Histoire du Bouddha Sâkya-Mouni (Summer)/Première Partie/V

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Ernest Leroux (Bibliothèque orientale elzévirienne, IIp. 74-92).


V.

REVÊTISSEMENT DE L’INTELLIGENCE SUPRÊME ET PRÉDICATION.


« Qu’ici ma peau, ma chair et mes os se dessèchent, si, avant d’avoir obtenu l’intelligence suprême, je soulève mon corps de ce gazon où je l’assieds ! » Telles furent les paroles que prononça Siddhârtha en arrivant à Bôdhimanda, sous le figuier sacré. Maître du champ de bataille, ayant dompté l’ennemi, il entra dans une méditation profonde, et s’éleva successivement jusqu’au quatrième degré de l’extase. Nous n’avons pas la prétention de guider le lecteur à travers les obscurités de la métaphysique indienne, et nous ne ferons qu’entr’ouvrir la porte du sanctuaire. Ceux qui ont étudié le mysticisme chrétien ne se trouveront pas trop dépaysés. Saint Denis l’Aréopagite qui, le premier, essaya de rapprocher, par l’extase, la créature du créateur, avait beaucoup emprunté à l’école d’Alexandrie, redevable elle-même aux philosophes indiens d’une partie de son système. Ici, au lieu des trois degrés que devaient parcourir les Gerson et les sainte Thérèse, nous en trouvons quatre bien définis.

Le premier est le sentiment intime de bonheur éprouvé par Siddhârtha, lorsque, raisonnant et jugeant, il parvint à s’affranchir du péché et à distinguer la véritable nature des choses.

Au second degré, l’ascète, ayant mis de côté le raisonnement et le jugement, sa nature devint une, et son intelligence s’absorba dans la pensée du Nirvâna ou fin dernière.

Au troisième degré, le plaisir même de cette absorption disparut, et le sage tomba dans l’indifférence, ne gardant que la mémoire et la conscience de lui-même.

Au quatrième degré, le raisonnement, le bien-être, la mémoire, la conscience, tout s’effaça ; il perdit jusqu’au sentiment de son indifférence ; détaché du plaisir comme de la joie, il atteignit cette impassibilité voisine du Nirvâna, et il y demeura.

Dans cette nuit mémorable, par un privilége qui est celui des saints, il se rappela tout ce qu’il avait fait dans ses nombreuses existences. Tandis qu’il repassait ainsi ses souvenirs, les douze causes connexes, ou conditions qui produisent la transmigration, se déroulèrent devant lui : la naissance, l’existence, la conception, le désir, la tentation, le contact, les six sens ou siéges des qualités sensibles, le nom, la forme, la conscience, les concepts et l’ignorance. Son esprit souple et lumineux saisit, dans ces conditions, tour à tour causes et effets, l’explication de la destinée humaine.

La cause de la naissance c’est l’être, ou l’existence produite par la conception. D’où vient la conception, si ce n’est du désir, et d’où naît le désir si ce n’est de la sensation ? Qui produit la sensation, sinon le contact, effet des six sens : la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher, auxquels il faut ajouter le cœur, siége commun de tous les sentiments. Des six siéges dérivent le nom et la forme, qui ne sont eux-mêmes que des effets, ayant pour cause la connaissance ou conscience qui distingue les objets, et attribue à chacun ses qualités spéciales. Les concepts forment les idées, les illusions que se forge l’imagination, et qui lui servent à se créer un monde imaginaire. Enfin, dernière cause, l’ignorance, qui consiste à s’attacher à tout ce qui passe, prêtant aux objets extérieurs une réalité qu’ils n’ont pas.

Ces déductions, assez ingénieuses, pèchent par la base, puisqu’elles ne peuvent rien apprendre sur les origines de l’homme, et qu’elles laissent ses fins dernières enveloppées dans un nébuleux horizon. Néanmoins, le Bôdhisattva les présente avec enthousiasme ; il croit avoir deviné le secret du monde et la vérité qui éclaire. Sa conclusion est qu’il faut anéantir cet enchaînement de misères, et délivrer les êtres du réseau de la transmigration. Pour cela, un seul moyen existe : l’enseignement de la loi. L’homme, péchant par ignorance, du moment qu’il reconnaîtra que tout est périssable sur cette terre, s’abstiendra du péché ; il pratiquera les bonnes œuvres pour échapper à la nécessité de renaître et arriver au Nirvâna.

La nuit finissait ; l’aurore se levait sur la cime des montagnes qui entourent Bôdhimanda ; la nature s’éveillait pleine de grâce et de séduction, quand le sage atteignit la triple science[1] et se revêtit de l’intelligence suprême : il était Bouddha ! Désormais nous lui donnerons ce titre.

