Histoire des ménageries de l'Antiquité à nos jours - Volume I, Introduction

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Premier volume, Introduction, p.1-8
Paris, 1912




HISTOIRE DES MÉNAGERIES

DE L’ANTIQUITÉ À NOS JOURS



INTRODUCTION



Cet ouvrage est le résultat de six années d’études, de recherches et de voyages dont le point de départ a été une campagne que nous avons entreprise, en 1905 et 1906, pour obtenir une réorganisation et une utilisation plus complète de notre vieille ménagerie nationale. A la suite de ces premiers efforts, M. le Ministre de l’Instruction publique voulut bien nous confier trois missions scientifiques [1] dans les jardins zoologiques d’Europe et d’Amérique, et ce sont les Rapports de ces missions qui forment la matière principale du troisième volume de cet ouvrage.

Pendant le cours de nos voyages de mission, nous avions été conduit naturellement à rechercher les origines des différents établissements que nous visitions, et, pour cela, nous fûmes obligé parfois de faire de longues recherches dans les archives, bibliothèques et musées des pays étrangers. Grâce à l’accueil empressé que nous reçûmes partout, nous rapportâmes ainsi, de nos voyages, un nombre considérable de documents historiques ou iconographiques qui n’ont pas trouvé place dans nos Rapports et qui, complétés par des documents analogues recueillis en France, forment le fond de nos deux premiers volumes. [2]

Nous avions été précédé, dans cette double tâche descriptive et historique, par une série de voyageurs français qui commence avec les « pourvoyeurs de bestes estranges » de Louis XI et se termine, sous l’ancien régime, par la mission que le ministre de Louis XV, d’Argenson, confia à Valmont de Bomare. [3] Au XIXe et au XXe siècles, en France, les missions à l’étranger se continuèrent d’abord comme autrefois, mais elles prirent bientôt un caractère spécial qui ne concerne pas notre sujet.

A l’étranger, au contraire, l’activité déployée dans ces dernières années par les zoologistes-voyageurs, pour être plus tardive, a été beaucoup plus grande qu’en France. C’est d’abord un surintendant du Jardin zoologique de Londres, M. Sclater, qui, de 1863 à 1900, consacra chaque année une partie de son temps à visiter les établissements zoologiques du continent, de l’Égypte, de Tunis et même du Cap. Ses voyages ne lui donnèrent pas l’occasion de faire une étude complète de ces établissements ni un rapport d’ensemble, mais seulement un certain nombre de courtes notes qui furent publiées successivement dans les Proceedings de la Société zoologique de Londres. En 1878, ce fut un allemand, Léopold Martin, qui publia une excellente étude historique et descriptive des jardins zoologiques actuels ; puis, en 1896, c’est le Dr Hornaday qui est envoyé par la société en formation du Parc zoologique de New-York, pour visiter les grands jardins zoologiques d’Europe ; il rapporta de ce voyage une étude intéressante qu’il a bien voulu nous communiquer en entier et dont une partie seulement a été publiée. En même temps, le Dr Charles Townsend parcourait, pour une raison analogue, les différents aquariums publics d’Europe et écrivait à son retour un rapport de mission qui a été publié dans le septième rapport annuel de la Société zoologique de New-York. En 1901, un membre de la Société zoologique de Londres, M. Peel, visita à son tour les principaux jardins zoologiques d’Europe et publia, deux ans après une relation de son voyage. En 1904, la Société zoologique de Londres chargea à nouveau le surintendant de son Jardin, alors M. R. J. Pocock, d’un voyage d’études dans les jardins zoologiques du continent avec mission de noter les perfectionnements applicables à celui de Londres. M. Pocock consacra quelques semaines à parcourir les jardins d’Allemagne, de Belgique et de Hollande et écrivit, à son retour, un rapport non publié mais dont une copie nous a été gracieusement offerte par le secrétaire général de la Société, M. Chalmers Mitchell. Enfin, en 1900, M. Stanley Flower, directeur du Jardin zoologique de Giza, fut chargé, par le gouvernement égyptien, de visiter, à son tour, les jardins zoologiques d’Europe.

Ces différents travaux d’ensemble, auxquels il faudrait ajouter encore nombre d’études spéciales concernant tel ou tel jardin zoologique, ne nous ont guère servi, car nous sommes allé étudier par nous-même, et avec plus de détails, tous les établissements dont ils parlent. Il n’en est pas de même des travaux d’érudition qui ont été faits sur les ménageries anciennes, de ceux de Britton et Brayley, de Calkoen, de Riemer, de Fitzinger, de Hamy, de Harwey, de Stow-Bennett, de Stricker, de Strickland et de plusieurs autres dont nous aurons à reparler au cours de notre ouvrage ; mais là encore, si nous avons recueilli nombre de documents précieux sur l’histoire des ménageries d’autrefois, nous n’avons trouvé aucune œuvre d’ensemble analogue à la nôtre.

