ciel l’a ordonné, je ne puis m’empêcher d’incendier votre maison ; mais allez vite, courez, sauvez vos effets les plus précieux, car cette nuit j’obéirai aux volontés d’en haut ! » Ce même jour, le feu prit par hasard dans la cuisine de son hôtel ; l’édifice entier fut consumé[3].

Depuis lors My-Tcho se plaisait à secourir les pauvres, à soulager les malheureux, à sauver et à aider ceux qui se trouvaient dans des circonstances difficiles ou périlleuses. Plus tard, Tao-Kien, le gouverneur de la province, le nomma à l’emploi d’assesseur. Dans ce moment critique My-Tcho, pour venir en aide au vieillard, se chargea d’aller implorer le secours de Kong-Yong, dans le Pé-Hay ; en même temps un courrier irait solliciter l’appui de Tien-Kay, dans le Tsing-Tchéou. Ce double renfort, attaquant Tsao sur deux points, le forcerait à lever le siège.

L’avis fut adopté, les deux lettres écrites ; le conseiller militaire Tchin-Teng (son surnom Youen-Long) se chargea de la mission dans le Tsing-Tchéou, tandis que My-Tcho se rendrait dans le Pé-Hay. Ils partirent donc chacun de son côté ; ce dernier se mit en route peu après Tchin-Teng, et Tao-Kien, entouré de ses troupes, garda bien les murailles en attendant que l’arrivée des renforts lui offrît l’occasion de tenter la double attaque. D’un autre côté Tsao, comptant sur ses forces, serrait déjà le siège de très-près. Ce général avait même élevé autour de la ville un mur de terre pour la réduire peu à peu.

Le gouverneur de Pé-Hay, Kong-Yong (son surnom Wen-Kuu), était originaire de Kio-Fou, au pays de Lou, comme Confucius, son aïeul à la vingtième génération[4]. Par la supériorité de son esprit, de bonne heure développé, il s’était attiré le respect général.

Voici ce qu’on raconte de lui : à l’âge de dix ans, il alla voir Ly-Yng, gouverneur de Ho-Nan. Celui-ci, qui portait un nom célèbre sous les Han, ne daignait pas recevoir d’ordinaire les visiteurs, à moins qu’ils ne fussent des gens distingués de l’époque, des descendants de familles anciennes et liées avec ses ancêtres ; dans ce cas, il les accueillait chez lui. Or, le jour que le jeune Kong-Yong se présenta à sa porte et déclina les noms de ses aïeux, amis de ceux du maître de la maison, le portier le fit entrer, et Ly-Yng lui demanda :

« Vos ancêtres et les miens étaient-ils amis ? — Mon aïeul Confucius et le chef de votre race Ly-Lao étaient égaux en vertus et en talents ; ils ont dû se donner mutuellement des leçons et avoir des liaisons ensemble. Ainsi, je puis dire que nos deux familles sont liées depuis des siècles. » Cette réponse si sage étonna beaucoup le gouverneur ; là-dessus Tching-Oey, l’un des grands du pays, conseiller impérial, étant arrivé, Ly-Yng lui montra le jeune Kong-Yong en disant : « Voilà un enfant d’un rare mérite. — Tant de perspicacité dans un âge si tendre, répondit le conseiller, n’annonce pas pour l’âge mûr un esprit supérieur. — Bien, répliqua Kong-Yong, d’après ce que dit votre seigneurie, elle n’était elle-même dans son enfance rien moins que spirituelle ! » Le conseiller et tous les assistants reprirent avec un sourire : « Cet enfant, avec l’âge, arrivera aux premiers emplois parmi les hommes de son temps. » Depuis lors, le descendant de Confucius acquit de la renommée ; il n’y avait pas de livre qu’il ne lût et ne comprît, et il n’eut pas d’égal dans tout l’Empire. Avec le temps, il devint un officier supérieur, et plus tard gouverneur militaire de Pé-Hay. Son plus grand plaisir était de recevoir les amis qui venaient le visiter, et il avait coutume de dire : « Que ma maison soit toujours pleine d’honnêtes convives, que la coupe de l’hospitalité ne soit jamais vide, tel est mon vœu ! »

Depuis six ans, il gouvernait le Pé-Hay, et on l’aimait beaucoup dans sa province. Ce jour-là même, il s’entretenait avec ses hôtes de la nouvelle expédition de Tsao et du serment fait par celui-ci de venger son père, quand on lui annonça l’arrivée de My-Tcho : « Cet ancien ami doit avoir une affaire importante à me communiquer, dit-il en le faisant entrer dans la salle du festin. » Là-dessus le mandarin, présentant la lettre à Kong-Yong, lui apprit le danger que courait la ville de Su-Tchéou, et le besoin qu’elle avait de son secours.

« Votre gouverneur a des droits à mon amitié, je dois le secourir, répondit Yong ; mais je n’ai non plus aucun motif d’inimitié contre Tsao ; laissez-moi chercher par une lettre à rétablir la paix ; si mes efforts sont vains, je suis prêt à envoyer mes troupes. — Tsao compte trop sur la force de ses armes pour céder à des motifs puisés dans la justice, répliqua My-Tcho. »

À peine la lettre était-elle écrite et l’entretien terminé, que se montrèrent tout à coup devant la ville cent mille Bonnets-Jaunes, commandés par Kouan-Hay.

Dans sa frayeur, Kong-Yong s’est porté hors des murs à leur rencontre avec ses troupes, et le chef des rebelles vient lui demander une contribution de cent mille boisseaux de grain, moyennant laquelle il se retirerait. « Votre ville, disait-il, regorge de provisions ; donnez, ou tous les habitants, sans distinction d’âge ni de sexe, seront passés au fil de l’épée. — Fidèle représentant de l’empereur, répondit Yong avec indignation, je garde la ville qu’il m’a confiée, et ce n’est pas aux bandits que se livrent les richesses de nos greniers ! » Les deux généraux s’attaquent ; le commandant de la cavalerie de KongYong, le général Tsong-Pao, s’élance au-devant du rebelle, qui brandissait un grand sabre, et tombe bientôt en défendant son maître. Alors les troupes se replient en désordre vers la ville et les Bonnets-Jaunes, se séparant en plusieurs divisions sous les ordres de leur chef, l’assiègent de toutes parts. Kong-Yong avait le cœur navré de la mort de son lieutenant ; My-Tcho étouffait de rage et de douleur.

Du haut des murs, Kong-Yong regardait l’immense armée des Bonnets-Jaunes, et son chagrin redoublait encore, lorsqu’il aperçoit dans la campagne un homme qui, la lance au poing, traverse au galop les lignes ennemies. Semant la mort autour de lui, frappant à gauche, tuant à droite, cet étranger se fraie un passage comme s’il dissipait des fantômes, arrive au pied des murs, et demande qu’on lui ouvre les portes. Kong-Yong ne connaît pas cet homme, et il n’ose lui accorder l’entrée. Déjà un des chefs rebelles s’est mis à sa poursuite, il le serre de près au bord des fossés, et l’inconnu se rejetant sur ceux qui le poursuivent en a renversé une douzaine, lorsque Yong fait ouvrir la porte et ordonne aux siens d’aller à sa rencontre. Laissant dehors son cheval et sa lance, l’officier monte sur les murs de la ville et va saluer Kong-Yong.

