Histoire des Trois Royaumes/VII, III

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Traduction par Théodore Pavie.
Duprat (2p. 335-348).


CHAPITRE III.


Discorde entre les fils de Youen-Chao.


[ Règne de Hiao-Hien-Ty, année 202 de J.-C. ] Enivré par la victoire qu’il avait remportée[1], Youen-Chang ne chercha plus que l’occasion de briller devant son père, et sans attendre l’arrivée de ses frères aînés, il sortit vers Ly-Yang avec une dizaine de mille hommes pour aller à la rencontre de l’avant-garde impériale[2]. Quand Tchang-Liéao (chef de cette division) s’élance à cheval hors des rangs, le jeune guerrier emporté par son ardeur, brandit sa lance, excite son coursier et va engager le combat. Mais à la troisième attaque, il sent qu’il a affaire à un adversaire trop redoutable ; il fuit précipitamment, dans une déroute complète, et épouvanté de se voir poursuivi par le vainqueur, il se retire, à la faveur de la nuit, jusqu’à Ky-Tchéou. A la nouvelle de la défaite et du retour honteux de son fils préféré, Youen-Chao fut pris d’un tel saisissement, que son ancienne maladie reparut ; il vomit une grande quantité de sang et tomba évanoui. Sa femme Liéou-Ssé, se hâta de le faire transporter dans ses appartements intérieurs pour lui prodiguer des soins.

Peu à peu, le vieux guerrier cessa de s’occuper des affaires humaines ; sa femme s’empressa d’appeler les généraux

Chen-Pey et Fong-Ky[3], afin de régler avec eux le choix de l’héritier à la couronne. Youen-Chao fit un signe avec la main ; Chen-Pey s’approcha de son lit, se disposant à écrire ses dernières volontés. — « Youen-Chang, demanda la mère ambitieuse, doit-il vous succéder sur le trône ? » Le vieux prince agita sa tête d’une façon affirmative, comme pour dire qu’il fallait écrire cette décision sur son testament, puis il se retourna, poussa un grand cri, vomit beaucoup de sang et expira. — Il mourut le cinquième mois, à l’été, de la septième année Kien-Ngan. — Dans la suite, on a écrit sur lui les vers que voici :

Depuis une longue série de siècles, ses ancêtres avaient illustré son nom ;
Dans sa jeunesse, il eut de l’ardeur et sa renommée traversa l’Empire.
Mais vainement il appela à lui tant d’hommes supérieurs par leurs talents ;
Les soldats héroïques qu’il comptait par cent mille ne lui servirent à rien.
La brebis sous la peau du tigre n’a pas plus de valeur ;
La poule parée de la queue du phénix ne peut réussir à de grands projets.
Hélas ! il laissa derrière lui des germes de discorde,
Et dans cette famille, les malheurs arrivèrent par la mésintelligence des frères[4] ! »

La veuve Liéou-Ssé s’occupa des premières cérémonies du deuil. Avant que le corps de son époux fut descendu dans la tombe, elle eut soin de faire mettre à mort les cinq femmes qu’il avait préférées, et craignant que les ames de ses favorites ne se réunissent de nouveau à celle de leur maître, elle ne les enterra qu’après leur avoir arraché les cheveux, lacéré le visage et mutilé tout le corps[5]. De son côté, Youen-Chang, redoutant les embûches des parents de ces femmes (injustement mises à mort), les fit tous rassembler et égorger en masse. Aussitôt, les deux mandarins, Chen-Pey et Fong-Ky, le déclarèrent général des armées de l’Empereur (titre que portait son père) et seigneur des quatre districts de Ky, de Tsing, de Yéou et de Ping-Tchéou. (Après avoir pris ces divers arrangements), ils écrivirent à son frère aîné Youen-Tan, pour le convier aux funérailles.

