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Histoire des empereurs romains - Livre VII

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Histoire des empereurs romains - Livre VII
Traduction de Léon Halévy

MAXIMIN, Thrace de naissance, et de la plus basse origine, use du pouvoir avec la violence la plus tyrannique. — Conjurations de Magnus, de Quartinus, et révolte des archers Osroéniens. — Cruautés de Maximin. — II poursuit avec vigueur la guerre contre les Germains. — Il ravage leur pays, les surprend dans leurs marais et les taille en pièces. — Son séjour en Pannonie. — Il y gouverne l’empire, qu’il couvre de deuil et de sang. — Ses exactions, ses rapines ; pillage des temples. — Il condamne au supplice les meilleurs citoyens. — Rome souffre en silence ; mais la Libye se soulève. — Révolte à Carthage. — GORDIEN, proconsul d’Afrique, y est proclamé empereur à l’âge de quatre-vingts ans. — Vitalien, préfet du prétoire à Rome, est poignardé. — Soulèvement de Rome. — Gordien reconnu empereur par le sénat. — Le sénat envoie des émissaires dans les provinces ; Gordien y est acclamé. — Capellien, gouverneur de Numidie, prend parti pour Maximin, et marche sur Carthage avec une puissante armée de soldats romains et de Numides auxiliaires. — Gordien, épouvanté, se tue. — Les Carthaginois cachent sa mort et le remplacent par son fils, qu’ils mottent à leur tète. — Défaite des Carthaginois, et mort du jeune GORDIEN. — Maximin quitte la Pannonie, et se dirige vers Rome avec son armée. — MAXIME et BALBIN y sont élus empereurs, et un petit-fils de Gordien proclamé César. — Les sénateurs Gallicanus et Mécènes. — Ils provoquent à Rome la guerre civile, en poignardant, aux portes du sénat, des vétérans inoffensifs. — Gallicanus ouvre le quartier des gladiateurs, leur fait prendre les armes et se met à leur tête. — Le peuple et les gladiateurs, d’une part, les soldats, de l’autre, sont aux prises. — Incendie et carnage à Rome. — Maximin presse sa marche.


I. Nous avons consacré le livre précédent à la vie d’Alexandre, et nous avons raconté sa mort après un règne de quatorze ans. Maximin, parvenu à l’empire, changea totalement la face des choses : il usa de son pouvoir avec violence, avec une rigueur qui inspira l’effroi. Il s’efforça de faire succéder partout au gouvernement le plus doux et le plus modéré toutes les cruautés de la tyrannie. Il était poussé à ces excès par la conscience de son origine obscure, par l’idée que, le premier, il avait été élevé de la condition la plus abjecte à une si haute fortune. Il n’était pas moins barbare de caractère et de mœurs que de nation. Il avait conservé ces inclinations sanguinaires, naturelles à son pays et à son climat, et mettait tous ses soins à affermir son règne par la cruauté, craignant toujours qu’il ne fat un objet de mépris pour les sénateurs et pour tous ses sujets, et qu’ils songeassent moins à son élévation présente qu’aux langes grossières de son berceau. En effet, on répandait partout ce bruit déshonorant pour sa vanité, qu’après avoir gardé les troupeaux dans les montagnes de la Thrace, et s’être enrôlé, à cause de sa haute stature et de sa force corporelle, dans l’obscure milice de ces contrées, la fortune l’avait conduit comme par la main jusqu’au trône de Rome. Maximin commença par éloigner tous les amis qui entouraient Alexandre, et les conseillers qu’on lui avait choisis dans le sénat ; il renvoya les uns à Rome, écarta les autres en leur confiant des charges lointaines. Il désirait être seul à l’armée ; il voulait qu’il n’y eût autour de lui personne qui se crût supérieur à lui par la conscience d’une naissance illustre. Il voulait, comme du haut d’une citadelle inexpugnable, sans qu’il y eût en sa présence aucun homme à qui il fût obligé de témoigner du respect, se livrer à son aise à tous les actes du despotisme. Il chassa de la cour impériale tous les officiers qui avaient été au service d’Alexandre pendant tant d’années, et fit périr la plupart d’entre eux, les soupçonnant de complots, car il savait qu’ils pleuraient la mort de leur maître.

II. Mais une circonstance nouvelle vint stimuler encore sa cruauté naturelle et augmenter sa fureur contre tous les Romains : ce fut la découverte d’une conjuration tramée contre ses jours, et dans laquelle avaient trempé beaucoup de centurions et le sénat tout entier. Il y avait un patricien, personnage consulaire, nommé Magnus. Ce fut lui qu’on dénonça à Maximin comme rassemblant contre lui des forces, et comme sollicitant les soldats de transférer l’empire sur sa tête. Telle devait être, disait-on, la marelle du complot. Maximin, après avoir fait jeter un pont sur le Rhin, était sur le point de s’avancer contre les Germains ; car, dès qu’il eut pris en main le pouvoir, il s’était vivement occupé de la guerre. Comme on semblait l’avoir choisi pour le trône à cause de sa taille élevée, de sa force guerrière et de son expérience dans le métier des armes, il voulait confirmer sa réputation et l’opinion qu’avaient conçue de lui les soldats ; il voulait prouver en même temps qu’on avait eu raison d’accuser l’indolence d’Alexandre et sa timidité dans la guerre. Aussi ne cessait-il de former et d’exercer ses soldats. Lui-même, toujours sous les armes, animait par son exemple et par ses discours le zèle de son armée. Le pont était donc achevé, et Maximin allait passer le fleuve pour attaquer les Germains. On disait que Magnus avait engagé un grand nombre de soldats, les meilleurs de toute l’armée, et surtout ceux auxquels étaient confiées la garde et la conservation du pont, à le détruire aussitôt que Maximin l’aurait passé, afin de le livrer aux barbares, tout moyen de retour lui étant enlevé. Ce fleuve est en effet très large et d’une profondeur extrême, et Maximin n’eût jamais pu revenir sur ses pas, ne trouvant sur la rive ennemie aucune embarcation qui pat suppléer à la rupture du pont. Tel était le bruit sur ce complot, soit que l’accusation fût fondée, soit qu’elle fût supposée par l’empereur. Il serait difficile de rien affirmer sur ce sujet, car l’affaire ne donna lieu à aucune enquête. Maximin n’accorda pas même aux accusés la faveur d’un procès, ni la liberté de la défense ; mais, ayant fait saisir sur-le-champ tous ceux sur qui tombaient ses soupçons, il les fit périr sans en épargner un seul.

