Histoire des relations entre la France et les Roumains/Négociateurs et voyageurs français au XVIe siècle. Premiers prétendants roumains en France

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CHAPITRE III

Négociateurs et voyageurs français au XVIe siecle.
Premiers prétendants roumains en France


La « France en Orient » avait fini par la catastrophe de Nicopolis ou, si l'on veut, par l'insuccès de cette campagne du Danube que nous venons d'esquisser. La France des diplomates, en quête d'alliances, pénètre dans ce même Orient européen au commencement du XVIe siècle par ses agents permanents à Venise, par ses émissaires à Constantinople et par les ambassadeurs extraordinaires qui viennent s aboucher en Transylvanie avec les princes magyars de cette province, prétendants à la couronne de Hongrie confisquée par les Habsbourg, pour les amener à combattre ensemble l'impérialisme envahissant de la Maison d'Autriche.

A l'époque où un Rincon apparaissait à la petite cour hongroise des Carpathes comme messager d'alliance, la Moldavie, qui était devenue la principauté roumaine dirigeante, se trouvait sous le sceptre d'un personnage particulièrementactif et entreprenant, Pierre, dit Rares, fils du grand Etienne. Il entretenait des relations avec tous ses voisins chrétiens, rêvant de mettre à profit leurs discordes pour s'emparer de cette Transylvanie même, où il avait des apanages étendus et qui était habitée en grande partie par des paysans de sa race roumaine, prêts à le recevoir comme un libérateur. Il fut tour à tour l'ennemi acharné et l'ami passager des rois de Pologne, du « Voévode Jean » — le roi de Hongrie de la famille des Zapolya —, de Ferdinand d'Autriche. Mais il n'entretint pas de relations directes avec la France, dont les agents suivirent cependant avec un intérêt marqué lesprogrès et les vicissitudes de ce « Petro Bogdan » (Bog-dan signifie en turc : Moldave) « vayvoda » ou même « roi » de la lointaine Moldavie. Le « roy de Valachie », souvent simple créature et instrument docile de la puissante Autriche, attirait beaucoup moins l'attention. Les rapports des représentants de la France à Constantinople mentionnent quelquefois des faits touchant l'histoire des Principautés qui se passèrent sous les yeux de ces agents. Ils virent pendant la première moitié de ce XVIe siècle des cortèges de Voévodes nouvellement créés parleur « empereur », le Sultan, de malheureux princes déposés revenant à Constantinople pour y être dépouillés, rançonnés et punis de leur prospérité passée, des révoltés mis à mort pour avoir convoité de régner, même à titre de vassaux, sur l'une ou l'autre des principautés. Ils témoignent çà et là de leur pitié pour ces victimes d'une ambition téméraire ou du droit le plus authentique. « Voilà », écrit un de ces agents en 1558, « la foy qu'on voit en ces Turcs quand on est pour leur intérêt. » Une autre fois, sur ces mêmes Turcs, couverts du sang d'une récente exécution politique, il dit encore : « C'est une nation que l'on nesçauroitassezhayr et blasmer, tant pour son infidellité et différence de sa religion à la notre,que pour estre coustumière de faire tousjours de semblables ou plus meschans actes; »

Quelque temps après, un hasard rapprocha la France de cette région danubienne. La dynastie des Piastes venait de s'éteindre en Pologne. Son héritage était réclamé par l'impérialisme autrichien, qui était en train de s'annexer par des infiltrations dynastiques, comme en Hongrie, l'Orient chrétien entier ou au moins les pays catholiques, non sans la connivence du Saint-Siège. Catherine de Médicis voulut empêcher cette nouvelle extension de la domination des Habsbourg. A l'archiduc, elle opposa l'héritier même du trône français, son fils Henri, le futur Henri III. Pour gagner les électeurs polonais, elle fit miroiter devant leurs yeux l'appât d'une réunion de la Moldavie — ou, comme on disait en Pologne, la Valachie — à la couronne royale.