Or, ce dernier avait déjà levé des troupes ; il était en marche quand lui arriva la nouvelle de la mort de son père. Sans plus tarder, il se consulte avec ses lieutenants Kouo-Tou et Sin-Ping : « En votre absence du chef-lieu (Ky-Tchéou ), répondit le premier de ces deux officiers, votre jeune frère aura été mis sur le trône par ses deux affidés (Chen-Pey et Fong-Ky) ; hâtons-nous d’arriver.... — Si nous entrons trop vite, objecta Sin-Ping, certainement nous nous attirerons de grands malheurs. Les deux généraux que vous venez de nommer auront pris leurs mesures... — Mais enfin, quoi faire ? s’écria le jeune prince. — Il faut, reprit Kouo-Tou, tenir vos troupes rassemblées hors des murs, afin d’observer les événements ; moi-même, j’entrerai et je découvrirai ce qui se passe dans la ville. »

Youen-Tan détacha donc son lieutenant qui se rendit près de Youen-Chang et lui présenta ses hommages. « Pourquoi mon frère aîné n’est-il pas venu, demanda le nouveau souverain ? Une légère indisposition le retient au milieu de ses troupes, répondit Kouo-Tou. — Mon père, continua Youen-Chang, a laissé un testament par lequel je suis désigné comme héritier de son trône ; mon frère Youen-Tan est élevé, par le même écrit, au rang de général d’une division, et comme les troupes du sud menacent nos frontières, je le prie de vouloir bien partir en avant-garde. Moi-même je le suivrai à la tête de l’autre corps d’armée pour agir de concert avec lui. »

« Dans notre corps, reprit le général, nous manquons de chefs capables de nous donner de bons avis ; pourriez-vous nous céder vos deux conseillers intimes, Chen-Pey et Fong-Ky ? — Mon intention, dit Youen-Chang, est de leur confier des emplois importants ! — En ce cas, mon maître ne se mettra pas en campagne sans inquiétude[6]. »

Sur cette réponse de Kouo-Tou, Youen-Chang fit appeler les deux mandarins, et leur demanda lequel des deux voulait se rendre dans le camp de son frère. Ils refusèrent l’un et l’autre d’accepter cette mission, si bien que Youen-Chang les fit tirer au sort. Le hasard désigna Fong-Ky ; il partit donc avec Kouo-Tou, muni du sceau que lui donna son jeune maître, et en qualité de lieutenant de la division qu’il allait rejoindre. Arrivé hors des murs, en compagnie de Kouo-Tou, le mandarin reconnaît que Youen-Tan n’est pas du tout malade, et l’inquiétude s’empare de son esprit. Cependant il lui remet le sceau de commandant d’une division, puis répondant à ses questions, il lui annonce : « qu’en vertu des dernières volontés de son père, Youen-Chang est en possession du pouvoir ; que lui, Youen-Tan, est nommé au commandement d’un corps de troupes, et qu’enfin, il est venu tout exprès pour lui en présenter le sceau, insigne de son grade. » Transporté de colère, Youen-Tan voulait faire décapiter Fong-Ky ; Kouo-Tou l’arrêta par ses remontrances : « Les ordres d’un père, lui dit-il, doivent en toute occasion être respectés ! »

Youen-Tan laissa donc la vie au mandarin : « Maintenant, ajouta tout bas le prudent Kouo-Tou, le premier ministre paraît sur nos frontières ; ce n’est pas le cas de discuter. Laissez vivre Fong-Ky, et quand vous aurez repoussé les troupes impériales, alors vous reviendrez sans plus tarder vers cette capitale de Ky-Tchéou, en réclamer la possession. Les anciens on dit : Faute d’un peu de patience, on brouille les affaires les plus importantes ! Notre intérêt nous commande de laisser vivre cet homme... » Adoptant avec joie ce conseil, Youen-Tan leva son canp et se dirigea vers Ly-Yang. Il s’arrêta devant l’armée de Tsao ; à peine eut-il donné ordre à son général en chef Wang-Tchao de commencer le combat, que le premier ministre détacha contre celui-ci son lieutenant Su-Hwang. Après une courte lutte, ce dernier tua d’un coup de sabre Wang-Tchao, et culbuta ses lignes ; Youen-Tan, complétement battu, entra avec les débris de son armée dans Ly-Yang, d’où il envoya demander du secours à son jeune frère. Celui-ci consulta son favori Chen-Pey : « Contentez-vous, répondit le mandarin, de lui fournir quelques troupes, car si vous lui en prêtez une grande quantité, cela retardera vos affaires ! » Cinq mille hommes, tel fut le secours que Youen-Chang expédia à son frère, et cette division, enveloppée à moitié chemin par deux lieutenants de Tsao qui la savait en marche, fut entièrement détruite.

