Histoire des femmes écrivains de la France/5

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CHAPITRE V

SIÈCLE DE LOUIS XIV
(Suite.)


Mme de Sévigné. — Ses Lettres. — Mme de La Fayette. — La Princesse de Clèves. — Mme de Villedieu. — Aventures romanesques. — Mme de Lambert. — Mme d’Aulnoy. — Mlle de La Force. — Mme Guyon. — Les sœurs Arnauld. — Mme Dacier.


On aime les lettres en France, on les a toujours aimées, surtout celles des femmes, qui ont un accent plus enjoué ou plus pénétrant.

On aime les lettres, parce qu’elles sont comme le journal des secrets d’une société, et aussi parce qu’elles sont souvent la révélation familièrement saisissante d’une nature personnelle douée de vie et d’originalité.

Parler des lettres, c’est appeler sur les lèvres le nom de la grande épistolière du dix-septième siècle, Mme de Sévigné.

On trouverait peut-être des femmes qui ont eu plus d’éloquence, plus de feu dans la passion ; d’autres ont tenu, de leur vivant, une plus grande place dans le monde par le rôle qu’elles y ont joué ; mais qui, plus que Mme de Sévigné, nous fit admirer, avant elle, le naturel d’une femme supérieure, naissant dans la société d’une grande époque, heureuse de vivre, de se produire, et laissant partout comme une trace lumineuse ?

Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigny, naquit à Paris le 6 février 1626. Son père, Celse-Bénigne de Rabutin, baron de Chantal, était ce fameux duelliste qui, le jour de Pâques 1624, sortit de l’Église au beau milieu de la messe, disant tout haut qu’il allait servir de second au non moins fameux duelliste de Bouteville, dans sa rencontre avec Pontgibaut. Il se fit tuer en juillet 1626, cinq mois après la naissance de sa fille, en défendant l’île de Ré contre les Anglais.

Six ans plus tard, Marie de Rabutin perdit sa mère, Marie de Coulanges, morte en 1632. La jeune orpheline fut placée sous la tutelle de son oncle, l’abbé de Coulanges, qui ne négligea rien pour lui donner une éducation parfaite.

Elle eut en vérité deux maîtres singuliers, Ménage et Chapelain, qui s’employèrent de leur mieux à lui enseigner, outre le français, l’espagnol, l’italien et même le latin. Pour mieux dire, ses deux grands maîtres furent la société de son temps et la nature.

La cour d’Anne d’Autriche où elle fut présentée toute jeune acheva de polir son esprit. « Par là elle est devenue ce génie charmant qui, à travers des élans d’éloquence familière, a surtout réussi à faire une chose classique de l’art de dire des riens. Mme de Sévigné écrit des Lettres comme La Fontaine des Fables ou Molière des Comédies ; elle fait de sa correspondance tout un drame dont elle s’amuse elle-même, qui met son imagination en verve et où son esprit se prodigue sans s’épuiser jamais, bien différente en cela d’une de ses contemporaines d’une humeur plus sobre, Mme de La Fayette, qui lui disait : Le goût d’écrire vous dure encore pour tout le monde, il m’est passé pour tout le monde, et si j’avais un amant qui voulût de mes lettres tous les matins, je romprais avec lui. »

Le 1er août 1644, elle épousa Henri de Sévigné, mari batailleur, joueur et débauché, qui ébrécha la fortune de sa femme. Celle-ci fut très malheureuse. Conrard disait qu’il y avait cette différence entre Mme de Sévigné et son mari, que celui-ci estimait sa femme sans pouvoir l’aimer, tandis qu’elle l’aimait sans pouvoir l’estimer. Il paraît, d’après ce même Conrard, que le marquis ne se gênait pas pour dire à la marquise : « Je crois que vous seriez très agréable pour un autre, mais pour moi vous ne sauriez me plaire. » Il préférait sans doute les charmes plus piquants de Ninon de Lenclos dont il fut l’amant.

