Histoire du Canada sous la domination française, Vol 1/Chapitre 7

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CHAPITRE VII.


Démarches de M. de Champlain. — Excursion chez les Hurons. — Complot des Sauvages alliés.


La mort du roi (Henri IV) avait achevé de ruiner les affaires et le crédit de M. de Monts. Il ne laissa pourtant pas d’exhorter Champlain à ne pas perdre courage, et à chercher quelque puissant protecteur à la colonie naissante. Champlain s’adressa à Charles de Bourbon, comte de Soissons, qui, agréant la proposition d’être le protecteur de la Nouvelle-France, se fit donner par la reine régente toute l’autorité nécessaire pour maintenir et avancer ce qui était déjà fait, et nomma M. de Champlain son lieutenant. La mort du comte de Soissons, arrivée quelque temps après, ne dérangea rien aux affaires de l’Amérique, parce que le prince de Condé voulut bien s’en charger, et continua Champlain dans l’emploi et l’autorité que son prédécesseur lui avait donnés.

Après avoir été retenu en France durant toute l’année 1612, Champlain se rembarqua pour le Canada, au printemps de 1613, et mouilla, le 7 mai, devant Québec. Il trouva l’habitation en si bon état, que n’y jugeant pas sa présence nécessaire, il monta de suite jusqu’à Montréal. Après avoir séjourné quelque temps dans cette île, où il avait dessein de faire un établissement, il fit une excursion sur la grande rivière des Outaouais ; puis redescendit à Québec, et se rembarqua pour la France, vers le milieu de l’été.

Il conclut un nouveau traité avec des marchands de St.-Malo, de Rouen et de la Rochelle, et leur obtint, par l’entremise du prince de Condé, des lettres-patentes du roi (Louis XIII). Il se rembarqua ensuite pour le Canada, avec quatre récollets, qu’il avait demandés, et à qui la compagnie s’était engagée de fournir tout ce qui serait nécessaire. Il arriva à Québec, au printemps de 1614, et monta incontinent à Montréal. Il y trouva des Hurons et quelques uns de leurs alliés, qui l’engagèrent dans une troisième expédition contre les Iroquois.

Les premiers historiens du Canada ont beaucoup blâmé la facilité avec laquelle M. de Champlain se laissait entraîner dans des expéditions lointaines, périlleuses, imprudentes et peu dignes de sa situation. « Il est constant, dit le P. Charlevoix, que par cette complaisance, il prenait le meilleur moyen de gagner l’amitié des Sauvages, et de bien connaître un pays où il s’agissait d’établir un commerce avantageux, et la religion chrétienne parmi un grand nombre de tribus payennes ; mais il s’exposait beaucoup, et ne faisait pas réflexion que cette facilité à condescendre à toutes les volontés de ces barbares n’était nullement propre à lui concilier le respect que demandait le caractère dont il était revêtu. Il y avait, d’ailleurs, quelque chose de mieux à faire pour lui, que de courir ainsi, en chevalier errant, par les lacs et les forêts, avec des Sauvages qui, souvent, ne gardaient pas même à son égard les bienséances, et dont il n’était nullement en état de se faire craindre. Il aurait pu aisément envoyer à sa place quelque Français en état de bien observer, tandis que sa présence à Québec aurait beaucoup plus avancé son établissement, et lui aurait donné une solidité qu’il se repentit trop tard de ne lui avoir pas procurée. »