Au même instant, six rayons de gloire, échappés du milieu de ses sourcils, de la touffe Ournâ[2], se répandirent sur le monde en lumières de diverses couleurs. La terre s’ébranla, et le ciel était si rempli par la foule des dieux qu’on n’aurait pu y trouver la place d’un cheveu. Depuis les quatre grands rois de l’espace[3] jusqu’aux démons blancs qui avaient défendu Siddhârtha dans le conseil infernal, tous vinrent le complimenter ; et voyez comme chacun s’incline devant le succès ! Le vil Mâra, qui devait au moins se tenir à l’écart, osa féliciter son ennemi d’avoir atteint l’intelligence suprême. Mais, loin d’être adouci par de si plates adulations, le Bouddha lui répondit sévèrement : « Tant que je n’aurai pas enseigné la loi aux hommes, tant que mes religieux ne seront pas disciplinés, éclairés, affermis dans la foi, je ne jouirai pas de la délivrance complète. »

Quant aux louanges des dieux, celui qui avait en partage la sagesse et la douceur les reçut sans fierté et sans étonnement. Notez que si le Bouddha n’essaye jamais de nier la puissance des dieux, il en tient peu de compte, et les traite en général assez lestement.

Au milieu de cet enthousiasme universel, trois filles du démon, Rati, Arati et Trichnâ[4], conçurent la folle pensée de séduire le saint ; elles voulaient venger leurs sœurs ; en pareil cas les femmes ne doutent de rien. Sans consulter leur père, ces étourdies prirent la forme de jeunes femmes qui avaient déjà une fois été mères. En se donnant les apparences de beautés expérimentées, elles croyaient se rendre plus agréables et mieux réussir dans leurs coupables projets. Mais le Bouddha, sans même les regarder, les changea en vieilles décrépites. La punition était terrible, et la tradition birmane assure qu’il se contenta d’une sévère réprimande.

La mauvaise saison et la pluie étant venues, Moutchilinda, le roi des serpents, demanda au sage la permission de l’envelopper dans ses replis pour le préserver du froid ; d’autres Nâgas en firent autant, et, pendant sept jours, le Bouddha resta abrité sous cette pyramide de serpents. Il paraît que ce contact leur causa un bien-être inouï. Quant au solitaire, il devait un peu étouffer sous les anneaux bariolés de ses protecteurs.

Sâkya-Mouni resta sept semaines à Bôdhimanda : les quatre premières au pied du figuier sacré ; les deux suivantes méditant successivement sous deux arbres différents, et la dernière enveloppé par les Nâgas. Durant cette période, il ne se lava pas le visage, ne prit aucune nourriture, ne remplit aucune des fonctions corporelles, et se soutint uniquement par la puissance de ses attributs miraculeux. Les historiens modernes ont donné le nom de carême aux sept semaines qu’il passa ainsi dans le jeûne et la solitude.

La septième semaine finissait, et le Bouddha restait absorbé dans ses méditations, sans penser à nourrir son corps. En ce moment, la paix du désert fut troublée par une caravane, qui avait à sa suite cinq cents chariots. Deux marchands, les frères Trapoucha et Bhallika, s’en allaient porter vers les régions du nord les produits de l’industrie du sud. Ils possédaient, parmi leurs bêtes de somme, deux taureaux merveilleux, qui franchissaient les plus mauvais chemins et donnaient l’exemple au reste du troupeau. Pour toute correction, il suffisait de les toucher avec une poignée de fleurs ; mais, quand ils entrèrent dans le bois où méditait Siddhârtha, impossible de les faire marcher ; les roues des chariots s’enfoncèrent dans le sable jusqu’au moyen ; les courroies et les harnais, se déchirant d’eux-mêmes, jonchaient le sol ; évidemment, il y avait quelque chose de surnaturel dans cette aventure. Trapoucha et Bhallika se désolaient, lorsqu’une déesse leur apparut, et, les guidant vers le Bouddha : « Voyez-vous celui-ci, leur dit-elle, orné des trente-deux signes du grand homme et resplendissant comme le soleil qui vient de se lever ? Depuis longtemps, abîmé dans ses pensées de miséricorde pour le monde, il n’a pris aucune nourriture. Préparez-lui, avec le lait choisi de vos plus belles vaches, un repas savoureux et vous serez récompensés par la délivrance de tous les maux. »

Les pieux marchands ne se le font pas dire deux fois : ils déposent aux pieds du sage un mets excellent qui est accepté et mangé de fort bon appétit. Le Bouddha appelle toutes les bénédictions sur la tête de ces hommes compatissants ; lui, qui ne tient guère aux richesses, il leur souhaite toutes les prospérités. Ce n’est pas sans émotion qu’il voit partir ses nouveaux amis, et, coupant sur sa tête une mèche de cheveux, il la leur donne comme un souvenir. C’est tout ce qu’il peut offrir en échange de leur charité.