En 1650, il avait pour maîtresse une dame de Gondran, qui recevait aussi les soins du chevalier d’Albret. Une discussion à propos de cette femme amena les deux rivaux sur le terrain. Le marquis de Sévigné reçut dans la poitrine un
Mme DE SÉVIGNÉ
coup d’épée dont il mourut deux jours après.

Jeune encore au moment de son veuvage, aimable comme elle l’était, ayant le goût du monde et des divertissements, Mme de Sévigné n’avait qu’à se laisser aller pour jouir de tous les plaisirs et de tous les succès. Elle eut beaucoup d’amis, beaucoup de liaisons, beaucoup de relations. Elle eut de nombreux adorateurs qui sollicitèrent sa main et un non moins grand nombre de « soupirants » qui ne rêvaient pas le mariage, dans ce temps où la galanterie régnait. L’élégant marquis de Lude, le prince de Conti, Fouquet, le magnifique surintendant, peut-être Turenne, et jusqu’à son ancien professeur, le bonhomme Ménage, essayèrent de l’induire à mal. Aucun, parait-il, ne réussit, pas même le vaniteux Bussy qui avait le plus de chance d’être bien traité, et qui n’avait pas attendu, dit-on, la mort du marquis de Sévigné pour essayer de faire son chemin auprès de sa spirituelle cousine.

Gardons-nous de croire cependant qu’elle fit la prude ou la revêche ; elle avait au contraire l’humeur enjouée et le rire facile. Au fond, elle aimait les galanteries comme un passe-temps, ne dédaignait point les conquêtes, ou du moins ne les décourageait pas, au risque de s’échapper ensuite avec un éclat de rire. Elle aimait d’être aimée, selon le mot de Bussy.

La mauvaise langue de Tallemant des Réaux la représente même comme se plaisant à dire des gaillardises qu’elle savait envelopper d’esprit, — mais elle n’aimait les gaillardises qu’en paroles.

Toutefois la jeune veuve ne reparut à la Cour qu’en 1654. Elle se consacrait à l’éducation de ses deux enfants, et reportait sur eux, sur sa fille surtout, tout ce qu’elle avait de tendresse.

« Plus on y songe, et mieux on s’explique son amour de mère, cet amour qui, pour elle, représentait tous les autres. Cette riche et forte nature, en effet, cette nature saine et florissante, où la gaieté est plutôt dans le tour, et le sérieux au fond, n’avait jamais eu de passion proprement dite. Orpheline de bonne heure, elle ne sentit point la tendresse filiale ; elle ne parle jamais de sa mère ; une ou deux fois il lui arrive même de badiner du souvenir de son père : elle ne l’avait point connu. L’amour conjugal, qu’elle essaya loyalement, lui fut vite amer, et elle n’eut guère jour à s’y livrer. Jeune et belle veuve, à l’humeur libre et hardie, dans ce rôle d’éblouissante Célimène, eut-elle en secret quelque faible qu’elle déroba ? Une étincelle lui traversa-t-elle le cœur ? Fut-elle jamais en péril d’avoir un moment d’oubli avec son cousin Bussy comme M. Walckenaer, en Argus attentif, inclinerait à le croire ? Avec ces spirituelles rieuses, on ne sait jamais à quoi s’en tenir et on serait bien dupe souvent de s’arrêter à quelques mots qui, chez d’autres, diraient beaucoup. Le fait est qu’elle résista à Bussy, son plus dangereux écueil, et que si elle l’agréa un peu, elle ne l’aima point avec passion. Cette passion, elle ne la porta sur personne jusqu’au jour où ces trésors accumulés de tendresse éclatèrent sur la tête de sa fille pour ne plus s’en déplacer.