Dès le mois de septembre 1572, le roi Charles IX promettait par lettre adressée à Jean de Monluc, évêque de Valence, son agent, de « remettre la Valachie sous la domination dudit royaume [de Pologne] ainsi qu'elle étoit anciennement, soit qu'il la faille réduire par amiable composition ou parla force», la Pologne gagnant au moins le droit d'y nommer les princes ou « Palatins », sous réserve du tribut traditionnel à payer aux Turcs. Monluc alla plus loin : dans un discours solennel prononcé, le 10 avril de l'année suivante, devant la noblesse polonaise, il assurait que le futur roi était trop fier pour se reconnaître le vassal du Sultan et lui envoyer les sequins de la Moldavie acquise à son royaume. Les Turcs, fort irrités, opposèrent aussitôt le plus revêchedes refus; ce sont les « négations perpétuelles »que constate avec regret l'agent royal à Constantinople. Cependant Henri de France fut élu et, parmi les soldats qui l'accompagnaient dans sa fastueuse entrée, il y en avait qui étaient vêtus et armés « à la valache ».

Ces relations nouvelles amenèrent une immixtion dans les affaires de cette Moldavie pour laquelle les prétendants ne manquaient jamais. On s'avisa de soutenir un personnage remuant, le Polonais Albert Laski, dont les aventures interminables eurent aussi Paris pour théâtre. Lorsqu'on essaya de soutenir ses prétentions, qui d'ailleurs étaient dénuées de tout fondement, on se heurta cependant à l'invincible résistance du pays : « ladicte Moldavie », écrit l'agent français, « n'en veult point qui ne soit du pays ».

Parmi ceux qui figurèrent un moment à la suite de Laski, se trouvait un jeune Roumain aux longs cheveux noirs, à l'allure avenante, doué d'un grand talent pour les langues étrangères, capable de s'exprimer dans l'italien le plus pur de cette époque où le style des concettirégnait à la cour de France, et d'élever même son talent jusqu'à écrire des hymnes de hautes envergure sur la Divinité : il s'appelait Pierre Démètre ; il prétendait être le fils de ce prince Patrascu, « Petrasque » pour les Français, qui avait été soutenu jadis dans ses malheurs par le baron d'Aramont, ambassadeur de France en Orient, et par conséquent il prétendait être l'« héritier de la Grande Valachie ». Il savait raconter ses malheurs d'une manière particulièrement intéressante et donner un accent de sincérité à la revendication de ses droits naturels. Pauvre enfant sans soutien, otage de son père, puis orphelin abandonné aux Turcs, il « avoit été envoyé par certains Pachas en Syrie et en Arabie, et même dans plusieurs forteresses et châteaux d'Asie, toujours sous une forte garde, affligé et peiné pendant bien quatorze ans » ; il venait de Damas pour « se jeter aux pieds de cette couronne très chrétienne », soutien naturel de tous les déshérités et appui des légitimités en détresse. L'intervention de l'ambassadeur de France à Constantinople suffirait, disait-il, pour le faire triompher de ses ennemis et pour renverser le prince Mihnea, qui avait usurpé son héritage.

Cette requête date de l'année 1579. Ce ne fut cependant pas avant 1582 qu'il se dirigea vers Constantinople, par Lyon ; de là il écrivit, au mois de février suivant, une lettre à Mme de Germigny, dame de Germolles, femme de l'ambassadeur qui devait faire valoir ses droits devant le tribunal éminemment corruptible du Grand-Seigneur. Un an plus tard, Germigny, qui avait reçu à Constantinople son client, dûment recommandé à Venise par le secrétaire français Berthier, assurait que « l'affaire de mon prince se va toujours pollissant », jusqu'à pouvoir fixer comme terme du « rétablissement » le mois de mai suivant. Il avait déjà éprouvé cependant bien des retards, sous différents prétextes : fêtes mulsumanes, présents et tributs à recevoir, etc. ; en vain était-on intervenu auprès de la Sultane épouse, qui désirait des fards et des chiens couchants de France ; auprès de 1' « oncle » du Sultan et des dignitaires qui avaient été convaincus dans la question difficile de l' « héritage légitime » de la Valachie. On avait fini par perdre l'espoir de vaincre la résistance de l' « usurpateur », lorsqu'enfin un nouvel effort renversa l'obstacle : Pierre, prince de Valachie, fit une sortie solennelle, comme les anciens empereurs byzantins, semant l'or sur son passage à travers la multitude ébahie et charmée par sa belle prestance, et il alla s'installer, avec des amis français, à Bucarest et à Targoviste.

Là, il fit fondre des canons, préparer une petite armée et élever des palais dont le goût français fit un peu plus tard l'admiration de Bongars, le savant éditeur des Gesta Dei per Francos. En février 1584, Germigny se déclarait enchanté de « nostre prince », qui lui « avoit envoyé pour ses estreines son portraict avec deux timbres de zebelline ».