Si Champlain pouvait se dispenser d’accompagner les Sauvages dans leurs excursions, c’était surtout dans celle dont nous allons parler. Car se trouvant obligé de redescendre à Québec, il les pria de différer leur départ jusqu’à son retour, qui devait être prompt : mais ceux-ci se lassèrent bientôt de l’attendre, et s’embarquèrent, avec quelques Français, qui étaient restés à Montréal. Champlain, de retour dans cette île, n’y trouva plus que deux Français et six Sauvages : il s’embarqua avec eux, pour courir après les Hurons ; mais il ne put les joindre que dans leur pays. Ils les trouva qui formaient un grand parti de guerre : ils lui en offrirent le commandement, et il l’accepta d’autant plus volontiers, qu’il se trouvait à la tête de douze Français. On ne différa pas à marcher contre les Iroquois. Ceux-ci occupaient une espèce de fort assez bien construit : ils en avaient embarrassé les avenues par de grands abattis d’arbres, et avaient élevé tout autour des galeries, d’où ils pouvaient tirer de haut en bas, sans se découvrir. Aussi la première attaque réussit-elle si mal qu’on ne jugea pas à propos d’en tenter une seconde. On essaya de mettre le feu aux abattis, dans l’espoir qu’il gagnerait le fort ; mais les assiégés y avaient pourvu, en faisant de grandes provisions d’eau. On dressa ensuite une machine plus haute que les galeries, et sur laquelle on plaça des Français armés d’arquebuses. Cette manœuvre déconcerta un peu l’ennemi ; mais Champlain ayant été blessé assez grièvement, à la jambe et au genou, les Hurons passèrent de la présomption au découragement, et il fallut se retirer avec honte et avec perte. La retraite se fit néanmoins en assez bon ordre. Champlain fut bientôt guéri de ses blessures ; mais quand il voulut partir pour retourner à Québec, il ne put obtenir un guide, et il lui fallut se résoudre à passer l’hiver chez les Sauvages. Il sut pourtant mettre le temps à profit ; car il visita toutes les bourgades huronnes, et quelques unes de celles que les Algonquins avaient alors aux environs du lac Nipissingue. Dès que les rivières furent navigables, ayant su qu’on voulait l’engager dans une nouvelle entreprise contre les Iroquois, il gagna quelques Sauvages, qu’il s’était attachés par ses bonnes manières, s’embarqua secrètement avec eux, et arriva, le 11 juillet, à Québec, où tout le monde était persuadé qu’il ne vivait plus. Il s’embarqua pour la France, environ un mois après son retour à Québec.

L’année suivante 1616, les Sauvages confédérés complotèrent, par on ne sait quel mécontentement, de se défaire de tous les Français. Peut-être craignaient-ils qu’on ne voulût tirer une vengeance éclatante de la mort de deux habitans, qu’ils avaient assassinés, probablement pour profiter de leurs dépouilles ; car déjà la fréquentation des Européens leur avait fait perdre quelque chose de leur désintéressement. Ce qui est certain, c’est qu’ils s’assemblèrent, au nombre de huit cents, près des Trois-Rivières, pour délibérer sur les moyens de faire main-basse, en même temps, sur tous les Français. Un frère récollet, nommé Duplessis, qui avait été chargé de l’instruction des Français et des Sauvages établis depuis peu en cet endroit, fut instruit de leur dessein par l’un d’entr’eux : il en gagna plusieurs autres, et peu à peu, il les réduisit tous à faire des avances pour une réconciliation parfaite, qu’il se chargea de négocier avec le commandant. M. de Champlain, de retour en Canada, voulut avoir les meurtriers des deux Français : les Sauvages ne lui en envoyèrent qu’un, mais avec une quantité de pelleteries pour couvrir les morts, c’est-à-dire, dédommager les parens, comme il se pratique parmi eux. Il fallut se contenter de cette satisfaction, moyennant aussi deux chefs, qu’on se fit donner comme otages.

M. de Champlain ne faisait plus qu’aller et venir de France à Québec, et de Québec en France, pour en tirer des secours, qu’on ne lui fournissait jamais tels qu’il les demandait. Le prince de Condé se contentait de prêter son nom ; la compagnie ne faisait qu’à regret des avances pour l’établissement d’une colonie qui l’intéressait beaucoup moins que son commerce, et il fallait à Champlain beaucoup de courage et de zèle du bien public, pour ne pas renoncer à une entreprise qui ne lui procurait aucun avantage réel, et dans laquelle il avait continuellement à essuyer les caprices des uns et les contradictions des autres.

En 1620, le prince de Condé céda sa vice-royauté au maréchal de Montmorency, son beau-frère. Le nouveau vice-roi continua la lieutenance à Champlain, qui, persuadé que le Canada allait prendre une nouvelle face, y amena sa famille.