« Un poète éligiaque l’a remarqué : Un amour qui vient tard est souvent plus violent ; on y paye en une fois tout l’arriéré des sentiments et les intérêts :

      « Sœpè venit maguo fœnore tardus amor. »

« Ainsi de Mme de Sévigné. Sa fille hérita de toutes les épargnes de ce cœur si riche et si sensible et qui avait dit jusqu’à ce jour : j’attends. Voilà la vraie réponse à ces gens d’esprit raffinés qui ont voulu voir dans l’affection de Mme de Sévigné une affectation et une contenance. Mme de Grignan fut la grande, l’unique passion de sa mère, et cette tendresse maternelle prit tous les caractères, en effet, de la passion, l’enthousiasme, la prévention, un léger ridicule (si un tel mot peut s’appliquer à de telles personnes), une naïveté d’indiscrétion et une plénitude qui font sourire. »

On ne saurait mieux dire et nous nous reprocherions d’omettre ou d’abréger cette page de Sainte-Beuve.

Tout le monde s’est plu à faire le portrait de Mme de Sévigné : Bussy et Mme de La Fayette, aussi bien que Somaize et l’auteur de Clélie ; et partout elle est représentée de même, belle d’une beauté qui n’avait rien de régulier, avec ses paupières bigarrées, ses yeux bleus et pleins de feu, sa chevelure blonde, abondante et fine, son teint éclatant et cette grâce spirituelle qui illuminait son visage et faisait dire que la joie était le véritable état de son âme et qu’une seule personne comme elle tenait lieu d’une grande compagnie. (C’est le mot d’Agnès Arnaud).

« Il me semble, — dit aussi Arnaud, le frère d’Arnaud de Pomponne, — que je la vois encore telle qu’elle me parut la première fois que j’eus l’honneur de la voir, arrivant dans le fond de son carrosse tout ouvert, au milieu de Monsieur son fils et de Mademoiselle sa fille : tous trois tels que les poètes représentent Latone au milieu du jeune Apollon et de la petite Diane, tant il éclatait d’agrément et de beauté dans la mère et dans les enfants. »

En 1669, Mme de Sévigné épousa le comte de Grignan et, quinze mois après, les deux époux quittèrent Paris pour aller vivre en Provence où M. de Grignan venait d’être nommé lieutenant général en remplacement de M. de Vendôme (1671). (Voir Appendice.)

C’est alors que pour trouver une compensation à cette séparation cruelle, autant que pour distraire sa fille, Mme de Sévigné entreprit cette correspondance qui durera vingt-sept années et à laquelle elle doit sa gloire. C’est dès lors que se révèle cette originalité puissante qui consiste justement dans un mélange de dons familiers qui n’ont rien d’un auteur et qui sont précisément les dons d’une nature supérieure se prodiguant sans effort. Elle ne raisonne pas, elle raconte, elle peint, elle cause dans ses lettres, chronique légère de la cour et de la ville, tracée chaque jour d’une plume qui s’en va la bride sur le cou ; et tout cela avec ses vivacités, ses abandons, ses négligences familières, ses hardiesses et quelquefois ses libertés de tout genre.

Mme de Sévigné continua de vivre à la Cour, se contentant d’aller passer de temps en temps une saison en Bretagne, au Château des Rochers. Elle a rendu immortel ce vieux manoir féodal, entouré de bois séculaires, que ses lettres font connaître de la manière la plus exacte et où sa solitude n’était guère troublée que par les visites de ses voisins, gentilshommes campagnards qu’elle ne pouvait voir sans rire et dont elle s’est souvent moquée avec plus d’esprit que de charité.

Mais elle se plaisait surtout à Versailles où la moindre attention du Roi la comblait d’aise. C’est ainsi qu’un soir, Louis XIV ayant dansé avec elle, elle fut tellement éblouie qu’en regagnant sa place elle dit à son cousin : « Il faut avouer que nous avons un grand roi ! » — « Je le crois bien, répondit Bussy, après ce qu’il vient de faire ! »

On sait pourtant que la généreuse amitié qu’elle conserva à Fouquet dans sa disgrâce jeta un certain froid dans ses relations avec la Cour. C’est sans doute ce qui la détermina, vers 1678, à n’y plus faire désormais que de rares apparitions. À part deux ou trois voyages en Provence pour voir la comtesse de Grignan, elle vécut paisiblement au sein de la Société choisie dont elle était le centre, tantôt à Paris, à l’hôtel Carnavalet où les réunions des beaux esprits étaient presque aussi suivies qu’à l’hôtel de Rambouillet, tantôt en Bretagne, dans sa terre des Rochers.