III. Une révolte vint aussi à éclater parmi les archers Osroéniens. Ces soldats, qu’affligeait vivement la mort d’Alexandre, ayant rencontré un des anciens amis de ce prince, personnage consulaire (il se nommait Quartinus, et Maximin l’avait renvoyé de l’armée), le saisirent, et malgré lui, sans qu’il fat prévenu de rien, le placèrent comme chef à leur tête. Ils le revêtirent de la pourpre, portèrent le feu devant lui, lui rendirent des honneurs dont il sentait le danger, et l’élevèrent à l’empire malgré sa résistance. L’infortuné, pendant qu’il dormait dans sa tente, fut lâchement attaqué de nuit, et tué par celui qui demeurait avec lui, par un homme qu’il croyait son ami et qui était l’un des anciens chefs des Osroéniens. Il se nommait Macédo et avait été l’un des partisans, l’un des auteurs de l’élévation de Quartinus à l’empire et de la révolte des archers. Sans avoir contre Quartinus aucun motif d’inimitié ou de haine, il tua celui qu’il avait élevé de force au trône, et qu’il avait sollicité vivement d’accepter l’empire. Pensant faire à Maximin le plus magnifique et le plus agréable présent, il lui porta la tête du malheureux qu’il avait égorgé.

IV. Mais l’empereur, quoique charmé de cette action, qui le délivrait d’un homme en qui il voyait un ennemi, trompa les grandes espérances du meurtrier, qui s’attendait à une récompense brillante, et le fit périr, pour le punir d’avoir été l’auteur de la sédition, d’avoir tué celui qu’il y avait entraîné par force et de s’être montré sans foi envers un ami. Ces événements portèrent à une violence et à une cruauté nouvelles le caractère naturellement féroce de Maximin. Ce prince était terrible par son seul aspect ; on n’eût trouvé personne, ni parmi les athlètes grecs, ni parmi les plus belliqueux des barbares, qui lui fût comparable pour la taille et pour la vigueur.

V. Quand il eut achevé tous ses préparatifs, il prit avec lui toute son armée, traversa le pont sans crainte et se livra tout entier à la guerre contre les Germains. Il emmenait avec lui une multitude immense de soldats, et presque toutes les troupes de l’empire romain, ainsi qu’un grand nombre d’archers maures, d’Osroéniens et d’Arméniens. Les uns étaient sujets de l’empire, les autres amis et alliés. Il avait aussi des Parthes que l’argent avait entraînés à la désertion, ou qui avaient été pris à la guerre et contraints de servir les Romains. Cette nombreuse armée avait été rassemblée d’abord par Alexandre, mais accrue par Maximin et formée par lui au service militaire. Les Maures armés de javelots et les archers semblent surtout propres à combattre les Germains, parce qu’ils savent fondre sur eux brusquement, à l’improviste, et se replier avec tout autant de rapidité. Entré sur le territoire ennemi, Maximin parcourut une grande étendue de pays sans trouver de résistance : les barbares s’étaient retirés devant liai. Il dévasta toute leur contrée. C’était précisément l’époque où les blés sont mûrs ; il incendia les bourgs et les livra au pillage de ses soldats. Le feu dévore avec une extrême facilité les villes de Germanie et toutes les habitations de ces barbares : car ils manquent de pierres et de briques, mais ils ont des forêts très fournies d’arbres ; aussi, dans cette grande abondance de bois, ils se construisent des espèces de cabanes avec des planches rapportées et jointes ensemble. Maximin s’avança fort avant et dans tous les sens, ravageant tout le pays, comme nous l’avons dit plus haut, emmenant un immense butin, et abandonnant à ses soldats les troupeaux qu’ils rencontraient sur leur passage. Les Germains, après avoir quitté les plaines et tous les lieux dépouillés d’arbres, s’étaient cachés dans les bois, et se maintenaient à l’entour de leurs marais, pour y combattre et pour y manœuvrer avec avantage. L’épaisseur des arbres devait en effet les préserver des traits et des javelots de l’ennemi, et la profondeur des marais offrait aux Romains de grands dangers à cause de leur ignorance des lieux, tandis que, connaissant eux-mêmes par expérience les endroits impraticables et les endroits sûrs, ils les traversaient facilement, plongés dans l’eau jusqu’aux genoux. Les Germains sont d’excellents nageurs, car ils ne se baignent que dans l’eau des fleuves.

VI. Ce fut donc principalement dans ces lieux que les engagements se livrèrent, et ce fut là que l’empereur commença la guerre avec une brillante valeur. Les Germains, dans leur fuite, s’étaient retirés dans un de leurs marais ; les Romains hésitaient à y entrer pour les poursuivre ; Maximin le premier y lance son cheval, quoiqu’il fût plongé dans l’eau jusqu’au-dessus du ventre, et tue les barbares qui lui résistent. Le reste de l’armée, craignant de livrer son empereur qui combat pour elle, ose à son tour pénétrer dans le marais ; un grand nombre d’hommes périt de part et d’autre ; l’armée romaine éprouva des pertes, mais presque tous les barbares qui avaient pris part à ce combat furent taillés en pièces, grâce au courage impétueux de Maximin. Le marais fut rempli de cadavres, et le lac rougi de sang offrait l’image d’un combat naval au milieu d’une armée de terre.

VII. Maximin ne se contenta pas d’annoncer par une lettre au sénat et au peuple romain cette bataille et ses propres hauts faits, mais il les fit peindre dans un grand tableau et exposer devant le sénat, afin que les Romains pussent, non seulement apprendre ses exploits, mais les voir. Le sénat, dans la suite, fit enlever ce tableau, ainsi que tous les autres monuments qu’on avait érigés en l’honneur de Maximin. D’autres combats se livrèrent encore, auxquels il prit toujours la part la plus active, et qui fournirent de nouvelles occasions de louer sa valeur infatigable. Ayant fait prisonniers un grand nombre de barbares et conquis de riches dépouilles aux approches de l’hiver, il retourna en Pannonie. Il s’arrêta à Sirmium, la plus grande ville de cette province, et prépara tout pour faire au printemps une nouvelle irruption en Germanie. Il menaçait les barbares (et semblait devoir exécuter sa menace) de soumettre toute la Germanie jusqu’à l’Océan.

