Histoire du Canada sous la domination française, Vol 1/Chapitre 9

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

CHAPITRE IX.


Reddition de Québec. Conduite magnanime du jeune Latour.


La compagnie de la Nouvelle France se trouva bientôt composée de cent associés. Le cardinal de Richelieu, le maréchal d’Effiat, le commandeur de Razilli, l’abbé de la Madeleine, M. de Champlain, et plusieurs autres personnes de condition y entrèrent. Le reste se composait de riches négocians et bourgeois de Paris et des autres grandes villes du royaume.

Il y avait tout lieu d’espérer que la colonie allait faire des progrès rapides, sous les auspices de cette puissante association ; mais l’époque même de son institution fut marquée par les circonstances les plus malheureuses. Les premiers vaisseaux qu’elle expédia (en 1627) furent pris par les Anglais. L’année suivante, David Kertk, français protestant, réfugié en Angleterre, s’avança avec une escadre, jusqu’à Tadousac, d’où il envoya brûler les maisons et les vaisseaux qu’il y avait au Cap Tourmente. L’officier qu’il avait chargé de cette commission eut ordre de monter jusqu’à Québec, et de sommer le commandant de lui livrer son fort. M. de Champlain y était alors, avec M. de Pontgravé. Après qu’ils eurent délibéré ensemble, et sondé les principaux habitans, ils résolurent de se défendre. L’envoyé de Kertk reçut une réponse si fière, qu’il jugea à propos de se retirer. Cependant, il n’y avait plus que quelques livres de poudre dans le magasin, et chacun des habitans était réduit à sept onces de pain par jour. Si Kertk eût connu cet état de choses, il serait sans doute venu de suite à Québec, et s’en serait rendu maître sans coup férir. Mais peut-être crut-il qu’il fallait commencer par s’emparer d’une escadre que la nouvelle compagnie avait expédiée, sous la conduite de M. de Roquemont, un de ses membres. Celui-ci, loin de chercher à éviter Kertk, vint à sa rencontre, sans songer qu’il exposait au hazard d’un combat dont le succès ne pouvait qu’être douteux, toute la ressource d’une colonie prête à succomber. Les deux escadres ne tardèrent pas à se rencontrer : Roquemont montra de la bravoure et de l’habileté ; mais outre que ses vaisseaux pesamment chargés ne pouvaient pas manœuvrer aussi bien que ceux de Kertk, ils étaient moins forts. Ils furent bientôt tous désagréés et contraints de se rendre.

Le combat s’étant livré dans le golfe, ou à l’entrée du fleuve, le vainqueur ne jugea pas à propos de monter incontinent à Québec. La chasse, la pêche, et la récolte remirent pour quelques mois un peu d’aisance dans la ville et dans les habitations voisines ; mais ensuite on se trouva dans une disette pire que la précédente ; jusque-là que plusieurs furent contraints d’aller chercher des racines dans les bois, pour s’empêcher de mourir de faim. Le retour de la saison de la navigation n’apporta pas de soulagement à ce mal, car il n’arriva aucun vaisseau de France. Aussi Champlain regarda-t-il les Anglais bien moins comme des ennemis que comme des libérateurs, lorsqu’ils parurent devant Québec, vers la fin de juillet 1629. L’escadre s’étant arrêtée derrière la Pointe Lévi, une chaloupe s’avança jusque vers le milieu de la rade. L’officier qui la commandait demanda la permission de s’approcher. Elle lui fut donnée, et lorsqu’il eut débarqué, il alla présenter une lettre de Louis et Thomas Kertk, frères de l’amiral David. Cette lettre contenait une sommation dans des termes extrêmement polis : les deux frères, dont l’un devait commander à Québec, et l’autre conduisait une escadre dont la meilleure partie était restée à Tadousac, faisaient entendre à M. de Champlain qu’ils étaient informés du triste état de sa colonie ; que néanmoins, s’il voulait leur remettre son fort, ils le laisseraient maître des conditions. Champlain n’eut garde de refuser les offres qu’on lui faisait ; mais il fit prier les deux frères de n’approcher pas davantage, qu’on ne fût convenu de tout. L’officier s’en retourna avec cette réponse, et revint, le soir du même jour, pour demander les articles de la capitulation. Champlain les lui donna par écrit : ils portaient 1.o Qu’avant toutes choses, MM. Kertk montreraient la commission du roi d’Angleterre, et la procuration de l’amiral David, leur frère. 2.o Qu’ils lui fourniraient un vaisseau pour passer en France, avec tous les Français : 3.o Que les gens de guerre sortiraient avec leurs armes, et emporteraient leurs effets.

Louis Kertk accepta ces conditions, et le lendemain, 20 juillet, il mouilla dans la rade, avec trois vaisseaux, dont le plus gros portait dix canons. Il était de l’intérêt des vainqueurs que ceux des habitans qui avaient des terres défrichées demeurassent dans le pays ; du moins Kertk le crut ainsi ; et pour les y engager, il leur fit les offres les plus avantageuses. Comme sa conduite les avait fort prévenus en sa faveur, et que plusieurs auraient été obligés de mendier, s’ils avaient repassé la mer, presque tous prirent le parti de rester.