C’est à sa fille que Mme de Sévigné a adressé le plus grand nombre de ses lettres. C’est une chose assez étrange que, de ses deux enfants, celui qui obtient toutes les préférences de sa mère et, pour ainsi dire, toute son adoration enthousiaste, c’est sa fille, la plus jolie fille de France.

Charles de Sévigné, son fils, s’efface un peu entre cette sœur préférée et cette mère incomparable. C’était à la vérité un incorrigible coureur d’aventures. Après avoir mené de front les armes et les plaisirs, il prit en dégoût la carrière militaire ; il renonça aux armes pour ne plus songer qu’aux plaisirs. Il fut l’amant de la Champmeslé, de Ninon de Lenclos, de bien d’autres. Dans une de ses lettres, Mme de Sévigné nous apprend cependant que les deux premières eurent à se plaindre de sa conduite, au point que Ninon l’appelait, pour sa froideur : « Une vraie citrouille fricassée dans la neige. » Sa mère, qu’il prenait souvent pour confidente de ses intrigues amoureuses, accepta de bonne grâce ce rôle difficile afin de conserver sur lui une influence dont elle usait suivant l’opportunité des circonstances. C’est grâce à elle que plus tard il contractera un mariage à la fois avantageux et honorable avec Marguerite de Bréhant-Mauron (1684).

Malgré la préférence accordée à sa sœur — et dont il n’était pas jaloux, — c’était lui qui ressemblait le plus à sa mère et qui vraisemblablement l’aima avec une plus grande sincérité.

Il s’abandonnait à elle, lui procurait mille distractions, l’amusait par son esprit dans lequel Mme de Sévigné se retrouvait elle-même. Quand ils étaient ensemble aux Rochers, il lui faisait la lecture, choisissant de préférence un chapitre de Rabelais, un roman ou une comédie.

Comme sa mère il avait, bien plus que Mme de Grignan, de la facilité, de l’enjouement et une grande vivacité naturelle. Saint-Simon a dit de lui que c’était moins un homme d’esprit que d’après un esprit.

D’humeur indépendante, il fuyait la Cour. Au grand scandale de Mme de Sévigné et de Mme de Grignan, il trouvait que les honneurs étaient des chaînes.

Après les lettres à sa fille qui sont les plus nombreuses, c’est à son fils que Mme de Sévigné écrit presque le plus souvent. Les autres correspondants habituels de la marquise sont : le comte de Bussy-Rabutin, M. de Coulanges, Mme de La Fayette, Mlle de Coulanges, le duc de La Rochefoucauld, M. de Pomponne, Mme de Thianges, etc… C’est là que dans ses « courses de plume », elle fait briller son imagination, sa joie et ses larmes, non seulement pour elle et pour sa société intime, comme on l’a prétendu, mais un peu aussi pour la postérité, comme elle l’avoue elle-même : « Je sais bien, a-t-elle dit, que les choses plaisantes et jolies que j’écris à mes vieilles amies iront un peu plus loin. »

Voir le monde, le peindre et se peindre elle-même, c’est à cela que Mme de Sévigné passa sa vie, gardant jusqu’au bout cette verve étincelante d’une imagination spontanée et heureuse, et cette originalité charmante d’une nature saine jusque dans ses hardiesses.

« Elle se plaît au mouvement du monde, elle est à l’aise au milieu de tous ces bruits de cour dont elle est l’écho familier et piquant ; elle s’intéresse aux modes ou à un sermon de Mascaron, aux aventures de M. de Lauzun, à la goutte de M. de La Rochefoucauld ou aux distractions de M. de Brancas. Il n’est pas de mondaine plus affairée. » Et avec quelle délicieuse allure, quelle aimable vivacité, toutes ces questions se déroulent dans cette succession de lettres où tout passe, où tout s’anime, où tout se colore d’un trait rapide !