De son côté, Youen-Tan, apprenant quels faibles subsides lui avaient été envoyés et comment ces cinq mille hommes venaient de périr en route, se mit à accabler Fong-Ky de reproches et d’injures : « Est-ce donc pour me traiter ainsi que vous êtes venu me trouver dans mon camp ? — Seigneur, répliqua le mandarin, laissez-moi écrire une lettre dans laquelle je prierai si bien mon maître, qu’il ne manquera pas de venir vers vous en personne ! » Il lui fit écrire cette lettre qu’un courrier alla porter à Ky-Tchéou ; Chen-Pey, consulté par Youen-Chang, répondit : « Votre frère a près de lui un conseiller bien rusé, Kouo-Tou. Si tout d’abord il ne vous a pas disputé le pouvoir, c’est que Tsao-Tsao a passé nos frontières. Vainqueur du premier ministre, il fût arrivé ici pour vous enlever la capitale de vos états ; ainsi gardez-vous de lui envoyer des troupes ; empruntez plutôt le secours de Tsao pour vous débarrasser de ce frère, et vous n’aurez plus d’inquiétudes dans l’avenir. » Youen-Chang suivit ce conseil ; il n’envoya point de soldats à son frère, qui, furieux de voir revenir son émissaire avec cette réponse, fit décapiter Fong-Ky à l’instant même.

Il voulait même se soumettre à Tsao-Tsao ; il y eut des espions qui en avertirent secrètement Youen-Chang : « Youen-Tan, lui dirent-ils, n’a plus la force de résister, il va passer dans les rangs du premier ministre ; de là, une double attaque qui mettra le Ky-Tchéou en grand péril. » Fort alarmé, Youen-Chang laissa sa capitale sous la protection de Chen-Pey et de son général en chef Sou-Yéou. Lui-même, à la tête de son armée, il alla secourir son frère dans Ly-Yang. Quand il demanda lequel de ses capitaines voulait se charger de commander l’avant-garde, deux frères, Liu-Kwang et Liu-Tsiang, s’offrirent à la fois : il donna au premier un corps de trente mille hommes, en lui disant d’aller commencer l’attaque, et tandis que cette division s’avançait jusqu’à la ville de Ly-Yang, il envoya prévenir Youen-Tan qu’il arrivait, en personne, avec des troupes auxiliaires. Cette nouvelle causa tant de joie à ce dernier, qu’il renonça à son projet de défection ; il rassembla ses soldats dans les murs, et son frère Youen-Chang réunit les siens hors de la ville ; ainsi ils pouvaient porter à l’ennemi un double coup. Pendant ce temps, (leur autre frère et leur cousin) Youen-Ky et Kao-Kan arrivaient chacun de leur côté ; comme ils campèrent l’un et l’autre hors des remparts, il y eut ainsi trois camps, d’où chaque jour sortaient d’excellents guerriers qui se mesuraient avec ceux de Tsao-Tsao. La division de Youen-Chang fut plusieurs fois battue dans ces rencontres ; l’avantage restait toujours aux gens du premier ministre, de sorte que la guerre traîna en longueur jusqu’au second mois de la huitième année Kien-Ngan (205 de J.-C.).