Thomas Kertk étant venu joindre son frère, Champlain partit avec lui, le 24, pour Tadousac, où l’amiral David était arrivé depuis quelques jours.

Peu s’en fallut que, dans ce voyage, les vainqueurs et les vaincus ne changeassent de sort. Émeric de Caen, qui allait à Québec, ne sachant rien de ce qui s’y était passé, rencontra le navire de Thomas Kertk, qui portait M. de Champlain. Il l’attaqua, et il était sur le point de s’en rendre maître, lorsqu’ayant crié quartier, pour obliger Kertk à se rendre, celui-ci prit cette parole dans un sens opposé, et cria, de son côté, bon quartier. À ces mots, l’ardeur des Français se ralentit un peu : de Caen qui s’en apperçut, voulut les rassurer, et se préparait à faire un dernier effort ; mais Champlain se montra, et lui conseilla de profiter de son avantage pour faire ses conditions bonnes, avant l’arrivée des autres vaisseaux de Kertk.

David Kertk ne voulut pas retourner en Angleterre sans avoir visité sa conquête : il monta jusqu’à Québec, et à son retour à Tadousac, il dit à M. de Champlain, qu’il trouvait la situation de cette ville admirable ; que si elle demeurait à l’Angleterre, elle serait bientôt sur un autre pied, et que les Anglais tireraient parti de bien des choses que les Français avaient négligées. Il employa le reste de l’été à carener ses vaisseaux, mit à la voile pour l’Angleterre, dans le mois de septembre, et mouilla, le 20 octobre, dans le port de Plymouth, où il apprit que le différent entre les deux couronnes était terminé.

Pendant que les Anglais se rendaient ainsi maîtres de Québec et du Canada, un jeune officier, nommé Latour, leur résistait, au Cap de Sable, le seul poste qui restât aux Français dans l’Acadie. Le père de ce jeune officier, qui s’était trouvé à Londres, pendant la siège de la Rochelle, et y avait épousé, en secondes noces, une des filles d’honneur de la reine, avait promis au gouvernement anglais de le mettre en possession du poste où commandait son fils ; et sur cette promesse, on lui donna deux vaisseaux de guerre, sur lesquels il s’embarqua avec sa nouvelle épouse.

Arrivé à la vue du Cap de Sable, il se fit débarquer, et alla seul trouver son fils, à qui il fit un exposé magnifique du crédit dont il jouissait à la cour d’Angleterre, et des avantages qu’il avait lieu de s’en promettre. Il ajouta qu’il ne tenait qu’à lui de s’en procurer d’aussi considérables ; qu’il lui apportait l’ordre du Bain, et qu’il avait pouvoir de le confirmer dans son gouvernement, s’il voulait se déclarer pour sa majesté britannique.

La surprise du jeune commandant fut extrême : il dit à son père, qu’il s’était trompé, s’il l’avait cru capable de trahir son pays ; qu’il faisait beaucoup de cas de l’honneur que le roi d’Angleterre voulait lui faire ; mais qu’il ne l’achèterait pas au prix d’une trahison ; que le monarque qu’il servait était assez puissant pour le récompenser de manière à ne lui pas donner lieu de regretter d’avoir rejetté les offres qu’on lui faisait ; et qu’en tout cas, sa fidélité lui tiendrait lieu de récompense.

Le père, qui ne s’était pas attendu à une pareille réponse, retourna aussitôt à son bord. Il écrivit, le lendemain, à son fils, dans les termes les plus pressants et les plus tendres ; mais sa lettre ne produisit aucun effet. Enfin, il lui fit dire qu’il était en état d’emporter par la force ce qu’il ne pouvait obtenir par ses prières ; que quand il aurait débarqué ses troupes, il ne serait plus temps pour lui de se repentir d’avoir rejetté les avantages qu’il lui offrait, et qu’il lui conseillait, comme père, de ne pas le contraindre à le traiter en ennemi.

Ces menaces furent aussi inutiles que l’avaient été les sollicitations et les prières. Latour, le père, en voulut venir à l’exécution : on attaqua le fort ; mais le jeune officier se défendit si bien, qu’au bout de deux jours, le commandant anglais, qui n’avait pas compté sur la moindre résistance, et qui avait déjà perdu plusieurs soldats, ne jugea pas à propos de s’opiniâtrer davantage à ce siège. Il le déclara à Latour, père, qui se trouva fort embarrassé : comment, en effet, retourner en Angleterre, et s’exposer au ressentiment d’une cour qu’il avait trompée ? Quant à son pays natal, il ne pouvait songer à y rentrer, après l’avoir voulu trahir. Il ne lui resta d’autre parti à prendre que de recourir à la générosité de son fils : il le pria de souffrir qu’il demeurât auprès de lui ; ce qui lui fut accordé.