Histoire du Moyen-Âge (Gosset)/NEUVIÈME SIÈCLE

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NEUVIÈME SIÈCLE.



Malgré la puissance, la prospérité apparente du nouvel Empire d’Occident, on pouvait déjà pressentir sa ruine. La vaste étendue des royaumes conquis rendait bien difficile l’exercice effectif de la souveraineté et Karl-le-Grand avait jugé nécessaire de partager sa succession. Son Empire, formé de trois éléments principaux, souvent hostiles, peuples d’origine franke, populations gallo-romaines et nation lombarde, se prêtait à ce partage entre ses trois fils. Cette disposition fut donc approuvée et arrêtée dans le champ de mai de Thionville (806). Deux de ses fils, déjà pourvus, Louis, roi d’Aquitaine, et Peppin, roi d’Italie, obtinrent un accroissement de territoire. L’aîné Karl, fut déclaré héritier de l’Austrasie et de la Neustrie, c’est-à-dire du royaume des Franks et de la dignité impériale.

Dans le Nord, comme dans le Midi, les traités n’étaient jamais que des trêves, et la paix générale de Saltz (803) ne fut qu’un armistice. Beaucoup de Saxons, réfugiés dans le Jutland, dans les îles Kimriques et dans la péninsule scandinave, reparurent en armes sous le nom de Danois ou de Northmans. D’un autre côté, les Tchèques ou Bohémiens, devenus limitrophes de l’Empire, commirent de telles déprédations sur les frontières saxonnes qu’il fallut les attaquer vigoureusement. Le prince Karl remporta sur eux une victoire où leur duc Lekho perdit la vie. Le chef des Wilzes ou des Sorabes, Milidokh, subit le même sort. Ces succès n’arrêtèrent point la marche de Godfried, roi supérieur (Ober-Honung) du Sleswig et du Jutland, qui entreprit de reconquérir les anciennes possessions des Saxons nordalbingiens. Il battit les Obotrites, mais ceux-ci lui vendirent si chèrement la victoire qu’il n’osa pas attendre l’arrivée du prince Karl et qu’il rentra dans ses États. Pour lui fermer l’accès du continent, on fortifia le château de Hobhecok (Hambourg), et l’on fonda une ville franke, Essenfeld, à l’endroit où la Sture se jette dans l’Elbe. Au milieu de ces guerres défensives, on apprit qu’une flotte de deux cents vaisseaux, montée par des Northmans, avait paru sur les côtes de Frise, qu’elle avait ravagé toutes les îles de ces parages, et qu’une armée débarquée sur le continent, avait vaincu trois fois les Frisons. Karl-le-Grand quitta son palais d’Aix-la-Chapelle pour marcher en personne contre ces nouveaux envahisseurs. Dès qu’il eut rassemblé ses troupes à Lippeheim, il apprit que la flotte danoise était repartie, que le roi Godefried avait été assassiné par un de ses gardes, et, enfin, que son fils Peppin était mort à Milan (810). Revenu à Aix-la-Chapelle, il y reçut les ambassadeurs des divers peuples qui lui faisaient la guerre et conclut la paix.

Toutefois, il ne négligea pas de pourvoir à la défense des côtes. Il visita lui-même ses ports de mer pour surveiller la construction des vaisseaux destinés à la protection du littoral. Gand et Boulogne devinrent les arsenaux et les chantiers de sa marine, et son fils Louis reçut l’ordre de préparer une flotte sur la Garonne et une autre sur le Rhône. Déjà le connétable Burkard, à la tête d’une escadre, la première dont il soit fait mention à cette époque, avait remporté plusieurs avantages sur les Sarrasins dans les eaux de la Corse et de la Sardaigne.

Peu de temps après son retour dans sa résidence impériale, Karl-le-Grand perdit l’aîné de ses fils, Karl, roi de Germanie, qui ne laissait pas de postérité (811). Le vieil empereur disposa par testament de toute sa propriété mobilière en legs pieux, ne réservant qu’un douzième pour être partagé entre ses héritiers directs. Puis il convoqua l’Assemblée générale à Aix-la-Chapelle, pour régler de nouveau la succession au trône. Bernard, fils de Peppin, fut investi de la royauté d’Italie et partit pour la Lombardie avec un descendant de Karl-Martel, Wala, chargé de la régence. Louis fut reconnu héritier de tous les autres États et proclamé solennellement empereur et roi (813).

Karl-le-Grand mourut le 28 janvier 814, à l’âge de soixante-douze ans. Il en avait régné quarante-sept sur les Franks, quarante-trois sur les Lombards, quatorze sur l’Empire d’Occident. Il fut enterré à Aix-la-Chapelle, dans l’église Sainte-Marie qu’il avait bâtie. Sa prodigieuse activité s’était déployée dans cinquante-trois expéditions qu’il conduisit pour la plupart en personne ; une contre les Aquitains, cinq contre les Lombards, dix-huit contre les Saxons, sept contre les Arabes d’Espagne, une contre les Thuringiens, quatre contre les Avars, deux contre les Bretons, une contre les Bavarois, quatre contre les Slaves, cinq contre les Sarrasins d’Italie, deux contre les Grecs et trois contre les Danois. Karl-Martel et Peppin avaient ébauché l’œuvre d’organisation monarchique dans les contrées conquises par les Barbares de Germanie ; Karl-le-Grand la compléta, et rendit pour un temps à la royauté la puissance qu’elle avait perdue avec les derniers Mérovingiens. C’est pourquoi, bien que n’étant ni le premier de sa race, ni l’auteur de son élévation, il éclipsa la gloire de son père et de son aïeul, et donna son nom à la seconde dynastie.

À peine monté sur le trône, Louis Ier, surnommé le Pieux par ses contemporains et le Débonnaire par la postérité, s’efforça de mettre un frein aux mœurs dissolues que son père avait tolérées dans le palais, livré aux intrigues féminines. Des commissaires impériaux reçurent l’ordre d’aller inspecter les provinces et d’y réprimer sévèrement les attentats à la propriété et à la liberté commis par les grands contre leurs administrés. Il fit revivre une loi qui annulait les donations acceptées par l’Église, au préjudice des enfants et proches parents du donateur. Il réunit deux conciles pour travailler au rétablissement de la discipline parmi les moines et les membres du clergé séculier. Les règles de saint Augustin, de saint Grégoire, de saint Benoît furent imposées à toutes les congrégations. Les baudriers militaires, les éperons d’argent, les vêtements magnifiques furent interdits aux évêques, aux abbés, aux prêtres. On décréta que la dixième partie des revenus de chaque église épiscopale serait consacrée à l’entretien d’une maison hospitalière pour les pauvres et les voyageurs. On prescrivit aux chanoines le travail et l’étude ; on voulut ramener à la gravité primitive l’institution monastique (815).

