Histoire du Canada sous la domination française, Vol 1/Chapitre 33

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CHAPITRE XXXIII.

Mouvemens militaires. — Prise de Port-Royal. —
Naufrage d’une flotte anglaise aux Sept-Îles.


Tandis qu’une poignée de Français et de Canadiens se rendaient maîtres de Saint-Jean de Terre-Neuve, on apprenait à Québec, que les Iroquois avaient enfin cédé aux instances du gouverneur de la Nouvelle-York, et que la guerre avait été chantée, dans tous les cantons, excepté celui de Tsonnonthouan ; et de plus, qu’il se faisait, à Boston, un grand armement, qui devait être fortifié d’une escadre d’Angleterre, pour attaquer le Canada ; et qu’on assemblait, dans la Nouvelle York, un corps de 2000 hommes, qui devait d’abord s’emparer de Chambly, et tomber ensuite sur Montréal. Les troupes et les milices furent mises en état de marcher, au premier signal, et un parti de deux cent-cinquante hommes, sous la conduite de Rouville, fut envoyé du côté du lac Champlain.

Au mois de mai, M. de Vaudreuil assembla un grand conseil de guerre, où il fut résolu qu’on marcherait incessamment du côté de la Nouvelle-York, pour dissiper l’orage qui s’y formait ; afin que la colonie, rassurée, de ce côté-là, pût réunir ses forces contre la flotte anglaise, si elle venait à Québec. Il fut assemblé un corps de 1,500 hommes, et après quelque hésitation, de la part du gouverneur général, le commandement en fut donné à M. de Ramsay. Cette petite armée se mit en marche, le 28 juillet. L’avant-garde, composée de cinquante Français et de deux cents Abénaquis, était commandée par Montigny, et soutenue par Rouville, avec cent Canadiens. Après eux venaient cent soldats, sous M. de la Chassaigne. Le gouverneur de Montréal suivait, à la tête de cinq cents Canadiens, distribués en cinq compagnies commandées par MM. Saint-Martin, Deschaillons, Desjordis, de Sabrevois et de Lignery. Les Iroquois chrétiens, sous la conduite de Joncaire, faisaient l’arrière-garde. Des Algonquins et des Outaouais étaient sur les aîles. On fit, dans cet ordre, quarante lieues, en trois jours, et il est indubitable, dit Charlevoix, que si l’on fût allé jusqu’aux ennemis, campés à la Rivière au Chicot, près du lac Champlain, on en eût eu bon marché ; mais le peu de concert entre le commandant et les officiers ; le défaut de subordination dans les troupes, et de faux avis donnés à M. de Ramsay, firent échouer une entreprise dont le succès paraissait immanquable. Après qu’on eut mis en déroute un détachement de cent et quelques hommes, qui s’était trop avancé, le bruit s’étant répandu qu’une armée de 5,000 hommes n’était pas éloignée, et s’était bien retranchée, les Sauvages déclarèrent qu’ils n’étaient pas d’avis qu’on allât plus loin. Le conseil de guerre fut assemblé, et il y fut résolu qu’on se retirerait.

Les Anglais, qui ne profitèrent pas de la retraite de M. de Ramsay, pour s’avancer, furent aussi abandonnés des Sauvages dont ils s’étaient fait joindre[1], puis décimés par une espèce d’épidémie, et contraints de se retirer ; et les vaisseaux destinés à faire le siège de Québec ne parurent pas.

Pendant l’hiver, les Onnontagués envoyèrent des députés à M. de Vaudreuil, pour le prier de les recevoir en ses bonnes grâces. Dans l’audience que ce général leur donna, après que celui qui portait la parole eut témoigné son chagrin de ce que deux peuples qu’il estimait, disait-il, étaient presque toujours occupés à s’entre-détruire, il ajouta, avec la franchise particulière aux Sauvages : « Êtes-vous donc ivres, les uns et les autres, ou est-ce moi qui n’ai point d’esprit ? »

À peine les Onnontagués étaient-ils partis, qu’on vit arriver des Agniers, qui parlèrent sur le même ton, et protestèrent que leur canton ne lèverait jamais la hache contre les Français.

