Histoire des Trois Royaumes/V, III

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Traduction par Théodore Pavie.
Duprat (2p. 151-161).


CHAPITRE III.


Tsao-Tsao est injurié par Ni-Nang.


[Règne de Hiao-Hien-Ty. Année 199 de J.-C.] Arrêtant tout à coup les bourreaux, Kong-Tong alla implorer la clémence de Tsao-Tsao. « Les deux officiers n’étaient point de force à se mesurer contre Hiuen-Té, voilà pourquoi ils ont été pris. Par leur supplice, son excellence s’aliénerait l’esprit des autres généraux ; on l’accuserait de ne pas savoir discerner la nature d’une faute. » Tsao, sur ses observations, laissant la vie aux deux chefs vaincus, se contenta de les priver de leurs grades ; puis il se disposa à se mettre en campagne ; Kong-Yong voulut l’en détourner. « Nous sonnes au cœur de l’hiver, disait-il, saison défavorable pour faire mouvoir des troupes ; attendez le printemps, rien ne sera perdu encore. De plus, il y a deux hommes qui se soumettront sans aucun doute, si vous leur faites un appel ; ce sont Tchang-Siéou et Liéou-Piao[1] ! »

Le conseil parut sage à Tsao, qui ajourna le départ des troupes et envoya un chargé d’affaires près de chacun de ces deux seigneurs indépendants ; vers le premier, qui habitait Hiang-Tang, il dépêcha Liéou-Yé. Celui-ci alla voir d’abord Hia-Hu (conseiller de Tchang-Siéou), et lui parla du premier ministre comme d’un homme supérieur, digne d’être comparé au fondateur de la dynastie des Han. Séduit par ces belles phrases, Hia-Hu emmena l’envoyé dans sa maison, et se rendit le lendemain près de son maître, en lui annonçant la mission dont le mandarin était chargé. Mais pendant cette entrevue, arriva aussi un émissaire de Youen-Chao ; Tchang-Siéou le fit entrer, et dans la lettre qui lui fut remise, il lut que Youen-Chao sollicitait également son alliance.

« Naguères, dit Hia-Hu à l’émissaire, vous avez mis des troupes sur pied pour attaquer Tsao ; d’où en est cette campagne ? — La mauvaise saison nous a forcés de l’interrompre, répliqua l’envoyé, et comme votre maître est avec le seigneur Liéou-Piao, le plus important personnage de l’Empire, voilà pourquoi nous venons demander à nous unir à vous. — Retournez au plus vite vers celui qui vous envoie, s’écria Hia-Hu avec mépris ; votre maître n’a pas pu soutenir son propre frère ; comment songe-t-il à prendre des étrangers sous sa protection ! » Et déchirant la lettre, il renvoya brusquement l’émissaire.

Tchang-Siéou qui considérait la position de Youen-Chao comme mieux affermie que celle du premier ministre, s’inquiétait déjà à la pensée que cette conduite violente lui attirerait la colère d’un ennemi puissant. « Le meilleur parti à prendre, répondit Hia-Hu, c’est de nous soumettre à Tsao-Tsao. — Mais, dit Tchang-Siéou, il a contre moi une ancienne rancune [2] ; peut-il oublier ce ressentiment ? » Le conseiller, pour toute réponse, exposa les trois motifs qui rendaient avantageuse une alliance avec Tsao : « Premièrement, ce ministre a reçu de l’empereur même l’ordre de ramener à l’obéissance tous les rebelles de l’Empire ; secondement, Youen-Chao est très puissant, aussi il ne fera pas grand cas de nous si nous nous rallions à son parti, tandis que notre soumission comblera de joie Tsao-Tsao, précisément parce que sa position est moins brillante ; troisièmement, l’intention secrète de Tsao est de se déclarer un jour le premier des vassaux [3] ; certes, il oubliera une injure personnelle, ne serait-ce que pour faire briller sa vertu dans tout l’Empire ! Telles sont les trois raisons qui doivent nous décider à accepter ses offres ; ainsi seigneur, n’hésitez pas ! »

« Je me rends à vos motifs, répliqua Tchang-Siéou ; amenez-moi l’envoyé ! » Hu-Hia présenta donc à son maître Liéou-Yé, qui fit les plus grands éloges du premier ministre, et donna à entendre que si ce dernier avait gardé quelque rancune d’une ancienne offense, il ne l’eût pas chargé de cette mission conciliatrice [4]. Là-dessus, on servit du vin en abondance ; et Tchang-Siéou, suivi de son conseiller, alla faire sa soumission.