Le mot de Pelletier au premier maître de Marie de Rabutin est vrai dans tous les sens : « Je tenais un jour, dit Ménage, une des mains de Mme de Sévigné avec les deux miennes. Lorsqu’elle l’eût retirée, M. Pelletier me dit : Voilà le plus bel ouvrage qui soit jamais sorti de vos mains. »

En 1694, elle fit un dernier voyage en Provence pour se rendre près de sa fille, gravement malade. Elle la soigna avec beaucoup de dévouement, au point d’altérer sa propre santé. Elle ne succomba pourtant que deux ans après, à une violente attaque de petite vérole. On voit encore son tombeau dans l’ancienne église collégiale de Grignan, où elle fut inhumée.

Entre toutes les femmes honorées de l’amitié de Mme de Sévigné, il faut compter en première ligne Mme de La Fayette qui pouvait lui écrire sincèrement avant sa mort : « Croyez, ma chère, que vous êtes celle que j’ai le plus véritablement aimée. »

C’est un motif de plus pour que nous ne séparions pas son nom de celui de son illustre amie.

Marie-Madeleine Pioche de Lavergne était née au Havre en 1632. Son père, Aymar de Lavergne, était gouverneur de cette ville, et sa mère, Marie Pena, appartenait à une ancienne famille de Provence. Comme Mme de Sévigné, elle eut pour maître Ménage qui, avec le concours du P. Rapin, lui enseigna les lettres antiques.

À vingt-deux ans, elle épousa le comte de La Fayette, qu’elle perdit de bonne heure et dont elle eut deux fils. L’un d’eux fut le célèbre marquis de La Fayette.

L’une des femmes les plus spirituelles de la cour de Louis XIV, elle se distinguait également dans les réunions littéraires de l’hôtel de Rambouillet. Au milieu des séductions du faux-goût, elle sut conserver un jugement sûr et montra toujours cette raison calme et réfléchie, ce mélange de sagesse et d’émotion contenue que l’on retrouve dans ses écrits. La Rochefoucauld inventa ce mot pour la peindre : « Elle est vraie ! » Rien ne la flatta jamais plus que cet autre mot de Segrais : « Votre jugement est supérieur à votre esprit. »

Mme de La Fayette et La Rochefoucauld vécurent unis par les liens d’une amitié qui dura vingt-cinq ans. Cette union adoucit la misanthropie et embellit les vieux jours de l’auteur des Maximes. Mme de La Fayette accueillit chez elle les hommes les plus remarquables de l’époque, et surtout La Fontaine et Segrais.

C’est même sous le nom de Segrais que parut son premier roman : Zaïde. Segrais ne lui avait donné que quelques conseils, Huet n’avait fait que l’orner, en guise de préface, d’un Traité sur l’origine des romans, ce qui n’empêcha pas Mme de La Fayette de dire, à ce propos, « qu’ils avaient marié leurs enfants ensemble. »

Ce livre obtint un grand succès. Les libraires demandaient des Zaïde, comme plus tard ils devaient demander des Lettres persanes. « Ce chien de Barbin ne peut me souffrir, disait Mme de Sévigné, parce que je ne lui fais pas de Zaïde. »

Ce roman ne diffère pas beaucoup cependant, pour le fond, des romans d’aventure ou d’amour alors en vogue. La délicatesse du pinceau ne s’y révèle que par les détails.