Ces réformes eurent pour effet immédiat de créer à Louis de redoutables ennemis. Pour vaincre tant de résistances intéressées, il eût fallu une fermeté de caractère dont n’était point doué le fils du grand Karl.

La même nécessité qui avait porté Karl-le-Grand à donner des royaumes à ses fils, détermina Louis à faire approuver le partage de ses États par une diète réunie à Aix-la-Chapelle (817). Lother, son fils aîné, reconnu pour héritier présomptif, fut associé à l’Empire ; ses deux autres enfants furent créés rois : Peppin obtint l’Aquitaine, la Gascogne et le Nivernais ; Louis eut la Bavière, la Pannonie et la Bohême. Tous deux étaient soumis à la suprématie de Lother et ne pouvaient, sans son autorisation, déclarer une guerre, conclure un traité de paix ni céder une ville. Quant au royaume d’Italie, il devait rentrer sous l’autorité de l’empereur Lother à la mort de son père. Exclu de ce partage, Bernard réunit toutes les cités italiennes dans une sorte de fédération et alla prendre position dans les passages des Alpes qu’il fortifia. L’armée impériale vint l’y attaquer, et les Austrasiens n’eurent qu’à paraître pour mettre en déroute les rebelles Lombards. Bernard se rendit à Châlons-sur-Saône pour y implorer le pardon de son oncle. Il fut livré avec ses complices à la Diète d’Aix-la-Chapelle qui prononça contre lui et les siens une condamnation à mort (818). Louis commua la peine et se contenta de faire crever les yeux à son royal neveu, qui ne put survivre à ce supplice. Le gouvernement de l’Italie fut remis à Lother qui alla se faire couronner à Rome par le pape Pascal Ier, et qui fit de nouveau décréter par le sénat, par le clergé et par le peuple la suprématie des Empereurs d’Occident sur le pouvoir spirituel (823). Lorsque Grégoire IV fut élevé au pontificat, son élection fut soumise à l’examen et à l’approbation d’un délégué impérial (829).

Cependant Louis avait déjà donné une preuve de faiblesse, dont son autorité devait bientôt souffrir. Accablé de remords, au souvenir du supplice infligé à Bernard et à ses amis, il avait convoqué en 822 une assemblée générale à Attigny, afin d’y faire une confession publique de ses fautes devant les prélats et les seigneurs du royaume. Il se soumit même à une pénitence solennelle qui lui valut le mépris des évêques, des grands et de ses propres fils. Chacun s’apprêta dès lors à exploiter la faiblesse du monarque. En 823, il eut un fils nommé Karl, de la belle et savante Judith qu’il avait épousée en secondes noces, en 819, et dont le père, le comte Welph, était un puissant seigneur de Bavière. Cette jeune femme et son favori Bernard, duc de Septimanie, accusé par la rumeur publique d’être le père du nouveau-né, exercèrent sur l’Empereur une influence néfaste.

À son avénement, le successeur du grand Karl avait reçu les hommages des peuples tributaires ; mais ces marques de fidélité ne furent pas longtemps des obstacles à la révolte. Elle éclata presque simultanément sur toutes les frontières de l’Empire. Les Northmans recommencèrent leurs ravages ; les Slaves du Nord franchirent l’Elbe avec le concours des Danois ; ceux de Pannonie se jetèrent sur la Dalmatie aidés des Bulgares ; les Sarrasins d’Espagne envahirent la Septimanie pour soutenir l’insurrection des Vascons ; ceux d’Afrique pillèrent la Corse et la Sardaigne ; les Bretons proclamèrent leur indépendance sous la conduite de leur roi Morvan. L’armée impériale fit face à ces multiples ennemis, refoula les rebelles et ressaisit presque partout l’avantage. Dans l’Armorique, Morvan fut tué les armes à la main, et un guerrier obscur, Noménoé, fut institué par Louis, duc des Bretons, avec les pouvoirs d’un commissaire impérial.

À l’instigation de l’impératrice Judith, Louis convoqua une diète à Worms. Il y fit conférer le titre de roi à son quatrième fils Karl, avec la possession de l’Alamanie, de la Rhétie, de la Bourgogne helvétique, de la Septimanie et de la Marche d’Espagne. Le favori Bernard, investi en même temps des fonctions de chambellan et de gouverneur du jeune prince, devint le plus puissant personnage de l’Empire. Il profita de son pouvoir pour humilier une foule de seigneurs qui formèrent contre lui une ligue redoutable (829). Tous les grands, laïques ou prélats, qui voulaient s’emparer de l’autorité, se joignirent à eux, prenant pour prétexte la nécessité de maintenir l’unité politique. Mécontents du partage de Worms, les fils aînés de Louis entrèrent dans la coalition. La révolte éclata pendant une expédition contre les Bretons. Peppin, qui amenait son contingent du fond de l’Aquitaine, prit d’abord possession d’Orléans, la plus forte place de la Gaule romaine. Suivi par les chefs de la faction, il marcha bientôt sur Compiègne où ses frères vinrent le rejoindre. Bernard s’enfuit dans son duché de Gothie et l’impératrice fut enfermée dans un monastère avec ses deux frères, Konrad et Rodolphe. Quant à l’Empereur, on le relégua dans son palais de Compiègne, sous la garde de Lother, en compagnie de quelques moines chargés de le déterminer à embrasser la vie cénobitique. Le pouvoir suprême fut suspendu, en attendant que l’Assemblée générale de la nation statuât sur le nouvel ordre de choses. Les conseillers de l’Empereur prisonnier obtinrent que cette diète fût convoquée à Nimègue, au milieu des Saxons, des Frisons, des Thuringiens qui lui étaient dévoués. Les Germains accoururent en grand nombre, en effet ; et, grâce à leur dévouement, grâce à la discorde semée par le moine Gundebaud entre les trois frères révoltés, le Débonnaire redevint le maître, reçut la soumission de ses fils et leur accorda son pardon (830). Judith, rappelée du couvent de Sainte-Radegunde de Poitiers, reprit rang d’impératrice ; et les principaux chefs de la rébellion furent emprisonnés dans un cloître. Cependant Peppin d’Aquitaine, dont l’ambition s’accommodait de tous les moyens, fit alliance avec ce même duc Bernard qui n’avait pu ressaisir les faveurs impériales et qui cherchait à se venger en fomentant une insurrection. Alors l’Empereur tint, à Angeac, un plaid solennel qui jugea le duc de Gothie coupable de félonie et le roi Peppin indigne d’une couronne. On ajouta l’Aquitaine à la donation faite à Karl. Louis de Bavière n’obtint rien, et Lother vit peu à peu son nom retranché des actes publics.