Il se prosterna aux pieds de Tsao qui s’empressa de le relever, et lui prit les mains en disant : « Oublions à jamais une légère offense !… » Plusieurs jours se passèrent en festins ; après quoi Tchang-Siéou et Hia-Hu furent nommés l’un, général d’une division, l’autre, intendant du palais et chef de la police de la capitale.

Cependant l’autre émissaire envoyé (à King-Tchéou) vers Liéou-Piao, rapporta que ce seigneur hésitait à accepter les avances de la cour, et ne voulait pas se soumettre. Tchang-Siéou s’offrit de lui écrire quelques mots, qui lui seraient remis par un homme habile à manier la parole, promettant que cette démarche aurait un plein succès. « Chez moi, dit alors Kong-Yong, il y a un certain Ni-Hang (son surnom Tching-Ping, né à Ping-Youen), homme fort érudit, mais qui ne peut souffrir personne ; ses paroles blessent ceux à qui il s’adresse, et ce qui m’a empêché de le présenter à votre excellence, ça toujours été la crainte qu’il ne lui tînt des propos irrespectueux. Cependant, à cause de l’ancienne intimité qui le lie à Liéou-Piao, il serait utile de l’envoyer vers celui-ci en mission. »

Mandé à l’instant même, cet homme (étrange) parut, et fit les saluts d’usage ; mais comme Tsao ne daignait pas lui dire de s’asseoir, il leva les yeux au ciel en s’écriant : « Le ciel et la terre sont bien grands ; se peut-il donc qu’ils ne renferment pas un seul homme ? — Sous mes ordres, reprit Tsao, j’ai un certain nombre de mandarins, qui tous sont des personnages du premier mérite, qu’osez-vous dire ? »

Ni-Hang pria le ministre de lui exposer les mérites et les qualités de chacun de ces personnages ; celui-ci vanta les vues profondes, la grande prudence des conseillers Sun-Yo et Sun-Yéou, auxquels on ne pouvait comparer ni Siao-Ho, ni Tchin-Ping [5] ; l’irrésistible valeur de ses capitaines, qui surpassaient Tchin-Pong et Ma-Wou [6] ; l’habileté, le courage extraordinaire de ses généraux, les premiers de leur temps ; et finit par demander à Ni-Hang pourquoi il s’obstinait à ne pas voir un seul homme dans l’Empire ?

Reprenant les uns après les autres les noms cités par le ministre, le philosophe répondit en souriant : « Erreur que tout cela ! Passons en revue ces personnages. Sun-Yo est bon pour conduire le deuil à un convoi, pour demander des nouvelles d’un malade ; Sun-Yéou, pour garder un cadavre dans sa bière, pour veiller auprès d’un tombeau. Tchang-Liéao peut être utilement employé à battre le tambour de peau et à frapper le gong de cuivre ; Hu-Tchou, à garder une bande de moutons ou une troupe de chevaux. Yo-Tsin s’entendrait bien à tenir le registre des récompenses et des châtiments ; Ly-Tien, à coudre et à joindre ensemble les livres et les planchettes sur lesquels sont tracés les édits de la cour. Liu-Kien ferait un bon repasseur de couteaux, un bon rémouleur de sabres ; Man-Tchong, un remarquable buveur et un mangeur recommandable. Yu-Kin devrait porter des planches sur son dos et battre la terre sous ses pieds pour faire des remparts ; Su-Hwang, égorger des porcs et tuer des petits chiens. Hia-Héou-Tun, que vous appelez l’ordonnateur de votre armée, et votre parent Tsao-Tsé-Hiao, dont vous faites votre trésorier en chef, ainsi que les autres, sont des porte-manteaux à suspendre des habits, des poches à renfermer le grain, des vases à vin, des sacs à viande [7]. »

« Mais, s’écria Tsao furieux, quelles sont donc vos capacités à vous ? »