Ce héros est remarquable par sa haute taille, sa longue barbe, ses grands bras ; il excelle à tirer de l’arc. Quand Kong-Yong lui demanda ses noms, il répondit : « Ma vieille mère a reçu de votre seigneurie des bienfaits signalés. Hier, en sortant de Liao-Tong, j’allais lui rendre mes devoirs, dans notre petite maison, lorsque j’ai entendu le tambour d’airain retentir près de la ville, je l’ai vue assiégée par des brigands ; alors ma mère m’a dit : « Sa seigneurie m’a comblée de ses dons généreux, et jusqu’ici je ne te l’avais pas fait connaître. Mon bienfaiteur est en péril, va, mon fils, va le secourir... — Je me précipite seul, et j’accours remercier votre seigneurie de ce qu’elle a daigné nourrir ma vieille mère. Je suis de la ville de Hwang-Hien, dans le Tong-Lay ; je me nomme Tay-Ssé-Tsé (mon surnom Tseu-Y). » Kong-Yong fut rempli de joie ; il savait que ce Tseu-Y était véritablement un homme héroïque. Sa mère demeurait à quelque distance du chef-lieu, à Tou-Tchang ; elle recevait des étoffes de soie et du riz, que le gouverneur lui envoyait pour soulager sa misère, et voilà ce qui l’avait portée à faire partir son fils.

Une cuirasse et un cheval tout équipé, telle fut la récompense que donna le gouverneur à Tseu-Y ; et celui-ci, comblé d’honneurs, demande un corps de mille hommes d’élite pour aller au-devant des rebelles, car il n’y avait pas d’autre moyen de leur faire lever le siège que de les mettre en fuite. « Malgré votre valeur, répondit Kong-Yong, vous ne devez pas risquer une telle sortie, les brigands sont en grand nombre. — Seigneur, répliqua Tseu-Y d’une voix suppliante, ma mère m’a envoyé vers vous pour acquitter sa dette de reconnaissance, et tant que je n’aurai pas fait lever le siège, je n’ose reparaître devant elle. Laissez-moi, de grâce, risquer ma vie, et tenter l’entreprise !

— Non loin d’ici, reprit le gouverneur, habite Liéou-Hiuen-Té. le héros de notre siècle ; si j’obtenais qu’il vînt à mon secours, ses forces, réunies aux nôtres, en opérant une double attaque au dedans et au dehors, contraindraient l’ennemi à se retirer. — Eh bien, donnez-moi une lettre pour lui, et à l’instant je cours….. dit Tseu-Y. » La lettre fut bientôt écrite, et le jeune officier se chargea d’aller la porter.

Armé de pied en cap, la lance au poing, deux arcs au côté, lesté d’un bon repas, il entr’ouvre la porte de la ville et part au galop. Cent cavaliers du côté des rebelles s’acharnent aussitôt à sa poursuite ; plus de trente sont culbutés par le héros, les autres se retirent.

Tseu-Y s’est frayé une route au plus serré du camp ennemi, et déjà il a dépassé les lignes des assiégeants. « Un homme est sorti de la ville, il va demander des secours, pensa le chef des rebelles. » Il jette sur les pas de l’officier une centaine de cavaliers qui le cernent de toutes parts. Serré de près, celui-ci quitte sa lance, tire son arc de l’étui et décoche ses flèches sur tous les points de ce cercle d’ennemis qui le harcèlent ; ils tombent par centaines sous les traits qui les renversent ; tous reculent, et Tseu-Y s’est échappé. Sans se reposer, il fait route vers Ping-Youen, où commande Hiuen-Té. Cet illustre personnage accueille le message, salue l’envoyé, écoute les détails de sa mission, l’interroge sur ses noms, sur sa famille, comme aussi sur Kong-Yong, dont il a lu la lettre.

« Êtes-vous au service de Kong-Yong, êtes-vous de sa famille ? demanda Hiuen-Té. — Non, répliqua Tseu-Y, je ne suis ni son parent ni son compatriote ; sa réputation et sa bonté m’ont attaché à lui, voilà le seul lien qui existe entre nous. J’ai eu le désir de partager ses maux, de m’associer à ses périls. Les Bonnets-Jaunes se sont soulevés ; la ville de Pé-Hay est assiégée ; Kong-Yong se trouve serré de près ; seul, ne sachant de qui attendre du secours, vivement attaqué jour et nuit, il a cru rencontrer dans un homme comme votre seigneurie, plein d’humanité et de justice, celui qui pourra et voudra le secourir dans un si pressant danger. Voilà ce qui l’a décidé à m’envoyer vers vous avec ce message. A la pointe de mon sabre, bravant mille morts, je me suis frayé un passage au milieu des assiégeants, et cela pour parler à votre seigneurie, et la supplier de prendre ma demande en considération.

— Kong-Yong a su qu’il y avait un Hiuen-Té au monde, répondit celui-ci avec gravité et vivement ému du discours de Tseu-Y. Aussitôt il ordonne à ses deux frères d’adoption, Yun-Tchang et Tchang-Fey, de réunir trois mille hommes d’élite pour marcher au secours de la ville menacée.

De son côté, le chef des rebelles, Kouan-Hay, instruit de l’approche de cette armée libératrice, voulut s’opposer à son passage avec ses meilleurs soldats qu’il rangea en bataille. Hiuen-Té n’avait pas des forces bien imposantes ; et, loin de le craindre, Kouan-Hay, bien armé, court au-devant de lui hors des lignes. A cette provocation répondent Tseu-Y et Hiuen-Té, ainsi que ses deux amis. « Brigand, rebelle à ton prince, renonce à tes desseins pervers, viens te soumettre, qu’attends-tu ? » Ainsi dit Hiuen-Té. A ces mots, le chef des Bonnets-Jaunes s’élance plein de rage ; Tseu-Y se précipite à sa rencontre ; mais derrière lui un cavalier de Kiay-Leang (dans le Pou-Tchéou) se jette en avant comme s’il eût eu des ailes ; en temps de paix, il lit le Tchun-Tsiéou, la chronique de Confucius ; à la guerre, il est armé du glaive recourbé comme la faux, c’est Yun-Tchang. Pendant le combat singulier qui s’engage entre lui et le chef des rebelles, les deux armées poussent de grands cris ; tels des moineaux et des hirondelles s’agitent dans l’espace, tels les chiens et les brebis courent à la rencontre du soleil ! Mais comment Kouan-Hay résisterait-il au héros qui l’attaque ? Après dix assauts, le glaive recourbé de Yun-Tchang a renversé de son cheval le chef des brigands. Tseu-Y et Tchang-Fey se précipitent la lance au poing et rompent les lignes ennemies. A la tête de toutes ses troupes, Hiuen-Té bat la charge et s’avance à son tour.