Au contraire, la Princesse de Clèves, qui suivit, annonce un art tout nouveau. Cette fois le roman tendait à se rapprocher de la nature et de la vérité. C’était presque une révolution. On écrivit de gros volumes pour et contre cet ouvrage ; on le mit sur la scène ; on le réimprima dans tous les formats. C’est à l’occasion de ce livre que Mme de La Fayette pouvait dire en parlant de La Rochefoucauld : « Il m’a donné de l’esprit, mais j’ai réformé son cœur. »

Elle survécut dix ans encore à celui qui fut le compagnon de sa vie, mais triste, retirée. Elle mourut en 1693, laissant, outre les deux romans dont nous venons de parler, une Histoire d’Henriette d’Angleterre, la Comtesse de Tende, la Princesse de Montpensier, et les Mémoires de la cour de France, de 1688 à 1689.

Vers la même époque, une autre femme, en France, attira un moment sur elle l’attention générale. Elle eut son heure de célébrité, un peu pour ses écrits qui n’étaient pas sans mérite, quoiqu’ils soient aujourd’hui tombés dans l’oubli, et beaucoup pour les aventures de sa vie romanesque. Nous voulons parler de Marie-Catherine-Hortense Desjardins, plus connue sous le nom de Mme de Villedieu.

À Alençon, où elle était née en 1631, ou plutôt dans un village voisin, à Saint-Remi-du-Plain, elle donna de bonne heure des preuves de son esprit ; — et aussi de son penchant à la galanterie. À la suite d’une première faute, elle quitta la maison paternelle et trouva un refuge auprès de la duchesse de Rohan qui, instruite de sa faiblesse, l’assura de sa protection contre la colère de ses parents.

Déjà elle s’était fait connaître par quelques pièces de poésie, mais c’est à Paris surtout qu’elle trouva un terrain plus favorable pour développer ses aptitudes littéraires. Sa tragicomédie de Manlius-Torquatus, dont l’abbé d’Aubignac lui avait donné le plan, obtint un certain succès à l’hôtel de Bourgogne. Puis, un échec l’éloigna quelque temps du théâtre. Elle écrivit alors des romans qui furent accueillis avec faveur. Malheureusement elle s’attacha alors à un capitaine d’infanterie, Boisset de Villedieu, qui lui avait promis de l’épouser. L’inconvénient était qu’il avait déjà contracté un mariage précédent. Néanmoins les bans furent publiés. En apprenant son sort, l’épouse légitime réclama ; l’époux prit peur et s’enfuit. Le curieux de l’histoire, c’est que Catherine Desjardins, plus brave que son capitaine d’infanterie, ne se tint pas pour battue. Elle poursuivit le fuyard, et, habillée en homme, elle se présenta devant lui les armes à la main, pour lui demander raison. Ils se réconcilièrent, s’enfuirent en Hollande, puis revinrent en France, où ils vécurent comme s’ils étaient mariés.

La prose de Mme de Villedieu se ressent un peu de son caractère, il y a pourtant de l’élégance et de la délicatesse ; ses vers sont faciles et naturels.

Ses principaux ouvrages sont des romans tels que : Alcidamie, les Désordres de l’amour, les Exilés, les Annales galantes, et des pièces de théâtre comme le Favori, comédie qui fut très applaudie, etc.

Il conviendrait d’accorder à Mme de Lambert plus qu’une simple mention. Parmi d’autres ouvrages, ses Avis d’une mère à sa fille et à son fils, — réimprimés sous le titre de Lettres sur la véritable éducation, — sont particulièrement remarquables, — « par le ton aimable de vertu qui y règne partout », et Auger ajoute : « par la pureté du style et de la morale, l’élévation des sentiments, la finesse des observations et des idées. »

Puis, pendant que Mme d’Aulnoy écrit des romans et des Contes de fées avec un mélange charmant de naïveté et de finesse, Mlle de La Force publie des romans historiques ou des recueils d’aventures galantes. Signalons, entre ses œuvres : l’Histoire de Marguerite de Valois, reine de Navarre, l’Histoire secrète de Marie de Bourgogne, l’Histoire secrète des amours de Henri IV, roi de Castille, etc.

