Histoire du Canada (Garneau)/Tome III/Livre XII/Chapitre I

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Imprimerie N. Aubin (IIIp. 405-460).

LIVRE XII.


CHAPITRE I.




L’ARMÉE AMÉRICAINE DEVANT QUÉBEC.

1775-1776.



Situation désespérée de la cause métropolitaine en Canada ; Québec seul reconnaît la domination anglaise. — Préparatifs de défense. — Changement graduel qui s’opère dans l’esprit des Canadiens défavorable aux républicains. — Attaque de Québec le 31 décembre : Montgomery est tué. — Le congrès envoie des secours et fait une nouvelle adresse aux Canadiens. — Arrivée de Franklin, Chase et Carroll, pour les inviter à se joindre à la confédération. — Conduite du peuple dans cette circonstance mémorable. — Les républicains manquent de tout et sont décimés par les maladies. — Le gouverneur reçoit des secours. — Le siége de Québec est levé. — Les Américains, battus près des Trois-Rivières, évacuent le Canada. — Ils sont plus heureux dans le sud, où la campagne se termine à leur avantage. — Proclamation de leur indépendance le 4 juillet 1776. — Débats dans le parlement britannique. — Fameuse campagne du général Burgoyne dans la Nouvelle-Yorke : combats de Huberton, Benington, Freeman’s farm, etc. — L’armée anglaise, cernée à Saratoga, met bas les armes. — Invitations inutiles du congrès et du comte d’Estaing, amiral des flottes françaises, pour engager les Canadiens à se joindre à la nouvelle république.


L’arrivée subite du gouverneur à Québec, où bien des gens craignaient et d’autres désiraient qu’il fût tombé au pouvoir des Américains, ne fit que confirmer la situation désespérée de la cause anglaise en Canada. Le territoire renfermé dans l’enceinte des murailles de la capitale était, à-peu-près, tout ce qui reconnaissait encore la suprématie de la métropole, sauf toujours le clergé, les seigneurs et la plupart des hommes de loi, qui tenaient fermement pour elle et qui étaient répandus dans les villes et les campagnes où ils paraissaient alors perdus dans la foule, mais dont les moyens d’influence étaient assez puissans pour diriger plus tard la volonté populaire dans toutes les parties du pays selon leur sympathie ou leurs intérêts. Mais, pour le moment, les royalistes au dehors de Québec étaient réduits au silence.

Cette ville ne renfermait alors qu’une population de 5,000 âmes. La garnison, composée de 1,800 hommes, dont 550 Canadiens, était un mélange de soldats, de miliciens et de matelots, abondamment pourvu de munitions de guerre et de bouche pour huit mois. Les fortifications avaient été considérablement augmentées depuis la dernière guerre ; et depuis le commencement des hostilités on n’avait pas cessé de les perfectionner. Les murailles, du côté de la campagne, étaient munies de banquettes, de parapets et d’embrasures garnies de canon et de quelques batteries de mortiers. Du côté de la rivière St.-Charles et du fleuve, régnaient, sur le bord du cap au-dessus de la basse-ville, des palissades ou des murs hérissés de grosses batteries. La basse-ville elle-même était défendue, au centre, du côté du rivage, par des batteries placées sur les quais, et vers ses deux extrémités, par des barricades. Au bout de la rue Champlain, dans un endroit qui se trouve aujourd’hui au-dessous de la citadelle, l’on avait placé deux barrières à quelque distance l’une de l’autre, avec du canon, pour fermer le sentier étroit qu’il y avait entre le pied de la falaise et le fleuve. À l’extrémité opposée, le bout des rues St.-Pierre et Sault-au-Matelot avait été barricadé à la rue St.-Jacques qui les coupe à angle droit du pied du cap au rivage, et le quai où se terminait cette barricade était couvert d’artillerie. À une centaine de toises plus loin, une autre barrière avait été élevée dans la vieille rue Sault-au-Matelot, seule et étroite issue existant alors entre le cap et la rivière St.-Charles pour communiquer du Palais à la basse-ville. Plus de 150 bouches à feu étaient en batterie dans la haute et basse-ville dans les premiers jours de décembre. Si les assiégeans avaient été plus nombreux, il aurait fallu une garnison de sept ou huit mille hommes pour défendre Québec ; mais celle qui s’était renfermée dans la ville était plus que suffisante pour repousser les forces de l’ennemi. En effet, celui-ci fut presque toujours moins nombreux que la garnison ; et l’on ne sait ce qui étonne le plus dans ce siége, ou de la hardiesse inconsidérée du général Montgomery, ou de la prudence craintive du général Carleton.

Le colonel Arnold n’eut pas été plutôt renforcé par les troupes de Montgomery, que, sans attendre ce général qui marchait plus lentement, il reparut devant Québec à la tête de 900 Américains et des Canadiens du colonel Levingston. La fidélité des classes supérieures à la cause métropolitaine laissait le peuple canadien sans chefs ; de sorte qu’il se trouvait conduit dans cette occasion par des étrangers. Le général Montgomery, en atteignant son armée, fit investir complètement la ville et occupa Beauport, la Canardière, et Ste.-Foy où il établit son quartier-général. Il y a raison de croire que son dessein n’était pas de faire un siége dans les règles, et de prendre la place après en avoir détruit les murailles, car il n’avait ni artillerie de siége, ni ingénieurs capables de conduire une pareille opération. Son but était plutôt de tâcher d’enlever Québec par un coup de main ; et la batterie de 5 mortiers qu’il fit élever à St.-Roch ainsi que celle de 5 pièces de canon et d’un mortier qu’on érigea du côté du chemin St.-Louis, à 700 verges des murailles, n’avaient pour but probablement que de couvrir son camp et mieux voiler son dessein.