L'affaire finit mal cependant. Ce prince aux grands airs et aux habitudes dépensières, ce coquet personnage, ami des étrangers, déplut. Des plaintes furent adressées à la Porte, et Mihnea sut en tirer parti. Pierre fut destitué sans que l'ambassadeur de France, toujours en mal d'argent, pût intervenir pour détourner le coup. Or Pierre, qu'on avait affublé du sobriquet de Cercel, ou « Boucle d'oreilles », à cause de cet ornement qu'il portait à la manière des mignons de Henri III, préféra s'enfuir en Transylvanie, où il fut dépouillé et retenu dans une prison d'Etat, pendant deux ou trois ans. S'étant échappé du château de Munkacs, il n'osa plus se présenter à la Cour de son ancien protecteur, où, du reste, on lui avait nettement déconseillé de se rendre. Il parut à Venise pour y répandre une fois de plus la renommée de sa beauté, de son luxe et de ses aventures. On l'admira, mais on l'invita à s'en aller le plus tôt possible. A Constantinople où il se rendit ensuite, les derniers efforts d'un homme sans argent, sans parti, sans appui diplomatique, nefurent qu'une douloureuse convulsion. Les Turcs finirent par s'en délivrer en faisant couler la barque qui l'emportait pour un exil lointain (1589).

L'exemple de ce court triomphe trouva cependant des imitateurs, qui devaient être moins heureux, mais aussi moins malheureux que lui. Déjà en 1554 le prince de Moldavie Alexandre Lapusneanu, gendre de Pierre Rares, le « tyran » dont parlent les rapports français de Constantinople, rappelait avec orgueil devant les ambassadeurs de Transylvanie l'exemple des rois de France, d'Angleterre et de Pologne, qui, tous, « bien qu'étant très puissants, payent le tribut au Sultan et exécutent ses ordres, de même que la Moldavie et la Valachie » ; plus tard, il recommandait ses fils, si leur héritage leur était ravi, au roi de France aussi bien qu'à ceux d'Angleterre et de Pologne et au doge de Venise.

Ce fut encore un héritier de Moldavie, mais d'une autre branche, remontant aussi à Étienne-le-Grand, qui se présenta à Paris en 1588, avec des lettres du Pape : un certain Jean Bogdan, Janus pour le Saint-Siège, et qui, pour sa part, signait en lettres grecques : Elie (Ilies). Henri III le créa chevalier de l'ordre de Saint-Michel et lui adjoignit pour le voyage de Constantinople un secrétaire, Harlay de Sancy, conseiller d'Etat. Jean alla s'embarquer à Venise accompagné, non par Sancy, qui n'avait montré aucune hâte d'accourir auprès de lui, mais d'un personnage de moindre importance, Joaquin Balue. Sur ces entrefaites, Henri IIIétait mort, et l'ambassadeur de France à Constantinople n'accueillit pas avec une sympathie marquée le protégé d'un roi défunt.

Alors Jean Bogdan revint en Occident : on le retrouve en Angleterre d'abord, puis à la cour d'Henri IV, et enfin à Genève, en 1591 ; de là, il implore encore une fois l'appui du seul prince qui pût lui rendre le trône de ses ancêtres en faisant intervenir son ambassadeur, le comte de Brèves, auprès du Sultan et de ses conseillers ; son fils était resté en France, « à sa maison ». Mais toutes ses requêtes et celles de ce fils ne servirent de rien ; après un long séjour de mendiant à Venise et après des pérégrinations à travers l'Europe entière, quêtant pour un voyage à Constantinopletoujours ajourné, le pauvre prince « déjecté » dut finir ses jours dans quelque auberge obscure.

Il faut mentionner enfin un vieux soldat, Etienne, soi-disant fils du prince de Moldavie Etienne Tomcha, qui servit le roi de France dans les Pyrénées, au siège de Jaca, vers 1590.

Mais le temps était venu où, de nouveau, des Français allaient visiter, pour leur intérêt ou pour celui d'une cause supérieure, ces pays du Danube, où l'on parlait de la France comme d'un grand pays très éloigné, mais dont la force avait été jadis respectée à Constantinople, capitale l'empire qui prétendait nous englober[1].

Des voyageurs français, amenés par le hasard ou attirés par la curiosité d'une route nouvelle vers l'Orient, traversaient les Principautés roumaines au moment où les princes mendiants désireux de « revendiquer leur héritage » s'arrêtaient à la cour de France pour y trouver un appui. Certains parmi ces voyageurs nous ont laissé des récits qui nous font bien connaître l'aspect des pays roumains du Danube dans la seconde moitié du XVIe siècle.