Les habitants des bords de l’Iravaty se plaisent à conter cette histoire, et montrent aux voyageurs la Pagode du dragon où les deux premiers dévots Bouddhistes enfermèrent les cheveux, relique sacrée du maître.

Le revêtissement de l’Intelligence suprême n’était qu’un prélude, et bientôt le Bouddha devait commencer l’œuvre de prédication pour laquelle il était descendu du Touchita. Il y a ici, dans la vie de Sâkya-Mouni, un moment de doute et de trouble ; il se défie de lui-même et des autres. Pourquoi parler, si l’on n’est pas compris ? Pour récompense de ses enseignements, s’il allait récolter l’insulte et le mépris ? Ces hésitations font trembler les dieux. Deux fois Brahma daigne venir implorer le sage, et le supplier de battre le grand tambour de la loi. « Lui, le soleil des orateurs, va-t-il rester silencieux ? Parvenu à la délivrance et à la connaissance de toutes choses, refusera-t-il de donner la main aux aveugles tombés dans le précipice ? »

Ce langage est écouté ; des pensées égoïstes ne peuvent longtemps dominer dans l’âme du Bouddha ; il réfléchit que le monde peut être divisé en trois catégories : ceux qui sont dans le faux, ceux qui sont dans le vrai et ceux qui sont dans l’incertitude. Il persuadera certainement ceux dont les yeux sont déjà ouverts à la vérité, et il a chance de réussir près de ceux qui flottent dans le doute. C’en est assez pour le décider ; il tournera la roue de la loi[5], ou, pour parler plus clairement, il prêchera la doctrine à tous les êtres qui, sans lui, resteraient plongés dans l’ignorance.

Il songe d’abord à ses anciens maîtres Arâta et Roudraka. Ces hommes ont passé leur vie à mortifier la chair ; faciles à discipliner et à instruire, personne n’est plus digne de recevoir les premiers enseignements du Bouddha. Malheureusement il apprend que Roudraka est mort depuis sept jours, et Arâta depuis trois jours. Après leur avoir payé un tribut de regret, sa pensée se porte vers les cinq personnages de bonne caste qui furent jadis ses disciples. Les ingrats l’ont abandonné, expirant au milieu des bois ; il leur rendra le bien pour le mal, et, afin de les rejoindre, il ne craindra pas d’entreprendre un long voyage.

Traversant le pays de Magadha, Sâkya s’arrête quelques heures sur le mont Gaya, pour voir son excellent ami le roi des serpents ; il doit bien une visite à celui qui l’a si chaudement enveloppé durant la mauvaise saison. Revenu dans la plaine, il accepte quelques invitations à Rôhitavastou, à Ourouvilva Kalpa, à Sarathi, et, enfin, il arrive sur les bords de la Gangâ (le Gange). Le fleuve, grossi par les pluies, coulait à pleins bords, plus rapide que jamais. Sur la rive opposée, se découpaient les clochers de la ville de Bénarès, où le Bouddha devait retrouver ses disciples. Déjà un batelier officieux s’avance, tenant ses rames d’une main et tendant l’autre ; mais l’argent ne pèse guère dans la bourse d’un religieux ; Siddhârtha ne possède pas même un Kârchâpana[6], pour acquitter son passage. La figure aimable du batelier s’est rembrunie, et il regarde avec dédain une si mauvaise pratique. Tout à coup il voit le religieux s’élancer à travers les airs pour passer au-dessus du fleuve. Sâkya s’est simplement souvenu d’un privilége acquis aux saints ; mais le batelier tombe évanoui de frayeur. Bientôt revenu à lui, il va rapporter ce miracle au roi qui abolit immédiatement le péage en faveur des religieux. Pour le Bouddha, dont le calme ne s’est pas démenti, il entre dans la ville, et va tranquillement quêter sa nourriture. Son repas terminé, il se dirige vers le Mrigadâva ou bois des gazelles. Là habitent ses anciens disciples, et, quoique leur maître ait bien changé, ils le reconnaissent de loin. Ce n’est plus l’ascète épuisé auquel les enfants jetaient des pierres ; la force et la majesté éclatent dans sa démarche ; une belle couleur d’or, récompense de la patience et de la pureté, brille sur son visage. Les personnages de bonne caste sont indignés de cette mine de prospérité.