Le philosophe répondit : « De tous les livres qui traitent d’astrologie et de magie, il n’y en a pas un que je ne connaisse à fond ! Les neuf écoles de philosophie, les trois religions sont ma partie spéciale. D’un côté, je m’élève aussi haut que les saints empereurs Yao et Chun ; de l’autre, j’égale en mérite Kong-Fou-Tsé et Yen-Tsé [8] ! Je renferme en moi l’art de gouverner l’Empire et de maintenir le peuple dans la paix. Doit-on me comparer ces gens vulgaires que vous avez cités ? »

Tchang-Liéao (qu’il avait déclaré bon à battre le tambour) était là près de lui, et il allait le décapiter d’un coup de sabre. « Ne le tuez pas ! s’écria Tsao ; il me manque un timbalier, et cet homme se tiendra soir et matin au palais pendant le repas, pour remplir cet office. » Ni-Nang ne refusa pas cet emploi ; mais Kong-Yong (qui l’avait présenté au premier ministre) se retira aussi honteux qu’irrité.

Tchang-Liéao demanda au premier ministre pourquoi il ne lui avait pas permis de tuer ce misérable, cet insolent. « Cet homme jouit d’une réputation usurpée, répondit Tsao ; si je le mets à mort, on dira dans le monde que je suis jaloux des gens de mérite. Comme cet insensé se vante de ses talents, eh bien, je le nomme timbalier pour lui faire honte [9] ! »

Au huitième mois de la cinquième année Kien-Ngan (200 de J.-C.), tous les grands de la cour étant invités à un festin, Tsao ordonna au philosophe de commencer ses fonctions. Or, l’ancien chef des timbaliers lui fit observer que dans un jour de fête, au palais, il devait se vêtir d’habits neufs ; mais Ni-Hang entra couvert de vieux vêtements, et se mit à battre trois fois les tambours de manière à rendre un son extraordinaire [10], ce qui scandalisa les convives. Les serviteurs lui demandèrent pourquoi il n’avait pas changé de costume. À cette question, Ni-Hang se dépouilla devant tout le monde de ses vêtements usés (qui déplaisaient à l’assemblée), et resta debout dans un costume si simple, que les assistants se couvraient la face. Le philosophe reprit tranquillement ses pantalons, sans témoigner la moindre honte, puis frappa trois autres coups de tambour.

« Oses-tu bien te montrer si impudent au milieu du palais ? lui cria Tsao avec colère. — L’impudent, répondit-il, est celui qui se joue de l’empereur et tend des pièges aux grands ! Si je vous montre tel quel ce corps que j’ai reçu de mon père et de ma mère, pourquoi m’accusez-vous d’impudence ? »

« Si tu es pur, toi, reprit Tsao, qui donc sera impur… ? — Vous, dit Ni-Hang ; vous ne distinguez point les sages d’avec les insensés ; vos yeux sont immondes ! Vous ne récitez point les livres de l’antiquité, votre bouche est malpropre. Vous n’écoutez point les conseils des hommes probes ; vos oreilles ne sont pas pures ! Vous ne savez pas à fond les lois, les rites des anciens ; toute votre personne est souillée et votre esprit l’est aussi, car vous ne pouvez souffrir que des seigneurs jouissent de leur pouvoir dans l’Empire ; votre cœur est immonde, car votre constant désir est de détrôner le souverain pour vous mettre à sa place ! Moi, je suis un sage renommé sur la terre, et vous m’employez à frapper un tambour ! Comme jadis Yong-Hou méditait de faire périr Kong-Fou-Tsé, comme jadis Tsang-Tsang calomniait Meng-Tsé pour le perdre, de même dans l’intention d’usurper le titre de roi et de chef des vassaux, vous déshonorez les égaux de ces grands personnages. En vérité, vous êtes au niveau de la brute ! »

Les serviteurs, à ces mots, allaient massacrer Ni-Hang ; Tsao les arrêta et dit en souriant : « Tuer cet homme, ce serait tuer un moineau babillard, une souris, et rien de plus. » — Puis s’adressant au philosophe : « Je vous envoie en qualité d’ambassadeur près de Liéou-Piao, afin que vous l’engagiez à se soumettre, et je vous donne le rang de mandarin de première classe. » Ni-Hang ne voulut accepter ni la mission ni le grade ; Tsao fit venir trois chevaux, et ordonna à deux hommes de l’emmener.