Plus tard encore, quand Louis XIV, accablé par les revers et dominé par Mme de Maintenon, se fut fait dévot, une autre arène que les salons s’ouvrit aux femmes spirituelles : ce fut celle des querelles religieuses. On les vit s’y livrer avec une ardeur qu’on a peine à comprendre aujourd’hui. Rappelons seulement Mme Guyon, l’amie de Fénelon, et les sœurs Arnauld de Port-Royal, qui luttèrent si vigoureusement à la tête du parti janséniste.

L’érudition aussi trouvait parmi les femmes d’illustres représentants : qu’il suffise de nommer la savante Mme Dacier, que Johnson, comme Ménage, proclame la femme la plus érudite qui ait jamais existé : Feminarum, quot sunt, guot fuere, doctissima.

Mme Dacier (1654-1720) naquit à Saumur. Son père, Tannegui-Lefèvre, célèbre professeur de lettres, ne songeait point à faire de sa fille une savante, quoiqu’il lui fit donner, dès son enfance, toute l’éducation qui convenait à une fille. Une circonstance décida de son avenir. Elle assistait parfois aux leçons données à son jeune frère, s’occupant à broder et ne prêtant, en apparence du moins, que peu d’attention à ce qui se passait autour d’elle. Mais un jour qu’il répondait mal aux questions du professeur, elle lui suggéra, tout en travaillant, les réponses qu’il devait faire. Cette découverte causa à Tannegui-Lefèvre autant de surprise que de charme. Dès lors, il partagea ses soins entre son fils et sa fille. Sous l’habile direction de son père, la jeune écolière fit des progrès si rapides qu’ils étonnèrent l’illustre maître. En peu de temps, elle sut assez de latin pour comprendre Phèdre et Térence, et assez, de grec pour lire Anacréon, Callimaque, Homère et les tragiques. Un nouveau motif d’émulation vint bientôt seconder ces heureuses dispositions. Son père lui donna pour émule et compagnon de ses études le jeune Dacier. Cette conformité de goûts et de travaux deviendra plus tard une alliance en 1783. On se rappelle le mot plaisant qui courut à l’occasion du mariage de M. Dacier avec Mlle Lefèvre : on l’appela le Mariage du grec et du latin.

Mais avant cette époque, le bruit public avait déjà fait connaître le nom de Mlle Lefèvre au duc de Montausier, à qui elle fut hautement recommandée. Le duc la chargea de travailler à quelques-uns des auteurs destinés ad usum Delphini. On la vit alors interpréter et commenter avec succès Florus (1674), et publier la même année le texte des Hymnes de Callimaque avec une traduction latine et des notes. Elle traduisit ensuite Anacréon et Sapho (1681), et édita, quelques mois après Aurelius Victor.

L’année même de son mariage elle fit paraître Eutrope : Eutropii historiæ romanœ breviarium.

Son alliance fut heureuse et surtout féconde en productions utiles, car indépendamment des ouvrages auxquels elle travailla en commun avec son mari, et parmi lesquels il faut distinguer les Réflexions de l’empereur Marc-Antonin, elle donna la traduction de l’Amphytrio de Rudens et de l’Epidicus de Plante (1683), avec des remarques et un examen selon les règles du théâtre. Puis, en 1684, elle fit paraître le Plutus et les Nuées d’Aristophane, c’était la première traduction française que l’on eût hasardée de ce fameux comique. Ces ouvrages furent bientôt suivis des Comédies de Térence et de deux Vies des Hommes illustres de Plutarque. Ces nombreuses publications successives dénotaient une érudition extraordinaire chez une femme et la plaçaient au premier rang des philologues de l’époque. Sa grande renommée s’accrut encore par sa traduction d’Homère, son ouvrage le plus important.

L’Iliade lui avait coûté beaucoup de temps, et elle l’avait plusieurs fois revue avant de la mettre au jour. Elle resta ensuite plus de dix ans avant de donner l’Odyssée, qui fut la dernière de ses traductions.