Toutefois une surprise n’était pas chose facile sur une ville si bien fortifiée et défendue par une garnison vigilante. Le désir de terminer par une action d’éclat les succès qui avaient couronné ses armes depuis qu’il était entré en Canada, et dont les rapports avaient rempli de joie toutes les colonies insurgées, put seul lui faire mépriser les obstacles que présentait son entreprise. Mais il fallait du temps pour attendre l’occasion ; et outre l’insuffisance de ses forces, il manquait d’argent et de vivres. Les soldats, peu accoutumés au climat rigoureux du pays, étaient mal nourris et mal vêtus, et furent bientôt en proie à la petite vérole, qui continua de les décimer tout l’hiver. Le besoin d’argent, de vivres et de vêtemens augmenta donc ses difficultés ; la division qui se mit entre le colonel Arnold et ses Officiers les aggrava. Les Canadiens qui avaient tout perdu dans la guerre précédente par le papier-monnaie, refusèrent de recevoir celui du congrès. La rigueur d’un hiver prématuré effraya les troupes ; il dut se hâter de mettre fin au siége, soit en le levant, soit en brusquant un assaut. Les habitans de la campagne qui tenaient pour la cause de l’indépendance, commençaient aussi à se refroidir. Ils ne connaissaient rien des démarches de deux marchands de Montréal, Price et Walker, qui avaient prétendu, de leur plein gré, les représenter au congrès américain. L’instinct populaire, si délicat en fait d’honneur national, était blessé du rôle presqu’humiliant que jouaient les Canadiens. Ils s’aperçurent que petit à petit les Américains s’emparaient de l’autorité ; qu’ils décidaient de tout sans presque les consulter ; qu’ils nommaient les officiers pour commander les secours envoyés à l’armée assiégeante, convoquaient les assemblées, etc. Quelques-uns commencèrent même à regarder comme une faute d’avoir laissé entrer dans le pays et se répandre au milieu d’eux, des troupes en armes, à la merci desquelles ils se trouvaient sans moyen de protection. C’était là en effet une de ces fautes qu’on ne tarde jamais de regretter. Toutes ces réflexions les remplissaient d’inquiétude mêlée de honte. Les hommes opposés au congrès profitèrent habilement de toutes ces circonstances pour augmenter l’éloignement qui se manifestait parmi le peuple pour la cause de la révolution. L’apparence des troupes du colonel Arnold déguenillées et presque nues, et leur petit nombre, la conduite arbitraire de quelques-uns de leurs officiers, le moindre fait, enfin, devenait pour eux un sujet de critique ou de sarcasme qu’ils tournaient contre les Congréganistes, comme ils nommaient ceux des Canadiens qui partageaient les idées du congrès. La prudence du général Montgomery contribua beaucoup, tant qu’il vécut, à empêcher l’explosion de ces sentimens chez le peuple, qui se disait déjà tout bas qu’il vaut mieux obéir à des compatriotes, quelque soit la forme du gouvernement, que d’être à la discrétion de l’étranger pour sa liberté. Montgomery montrait beaucoup d’adresse pour ménager les différentes classes, et surtout pour ne point alarmer les intérêts les plus sensibles, ceux qui sont basés sur des privilèges. Quoiqu’il sût leurs sentimens, il montra les plus grands égards à ceux qui en jouissaient et surtout au clergé ; et comme s’il eût ignoré ses efforts pour nullifier les effets de la propagande révolutionnaire, il fit respecter partout la religion et ses ministres. Il promettait que le libre exercice des cultes serait garanti, et que les biens religieux seraient respectés. Il assurait au peuple qu’une convention provinciale, composée de représentans librement élus, serait convoquée pour établir telle forme de gouvernement qu’elle jugerait la plus convenable pour le pays. Le peuple avait d’abord été séduit par cette déclaration. Mais les classes privilégiées s’étaient alarmées, et leur agitation finit bientôt par influer de la manière la plus efficace sur les événemens, en persuadant aux habitans que tout cela n’était qu’une illusion à laquelle ils se repentiraient, avant long-temps, d’avoir ajouté foi. Pour arrêter la défection, Montgomery ne voyait de remède que dans la prise de Québec et la destruction du foyer de royalisme qui s’y était conservé. Il crut donc devoir précipiter la fin du blocus ; et il se prépara à profiter de la première nuit favorable qui s’offrirait pour tenter l’escalade. Celle du 30 au 31 décembre parut propice pour l’entreprise ; elle était fort obscure, et il tombait une neige épaisse poussée par un gros vent dont le bruit empêchait de rien entendre de loin. Avant de marcher à l’assaut, il harangua ses troupes qui formaient à peine 13 à 1400 hommes effectifs. Avec une pareille disproportion de forces, il ne pouvait compter, pour réussir, que sur une surprise ; et déjà, depuis plusieurs jours, le gouverneur connaissait par des déserteurs le projet des assiégeans, et tous les postes de Québec avaient redoublé d’attention. Montgomery divisa ses troupes en quatre corps : le premier, composé des Canadiens du colonel Levingston, devait faire une fausse attaque contre la porte St.-Jean ; le deuxième, commandé par le major Brown, devait menacer la citadelle ; et tandis que les mouvemens de ces deux divisions attireraient l’attention de la garnison à la défense de la haute-ville, les deux autres corps chargés de la véritable attaque, devaient pénétrer dans la basse-ville, et de la basse-ville dans la haute, que l’on pensait ouverte de ce côté. Le colonel Arnold se chargeait d’enlever, à la tête d’environ 450 hommes venus de St.-Roch, les barricades et les batteries du Sault-au-Matelot ; le général Montgomery se réservait la dernière colonne et la plus forte pour enlever la barrière de Près-de-Ville, et entrer dans la place par la rue Champlain. À deux heures du matin, toutes les troupes étaient sous les armes ; les unes avaient mis sur leurs chapeaux de petites branches de pruche pour se reconnaître au milieu des ennemis ; les autres, des écriteaux avec ces mots Liberté ou la mort. Elles allèrent se placer aux différens postes qui leur avaient été assignés. Le général Montgomery descendit par la côte du Foulon, et s’avança avec sa colonne en suivant le rivage jusqu’à l’anse des Mères, où il s’arrêta pour donner le signal auquel toutes les colonnes devaient se mettre en mouvement. Il était près de quatre heures du matin. Deux fusées furent lancées, et aussitôt plusieurs signaux que se firent les assaillans, rendus à leurs points d’attaque furent aperçus de la ville par les sentinelles qui donnèrent l’alarme. Dans le même moment, les troupes qui défendaient les remparts du côté de la campagne, reçurent un feu de mousqueterie très vif, qui commença vers le Cap-aux-Diamans et fut bientôt suivi par celui des Canadiens rangés en face de la porte St.-Jean. La garnison y répondit avec vivacité ; et le colonel Caldwell, avec une partie de la milice anglaise, fut envoyé pour renforcer les troupes qui défendaient le rempart au-dessus de la porte St.-Louis.

Cependant Montgomery s’était mis en mouvement. Il marchait à la tête de sa colonne suivi immédiatement de ses aides-de-camp et de plusieurs autres officiers. Le sentier par lequel il cheminait, situé entre le fleuve et un rocher presque perpendiculaire, et à peine assez large pour laisser passer un homme de front, était presqu’impraticable à cause des glaçons que la marée y avait accumulés et de la neige qui tombait. Il atteignit néanmoins avec sa colonne qui était très étendue et qui suivait, en serpentant, les sinuosités du sentier, la première barrière de Près-de-Ville, et la franchit sans difficulté ; mais la seconde était défendue par une batterie masquée de sept pièces de canon et par une garde de 50 hommes dont 31 Canadiens, commandée par le capitaine Chabot (Manuscrit de Sanguinet). Les artilleurs, rangés près de leurs pièces, attendaient, la mèche allumée, l’apparition de l’ennemi. Montgomery fut surpris en voyant ce poste si bien préparé à le recevoir. Il s’arrêta un instant, à 50 verges de la batterie, comme pour se consulter avec ceux qui le suivaient, puis tous ensemble ils s’élancèrent vers la barricade. Lorsqu’ils n’en furent qu’à quelques pas, le capitaine Chabot donna l’ordre de faire feu aux pièces chargées à mitrailles. Des cris et des gémissemens suivirent cette décharge. Le poste continua quelque temps à tirer ; mais ne voyant ni n’entendant plus rien, il cessa en restant toujours sur ses gardes pour repousser toute nouvelle attaque qui serait faite. Le général Montgomery, ses deux aides-de-camp, et plusieurs autres officiers et soldats étaient tombés sous ce feu d’enfilade. Le colonel Campbell, sur qui retombait le commandement de la colonne, voyant la confusion et la frayeur dans laquelle étaient ses soldats, sans tenter de donner l’assaut à la barrière, sans même tirer un coup de fusil, ordonna aussitôt la retraite, qui fut une véritable fuite.

Tandis que l’attaque de Près-de-Ville échouait ainsi par suite de la mort du commandant et de la peur panique qui s’était emparé de ses troupes, le colonel Arnold, ayant traversé St.-Roch et le Palais, s’avançait pour forcer la première barricade qui barrait la vieille rue Sault-au-Matelot, lorsqu’en défilant sous le rempart de la haute-ville, d’où on lançait une grêle de balles, il fut atteint d’un coup de feu qui lui fracassa la jambe et l’obligea de se retirer. Il fut aussitôt remplacé par le capitaine Morgan, ancien perruquier de Québec, mais officier plein de bravoure, qui marcha droit à la barrière, l’escalada avec des échelles après avoir blessé la sentinelle, et s’empara du poste, avec perte d’un seul homme, un Canadien, qui lui servait de guide, et dont la mort l’obligea vu l’obscurité, de suspendre sa marche jusqu’au jour. Il fit toute la garde anglaise qu’il trouva plongée dans l’ivresse avec le capitaine McLeod qui la commandait, prisonnière ; et bientôt après il fut rejoint par le lieutenant-colonel Green et le restant de la colonne, au moment où une scène singulière se passait au milieu de ses soldats. Une partie des citoyens de la ville, réveillés par les tambours qui battaient le rappel, accouraient au poste du Sault-au-Matelot où ils devaient se rassembler en cas d’attaque, lorsque rencontrant les Américains, ceux-ci leur présentèrent la main en criant : Vive la liberté ! Quelques-uns s’échappèrent, les autres furent retenus prisonniers. Cependant au point du jour la colonne ennemie occupa toutes les maisons qu’il y avait de cette barrière à la seconde placée dans la rue St.-Jacques, à environ deux cents pas plus loin ; mais une poignée de Canadiens qui s’était jetée en avant, défendit ce terrain pied à pied avec beaucoup d’obstination malgré la grande supériorité des assaillans, qui crièrent plusieurs fois en nommant des citoyens de la ville : « Amis, êtes-vous là ? » et qui, rendus près de la dernière barrière, plantèrent des échelles pour la franchir ; mais le feu des assiégés devenant trop vif, ils les abandonnèrent après avoir perdu plusieurs hommes au pied de cet obstacle, pour se retirer dans les maisons dont ils s’étaient rendus maîtres, et fusiller par les ouvertures. C’est alors qu’un milicien de la ville, nommé Charland, homme aussi robuste qu’intrépide, s’avança au milieu du feu et tira les échelles posées par l’ennemi, en dedans de la barricade. Cette barricade était défendue par le capitaine Dumas avec une compagnie de Canadiens engagée alors avec les Américains qui tiraient des maisons. Les combattans formaient ainsi placés comme un angle, dont le côté parallèle au cap était occupé par les assaillans, et l’autre côté coupant la ligne du cap à angle droit, et s’étendant au fleuve, était défendu par les assiégés ayant une batterie à leur droite. Le feu se croisait dans l’angle où le capitaine Dumas combattait, soutenu bientôt après par les Canadiens du capitaine Marcoux, des artilleurs et des fantassins anglais.