Enfin, à cette époque, Tsao-Tsao ayant divisé son armée pour une attaque générale, les trois frères et leur cousin Kao-Kan, complétement défaits, abandonnèrent la ville. Le vainqueur se mit en devoir de marcher sur la capitale même du pays ; Youen-Tan et Youen-Chang se jetèrent dans la place pour la défendre, tandis que Youen-Hy et Kao-Kan allèrent camper à quelques milles de là pour simuler une puissante armée. Nuit et jour les soldats de Tsao livraient d’inutiles combats, si bien qu’à la longue le conseiller Kouo-Hia se prit à dire : « Youen-Chao a beaucoup aimé deux de ses enfants, ce qui l’a empêché de choisir son successeur[7] ; aujourd’hui, les circonstances les tiennent réunis, mais chacun d’eux a ses partisans ; dans un premier moment de péril, ils se sont mutuellement secourus ; mais bientôt la discorde les armera les uns contre les autres. Ne vaut-il pas mieux conduire nos troupes dans le sud, tourner nos efforts contre Liéou-Piao. Pendant que nous soumettrons celui-ci, le temps amènera les changements que nous attendons ; et quand la division se sera mise entre les trois frères, il suffira d’une campagne pour affermir à jamais notre entreprise ! » Le conseil parut excellent à Tsao-Tsao ; confiant à Hia-Hu et à Tsao-Hong le commandement des villes de Ly-Yang et de Kouan-Tou, il revint droit à la capitale de l’Empire. Instruits de sa retraite, Youen-Tan et Youen-Chang se félicitèrent mutuellement ; quant a Youen-Hy et à Kao-Kan, ils s’en retournèrent dans leurs districts.

Seul avec ses deux intimes conseillers[8], Youen-Tan leur dit : « Je suis l’aîné et cependant il ne m’est pas donné de succéder à mon père dans le royaume qu’il a fondé. Mon plus jeune frère (Chang), né d’une femme inférieure à notre mère, jouit aujourd’hui de mon héritage... Comment ferai-je pour le lui arracher ? — Maître, répondit Kouo-Tou, vous pourriez établir vos troupes hors des murs, inviter à un repas Youen-Chang et son confident Chen-Pey, puis au moyen de sicaires armés de coutelas et de haches, mis en embuscade sous la tente, vous les feriez égorger tous les deux. Vos projets réussiraient ainsi complétement.. » Youen-Tan goûtait ce dessein ; il le développa même tout au long à l’intendant du palais, Wang-Siéou, qui arrivait de Tsing-Tchéou. « Mais, répondit le mandarin, les frères ne sont-ils pas comme la main droite et la main gauche d’un même corps ? Et à la face du monde ils s’armeraient les uns contre les autres !… Quoi, je me couperais la main droite, et je dirais : La victoire est à moi… Cela serait-il possible ! Si l’on s’abandonne entre frères, si l’on ne se traite pas comme parents, de qui devra-t-on espérer de l’affection dans le monde ? Si des hommes perfides veulent séparer la chair et les os (les membres d’une même famille), et font voir en échange un intérêt peu durable, on doit se boucher les oreilles et ne pas écouter leurs paroles ; et même si on met à mort ce mandarin, ce conseiller artisan de fourberies, le peuple revient affectueusement vers son maître et le regarde avec complaisance ; il le défend si bien de tous côtés, que rien à travers l’Empire ne peut arrêter sa marche victorieuse. Je vous en prie, seigneur, réfléchissez… — Retirez-vous ! » lui cria Youen-Tan avec colère ; et (persistant dans son projet) il envoya porter l’invitation à Youen-Chang.

Ce dernier consulta Chen-Pey : « Très certainement il y a là quelque stratagème sorti de la tête de Kouo-Tou, dit le mandarin ; si vous allez à ce festin, seigneur, vous serez victime de quelque odieuse machination. — En ce cas, quoi faire, demanda le jeune prince ? — Profiter de cette occasion pour attaquer les armes à la main ; voila le meilleur plan ! »