Nous n’avons pas à faire l’éloge de ces traductions, dont les défauts sont bien connus ; mais, si nous ne pouvons nier l’inutilité de ses longues périphrases, le manque d’élégance et la lourdeur de son style, nous devons au moins lui savoir gré d’avoir contribué, dans une large mesure, à vulgariser en France l’Iliade et l’Odyssée.

C’est à la défense des anciens et particulièrement d’Homère, que Mme Dacier consacra la fin de sa vie. Lamotte et Fontenelle venaient de renouveler la Querelle des Anciens et des Modernes. Mme Dacier entra résolument dans la lutte et défendit les anciens comme des Divinités sans défauts. Lamotte, qui ne savait pas le grec, prétendit épurer Homère en l’abrégeant, au lieu de le traduire, et en outre, dans la préface de son abrégé en vers français de l’Iliade, il se permettait de juger sévèrement, — ou plutôt trop légèrement, — le prince des poètes. Mme Dacier dirigea contre lui son Traité des causes de la corruption du goût (1714).

Mais le zèle de la bonne cause entraîna l’auteur bien au delà des bornes que prescrivent le goût et la politesse dans ces sortes de discussions. En dehors d’Homère et des anciens, rien de beau, rien de grand ne pouvait subsister, suivant elle, et leur seule imitation devait guider le goût des modernes. À ces exagérations de doctrine, elle eut le tort de joindre de grossières invectives contre son adversaire. Ce procédé, dont les formes rappelaient les violentes discussions littéraires du seizième siècle, contribua à lui aliéner bien des juges, d’autant plus que cette aigreur de langage contrastait avec la politesse spirituelle que Lamotte apporta dans cette polémique.

Cela fit dire que Mme Dacier avait écrit et combattu en savant, et Lamotte avec les grâces et la facilité d’une femme d’esprit. Elle fut plus heureuse dans sa réponse au P. Hardouin, qui venait de publier une Apologie d’Homère, apologie qui était, aux yeux de Mme Dacier, la plus grande injure que le poète grec eût jamais reçue. Dans ce factum, en effet, le P. Hardouin rendait l’Iliade ridicule par ses explications paradoxales. Mme Dacier eut beau jeu contre lui et obtint une victoire facile par son Homère défendu contre l’apologie du R. P. Hardouin.

On a reproché, non sans raison, à Mme Dacier d’avoir porté jusqu’au fanatisme le respect dû aux anciens, mais ce respect, qui d’ailleurs a son côté estimable, ne peut altérer en rien la reconnaissance à laquelle ses travaux lui donnent droit. Sans doute on a fait beaucoup mieux depuis, mais elle n’en a pas moins la gloire d’avoir, une des premières, ouvert et exploité cette mine si riche et si féconde des trésors de l’antiquité. Elle a pu s’oublier parfois et mettre trop de chaleur dans la défense de son poète favori ; c’est un excès de zèle qu’on lui pardonne volontiers, surtout si l’on songe à sa douceur, à sa modestie habituelle qui rendaient son commerce agréable, bien qu’elle n’eût pas tous les agréments d’une femme du monde. On ne peut condamner la sincère bonne foi d’une femme qui écrit dans la préface de ses traductions d’Homère : « Avec toute l’application que j’ai apportée à bien entendre ce grand poète, je suis bien persuadée que je n’ai pas laissé d’y faire des fautes. Les bonnes choses se font avec beaucoup de travail et de peine, et les fautes se commettent très facilement. » Puis, elle demande en grâce qu’on fasse retomber sur elle-même toute la responsabilité des fautes, et non point sur Homère, à qui on ne saurait les attribuer.

On sait aussi que, bien loin de se prévaloir des avantages que ses connaissances lui donnaient sur les autres, Mme Dacier évitait les conversations savantes. Ses amis mêmes avaient beaucoup de peine à l’engager dans des discussions littéraires. Boileau, qui prit une part si active dans ces guerres des anciens et des modernes, estimait beaucoup Mme Dacier, et la plaçait infiniment au-dessus de son mari : « Dans leurs productions d’esprit faites en commun, disait-il, c’est elle qui est le père. »