Le général Carleton apprenant la retraite de la colonne qui attaquait Près-de-Ville, et voyant par leurs mouvemens que les troupes qui avaient menacé la porte St.-Jean et le Cap-aux-Diamans, n’avaient voulu que l’inquiéter, réunit ses principales forces contre l’attaque du Sault-au-Matelot. Il ordonna au capitaine Laws de prendre 200 hommes et de sortir de la haute-ville par la porte du Palais, et, en s’enfonçant dans la rue St.-Charles et la vieille rue Sault-au-Matelot, d’attaquer les ennemis en queue vigoureusement. Il chargea en même temps le capitaine McDougall de le soutenir avec sa compagnie. Laws, en s’avançant, entra dans une maison où se trouvaient plusieurs officiers ennemis en délibération ; en le voyant ils mirent l’épée à la main ; mais celui-ci leur ayant dit qu’il était à la tête d’un gros détachement, et qu’ils seraient tous égorgés s’ils ne se rendaient sur-le-champ ; ils obéirent après s’être assurés, en regardant par la fenêtre, qu’il était en effet suivi d’un grand nombre d’hommes. Cependant le général Carleton avait envoyé l’ordre au major Nairne et au capitaine Dambourges d’aller avec un fort détachement soutenir les troupes qui combattaient dans la basse-ville. Aussitôt que ces troupes furent arrivées, il fut décidé de prendre l’offensive et d’attaquer l’ennemi. En conséquence, le capitaine Dambourges avec les Canadiens sautèrent en dehors des barricades et allèrent planter les échelles enlevées aux Américains contre la première maison qu’ils occupaient, et qui fut prise d’assaut.[1] Le major Nairne en fit autant de son côté. Ces deux officiers se portèrent ensuite aux maisons suivantes qu’ils enlevèrent de la même manière les unes après les autres.

Les Américains se trouvaient assaillis de tous les côtés à la fois. Refoulés en tête, abordés vivement en queue, cernés par des forces supérieures et leur ligne de retraite coupée, ils continuèrent en vain la résistance quelque temps ; ils durent poser les armes. Toute la colonne d’Arnold fut faite prisonnière ; et le gouverneur, profitant de sa victoire, fit enlever, après la retraite des ennemis, la batterie qu’ils avaient élevée à St.-Roch et qui n’avait pas cessé de tirer sur la ville durant l’attaque.

Le feu avait été très vif au Sault-au-Matelot, et l’on croyait y avoir fait de grandes pertes ; mais lorsque l’on vint à les compter elles se trouvèrent heureusement réduites à peu de chose. Celles des Américains furent grandes en prisonniers ; et la mort de Montgomery était irréparable. L’on trouva dans la journée son corps à moitié enseveli dans la neige avec douze autres cadavres, à une petite distance de la barrière par où il voulait pénétrer dans la ville. Les officiers de son armée qui étaient prisonniers, et qui ignoraient ce qu’il était devenu, ayant reconnu son épée entre les mains d’un officier de la garnison, n’eurent plus de doute sur son sort, et se mirent à verser des larmes. Le gouverneur le fit enterrer décemment dans l’intérieur de la ville avec les honneurs militaires, voulant rendre hommage au courage d’un guerrier qui le méritait d’ailleurs par la modération et l’humanité avec lesquelles il s’était conduit depuis qu’il commandait les troupes du congrès.

Après cet échec, les assiégeans, quoique beaucoup affaiblis, osèrent encore continuer le blocus de la ville, dont ils s’éloignèrent de deux ou trois milles. Mais leur position devenait extrêmement difficile. Rongés par les maladies, manquant toujours de vivres, et perdant tous les jours la sympathie des Canadiens, ils voyaient diminuer graduellement leurs chances de succès.

Le gouverneur qui avait maintenant une supériorité numérique bien décidée sur les rebelles, résolut néanmoins de rester sur la défensive jusqu’au printemps ; et d’attendre, pour sortir de la ville et les attaquer, que les secours qu’il avait demandés d’Angleterre, où l’on faisait de grands préparatifs pour étouffer la rébellion à son berceau, arrivassent. Il craignait avec raison beaucoup plus les idées que les armes des Américains, qui restèrent ainsi maîtres du pays encore quelque temps ; mais leur possession était plus nominale que réelle. La lutte allait être désormais plutôt entre les militaires des deux partis qu’entre les royalistes et le congrès. Tout le peuple, vers la fin de l’hiver, voulait se retirer entièrement de la lutte et garder la neutralité ; mais en exigeant toutefois dans les campagnes, que le parti royaliste restât tranquille, car M. de Beaujeu ayant rassemblé, en mars, 350 hommes environ dans les paroisses de la rive droite du St.-Laurent au-dessous de Québec, pour aller au secours de cette ville, aussitôt d’autres Canadiens marchèrent contre eux avec un détachement américain, surprirent l’avant-garde de Beaujeu, en tuèrent et blessèrent une partie et auraient massacré le reste sans les officiers qui les en empêchèrent. L’on vit dans cette escarmouche les enfans se battre contre leurs pères et les pères contre leurs enfans. M. de Beaujeu ne jugea pas à propos d’aller plus loin après cette manifestation populaire, et il renvoya ses gens dans leurs foyers.

Cependant le général Schuyler ayant été informé de l’échec de Québec et de la mort de Montgomery, par le colonel Arnold qui avait succédé à ce dernier dans le commandement, demanda de la manière la plus pressante au congrès qu’on envoyât immédiatement 3,000 hommes en Canada, ajoutant qu’on ne pouvait rien retrancher de ce nombre, si l’on voulait réparer les pertes qu’on avait éprouvées et soutenir la cause commune dans cette colonie. Washington ne pouvant tirer un semblable détachement de son armée sans s’exposer à une ruine certaine, engagea le Massachusetts, le Connecticut et le New-Hampshire à y envoyer chacun un régiment, qui se mirent aussitôt en marche. Comme le papier américain avait peu de cours dans ce pays, le congrès y envoya aussi du numéraire, et ordonna d’y lever 1,000 Canadiens outre le corps du colonel Levingston, et de les placer sous les ordres de Moses Hazen qui avait résidé long-temps au milieu d’eux.

Le congrès leur adressa en même temps un nouveau manifeste dans lequel il leur disait : « Tel est le sort des choses humaines, les meilleures causes sont exposées aux vicissitudes ; mais le courage des âmes généreuses, éclairées et inspirées par le soleil de la liberté, augmente avec les obstacles. Huit bataillons se lèvent pour aller au secours de votre province ; et si elle a besoin de plus de renforts on les fournira. » Le congrès finissait par les prier de saisir avec avidité l’occasion favorable qui leur était offerte de prendre part à la glorieuse conquête de l’indépendance, et par leur recommander de former des associations dans leurs différentes paroisses, et d’élire des députés pour former une assemblée provinciale, et pour les représenter au congrès. Les Canadiens, refroidis par les causes que nous avons exposées plus haut, et soumis toujours à l’influence toute-puissante du clergé et d’une bourgeoisie encore toute monarchique, reçurent ces paroles avec une indifférence qui marquait de plus en plus le changement qui s’était opéré dans leurs idées depuis l’automne, et ne sortirent point de leur inaction.