Ceux qui ont eu des torts les aggravent volontiers, croyant ainsi s’excuser eux-mêmes.

« Voyez, disent-ils, ce relâché, ce gourmand, gâté par la mollesse ! Il croyait, par les austérités, s’élever au-dessus des autres, et maintenant, il ne s’occupe qu’à ramasser des aumônes pour manger davantage ! Gardons-nous d’aller au-devant de lui ; ne nous levons pas à son approche, et n’ayons désormais rien de commun avec cet homme.

C’était plus facile à dire qu’à faire. À mesure que le Bouddha s’approche, les disciples se sentent mal à l’aise sur leurs siéges ; à la fin ils n’y peuvent plus tenir ; un pouvoir au-dessus de leur volonté les force à se lever et à s’incliner le front dans la poussière. Remplis de foi et d’amour, ils confessent leur faute, et implorent le pardon du sage. Sâkya fait un geste comme pour les bénir ; il étend la main sur eux ; les voilà soudain revêtus des trois habits du religieux, les cheveux rasés et munis du vase aux aumônes. La terre tremble ; des clartés surnaturelles enveloppent les trois mille mondes ; une musique délicieuse résonne dans les airs ; comme à Bôdhimanda, les dieux viennent saluer le Bouddha et chanter ses louanges. Devant l’auditoire divin suspendu à ses lèvres, devant les cinq disciples qui marcheront avec lui à la conquête du monde, Sâkya fait entendre la première prédication Bouddhique ; essayons de l’analyser rapidement.

L’enchaînement mutuel des causes dont nous avons déjà parlé[7], et la théorie des quatre vérités sublimes composent le fond de la doctrine Bouddhique. Après avoir découvert à Bôdhimanda les douze conditions qui produisent la vie, le maître établit quatre vérités :

1° La douleur existe.

2° Elle a une origine.

3° Il est un moyen d’y mettre fin.

4° Ce moyen c’est la doctrine du Bouddha.

La grande préoccupation de Siddhârtha est de soustraire les hommes à la loi de la transmigration ; il reconnaît dans tous les êtres deux penchants distincts, l’un vers le bien, l’autre vers le mal. Là-dessus il est d’accord avec toutes les philosophies et toutes les religions ; mais il en diffère dans cette doctrine, qui lui est commune avec les Brahmanes, à savoir que les bonnes actions ne peuvent annihiler les mauvaises. Avez-vous, dans une heure d’égarement, commis une faute, un crime ? C’est en vain que vous consacrerez une vie entière à l’expier ; vos vertus, vos bonnes actions ne vous serviront de rien, et vous serez puni dans une nouvelle existence. Des esprits superficiels ont cru trouver certaines ressemblances entre le Bouddhisme et le Christianisme. Qu’il y a loin de cette loi fatale, qui poursuit indéfiniment le coupable, à cette religion miséricordieuse qui donne à l’homme la faculté du repentir, lui laissant, jusqu’au dernier souffle, une porte ouverte sur l’éternité bienheureuse, et permettant qu’un acte de contrition fasse du plus grand des pécheurs un des élus de Dieu !

Cette rédemption, qui peut s’accomplir en quelques minutes, des siècles n’y suffiront pas dans le Bouddhisme. Supposez la créature punie et redescendue au plus bas de l’échelle ; devenue ver de terre après avoir occupé un rang élevé, celui de roi par exemple. Ce fut la destinée du Bouddha, s’il en faut croire les Djâtakas qui racontent ses diverses existences. À force de persévérance, il a, dans ses cinq cent cinquante dernières naissances, détruit graduellement tout penchant au mal ; il a gravi lentement les degrés qui conduisent à la perfection. La tâche était rude et le propre des enseignements du réformateur est de donner des moyens plus prompts pour arriver à la délivrance. Le Bouddha, la loi et l’assemblée des fidèles, tels sont les trois refuges auxquels les disciples devront recourir pour abriter leur faiblesse. En d’autres termes, ils écouteront les préceptes de leur maître ; ils chercheront à pratiquer la loi, et ils s’encourageront au bien par des exhortations et des prières en commun.

