Histoire des Vampires/I/Chapitre X

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CHAPITRE X.

Des Lémures. — Des Lamies. — Gello, Gilo, Eurynome. — Des Stryges.

Les anciens donnaient aux âmes des méchans et de ceux qui mouraient de mort violente le nom de Lémures; ces Lémures étaient de véritables Vampires. On voit, dans Apulée et dans Ovide, que ces spectres n'apparaissaient que pour menacer, épouvanter et tourmenter les vivans.

Les Romains redoutaient tellement ces Lémures qu’ils instituèrent des cérémonies religieuses pour les apaiser. On nommait ces cérémonies Lemuria. Le père de famille se levait à minuit, pendant que toute sa maison était endormie ; il allait, pieds nus, en grand silence, et rempli d’une sainte frayeur, à une fontaine, faisant un peu de bruit par le craquement de ses doigts pour écarter les mânes. Après s’être lavé trois fois les mains il s’en retournait en jetant de grosses féves noires par dessus sa tête, et disant : « Je me rachète, moi et les miens, par ces féves ». Ce qu’il répétait neuf fois sans regarder derrière lui. Il s’imaginait que le spectre qui le suivait ramassait ces féves sans être aperçu ; il prenait de l’eau une seconde fois, frappait sur un vase d’airain, et priait neuf fois l’ombre de sortir de sa maison[1] ; après quoi il retournait à son lit.

Outre les Lémures les anciens craignaient encore d’autres spectres ou esprits malfaisans, qu’ils appelaient Lamies. Wierius, dans son livre des Lamies applique ce nom aux sorcières et enchanteresses ; mais les Grecs entendaient par Lamies des spectres hideux qui hantaient les déserts, et qui avaient des figures de femme avec des têtes de dragon aux pieds. Dion Chrysostôme dit que les Lamies étaient nombreuses dans la Lybie ; qu’elles montraient leur sein aux hommes pour les attirer, et qu’elles dévoraient ceux qui avaient l’imprudence de s’approcher d’elles. Philostrate, dans la vie d’Apollonius de Thianes, parle d’une Lamie qui couchait avec les hommes pour les manger.

Les Lamies étaient surtout friandes du sang des petits enfans, qu’elles suçaient jusqu’à les faire mourir. Delrio cite deux spectres ou Lamies[2], la première nommée Gello, qui errait dans l’île de Lesbos, enlevait les enfans qui venaient de naître pour les dévorer. Gilo, la seconde, avait les mêmes habitudes. Nicéphore assure qu’elle enleva un jour le petit Maurice (depuis empereur) ; mais elle ne put le manger, parce qu’il portait des amulettes.

On peut citer encore à la suite des Lamies le spectre ou démon Eurynome, qui mangeait les corps morts, et n’en laissait que les os.

Chez les orientaux les Lamies déterrent les cadavres dans les cimetières, et en font de grands festins. Ces Vampires chez les Perses se nomment Gholes.

On trouve dans les théologiens de l’antiquité plusieurs monstres du même genre, qui dévoraient les corps morts lorsque les vivans leur échappaient.

Tous ces contes étaient utiles ; ils épouvantaient le crédule vulgaire. C’est en menaçant nos pères de démons et de spectres qui mangeaient le sein des femmes et suçaient le sang des maris qu’on parvint, sous Charlemagne, à établir la dîme en France. On attribuait ces menaces à Jésus-Christ même, qui avait écrit une lettre aux Français tout exprès pour cela.

Nous arrivons aux Stryges. C’étaient de vieilles Lamies chez les anciens[3]. Chez nos ancêtres c’étaient des sorcières ou des spectres qui mangeaient les vivans. Il y a même dans la loi salique un article contre ces monstres. « Si une stryge a mangé un homme, et qu’elle en soit convaincue, elle paiera une amende de huit mille deniers, qui font deux cents sous d’or. » Il paraît que les stryges étaient communes au Ve siècle, puisqu’un autre article de la même loi condamne à cent quatre-vingt-sept sous et demi celui qui appellera une femme libre stryge ou prostituée.

Comme ces stryges sont punissables d’amendes, quelques-uns ont cru que ce nom devait s’appliquer exclusivement à des magiciennes. Mais en ces temps-là on soumettait aux lois les spectres et les fantômes aussi bien que les êtres encore vivans : les capitulaires de Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire imposent de graves peines aux fantômes enflammés, qui paraissaient dans les airs… Et ces apparitions lumineuses étaient des aurores boréales…

Le même Charlemagne, dans les Capitulaires qu’il composa pour les Saxons, ses sujets de conquête, condamne à la peine de mort (avec plus de raison) ceux qui auront fait brûler des hommes ou des femmes accusés d’être stryges. Le texte se sert des mots stryga vel masca ; et l’on sait que ce dernier terme signifie, comme larva, un spectre, un fantôme.

On peut remarquer dans ce passage des Capitulaires[4] que c’était une opinion généralement reçue chez les Saxons qu’il y avait des sorcières et des spectres qui mangeaient ou suçaient les hommes vivans ; qu’on les brûlait ; et que pour se préserver désormais de leur voracité on mangeait la chair de ces stryges ou Vampires. Nous verrons quelque chose de tout semblable dans le traitement du Vampirisme au 18e siècle.

Enfin ce qui doit prouver encore que les Lamies ou stryges des anciens étaient de véritables Vampires, c’est que chez les Russes et dans quelques contrées de la Grèce moderne, où le Vampirisme a exercé ses ravages, on a conservé aux Vampires le nom de Stryges.

  1. D. Calmet, Dissertation sur les Apparitions, p. 111
  2. Gello et Gilo spectra vel lamiæ. Disquisit. magic., lib. II quest. 27, s. II.
  3. Voyez Ovide, Fastes, lib. VI ; Pline, liv. II, etc. — Isaïe, prophétisant la ruine de Babylone, dit qu’elle deviendra la demeure des lamies et des stryges. Chap. 34, verset 14.
  4. Capitul. Caroli Mag. pro partibus Saxoniæ. Cap. 6