Histoire des Vampires/II/Chapitre I

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SECONDE PARTIE.

vampires plus récens.

CHAPITRE Ier.

Des excommuniés que la terre rejette de son sein. — Des Morts qui ont montré du sentiment, etc.

Les Grecs modernes sont persuadés que les excommuniés ne peuvent pourrir, même en terre bénite, jusqu’à ce qu’ils aient reçu l’absolution : ils prétendent de plus que la terre rejette hors de son sein ces corps profanes. Comme on s’est appuyé de cette opinion, qui est aussi celle de nos théologiens, pour soutenir la possibilité des apparitions de Vampires, nous allons rapporter quelques traits que D. Calmet a cités dans ses dissertations.

Sous le patriarche Manuel ou Maxime, qui vivait au 15e siècle, l’empereur turc de Constantinople voulut savoir s’il était vrai, comme les Grecs l’avançaient, que les corps morts dans l’excommunication ne se corrompaient point. Le patriarche fit ouvrir le tombeau d’une femme qui avait eu un commerce criminel avec un archevêque, et qu’un autre prélat avait excommuniée. On trouva son corps noir et très-enflé. Les Turcs l’enfermèrent dans un coffre, sous le sceau du sultan ; le patriarche fit sa prière, donna l’absolution à la morte, et au bout de trois jours, le coffre ayant été ouvert, le corps se trouva réduit en poussière. Il est vrai qu’en cela il n’y a point de miracle ; car tout le monde sait que les corps que l’on tire bien entiers de leurs tombeaux tombent en poudre dès qu’ils sont exposés à l’air.

Dans le second concile de Limoges, tenu en 1031, l’évêque de Cahors raconta une aventure qui lui était particulière, et qu’il présenta comme toute fraîche :

» Un chevalier de notre diocèse, dit ce prélat, ayant été tué dans l’excommunication, je ne voulus pas céder aux prières de ses amis, qui me suppliaient vivement de lui donner l’absolution : je voulais en faire un exemple, afin que les autres fussent touchés de crainte ; mais il fut enterré par quelques gentilshommes, sans cérémonies ecclésiastiques, sans la permission et sans l’assistance des prêtres, dans une église dédiée à S. Pierre.

» Le lendemain matin on trouva son corps hors de terre, et jeté nu loin de son tombeau, qui était demeuré entier, et sans aucune marque qui prouvât qu’on y eût touché. Les gentilshommes qui l’avaient enterré n’y trouvèrent que les linges où il avait été enveloppé ; ils l’enterrèrent donc une seconde fois, et couvrirent la fosse d’une énorme quantité de terre et de pierres.

» Le lendemain ils trouvèrent de nouveau le corps hors du tombeau sans qu’il parût qu’on y eût travaillé. La même chose arriva jusqu’à cinq fois ; enfin ils l’enterrèrent, comme ils purent, loin du cimetière, dans une terre profane ; ce qui remplit les seigneurs voisins d’une si grande terreur qu’ils vinrent tous me demander la paix[1]. »

N’est-ce pas là, comme dit Dom Calmet, un fait incontestable ? Celui-ci n’est pas moins digne de foi. Jean Bromton raconte dans sa chronique, et les Bollandistes au 26 de mai, que S. Augustin, apôtre de l’Angleterre, ayant fait un sermon sur la nécessité de payer la dîme, s’écria ensuite devant tout le peuple, avant de commencer la messe : « Que nul excommunié n’assiste au saint sacrifice ! » On vit aussitôt sortir de l’église un mort qui y était enterré depuis cent cinquante ans.

Après la messe S. Augustin, précédé de la croix, alla demander à ce mort pourquoi il était sorti. Le défunt lui répondit qu’il était mort autrefois dans l’excommunication. Le saint pria aussitôt le pauvre excommunié de lui dire où était enterré le prêtre qui avait porté contre lui la sentence d’excommunication. On s’y transporta. S. Augustin ordonna au prêtre de se lever : il revint en vie, et déclara qu’il avait principalement excommunié cet homme pour son obstination à refuser de payer la dîme. Après cela, à la prière de S. Augustin, il lui donna l’absolution, et les deux morts retournèrent dans leurs tombeaux[2].

On pourrait cependant faire quelques modestes observations sur cette miraculeuse histoire. Du temps de S. Augustin, apôtre de l’Angleterre, les Anglais ne payaient pas la dîme, et n’étaient pas excommuniés. Cent cinquante ans auparavant, loin qu’on songeât à la dîme et aux excommunications, il n’y avait en ce pays ni chrétiens, ni prêtres, ni églises, ni aucune idée de tout ce qui fait le fonds du conte de Jean Bromton. Mais passons à d’autres.

Platon et Démocrite disent (et les Hébreux avaient la même opinion) que les âmes demeurent un certain temps auprès de leurs corps morts, qu’elles préservent quelquefois de la corruption, et auxquels elles font croître les cheveux, la barbe et les ongles dans leurs tombeaux, avantage qu’on a accordé aux Vampires du dernier siècle.

Les premiers chrétiens pensaient aussi que les morts sortaient respectueusement de leurs sépulcres pour faire place à de plus dignes défunts qu’on venait enterrer auprès d’eux. S. Jean l’aumônier étant mort à Amathonte, dans l’île de Chypre, son corps fut mis entre ceux de deux évêques, morts depuis quelques années, qui se retirèrent de part et d’autre avec révérence, pour lui céder là place honorable.

Lorsque la tendre Héloïse mourut elle demanda d’être enterrée dans le même tombeau que son amant. Abeilard, qui était mort depuis plus de vingt ans, étendit les bras à son approche, et la reçut dans son sein.

L’église romaine a pensé très-anciennement que les corps des saints ne se corrompaient point dans leurs tombeaux : c’est même pour cela qu’on attend cent ans pour canoniser un homme mort, parce que si un corps n’est pas pourri au bout d’un siècle, on est persuadé qu’il appartient à un bienheureux. Les Grecs ont les mêmes idées ; mais ils prétendent que les corps saints ont une bonne odeur, tandis que ceux des excommuniés sont noirs, puants, enflés, et tendus comme des tambours.

Saint Libentius, archevêque de Brême au 11e siècle, ayant excommunié des pirates, l’un d’eux mourut, et fut enterré en Norwége. Au bout de soixante-dix ans on trouva son corps sans pourriture, mais noir et puant. Un évêque lui donna l’absolution, et dès-lors il put pourrir paisiblement.

  1. Concil., t. IX, p. 902. Pour qu’un coupable puisse être absous, il faut qu’il ait la contrition. Comment donc un prêtre pouvait-il absoudre de sa propre puissance un mort, incapable de repentir ?
  2. Ce trait est aussi rapporté dans les Taxes des parties casuelles de la boutique du pape, etc. In-8°, 1820. Chez Aimé André et Brissot-Thivars, p. 244, au milieu de la platitude en forme d’homélie. Il se trouve encore dans D. Calmet, p. 330 ; dans la Réalité de la Magie et des Apparitions, de l’abbé Simonnet, p. 96, au mot Miracles.