Vers la fin du printemps, on apprit, à Québec, que l’Acadie était menacée de nouveau, et qu’on faisait de grands préparatifs, à Boston, pour attaquer le Port-Royal. En effet, au mois d’août de cette année, (1710), un vaisseau anglais de 60 canons et une goëlette s’approchèrent de cette ville, et la tinrent bloquée, de manière qu’il n’y put entrer aucun secours ; et le 10 octobre, cinquante bâtimens anglais entrèrent dans le bassin, et jettèrent les ancres vis-à-vis du fort. Il y avait, dans cette flotte, quatre vaisseaux de 60 canons, deux de 40, un de 36, et deux galiottes à bombes : le reste se composait de bâtimens de charge et de transport ; le tout sous les ordres du général Nicolson, commandant en chef de toutes les forces de la reine d’Angleterre, en Amérique. Les troupes qu’il commandait se montaient à 3,500 hommes, sans compter les matelots. M. de Subercase, qui n’avait à leur opposer que trois cents hommes, assez mal affectionnés[2], ne chercha point à empêcher le débarquement, et n’eut en vue que de sortir avec honneur d’une place, dans laquelle il prévoyait ne pouvoir pas tenir bien longtemps. Il se défendit, pendant quelques jours, contre les attaques des assiégeans, avec assez de vigueur pour leur tuer beaucoup de monde ; mais la désertion d’une partie de ses gens, et le mécontentement qui se manifesta parmi les autres, l’obligèrent à demander à capituler, plutôt qu’il ne l’aurait voulu faire. Sa garnison, qui ne consistait plus qu’en cent-cinquante hommes tout délabrés, sortit avec armes et bagages. L’artillerie, qui aurait pu être emportée, fut vendue au général anglais, pour l’acquit des dettes publiques.

M. de Subercase envoya le baron de Saint-Castin au marquis de Vaudreuil, pour lui faire connaître les articles dont il était convenu avec le général Nicolson. Ce dernier lui députa aussi M. Livingston, avec une lettre, dans laquelle il déclarait qu’il userait de représailles contre les Acadiens, si les Français et leurs alliés continuaient leurs hostilités contre la Nouvelle Angleterre, et proposait un échange de prisonniers, avec menace, en cas de refus, de livrer aux Sauvages alliés de l’Angleterre autant de Français qu’il y avait d’Anglais prisonniers en Canada.

M. de Vaudreuil lui écrivit, en réponse, que les lois de la guerre ne lui permettaient pas de traiter en ennemis des gens qui s’étaient rendus à lui par capitulation ; qu’il consentirait volontiers à un échange de prisonniers ; mais qu’il n’était pas tout-à-fait le maître de ceux qui étaient entre les mains de ses alliés, et que si la menace de livrer des Français ou des Acadiens aux Sauvages de la Nouvelle Angleterre s’exécutait, il serait contraint d’user de représailles. Les sieurs de Rouville et Dupuys furent chargés de porter sa lettre au général anglais. Il nomma, en même temps, le baron de Saint-Castin son lieutenant en Acadie, et lui donna ses instructions, pour maintenir les Français restés en ce pays sous l’obéissance du roi de France.

La garnison que le général Nicolson laissa au Port-Royal, souffrit beaucoup de la maladie, pendant l’hiver, et fut tenue comme bloquée, jusqu’au printemps, par un parti d’Acadiens et de Sauvages. M. de Vaudreuil se disposait à envoyer au baron de Saint-Castin, un renfort de deux cents hommes choisis, sous le marquis d’Alognies, commandant des troupes, lorsqu’il apprit qu’une partie de la flotte anglaise destinée à faire le siège de Québec, était arrivée à Boston, et que le reste n’en était pas éloigné. Après avoir donné ses ordres, pour mettre la ville en état de défense, le gouverneur se rendit à Montréal, pour y rencontrer les députés des tribus du Nord et de l’Ouest et des cantons Iroquois. Il obtint des premières la promesse de prendre les armes pour la défense de la colonie, et des derniers, celle de demeurer neutres. À son retour à Québec, il fut accompagné des Abénaquis domiciliés et de M. de Ramsay, à la tête de six cents hommes de son gouvernement. Il trouva les ordres qu’il avait donnés, en partant pour Montréal, parfaitement exécutés. M. de Beaucourt, qui en avait été chargé, non content de fortifier le corps de la place, de manière à la mettre en état de soutenir un long siège, avait pris de bonnes mesures pour empêcher que les envahisseurs ne débarquassent du côté de Beauport, comme ils avaient fait, en 1690 ; et jamais peut-être, dans aucune ville, observe Charlevoix, on ne remarqua plus de résolution et de confiance, tous, jusqu’aux femmes, étant disposés à contribuer, de leur mieux, à la plus vigoureuse défense. Chacun, dans la ville et aux environs, avait son poste marqué, et toutes les côtes, au-dessous de Québec, étaient si bien gardées, que l’ennemi n’aurait pu y mettre pied à terre, dans aucun endroit habité, sans être obligé de livrer un combat que la situation du terrain lui aurait rendu désavantageux. Enfin, tout paraissait si bien disposé, qu’on était dans une espèce d’impatience de voir paraître la flotte anglaise, lorsque, le 25 août, à huit heures du soir, un habitant vint donner avis que, le 9, il avait vu, de Matane, de quatre-vingt-dix à quatre-vingt-quinze voiles, portant le pavillon d’Angleterre ; sur quoi, chacun se rendit à son poste. Quelques jours après, des pêcheurs de Gaspé rapportèrent qu’ils avaient compté quatre-vingt-quatre vaisseaux qui descendaient le fleuve, et faisaient route, comme pour aller à Gaspé même.