Youen-Chang revêt son armure et va déployer hors des remparts ses cinquante mille hommes ; à la vue de cette démonstration hostile, Youen-Tan comprend que ses projets sont déjoués. Il se couvre de sa cuirasse, monte à cheval et va combattre son jeune frère. Aux provocations injurieuses de celui-ci, celui-la répond par de violentes accusations. « Tu as empoisonné notre père, pour usurper l’autorité souveraine, et voilà que tu viens vers ton frère aîné pour l’assassiner ! » Les deux fils de Youen-Chao croisent le fer ; Tan est complétement battu ; Chang, à travers une grêle de pierres et de flèches enfonce et culbute les lignes ennemies ; puis il revient avec ses divisions, laissant le vaincu se retirer en fugitif avec les débris de ses troupes, dans la direction de Ping-Youen. Là, Youen-Tan, aidé des avis de Kouo-Tou, songe à mettre en mouvement une nouvelle armée ; il lance en avant un corps considérable qu’il a placé sous les ordres de Tsan-Py. De son côté, Youen-Chang a quitté sa capitale pour continuer la guerre ; les deux armées sont en présence ; les étendards et les tambours flottent et retentissent face à face. Tsan-Py est sorti des lignes l’injure à la bouche ; déjà Youen-Chang veut le combattre, mais son général de première classe, Liu-Kwang, fouettant son cheval, brandissant son cimeterre, s’est élancé au-devant du chef ennemi qu’il a bientôt renversé. Après cette seconde défaite, Youen-Tan se retira en fuyant jusqu’à Ping-Youen[9].

« Frappons un dernier coup, dit Chen-Pey à son jeune maître en l’excitant par ses discours, et arrachons le mal jusqu’à la racine ! » Aussitôt Youen-Chang remet ses troupes en marche ; il arrive en courant jusque devant la ville ; mais Youen-Tan ayant fait faire volte-face aux siens, revient combattre. Il ne peut repousser l’aggression du vainqueur, et rentre dans Ping-Youen, dont il garde les murs sans risquer de sorties. L’armée de son jeune frère bloquait la place par trois côtés[10], et comme il l’a savait mal approvisionnée, il demanda conseil à Kouo-Tou : « Vos troupes sont bien réduites, répondit le mandarin ; et puis, les vivres manquent. Youen-Chang arrive avec toute son armée, une plus longue résistance devient impossible. Dans mon humble pensée, il vaut mieux envoyer à Tsao-Tsao notre soumission, pour obtenir de lui qu’il marche contre Chang. Le premier ministre fera donc avancer des troupes qu’il dirigera indubitablement contre le chef-lieu, contre Ky-Tchéou ; ce qui, certainement aussi, forcera Chang à voler au secours de sa capitale. Vous-même, à la tête de vos soldats, attaquez-le par l’ouest, en le prenant à revers du côté de Nié, et c’en est fait de lui. Si Tsao-Tsao détruit Chang, les soldats de celui-ci se disperseront en fuyant ; alors ce sera à vous de les rassembler, afin d’être prêt à tenir tête au premier ministre[11] ; et celui-ci, venu de bien loin, ne pourra continuer la campagne contre vous, faute de vivres. Ainsi, tout ce qu’il y a de combattants vaincus échappés de Ky-Tchéou[12], se rangeant sous nos bannières, nous serons assez forts pour résister à Tsao-Tsao. »

« Qui enverrai-je porter nos propositions à Tsao, demanda Youen-Tan ? — Je sais ici un homme très habile à manier la parole. C’est Sin-Py (son surnom Tso-Ky) de Yang-Sy, dans le Hing-Tchouen ; ce personnage qui commande aujourd’hui le district de Ping-Youen, doit être chargé de cette mission. — C’est le jeune frère de mon lieutenant Sin-Ping, demanda Youen-Tan ; je veux le consulter sur cette affaire. — Ils sont frères en effet, reprit le mandarin ; ils s’entendent parfaitement sur tous les points. Ce Sin-Py remplira bien vos vues. » Youen-Tan fit appeler celui-ci qui se hâta d’obéir, et il lui remit une dépêche à l’adresse de Tsao-Tsao ; trois mille hommes escortèrent l’envoyé jusqu’au delà de la frontière.