Le maître tient davantage à corriger les vices du cœur que les travers de l’esprit, et, si la partie dogmatique laisse à désirer, la morale est irréprochable. Elle comprend cent huit portes de la loi, c’est-à-dire autant de vertus à connaître et à pratiquer. En tête des six vertus appelées Pâramitas ou transcendantes, est placée l’aumône. Ici, il ne s’agit plus de cette libéralité qui consiste à donner à autrui une partie de ce qu’on possède ; c’est une charité illimitée, qui s’adresse à toutes les créatures. Ainsi, dans une de ses existences précédentes, Sâkya livrait son corps en pâture à une tigresse affamée. Les religieux n’auront pas tous les jours l’occasion de sacrifices aussi douloureux ; mais ils pourront se dévouer sans relâche au salut de leurs semblables. La chasteté absolue vient en seconde ligne. En dominant les sens, l’homme cessera d’être distrait par les objets extérieurs ; tel qu’un voyageur qui va droit au but, sans se détourner de sa route, il arrivera à la contemplation et à la science. Marchant résolûment à la conquête de la vérité, ne craignant rien au monde que le péché, il joindra au courage la patience et l’humilité. Si misérable et si faible, doit-il s’enorgueillir de quelques vertus et perdre la simplicité du cœur ?

« Ô religieux, s’écrie Siddhârtha, cachez vos bonnes œuvres et ne confessez que vos péchés. » Saint Paul n’eût pas mieux dit.

Le Bouddha, qui appartient à la grande école des législateurs, a tout prévu : le bien qu’on peut faire et le mal qu’il faut éviter. Il en fait l’objet des dix commandements suivants :

En action : Ne pas tuer, ne pas voler, ne pas commettre d’adultère.

En parole : Ne pas mentir, ne pas dire d’injures, ne pas parler légèrement, ne pas calomnier le prochain.

En pensée : Ne pas convoiter le bien d’autrui, ne souhaiter de mal à personne, ne pas douter de la doctrine du Bouddha.

Parvenu à la connaissance de lui-même et à la pratique de toutes les vertus, le disciple franchira les quatre degrés suivants :

1° L’entrée dans le courant religieux.

2° L’état de celui qui ne revient plus qu’une fois parmi les hommes.

3° L’état de celui qui n’y reviendra plus.

4° L’état d’Arhat (saint), qui conduit directement au Nirvâna ou béatitude finale.

Le Nirvâna ! Voilà le grand mot qui a soulevé tant de polémiques. L’homme, après la mort, est-il à tout jamais plongé dans le néant, ou trouve-t-il un état calme qui laisse subsister sa personnalité ? Nous n’avons ni le loisir ni la prétention d’éclaircir de si graves questions, mais, dans l’hypothèse du néant, nous serions bien étonnés que le Bouddha ait séduit tant d’âmes en promettant si peu. Eh quoi ! à ces maux qui sont le partage de l’humanité vous ajoutez les privations de toute sorte, vous dévouant pour les autres ou luttant contre vous-même ; et, pour résultat final, vous obtenez l’anéantissement suprême ! Coupable, vous étiez menacé de transmigrations indéfinies ; les enfers brûlants ou glacés s’ouvraient pour vous engloutir ; vous seriez punis, et vous ne seriez pas récompensés !

Les Nihilistes objecteront que la créature, fatiguée des combats de la vie, aspire au repos et que c’est déjà un bonheur de ne plus souffrir.

Dans la métaphysique du Bouddhisme, les fins dernières donnent matière à controverse ; la science n’a pas encore promené son flambeau à travers ces ténèbres que le maître semble avoir laissées subsister à dessein ; n’importe, le Nihilisme ne peut être que la doctrine de quelques esprits égarés ; nous ne croirons jamais que ce soit celle d’un tiers des habitants du globe ; le cœur, la raison, l’instinct inné de l’immortalité, tout proteste contre une pareille assertion. Non, Sâkya-Mouni n’a pas retiré à l’homme la plus belle de ses espérances ; on peut déjà l’affirmer d’après des témoignages pleins d’autorité. Le Nirvâna ouvre des régions sereines, où, étranger à toute sensation de joie et de douleur, l’homme éprouve une satisfaction indéfinissable. En puissance d’idées, mais ne se donnant plus la peine de les formuler, il ne dort ni ne veille ; il reste dans un état négatif ; ce n’est plus la réalité, ce n’est pas davantage le rêve.

  1. Trividyâ, en sanskrit.
  2. Cercle de poils entre les sourcils, regardé comme un pronostic de grandeur.
  3. Les quatre gardiens du monde, qui ont leur palais de chaque côté du mont Mérou, et commandent à tous les génies.
  4. C’est-à-dire plaisir, déplaisir et désir ardent.
  5. Peut-être cette métaphore a-t-elle donné l’idée des cylindres à prières, si commodes pour les dévots paresseux.
  6. Menue monnaie qui équivaut à peu près à cinq centimes.
  7. V. page 76.