La cause de la révolution américaine devait tant à la presse et aux exhortations des prédicateurs protestans, qui mêlaient dans leurs sermons les préceptes de la religion aux principes de la liberté, que le congrès voulut employer les mêmes armes au Canada. Et afin de ne négliger aucun moyen de ranimer le zèle expirant des populations, il décida d’y envoyer aussi des commissaires distingués par leurs lumières et leur patriotisme. Il choisit pour cette mission le célèbre Franklin, M. Chase, autre membre éminent du congrès, et M. Charles Carroll, avec prière à ce dernier, par une résolution spéciale, d’engager son frère, le Dr Carroll, jésuite, mort en 1815 archevêque de Baltimore, à accompagner la commission pour employer son influence auprès du clergé catholique du pays. Leurs instructions, qui sont du 20 mars, les chargeaient de représenter aux Canadiens, que les armes des colonies confédérées avaient été portées chez eux pour faire échouer les projets de la cour britannique contre leurs communes libertés ; que les colonies espéraient, non seulement de prévenir les machinations hostiles du gouverneur Carleton, mais de donner encore aux Canadiens, qu’elles regardaient comme des frères, les moyens d’assurer leur indépendance et leur bonheur, d’après les vues larges et généreuses de la liberté et de la saine politique ; de leur dire que le congrès était d’opinion que leurs intérêts ainsi que ceux des provinces anglaises, étaient communs et inséparables ; qu’il était impossible que les uns fussent subordonnés aux intérêts de la Grande-Bretagne sans que les autres le fussent aussi ; et que d’un autre côté, si les confédérés obtenaient, comme ils n’en doutaient pas, la reconnaissance entière de leurs droits, les Canadiens auraient pleine liberté de participer avec eux à ces bienfaits, ou de demeurer assujettis à tous les actes de tyrannie qu’il plairait aux ministres britanniques d’exercer à leur égard ; enfin ils devaient faire valoir toutes les raisons que leur prudence leur suggérerait pour réussir dans l’objet de leur mission, qui concernait les intérêts mutuels des deux pays. Et pour les convaincre de l’impossibilité que la guerre se terminât d’une manière désavantageuse aux colonies si elles s’entr’aidaient mutuellement avec sagesse et avec vigueur, les commissaires étaient autorisés à déclarer que les Canadiens pourraient se donner telle forme de gouvernement qu’ils croiraient la plus propre à leur bonheur, et que le plus grand désir du congrès était de les faire entrer dans l’Union sur le même pied que les autres provinces en leur garantissant le même système de lois douces et équitables qu’à celles-ci, avec seulement les différences locales qui pourraient être agréables à chacune d’elles ; à leur assurer que les Français n’embrasseraient point la cause de la Grande-Bretagne ; et que leur intérêt, et, l’on avait raison de le croire, leur inclination étaient de vivre en bonne intelligence avec les colonies confédérées. Ils devaient aussi employer tous leurs efforts pour montrer aux Canadiens la nécessité de prendre des mesures immédiates et décisives afin de se mettre sous la protection de la confédération ; et dans ce but ils avaient ordre de leur faire part du mode que les provinces anglaises employaient pour connaître l’opinion du peuple, et conduire leurs affaires d’une manière régulière par des comités d’observation et d’inspection dans les divers arrondissemens, et par des conventions et des comités de sûreté dans chaque colonie, et leur en recommander l’adoption. La nature et les principes d’un gouvernement libre, ajoutaient les instructions, devront leur être expliqués tout en leur développant, par forme de contraste, les projets vils, cruels et insidieux de l’acte impérial de 74. Il faudra aussi leur montrer tous les motifs de gloire et d’intérêt qu’il y a pour eux d’entrer dans une lutte qui les intéresse si profondément, et leur apprendre à aspirer à la jouissance d’une portion du pouvoir qui les régit, et à ne pas demeurer, comme une proie, un objet d’exploitation entre les mains de leurs conquérant ; leur déclarer que les colonies anglaises tiennent pour sacré le principe de la liberté de conscience, et promettre solennellement au peuple, au nom du congrès, le libre exercice de sa religion, et au clergé la jouissance pleine et entière de ses biens ; que le gouvernement de tout ce qui a rapport à l’autel et à ses ministres sera laissé entre les mains des habitans de cette province et de la législature qu’ils voudront bien se donner, pourvu que toutes les autres dénominations de chrétiens aient également la faculté de remplir des charges publiques, et de jouir des droits civils ainsi que de l’exercice de leur religion, sans être tenus de payer des dîmes ou des taxes pour le soutien du clergé. Les commissaires avaient aussi ordre de presser l’assemblée d’une convention du peuple, l’organisation d’un gouvernement canadien et son union avec les autres colonies. Les conditions de cette union devaient être semblables à celle des autres provinces, et si les offres du congrès étaient acceptées, ils devaient promettre aux Canadiens qu’il les défendrait contre tout ennemi. Une presse libre devait être établie en même temps en Canada ; et les commissaires avaient reçu le pouvoir de régler toutes les contestations qui pourraient s’élever entre les troupes continentales et les habitans ; de faire construire des fortifications ou les faire démolir, et de suspendre les officiers militaires, etc. ; enfin, d’encourager le négoce avec les sauvages, et d’assurer les Canadiens que leur commerce étranger serait mis sur le même pied que celui du reste de la confédération.

Les commissaires, partis de New-York le 2 avril (75), n’arrivèrent à Montréal encore en possession des troupes du congrès, que le 29. Franklin resta dans cette ville jusqu’au 11 mai, qu’il repartit pour son pays, peu de jours après la levée du siège de Québec ; et le lendemain, le Dr J. Carroll le suivit. Franklin n’avait pas été long-temps en Canada sans se convaincre que leurs efforts seraient inutiles. Les Canadiens savaient la part qu’il avait prise lui-même pour engager l’Angleterre à faire la conquête de leur pays, quinze ans auparavant ; l’antipathie nationale, fruit des longues guerres, qui existait entre les deux peuples, avait pu dormir ; mais elle était facile à réveiller ; et il en vit bientôt lui-même la preuve par des manifestations publiques.

Au reste, l’objet des commissaires était, ainsi qu’on vient de le voir, d’engager les Canadiens à joindre les révolutionnaires, ou du moins à rester neutres ; et dans ce dernier cas, à faciliter l’occupation militaire de leur pays, afin que l’on pût s’y maintenir même malgré eux si cela était ensuite nécessaire. Mais cette dernière alternative étant devenue impossible, ils s’étaient décidés à se retirer.

Pendant que Franklin s’était acquitté de sa mission auprès des Canadiens laïques, le Dr Carroll, en sa qualité d’ecclésiastique, avait visité une partie des membres du clergé de Montréal et des campagnes. Mais il avait, comme on peut facilement l’imaginer, eu encore moins de succès que Franklin. Après leur avoir expliqué la nature des difficultés entre les colonies et la métropole, il avait fait valoir toutes les raisons qui pouvaient avoir quelque poids auprès des hommes auxquels il s’adressait. On ne manqua pas d’en trouver d’autres pour y répondre. On lui dit que depuis l’acquisition du Canada par la Grande-Bretagne, [2]les habitans n’avaient eu à se plaindre d’aucune aggression ; qu’au contraire, le gouvernement avait fidèlement rempli toutes les stipulations des traités, sanctionné et couvert de sa protection les anciennes lois et coutumes du pays, laissé subsister l’organisation judiciaire française et les formes de leurs procédures avec une attention scrupuleuse, qui méritait leur respect et leur gratitude. À cela le Dr Carroll répliqua que le congrès avait expressément déclaré que si les Canadiens voulaient se réunir aux provinces qu’il représentait pour revendiquer leurs droits constitutionnels, leur culte et la propriété des ordres religieux, seraient respectés et garantis, et que les catholiques, au lieu d’être simplement tolérés, comme ils l’étaient par l’Angleterre, auraient des droits égaux à ceux des membres des autres religions. Quant à ces assurances, dirent les prêtres canadiens, le gouvernement britannique ne nous laisse rien à désirer ; tous les monastères jouissent de leurs biens ; les missions fleurissent, et l’autorité va jusqu’à rendre les honneurs militaires à nos cérémonies religieuses ; et d’après le principe que la fidélité est due à la protection, le clergé ne peut enseigner la doctrine, que la neutralité est compatible avec ce qui est dû au gouvernement établi. Cette politique judicieuse et libérale, ajoutait-on encore, avait inspiré aux Canadiens des sentimens de loyauté, que la conduite du peuple et des corps publics de quelques-unes des colonies unies n’avait fait qu’affermir. On rappela à ce sujet à Carroll que dans les colonies dont il vantait tant la libéralité, la religion catholique n’avait jamais été tolérée ; que les prêtres en étaient exclus sous des peines très sévères, et que les missionnaires chez les sauvages étaient traités avec rudesse et cruauté ; que les Canadiens n’étaient pas persuadés que ces mesures rigoureuses fussent imposées par le gouvernement royal ; que lorsqu’il s’agissait de catholiques l’on n’était jamais bien prompt à faire respecter le droit sacré de conscience, et qu’enfin il y avait de grandes contradictions entre l’adresse du congrès au peuple de la Grande-Bretagne du 21 octobre 1774 et celle au peuple du Canada ; que l’acte de Québec de la même année ne faisait que confirmer ce droit de conscience en garantissant aux Canadiens le libre exercice de la religion catholique et la jouissance de leurs biens religieux, et en les dispensant du serment du test ; et que cependant le congrès, dans son adresse au peuple anglais, avait demandé la proscription de leur religion, de leurs lois et de leurs institutions, en un mot leur complet asservissement. Comment, après la manifestation de sentimens si hostiles, le clergé lui-même peut-il recevoir avec confiance, avec faveur, la déclaration qu’il fait presque dans le même temps dans son adresse aux Canadiens, en disant : « Nous connaissons trop bien les sentimens généreux qui distinguent votre nation pour croire que la différence de religion vous empêchera de contracter une alliance cordiale avec nous. Vous savez que la nature transcendante de la liberté élève ceux qui s’unissent pour sa cause au-dessus de toutes ces faiblesses d’un esprit étroit. Les cantons suisses fournissent une preuve mémorable de cette vérité. Leur confédération est composée d’états catholiques et d’états protestans, vivant ensemble en concorde et en paix, et pouvant par-là, depuis qu’ils ont bravement conquis leur liberté, défier et battre tous les tyrans qui ont envahi leur territoire. »

La contradiction qu’il y avait entre l’adresse au peuple anglais et celle au peuple canadien portait maintenant ses fruits. Lorsqu’on y lut dans une assemblée nombreuse de royalistes la partie de la première adresse qui avait rapport à la réorganisation du pays, et la peinture qu’on y faisait de la religion et des usages des Canadiens, ceux-ci ne purent s’empêcher d’exprimer leur ressentiment par des exclamations pleines de mépris. « Ô le traître et perfide congrès ! s’écrièrent-ils. Bénissons notre bon prince, restons fidèles à un roi dont l’humanité est conséquente et s’étend à toutes les religions ; abhorrons ceux qui veulent nous faire manquer à notre loyauté par des actes déshonorans, et dont les adresses comme les résolutions sont destructives de leur propre objet. »

Ainsi les propositions du congrès, faites solennellement, finirent par n’être plus écoutées du peuple. Le clergé et les seigneurs ayant repris leur influence sur lui, il s’abandonna à leur bonne foi et remit son sort entre leurs mains ; et le congrès recueillit les conséquences de ses remontrances trompeuses à l’Angleterre, prouvant encore une fois que la bonne politique repose sur une franchise éclairée, et non sur des subterfuges et des finesses diplomatiques.