Cependant, Tsao avait invité ses plus intimes parmi les mandarins civils et militaires, à un repas préparé hors de la porte orientale ; ceux-ci l’ayant reconduit jusqu’au palais pour donner plus d’éclat à son autorité, Sun-Yo (le plus courtisan de tous) s’entendit avec ses collègues pour ne point se lever devant Ni-Hang quand il paraîtrait. Ainsi firent-ils, et le philosophe éclata en sanglots de telle sorte que Sun-Yo demanda pourquoi ces signes de chagrin dans une si joyeuse occurrence ? « Hélas, répondit-il, je suis tombé au milieu de sépulcres (vivants), et je gémis ! »

« Si nous sommes des morts, répliquèrent les courtisans, toi, tu es l’esprit malfaisant d’un corps sans tête [11] ! — Moi, interrompit Ni-Hang, je suis un serviteur de la dynastie des Han [12] et je ne me fais point le partisan de Tsao, qui trompe le peuple… »

Ils l’auraient tué si Sun-Yo ne les eut arrêtés : « Son excellence a dit qu’autant vaudrait tuer un moineau, un rat ; et l’a laissé vivre. Irions-nous donc inutilement ternir et souiller nos glaives et nos haches ? — Si je suis un moineau, un rat, au moins j’ai le cœur, l’esprit d’un homme, dit Ni-Hang ; tandis que vous, vous êtes un essaim de mouches, un tas de fourmis ! »

Les courtisans se dispersèrent fort mal disposés à l’égard du philosophe, qui se rendit à King-Tchéou près de Liéou-Piao. Bien qu’il louât la vertu, bien qu’il ne parlât qu’au nom de la vérité, Ni-Hang ne plut pas à ce seigneur, et celui-ci l’envoya vers l’un de ses généraux Hwang-Tsou [13], qui commandait à Kiang-Hia. Cet officier ne connaissait ni les livres sacrés ni les rites ; il était même d’un caractère violent et emporté. Quelques mandarins demandèrent donc à Liéou-Piao pourquoi il n’avait pas puni de mort l’insolence du philosophe qui se jouait de lui.

« Déjà, répondit-il, cet homme a injurié Tsao, et Tsao ne l’a pas mis à mort afin de s’attirer l’estime publique. S’il me l’a expédié, c’est pour me donner la tentation de lui abattre la tête, pour me fournir l’occasion de me montrer persécuteur des sages, et d’acquérir la réputation d’un homme inique. Si aujourd’hui je l’adresse à Hwang-Tsou, c’est pour prouver à mon tour à Tsao que j’ai autant de prudence que lui. »

Les conseillers Kouey-Youé et Tsay-Mao admirèrent la sagacité de leur maître. Or, sur ces entrefaites, arriva aussi un envoyé de Youen-Chao ; Liéou-Piao le fit descendre à l’hôtel des Postes, et assembla ses mandarins pour leur demander vers lequel des deux partis représentés chacun par un émissaire, il était convenable de se tourner ? « Aujourd’hui, répondit le chef du conseil Han-Song, les deux rivaux (Youen-Chao et Tsao-Tsao) sont aux prises ; votre intérêt serait de saisir cette occasion et de détruire vos ennemis. Mais si c’est une chose impossible, choisissez auquel des deux il peut être préférable de vous soumettre. Aujourd’hui, voyez comme Tsao s’entend à conduire une armée, combien d’hommes éminents par leurs vertus et leurs qualités se rallient à son parti ! Certes, il y a toute apparence qu’il triomphera d’abord de Youen-Chao. Ensuite, il se tournera vers la rive orientale du Kiang, et je doute que vous puissiez l’en empêcher. Donc, le mieux serait de lui faire hommage de cette province de King-Tchéou, pour arrêter ses projets ambitieux ; il ne manquera pas de vous traiter avec de grands égards, et le succès de vos desseins ultérieurs est infaillible ! »