La guerre civile se ralluma bientôt. Les trois princes, Lother, Louis et Peppin se mirent à la tête de leurs troupes. L’armée de l’empereur et celle de ses fils se trouvèrent en présence dans la plaine de Rothfeld, près de Colmar, en Alsace. Trahi par ses soldats au moment de combattre, l’empereur dit à quelques vassaux dévoués qui, seuls, n’avaient point abandonné sa tente : « Allez auprès de mes fils, je ne veux pas que personne perde la vie pour moi. » Il se livra avec sa femme et son enfant (833). Judith fut reléguée au château de Tortone et Karl reclus dans l’abbaye de Pruym. Toutes ces perfidies firent donner au lieu qui en fut le théâtre le nom du Lügenfeld, c’est-à-dire le Champ-du-Mensonge.

Les trois frères se partagèrent les provinces, selon l’acte constitutif de 817. Lother conduisit son père à Compiègne, où il convoqua un Synode ecclésiastique. Louis fut sommé d’abdiquer la couronne, condamné à la pénitence canonique qui interdisait de porter les armes, et soumis à la dégradation publique. La cérémonie eut lieu dans l’église de Saint-Médard de Soissons, sous la présidence de l’archevêque de Reims, Ebbon, métropolitain de la province. On mit entre les mains de l’empereur un acte d’accusation contenant la longue liste des crimes qu’on lui imputait et dont les principaux étaient d’avoir dépouillé des seigneurs laïques et ecclésiastiques, d’avoir extorqué des parjures au peuple, et exposé l’État à la ruine en faisant des partages capricieux qui avaient provoqué la guerre civile.

Louis confessa trois fois en pleurant qu’il était coupable de tous ces péchés ; puis il se dépouilla du baudrier militaire et de tous les insignes de la puissance ; après quoi il fut revêtu par les évêques d’un cilice et de la robe grise des pénitents. Le procès-verbal de cette cérémonie fut dressé rigoureusement ; tous les prélats en prirent une copie, et l’original, couvert de leurs signatures, fut remis par l’évêque Agobard à Lother, qui conduisit son père à Aix-la-Chapelle, afin de le montrer à la Cité impériale dans cet état de dégradation.

Cette peine humiliante infligée à la dignité du souverain devait provoquer une réaction en faveur du Débonnaire. D’ailleurs, Lother, tendant à s’attribuer toutes les prérogatives du pouvoir suprême, irrita Louis et Peppin qui ne gagnaient rien à l’avilissement de leur père, et qui voulurent le délivrer, après avoir contribué à le détrôner. Un soulèvement général se prépara en Gaule et en Germanie (834). Lother alarmé vint à Paris pour y convoquer ses fidèles de Neustrie. Les Austrasiens, les Provençaux, les Aquitains marchèrent à sa rencontre jusque sur la rive gauche de la Seine, et au moment de combattre, l’abandonnèrent comme ils avaient abandonné son père en Alsace. Lother s’enfuit en Bourgogne, laissant l’empereur et Karl au milieu de leurs partisans (835).

Louis rendu à la liberté ne voulut reprendre les insignes du pouvoir qu’après en avoir obtenu la permission de l’Église. Il accorda l’amnistie sans réserve à tous ceux qui s’étaient mêlés par entraînement à la révolte et reprit pour femme l’impératrice Judith, après qu’elle eût attesté par serment, devant le peuple, qu’elle était innocente du crime d’adultère.

Dans une Diète tenue en 837 à Aix-la-Chapelle, Louis fit encore modifier le partage de l’Empire. Le roi d’Aquitaine s’agrandit de la Bourgogne, la Provence et la Septimanie ; le roi de Bavière gagna la Saxe, la Thuringe et les provinces ripuaires ; le jeune Karl reçut, dans la France proprement dite, divers territoires baignés par la Loire, la Somme, la Moselle et la Seine, y compris Paris, où ses leudes vinrent lui rendre hommage. Quant à Lother, il fut totalement oublié ; la nouvelle charte ne mentionna pas même le nom de l’héritier de l’Empire.

Peppin d’Aquitaine étant mort en 838, son royaume fut donné à Karl au détriment de ses propres enfants. Lother et Louis-le-Germanique reprirent les armes, mais l’empereur se décida à traiter avec son fils aîné. Un cinquième partage fut décrété à la Diète de Worms, par lequel on abandonna à Lother toutes les provinces à l’orient de la Meuse, du Jura et du Rhône, avec le titre d’empereur. Les provinces occidentales, Neustrie et Aquitaine, formèrent le royaume de Karl (839).

Réduit à la Bavière, Louis-le-Germanique se révolta, envahit la Souabe, aidé par les Thuringiens et les Saxons, et menaça le Rhin. Le vieil empereur courut le défendre. Sa présence arrêta l’insurrection, et le roi de Bavière regagna ses États.

Louis-le-Débonnaire ne poursuivit pas son fils rebelle. Épuisé par le chagrin et la maladie, il languit quelque temps dans une île du Rhin, près de Mayence, et mourut le 20 juin 840, laissant l’héritage de Karl-le-Grand en pleine dissolution.

Lother lui succéda comme empereur et voulut même faire reconnaître son autorité suprême dans les États de ses deux frères. Karl II, dit le Chauve, conclut une alliance avec Louis-le-Germanique qui venait de passer le Rhin, tandis que Lother s’assurait le concours de Peppin II, petit-fils de Louis-le-Débonnaire, dont l’ambition était de remonter sur le trône d’Aquitaine. Les armées de Karl et de Louis, ayant opéré leur jonction, atteignirent l’armée impériale non loin d’Auxerre. Avant d’en venir aux mains, les deux rois, pleins de déférence pour leur frère aîné, lui adressèrent des propositions d’accommodement que celui-ci repoussa, enhardi par la présence de Peppin dans son camp. Il fallut en appeler au jugement de Dieu, et la bataille commença.

À l’exception des Vascons, des Goths de Septimanie et des Bretons, tous les peuples de l’empire karlovingien se trouvèrent en présence dans les champs de Fontenay ou Fontanet. Austrasiens, Italiens, Aquitains, Germains, Burgundes et Neustriens engagèrent le combat sur trois points, près des villages du Fay, de Coulenne et de Bretignelles. Quarante mille impériaux, du côté de Lother, et autant de soldats du côté de ses frères, périrent dans cette terrible mêlée qui laissa tous les pays franks sans défenseurs contre les Northmans. Lother fut vaincu (841). Il se retira à Aix-Ia-Chapelle, où il tenta de se créer de nouvelles ressources, en rendant aux Saxons le culte et les lois de leurs ancêtres, en promettant la liberté aux esclaves, en tendant même la main aux Northmans ; suivant l’exemple de son père, il inféoda au renégat Harold l’île de Walkeren et les terres voisines. Il parvint ainsi à réunir autour de lui des forces imposantes et reprit l’offensive en venant camper sur les bords de la Seine. Karl-le-Chauve et Louis-le-Germanique durent s’unir encore pour leur défense commune. Ils se rencontrèrent entre Bâle et Strasbourg, et, par un serment d’alliance prononcé, en présence de leurs armées en langue tudesque par le roi de Neustrie, et en langue romane par le roi de Germanie, ils se garantirent réciproquement leurs possessions contre toutes les attaques. Les guerriers des deux nations s’associèrent à l’engagement juré par leurs chefs. Le serment de Louis le Germanique conservé par Nithard, est le plus ancien monument de la langue française.