Il en est qui font aujourd’hui des reproches amers aux seigneurs, au clergé et à la bourgeoisie, et qui déplorent les funestes conséquences qui sont résultées de leur détermination plus imprévoyante encore peut-être qu’intéressée. Ils regrettent les étroits préjugés qui ont pu faire perdre à leurs compatriotes l’occasion d’obtenir leur indépendance et leur liberté sans verser peut-être une goutte de sang, car une fois expulsés du pays, les Anglais n’y seraient plus revenus ; ils ne peuvent concevoir comment on a pu fermer les yeux aux offres des colonies confédérées, qui s’engageaient à recevoir les Canadiens dans leur alliance, aux mêmes conditions qu’elles-mêmes, c’est-à-dire qu’ils pourraient se donner telle forme de gouvernement qu’ils jugeraient convenable pourvu qu’elle fût républicaine et qu’elle admît la liberté de conscience, ou en d’autres termes qu’ils pourraient se gouverner eux-mêmes au moyen du principe électif, comme ils l’entendraient, suivant leurs anciennes lois ou de nouvelles, s’ils jugeaient à propos de les changer ; enfin, que le Canada formerait un des états de l’Union, dans laquelle il serait entré comme pays indépendant. Au lieu de cela qu’a-t-on eu, disent-ils amèrement ? Le gouvernement despotique de 1774, dans lequel on a admis quelques Canadiens par politique ; la constitution de 1791 avec une législature à trois branches, sur deux desquelles ils n’ont jamais eu aucune influence, puisqu’elles étaient à la nomination de la métropole, qui conserva dans la réalité tout le pouvoir ; le projet d’Union de 1822, et sa réalisation en 1841 avec la restriction de nos droits politiques afin de nous mettre en minorité, et, on l’a reconnu publiquement, d’anéantir notre race ; et dans cette longue période de sujétion, de souffrance et d’humiliation, le personnel de l’exécutif a été, à venir jusqu’à nos jours, à peu d’exceptions près, étranger et hostile aux Canadiens. Voilà ce que nous avons eu pour avoir repoussé dédaigneusement la liberté et l’indépendance nationale.

À ces reproches, d’autres donnent pour réponse qu’il n’y avait pas de sûreté à prendre des engagemens avec un peuple en insurrection et dont la cause était loin d’être gagnée ; que malgré ses promesses, il n’était pas prudent pour des catholiques d’origine française de se fier à un congrès anglais et protestant, qui venait de faire de si vives remontrances à la métropole parce qu’elle avait étendu une main protectrice sur leurs autels, leurs institutions et leurs lois ; qu’en outre la loyauté faisait un devoir aux Canadiens de rester fidèles à leur prince, et qu’à tout événement, leur nationalité aurait couru plus de dangers avec une république anglo-américaine qu’avec une monarchie européenne, etc.

Nous nous abstiendrons d’apprécier ici la valeur de ces plaintes, échos sourds mais significatifs des sentimens d’un peuple que sa nationalité a fait et pourrait encore faire proscrire. Nous laissons cette tâche à l’avenir, qui pourra trouver dans la suite des faits qui se développeront graduellement, de quoi former son opinion sur un événement dont les conséquences seront peut-être plus fâcheuses pour la domination britannique que pour la conservation des Canadiens.

Nous avons dit que le gouverneur Carleton avait résolu d’attendre des secours de l’Angleterre avant de sortir de Québec, où il se tint tranquillement renfermé, quoiqu’il eût pu chasser entièrement les assiégéans des environs dans le premier moment de torpeur où l’échec du 31 décembre les avait jetés. Cette détermination donna le temps à l’ennemi de recevoir des renforts. Le général Schuyler qui commandait pour le congrès sur la frontière, en apprenant la mort de Montgomery, commença à acheminer des secours à l’armée de Québec, dont le général Wooster vint prendre le commandement. Ce général voulut établir de nouvelles batteries contre la ville, dont une à la Pointe-Levy et une autre sur les buttes à Neveu ; mais elles ne firent aucun effet. Wooster fut remplacé dans le mois de mai par le général Thomas, qui ne trouva qu’environ 1,000 hommes capables de faire le service sur les 1,900 qui étaient portés sur les rôles, dont 12 à 1300 ayant joint l’armée depuis le mois de janvier. La misère, les fatigues et la petite vérole retenaient le reste à l’hôpital. L’on avait résolu dans un conseil de guerre à Montréal, de fortifier la rive droite de la rivière Jacques Cartier, et de bâtir des chaloupes canonnières à Chambly ; mais dans l’état des choses ce projet ne put s’exécuter. Les hommes et les munitions manquaient ; il ne restait plus de vivres que pour six jours, et l’éloignement croissant des Canadiens rendait les approvisionnemens très difficiles. Dans ces circonstances, ayant reconnu l’impossibilité de prolonger plus long-temps le siége sans s’exposer, et sachant d’ailleurs qu’il devait arriver d’un moment à l’autre des secours à la ville, le général Thomas songea à retraiter ; mais il ne voulut pas le faire avant de risquer une seconde tentative contre la place en usant d’un stratagème qui n’eut et ne devait avoir aucun succès. Il lança un brûlot contre les navires en hivernage dans le port, afin que l’incendie attirât l’attention des assiégés de ce côté ; et pendant qu’ils y courraient pleins de confusion, ses troupes devaient monter à l’assaut et s’emparer de la ville. Mais le brûlot s’étant consumé sans atteindre les navires, l’attaque n’eut pas lieu. Au surplus, dans le même temps arrivaient les vaisseaux anglais dont l’entrée dans le St.-Laurent était annoncée depuis plusieurs jours, et le général Thomas n’eut que le temps d’ordonner d’embarquer l’artillerie et les malades pour remonter le fleuve, et au reste de l’armée d’évacuer le camp et de retraiter avec précipitation, que le gouverneur Carleton, qui s’était hâté de faire débarquer les secours qu’il venait de recevoir, sortait de la ville à la tête de mille hommes, tant réguliers que miliciens, et six pièces de canon pour se mettre à sa poursuite, Ce dernier atteignit son arrière-garde, échangea quelques coups de fusil avec elle, prit son artillerie, ses munitions de guerre et de bouche, ses bagages, plus de 200 malades ou invalides et quantité de fusils que les soldats jetaient pour mieux fuir. Les Américains souffrirent cruellement dans cette retraite ; et beaucoup de soldats auraient péri sans l’humanité des Canadiens, qui leur donnèrent des habits et des alimens. Ils ne s’arrêtèrent qu’à Sorel, où leur général mourut lui-même peu de temps après de l’épidémie régnante. Après les avoir poursuivis quelque temps, le général Carleton rentra dans la ville, d’où il envoya des détachemens pour ramasser leurs trainards, et se saisir des habitans qui s’étaient joints à eux et brûler leurs maisons ; car les Anglais qui respectaient encore alors les propriétés des insurgés dans leurs vieilles colonies, suivaient leur ancienne coutume dans le Canada habité par une race étrangère. En 1776 comme en 1759, comme en 1837 et 38, la torche de l’incendie suit toujours leurs soldats, comme si, dans ce pays, ils avaient plus de confiance en elle que dans leurs armes.

Le congrès avait fait hâter la marche des secours qu’il envoyait au général Thomas, afin de se conserver au moins un pied dans la contrée. À la fin de mai, l’armée révolutionnaire était d’environ 4,000 hommes répandus dans le district de Montréal ; mais elle manquait de tout, à tel point que les chefs furent obligés de faire prendre de la farine de force chez les marchands, en promettant de la payer, pour leur subsistance journalière. Cet ordre reçut la sanction des deux commissaires, Chase et Carroll, qui le justifièrent auprès du congrès, en déclarant que c’était pour empêcher un pillage général, qui aurait pu finir par le massacre des troupes et d’un grand nombre d’habitans. Ces deux envoyés partirent à la fin de mai de Montréal pour rentrer dans leur pays. Ils rencontrèrent le général Sullivan à St.-Jean, qui amenait un nouveau renfort de 1,400 hommes, avec lequel il s’avança jusqu’à Sorel ; ce qui porta l’armée américaine à 5,400 bayonnettes. Mais elle était hors de proportion avec l’armée arrivée d’Angleterre, où la nouvelle des soulèvemens en Amérique avait causé la plus grande sensation.