VIII. Tel était Maximin dans la guerre ; et il se serait élevé jusqu’à la gloire, s’il n’eût été trop cruel et trop terrible pour ceux qui l’entouraient et pour tout son peuple. A quoi servait la destruction des barbares, si de nombreuses exécutions ensanglantaient Rome et les provinces ? Était-ce un avantage pour l’empire qu’il fit sur les Germains tant de butin et de prisonniers, lorsqu’il dépouillait les Romains et qu’il enlevait la fortune de ses sujets ? On accordait toute licence aux délateurs, ou plutôt on les encourageait à calomnier les citoyens, à remonter, s’il le fallait, jusqu’aux aïeux pour accuser les descendants, à soulever des procès ignorés, ou qui n’avaient jamais existé. Il suffisait d’être appelé en justice par un délateur, pour sortir de sa maison vaincu d’avance et dépouillé de tous ses biens. Chaque jour on pouvait voir réduits à la mendicité des hommes qui, la veille, vivaient dans l’opulence. Telle était l’insatiable cupidité d’une tyrannie qui donnait pour prétexte à ses exactions les largesses continuelles qu’il fallait faire aux soldats. Maximin prêtait à toutes les calomnies une oreille facile ; il ne tenait nul compte de l’âge ou du rang. Bien souvent sur l’accusation la plus faible, la plus légère, il faisait saisir des gouverneurs de provinces ou des commandants d’armée, personnages qui avaient exercé la dignité consulaire et qu’entourait la gloire de leurs anciens trophées ; il ordonnait qu’on les emmenât seuls, sans suite, sur des chariots, qu’on les fit voyager le jour et la nuit pour les conduire ainsi d’Orient, d’Occident ou du Midi (selon le lieu de leur résidence) en Pannonie, où il demeurait alors. Après les avoir accablés de mauvais traitements et d’outrages, il les punissait de l’exil ou de la mort. Tant que Maximin ne se conduisit ainsi qu’envers quelques particuliers, et que ces malheurs ne s’étendirent pas au delà du cercle de leurs familles, les habitants des villes et ceux des provinces n’en furent que médiocrement touchés. Le peuple, en effet, ne s’occupe guère du malheur des puissants et des riches ; souvent même, sa malignité, sa méchanceté s’en réjouit, tant il porte envie à la puissance et à la fortune.

IX. Mais quand Maximin eut réduit à la pauvreté la plupart des familles illustres (ce qui lui paraissait peu de chose et ne contentait nullement son avarice), il passa aux propriétés publiques, et détourna pour lui-même les trésors des villes, destinés soit à l’achat du blé, soit aux besoins du peuple, soit aux théâtres ou aux fêtes ; bientôt les trésors des temples, les statues des dieux et des héros, les monuments élevés aux frais publics et destinés à l’embellissement des villes, les matières propres à fabriquer de la monnaie, tout fut confisqué à son profit. Ces déprédations plongèrent le peuple dans l’affliction la plus profonde ; la douleur publique éclatait de toute part à la vue de ces villes dépouillées et comme prises d’assaut, sans qu’il y eût de guerre ni d’ennemis. On vit même des citoyens, les mains tendues vers le ciel, veiller à la garde de leurs temples, prêts à se faire tuer et à tomber au pied des autels, plutôt que d’être témoins du pillage de leur ville natale. L’esprit du peuple parut animé d’une grande effervescence dans les villes comme dans les provinces. Les soldats eux-mêmes ne supportaient qu’avec peine les excès de l’empereur ; ils se voyaient exposés à la haine de leurs parents, de leurs concitoyens, qui leur reprochaient d’être la cause de toutes les violences de Maximin. Tels étaient les motifs, trop légitimes, qui poussaient les peuples à la haine et à la défection ; chacun adressait ses prières au ciel et invoquait les dieux outragés ; mais personne n’osait donner le signal de la révolte. Enfin, lorsque la troisième année du règne de Maximin venait de s’accomplir, les Libyens, saisissant un frivole et léger prétexte (c’est toujours ainsi que les tyrannies s’écroulent ), prennent les premiers les armes, et se décident à une révolte ouverte. Voici quelle fut la cause de ce mouvement.

X. Un procurateur administrait la province de Carthage de la manière la plus tyrannique ; il multipliait avec une extrême cruauté les condamnations et les amendes, désirant se faire valoir auprès de Maximin ; car ce prince chérissait ceux qu’il savait être d’un caractère conforme au sien ; et s’il se trouvait encore quelques hommes probes dans le maniement des finances (ce qui arrivait bien rarement), comme ils avaient toujours devant les yeux l’image du danger et qu’ils connaissaient la cupidité de l’empereur, ils se voyaient contraints d’imiter les autres. Ce procurateur de Libye traitait donc avec violence ses administrés ; il accablait surtout de condamnations quelques jeunes gens des familles nobles et opulentes du pays ; il voulait obtenir d’eux sans délai le payement de fortes amendes, et leur enlever le bien de leurs pères et de leurs aïeux. Ces jeunes gens, exaspérés par celle conduite, lui promettent de lui payer la somme qu’il exige, mais demandent un délai de trois jours. Ils forment alors une conjuration, y entraînent tous ceux qu’ils savent avoir éprouvé quelque injurieux traitement, ou qui tremblent d’en éprouver à l’avenir, et ordonnent aux jeunes villageois de leurs terres de se rendre de nuit à la ville, armés de bâtons et de haches. Obéissant à l’ordre de leurs maîtres, ils se rassemblent dans la ville avant le jour, cachant sous leurs vêtements les armes qu’ils ont apportées pour cette guerre improvisée. Une assez grande multitude se trouva ainsi réunie ; car la Libye, région très peuplée, avait surtout un nombre considérable d’agriculteurs. Aux premières lueurs de l’aube, leurs jeunes maîtres viennent les trouver et leur ordonnent de marcher derrière eux, à la suite de leurs nombreux esclaves, comme s’ils faisaient partie du peuple. Ils leur prescrivent de ne découvrir les armes qu’ils portaient et de n’engager une lutte courageuse, que lorsqu’ils les verraient attaqués eux-mêmes, soit par les soldats, soit par le peuple, qui voudraient venger le coup qu’ils avaient médité. Ils cachent des poignards dans leur sein, et vont trouver le procurateur romain, comme pour traiter avec lui du payement de l’amende. L’attaquant alors à l’improviste, ils le frappent et le tuent, sans qu’il ait le temps de se défendre. Les soldats qui l’entourent, tirent aussitôt leur épée, et veulent venger le meurtre commis ; alors les campagnards, découvrant leurs bâtons et leurs haches, combattent pour leurs maîtres, et mettent facilement en fuite leurs adversaires. L’affaire ayant réussi selon leurs vœux, ces jeunes gens, une fois poussés au désespoir, comprennent qu’ils n’ont qu’un seul moyen de salut, c’est de soutenir leur première tentative par des actions plus hardies, d’associer à leur péril le gouverneur de la province ; et d’exciter toute la nation à la révolte. Ils savaient qu’elle était généralement désirée (tant Maximin inspirait de haine),mais que la crainte l’empêchait d’éclater. Accompagnés de toute la multitude, ils se rendent au milieu du jour à la maison du proconsul. Il se nommait Gordien, et ce proconsulat lui était échu dans sa vieillesse, car il touchait à sa quatre-vingtième année. Il avait gouverné autrefois beaucoup de provinces et rempli les plus importantes fonctions de l’État. Les conjurés pensaient donc qu’il accepterait avec joie l’empire, comme le dernier faite des hautes dignités dont il avait été revêtu, et que le sénat et le peuple romain recevraient avec transport pour empereur un homme illustre par sa naissance, et arrivé au trône après avoir passé par de nombreux commandements et comme par une suite continuelle d’honneurs.