Du haut des remparts, Kong-Yong voit Tseu-Y qui entraîne les deux héros à la poursuite des rebelles, et arrive jusqu’au pied des murailles ; on eût dit des tigres se ruant au milieu d’un troupeau de brebis. Rien ne peut résister à leur attaque impétueuse. A son tour, le gouverneur ouvre les portes et fait une sortie avec tous ses cavaliers. Les Bonnets-Jaunes sont en pleine déroute, ils déposent les armes par milliers ; le reste se disperse.

Après cet exploit, Kong-Yong va au-devant de Hiuen-Té, le reçoit avec les plus grands égards, et célèbre son arrivée par un festin. Il conduisit près de son libérateur My-Tcho, qui lui raconta tout ce qu’on sait déjà de Tsao, le meurtre de son père et la vengeance qu’il voulait en tirer. « La ville de Su-Tchéou est assiégée, ajouta-t-il, je veux aller la secourir... — Je connais le gouverneur Tao-Kien, répondit Hiuen-Té, et je le tiens pour un mandarin plein d’humanité. Faut-il qu’il expie de la sorte un crime dont il n’est pas coupable ! — Hélas, dit Kong-Yong, vous êtes allié aux Han ; Tsao-Tsao est cruel, il opprime le peuple ; s’appuyant sur les forts, méprisant les faibles, il met le pied sur la gorge de ce pauvre gouverneur. Mon aïeul Confucius disait : Là où je vois la justice, je crois aussi trouver l’héroïsme... Seigneur, que ne vous joignez-vous à moi pour venir délivrer cette ville de Su-Tchéou ? »

Hiuen-Té ne refusait pas, seulement il comptait trop peu de soldats, trop peu de généraux pour tenter une pareille entreprise. « Tao-Kien est mon ancien ami, disait Yong, je veux lui envoyer des vivres et de l’argent, le secourir dans cet imminent péril. Vous, seigneur, qui êtes le héros de notre époque, balancerez-vous à servir une cause aussi juste ? — Partez le premier ; moi, j’emprunterai quelques milliers d’hommes à Kong-Sun-Tsan, et je marcherai sur vos traces. — Ne manquez pas à votre parole, dit Yong. — Manquer à ma parole, répondit Hiuen-Té, qui suis-je donc à vos yeux ? Les anciens disaient : — Tous les hommes doivent mourir un jour ; mais ceux-là n’ont jamais réussi dans leur entreprise, qui violaient un serment ! — Ou j’obtiendrai le secours que je demande, ou je reviendrai seul près de vous. »

Là-dessus, il prit congé de Kong-Yong et de My-Tcho ; celui-ci fut chargé de porter une si heureuse nouvelle au gouverneur assiégé. Tandis que Kong-Yong passait en revue ses troupes, ralliées après la bataille, Tseu-Y se prosterna devant lui en disant : « Ainsi que l’ordonnait ma mère, je suis venu vous délivrer d’un grand péril. Aujourd’hui, par bonheur, vos inquiétudes sont dissipées. Le gouverneur de Yang-Tchéou, mon compatriote, Liéou-Yu, me rappelle par une lettre si pressante que je ne puis rester ici. J’espère que nous nous reverrons un jour. » Alors Tseu-Y, refusant l’argent et les étoffes précieuses que le gouverneur le sollicitait d’accepter, alla voir sa mère qui lui dit : « Je suis heureuse que tu aies acquitté la dette dé la reconnaissance en sauvant la ville. » Et elle le pressa de partir.

Cependant Hiuen-Té était arrivé à Pé-Ty, près de Kong-Sun-Tsan ; celui-ci hésitait à lui fournir des troupes. « Tsao, disait-il, n’est point votre ennemi ; pourquoi embrasser la cause d’un étranger et tirer l’épée contre un ami ? — J’irai avec de bonnes paroles l’exhorter à déposer les armes. — Ah ! reprit Sun-Tsan, il est trop enorgueilli de sa puissance, ce Tsao, pour consentir à vous écouter. — Mais, c’est ce que j’ai promis à Kong-Yong, dit Hiuen-Té, oserais-je manquer à ma parole ? — Eh bien, prenez deux mille hommes, cavaliers et fantassins. — J’ai encore une chose à vous demander, c’est que le jeune héros Tseu-Long vienne avec ce renfort. — Prenez-le donc, dit Sun-Tsan. »

Hiuen-Té se mit à l’avant-garde avec ses deux frères adoptais ; Tseu-Long commandait l’arrière-garde, formée par les deux mille auxiliaires ; la petite armée, ainsi établie, marcha vers Su-Tchéou.

Déjà My-Tcho, revenu près de Tao-Kien, lui avait annoncé l’arrivée de ces renforts ; d’un autre côté, Tchin-Teng vint dire que Tien-Kay de Tsing-Tchéou amenait des troupes. Le vieux gouverneur reprit courage ; Kong-Yong et Tien-Kay se présentant à la fois avec leurs armées, Tsao épouvanté se décida à s’aller retrancher dans les montagnes sans plus risquer de combat. A la vue de ces deux corps auxiliaires, il partagea ses troupes et n’osa plus envelopper la ville de si près. Hiuen-Té, arrivé au camp, alla saluer Kong-Yong, qui, dans sa prudence, voulait qu’on se défiât du repos de l’ennemi, de cette immobilité qui cachait sans doute quelque piège. « Épions d’abord ses mouvements, disait-il, et nous agirons ensuite. »

Mais Hiuen-Té craignait que la ville ne manquât de vivres ; il voyait dans ce retard une nouvelle cause de péril : « Marchez, disait-il, Yun-Tchang et Tseu-Long vous soutiendront avec quatre mille hommes ; moi-même, suivi de Tchang-Fey, j’irai assaillir le camp de Tsao, et, après avoir pénétré dans la ville, nous nous entendrons avec le gouverneur assiégé. »

Cet avis fut adopté par Kong-Yong ; il se concerta avec Tien-Kay pour la disposition des troupes, qui devaient faire une double attaque et prendre l’ennemi en tête et en queue. A la gauche étaient les soldats de Kong-Yong, à la droite ceux de Tien-Kay, au centre Yun-Tchang et Tseu-Long avec leurs quatre mille combattants. Les deux corps devaient marcher en même temps et se prêter un appui mutuel. Ce même jour, Hiuen-Té, accompagné de Tchang-Fey, s’avança à la tête de mille cavaliers jusqu’auprès du camp du général ennemi ; il était à cheval, revêtu de sa cuirasse. Dans son principal corps d’armée, Tsao ne comptait pas moins de deux cent mille hommes, campés sur divers points.

La lance au poing, Tchang-Fey galope en avant ; il examine les forces imposantes de Tsao, sa position sur les hauteurs, et se retire au plus vite. Dans les retranchements, le tambour résonne, fantassins et cavaliers s’agitent comme les flots de l’Océan et sortent en masse. A leur tête se précipite un général de première classe, qui s’écrie d’une voix terrible : « Qui es-tu ? ou vas-tu ? « Celui qui parlait ainsi, c’était Yu-Kin (son surnom Wen-Tsé, de Kiu-Ping dans le Tay-Chan) ; sans lui répondre, Tchang-Fey se jette à sa rencontre ; les deux champions se heurtent ; les armées poussent de grands cris ; Hiuen-Té arrête son cheval et regarde.