Quand Sin-Py arriva à la capitale, il apprit que le premier ministre, parti pour son expédition contre Liéou-Piao, avait rassemblé ses forces à Sy-Ping, où Hiuen-Té, envoyé à la tête de l’avant-garde par celui qui l’avait accueilli dans sa détresse[13], se tenait en observation : aucun engagement n’avait encore eu lieu. L’émissaire alla trouver Tsao-Tsao dans son camp, et après les civilités d’usage, il répondit aux questions que celui-ci lui adressait sur le motif de son voyage, en déclarant que son maître le chargeait de proposer sa soumission. Tsao ayant lu la lettre, retint près de lui Sin-Py, et rassembla son conseil. Le mandarin Tching-Yu, n’attribuant la soumission de Youen-Tan qu’à l’extrémité où ses défaites l’avaient réduit, était d’avis qu’on ne devait pas la regarder comme sincère. « Continuons cette campagne contre Liéou-Piao, ajoutait-il, laissons les enfants de Youen-Chao se dévorer les uns les autres ; plus tard nous les anéantirons ! »

« Liéou-Piao est puissant maintenant, objecta Liu-Kien, finissons-en d’abord avec lui. — Quoi, reprit Man-Tchong, son excellence, après avoir amené ses troupes jusqu’ici, retournerait en arrière ? »

« Les trois mandarins qui viennent de parler n’ont pas envisagé toute la question, répliqua Sun-Yéou ; selon mon humble manière de voir, il se passe aujourd’hui de grandes choses dans l’Empire. Voici que Liéou-Piao tient sous sa domination tout le pays compris entre le Kiang et le Han ; mais il n’ose pas remuer d’une semelle, et on peut admettre qu’il ne porte point son ambition sur les pays qui l’entourent. La famille Youen règne sur quatre provinces et compte plus de cent mille soldats sous les armes ; quoique souvent vaincue, elle n’a pas perdu l’affection du peuple. Si deux des fils de Youen-Chao s’entendaient pour défendre leur héritage, il serait impossible de rendre à l’Empire la paix et l’unité. Mais voici que ces enfants s’entre-déchirent ; il n’y a plus à craindre cette réunion de leurs forces. Enfin, Youen-Tan vient faire sa soumission ; si (comme il le demande) nous allons tout d’abord détruire Youen-Chang, rien ne nous empêchera dans la suite d’épier la marche des affaires, d’achever la ruine de la famille, et l’Empire pourra être affermi ! Cette offre de soumission est donc une circonstance heureuse qu’il ne faut pas laisser échapper ! »

Tsao adopta avec joie ce conseil, et pendant le repas qu’il offrait à Sin-Py, il lui dit : « Le désir de soumission manifesté par votre maître est-il sincère ou simulé ? Les armées de YouenChang peuvent-elles être certainement détruites ? — Excellence, répliqua l’envoyé, ne demandez pas si c’est la nécessité ou un motif plus sincère qui pousse Youen-Tan à cette démarche ; considérez seulement sa position actuelle. Les fils de Youen-Chao se déchirent les uns les autres, sans qu’aucune personne étrangère soit venue semer entre eux la division ; la paix peut donc naturellement se rétablir dans l’Empire. Vous en avez une preuve dans le secours qui est si inopinément réclamé de votre excellence. Youen-Chang, après avoir réduit son frère à la dernière extrémité, n’a pas pu, cependant, le détruire tout à fait ; ses forces sont donc épuisées. Au dehors, les armées des Youen ont éprouvé une suite de défaites ; au dedans, les meilleurs conseillers ont péri dans les supplices[14] ; deux frères se calomnient et en viennent aux mains, voilà un royaume partagé. De longues guerres ont amené la misère dans le pays[15] ; de plus, la sécheresse a engendré les sauterelles, le peuple meurt de faim, les greniers et le trésor sont vides. Les provisions manquent aux troupes en campagne[16]. D’une part, le ciel verse sur nous ses fléaux ; de l’autre, le peuple est réduit au désespoir. Il ne faut interroger ni les insensés, ni les sages, pour savoir, ce qui est à la connaissance de tous, que l’argile éclate et que le vase se brise en morceaux. Voila le moment marqué par le ciel pour la ruine des Youen. Il est dit dans l’art militaire : des murailles de pierre, des fossés pleins d’eau, et cent mille soldats couverts de la cuirasse, ne suffisent pas à vous défendre, si vous manquez de vivres. Aujourd’hui, seigneur, vous attaquez la ville de Nié[17] ; si Youen-Chang ne revient pas en arrière pour la secourir, elle est prise. S’il retourne sur ses pas pour la défendre, Youen-Tan tombe sur ses derrières et lui porte un coup fatal ; car, agissant de concert avec votre seigneurie, il ne rencontre plus qu’un ennemi déjà détruit. Les rebelles épuisés, harassés, disparaissent, comme à l’automne, les feuilles des arbres balayées par le souffle de la tempête. Ainsi, le ciel remet entre vos mains Youen-Chang lui-même ; au lieu de le prendre, votre excellence attaquerait les districts de Liéou-Piao, ces pays fertiles et prospères, ce petit royaume où le peuple obéit unanimement à un même maître !... Ne vous mettez donc pas de sitôt en mouvement de ce côté. Au contraire, les deux fils de Youen-Chao se font une guerre acharnée ; voila des troubles (qui vous offrent de véritables chances de succès )... Ils n’ont pas de vivres dans les greniers des cités, ils n’en ont pas non plus sur les routes ; voila des gens perdus ! Si vous attendez que l’année présente amène ses récoltes, pour entrer en campagne ; si vous laissez ces frères revenir de leurs erreurs, faire la paix entre eux, combien il sera difficile d’entreprendre une expédition dans ce pays ! Aujourd’hui, Youen-Tan envoie demander secours et appui ; n’y a-t-il pas la pour vous un grand avantage ?De toutes parts des rebelles lèvent la tête ; quand il n’y aura plus au nord du fleuve Jaune cet ennemi qui fait bonne garde, la rive septentrionale sera pacifiée, et six armées complètes se répandront dans l’Empire[18] ; et quand elles y manœuvreront sans obstacle, alors vous serez, seigneur, le véritable chef des vassaux ! Je supplie votre excellence de réfléchir à ces choses. »