XI. Il se trouva que le jour où se passaient ces événements, Gordien était demeuré chez lui, où il se reposait, donnant quelque relâche à ses travaux et se délassant de ses occupations habituelles. Les jeunes conspirateurs, l’épée nue et suivis de tout leur cortège, se précipitent dans son palais, après en avoir renversé les gardes, et le surprennent couché sur un lit de repos. Ils l’environnent, le couvrent de la chlamyde de pourpre, et le saluent des acclamations réservées aux empereurs. Mais Gordien, effrayé d’un événement si inattendu, pensant que c’est un piége. un complot tramé contre ses jours, s’élance à terre hors du lit, et les supplie « d’épargner un vieillard dont ils n’ont reçu aucune injustice, de conserver à leur prince leur fidélité et leur amour. » Comme ils ne cessaient de le presser, l’épée à la main, et qu’il restait dans la crainte et dans l’incertitude, ne connaissant point ce qui s’était passé, ni la cause de sa situation présente, un des jeunes gens qui l’emportait sur les autres en noblesse et en éloquence, ordonne à ses compagnons de se taire, de se tenir en repos, et la main sur la poignée de son épée, parle en ces termes à Gordien :

XII. « Deux périls s’offrent à toi, l’un présent, l’autre à venir, l’un déjà visible, l’autre douteux et incertain. Il faut que tu choisisses aujourd’hui ou de passer sain et sauf de notre côté, et de te confier à ce bon espoir dont nous sommes tous animés, ou de périr à l’instant même de notre propre main. Si tu te ranges de notre parti sans t’inquiéter de l’avenir, vois quels nombreux et quels légitimes motifs d’espérance : la haine qu’inspire à tous Maximin, la joie d’un peuple délivré du fléau de la plus cruelle tyrannie, la gloire que tu t’es acquise par tes actions passées, la renommée brillante dont jouit ton nom auprès du sénat et du peuple romain, et les honneurs dont tu as été continuellement revêtu. Si au contraire tu repousses notre demande, si tu ne conspires pas avec nous, ce jour sera le dernier de ta vie. Nous périrons nous-mêmes, s’il le faut, mais après t’avoir d’abord immolé ; car l’action que nous avons osé commettre est celle du dernier désespoir. Le ministre de la tyrannie n’est plus ; il a subi le châtiment de sa cruauté ; il est tombé sous nos coups. Si tu veux nous aider, devenir le compagnon de nos périls, tu entreras en possession des honneurs souverains ; notre action sera louée dans tout l’empire et ne sera plus punie comme un crime. »

XIII. Ainsi parla ce jeune homme, et aussitôt toute la foule des conjurés, ne pouvant contenir son impatience, et voyant tous les habitants de la ville accourus au bruit de l’événement, proclame Gordien empereur. Quoique celui-ci refusât d’abord et alléguât son âge pour excuse, cependant, comme il aimait la gloire, il se résigna sans trop de peine, préférant le danger de l’avenir au péril présent, et dans l’extrême vieillesse ne regardant point comme une destinée si horrible de subir au besoin la mort au milieu des honneurs suprêmes. Toute la Libye fut donc bientôt en mouvement. Partout les habitants renversaient les monuments élevés à Maximin, et ornaient leurs villes des images et des statues de Gordien. Ils ajoutèrent une épithète au nom de ce prince, et le nommèrent, d’après eux-mêmes, Gordien l’Africain ; car c’est ainsi que les peuples qui habitent la partie méridionale de la Libye sont appelés dans la langue romaine.

XIV. Gordien resta à Thystrum, où ces événements s’étaient passés, pendant quelques jours encore, portant le titre d’empereur et les insignes du rang suprême ; puis, quittant ce séjour, il se rendit à Carthage, qu’il savait être la ville la plus grande et la plus peuplée du pays, pour se conduire en tout comme s’il était à Rome. Cette ville, en effet, soit pour les richesses, soit pour le hombre des habitants, soit pour la grandeur, ne le cède qu’à Rome, et dispute le second rang à Alexandrie, ville d’Égypte. Toute la pompe impériale suivait le nouveau prince ; les soldats qui se trouvaient à Carthage et les jeunes gens des premières familles de cette ville l’escortaient à l’instar des prétoriens de Rome. Ses faisceaux étaient ornés de lauriers ; ce qui est le signe d’après lequel on distingue les faisceaux du prince de ceux des magistrats. On portait le feu devant lui ; de sorte que, pendant quelque temps, la ville des Carthaginois offrit l’aspect, l’éclat et comme le fidèle tableau de Rome.

XV. Gordien écrivit un grand nombre de lettres qu’il envoya à tous les premiers citoyens de Rome, ainsi qu’aux membres les plus distingués du sénat, dont la plupart étaient ses amis ou ses parents. Il fit aussi un écrit public adressé au sénat et au peuple romain, dans lequel il annonçait le choir unanime que les Africains avaient fait de sa personne, et où il accusait en même temps la cruauté de Maximin, sachant à quel point elle était détestée. Pour lui, il promettait la plus grande douceur, punissait de l’exil tous les délateurs, accordait aux victimes de condamnations injustes le droit de faire réviser leurs jugements, et rappelait tous les exilés dans leur patrie. Il faisait espérer aux soldats des largesses inusitées, et au peuple des distributions de tout genre. Mais sa prévoyance songea d’abord à faire périr, avant tout, le préfet du prétoire, à Rome. Il se nommait Vitalien. Gordien savait que ce personnage, connu par sa violence et sa cruauté, était très attaché et entièrement dévoué à Maximin. Craignant donc qu’il n’opposât à ses projets une vive résistance, et que, par la terreur qu’il inspirait, il n’empêchât le peuple de se déclarer pour lui, il envoya à Rome le questeur de la province, jeune homme d’un caractère audacieux, dans toute la force, dans toute la vigueur de l’âge, et jaloux d’exposer ses jours pour lui ; il lui donne quelques centurions et quelques soldats. Il leur remet des lettres cachetées, dans une double tablette, telles que sont les dépêches intimes et confidentielles que l’on envoie aux empereurs. Il leur prescrit d’entrer à Rome avant le jour, d’aller trouver sur-le-champ Vitalien, déjà occupé à rendre la justice, et lorsqu’il serait retiré dans la chambre du tribunal où il examinait et parcourait seul les rapports secrets qui lui paraissaient de nature à intéresser la sûreté de l’État. Ils devaient lui annoncer « qu’ils apportaient des dépêches secrètes pour Maximin ; qu’ils avaient été envoyés pour cet objet, qui touchait vivement le salut de l’empire. » Ils devaient ensuite témoigner le désir de l’entretenir en particulier, et de lui faire quelques confidences spéciales dont on les avait chargés ; puis, pendant qu’il serait occupé à reconnaître le cachet des dépêches, s’approcher de lui comme pour lui parler, et le tuer avec les poignards qu’ils tiendraient cachés dans leur sein. Tout se passa comme l’avait ordonné Gordien. La nuit durait encore (car Vitalien avait coutume de sortir avant le jour) lorsqu’ils allèrent le trouver en particulier, et avant qu’il y eût foule au tribunal. Les uns en effet n’étaient pas venus encore ; les autres, après avoir présenté leurs salutations à Vitalien, s’étaient retirés avant que le jour eût paru. Tout était donc tranquille encore, et un petit nombre de personnes seulement se trouvaient devant la chambre du tribunal, lorsque les envoyés de Gordien, en déclarant ce que nous avons dit plus haut, se firent facilement introduire près de Vitalien. Ils lui présentent leurs lettres, et pendant qu’il fixe ses regards sur le cachet, ils découvrent leurs poignards, l’en frappent et le tuent ; puis, tenant leurs armes à la main, ils s’élancent du tribunal ; ceux qui étaient présents se retirèrent épouvantés, pensant qu’un ordre de Maximin avait ordonné cette mort ; car il en agissait souvent ainsi même envers ceux qui lui semblaient le plus chers. Les conjurés se rendent ensuite au milieu de la voie sacrée, publient la lettre de Gordien au peuple, vont remettre au consul et aux autres personnages les dépêches dont ils sont porteurs, et répandent partout le bruit que Maximin a été tué. A ces nouvelles, le peuple court comme en démence dans tous les quartiers de la ville. Toute multitude est légère et portée aux changements ; mais le peuple romain, si nombreux, si immense, composé d’hommes de toutes nations, est surtout d’une grande et facile mobilité d’esprit.