L’aspect des affaires coloniales avait amené la résignation d’une partie du ministère anglais, quoique la grande majorité du parlement impérial se fût prononcée pour la soumission des rebelles par la force des armes. Le gouvernement craignant que la cause américaine ne trouvât trop de sympathie chez le peuple anglais, et que la désertion ne se mît dans ses propres troupes, attendu que plusieurs de leurs anciens officiers commandaient les soldats révolutionnaires, le gouvernement traita avec le duc de Brunswick et d’autres petits princes allemands, pour avoir un corps de 15 ou 16 mille auxiliaires, instrumens passifs et sans sympathie avec les rebelles. Une division de ces troupes sous les ordres des généraux Reidesell et Specht fut en conséquence embarquée pour le Canada avec dix bataillons anglais, et des artilleurs, formant en tout 7 à 8 mille hommes environ. Cette armée, commandée par le général Burgoyne, partisan du ministère, et qui lui avait promis dans la chambre des communes dont il était membre, des triomphes et la destruction des insurgés, s’échelonna en arrivant à Québec sur les bords du St.-Laurent, pour être prête à entrer en campagne au premier ordre. Le corps le plus avancé occupait les Trois-Rivières. Le général Sullivan, qui épiait de Sorel les mouvemens des royalistes, crut qu’il aurait bon marché de cette petite ville s’il pouvait l’attaquer avant qu’elle fût secourue. Il fit embarquer en conséquence, à Nicolet, le général Thompson avec 1,800 hommes pour traverser le lac St.-Pierre, débarquer à la Pointe-du-Lac et y marcher rapidement. La nouvelle de leur débarquement fut apportée aux Trois-Rivières par un capitaine de milice, le 8 juin à 4 heures du matin. Aussitôt les troupes qui y étaient déjà rendues prirent les armes ainsi que celles qui venaient d’arriver dans le port et qui furent débarquées sur-le-champ, pour marcher au-devant de l’ennemi. Nombre de volontaires canadiens, fervens royalistes, les joignirent ; de sorte qu’ils se trouvèrent très supérieurs en nombre aux Américains, et ils étaient de plus munis d’une bonne artillerie. Ils rencontrèrent ceux-ci près d’une forêt, à une demi-lieue de la ville, et après une assez longue résistance, les repoussèrent, et un second corps les ayant pris en flanc, les dispersèrent totalement dans un bois marécageux situé au nord du lac St.-Pierre. Leur général, avec 200 hommes, tomba entre les mains des vainqueurs. Le reste aurait été pris ou aurait péri dans les bois si le pont de la rivière du Loup ne leur eût offert une issue, la seule voie qui leur restait ouverte pour échapper, et encore ce ne fut qu’avec beaucoup de peine, et grâce aux talens du colonel St.-Clair, qu’ils parvinrent, au bout de plusieurs jours, à rejoindre le corps d’armée du général Sullivan.

Les troupes royales s’avancèrent, le 14, à Sorel, que Sullivan évacua en se retirant sur Chambly. Le gouverneur ordonna alors au général Burgoyne de le poursuivre avec une partie de l’armée et les royalistes canadiens qui s’offraient comme volontaires. Sullivan se voyant toujours pressé mit le feu au fort Chambly et retraita sur St.-Jean, où le colonel Arnold arrivait avec la garnison de Montréal, après s’être vu sur le point d’être intercepté par le général Carleton, qui continuait de remonter le fleuve par la rive gauche, et dont les troupes étaient déjà rendues à Varennes. Ayant détruit le fort St.-Jean, l’armée révolutionnaire se replia encore, sur l’île aux Noix, et enfin à St.-Frédéric et à Carillon, d’où elle était partie huit mois auparavant, et où revenait après une campagne dont les succès comme les défaites avaient varié selon l’opinion elle-même des Canadiens, Quelques temps auparavant plus de 500 rebelles, dont 31 officiers, retranchés aux Cèdres sur la rive droite de la rivière des Outaouais, s’étaient rendus au capitaine Foster, qui les avait attaqués à la tête de 4 à 500 hommes. Cette perte qui entraîna le massacre de plusieurs prisonniers par les sauvages, fut très sensible aux Américains, qui l’attribuèrent à la lâcheté de leur commandant ; car ce poste n’était pas sans importance pour eux à cause de sa situation dans le voisinage des tribus indiennes.

Le général Carleton après avoir repoussé les Américains hors des frontières, jugea qu’il était de la plus grande importance d’obtenir la suprématie sur le lac Champlain. Il travailla en conséquence à s’y former une flottille, il fit armer trois vaisseaux qui avaient été envoyés d’Angleterre par pièces prêtes à assembler, et une vingtaine de chaloupes canonnières, outre un grand nombre de barges et autres embarcations. Le tout, prêt à mettre à la voile dans les premiers jours d’octobre, fut placé sous les ordres du capitaine, depuis l’amiral Pringle. Les Américains se hâtèrent de leur côté d’armer deux corvettes, deux brigantins et une douzaine de petits bâtimens qu’ils mirent sous le commandement du général Arnold, pour disputer la possession du lac aux Anglais. Les deux flottilles se rencontrèrent le 11 octobre sous l’île de Valcourt, et après un combat très vif, le vent empêchant une partie des forces anglaises de se mettre en ligne, le capitaine Pringle ordonna la retraite. Arnold, quoique vainqueur, avait perdu un vaisseau qui s’était échoué et une barque qui avait été coulée bas. Afin de proportionner ses forces à celles de l’ennemi, il voulut se retirer sous les batteries de la Pointe-à-la-Chevelure ; mais il fut atteint en chemin par la flottille anglaise, qui profitant du vent, recommença l’attaque le 13 avec la plus grande vigueur. L’action dura 2 heures environ, et Arnold, abandonné par quatre de ses bâtimens qui s’enfuirent et par un cinquième qui amena son pavillon, échoua le reste de sa flottille sur le rivage, y mit le feu, fit sauter le fort St.-Frédéric et se replia sur Carillon vers le haut du lac.

La saison des opérations tirait à sa fin. Carleton retourna à St.-Jean, d’où il descendit ensuite à Québec par la rivière Richelieu. L’armée anglaise rentra dans ses quartiers d’hiver, qui s’étendaient depuis l’île aux Noix jusqu’à Québec, et fut logée chez les habitans où elle vécut à discrétion, traitant ceux-ci, royalistes ou républicains, militairement et sans qu’ils pussent obtenir justice (Sanguinet).

Les Anglais furent moins heureux dans les colonies du Sud, où devait se conduire une des trois opérations de la campagne ordonnées par le ministère. Ils furent repoussés de devant Charleston qu’ils voulaient assiéger, et obligés d’abandonner entièrement la Caroline. Ils avaient été forcés aussi d’évacuer Boston ; mais lord Howe avait remporté une victoire importante à Long-Island, où les Américains firent des pertes considérables, et qui les obligèrent d’évacuer ensuite la ville de New-York et de se retirer derrière la Delaware ; ce qui aurait compensé l’échec des Anglais à Boston si le général Washington n’avait lavé la honte de la défaite de Long-Island d’abord dans la brillante affaire de Trenton, où il fit mille prisonniers, puis dans une seconde bataille livrée sur les hauteurs voisines, et enfin dans la dispersion d’un corps royaliste à Stony-Brook, où il enleva encore huit cents soldats et du canon ; de sorte que le résultat général de la campagne de 76 se trouva favorable à la cause de l’indépendance.

Pendant que la Grande-Bretagne faisait agir ses armées, elle envoyait des commissaires pour faire des propositions d’arrangement aux colonies. Les chefs de l’insurrection craignant la lassitude et le découragement du peuple, et jugeant qu’il était temps de fixer ses opinions ; redoutant d’ailleurs l’effet des offres des commissaires anglais qui devaient être sans doute des plus séduisantes, ces chefs furent d’avis que le temps était enfin venu de se déclarer. Le congrès commença par publier un manifeste qui contenait tous les griefs des colons contre la métropole, et qui créa une immense sensation. Il le fît suivre peu après du fameux pamphlet de Thomas Payne, intitulé Common Sense, plaidoyer plein de sarcasmes amers contre les institutions monarchiques et la tyrannie des métropoles, et qui, du même coup, écrasa le parti royaliste, et fit des républicains ardens des hommes qui s’étaient montrés jusque-là froids et indifférens. Les esprits ayant été ainsi habilement préparés, Lee fit motion, le 7 juin (76), de proclamer l’indépendance de l’Amérique. Les voix furent d’abord également partagées ; mais le lendemain, la majorité pencha en faveur de cette proposition, et aussitôt le congrès se déclara chambre des représentans des États-Unis d’Amérique. Le 4 juillet il publia la déclaration d’indépendance, acte qui consomma la séparation des treize anciennes provinces anglaises de leur métropole, et qui termina la seconde partie du drame sanglant commencé entre l’Ancien et le Nouveau-Monde avec la guerre de Sept ans.

L’armée anglaise établie dans ses quartiers d’hiver, le général Burgoyne passa en Angleterre pour régler avec le ministère le plan des opérations de la prochaine campagne. C’était un officier d’une suffisance et d’une ambition que ses talens pour la guerre ne justifiaient point. Le parti politique auquel il appartenait lui avait fait, à l’occasion de sa conduite en Portugal, où il avait remporté quelques succès, une réputation exagérée, qui ne fit que rendre sa chute plus éclatante lorsqu’il passa lui et son armée, sous les fourches caudines de Saratoga.