II.[5]


Pendant que les deux champions luttent ainsi, Hiuen-Té crie à ses soldats d’avancer, et bientôt Yu-Kin mis en déroute est harcelé par son terrible adversaire, par Tchang-Fey, qui arrive en le poursuivant jusqu’au pied des murailles. Du haut des remparts, les assiégés ont vu la bannière rouge sur laquelle se détachent en caractères blancs ces mots : Hiuen-Té de PingYouen. Aussitôt Tao-Kien envoya un de ses officiers ouvrir la porte au héros et à l’année libératrice. Il accueillit Hiuen-Té dans son palais, lui témoigna les plus grands égards, et, pendant le banquet qui suivit l’entrevue, il fut frappé de l’air distingué de son hôte, de sa voix retentissante comme une cloche, Dans sa joie, Tao-Kien chargea son conseiller My-Tcho d’aller lui offrir le gouvernement de sa province.

« Seigneur, à quoi pensez-vous ? répondit Hiuen-Té. — Aujourd’hui, répondit le vieux Tao-Kien, l’Empire est en proie à l’anarchie, l’empereur n’est qu’un faible enfant, le pouvoir reste aux mains de ministres pervers. Vous, seigneur, vous descendez des Han, votre devoir est de soutenir la dynastie chancelante. Quant à moi, vieillard âgé de plus de soixante ans, sans vertus, sans capacité, je ne puis résister aux périls qui me menacent jour et nuit. Votre nom, seigneur, est grand dans tout l’Empire, on vous regarde comme le modèle des héros de votre temps ; gouvernez le Su-Tchéou, je vous le cède. J’en donnerai avis à l’empereur ; non, vous ne me refuserez pas. — Bien que descendant des Han, répondit Hiuen-Té en se prosternant avec modestie, je n ai ni mérite ni talents supérieurs. Le grade de commandant du district de Ping-Youen m’est échu, je n’en veux pas d’autre ; je ne suis venu près de vous que pour vous porter secours au nom de la justice ; cessez de me parler ainsi, car chacun penserait que je suis un ambitieux avide à vous dépouiller. L’acceptation d’une pareille offre m’attirerait la colère du ciel ! »

Cependant Tao-Kien désirait ardemment céder sa province à Hiuen, et il insista si bien que celui-ci devait accepter. Mais il voulait tenter à l’égard de Tsao un dernier moyen de conciliation : « Personne ne peut le forcer à lever le siège ; laissez-moi lui adresser un message ; s’il refuse la paix, je l’extermine sans plus tarder. » La lettre écrite par Hiuen-Té fut remise à Tsao au milieu de son camp, tandis qu’il cherchait avec ses officiers un moyen de réduire la ville. Quand on lui annonça l’arrivée d’un message des assiégés, l’orgueilleux général se prit à rire ; puis il ouvrit la missive et reconnut qu’elle était de la main de Hiuen-Té. En voici le contenu :

« Liéou-Hiuen-Té a eu jadis l’honneur de voir votre seigneurie pendant la guerre des confédérés contre Tong-Tcho, et à chaque endroit de la terre où l’occasion s’est offerte, il n’a pas manqué de lui présenter ses respects. Naguères, l’illustre père de votre seigneurie, ainsi que toute sa famille, ont péri de la main de Tchang-Kay, homme pervers et criminel. Quant au gouverneur Tao-Kien, c’est un vieillard plein de loyauté, de justice ; la nouvelle de ce désastre lui a fendu le cœur !

« Liéou-Hiuen-Té espère que votre seigneurie voudra bien prendre ces choses en considération, et éloigner les innombrables soldats qui menacent la ville. En mettant un terme aux calamités qui ruinent l’Empire, en prêtant à l’empereur le secours de son bras, en retirant le peuple de l’abîme dans lequel il gémit, votre seigneurie fera le bonheur du prince et des sujets ! Liéou-Hiuen-Té souhaite ardemment que votre seigneurie réfléchisse à ses paroles. »

Cette lettre indisposa beaucoup Tsao-Tsao. « Qu’était donc Hiuen-Té pour oser lui écrire des paroles de reproches, lui dicter sa conduite ? Cette lettre n’avait pas d’autre but que de l’injurier en face ! » Il voulait faire décapiter le messager et ordonner l’assaut. Le conseiller militaire Kouo-Kia l’en détourna par de sages conseils. « Réprimez votre colère, lui dit-il ; Hiuen-Té, venu de si loin au secours des assiégés, veut tenter les voies de conciliation avant de combattre ; répondez-lui par de belles paroles, endormez-le, et puis faites marcher vos troupes ; attaquez la ville et elle est prise ! » Tsao calma son irritation et sourit même à l’idée de tromper Hiuen-Té et de le prier de venir lui faire une visite dans son camp. Il écrivit donc et garda l’envoyé près de lui.

Comme il délibérait sur les moyens de faire parvenir cette réponse, des éclaireurs arrivèrent au galop ; ils annonçaient ceci : Le général Liu-Pou, battu sous les murs de la capitale par les deux rebelles successeurs de Tong-Tcho, était allé au delà du passage de Wou-Kouan se réfugier près de Youen. Celui-ci ne l’avait pas employé, par défiance à l’égard d’un homme coupable déjà de deux trahisons. Alors l’aventurier avait pris du service dans les armées de Yuen-Chao (frère du précédent, ancien chef de la confédération), qui était allé avec lui battre Tchang-Yen à Tchang-Chan. Mais Liu-Pou, par la fierté de son caractère, par sa dureté envers ses subordonnés, indisposa Youen-Chao, et celui-ci l’eût fait périr, s’il ne se fut enfui avec des troupes près de Tchang-Yang qui l’accueillit. Un certain Pang-Chu, qui avait caché dans la capitale la famille entière de Liu-Pou, la lui renvoya saine et sauve. Les deux généraux tout-puissants, Ly-Kio et Kouo-Tsé, en ayant été instruits, firent décapiter Pang-Chu et écrivirent à Tchang-Yang qu’il eût à se défaire de Liu-Pou. Celui-ci, averti à temps, se réfugia près de Tchang-Miao. Le jeune frère de ce dernier, Tchang-Tchao, lui ayant amené le conseiller militaire Tchin-Kong[6], ce mandarin dit : « De toutes parts il se lève des héros ; l’Empire se divise, se fractionne de tous côtés. Vous-même, seigneur, qui avez sous vos ordres une grande province, de nombreux soldats, fortifiez-vous dans un pays en proie aux guerres civiles ; le sabre en main, l’œil ouvert sur ce qui se passe, vous pouvez aussi prendre rang parmi les généraux qui cherchent l’indépendance. N’auriez-vous pas honte, au contraire, de subir la domination des autres ? Voyez, Tsao-Tsao s’efforce de soumettre les provinces de l’orient ; tout ce pays attend un maître. Vous avez avec vous ce Liu-Pou, l’un des héros de notre époque, un guerrier sans rival ; retenez-le au passage et employez-le à conquérir le YenTchéou. Regardez bien l’aspect des événements pour connaître le moment propice, et il ne tiendra qu’à vous d’être le premier parmi les grands vassaux ! »