XVI. Toutes les statues, toutes les images de Maximin, tous les monuments qu’on lui avait élevés sont mis en pièces. Cette haine, que la crainte cachait auparavant au fond des cœurs, devenue libre et sans danger, éclate dans toute sa violence. Le sénat se rassemble, et, avant de rien savoir de positif sur Maximin, rassuré par le présent contre l’avenir, décerne à Gordien et à son fils le titre d’Augustes, et décrète que tous les honneurs rendus à Maximin seront abolis. Les délateurs, et tous ceux qui avaient porté quelque accusation, prirent la fuite, ou furent tués par ceux qu’ils avaient persécutés. Les procurateurs et les juges qui avaient été les ministres de la cruauté du prince furent traînés par le peuple à travers la ville et jetés dans les égouts. Mais il y eut aussi un grand nombre d’hommes innocents enveloppés dans ce massacre. On assassinait ses créanciers, ceux qu’on avait eus pour adversaires dans un procès, ceux enfin contre qui on avait le plus léger motif de haine ; on pénétrait subitement dans leur maison ; on les injuriait comme délateurs ; on les dépouillait, on les égorgeait : au nom d’une prétendue liberté, au milieu des apparences de la sécurité et de la paix, on commettait ainsi toutes les horreurs d’une guerre civile. Le préfet de la ville lui-même (il se nommait Sabinus, et avait été plusieurs fois consul), pendant qu’il s’efforçait de réprimer de pareils excès, fut frappé et tué d’un coup de bâton sur la tête.

XVII. Telle était la conduite du peuple ; quant au sénat, une fois engagé dans le péril, la terreur que lui inspirait Maximin lui fit tout entreprendre pour exciter les provinces à se détacher de lui. Des députations, composées des citoyens les plus irréprochables, choisis dans l’ordre même des sénateurs et dans celui des chevaliers, furent envoyées de tous les côtés, à tous les gouverneurs, avec des lettres dans lesquelles on leur faisait connaître les intentions du sénat et du peuple romain. On les exhortait à secourir la patrie commune et le sénat, à persuader aux nations l’obéissance au peuple de Rome, qui, dans les temps les plus reculés, avait exercé la puissance souveraine, et dont elles étaient les alliées et les sujettes depuis leurs ancêtres. La plupart des gouverneurs reçurent favorablement ces députations ; ils déterminèrent facilement les provinces à la révolte, par la haine qu’inspirait la tyrannie de Maximin ; ils tirent périr ceux des magistrats qui se montraient favorables à ce prince, et se joignirent ouvertement aux Romains ; d’autres, en petit nombre, punirent de mort les députés qui s’étaient rendus auprès d’eux, ou les envoyèrent avec une escorte à Maximin, qui, maître de leurs personnes, les livra à de cruels supplices.

XVIII. Telles étaient la situation de Rome et les dispositions des esprits. Toutes ces nouvelles jetèrent Maximin dans l’affliction et dans une grande inquiétude ; mais il feignit. de mépriser ces mouvements. Le premier et le second jour, il resta tranquille dans son palais, délibérant avec ses amis sur les mesures qu’il fallait prendre. Toute son armée et les habitants de la province où il séjournait étaient instruits de ces importantes nouvelles ; et tous les esprits fermentaient au bruit d’une révolte si grave, si hardie, si inattendue. On n’osait cependant communiquer à personne ses pensées, ni montrer qu’on eût la moindre connaissance de ce qui se passait. Telle était la terreur qu’inspirait Maximin, auquel rien n’était caché, et qui faisait observer non seulement les paroles et les propos de tons les citoyens, mais jusqu’à leurs regards et à leur physionomie. Le troisième jour, cependant, ayant convoqué les troupes dans la plaine qui se trouvait devant la ville, il sortit de son palais, monta sui. son tribunal, muni d’un discours que lui avaient composé quelques-uns de ses amis, et il en fit la lecture à son armée :