Lother, reculant devant ses frères, abandonna l’Austrasie et se rapprocha des Alpes. Les murmures de ses sujets le disposèrent à respecter la souveraineté de Karl et de Louis, moyennant le tiers de l’empire et « quelque chose en plus, à cause du titre d’empereur » (842). Les trois monarques, réunis près de Mâcon, s’entendirent sur les préliminaires de paix que sanctionna le traité de Verdun (843). Lother, avec la dignité impériale, eut l’Italie jusqu’au duché de Bénévent exclusivement, et les territoires compris entre les Alpes et le Rhin, à l’Est ; la Meuse, l’Escaut, la Saône et le Rhône à l’ouest ; Louis reçut toute la Germanie transrhénane avec les villes de Worms, de Spire et de Mayence ; Karl-le-Chauve, les contrées bornées par l’Escaut, la Meuse, le Rhône, l’Ebre et les deux mers. Chacun des copartageants reçut une part du territoire national des Franks.

Au traité de Verdun commencèrent à apparaître les démarcations des nationalités modernes. Le mélange des vainqueurs et des vaincus étant devenu plus intime, les Lombards s’habituèrent à être désignés sous le nom d’Italiens ; celui d’Allemands, qui n’appartenait d’abord qu’aux tribus de la Souabe, fut insensiblement accepté par les divers peuples de Germanie ; les Gaulois adoptèrent, en l’altérant, le nom de leurs conquérants.

Le partage de 843, qui détruisait l’œuvre de Karl-le-Grand, fut accueilli avec joie par les populations, rendues à leur indépendance, avec douleur par quelques contemporains épris de l’unité. Un poëte du temps, le diacre Florus, s’écriait : « Un empire florissait sous le glorieux éclat d’un seul diadème ; il n’y avait qu’un prince et qu’un peuple... La nation des Franks était illustre par tout l’univers, les rois du monde entier rendaient hommage à sa grandeur... L’empire a perdu son nom et sa gloire. »

Les querelles des trois héritiers de Louis-le-Débonnaire étaient à peine apaisées que, de toutes parts, commencèrent les luttes particulières des divers peuples compris dans les limites de chaque royaume, divisés d’intérêts, de langues et de traditions, et harcelés par les attaques extérieures. Satisfait d’avoir ramené à l’obéissance les comtes provençaux, Lother ne passa plus les Alpes. Il confia à son fils Louis le soin de châtier les Romains qui avaient élu un pape sans demander l’approbation impériale ; il le chargea également de défendre l’Italie contre les invasions des Sarrasins établis en Sicile depuis quinze ans, qui profitaient des dissensions des princes karlovingiens pour porter leurs ravages jusque dans les faubourgs de Rome (847). Malgré plusieurs expéditions qu’il conduisit en personne, l’empereur présomptif ne parvint pas plus à soumettre les vassaux indociles qu’à délivrer la Péninsule des Musulmans. Les États de Lother, en deçà des Alpes, n’étaient pas davantage à l’abri des incursions des Arabes. La Provence, presque déserte, attestait les descentes fréquentes des Sarrasins d’Afrique dont les dévastations s’étaient trois fois renouvelées. Au delà du Rhin, les Saxons, aidés par les Northmans, avaient repris les armes, et Louis-le-Germanique ne fut pas plutôt parvenu à les réduire, qu’il dut tourner ses forces contre les tribus slaves qui croyaient l’occasion venue de recouvrer leur indépendance. Les Moraves donnèrent l’exemple aux Bohémiens et aux Obotrites, mais le défaut d’union entre ces peuples permit au roi de Germanie, sinon d’obtenir leur obéissance durable, du moins de les contenir dans leurs limites.

En Gaule, nous pouvons dire en France, Karl-le-Chauve était obligé de lutter contre ses ennemis intérieurs, pendant que les Northmans, déjà maîtres de Nantes et de Bordeaux (843), pénétraient au cœur de ses États et menaçaient sa capitale (846). Ils venaient de brûler Rouen et les faubourgs de Paris et de renverser les barrières qui fermaient l’entrée des grands fleuves.

En Aquitaine, Peppin II, sacrifié par le traité de Verdun, appela ses partisans aux armes, avec l’aide du duc des Vascons, Sanche Saucion, qui s’était rendu indépendant en Navarre, du duc de Septimanie, Bernard, puis de son fils Guillaume. Les rebelles soutinrent victorieusement les attaques de Karl, au siége de Toulouse, et obtinrent du roi des concessions temporaires (845) ; mais, cinq ans après, celui-ci s’empara de Bordeaux, de Toulouse, de Narbonne, et fit enfermer Peppin, dans le cloître de Saint-Médard. Les Aquitains demandèrent alors au roi de Germanie son fils Louis pour régner sur eux. Quelques mois après, Peppin, échappé de son monastère, rallia une partie de la nation (854). Les deux compétiteurs s’affaiblissant l’un l’autre, Karl-le-Chauve fit accepter pour souverain son propre fils, et les Aquitains ne cessèrent, pendant dix ans, de passer du prétendant neustrien au prétendant germain et de Louis à Peppin. Celui-ci finit par s’allier aux Northmans dont il embrassa le culte et encouragea les dévastations, il assiégeait Toulouse à la tête de ces Barbares quand il tomba entre les mains du comte de Poitiers ; livré à Karl-le-Chauve il fut condamné à mort dans la diète de Pistes, comme traître à la patrie et à la religion (864). Dès lors, la couronne d’Aquitaine put passer successivement sur la tête de deux fils de Karl-le-Chauve, mais ces princes ne régnèrent que sous la tutelle des véritables maîtres du pays, les trois Bernard, comtes de Toulouse, de Gothie et d’Auvergne.

Toutes ces rébellions avaient été favorisées par les Bretons d’Armorique. Leur duc Noménoé avait entrepris de ceindre la couronne des Konan et des Judikaël, et il eût réalisé son projet si la mort n’eût arrêté à Vendôme sa course victorieuse. Son fils Erispoé suivit la même voie. Vainqueur dans une bataille sanglante, il prit la couronne royale, avec l’agrément forcé de Karl-le-Chauve, réunissant à la Bretagne, par le traité d’Angers, le comté de Nantes, Rennes, Retz et les contrées en litige jusqu’à la Mayenne (868). Salomon III, son frère et son assassin, hérita de la même dignité sous la promesse d’un tribut qui ne fut jamais payé. Aussi, à la mort de Salomon, Karl abolit par une loi la royauté en Bretagne.

