Histoire des rois de Bretagne/Livre 1

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Chapitre I : épître dédicatoire au comte Robert de Gloucester[modifier]

Pendant que je travaillais sur de nombreuses et diverses études, je me suis penché sur l’histoire des rois de Bretagne[1], et je me suis demandé pourquoi dans les clairs travaux qu’avaient donnés Gildas et Bède, je n’ai rien trouvé sur ces rois qui vivaient ici avant l’Incarnation du Christ, ni d’Arthur, et beaucoup d’autres qui leur ont succédés après l’Incarnation ; bien que les actions de ces deux-là méritèrent une renommée immortelle, et furent également célébrées d’agréable manière et par cœur, comme elles ne furent jamais écrites. Gauthier, archidiacre d’Oxford[2], homme d’une grande éloquence et connaisseur d’histoires étrangères, m’a offert un livre très ancien en langue britannique[3] qui, dans une histoire fluide et un style élégant, a conté les actions de tous, depuis Brut, le premier roi des Bretons, à Cadvalladre, fils de Cadvallon. J’ai entrepris la traduction de ce livre en latin à sa demande, et bien que je n’aie pas beaucoup étudié le beau langage, j’utilise des expressions fleuries d’autres auteurs, tout en me contentant aussi de mon style personnel. Aussi, si j’avais gonflé les pages de notes rhétoriques, j’aurai fatigué l’attention de mes lecteurs en les faisant se concentrer plus sur mes paroles que sur l’histoire. Ainsi, comte Robert de Gloucester, cette œuvre vous est humblement disponible pour être corrigée sur vos conseils, de sorte que vous ne la considériez pas comme le pauvre rejeton de Geoffroy de Monmouth, mais, perfectionnée par votre esprit et votre jugement délicat, comme la production de celui qui avait pour père Henri, le glorieux roi d’Angleterre, et en qui nous voyons un érudit et un philosophe accompli, ainsi qu’un courageux soldat et un commandant expérimenté ; de sorte que la Bretagne reconnaisse en vous qu’elle a un autre Henri.

Chapitre II : description de l’île de Bretagne[modifier]

La Bretagne, la meilleure des îles, est située dans l’océan occidental[4], entre la Gaule et l’Irlande, et s’étend sur mille deux-cent nonante (1290) kilomètres de long et trois cent vingt (320) de large. Il produit tout ce qui est utile à l’homme, avec une abondance qui ne manque jamais. Il regorge de toutes sortes de métaux et possède de grandes étendues de plaines et de collines propices au meilleur travail d’un sol riche, qui produit une variété de fruits par saisons. Il y a aussi des forêts emplies de toutes sortes de bêtes sauvages ; dans ses pelouses, le bétail trouve un pâturage de qualité et les abeilles une grande variété de fleurs colorées pour le miel. Sous ses hautes montagnes se trouvent des prairies verdoyantes agréablement situées, dans lesquelles les doux murmures de sources cristallines glissant le long de canaux dégagés, donnent à ceux qui passent une agréable invitation à s’allonger sur leurs rives et à s’endormir. Elle est également bien arrosée avec des lacs et des rivières regorgeant de poissons ; et à côté de la mer étroite qui se trouve sur la côte méridionale en direction de la Gaule, il y a trois rivières nobles qui s’étendent comme trois bras - à savoir la Tamise, la Saverne et l’Humbre - par lequel les produits étrangers de tous pays nous parviennent. Vingt-huit villes perlent sur les côtes, certaines sont en ruines et inhabitées, d’autres sont encore debout, ornées par de hauts clochers, où le culte est célébré conformément à la tradition chrétienne. Enfin, elle est habitée par cinq nations différentes : les Romains ainsi que les Bretons, les Saxons, les Pictes et les Écossais ; les Bretons possédaient autrefois l’île entièrement d’une mer à l’autre, jusqu’à ce que la vengeance divine les punissent pour leur orgueil, les accablant par l’arrivée des Pictes et des Saxons. La manière dont ceux-là sont arrivés ici et d’où ils viennent sera expliquée plus largement dans le texte suivant.

Chapitre III : Brut, bannit suite au meurtre de ses parents, part pour la Grèce[modifier]

Après la guerre de Troie, Énée, fuyant avec Ascagne[5] après la destruction de leur ville, s’embarqua pour l’Italie. Là, il fut honorablement reçu par le roi Latin, qui dut faire face à la haine de Turne, roi des Rutules, qui lui fit alors la guerre[6]. Après leur combat, Énée remporta la victoire. Après avoir tué Turne, il obtint le royaume d’Italie et, avec lui, Lavinie, fille de Latin[7]. Après sa mort, Ascagne régnant sur le royaume, bâtit Albe sur le Tibre et engendra un fils nommé Silve, qui, à la recherche d’une femme à aimer, épousa une nièce de Lavinie. Peu de temps après, icelle fut enceinte et son beau-père Ascagne, qui fut avertit de cela, fit venir ses astrologues pou connaître le sexe de l’enfant. Quand ils eurent trouvé, ils lui dirent qu’elle donnerait naissance à un garçon, qu’il tuerait père et mère, et après avoir voyagé dans de nombreux pays suite à son exil, il parviendrait enfin au sommet de la gloire. Les magiciens ne se trompèrent dans leur prédiction : car le moment venu, la femme fut accouchée d’un fils et mourut en donnant naissance ; mais l’enfant fut ensuite donné à une nourrice et appelé Brut.