XIX. « Je sais, dit-il, que je vais vous apprendre des choses incroyables et inattendues, mais, selon moi, moins dignes d’étonnement que de mépris et de risée. Ceux qui prennent les armes contre moi et contre votre valeur, ce ne sont point les Germains que nous avons souvent vaincus ; ni les Sarmates, qui nous supplient chaque jour pour obtenir de nous la paix. Les Perses même, qui naguère faisaient de fréquentes incursions dans la Mésopotamie, se tiennent maintenant en repos, contents de conserver leur territoire, et retenus par la gloire de vos armes, par mon courage, dont ils ont fait l’expérience, par mes actions, qu’ils ont appris à connaître quand je commandais l’armée sur ces rives. Mais ce sont les Carthaginois (n’est-il pas ridicule de le dire ?), ce sont les Carthaginois qui, atteints d’une folie subite, ont déterminé, soit par la persuasion, soit par la violence, un malheureux vieillard, tombé dans l’enfance du dernier âge, à jouer avec eux je ne sais quelle comédie de royauté. Sur quelle année s’appuie leur révolte, lorsque chez eux quelques licteurs suffisent au service du proconsul ? Quelles sont leurs armes, eux qui n’ont que de courtes lances avec lesquelles ils combattent les bêtes féroces ? Leurs exercices guerriers sont les danses, les bons mots et les chansons. Quant aux événements qui se sont passés à Rome, qu’aucun de vous ne s’en effraye. Vitalien a péri sans doute ; il a été tué par surprise et par ruse ; mais vous n’ignorez pas la légèreté, l’inconstance du peuple romain, son audace qui se borne à de vaines clameurs. Qu’ils voient seulement deux ou trois hommes armés, ils vont se pousser, se fouler aux pieds les uns les autres ; chacun ne songera qu’à fuir son propre danger, sans se soucier en rien du péril commun. Si quelqu’un vous a fait connaître aussi la conduite des sénateurs, ne vous étonnez pas que ma vie sobre et réglée leur ait paru trop sévère, et qu’ils préfèrent, dans les mœurs efféminées de Gordien, des inclinations conformes aux leurs. Ils appellent cruauté les vertus guerrières, les actions glorieuses ; ils aiment les mœurs dissolues ; ils appellent la débauche douceur et modération ; aussi sont-ils ennemis de mon gouvernement, trop actif, trop modéré ; ils se réjouissent au contraire au seul nom de Gordien, dont vous connaissez la vie infâme. C’est contre de tels hommes que nous avons la guerre à soutenir, si l’on veut donner le nom de guerre à une pareille expédition. J’en suis convaincu, soldats, dès que nous aurons touché l’Italie, la plupart, nous présentant des branches d’olivier et leurs enfants, viendront se prosterner à nos pieds ; les autres, frappés de terreur, fuiront lâchement. Je serai matira alors de vous partager tous leurs biens, comme vous le serez d’en jouir en toute liberté. »

XX. Après avoir prononcé ce discours, auquel il ajouta une foule d’invectives contre Rome et le sénat, débitées sans suite et sans liaison, avec des gestes menaçants et une expression de physionomie aussi féroce que si les objets de sa colère eussent été présents, il ordonna le départ pour l’Italie. Il distribua de grandes sommes à son armée, et dès le lendemain même se mit en route, conduisant avec lui une multitude immense de soldats et toutes les forces de l’empire. Il était suivi en outre d’un corps assez considérable de Germains, qu’il avait soumis par ses armes ou entraînés dans son alliance et dans son amitié, et de toutes les machines et instruments de guerre qu’il avait emmenés en marchant contre les barbares. Il ne pouvait avancer qu’avec une extrême lenteur, à cause du grand nombre de chariots et de provisions qu’on allait rassembler de toute part sur la route. Comme en effet cette marche sur l’Italie avait eu lieu soudainement, on n’avait pu préparer, selon l’usage, tout ce qui était nécessaire à l’armée ; et il avait fallu organiser à la hâte et à l’improviste un service d’approvisionnement. Maximin résolut donc de faire prendre les devants à l’armée de Pannonie. C’était sur ces troupes qu’il comptait le plus ; car elles avaient été les premières à le proclamer empereur, et elles lui promettaient d’elles-mêmes de s’exposer pour sa cause à tous les dangers. Il leur ordonna de précéder les autres corps d’armée, et d’occuper au plus tôt le territoire de l’Italie.

XXI. Maximin, de son côté, continuait sa marche. Du reste, les choses ne se passaient pas à Carthage comme l’avaient espéré les conjurés. Un sénateur, nommé Capellien, gouvernait les Maures, sujets des Romains, et que l’on appelle Numides. Cette province était occupée par une armée, chargée de contenir la multitude de Maures insoumis qui l’environnent, et de s’opposer à leurs incursions et à leurs rapines. Capellien avait donc sous ses ordres une force militaire assez imposante. Gordien nourrissait depuis longtemps contre ce gouverneur une vive inimitié dont un procès avait été la cause. Aussitôt donc qu’il eut reçu le nom d’empereur, il lui envoya un successeur, et lui ordonna de sortir de la province. Capellien, indigné de cet outrage, et dévoué à Maximin, qui lui avait confié ce gouvernement, rassemble toute son armée, l’exhorte à conserver à l’empereur la fidélité qu’elle lui a jurée, et marche sur Carthage à la tète de troupes nombreuses, composées de soldats braves et dans toute la force de la jeunesse, pourvues de toute espèce d’armes, aguerries par une longue expérience militaire et par l’habitude des combats qu’elles avaient eu à soutenir contre les barbares.

XXII. Quand on annonça à Gordien que cette armée approchait de la ville, il fut saisi d’une extrême terreur, et les Carthaginois furent d’abord troublés ; mais, pensant que c’est dans le nombre des combattants, et non dans la discipline d’une armée, qu’est placée l’espérance de la victoire, ils sortent tous à la fois de la ville, pour combattre Capellien. Quant au vieux Gordien, aussitôt, dit-on, que l’ennemi fut aux portes de Carthage, il tomba dans le désespoir, et songeant aux forces de Maximin, ne voyant en Afrique aucunes troupes capables de leur résister, il se pendit.

XXIII. On cacha sa mort et on mit son fils à la tête de l’armée. Bientôt on en vint aux mains. Les Carthaginois étaient supérieurs en nombre ; mais ils n’avaient aucune discipline, aucune connaissance de l’art militaire, nourris qu’ils étaient dans la paix la plus profonde, et toujours plongés dans l’oisiveté des fêtes et des plaisirs ; ils manquaient d’ailleurs d’armes et d’instruments de guerre. Chacun avait emporté à la hâte, de sa maison, une petite épée, ou une hache, ou une de ces courtes lances dont ils se servent à la chasse. Mutilant les vaisseaux qui se trouvaient dans le port, ils en façonnèrent le bois sous mille formes, et se firent, comme ils purent, des boucliers. Les Numides excellent à lancer le javelot, et sont de si habiles écuyers, que, sans frein, et à l’aide d’une simple verge, ils dirigent la course de leurs chevaux. Ils n’eurent pas de peine à mettre en fuite la multitude confuse des Carthaginois, qui, incapables de supporter leur choc, se sauvèrent en jetant toutes leurs armes ; ils se pressèrent, se foulèrent aux pieds les uns les autres, et il en périt un plus grand nombre dans cette foule que sous le fer des ennemis. Le fils de Gordien fut tué aussi dans cette déroute avec tous ceux qui l’entouraient. Le nombre des morts fut si grand qu’on ne put enlever les cadavres pour les ensevelir, ni retrouver le corps du jeune chef. Quelques-uns des fuyards, qui avaient pénétré dans Carthage, et qui avaient pu s’y cacher, en se dispersant dans tous les quartiers de cette grande et immense ville, survécurent seuls parmi cette nombreuse multitude. Tout le reste, se trouvant resserré près des portes où chacun s’efforçait de pénétrer, tomba sous les javelots des cavaliers numides ou sous le fer des fantassins. Toute la ville retentit alors des gémissements des femmes et des enfants, qui voyaient périr sous leurs yeux ce qu’ils avaient de plus cher. Quelques-uns disent que ce fut alors seulement que le vieux Gordien, que son grand âge avait retenu dans son palais, recevant ces tristes nouvelles, et apprenant que Capellien était entré dans Carthage, tomba dans un complet désespoir, s’enferma seul dans sa chambre, comme pour dormir, et s’étrangla nec le cordon de la ceinture qu’il portait habituellement. Telle fut la fin de ce vieillard, qui avait vécu heureux jusque-là, et qui mourut dans une apparence de royauté.