Liéou-Piao hésitant encore à faire ce sacrifice, voulut envoyer Han-Song à la capitale pour y prendre connaissance des événements ; à son retour, ils se concerteraient ensemble ; le conseiller répondit : « L’homme vertueux par excellence connaît à fond la justice ; l’homme de bien l’observe ; je suis l’exemple de ce dernier. L’empereur et le sujet ont charnu leur devoir ; quand il y a un ordre de Sa Majesté, dût-on se jeter dans les eaux, se précipiter dans les flammes et mourir, on ne doit pas reculer ! Seigneur, si vous voulez obéir au fils du ciel, soumettez-vous à Tsao-Tsao ; envoyez-moi vers lui… Vous êtes encore irrésolu ; si je vais dans la capitale (pour observer ce qui s’y passe), on m’y donnera un grade ; dès lors je ne puis plus revenir vers vous, et me voilà serviteur du souverain, sans cesser d’être le vôtre (mais à un degré plus éloigné). Le souverain doit être servi comme un souverain ; donc je devrai accomplir les ordres de l’empereur ! Au nom de la fidélité qui lui est due, je ne pourrai plus mettre ma vie à votre service. Réfléchissez bien à ceci, seigneur, je vous en prie ; et ne m’accusez point de me montrer ingrat [14]. »

« Allez d’abord dans la capitale, allez sonder le terrain, dit Liéou-Piao, j’ai un autre projet ! » Han-Song partit ; Tsao l’accueillit avec de grands égards, le nomma membre du conseil impérial, commandant de Ling-Ling et le pria de retourner vers son maître ; ce qui fit dire au courtisan Sun-Yo : « Cet homme est venu ici comme un espion ; il ne s’est jamais distingué et votre excellence l’avance en grade ! De plus elle le renvoie sans lui demander la moindre nouvelle de Ni-Hang. — Ce fou m’a insulté gravement, répondit le ministre ; je l’ai envoyé vers Liéou-Piao pour exciter celui-ci à le mettre à mort ; pourquoi m’informerais-je de lui ! »

De retour près de son maître, Han-Song lui vanta les qualités du souverain et le pressa d’envoyer son fils en otage à la cour. « Vous êtes un traître, s’écria Liéou-Piao avec colère ; que votre tête tombe à l’instant. — Seigneur, reprit le mandarin à haute voix, c’est vous qui m’imputez à mal ce que j’ai fait pour vous, ce n’est pas moi qui manque de gratitude ! » L’autre conseiller Kouey-Youé rappela ce qu’avait dit Han-Song avant de partir ; Liéou-Piao le laissa donc aller sain et sauf.

Alors aussi arriva la nouvelle que Hwang-Tsou avait fait décapiter Ni-Hang ; pour quelle cause ? Liéou-Piao voulut le savoir et on lui répondit : « Ces deux personnages ayant bu ensemble, et largement, Hwang-Tsou demanda au philosophe quels étaient les gens remarquables de la cour ? — Mes deux enfants [15], dit Ni-Hang ; eux exceptés, il n’y a pas un homme éminent dans la capitale ! — Et moi, que suis-je à vos yeux, reprit le général ! — Vous, vous êtes comme un esprit dans un temple d’idoles ; on a beau lui présenter l’offrande, il garde rancune et ne se montre pas [16] ! — Ah ! s’écria Hwang-Tsou exaspéré, tu me compares à une statue d’argile ou de bois ! »

Là-dessus il lui fit abattre la tête ; le philosophe ne cessa de l’injurier jusqu’à ce qu’il eut reçu le coup fatal.

Cette nouvelle contraria beaucoup Liéou-Piao [17] ; il résolut même de ne pas se soumettre à Tsao-Tsao. Celui-ci, de son coté, instruit de la mort de son émissaire, s’écria en riant aux éclats : « Sa langue était un glaive avec lequel il s’est lui-même coupé le cou ! » Ce qui ne l’empêcha pas de se disposer à lever des troupes, pour aller demander compte à Liéou-Piao de ce crime commis contre le droit des gens.