Le premier dont nous ayons des notes n'est autre que Bongars, déjà mentionné plus haut.

Il visita la Valachie en 1585, après avoir fait une ample récolte d'inscriptions latines en Transylvanie. Muni de lettres que lui délivrèrent Sigismond Bathory, prince de ce pays, et certains notables saxons, il trouva un compagnon de route dans un des officiers du prince Mihnea, Guillaume Walther, « chambrier et thrésorier ».

Par « Brassovie » ; aujourd'hui Brasov-Kronstadt, ville de frontière, toute pleine de Roumains d'outre-monts qui y fréquentaient aux « marchés » du vendredi et du samedi, l'érudit français arrive au défilé de Bran (Torzburg pour les Allemands, le Torcsvar des Hongrois), où « les coches descendent avec des cordages ». Il atteint le château attribué par le peuple au fondateur fabuleux de la principauté, Negru-Voda, et s'arrête à Targoviste, ancienne capitale du pays ; là, il remarque la résidence bâtie, auprès de l'église de la Cour, par le protégé du roi de France, Pierre Cercel : « chasteau petit, mais beau et magnifique » ; on lui parle aussi des conduites d'eau qu'il a établies et des canons qu'il a fait fondre (un très beau fragment s'en conserve au Musée de Bucarest). Le lendemain, Bucarest lui offrira un abri. Bongars présente ses lettres au prince, âgé d'« environ vingt-cinq ans », et Mihnea lui demande « si le voulions servir, si nous n'avions point de présens » ; la Cour subvient aux dépenses des étrangers, dont les papiers sont examinés par les marchands de Raguse et les Pères Franciscains ; du reste, dans Barthélemy Bertrandy, de Marseille, le voyageur a trouvé un compatriote.

Avec un passeport en slavon et sous la garde d'un « Portar » (portier), il s'en ira trouver à Giurgiu, sur le Danube, les chariots qui portaient à Constantinople le tribut. les « carres dominesques ». C'est dans leur train qu'il fera son chemin vers cette Byzancequi l'attirait par ses souvenirs et ses monuments romains.

Bongars mentionne, outre les richesses naturelles du pays, les paysages de hautes montagnes qu'il a traversés et cette vaste plaine qui entourait les capitales. Il a cru découvrir, au passage, « un peuple barbare et lourd, sujet aux vengeances des grands », qui oc s'enfuytà la veue de deux ou trois personnes ». Outre ce qui avait attiré son attention à Targoviste, il cite quelques belles églises et quelques solides couvents, sans oublier le château princier de Bucarest.

La Moldavie fut visitée presque au même moment par autre Français, qui n'avait cure d'inscriptions romaines, amateur qui voyageait pour son propre plaisir. François de Pavie, seigneur de Fourquevaux, fils d'un ambassadeur en Espagne et lui-même officier du grand-prieur de France, venait des « terres du Turc », ayant traversé la Syrie et l'Egypte. Ce qui le décida de s'en retourner, avec ses compagnons, Bioncourt et Montalais, ainsi qu'avec un Italien de Rimini, par ces contrées, fut seulement « l'envie de voir choses plus lointaines ». Et il ressent un plaisir particulier à les décrire.

Aux embouchures du Danube, il assiste à la pêche de l'esturgeon, tellement abondante qu'on pouvait avoir la pièce pour deux sous de France. De son embarcation, il voit passer sur le rivage les chariots des Tatars nomades de la Bessarabie méridionale, du Boudschac, portant, outre tous les éléments d'un ménage primitif, des « moulins à vent pour faire leur farine ». L'île des Serpents, qu'on dépasse pour aller à Moncastro, la Cetatea-Alba des Moldaves, l'Akkerman des Turcs, principal port du pays avant son occupation par les janissaires de Bajazet II, lui rappelle les récits d'Arrien. Il faut descendre à ce port de Moncastro, but des deux galiotes qui portaient le nouveau gouverneur de la ville. Par les terres du prince de Moldavie, qui était alors Pierre-le-Boiteux, oncle paternel de Mihnea le Valaque, on se rendra en Pologne.