XXIV. Cependant Capellien, entré à Carthage, fit périr tous ceux des premiers citoyens de cette ville qui s’étaient échappés du combat. Il n’épargna point les temples, qu’il pilla, ainsi que toutes les fortunes privées et les trésors publics. Il parcourut ensuite les autres villes, qui avaient renversé les statues de Maximin, punit de mort les principaux habitants, et de l’exil, les citoyens obscurs. Il permettait à ses soldats d’incendier et de dévaster les champs et les villages, sous le prétexte de punir la contrée du crime dont elle s’était rendue coupable envers l’empereur ; mais il ne songeait au fond qu’à se concilier l’amour de ses troupes, afin qu’ayant une armée dévouée il pût s’emparer do l’empire, pour peu que les affaires de Maximin vinssent à prendre une tournure défavorable. Telle était la situation de l’Afrique.

XXV. Dès que la mort du vieux Gordien fut connue à Rome, un grand trouble, une profonde douleur s’emparèrent du sénat et du peuple. La victoire de Capellien les consternait moins que la mort de l’homme en qui ils avaient placé toutes leurs espérances. Les sénateurs savaient bien qu’ils n’avaient aucun pardon à attendre de Maximin. Outre qu’il nourrissait contre eux une inimitié et une aversion instinctives, il avait maintenant des causes légitimes de les accabler de sa colère, comme des ennemis déclarés. Ils résolurent donc de se rassembler à l’instant, pour examiner le parti qu’il y avait à prendre ; et, puisqu’ils se trouvaient une fois engagés dans le péril, de soutenir la guerre, après avoir mis à leur tête deux empereurs qu’ils éliraient eux-mêmes. Ils voulurent qu’ils se partageassent l’empire, dans la crainte que la puissance, s’affermissant encore dans les mains d’un seul, ne dégénérât de nouveau en tyrannie. Ils se rassemblèrent donc, non pas dans le lieu habituel de leurs séances, mais au temple élevé à Jupiter Capitolin, dans la citadelle qui domine la ville. Ils s’enfermèrent seuls dans le sanctuaire, comme sous les yeux de Jupiter, qui semblait siéger au milieu d’eux et assister à leurs délibérations, et choisirent deux citoyens les plus respectables par leur âge et par la dignité de leur caractère, qui furent élus, non pas à l’unanimité, mais à la majorité des suffrages. Ils déclarèrent aussitôt et créèrent empereurs Maxime et Balbin. Maxime avait ou de nombreux commandements militaires ; il avait été gouverneur de Rome, avait déployé de l’activité dans cette fonction, et passait dans l’opinion générale pour un homme adroit, prudent et de mœurs sévères. Balbin, d’une famille patricienne, avait été deux fois consul et avait administré plusieurs provinces à la satisfaction de tous. On lui reconnaissait plus de simplicité et de franchise qu’à Maxime. Conformément à l’élection qui les avait désignés tous deux, ils furent donc déclarés Augustes, et un décret du sénat leur décerna tous les honneurs réservés à la dignité impériale.

XXVI. Mais pendant que ces choses se passaient au Capitole, le peuple, soit qu’il eût été averti par les amis et les parents de Gordien, soit que le bruit s’en fût déjà répandu au dehors, vint se placer devant les portes, et couvrir de sa multitude immense la colline qui conduit au Capitole. Cette foule portait des pierres et des bâtons pour s’opposer aux décisions du sénat. Elle exigeait surtout l’exclusion de Maxime, qui avait montré trop de sévérité quand il avait été gouverneur de Rome, et qui avait mis beaucoup de zèle à poursuivre les méchants et les factieux. Aussi le peuple craignait-il de le voir sur le trône ; il s’opposait à son élection, poussait d’horribles clameurs, et menaçait de le tuer, lui et Balbin. Il demandait qu’on élût un prince de la famille de Gordien, et qu’on laissât à cette famille et à ce nom le titre de la souveraine puissance. Balbin et Maxime font mettre l’épée à la main aux chevaliers et aux soldats qui se trouvaient à Rome, se placent au milieu d’eux, et essayent de sortir de force du Capitole. Mais le grand nombre de bâtons et de pierres les en empêcha. Enfin, sur le conseil d’un de leurs partisans, ils employèrent pour calmer le peuple un heureux expédient.

XXVII. Il y avait à Rome, un jeune enfant, né d’une fille de Gordien, et qui portait le nom de son aïeul. Ils font partir plusieurs de ceux qui les entourent, avec l’ordre d’apporter cet enfant. Ceux-ci, l’ayant trouvé qui jouait dans la maison de sa mère, le prennent dans leurs bras, et à travers toute la multitude, à laquelle ils le montrent en disant que c’est le petit-fils de Gordien et en l’appelant de ce nom, ils le portent au Capitole. Le peuple l’accompagne de ses acclamations, et lui jette des feuilles et des fleurs. Le sénat déclare cet enfant César, car son jeune âge ne lui permettait pas encore de gouverner l’empire ; la colère du peuple s’apaise aussitôt, et il permet à Maxime et à Balbin de se rendre au palais impérial.

XXVIII. Dans ces circonstances survint une catastrophe funeste à la ville de Rome, et qui eut pour cause l’audacieuse témérité de deux membres du sénat. Tous les sénateurs s’étaient rassemblés dans le lieu de leurs séances pour délibérer sur l’état des choses. A cette nouvelle, les soldats que Maximin avait laissés au camp (c’étaient des vétérans qui avaient achevé leur temps de service, et que leur grand âge avait retenus à Rome), se rendirent jusque dans le vestibule du sénat, curieux d’apprendre ce qui s’y passait. Ils étaient venus sans armes, couverts de leur plus simple uniforme et de leur petite toge militaire. Ils se tenaient en dehors de la salle avec le reste du peuple, et ne franchissaient point la porte d’entrée. Mais deux ou trois de ces soldats, plus curieux que les autres d’apprendre l’objet de la délibération, entrèrent dans la salle du sénat, et dépassèrent l’autel de la Victoire. Un sénateur, nommé Gallicanus, qui venait de quitter le consulat et qui était d’origine carthaginoise, et un autre qui avait été revêtu de la dignité de préteur et qui se nommait Mécènes, frappent ces soldats, qui ne s’attendaient à rien et qui avaient leurs mains placées sous leurs toges, et leur plongent dans le cœur les poignards qu’ils portaient cachés dans leur sein. Car tous les sénateurs, dans l’état de trouble et de révolution où se trouvait la ville, portaient des armes, les uns ouvertement, les autres en secret, pour se défendre contre les attaques imprévues de leurs ennemis. Ces malheureux soldats, qui, frappés subitement, n’avaient pu opposer de résistance, étaient donc étendus sans vie devant l’autel. Leurs compagnons, témoins de ce meurtre, épouvantés de la mort de leurs frères d’armes, et craignant cette multitude de peuple au milieu de laquelle ils se trouvent désarmés, prennent la fuite.