En 855, Lother s’était retiré dans l’abbaye de Pruym pour y finir sa vie, après avoir divisé ses États entre ses trois fils. À Louis II, déjà roi d’Italie, il légua le titre d’empereur ; à Karl, les provinces entre les Alpes et le Rhône, sous le nom de royaume de Provence ; à Lother II, l’Austrasie cisrhénane appelée depuis Lotharingie (part de Lother, Lorraine). Le roi de Provence étant mort en 863, ses frères prirent possession de ses États, malgré les prétentions de Karl-le-Chauve. Les trois Bernard ayant refusé de lui amener leurs troupes, il ne put prendre que Vienne et Lyon, avec le pays environnant, qu’il donna à son beau-frère Boson.

Lother II avait répudié sa femme Theutberge pour épouser sa concubine Waldrade. Le pape Nicolas Ier frappa d’excommunication Lother et sa complice. Celui-ci passa les Alpes avec Waldrade pour aller implorer son pardon à Rome. Quand il y arriva, Nicolas venait de mourir, et ce fut son successeur, Adrien II, qui reçut la confession du royal pénitent. Lother absous repartit et fut surpris par la mort à Plaisance (869), laissant trois enfants de Waldrade. Bien que sa succession revint à l’empereur Louis, Karl-le-Chauve accourut à Metz et se fit proclamer héritier légitime par les évêques. Toutefois, sommé par Louis-le-Germanique d’avoir à se dessaisir, Karl fit des propositions d’accommodement qui aboutirent au traité de Mersen ; les deux frères se partagèrent les États de Lother (870).

Le pape protesta vainement contre cette usurpation de la Lorraine et invita les grands à défendre les droits de Louis II.

Pendant qu’on frustrait ainsi l’empereur de l’héritage de son frère, Louis II avait à combattre à la fois les armées des Sarrasins, les révoltes des Lombards de Bénévent et les prétentions à la suzeraineté des monarques byzantins qui refusaient de le reconnaître pour empereur. Ses victoires sur les musulmans, qu’il chassa enfin de Bari, et sur les rebelles de son royaume, lui permirent d’affirmer ses droits sur la Lorraine. Il se disposait à tirer parti de la jalousie qui divisait ses deux oncles, lorsqu’il mourut le 13 août 875, sans héritiers mâles.

Les grands du royaume, réunis à Pavie par la veuve de Louis, offrirent le trône au roi de Germanie, tandis que le pape Jean VIII, successeur d’Adrien II, invitait le roi de Neustrie à venir prendre possession. Karl-le-Chauve accourut et fut pompeusement sacré empereur à Rome, le jour de Noël, tandis que son rival entrait en Neustrie, à la tête d’une armée nombreuse, et s’installait dans le palais d’Attigny, résidence ordinaire de Karl.

À son retour de Rome, le nouvel empereur alla ceindre à Pavie la couronne de fer des rois lombards et donna la régence de l’Italie au duc Boson (876). En rentrant en Gaule, il apprit la mort de Louis-le-Germanique et tenta de dépouiller ses trois neveux, Karloman, Louis et Karl, de leurs royaumes de Bavière, de Saxe et de Souabe, afin de reconstituer l’empire de Karl-le-Grand. Les Saxons battirent son armée à Meyenfeld et Karloman de Bavière envahit l’Italie. Karl-le-Chauve passa les Alpes, mais, ayant vainement attendu les secours que devaient lui amener son beau-frère Boson, les Bernard, et Hugues, comte d’Angers et de Tours, il dut revenir sur ses pas. La mort qui le surprit au pied du mont Cenis (877) permit à Karloman de se faire élire roi d’Italie sans opposition. Le pape Jean VIII ne voulut pas cependant lui accorder la dalmatique impériale. Atteint d’une grave maladie de langueur, Karloman fut forcé de se retirer, et l’Italie resta quelque temps sans souverain. Ce fut le premier interrègne du nouvel empire d’Occident.

Louis II, dit le Bègue, resté seul pour succéder à Karl-le-Chauve, portait depuis dix ans le titre de roi d’Aquitaine et avait reçu les serments des Neustriens. À la mort de son père, il se hâta de distribuer à ses fidèles des alleux et des bénéfices, dans le but de se créer un parti assez puissant pour balancer l’influence des seigneurs provinciaux. Mais les grands vassaux, les ducs, abbés, comtes, irrités de cette politique qui leur donnait des égaux, se réunirent à Avenai et formèrent une ligue formidable contre Louis. Il se mit en sûreté dans le château de Compiègne et négocia avec les mécontents. Il fut obligé de faire aux grands les plus larges concessions et de les confirmer par un serment solennel, au sacre de Reims. Les seigneurs qui avaient pu déjà refuser le service militaire à Karl-le-Chauve, mettaient maintenant des conditions à la reconnaissance de son successeur et le forçaient d’y souscrire. C’était une véritable révolution qui s’accomplissait ; l’aristocratie, devenue assez forte pour affirmer son pouvoir, se substituait à la royauté. Vainement Karl-le-Grand avait exigé le serment direct des hommes libres ; Louis-le-Débonnaire, qui imposa également cette obligation à son avénement, eût été fort embarrassé de la renouveler à la fin de son règne, et ses fils n’y songèrent même pas. L’antique usage germain de se recommander à un chef puissant redevint général. L’autorité du seigneur s’interposant entre les simples sujets et le souverain, la coutume de la recommandation porta des atteintes chaque jour plus graves à la suprématie royale. L’édit de Mersen, promulgué en 847 par Lother, Louis de Bavière et Karl-le-Chauve, avait été la reconnaissance légale de cet état de choses. L’inamovibilité des possessions fut proclamée en faveur des vassaux, et les hommes libres furent astreints à se recommander au seigneur de leur choix. Cette prescription, qui n’avait d’abord pour objet que de faciliter l’observation de la paix publique, en disciplinant l’obéissance, eut pour résultat de médiatiser la soumission des Hérimans et de généraliser, en les régularisant, les progrès de la féodalité. Les hommes libres furent habitués insensiblement à ne connaître que de nom l’autorité du roi et à ne sentir leur dépendance qu’à l’égard de leur suzerain immédiat. Les comtes firent divorce avec la couronne et firent passer avant leurs devoirs de magistrats leurs intérêts de vassaux.

Les abus entrés dans les mœurs passèrent naturellement dans la loi, et les embarras créés à la royauté par les guerres intestines ou nationales amenèrent la consécration de tous les empiétements. C’est ainsi que, pour décider ses fidèles à le suivre dans une expédition en Italie, Karl-le-Chauve se résolut à sacrifier la plus haute prérogative de la souveraineté, dans la diète de Hiersy-sur-Oise, en renonçant au droit de nommer et de destituer les délégués de son pouvoir (877). Il ne se borna pas à confirmer les dispositions de l’édit de Mersen qui, garantissant aux vassaux la conservation de leur rang et de leurs fonctions, ne les obligeait à suivre le roi à la guerre que contre l’ennemi étranger. Il les autorisa à transmettre à leurs héritiers les honneurs et les bénéfices dont ils jouissaient, et concéda aux fils des comtes qui l’accompagneraient au delà des monts la survivance de la dignité paternelle. Aussi, dans les assemblées ultérieures, les seigneurs invoqueront souvent l’Édit de Hiersy qui peut être considéré comme la grande Charte du régime féodal.