Tsao-Tsao, enchanté de ce discours et sautant de joie, répondit : « Quel dommage, ô mon ami[19], que je vous aie connu si tard ! » Et il se hâta de faire reprendre à ses troupes le chemin de Ky-Tchéou. Averti que les armées du premier ministre passaient le fleuve Jaune, Youen-Chang s’empressa de revenir aves ses divisions dans la ville de Nié. D’un autre côté, Youen-Tan, voyant que son frère abandonnait sa position pour battre en retraite, fit marcher toutes les forces qu’il tenait rassemblées à Ping-Youen, afin de le poursuivre. Mais à peine avait-il parcouru quelques milles, que de grands cris se font entendre. Deux divisions se présentent... Elles sont commandées, celle de gauche, par Liu-Kwang, celle de droite, par Liu-Tsiang, qui tous les deux viennent l’arrêter dans sa course.


    se prémunir. — A propos de la phrase suivante, on lit cette autre observation : Quand le jeune Empereur Hoey-Ty vit la truie (que lui montrait sa mère), il pleura ; Youen-Chang, au contraire, ajouta ses propres cruautés à celles de sa mère. Voici le fait historique auquel se rapporte cette allusion : La mère du jeune Empereur Hoey-Ty, après avoir empoisonné Tchao-Wang, rival de son fils, fit horriblement mutiler la mère de ce malheureux prince ; puis comme Hoey Ty rentrait sur ces entrefaites, elle l’appela pour lui montrer ce cadavre hideux, en disant qu’elle voulait lui faire voir une laie extraordinaire et d’une nouvelle espèce. Le jeune Empereur fut saisi d’horreur à la vue de ce corps défiguré et méconnaissable, et ne put s’empêcher de reprocher à sa mère tant de cruautés. Hoey-Ty des Han monta sur le trône l’an 194 avant notre ère.