XXIX. Gallicanus alors s’élance du sénat au milieu du peuple, lui montre son poignard, sa main teinte de sang, et l’exhorte à poursuivre et à tuer les ennemis du sénat et du peuple romain, les amis, les alliés de Maximin. La foule, facilement convaincue, pousse des acclamations en l’honneur de Gallicanus, poursuit les soldats avec toute l’ardeur possible, et leur jette des pierres. Mais ceux-ci gagnent le peuple de vitesse ; un petit nombre seulement reçoit des blessures. Tous les autres se réfugient dans leur camp, en ferment les portes à la hâte, prennent les armes, et veillent à la défense de leurs murs. Gallicanus, après avoir une fois commis cet acte d’audace et de témérité, ne s’arrêta point qu’il n’eût allumé une guerre civile et affligé Rome d’un grand désastre. Il engage le peuple à briser les portes des dépôts publics où l’on gardait des armes plutôt pour la pompe que pour la guerre ; il invite chacun à saisir ce qu’il pourra pour sa défense. Il fait ouvrir le quartier des gladiateurs, et se met à leur tête, après leur avoir fait prendre leurs armes. Toutes celles qu’on trouva dans les maisons ou dans les boutiques, lances, épées ou haches, furent à l’instant enlevées. Le peuple, furieux, s’emparait de tous les instruments qui lui tombaient sous la main, pourvu qu’ils fussent propres aux combats. Cette multitude réunie se dirige donc vers le camp, et, comme si elle devait l’emporter sur-le-champ de vive force, s’élance contre les portes et les murs. Mais les soldats, forts de leur longue expérience, se mettent à couvert derrière leurs créneaux et leurs boucliers, accablent de flèches les assaillants, les repoussent avec de longues lances, et les chassent de leur muraille. Lorsque, vers le soir, le peuple fatigué et les gladiateurs blessés voulurent se retirer, les soldats, voyant qu’ils lâchaient pied et tournaient le dos, et qu’ils s’en allaient sans précaution, dans la persuasion où ils étaient qu’un petit nombre d’hommes n’oserait point faire une sortie contre une aussi grande multitude, les soldats, disons-nous, ouvrent tout à coup leurs portes, se précipitent sur le peuple, tuent les gladiateurs, et une foule immense de peuple périt en s’écrasant dans la déroute. Après avoir fait cette poursuite, les soldats, qui ne voulaient point trop s’éloigner de leur camp, revinrent sur leurs pas, et se renfermèrent dans l’enceinte de leur muraille.

XXX. Cette défaite augmenta l’indignation du sénat et celle du peuple. On choisit des généraux ; on fit des levées dans toute l’Italie ; on rassembla toute la jeunesse, on l’équipa à la hâte de toutes les armes qu’on put se procurer dans le moment. Maxime emmena avec lui la plus grande partie de ces troupes, avec lesquelles il devait combattre. Le reste demeura dans Rome, pour veiller à la défense et à la sûreté de la ville. Chaque jour, on donnait l’assaut aux murs du camp ; mais ces attaques n’amenaient point de résultats, car les soldats combattaient avec avantage du haut de leur muraille, et les assiégeants, frappés et blessés, se retiraient toujours honteusement. Balbin, qui était resté à Rome, publia une proclamation dans laquelle il suppliait le peuple d’en venir à un accommodement avec les soldats ; il promettait à ceux-ci une amnistie complète, et leur accordait le pardon de toutes leurs fautes. Mais il ne parvint à persuader aucun des deux partis ; le mal au contraire augmentait de jour en jour : le peuple se sentait humilié de se voir, quoique si nombreux, bravé par une poignée d’hommes ; les soldats, de leur côté, s’indignaient d’éprouver de la part des Romains un traitement qu’ils ne pouvaient attendre que des barbares.

XXXI. Enfin, voyant qu’ils ne gagnaient rien à donner l’assaut aux murs, les chefs des assiégeants prirent le parti de couper toutes les conduites d’eau qui coulaient vers le camp, et de forcer par la soif et le manque d’eau les soldats à se rendre. Mettant sur-le-champ la main à l’œuvre, ils font dériver tous les courants dans une autre direction ; ils coupent et bouchent tous les canaux qui se dirigeaient vers le camp. Les soldats alors, voyant le danger qui les menace, et portés au désespoir, ouvrent leurs portes et s’élancent. Après un combat acharné, ils mettent le peuple en fuite, et s’avancent au loin dans la ville à le poursuivre. Les habitants, qui avaient le désavantage quand il fallait combattre de près, montent sur les toits des maisons, et accablent leurs ennemis d’une grêle de pierres et de tuiles. Ceux-ci n’osaient les attaquer dans ce refuge, parce qu’ils craignaient de s’engager dans des édifices qui leur étaient inconnus. Comme d’ailleurs les maisons et les boutiques étaient fermées, ils mettent le feu aux portes et aux saillies en bois qui se présentaient de toute part. Le voisinage des édifices, serrés les uns contre les autres, le grand nombre et le rapprochement de toutes ces charpentes en bois, permirent au feu de s’étendre facilement et de dévorer une grande partie de la ville. Beaucoup de citoyens passèrent de la richesse à l’indigence, ruinés par la perte de belles et vastes possessions, aussi considérables par l’importance de leurs revenus, que par la variété et la magnificence de leur ameublement. Un grand nombre d’hommes périrent dans l’incendie, essayant en vain de fuir les flammes qui occupaient déjà toutes les issues. Toute la fortune des citoyens riches devint la proie de malfaiteurs et de la plus vile populace qui s’étaient mêlés aux soldats pour piller. Le feu consuma une si grande partie de la ville, qu’aucune des plus grandes cités du monde. dans sa totalité, n’aurait pu être comparée aux quartiers de Rome qui furent dévorés par l’incendie.

XXXII. Pendant quo ces événements se passaient à Rome, Maximin, ayant achevé sa marche, s’arrêta aux limites de l’Italie. Là, il fit un sacrifice sur l’autel des frontières, et pénétra enfin sur le sol italique. Il ordonna à toutes les troupes de se tenir continuellement sous les armes et d’observer dans leur marche la plus stricte discipline. Nous avons retracé dans ce livre le soulèvement de l’Afrique, la guerre civile allumée à Rome, les mesures que prit Maximin et son arrivée en Italie. Nous raconterons le reste dans le livre suivant.