Tel était l’abaissement de la royauté lorsque Louis-le-Bègue hérita du trône. Dès lors s’expliquent les concessions humiliantes auxquelles il descendit pour prendre possession du pouvoir. Il le conserva peu de temps. Au bout de deux ans à peine, il mourut en poursuivant dans l’Autunois le marquis rebelle de Gothie.

Louis et Karloman, ses fils, lui succédèrent, et, grâce à la fidélité de quelques seigneurs, parvinrent à se faire couronner dans le monastère de Ferrières (879). La même année, les évêques de l’ancienne Burgundie, voulant donner un défenseur à l’Église, offrirent la couronne à Boson, qui gouvernait déjà le pays en qualité de duc. Frère et gendre de deux impératrices et fils adoptif du pape Jean VIII, Boson se fit sacrer à Lyon par l’archevêque Aurélien, comme roi d’Arles et de Provence. Louis et Karloman tentèrent vainement de réduire l’usurpateur, ils furent obligés de ramener leurs forces contre les Danois qui venaient de pénétrer jusqu’aux rives de la Somme. Louis remporta la victoire de Saucourt-en-Vimeu, où périrent neuf mille Northmans, et survécut peu de mois à la gloire de cette journée (882). Appelé à prendre possession des États de son frère, Karloman abandonna le siége de Vienne pour venir en Neustrie. Il y rencontra encore les Northmans qu’il vainquit plusieurs fois et qu’il eut peut-être expulsés s’il n’était mort au milieu de ses succès. Il ne restait que deux descendants légitimes de Karl-le-Grand, un fils posthume de Louis-le-Bègue, du nom de Karl, âgé de cinq ans, que les grands écartèrent du trône à cause de sa jeunesse, et le dernier fils de Louis-le-Germanique, sur qui ils reportèrent leurs suffrages (884).

Karl de Souabe, dit le Gros, par la mort de ses frères Karloman et Louis, était devenu roi de Lombardie, de Bavière, de Lorraine et de Saxe. Avec l’adjonction de l’héritage de Louis et de Karloman, le patrimoine karlovingien, moins la Provence, se trouva un instant reconstitué pour la dernière fois. Malgré les terreurs que lui causait le voyage alors périlleux de Rome, Karl-le-Gros alla recevoir la couronne impériale que le pape Jean VIII, menacé par les Lombards et les Infidèles, le força d’accepter, sous peine d’excommunication. Cette dignité n’augmenta guère son pouvoir effectif en Italie, car le duc de Spolète, Gui l’Enragé, qu’il avait déposé, résista victorieusement avec l’aide des Sarrasins, au duc de Frioul, son plus puissant antagoniste, et contraignit l’Empereur de le réintégrer dans tous ses honneurs.

En deçà des Alpes, l’impéritie et la lâcheté de Karl-le-Gros éclatèrent dans tous les actes de son gouvernement. Par le traité d’Ascaloha, il se reconnut tributaire des Northmans de la Meuse, démembra son royaume au profit de leur chef Godfried, et redoutant le voisinage de ces ennemis qu’il n’osait combattre, fit assassiner le prince Danois dans une entrevue (885). Les pirates du Nord étant venus mettre le siége devant Paris, il ne trouva d’autre moyen de les éloigner que de les autoriser à porter leurs ravages en Bourgogne. Les Barbares consentirent d’autant plus volontiers à se retirer, que la ville assiégée se défendait avec énergie, sous le commandement du fils de Robert-le-Fort, Eudes, duc des Franks (886).

Indignés de tant de lâcheté, les grands de Germanie, réunis à la Diète de Tribur, près de Mayence, après avoir appelé pour les gouverner Arnulfe, bâtard de Karloman de Bavière, déposèrent Karl-le-Gros qui, affaibli depuis longtemps de corps et d’esprit, mourut, l’année suivante, dans le monastère de Reichenau (888). Alors s’opéra le démembrement définitif de l’empire karlovingien ; sept royaumes indépendants se formèrent, sans compter ceux de Bretagne et d’Aquitaine existant de fait : Italie, Germanie, Lorraine, France, Navarre, Bourgogne transjurane et Bourgogne cisjurane ou Provence.

En Italie, Gui (Witha) de Spolète et Berenger (Beorgar) de Frioul se disputèrent la couronne impériale. Des souverains nationaux furent élus partout, et de cette époque date, pour plusieurs nations, le commencement d’une existence à peu près distincte.

En repoussant les Northmans des portes de Paris, le fils de Robert-le-Fort s’était imposé à l’opinion de tous comme le seul homme en état de défendre le royaume. Eudes (Oda) fut donc élu roi de France, non-seulement à cause de ses exploits, mais surtout parce qu’il était de race Neustrienne et que la séparation des Franks Gaulois et des Franks Tudesques tendait à devenir irrévocable (888). Quelques seigneurs protestèrent contre l’élection d’Eudes, entre autres le comte Baudoin de Flandre et invitèrent Arnulf, malgré sa naissance illégitime, à prendre possession du trône comme chef de la maison karlovingienne. Le roi de Germanie refusa et se contenta de faire reconnaître sa suprématie. Il reçut ainsi l’hommage d’Eudes, du roi d’Italie Bérenger, du roi de Bourgogne transjurane, Rodolphe (Hroththwlf) Welf, et du roi d’Arles, Louis, fils de Boson. Appelé par Bérenger contre son compétiteur Gui de Spolète qui s’était proclamé roi d’Italie et empereur (896), Arnulf prit ces deux couronnes pour la forme, car son autorité ne fut sérieusement établie que dans la Germanie, dont il défendit victorieusement les frontières. Il chassa les pirates Scandinaves des bords de la Dyle, repoussa les Slaves, fit anéantir les Moraves par les Hongrois qui commencèrent dès lors à harceler l’Europe (897). Deux ans après, ces Barbares, à peine descendus des Karpathes, soumirent les plaines de la Theiss et du moyen Danube, franchirent les portes de l’Italie en jetant la terreur dans la Carinthie et le Frioul. En l’an 901, ils imposaient un tribut à Louis l’Enfant, fils et successeur d’Arnulf, mort l’année précédente.

Pendant ce temps, le nouveau roi de France se consolidait par les armes, délivrant une seconde fois Paris des attaques des Northmans, qui perdirent dix-neuf mille hommes à la journée de Montfaucon. Il voulut alors soumettre l’Aquitaine et passa la Loire. Il s’empara du comté de Poitiers, dont il donna l’investiture à son frère Robert, battit Ebles et Gorbert qui commandaient les Aquitains, et donna le duché d’Aquitaine à Guillaume-le-Pieux, comte d’Auvergne (892).