Dans la joie que lui causait une perspective si attrayante, Tchang-Miao arrêta Liu-Pou au passage, et le regarda comme un auxiliaire que le ciel même lui envoyait ; il le fit gouverneur de Yen-Tchéou. Tchang-Miao se rendit aussi maître de Po-Yang ; mais, dans cette province qu’il enlevait à Tsao, trois villes, défendues par Sun-Yo et par Tching-Yo, les deux meilleurs conseillers militaires de ce général, résistèrent opiniâtrement. Ces trois villes étaient Yen-Tching, Tong-Ho et Ouan-Hien, tout le reste de la province fut pris. Tsao-Jin, battu dans plus d’une rencontre, se vit bientôt sur le point de succomber.

« Si je perds le Yen-Tchéou, dit Tsao-Tsao, il ne me reste plus aucun lieu de refuge !» Et le conseiller militaire Kouo-Kia vit dans cet incident fâcheux l’occasion de montrer à Hiuen-Té de grands dehors de justice. « Retirez, comme si vous agissiez au nom de l’humanité, vos troupes de devant Su-Tchéou, dit-il à Tsao ; retournez vers le pays de Yen pour effacer le déshonneur qu’une défaite imprimerait à votre nom !... » Et Tsao, goûtant ce conseil, répondit à la lettre de Hiuen-Té par les lignes suivantes :

« Après le malheur dont mon père, l’honneur d’une famille illustre depuis tant de siècles, a été victime, pouvais-je ne pas le venger ? non ; j’avais donc levé des troupes pour faire expier à Tao-Kien un crime odieux ; je voulais laver cette insulte dans le sang de sa famille tout entière. Mais en recevant la lettre de Hiuen-Té, du rejeton de la famille impériale, si orné de vertus et de talents, doué de tant de justice, je me suis senti grandement honoré et consolé. Ainsi, je fais défiler mes troupes par le chemin qui conduit à mon gouvernement ; tenez-vous-en pour averti ; après avoir été séparés, nous serons unis un jour. »

La joie du vieux gouverneur Tao-Kien fut grande quand un courrier, en lui apportant cette lettre, lui apprit le départ de Tsao-Tsao et de toute sa formidable armée. Il appela dans la ville Kong-Yong, Tien-Kay, Yun-Tchang, tous ces chefs qui étaient venus à son secours, et logea leurs soldats dans ses murs. Ensuite, il prépara un banquet solennel, dans lequel on le vit insister vainement près de Hiuen-Té pour lui faire accepter la place d’honneur.

Au milieu du repas, le vieux mandarin lui dit encore : « L’âge m’accable, la force m’abandonne ; j’ai deux fils dénués de mérite, incapables de rendre à la dynastie de grands services. Vous, seigneur, vous parent des Han, doué d’une immense vertu, d’un talent élevé, prenez la charge que je vous laisse, et que je puisse aller dans la retraite soigner les infirmités de ma vieillesse ! »

Hiuen-Té restait inébranlable dans son refus. « Je suis venu, sur l’invitation de Kong-Yong, pour délivrer votre ville assiégée, répondit-il, pour vous secourir vous-même, au nom de la justice. Et, si j’acceptais votre offre, ceux qui ne me connaissent pas m’accuseraient d’avoir commis une action contraire à cette même vertu ! — Les Han sont tombés, s’écria alors My-Tcho, l’anarchie règne d’un bout à l’autre de l’Empire ; si le mérite doit conduire aux honneurs, aux rangs élevés, c’est dans ces temps de crise. Le Su-Tchéou est un pays riche et florissant, qui renferme une population d’un million d’âmes. Seigneur, vous ne pouvez plus longtemps résister à nos prières. » Ces instances demeuraient sans effet ; Tchin-Teng y joignit inutilement les siennes, en exposant les infirmités et l’âge du vieux gouverneur.

Enfin, ce haut rang dont on voulait l’honorer, Hiuen-Té proposa de le conférer au chef de l’ancienne confédération, à Youen-Chao, qui réunissait dans sa famille les trois premières dignités de l’État, occupées successivement par lui et par ses ancêtres pendant quatre générations. Le peuple de l’Empire affectionnait beaucoup ce grand personnage ; il était là, non loin, à Chéou-Tchun ; que ne le mettait-on à la tête de la province ? « Youen-Chao est un homme vain et orgueilleux, dit Tchin-Teng, incapable de gouverner un pays au milieu des guerres civiles. Vous avez là, sous votre main, dans le Su-Tchéou, une armée de cent mille hommes ; avec elle vous devez sauver l’empereur et délivrer le peuple du fléau de l’anarchie, tout en gouvernant les terres de l’Empire et en défendant les frontières. Si vous ne vous laissez pas gagner par ces considérations, moi-même je n’ai plus foi en vous. — Youen-Chao est comme un vieil os pourri dans une tombe, ajouta Kong-Yong ; que sait-il faire ? Est-il homme à sacrifier les intérêts de sa famille à ceux de l’État ? Non ; alors peut-on compter sur lui ? Dans le cas présent, seigneur, c’est le ciel qui vous donne cette province ; acceptez-la, ou vous vous repentirez, trop tard, hélas ! »

Voyant Hiuen-Té toujours fermement résolu à rejeter ses offres, le vieux Tao-Kien le prit dans ses bras et lui dit en fondant en larmes : « Si vous m’abandonnez, seigneur, je mourrai et le chagrin me privera au delà de la vie de l’éternel repos. — Acceptez, mon frère, dit aussi Kouan-Kong[7], puisque Tao lui-même vous cède sa place ; » et Tchang-Fey (non moins dévoué mais plus violent) s’écria : « Il ne s’agit pas de le contraindre d’accepter des villes et des districts ; prenez cette tablette, insigne du pouvoir, donnez-la-moi à garder, et il ne dépendra plus de mon frère aîné de vous refuser plus longtemps. — Eh bien ! vous me poussez à bout, dit Hiuen-Té, vous me forcez à commettre un acte illégal, mais j’aime mieux mourir. » Il avait tiré son glaive pour se frapper au cœur ; Tchao-Yun détourna à la fois le bras et l’arme.

« Puisque rien ne peut vaincre l’obstination de Hiuen-Té, reprit le vieux gouverneur, voici ce que je propose. Près d’ici se trouve une place forte nommée Siao-Pey ; s’il a quelque considération pour moi, qu’il y réunisse son armée, qu’il occupe cette ville et s’y maintienne, prêt à me seconder dans le péril. Que pense-t-il de ma proposition ? » Et comme tous les assistants le pressaient de se fixer à Siao-Pey, Hiuen-Té céda à leurs prières.