Le 7 octobre M. de Beaumont, qui commandait le vaisseau le Héros, mouilla devant Québec, et dit qu’il n’avait rencontré aucun bâtiment, dans la partie nord du fleuve, qu’il avait presque toujours suivie ; et un autre navire, qui arriva, peu de jours après, et qui avait tenu la route du sud, assura qu’il n’avait rien apperçu.

Ces avis firent résoudre le gouverneur général à renvoyer, sur le champ, M. de Ramsay à Montréal, avec les six cents hommes qu’il en avait amenés : il le suivit lui-même, de près, avec six cents soldats ; ce qui, joint au corps de troupes qui était resté sous les ordres du baron de Longueil, pour garder la tête de la colonie, faisait une armée de 3,000 hommes. M. de Vaudreuil la fit camper à Chambly, son dessein étant d’y attendre le général Nicolson, qu’il savait être en marche, de ce côté-là ; mais il apprit bientôt que son armée avait rebroussé chemin, et Rouville fut détaché, avec deux cents hommes, pour en avoir des nouvelles plus exactes.

Cet officier apprit, en route, que la flotte anglaise avait fait naufrage, dans le fleuve Saint-Laurent, vis-à-vis des Sept-Îles. Dès que M. de Vaudreuil fut instruit du fait, il envoya sur les lieux quelques barques, qui trouvèrent les carcasses de huit gros vaisseaux, et près de trois mille cadavres étendus sur le rivage.

Le général Hill, ou l’amiral Walker, commandant de cette flotte, ne dut qu’à lui-même, suivant Charlevoix, le malheur qui lui arriva. Il avait, sur son bord, un prisonnier français, nommé Paradis, ancien navigateur, qui connaissait parfaitement le fleuve Saint-Laurent. Cet homme l’avertit, lorsqu’il fut par le travers des Sept-Îles, qu’il ne fallait pas s’approcher trop de terre ; et comme le vent n’était pas favorable, et qu’on ne pouvait aller qu’à la bouline, l’amiral se lassa, à la fin, de cette manœuvre, et soupçonna même peut-être le Français de vouloir fatiguer son équipage. Il ne voulut pas revirer, et s’approcha de si près d’une petite île, appellée l’Île aux Œufs, qu’y ayant été surpris par un coup de vent du sud-est, il s’y brisa, avec sept autres de ses plus gros vaisseaux, dont il ne se sauva que très peu de monde. Le reste de la flotte redescendit le fleuve, après être resté quelques jours à l’ancre, pour enlever la charge des vaisseaux brisés[3].

  1. Dans un conseil, qui fut tenu à Onnontagué, un des anciens se leva, et dit : « Ne vous souvenez-vous pas que nous nous trouvons placés entre deux nations puissantes, capables de nous exterminer, et intéressées à le faire, quand elles n’auront plus besoin de notre secours ? Nous devons donc faire en sorte de les mettre toujours dans l’obligation de nous ménager, et par conséquent, empêcher que l’une ne prévale sur l’autre. »
  2. Depuis trois ou quatre ans, malgré les représentations du gouverneur au ministre des colonies, le gouvernement de France laissait les habitans et les soldats mêmes, dans un dénuement presque absolu.
  3. Dans leur manifeste, dont plusieurs exemplaires furent trouvés sur les bâtiments naufragés, les commandans anglais reprochaient, entr’autres choses, au gouvernement du Canada, de donner quarante francs à ses alliés sauvages, pour chaque chevelure apportée au bureau de la guerre ; mais à des plaintes peut-être fondées, ils ajoutaient des prétentions ridicules, en disant, que toute l’Amérique du Nord appartenait, de droit, à l’Angleterre, en vertu de la priorité de découverte, et que la France ne possédait le Canada que par usurpation.