Pendant qu’Eudes guerroyait dans le Midi, l’archevêque Foulques, soutenu par le comte Herbert de Vermandois, réunit à Reims les principaux seigneurs des provinces voisines et fit proclamer roi le fils posthume de Louis-le-Bègue, Charles III, dit le Simple, à la cause duquel il avait su gagner les rois de Germanie et d’Italie et le pape Formose (893). Par son habileté et son énergie, Eudes triompha de ses ennemis et sut regagner la protection d’Arnulf. Pour terminer cette querelle, il consentit à céder plusieurs domaines à son compétiteur, et, comme il n’avait pas d’enfants, il recommanda en mourant aux vassaux qui l’entouraient d’être fidèles à Charles (897).

Charles-le-Simple fut reconnu seul roi le ier janvier 898. Il reçut les serments des comtes de Vermandois, de Flandre, d’Aquitaine, et ceux de Robert, frère d’Eudes, maintenu en possession du duché de France. Sous ce règne, allait avoir lieu la dernière invasion et l’établissement des Northmans en Neustrie, qui mit fin à leurs courses vagabondes.

Ces pirates intrépides, Danois, Norwégiens, Suédois, Barbares d’origine teutonique, devenus par la conquête les maîtres de la Chersonèse Cimbrique et de la presqu’île Scandinave, avaient déjà éveillé dans l’esprit de Karl-le-Grand de sinistres pressentiments qui se réalisèrent en partie sous le règne de son successeur. Néanmoins, ce ne fut qu’après la bataille sanglante de Fontenay (841), où périrent les meilleurs défenseurs de l’Empire d’Occident, que les grandes invasions de ces écumeurs de mer vinrent ébranler les royaumes karlovingiens. Depuis l’embouchure de l’Elbe jusqu’à celles du Guadalquivir et de l’Arno, les provinces maritimes de la Germanie, de la Gaule, de l’Espagne, de l’Italie, furent en proie à leurs dévastations. Ils avaient conservé la religion héroïque de la vieille Germanie, et, de leur antique législateur, le scythe Odin, ou Woden, ils avaient fait leur Dieu supérieur. Le sauvage mysticisme de leurs croyances les rendait indifférents à la vie. S’il était défendu aux Kæmper, compagnons du chef, de panser leurs blessures avant la fin du combat et de chercher un abri contre l’ouragan, on dut leur prescrire, pour modeler leur témérité, de n’attaquer qu’un ennemi seul, de se défendre contre deux, de ne point céder à trois, mais de se retirer devant quatre. Ils affrontaient avec un héroïsme égal les coups des ennemis, la fureur des vents, le hurlement des flots, et raillaient la tourmente en chantant.

Ces guerriers, hauts de stature et beaux de visage, obéissaient à des rois supérieurs, Over-Hongar, à des rois tributaires, Unter-Hongar, au-dessous desquels venaient les Jarls ou Comtes, puis les Herses ou Barons, et enfin les simples hommes libres, désignés sous le nom de Bœndes. Les fils puînés des rois se faisaient en général chefs de pirates, prenant le titre de Sœgondar, rois de la mer, ou celui de Wikings, enfants des anses, lorsqu’ils commandaient une station sur les côtes, dans les détroits et les baies. Les famines terribles qui désolaient leur pays les obligeaient de demander à la mer les ressources de la piraterie et de chercher sur d’autres continents les richesses qui leur manquaient.

Ce furent surtout les Northmans Danois qui infestèrent les côtes occidentales de l’Europe. Devenus plus audacieux après la mort de Karl-le-Grand, ils recommencèrent vers 820 leurs incursions que favorisaient la faiblesse et les discordes des karlovingiens. Leurs bandes se répandirent dans toute l’étendue des bassins fluviaux de la mer du Nord et de l’Océan. Ils occupèrent les îles de Walkeren, à l’embouchure de l’Escaut ; de Betau, entre le Rhin, le Wahal et le Leck ; d’Ossel, près de Rouen, et de Her ou Noirmoutiers. Ils saccagèrent Hambourg à diverses reprises, ainsi que le littoral de la Frise occidentale, et, en 843, ils s’établirent en permanence à l’embouchure de la Loire, après avoir pillé Nantes, Orléans, Saintes, Toulouse. De 844 à 848, ils remontèrent plusieurs fois la Charente, la Garonne et même l’Adour. La ville de Bordeaux fut trois fois mise à sac, et deux ducs de Gascogne, Sigwin et Guillaume, perdirent, à sa défense, l’un la vie, et l’autre la liberté. Passant à travers Tarbes, Bigorre, Oléron, Bayonne, un de ces Sœgondar, Hastings, tourna l’Espagne dont les côtes furent désolées, passa le détroit qui sépare l’Europe de l’Afrique, et pénétra en Italie où il incendia Pise et Luna, pendant qu’un de ses émules occupait Lisbonne, et remontant le Guadalquivir jusqu’à Séville, se montrait sous les murs de Cordoue.

En 851, les rives du Rhin et de la Meuse sont dévastées ; en 853, la ville de Tours est prise et le feu détruit l’abbaye de Saint-Martin. Maîtres d’Orléans en 856, les envahisseurs brûlent encore l’année suivante les monastères des faubourgs de Paris, la basilique de Sainte-Geneviève, emmènent prisonnier l’abbé de Saint-Denys et se répandent dans la Brie.

Chargé des dépouilles de l’Afrique, de l’Italie, de la Provence, Hastings était revenu à Noirmoutiers vers l’époque où Karl-le-Chauve avait confié à Robert-le-Fort, comte de la Marche angevine, le gouvernement de tout le pays entre la Loire et la Seine, érigé en duché de France. Bien que la lutte fût devenue plus difficile, le roi de la mer, Hastings, à qui le roi Regnar Lodbrog avait donné pour lieutenant son propre fils Biarn Côte de fer, n’en continua pas moins ses courses dans l’intérieur des terres. Au retour d’une de ces campagnes, où, à la tête de quatre cents cavaliers, il venait de mettre le Mans au pillage, il fut surpris à Brissharte par le duc de France et le duc d’Aquitaine. Là, s’engagea un combat désespéré qui coûta la vie aux deux plus vaillants défenseurs du royaume (866). Le Northman remonta tout le cours de la Loire, et, par un coup de main audacieux, alla piller Clermont en Auvergne.

Cette dernière expédition fut suivie d’une sorte de trève pour ces contrées, car Hastings fut rappelé, ainsi que la plupart des autres chefs, pour se joindre à la confédération des rois et des Jarls scandinaves qui préparaient une descente générale sur les côtes de la Grande-Bretagne, où ils avaient depuis longtemps établi des stations.