  1. En décapitant Ssé-Ouan à la tête d’une division ; voir plus haut, page 318.
  2. Littéralement : l’armée du sud, par opposition au pays du nord qui est le nom des provinces occupées par Youen-Chao. Pour bien comprendre ce chapitre, il ne faut pas oublier que Youen-Chang était le troisième fils et le fils préféré de Youen-Chao, qui l’avait eu de sa seconde femme Liéou-Ssé.
  3. Voir plus haut, page 316 ; ils étaient les lieutenants et les partisans dévoués de Youen-Chang son fils. L’histoire admet que Youen-Chao mourut sans avoir désigné son successeur.
  4. Ces vers sont empruntés à l’édition in-18.
  5. Voilà jusqu’où elle poussa l’envie et la méchanceté, dit l’éditeur du texte in-18 ; puis il ajoute en note : S’attaquer dans sa jalousie aux mânes des morts, voilà qui est extraordinaire ! Jalouse de ses rivales pendant leur vie, elle veut leur mort ; puis jalouse d’elles même après leur mort, comment ne les poursuivrait-elle pas au-delà de l’existence ? Tant que nous sommes sur la terre, nous agissons comme des hommes ; une fois morts, nous ne pouvons plus faire d’actions méritoires ; nous sommes à l’état de mânes, nous n’agissons plus. Mais arrivés à cet état de mânes, nous avons un genre d’actions particulier ; et c’est contre cette influence des mânes qu’il est bon de
  6. Kouo-Tou, comme le fait remarquer l’édition in-18, était un rusé mandarin. Il voulait priver Youen-Chang de ses deux bras ; seulement il oubliait que celui-ci n’était pas homme à éloigner de lui les deux fidèles serviteurs qui faisaient sa force. — La phrase suivante, un peu obscure dans le texte chinois-mandchou, est plus claire dans la petite édition ; la voici : « Eh bien, dit Kouo-Tou, sur les deux, cédez-nous-en un. Voulez-vous ? » Youen-Chang ne put refuser cette proposition, et il leur ordonna de tirer au sort.
  7. C’est-à-dire de le proclamer et de le faire reconnaître, au lieu de le désigner par testament.
  8. Ce sont, on se le rappelle, Kouo-Tou et Sin-Ping.
  9. Ping-Youen est aujourd’hui le chef-lieu du même nom dans la province de Ho-Nan ; (note de l’édition in-18.) Cet endroit est désigné dans l’Histoire générale de la Chine (vol. IV, page 38), comme faisant actuellement partie du district de Taï Ngan-Fou, dans le Chan Tong.
  10. Le fleuve Ho formait le quatrième côté de la ville.
  11. Ces détails, ces discours et ces dialogues sont fort longs ; mais nous ne voulons rien supprimer, surtout quand il s’agit d’événements historiques. C’est ici le cas, on peut s’en convaincre en consultant le vol. IV de l’Histoire générale de la Chine, pages 38 et suivantes. Dans cette phrase, Kouo-Tou n’oublie pas que Tsao veut avant tout la ruine des deux frères, et que si d’abord il triomphe de Youen-Chang sans le secours de Youen-Tan, ses efforts se tourneront contre ce dernier.
  12. Le texte dit : Échappés du royaume de Tchao. C’est le nom d’un petit royaume indépendant qui, après avoir duré 187 ans, fut détruit par un prince de la dynastie des Tsin, l’an 228 avant notre ère. Ce petit état correspondait au royaume que Youen-Chao venait de léguer à ses enfants ; il s’étendait dans le Chen-Sy et le Pé-Tché-Sy, au nord de la Chine.
  13. Voir plus haut, page 332.
  14. Allusion à la mort de Tien-Fong et d’autres mandarins, injustement condamnés par Youen-Chao.
  15. Littéralement : par la guerre de ces années qui se suivent, les poux ont éclos dans les cuirasses et dans les casques.
  16. Littéralement : si l’on marche, il n’y a pas de grains dans les sacs.
  17. Nié ou Yé est le nom d’une ville du Chan-Tong, fondée par Houan-Kong, roi de Tsy, l’an 685 avant J.-C.
  18. Le texte chinois-mandchou dit en note : Six armées, c’est le nombre de celles que l’Empire met sur pied ; elles sont chacune de 12,500 hommes.
  19. Tsao-Tsao l’appelle par son petit nom (Sin-Tso-Ky), en signe d’amitié et pour le flatter.