Le vieux port du Dniester, de fondation byzantine et génoise, est largement décrit, avec ses tours, sa « double muraille » et ses fossés, ainsi qu'avec ses grands faubourgs aux maisons de bois. Sur une charrette à bœufs, véhicule classique du pays dès l'époque des Gètes d'Alexandre-le-Grand et des Scythes de Darius, les voyageurs se dirigent vers la frontière qui sépare la province administrée directement par les Turcs de la Moldavie, vassale, mais autonome. Des troupeaux de bœufs, de moutons et de chèvres, de nombreux chevaux paissent l'herbe puissante des prairies dela steppe. On craint des surprises nocturnes de la part des bandits, des « outlaws » de cette steppe, les Cosaques, ramassis d'exilés et de chercheurs d'aventure qui appartenaient à toutes les nations voisines ; les grands feux qu'on allume pourraient les avertir, mais il faut bien se garantir du froid ; cependant on se réveille le matin « percez jusqu'à la chemise des rosées et du serein », et Montalais est « malade à mourir ». Fourquevaux s'en console en chassant les oiseaux des nombreux lacs de ce territoire de Bessarabie, et il prétend même avoir recueilli un rare gibier : des sangliers et des ours. Les lazzi du serviteur italien qui accompagne le voyageur de Rimini sont une distraction moins dangereuse. Des herbes sauvages ayant le goût de l'ail servent à restaurer l'estomac.

Le pays est presque désert : « peu d'hommes, misérables et povres, vestus de quelques peaux de mouton, les pieds enveloppés dans des peaux ou de la mousse et escorse d'arbres, attachée et fagotée au dessus et dessoubs avec une corde » ; ce sont les anciennes sandales rustiques des Daces de la colonneTrajane, qui se conservent encore dans l'usage du peuple. Ils accourent demander aux étrangers du vin pour leurs malades.

Cependant, après des journées de froid et de fatigue, on arrive à Jassy, capitale de cette principauté si riche, dans le Nord même de la Bessarabie et dans tout le large territoire qui s'étend de la rivière du Pruth aux Carpathes ; elle peut valoir un million de thalers par an, dont les Turcs en reçoivent seulement 60.000, plus « cinquante faucons et soixante chevaux ». « Ceste petite court est belle », à l'avis de notre baron, qui se présente recommandé par le favori de Pierre, l'Albanais italianisé Barthélemy Bruti, « et faict assez beau voir la grandeur et la majesté que ce duc tient ». On le voit sur la grande place devant son simple palais de pierre et de bois, sous une « frescade », entouré de ses boïars, de sa garde hongroise, de trois à quatre cents soudoyers, « le cimeterre au costé et la hache à la main ». Comme saint Louis sous le chêne de Vincennes, trois siècles auparavant, le bon chef patriarcal d'un peuple doux et confiant « escoutoit les plainctes indifferammentde tous les venants, lesquels, à cent pas de luy, à genoulx, faizoient à haute voix l'un après l'autre leurs doléances, et il les en renvoyoit avec la sentence quy lui sembloit la plus juste ».

Fourquevaux se fait conduire dans les faubourgs de Jassy, où il rencontre des paysannes roumaines, « blanches et blondes » auprès des Bohémiennes ; celles-ci, esclaves du prince, des couvents, des boïars, avaient emprunté aux premières leur coiffure traditionnelle, la « grande roue faicte de bandes de toile estroites de deux doigts, pliées l'une sur l'autre, à la façon que les marchands roulent leurs rubants ».

En route vers Hotin, sur le Dniester, ville-frontière de la Moldavie, avec un château du XVI8 siècle, dont on voit encore aujourd'hui les splendides ruines, le voyageur rencontre des paysannes, sur leurs petits chariots, « belles extrêmement et sans art, une guirlande de fleurs sur la teste, pour montrer qu'elles sont encore à marier » ; elles vendent du lait, des cailles, « qu'elles appeloient en leur langue perpelissa », des œufs. « Ce peuple », reconnaît Fourquevaux, « autres fois a esté colonie des Romains et en retient encore quelque chose de la langue ».

  1. Pour tout ce qui précède les sources se trouvent dans le recueil de Hurmuzaki, Supplément au tome Ier. Pour Pierre Cercel, voyez nos Actes et fragments, tome I ; les lettres de ce prince et les rapports de Germigny sont dans le tome XI du recueil de Hurmuzaki. De même pour Jean Bogdan. Voir aussi notre mémoire sur les prétendants, dans le tome XIX des Mémoires de l'Académie Roumaine.