Ce n’est donc pas sans quelque crainte que nous publions cet ouvrage auquel nous étions bien peu préparé. N’ayant ni l’éducation, ni l’érudition d’un historien ou d’un archéologue, nous avons grandement conscience de son imperfection, et nous savons, qu’en dehors de quelques points particulièrement étudiés, il n’aura d’autre mérite que d’avoir esquissé, pour les travailleurs futurs, une enquête aussi attachante que complexe, et qui, par tant de côtés, confine à la grande histoire. A fouiller le champ qui nous était offert, nous n’avons pas tardé, du reste, à nous passionner, et nous pensons que les zoologistes eux-mêmes prendront plaisir et intérêt à le parcourir maintenant avec nous.

Les anciens, beaucoup plus que nous, ont aimé la fréquentation de l’animal ; plus près de la nature, vivant une vie plus simple et moins mondaine, ils sont demeurés en contact intime et suivi avec les animaux sauvages de leur pays, avec les « bestes estranges » qu’on leur rapportait des contrées lointaines ; ils les ont ainsi mieux connus, à certains points de vue mieux compris, et ils ont certainement su les asservir au gré de leurs plaisirs ou de leurs besoins. Les zoologistes trouveront donc peut-être, dans notre ouvrage, quelque détail utile, nouveau ou inconnu d’eux ; ils pourront y lire certaines histoires de mœurs d’animaux qui, la part de la légende étant faite, ne manqueront pas de les intéresser ; ils y découvriront le rôle très grand que les ménageries anciennes ont eu dans l’évolution des diverses sciences zoologiques ; enfin ceux-là mêmes qui, de nos jours, ont la charge de diriger ou d’administrer les jardins zoologiques, pourront trouver presque autant d’intérêt à connaître l’histoire des ménageries anciennes que celles des ménageries actuelles ; car il est important de savoir comment les choses ont vécu autrefois, pour mieux comprendre comment elles peuvent péricliter et mourir aujourd’hui.

Les historiens trouveront, eux aussi, nous l’espérons, quelque intérêt à parcourir cet ouvrage. Ils y verront la part immense que la coutume de garder des animaux sauvages en captivité a joué dans les mœurs des grands et dans les amusements des peuples d’autrefois ; ils comprendront mieux comment l’art des animaliers a pu se former, grâce à cette coutume, et comment il a évolué avec elle [4] . On nous reprochera peut-être d’avoir donné, dans notre ouvrage, une part trop grande à notre pays. En effet, l’histoire des ménageries de Versailles, de Chantilly et du Muséum présentera un développement beaucoup plus grand que celle des autres ménageries. Mais, outre que notre documentation a été naturellement ici plus abondante et plus facile, il ne faut pas oublier que la France du XVIIe et du XVIIIe siècles, peut-être même celle des deux siècles précédents, a été, de tous les pays du monde, celui où les ménageries ont été les plus florissantes. D’autre part, on verra que les ménageries de Versailles et du Muséum, en particulier, ont été des initiatrices en leur genre, et que ces établissements ont servi de modèles à toutes les ménageries qui sont venues immédiatement après eux.

L’expression de ménagerie que nous avons prise, comme titre de cet ouvrage, a été choisie par nous parce que cette expression fut vraiment internationale au XVIIe et au XVIIIe siècles et parce qu’elle est encore employée communément aujourd’hui dans beaucoup de jardins zoologiques étrangers [5] . C’est un vieux mot français qui paraît dater de la fin du XVIe siècle [6] et qui eut d’abord pour signification le gouvernement de la famille, le soin de la maison et de tout ce qui s’y rapporte. Brantôme disait des dames françaises du temps de Charles IX : « On n’osoit entamer [avec elles] aucun propos d’amours, si non que de mesnageries, de leurs jardinages, de leurs chasses et oyseaulx [7] » ; et, à la même époque, La Boëtie ne trouvait pas d’autre mot pour intituler sa traduction française de l'Économie domestique et rurale de Xénophon. On disait encore, dans le même sens, ménage ou mesnage, mais bientôt ce dernier mot resta appliqué au soin intérieur de la maison et celui de ménagerie ne désigna plus qu’un « lieu pour engraisser bestiaux et volailles [8] ». C’est dans la seconde moitié du XVIIe siècle que le mot ménagerie commença à être usité dans le sens actuel. Avant cette époque, il n’y avait pas d’expression particulière pour désigner les logements d’animaux sauvages ; en France, on parlait encore de volières, de viviers, d’hostel ou de maison des lions, de sérail, etc., quand Louis XIV eut l’idée de transformer à Versailles l’ancien ménage ou ménagerie de Louis XIII, comme nous le dirons plus loin. L’exemple du grand Roi n’ayant pas tardé à être imité de toutes les cours, on ne se servit plus dès lors de ce dernier mot. à l’égard des châteaux des princes ou des seigneurs, que pour désigner remplacement où l’on gardait des animaux sauvages, « plutôt par curiosité et magnificence que pour le profit [9] » ; on n’entendit plus parler alors que de « ménagerie pour les bêtes féroces », « ménagerie pour les oiseaux de mer », « ménagerie pour les poules de différentes espèces », etc.