  1. La révolte de Tchang-Siéou a été mentionnée, page 19 de ce vol. Quant à Liéou-Piao, souvent cité dans le cours de l’ouvrage, on trouve quelques détails sur sa vie, à la page 108 du vol. Ier.
  2. Voir plus haut, chap. II, l’épisode de l’enlèvement de la belle-sœur de Tchang-Siéou, par Tsao-Tsao.
  3. De prendre le titre de Pa, qui était accordé sous les Tchéou, au plus puissant des princes feudataires.
  4. Pour obvier à la monotonie de ces dialogues, nous avons souvent remplacé le discours direct par la forme indirecte et narrative.
  5. Siao-Ho fut le conseiller intime de Liéou-Pang, fondateur de la dynastie des Han. Tchin-Ping est cité dans le Hao-Kiéou-Tchouen (fortunate union), traduction de Davis, vol. Ier, page 214 ; on lit à la note : « Tchen-Ping, the chinese Ulysses, who, during the civil wars, assisted one of the contending states with his stratagems. » Cet Ulysse chinois, comme l’appelle le traducteur anglais, vivait dans le même temps ; l’an 205 avant notre ère, il entra au service de Hiang-Yu, le compétiteur de Liéou-Pang. Voir Histoire générale de la Chine, tome II, page 461.
  6. Tchin-Pong, général très renommé, qui servait du temps de Kwang-Wou-Ty, le régénérateur de la dynastie des Han, l’an 25 de notre ère. Ma-Wou joua un grand rôle pendant l’usurpation de Wang-Mang (années 9-23 de l’ère chrétienne).
  7. Cette boutade du Diogène chinois, se plaignant de ne pas trouver un homme, doit plaire aux lettrés du céleste Empire plus qu’au lecteur européen. L’édition in-18 a donné ce chapitre en entier ; si nous le traduisons intégralement, c’est dans l’intention d’aider les personnes qui auraient la curiosité de lire, dans le texte, ce long ouvrage, le mieux écrit de tous ceux que la Chine admire. Quand on fait passer dans une langue européenne, un texte oriental, on travaille surtout pour le studieux élève avide de traductions, de notes et d’éclaircissements.
  8. Il s’agit sans doute ici de Fou-Ché, surnommé Yen, qui commenta l’ouvrage de Pan-Kou, sur la création. Voir Mémoires sur les Chinois, vol. Ier, pages 135 et 296.
  9. L’édition in-18 dit en note : Ce fut sur Tsao que retomba la honte, car il fut horriblement injurié !
  10. Le texte dit littéralement : « Aussitôt frappant les tambours, il battit trois fois le yu-yang, et rendit un son discordant. (l’édition in-18 ajoute : C’était à la fois le son du métal et de la pierre.) » Ce qui est expliqué ainsi dans cette petite édition : « Avec les instrumenta de bois et de peau, on pouvait obtenir le son du métal et de la pierre, ce qui s’appelle ky, bruit de l’eau frappant les rocs. C’était là ce que recherchait le plus avidement Ngo-Yang, habile musicien (et comédien célèbre) du royaume de Tsou. Au temple des ancêtres, on frappait d’abord ce même ton yu-yang dans sa pleine intonation, ce qui s’appelait cho, commencer. Dans le royaume de Yé..., on séparait les sons, ce qui s’appelait tsue, interrompre ? Traditions qui ne se sont point conservées jusqu’à nous. »
  11. C’est-à-dire l’âme errante et mauvaise d’un criminel décapité dans une existence antérieure.
  12. Et en cela, dit l’édition in-18, il avait une tête, un chef, c’est-à-dire l'empereur légitime, tandis que les courtisans qui reconnaissaient Tsao-Tsao pour maître, en manquaient.
  13. Voir vol. Ier, page 124.
  14. Tout ce passage, emprunté aux auteurs anciens, est très difficile ; il abonde en ellipses que nous avons cherché à remplacer par des parenthèses.
  15. Ils sont nommés Kong-Wen-Huu et Yang-Té-Tsou.
  16. Le philosophe semble se rire des cérémonies sacrées, et tourner en plaisanterie les statues auxquelles on offrait des sacrifices, mais qui, courroucées sans doute contre les officiants, ne laissaient point paraître l’esprit divin résidant en elles.
  17. L’édition in-18 ajoute : Ce ne fut point Hwang-Tsou qui le tua, ce fut Liéou-Piao ; ou plutôt ce ne fut pas ce dernier, mais bien Tsao-Tsao ; et le même texte ajoute : Liéou-Piao le fit ensevelir au bord de l’île appelée Yng-Vou (perroquet), ce qui fournit le sujet des quatre vers suivants :
    « Hwang-Tsou était un homme d’un talent borné, un personnage ordinaire ;
    » Ni-Hang étant mort, sa tête forma la source du fleuve Kiang.
    » Aujourd’hui si vous passez au bord de l’île du Perroquet,
    » Vous n’y verrez qu’un courant sans transparence et sans limpidité. »