Quinze ans passèrent, le jeune homme accompagna son père à la chasse, et le tua sans le vouloir par le tir d’une flèche. Tandis que les serviteurs amenaient un cerf en leur direction, Brut en le visant frappa son père sous la poitrine. À sa mort, le garçon fut expulsé d’Italie, ses parents étant courroucés d’un acte aussi odieux. Ainsi banni, il se rendit en Grèce, où il trouva la postérité d’Hélène, fils de Priam, tenue en esclavage par Pandrase, roi des Grecs. Après la destruction de Troie, Pyrrhe, fils d’Achille, avait ramené ici Hélène enchaîné, ainsi que beaucoup d’autres ; et pour se venger d’eux de la mort de son père, il avait ordonné de les garder captifs. Constatant qu’ils étaient ses concitoyens par descendance, Brut choisit de résider parmi eux. Il commença à se distinguer par sa conduite et son courage à la guerre, gagnant l’affection des rois et des commandants, et surtout des jeunes hommes du pays. Il était considéré comme un homme de grand talent, tant au conseil que sur le champ de bataille, et se montrait généreux avec ses soldats en leur octroyant tout l’argent et la reconnaissance dont il disposait. Par conséquent, sa renommée se répandant dans tous les pays, les Troyens de toutes parts se mirent à affluer vers lui, désirant être, sous son commandement, libérés de la sujétion des Grecs ; ils lui assurèrent que cela pourrait facilement être fait, compte tenu de l’augmentation de leur nombre dans le pays, qui était de sept mille (7000) hommes, sans compter les femmes et les enfants. Il y avait également en Grèce, un noble adolescent nommé Assarace, partisan de leur cause. Car il était troyen du côté maternel et il leur accordait une grande confiance, ayant le dessein qu’avec leur aide ils puissent s’opposer à ceux des Grecs. Car il était fils d’une concubine, et il s’était disputé avec son demi-frère qui avait tenté de lui confisquer trois (3) châteaux, que leur père lui avait donné en héritage. Ce frère, autant grec par son père que par sa mère, avait épousé la cause du roi et du reste des Grecs. Brut, après avoir pris conscience du nombre de ses hommes et qu’Assarace lui ouvrait les portes de ses châteaux, accepta de se joindre à leur cause.

Chapitre IV : lettre de Brut à Pandrase[modifier]

Étant donc choisi comme leur commandant, Brut rassembla les Troyens de toutes parts et fit fortifier les domaines d’Assarace. Puis avec ce dernier, et tout les hommes et toutes les femmes qui se joignaient à leur cause, il se retira dans les bois et dans les collines, puis envoya une lettre au roi dans ces termes : « Brut, général des derniers Troyens, à Pandrase, roi des Grecs ; salut. Comme c’est sous la dignité des descendants de l’illustre race de Dardan, qu'ils furent traités en votre royaume autrement qu'avec la noblesse due aux gens de leur naissance, ils se sont mis sous la protection des sylves, car ils préfèrent vivre à la manière des bêtes sauvages, dans la nudité et sur l'herbe-même, dans la félicité de la liberté, plutôt que de continuer à vivre plus longtemps dans le plus grand luxe, sous le joug de l’esclavage. Si cela blesse Votre Majesté, qu'elle ne leur impute pas son mal, mais leur pardonne plutôt ; puisque tous les prisonniers ont une aspiration commune : chacun est désireux de recouvrer sa dignité antérieure. Je pense que la pitié vous incitera à leur retourner, sans exigence, la liberté qu’ils ont perdu ; ainsi que leur permettre de vivre dans les profondeurs des bois, où ils se sont retirés pour fuir l’esclavage. Mais si vous leur refusez cette faveur, alors, avec votre permission et sous votre protection, laissez-les partir dans un pays étranger. »

  1. Il est bien entendu question de l’île de la Grande-Bretagne. Geoffroy de Monmouth, dans la lignée des Grecs et des Latins, utilise les termes de Britannia minor (petite Bretagne) et Britannia maior (grande Bretagne) pour distinguer la Bretagne armoricaine de la Bretagne insulaire.
  2. Gauthier d’Oxford était un ami de l’auteur.
  3. L’adjectif « britannique » sert ici à désigner les langues brittoniques (gallois, breton, cornique et cambrien).
  4. C’est-à-dire l’océan atlantique nord.
  5. Aussi appelé Iule ou Jules (Iulus) chez les Romains ; les Juliens (gens Iulia) se réclamaient de ce dernier.
  6. Turne était promit à Lavinie, unique fille de Latin, roi du Latium ; mais Junon souhaitant prolonger les souffrances des Troyens, elle encouragea Turne, mécontent de passer de promit à prétendant, à entrer en guerre sous prétexte qu’Ascagne ait accidentellement tué une biche sacrée. Pour plus de détails, voyez L’Énéide de Virgile (l. 7 à 12) et l'Histoire romaine de Tite-Live (l.1).
  7. Dans Le Roman de Brut, Énée règne quatre (4) ans et Lavine (Lavinie) enfante un garçon prénommé Silvius et surnommé « Postomius » ou « Enéam », car il y est le fils posthume du héros. Cela permet de le distinguer de son neveu Silvius, fils d’Ascagne.