Le projet du gouvernement était de faire pénétrer l’année du Canada dans la NouvelleYorke, pour lui faire opérer sa jonction à Albany avec celle du général Howe, et de séparer avec ses forces la Nouvelle-Angleterre des provinces méridionales. Burgoyne proposa d’ajouter que, dans le cas où le mouvement par l’Hudson serait impraticable ou trop hasardeux, on le fît par le Connecticut, ou bien qu’on embarquât l’armée du Canada sur le St.-Laurent, et que l’on formât la jonction en mer. Le ministère repoussa ces deux alternatives, et s’en tint à son premier plan. Mais il nomma pour commander en chef l’armée du Canada ce général lui-même, qui sollicitait cet honneur avec tant d’ardeur qu’il fut accusé d’avoir cherché à supplanter dans ce poste dangereux le gouverneur Carleton, à qui il semblait appartenir de droit, suivant l’usage.

L’on sait que George iii était l’homme de son royaume le plus acharné contre les Américains. Les difficultés de cette guerre amenèrent encore des changemens dans le ministère ; mais lord North, appuyé, dit Gibbon dans ses mémoires, d’un côté sur le sens majestueux de Thurlow, et de l’autre sur l’éloquence adroite de Wedderburne, garda toujours son portefeuille, et les chambres se montrèrent disposées à appuyer sa politique contre les rebelles. En effet elles votèrent les vaisseaux, les soldats, les subsides qu’il voulut bien lui demander, malgré la véhémence de l’opposition. « Depuis trois ans, dit Chatham, qu’avons-nous-fait ? Nous avons gagné quelques postes, et surtout nous avons appris à nos adversaires l’art de faire la guerre. Croyez-moi, hâtez-vous, hâtez-vous de redresser les griefs des Américains ; écoutez leurs plaintes, reconnaissez-leur le droit de disposer de leur propre argent. Cette reconnaissance sera un messager de paix : elle ouvrira la voie aux traités ; car si nous continuons la guerre, si nous marchons à la conquête sous le canon de la France, nous marcherons sous une batterie masquée, qui s’ouvrira bientôt pour nous balayer du sol américain. »

Si Chatham haïssait la France, le duc de Choiseul ne haïssait pas moins l’Angleterre. Une seule pensée le dominait depuis 63, c’était de venger la honte du traité de Paris. Quoiqu’il ne fût pas dans le ministère, il le dominait par l’ascendant qu’il avait sur la reine Marie-Antoinette. À force de volonté et d’efforts, il avait donné une marine redoutable à sa patrie, et malgré l’opposition d’une partie des ministres, il finit par entraîner l’indolent Louis xvi dans le parti des insurgés américains. Dès la fin de 75, Lee avait ouvert une correspondance secrète avec un M. Dumas, négociant établi à la Haye : il avait vu aussi à Londres l’ambassadeur français, et ensuite un agent envoyé exprès de Paris, Beaumarchais, le fameux auteur du Mariage de Figaro, lequel avait déclaré que son gouvernement était disposé à fournir des armes, des munitions et de l’argent jusqu’à concurrence de £200,000 sterling. On rapporte que M. de Vergennes voulait profiter de cette occasion pour se faire restituer le Cap-Breton, le Canada et la Louisiane ; mais le reste des ministres français ne parut point goûter cette suggestion, ni appréhender comme celui qui la faisait, si vraiment elle a été faite, que les provinces révoltées, après avoir secoué le joug de l’Angleterre, seraient en état de faire la loi à la France et à l’Espagne dans toute l’Amérique, et d’envahir leurs possessions au moment où elles y penseraient le moins.[3] M. de Vergennes, quoiqu’anticipant l’avenir, ne prévoyait pas encore toute la rapidité avec laquelle les événemens marchaient dans le Nouveau-Monde. Au reste, ces premières ouvertures ne furent pas plus tôt connues du congrès américain, que ce corps s’empressa d’envoyer un de ses membres en France, M. Silas Deane, pour entrer en négociation directe avec ce pays ; et après mille obstacles de tous genres, les secours furent embarqués pour l’Amérique, dont la cause devint alors si populaire en France que l’on vit le jeune marquis de Lafayette et plusieurs autres seigneurs de son âge, partir pour servir comme volontaires dans les armées révolutionnaires du congrès. Franklin, Deane et Lee furent nommés officiellement commissaires auprès de la cour de France. Les dispositions bienveillantes de cette grande nation, et l’espérance de secours plus réels encouragèrent puissamment la jeune république dans ses efforts.

Cependant le général Burgoyne était de retour à Québec au commencement de 77. Il s’occupa immédiatement des préparatifs de son expédition. Le gouverneur retint 3000 hommes pour garder la province, et il lui donna le reste des troupes, environ 8,500 hommes y compris les officiers, et 500 Indiens sous les ordres de M. de St.-Luc, pour envahir la Nouvelle-Yorke et aller se réunir au général Howe à Albany. Cette armée se trouva rassemblée à la Pointe-à-la-Chevelure, le 30 juin, avec un parc considérable d’artillerie. On avait compté y adjoindre beaucoup de Canadiens ; mais la masse de ce peuple qui avait si bien accueilli d’abord l’insurrection, était, malgré son refroidissement et l’incertitude de l’avenir, peu disposée à aller la combattre. Burgoyne ne put se faire suivre que par deux compagnies formant 150 hommes. Les habitans continuèrent d’être accablés de corvées ; il y eut jusqu’à 1,200 hommes employés aux travaux des chemins, ou sur les bateaux, qu’ils furent obligés, à peine d’amende, de conduire dans l’automne, au milieu des glaces, jusqu’à cent lieues de Montréal, sans aucune espèce de rémunération. Il n’y avait que les Anglais, royalistes ou non, qui fussent exempts de ce fardeau. Burgoyne se mit en mouvement au commencement de juillet. Le 6, Carillon et le Mont-Indépendance étaient tombés en son pouvoir avec 128 pièces de canon, plusieurs vaisseaux armés et une grande quantité de bagages et de munitions de guerre et de bouche. Ce facile succès le remplit de joie et augmenta outre mesure la confiance qu’il avait dans sa capacité et la bravoure de ses troupes. Ayant ordonné à une partie de l’armée et à ses bagages de prendre la route du lac George, il laissa lui-même ce lac à sa droite avec le gros de ses forces et 42 bouches à feu, et s’avança vers le Grand-Marais (South Bay) et Sckenesborough, le corps du général Fraser mettant en déroute, chemin faisant, 2,000 Américains à Huberton. Le lendemain, l’avant-garde, sous les ordres du général Phillips, atteignait le fort Anne et repoussait, après un combat assez vif, les républicains, qui évacuèrent le fort après y avoir mis le feu, brisèrent ensuite les chemins pour les rendre impraticables, et se replièrent sur le fort Edouard, où le général Putnam arriva avec un renfort considérable de troupes fraîches. C’était le point que Burgoyne avait marqué à son armée pour opérer sa jonction. Mais il lui fallut tout le reste du mois pour réparer les routes et relever les ponts ; et il ne parut devant le fort Edouard, sur Hudson, que le 28 juillet. Pendant que le général Burgoyne opérait ainsi sur l’Hudson, le colonel St.-Léger devait faire une diversion à la tête d’environ 800 hommes, réguliers ou miliciens, et d’un gros parti de sauvages. Il était chargé de remonter le St.-Laurent et le lac Ontario jusqu’à Oswégo, d’enlever le fort Stanwix, bâti en 1758 sur l’emplacement qu’occupe aujourd’hui la petite ville de Rome dans le comté d’Oneida, et d’aller se réunir en descendant par la rivière Mohawk, au corps d’armée de Burgoyne, à Albany. Il n’arriva que le 3 août devant le fort Stanwix, qu’il investit immédiatement. Mais après un long siége, pendant lequel un combat très vif eut lieu à Oriskany entre une partie de ses forces, sous les ordres de sir John Johnson, et 800 rebelles commandés par le général Herkiner, qui venaient au secours de la place, et qui furent entièrement défaits, il fut abandonné des sauvages et obligé, dans une panique qui s’empara de ses troupes, de fuir avec tant de précipitation, que les Canadiens du brave capitaine Lernoult, qui occupaient un poste jeté en avant pour couvrir le siége, eurent à peine le temps d’être rappelés.[4]Le général Schuyler, trop faible pour résister à l’armée de Burgoyne, et craignant l’arrivée du colonel St.-Léger sur ses derrières, fit brûler la flottille du lac George, évacuer le fort qui en commande la tête, et se retira d’abord à Stillwater sur la rive droite de l’Hudson, et ensuite dans l’île de Van Schaick au confluent de la rivière Mohawk, où il se fortifia.