Les deux commandants (Kong-Yong et Tien-Kay) appelés par Tao-Kien dans son chef-lieu pour en défendre les murs contre Tsao-Tsao retournèrent à leurs postes après le banquet. Quant à Tseu-Long[8], ce fut avec bien de la peine que Hiuen-Té se sépara de lui ; il le retint encore deux jours et lui serra affectueusement la main au moment du départ avec une extrême douleur. « Seigneur, dit le jeune guerrier en s’agenouillant, jamais je n’oublierai la tendre affection dont vous m’honorez ! » Et il monta à cheval, les larmes aux yeux, emmenant avec lui les deux mille hommes empruntés à Kong-Sun-Tsan.

Alors aussi Hiuen-Té se retira avec ses deux frères d’adoption, Kouan et Fey, dans la place forte de Siao-Pey, dont il fit réparer les murailles ; bientôt il se fut attiré l’affection de tous les habitants, qui s’empressèrent de se rallier autour de lui. Tao-Kien avait généreusement récompensé les soldats des divers corps d’armée.

En marchant vers Yen-Tchéou, Tsao apprit de la bouche de son parent Tsao-Jin que Liu-Pou, aidé de Tchin-Kong, de Kao-Chun et de six autres généraux expérimentés, avait enlevé à la tête d’une forte armée toute la province de Pou-Yang, à l’exception de trois villes (Yen-Tching, Tong-Ho et Ouan-Hien), défendues par Sun-Yo et par Tching-Yo, qui étaient résolus à se défendre jusqu’à la fin. Cet événement n’inquiéta pas beaucoup Tsao-Tsao ; il savait que Liu-Pou, fort brave de sa personne, manquait de tactique et de prudence. Au lieu de se fatiguer à le combattre, il préféra, sur l’avis de son conseiller Kouo-Kia, se tenir en repos dans ses retranchements. De son côté, Liu-Pou, informé de la retraite de Tsao qui déjà traversait le Teng-Hien, appela à lui les généraux de seconde classe, Ly-Fong et Sie-Lan (les mêmes qui avaient trahi l’empereur après s’être déclarés pour lui dans sa retraite à Hong-Nong) ; il les assura du désir qu’il avait depuis longtemps de les prendre à son service, et leur proposa de garder le Yen-Tchéou avec dix mille hommes, tandis qu’il se mettrait lui-même en campagne contre Tsao.

Ce projet était déjà adopté par les deux officiers quand TchinKong, plus prudent, demanda à Liu-Pou dans quel lieu il irait s’établir en quittant Yen-Tchéouî « A Pou-Yang, répondit celui-ci ; je veux y réunir mes troupes, en faire le centre de ma puissance ! — Gardez-vous-en bien, reprit Kong ; Sie-Lan ne pourra se maintenir à Yen-Tchéou ; à dix-huit milles d’ici, les monts Tay-Chan vous offrent des défilés où vous ferez bien de cacher dix mille soldats choisis. Instruit de la prise de Yen-Tchéou, Tsao ne manquera pas de se mettre en marche ; et, quand une fois il se sera engagé au milieu des gorges où le piège l’attend, rien qu’en allongeant la main vous vous rendrez maître de lui et de son armée. » Cet avis fort sage était appuyé par un exemple tiré de l’histoire des guerres civiles au temps de Liéou-Pang.

« Autrefois Han-Sin, voulant battre les troupes du pays de Tchao, s’engagea dans le défilé de Hing-Tching. Ly-Tso-Che, petit prince de Kwang-Wou, donna à Tching-Yu, prince de Tching-Ngan, l’avis suivant : « Aujourd’hui les troupes ennemies s’approchent des passages qui leur sont ouverts ; leurs forces sont considérables, irrésistibles, mais le défilé où elles s’engagent n’offre ni route pour la manœuvre des chars ni espace pour le déploiement de la cavalerie. Je calcule que ces troupes doivent avoir des vivres à leur suite. Laissez-moi prendre trente mille hommes d’élite, je les suivrai dans ce défilé et j’intercepterai leurs provisions ; vous, posté dans les vallées et sur les hauteurs, ne les attaquez pas. L’ennemi ne trouvera de facilité ni pour combattre s’il avance, ni pour reculer s’il bat en retraite ; d’où tirera-t-il des vivres ? En moins de dix jours la tête des deux généraux sera coupée et suspendue à la bannière, sinon les deux fils du roi seront faits prisonniers. — Non, non, répondit Tching-Yu ; j’ai avec moi deux cent mille soldats fidèles, qu’est-il besoin de recourir à ces ruses ? » Et il méprisa les sages conseils de Ly-Tso-Tché. Han-Sin, en ayant été secrètement instruit, se réjouit de cette heureuse circonstance, et il osa même marcher à l’instant. Arrivé à l’entrée du défilé il fait halte, et au milieu de la nuit ordonne à ses soldats d’avancer. Là, suivi de deux mille hommes sur lesquels il peut compter, armés à la légère, portant chacun un drapeau rouge, il s’enfonce par le sentier et s’adosse à la montagne. « Quand toute l’armée de Tchao se précipitera en masse sur nos pas, dit-il, observez-la bien ; dès qu’elle quittera ses murs, entrons-y nous-mêmes au plus vite, arrachez les étendards qui s’y trouveront et plantez-y les vôtres. » Là-dessus, il envoya ses lieutenants répéter dans les rangs à tous les soldats : « Mangez un peu maintenant, et après avoir vaincu les gens de Tchao vous recommencerez votre repas. » D’abord, il fit partir dix mille hommes et rangea en bataille les troupes embarquées ; en apercevant cette division ennemie, les gens de Tchao se prirent à rire. Mais le lendemain Han-Sin, déployant sa grande bannière, battit la charge, sortit des défilés. Ceux de Tchao s’avancèrent à leur tour et combattirent longtemps ; Han-Sin et Tchang-Eul abandonnèrent la moitié de leurs étendards et de leurs tambours, et s’enfuirent vers les troupes embarquées sur le fleuve. Aussitôt celles de Tchao quittent leurs murailles en masse pour harceler les fuyards ; mais les cavaliers de Han-Sin ont saisi l’occasion. Ils entrent dans la ville déserte, enlèvent les étendards qui s y trouvent et y plantent la bannière de Han. Les troupes embarquées combattirent avec désespoir ; l’armée de Tchao était en déroute. Quand les soldats vaincus voulurent, sous les ordres de Tchin-Yu, retourner à leurs remparts, ils y virent flotter la bannière du vainqueur. Tchin-Yu lui-même, frappé d’épouvante et de surprise, se sauva sans savoir où il allait ; les gens de Han l’attaquèrent avec leurs forces réunies, le défirent et lui coupèrent la tête. Plus de deux cent mille hommes se soumirent à Han-Sin, et le roi de Tchao, Wang-Hie, fut fait prisonnier à l’instant même. — Aujourd’hui, général, des circonstances analogues nous engagent à imiter ce plan d’attaque, songez-y bien ! »

Liu-Pou ne voulut rien écouter ; il persista dans son intention de marcher au-devant de Tsao : « En rassemblant mes forces à Pou-Yang, répliqua-t-il, j’ai un autre projet que vous ignorez. « Cela dit, il partit, laissant la ville de Yen-Tchéou sous la garde de Sie-Lan.