C’est dans ce sens collectif, désignant toute espèce de logement d’animal, qu’il faut entendre le titre de notre ouvrage. Nous ne ferons donc pas seulement ici l’histoire et la description de ces établissements auxquels on donne, depuis le XIXe siècle, de préférence le nom impropre de jardin zoologique ; nous ferons en réalité l’histoire de la garde et de l’élevage des animaux sauvages ou étrangers depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, que nous trouvions l’animal dans une « maison de bêtes », dans une fosse, dans un bassin, dans une simple cage ou même vivant en demi-liberté dans un parc ou dans quelque pièce d’un château ; enfin que cet animal soit gardé pour le luxe ou l’amusement, pour la chasse ou la table, ou encore pour servir à la science et à l’art, toutes choses qui étaient confondues dans les ménageries d’autrefois et qui le sont souvent encore dans les ménageries d’aujourd’hui [10] . Au reste, nous ne parlerons qu’incidemment des animaux employés pour la chasse, de la vénerie et de la fauconnerie. Bien que ce sujet touche parfois de très près au nôtre, il est, dans son ensemble, trop particulier, et, du reste, il a été traité tant de fois, depuis l’antiquité [11] , que nous n’aurions pu donner qu’un bien faible résumé de ce qui a été écrit avant nous.



  1. Dans une nouvelle mission scientifique que nous avons accomplie pendant l’été 1910, et dont le rapport n’est pas encore publié, nous avons eu l’occasion de visiter la Pologne, la Russie, la Finlande et la Scandinavie.
  2. Nous devons remercier ici : le prince Montenuovo, grand-maître de la Cour impériale d’Autriche ; le Dr Gustave Glück, conservateur au Musée artistique et historique de Vienne ; M. M. Chalmers Mitchell, secrétaire de la Société zoologique de Londres ; Dahlgren, directeur de la Bibliothèque royale à Stockholm ; Gustave Macon, conservateur du Musée Condé, à Chantilly ; van Riemsdyk, archiviste général des Pays-Bas ; van Verweke, conservateur du Musée archéologique à Gand. Enfin, parmi les nombreuses bibliothèques, collections de musée et conservations d’archives où nous avons puisé, nous sommes heureux de pouvoir mentionner tout particulièrement la Bibliothèque de la Sorbonne pour la richesse de ses collections historiques, et pour les facilités de recherche que son administration nous a offertes.
  3. La mission de Valmont de Bomare, concernant surtout l’étude des différents cabinets d’histoire naturelle de l’Europe, s’étendit sur une période de douze années. Revenu définitivement en France, en 1766, Valmont de Bomare crut devoir, plus tard, détruire complètement la rédaction qu’il avait faite de ses voyages. (Voir P. MIRAULT.)
  4. Il ne faut pas s’attendre à trouver dans notre ouvrage une histoire de cet art, ni même le nom de tous les artistes qui ont représenté des animaux de ménagerie. C’était là un sujet trop vaste que nous avons abandonné à regret, mais que nous reprendrons peut-être un jour.
  5. Comme synonyme de jardin zoologique, à Schönbrunn ; comme désignant seulement la collection d’animaux qui existe dans un parc ou dans un jardin, comme à New-York ou à Chicago par exemple.
  6. Aimar de Ranconnet, le premier lexicographe français, parle bien en effet de mesnage et de mesnagier, mais non de mesnagerie.
  7. T. IX, p. 183.
  8. Diction. de l’Académie, Ire éd., 1684.
  9. Diction. de Furetière, 1690. Le Dictionnaire de Richelet, qui avait paru dix ans auparavant, donnait déjà à ce mot le sens actuel : « Ménagerie. C’est un lieu au château de Versailles où l’on voit tout ce qui peut rendre la vie champêtre agréable et divertissante par la nourriture des animaux de toutes sortes d’espèces. »
  10. Nous ne désignerons généralement les animaux, dans le corps même de cet ouvrage, que par leur nom français et avec des lettres minuscules en tète de leur nom pour rester dans la tradition française ; mais on trouvera la synonymie scientifique actuelle de ces noms à l’Index zoologique qui termine le 3e volume. Pour les références bibliographiques et le détail des sources, se reporter à la fin de chaque volume. Il sera bon de compléter, du reste, les bibliographies des trois volumes l’une par l’autre.
  11. La bibliographie générale des ouvrages sur la chasse, la vénerie et la fauconnerie, publiés depuis l’antiquité jusqu’à nos jours a été donnée successivement par : Enslin, Kreysig, Schneider et Souhart.