Le général Burgoyne, désirant poursuivre les ennemis tandis qu’ils étaient encore remplis de terreur, résolut de détacher le colonel Baume avec 500 hommes tant réguliers que Canadiens, sauvages et royalistes américains pour s’avancer dans l’intérieur du pays vers la gauche, ravager les campagnes, relever, par sa présence, le courage des royalistes et en recruter le corps des provinciaux, ramasser des vivres, des voitures, des chevaux pour la cavalerie, et des bêtes de trait, enfin pour faire prisonniers tous les fonctionnaires nommés par le congrès et frapper les villes de contributions, etc. Le colonel Baume avait pénétré jusqu’à Bennington, où les ennemis avaient rassemblé leurs magasins, lorsqu’il fut cerné par le général Stark et les républicains très supérieurs en nombre, le 16 août. Après un combat de deux heures, au commencement duquel les sauvages l’abandonnèrent, il fut tué et le reste de son détachement haché en pièces ou dispersé. Le colonel Breynan qui avait été envoyé à son secours avec un gros corps de troupes, n’arriva que pour recueillir quelques fuyards ; et, attaqué à son tour par l’ennemi, qui avait reçu de nouveaux renforts, il manqua de munitions et n’échappa qu’en laissant son artillerie et des soldats entre les mains du vainqueur, qui fit prisonnier dans les deux combats plus de 700 hommes, dont un grand nombre d’officiers. Ce fut le commencement des désastres de l’armée royale. Burgoyne se trouvait alors à la rivière Battenkill, et conséquemment presque coupé de sa ligne d’opération. Sur ces entrefaites les insurgés surprirent encore tous les postes anglais du lac George et de sa décharge jusqu’à Carillon, et enlevèrent un brig armé, des chaloupes canonnières et plus de 200 bateaux, tandis que le général Gates, auquel le général Schuyler venait de remettre le commandement des troupes de cette frontière, se portait de nouveau à Stillwater sur les hauteurs de Braemer, où il se retrancha. Les milices qui accouraient de toutes parts, grossissaient continuellement ses forces ; et c’est alors qu’il vit arriver à son camp le fameux patriote polonais Kosciusko, qui venait servir la cause de la liberté en qualité de volontaire. Les Anglais qui avaient traversé sur la rive droite de l’Hudson, s’avançaient lentement vers Albany, lorsqu’ils furent arrêtés par les retranchemens de Gates. Une partie des deux armées se livra à Freeman’s Farm, le 19 septembre, un combat long-temps disputé ; mais enfin le champ de bataille resta aux royalistes. La perte de chaque côté fut d’environ 3 ou 400 hommes.

Cependant le général Burgoyne ne pouvant emporter les retranchemens ennemis, resta en position à une portée de canon jusqu’au 7 octobre, que le manque de vivres le força de sortir de son camp pour tenter le sort des armes. Il fut complètement battu, rejeté dans ses lignes, dont même un quartier fut enlevé par l’intrépide Arnold, et perdit 700 hommes. La nuit seule mit fin au combat, et sauva les restes de l’armée anglaise, qui, sans cela, aurait été écrasée par la grande supériorité numérique des révolutionnaires. La nouvelle de la retraite du colonel St.-Léger acheva d’ôter tout espoir à ses troupes.

Il dut alors songer à rétrograder, et il n’y avait pas un moment à perdre ; car déjà sa sûreté était gravement compromise. Dès le lendemain au soir, abandonnant ses blessés et ses malades à la générosité des vainqueurs, et laissant son camp tendu et les feux allumés pour mieux cacher sa fuite, il commença sa retraite au milieu de l’obscurité et du silence. C’était humiliant pour celui qui s’était écrié avec orgueil en traversant Hudson, à la tête de son armée : « Les Bretons ne reculent jamais ». En effet, il ne retraita pas long-temps non plus. Il fut atteint, complètement entouré sur les hauteurs de Saratoga par seize mille hommes, et obligé de mettre bas les armes le 16 octobre. Les Anglais, au nombre de 5,800 hommes, furent transportés à Boston, où ils restèrent long-temps, le congrès ayant exigé qu’avant rembarquement la capitulation fût ratifiée par la métropole, et celle-ci ne pouvant se résoudre à donner une sanction qu’elle regardait comme moins humiliante, encore pour l’honneur de ses armes que pour la prétention de sa suprématie sur des colons rebelles.

La conduite de Burgoyne, qu’on accusait d’imprévoyance et de lâcheté, devint l’objet d’une enquête devant la chambre des communes en 79 ; mais ses amis politiques y étaient si puissans, et les témoignages lui furent si favorables, que le ministère jugea prudent d’abandonner l’enquête, et le comité qui en était chargé, de s’abstenir de faire rapport. L’on se contenta des raisons que l’accusé voulut bien donner pour se disculper, comme celle-ci : « Les officiers des Canadiens étaient des gentilshommes d’une haute condition dans leur pays ; mais dans lesquels on ne pouvait avoir de confiance. À l’esprit entreprenant et audacieux qui avait distingué ce peuple sous la domination française, avait succédé un attachement pour le toit paternel qu’avaient augmenté l’oubli de l’usage des armes et la longue habitude des jouissances domestiques… Il était difficile de garder les Canadiens sous les drapeaux et de leur faire soutenir au feu les idées de respect que leur conduite dans la dernière guerre avait inspirées à leurs ennemis. » En Angleterre une pareille défense pouvait paraître satisfaisante ; mais l’historien canadien doit repousser les accusations injustes dont les colons sont trop souvent la victime de la part des agens malheureux des métropoles. L’on sait qu’il y avait à peine quinze ans que la guerre dont parle Burgoyne était finie, et que les Canadiens ne pouvaient avoir perdu leurs vertues guerrières en si peu de temps ; que presque tous en masse ils avaient voulu garder la neutralité dans la lutte entre l’Angleterre et ses anciennes colonies, et qu’enfin, dans son armée de 8,000 hommes, Burgoyne n’avait que 148 combattans de cette nation, lesquels furent presque tous tués ou pris à l’affaire de Bennington, et que ne l’eussent-ils pas été, il ne pouvait raisonnablement espérer avec un pareil nombre d’influer en rien sur le sort de la campagne. Burgoyne se plaignit aussi en termes peu mesurés de la conduite de M. de St.-Luc comme commandant des sauvages ; mais cette officier repoussa facilement les attaques d’un homme qui était meilleur parleur que capitaine.

Comme nous venons de le dire, le désir bien décidé de la masse des Canadiens était alors de rester neutres dans la lutte des États-Unis. En vain le congrès les invita-t-il une seconde fois à se joindre à eux, en vain Washington lui-même fit-il la même chose, le peuple resta sourd à tous leurs appels. Le comte d’Estaing, chargé du commandement de la flotte française qui croisait dans les parages de l’Amérique en 1728, n’eut pas plus de succès dans l’invitation qu’il leur adressa, et dans laquelle il leur rappelait les liens naturels qui les unissaient à la France ; qu’étant, du même sang, parlant la même langue, ayant les mêmes coutumes, les mêmes lois, la même religion qu’elle, ils devaient se joindre à leurs anciens compatriotes, et secouer le joug d’une nation étrangère, virant dans un autre hémisphère, et qui avait des coutumes et une religion différente ; qu’il était autorisé par le roi Louis xvi à offrir un appui à tous ses compatriotes de l’Amérique septentrionale ; que les Américains et les Français formaient comme un seul peuple, et qu’ils étaient également leurs amis ; que se lier avec les États-Unis, c’était s’assurer son bonheur ; qu’enfin, tous les anciens sujets français qui repousseraient la suprématie de l’Angleterre, pouvaient compter sur sa protection.

Les paroles du comte d’Estaing, parties de l’Océan, n’eurent aucun écho dans les chaumières canadiennes, où les souvenirs du passé, après le premier tressaillement causé par l’insurrection des autres colonies, avaient jeté depuis long-temps l’irrésolution et confirmé les habitans, qui ne voyaient au surplus, dans les Américains, que d’anciens ennemis, dans leur résolution de laisser la métropole et les colons de sa race régler leurs débats ensemble. Le mot de Lafayette aux gentilshommes canadiens prisonniers à Boston : « Eh quoi ! vous vous êtes battus pour rester colons ; au lieu de passer à l’indépendance ; restez donc esclaves, » n’était donc parfaitement juste que pour une petite portion de leurs compatriotes.

  1. « Le Sr Dambourges monta par une fenêtre par le moyen des échelles enlevées à l’ennemi suivi de plusieurs Canadiens, défonça la fenêtre du pignon de la maison. Il y trouva plusieurs Bastonnais. Après avoir tiré son coup de fusil, il fonça avec sa bayonnette et entra dans la chambre avec plusieurs Canadiens qui le suivaient animés d’un même courage, lesquels jetèrent la frayeur parmi les Bastonnais, qui se rendirent prisonniers. » — (Journal de Sanguinet).
  2. Le docteur Fenwick, évêque de Boston et ami personnel du Dr Carroll, visitant le Canada, il y a quelques années, rencontra un vieux prêtre canadien qui avait vu le Dr Carroll, et qui lui raconta ce qui s’était passé entre l’agent du congrès et le clergé canadien, et qu’il avait lui-même désapprouvé la conduite de Carroll, dans le temps, en cherchant à gagner le clergé, catholique à la cause des colonies révoltées : Mémoire de M. Campbell. Journal of Charles Carroll, of Carrollton, during his visit to Canada, in 1776, as one of the commissioners from congress, with a memoir and notes by Brantz Mayer, correspg. secretary, Maryland Historical Society.
  3. Mémoire historique et politique sur la Louisiane, par M. de Vergennes, ministre de Louis xvi, etc., 1802.
  4. Lettre du colonel St.-Léger au général Burgoyne. — An original, &tc. and corrected account of Burgoyne’s campaign, &tc., par Charles Neilson, Esq.