Quand l’armée de Tsao arriva aux passages difficiles, Kouo-Kia recommanda la prudence : « S’il y avait là une embuscade ? — Ah ! répondit Tsao en souriant, Liu-Pou est un étourdi ; je devine parfaitement les dispositions qu’il a prises, et, j’en suis sûr, il n’y a aucun piège à craindre ! Tandis que Tsao-Jin ira assiéger Yen-Tchéou, je marcherai moi-même sur Pou-Yang ; j’en aurai bientôt fini avec cet adversaire ! » De son côté, Tchin-Kong disait à Liu-Pou, dès qu’il apprit la marche de Tsao : « Les soldats ennemis sont las et harassés, votre intérêt est de les attaquer au plus vite sans leur laisser le temps de se remettre. Avant qu’ils aient pu manger et prendre haleine, marchez et ils reculeront ! » Mais Liu-Pou s’écria : «  Je puis traverser tout l’Empire avec mon cheval renommé sans trouver de rival ! Comment craindrai-je Tsao ! Laissons-le camper et je le tiens ! »

Tsao campa en effet près de Pou-Yang et déploya son armée le lendemain dans une plaine unie. A cheval auprès de sa bannière, entouré de ses généraux, il voit Liu-Pou qui range ses troupes en bataille et s’élance au galop, ayant Tchin-Kong à sa gauche, à sa droite Kao-Chun. De chaque côté se développent ses huit divisions ; en tête des lignes paraît un chef de cavalerie irrégulière, un héros de vingt ans, Tchang-Léao[9], dont le visage brille comme le jade violet et les yeux comme des étoiles ; il se tient immobile au premier rang. Un second général, du même grade, se fait aussi remarquer, c’est Tsang-Pa[10] ; doué d’un caractère ardent, agile comme un loup, il part au galop la lance en travers, portant deux bâtons à sa ceinture. L’un et l’autre ils s’avancent, suivi chacun de trois généraux[11] ; le nombre des soldats de ces divisions monte à cinquante mille. Le tambour retentit avec bruit, et Tsao peut voir Liu-Pou pareil à un immortel, monté sur son cheval qu’on prendrait à ses crins jaunissants pour un lion ; à ses côtés sont les autres chefs à la démarche noble et terrible qu’on vient de nommer.

« Je n’étais point ton ennemi, lui crie Tsao en le montrant du doigt, pourquoi m’as-tu enlevé une province ? » Et Liu-Pou répond : « Les murs et les fossés des villes impériales appartiennent désormais à tout le monde ; serais-tu donc le seul à te faire ta part ? »

Ces provocations furent le signal de l’attaque. Les généraux se précipitent les uns contre les autres, et après bien des combats singuliers qui ne peuvent décider la victoire, Liu-Pou, hors de lui, se lance à travers les lignes ennemies, met en déroute d’abord les chefs qui s’aventuraient hors des rangs, puis bientôt les bataillons eux-mêmes. L’armée de Tsao, complètement battue, va camper à trois ou quatre milles du champ de bataille. De son côté, Liu-Pou sonne la retrait.

Vaincu dans ce premier combat, Tsao consulte ses généraux ; Yu-Kin propose de faire une attaque nocturne sur le camp de Liu-Pou qu’il a examiné du haut de la montagne ; ce camp, établi à l’ouest de la ville de Pou-Yang, est gardé par peu de troupes : « Le vainqueur, disait-il, fier de nous avoir battus, ne sera point sur ses gardes ; attaquons-le avec la moitié de nos troupes. Si son camp tombe en notre pouvoir, Liu-Pou perdra la tête, alors nous fonderons sur lui avec toutes nos forces à la fois. Voilà, si je ne me trompe, un excellent projet. » Tsao approuva ce conseil et donna à Yu-King cinq généraux[12] avec vingt mille hommes, infanterie et cavalerie ; cette division se mit en route la nuit par un chemin détourné. Pendant ce temps-là Liu-Pou avait festoyé ses troupes.

Tchin-Kong, dans sa prévoyance, avertit Liu-Pou du danger qui le menaçait infailliblement de ce côté. « La partie occidentale du camp, disait-il, a besoin d’être particulièrement défendue ; si Tsao l’attaque, que deviendrons-nous ? » Mais Liu-Pou ne supposait même pas qu’une armée vaincue et à peine ralliée osât tenter un pareil coup. « Tsao excelle dans l’art de tirer parti de ses troupes, reprit Tchin-Kong, et s’il vient prendre sa revanche, sommes-nous prêts à le recevoir ? non. »

Cette observation finit par convaincre Liu-Pou, qui se décida à envoyer trois de ses généraux[13] défendre ce point vulnérable. Déjà, en effet, Tsao-Tsao avait pénétré dans cette partie du camp qu’il savait mal gardée ; il avait même dispersé le petit nombre de soldats qui s’y trouvaient ; mais au milieu de la nuit survint le lieutenant de Liu-Pou, Kao-Chun, avec sa division ; il se jette dans les retranchements du côté de l’ouest sur les pas des troupes de Tsao et culbute les dernières lignes. Celui-ci, sentant ses divisions plier, s’avance à la tête de ses cavaliers pour soutenir le choc. Là il se trouve aux prises avec Kao-Chun ; le combat dura jusqu’au jour. Le bruit des tambours a retenti du côté de l’ouest, voilà Liu-Pou qui arrive pour secourir son camp’ menacé. Tsao est contraint d’abandonner le point qu’il attaque et de tourner le dos : les trois généraux ennemis le poursuivent de près, ils sont sur ses talons ; Liu-Pou lui-même se précipite en avant, pénètre jusqu’au lieu du combat et met en fuite les deux généraux ennemis, Yu-Kin et Yao-Tsin.

Dans sa retraite, Tsao se dirigeait vers le nord ; bientôt il est attaqué par un grand corps d’armée qui sort de derrière la montagne ; Tchang-Liao et Tsang-Pa le commandent. Voyant que deux de ses lieutenants ne peuvent repousser cette division, Tsao fuit du côté de l’ouest. Tout à coup des cris tumultueux se font entendre ; un autre corps de troupes ennemies se présente ; à leur tête se montrent quatre généraux de Liu-Pou. Ils barrent le chemin à Tsao qui ne sait plus où donner de la tête et se voit partout entouré. Derrière lui, ses officiers combattent en désespérés. Au moment où il veut se frayer une route en avant, le tambour de nuit résonne ; les flèches pleuvent comme une averse. En vain il veut rétrograder, il ne lui reste aucune issue : « A moi, s’écrie-t-il, au secours ! »

Tout à coup, du milieu des cavaliers qui se pressent sur ses talons, un officier se fait jour ; c’est Tien-Wey[14] qui répond en brandissant deux lances d’un poids énorme : « Prince, n’ayez pas peur ! » Sautant à bas de son cheval, il enfonce en terre la plus longue de ses deux piques, et prenant la plus courte à la main : « Avertissez-moi, dit-il à ses soldats, quand l’ennemi ne sera plus qu’à dix pas de nous. »

Tête baissée, à pied, Tien-Wey se fraie une route au milieu d’une grêle de traits qui ne cessent de pleuvoir, et les troupes de Liu-Pou s’approchent au galop. « Ils ne sont plus qu’à dix pas, » s’écrient les soldats de Tien, et il répond : « Laissez-les venir à cinq. — Ils sont sur vous, » crient bientôt les mêmes voix. Alors, faisant voltiger sa lance, le héros frappe et tue à chaque coup quelqu’un des cavaliers qui le menacent ; d’un bras rapide il les renverse sans interruption, et déjà dix d’entre eux sont étendus à ses pieds. Toute la division ennemie est repoussée ; Tien-Wey revient sur ses pas, remonte à cheval, et armé cette fois de ses deux lances, il fait au milieu des fuyards une trouée sanglante. En vain les quatre lieutenants de Liu-Pou veulent arrêter sa marche, ils sont forcés de fuir ; à leur tour ils se retirent en déroute et Tsao-Tsao est sauvé.

Tous les généraux arrivent sur ses pas et reprennent la route en la cherchant dans les ténèbres, car il faisait déjà nuit. Derrière eux de nouveaux cris s’élèvent ; c’est Liu-Pou, monté sur son cheval célèbre, brandissant sa lance redoutée ; il apostrophe Tsao en le priant de ralentir sa fuite. Mais les troupes de ce dernier étaient épuisées de fatigues ; leurs chevaux harassés lançaient la fumée par les naseaux ; les fuyards se regardent, et chacun, ne songeant qu’à sauver sa vie, est loin de témoigner à son voisin le désir de combattre.


  1. Vol. I, liv. III, chapitre I, p. 1 du texte chinois.
  2. My-Tcho habitait alors la ville de Hoey-Ngan.
  3. Ce petit conte, où se trahit l’esprit de la secte des Tao-Ssé, semble emprunté au livres des Récompenses et des Peines.
  4. Il était fils de Kong-Tchéou, inspecteur-général des travaux publics dans les monts Tay-Chan.
  5. Vol I, livre III, chap. II, p. 23 du texte chinois.
  6. Celui qui avait abandonné Tsao-Tsao après le meurtre de la famille de Diu-Pa-Ché. Voir liv. I, ch. IV, p. 78.
  7. Surnom de Yun-Tchang, l’un des deux frères adoptifs de Hiuen-Té, l’autre est Tchang-Fey.
  8. Surnom de Tchao-Yun.
  9. Son surnom Wen-Youen ; il était de Ma-Y dans le Yen-Men.
  10. Son surnom Hiuen-Kao ; il était de Hoa-Yn dans les monts Tay-Chan.
  11. Ce sont He-Mong, Tsao-Seng, Tching-Lien, Wey-Sou, Song-Hien, Heou-Tching.
  12. Tsao-Hong, Ly-Tien, Mao-Kiay, Liu-Kin et Tien-Wey.
  13. Kao-Chun, Wey-Sou et Heou-Tching.
  14. De Ky-Ngo dans le Tchin-Liéou.


Notes


LIVRE III.


Le texte chinois semble dire : « Je suis le régent de la planète Mars, je préside au feu dans la partie méridionale du ciel. » Le tartare-mandchou donne l’interprétation que nous avons suivie. Pour bien comprendre l’esprit de ce petit conte, il faut lire le livre des Récompenses et des Peines, traduit en français par M. Stanislas Julien.


Il est évident que tous les rebelles qui dans ces temps d’anarchie se soulevèrent pour des raisons quelconques furent appelés par les populations effrayées du nom de Bonnets-Jaunes, en souvenir de la grande révolte que plusieurs années auparavant avait suscitée le sorcier Tchang-Kio.


Il s’agit encore ici, comme plus haut (page 153), du grand boisseau qui contient dix mesures plus petites désignées en français par le même mot.


Cet usage de porter deux arcs au combat semble particulier aux Chinois ; ils étaient enfermés dans un étui et pendus au côté du cavalier.


Par ces mots : « Êtes-vous au service de Kong-Yong ? » il faut entendre, comme le fait pressentir la réponse : « Êtes-vous au nombre des soldats du district de Kong-Yong, au nombre de ceux qui se trouvent naturellement sous les ordres du gouverneur ? »



Voir page 112 l’arrivée de Tseu-Long près de Kong-Sun-Tsan, alors en guerre avec le généralissime de la confédération des grands, Youen-Chao.


Il s’agit ici de la partie de son armée que Tsao-Tsao commandait en personne ; le reste de ses troupes (voir page 174) avait été confié aux généraux et aux conseillers militaires qui gardaient la province en son absence.



L’éditeur chinois dit en marge : « Oh ! le traître artifice que Tsao-Tsao emploie là ! »


On se rappelle que Tchao-Yun (son surnom Tseu-Long) appartenait à Kong-Sun-Tsan qui l’avait, pour ainsi dire, prêté à Hiuen-Té avec un corps auxiliaire de deux mille hommes. L’écrivain chinois insiste à dessein sur le lien d’affection qui unit le jeune héros au grand homme descendant des Han ; dans la suite, Tseu-Long joue un rôle de plus en plus brillant.


Tsao-Jin, chassé d’une partie du Yen-Tchéou, se retirait vers Tsao-Tsao. Voir plus haut, page 192.


Cet épisode des guerres du temps de Liéou-Pang (année 204 avant notre ère) est raconté d’une façon plus concise et plus claire au tome II de l’Histoire générale de la Chine, page 465. Nous avons dû traduire le passage tel qu’il est dans le texte.


Dans le texte mandchou, il y a une nuance que le chinois ne fait pas sentir ; en suivant la première de ces deux versions, on traduirait mieux : « Mangez ce soir du pain, des vivres secs, soupez ; demain matin vous mangerez votre riz, vous déjeunerez après avoir enlevé la ville ennemie. »


Le texte dit littéralement : « Les soldats de Tsao venus de loin sont las et harassés ; ils ont intérêt à combattre au plus vite. Ne les laissez pas prendre haleine, se refaire par le repos ; car, après cela, il serait difficile de les faire reculer. » Notre traduction, bien que renfermant la même pensée, pourrait présenter un contre-sens au premier aperçu.


Le mot que nous avons traduit par « tambour de nuit » est expliqué au mot Pang du dictionnaire chinois de Basyle de Glemona (1261), par « Bois creux dont ceux qui veillent pendant la nuit se servent pour faire du bruit. » Morrison ajoute qu’on s’en sert dans les bureaux publics et à l’armée. Le dictionnaire d’Amiot interprète différemment ce même objet qui se dit Pan en mandchou ; il l’appelle « une plaque de fer coulé dont on se sert en guise de cloche. »