Egbert-le-Grand, qui réunit sous son sceptre, en 827, l’Heptarchie anglo-saxonne, les avait constamment repoussés ; mais, sous ses successeurs, ils regagnèrent le terrain perdu et réussirent à occuper successivement le Northumberland, l’Est-Anglie et la Mercie. Quand, en 871, Alfred-le-Grand succéda à son frère Ethelred, son royaume était presque entièrement envahi par les Northmans danois. Refoulé dans le sud et l’ouest de l’île, il parvint pendant sept ans à tenir en échec le redoutable Gothrun, leur chef. Accablé par le nombre, et rarement heureux dans cette lutte difficile, il finit par être abandonné de la plupart de ses fidèles, surtout du clergé favorable aux envahisseurs. Il résolut d’attendre des temps meilleurs et se mit au service d’un bûcheron au fond du Somersetshire ; pendant près d’un an, il chercha l’occasion d’une nouvelle prise d’armes. Lorsqu’il jugea ses Saxons suffisamment impatients du joug étranger, il révéla ses desseins à plusieurs de ses anciens compagnons, et leur donna rendez-vous, la septième semaine après Pâques, à la Pierre d’Egbert, non loin d’Ethandun où campait Gothrun avec ses Danois. Sous le costume d’un barde, il pénétra dans le camp des envahisseurs et gagna leur confiance. Après avoir bien étudié la position des ennemis, il se mit à la tête d’une poignée de braves, attaqua hardiment les Danois et remporta une victoire complète (878). Ce premier succès fut le signal de la délivrance. Battu à Rochester et à Londres, Gothrun consentit à recevoir le baptême et à se retirer dans le nord, où la voie de Waitling, qui allait de Douvres à Chester, servit de limite entre ses possessions et le royaume anglo-saxon. Dès lors, maître chez lui, Alfred-le-Grand s’occupa de civiliser ses sujets. Il régularisa la division du pays en comtés (shires), cantons (hundreds) et dizainies (titings) ; chacune de ces divisions ayant son assemblée particulière pour juger les procès de ses membres. À côté de chaque Ealderman ou comte, fut placé un sherif, officier royal, chargé de défendre les intérêts de la couronne et de percevoir les amendes. Le roi gouvernait avec l’assistance d’une Diète générale, Wittenagemot (assemblée des Sages). Alfred réunit en un seul code les ordonnances d’Ethelbert, d’Ina et d’Offa, se montra sévère justicier et fonda des écoles, entre autres, l’université d’Oxford. Il traduisit lui-même les ouvrages de Bède, de Paul Orose, de Boèce, encouragea les lettres et les arts, attira les savants à sa cour et rendit son nom aussi célèbre chez ses compatriotes que celui de Karl-le-Grand chez les Franks. En 893, Hastings et ses pirates ayant tenté d’envahir encore ses États, il sut obtenir leur éloignement. Alfred-le-Grand mourut à la fin de l’an 900 et fut enseveli dans le monastère de Winchester.

Les Danois qui refusèrent d’adhérer à la soumission de Gothrun et de vivre chrétiens sous les lois d’Alfred, étaient venus reprendre, sur le continent, le cours de leurs déprédations, ayant pour chefs Rollon, qui commandait la colonie de la Seine, Godfried, qui descendit sur les bords de la Meuse, et un nouvel Hastings, qui recommença la lutte dans la station de la Loire (876-879). Les sommes énormes, à l’aide desquelles on avait acheté si souvent la retraite des envahisseurs, n’avaient servi qu’à encourager leurs audacieuses entreprises. Karl-le-Chauve leur opposa de vaillants capitaines qui leur infligèrent de nombreux revers. Les successeurs de Louis-le-Bègue parvinrent à fermer la Loire aux pirates scandinaves en cédant la seigneurie de Chartres à Hastings. Mais Godfried, le plus puissant des chefs northmans, avait rapidement étendu sa domination sur les bords de l’Escaut, de la Meuse et de la Somme. Il s’était fortifié à Nimègue, à Courtrai, occupait Anvers, Gand et la plus grande partie de la Flandre. En 882, suivi de son frère Sigfried, de ses lieutenants Italf et Gorm, il livra au pillage et à l’incendie Cologne, Bonn, Juliers, Trèves, Metz et Aix-la-Chapelle, où il donna pour écurie à ses chevaux la basilique de Karl-le-Grand. Trop pusillanime pour affronter dans les batailles ce redoutable aventurier, Charles-le-Gros qui régnait alors traita avec lui, lui concéda toutes sortes de bénéfices, lui promit la possession de Coblentz, d’Andernach, outre le duché de Frise, et le fit assassiner dans une entrevue à Hérispich (885).

Son frère Sigfried reprit furieusement les hostilités, ravagea les rives de l’Oise, d’où le roi Karloman l’éloigna moyennant douze mille livres d’argent, et vint se joindre aux Northmans de la Somme et de la Seine qui assiégeaient Paris (885). Ainsi que nous l’avons dit déjà, le comte de cette ville, Eudes, la défendit héroïquement. Charles-le-Gros, bien que soutenu par une immense armée, acheta la levée du siége en offrant à l’ennemi le pillage de la Bourgogne. Sigfried exécuta si consciencieusement la dévastation autorisée, que, de toutes parts, les cadavres amoncelés sur les chemins signalaient le passage des Northmans (889).

Après la victoire de Montfaucon sur ces Barbares, qui inaugura l’avénement d’Eudes, premier roi de France, un des plus célèbres rois de la mer, Rolf ou Rald-Holf, connu sous le nom de Rollon, fils du Jarl de Mœre, en Norwége, reparut dans cette partie de la Neustrie qui bientôt allait se nommer Normandie. Loin de brûler Rouen comme ses prédécesseurs, il en fit la capitale de sa conquête, s’empara de Saint-Lô, de Bayeux, d’Évreux et s’étendit sur les bords de l’Eure (895). Il ne songea dès lors qu’à consolider sa domination et il sut ramener une certaine prospérité sur les deux rives de la Seine inférieure (900).

D’autres Northmans, Norwégiens comme ceux de Rollon, opérèrent des descentes en Irlande, en Écosse où ils fondèrent le royaume de Cairtheness ; aux îles Shetland, aux Orcades et aux Hébrides qui devinrent le siége d’une foule de Vikings. Vers la même époque ils arrivèrent aux îles Feroé, puis, sous la conduite d’Ingulf, en Islande (872). De là, poussés sans doute par l’esprit d’aventure, ils trouvèrent, à deux cent soixante-dix kilomètres dans l’ouest, la Terre Verte ou Groënland où s’établit une colonie de pêcheurs. Plus tard ils découvrirent le Labrador, puis une terre où poussaient des vignes sauvages et qu’ils nommèrent Vinland ; ils étaient sur les côtes septentrionales de l’Amérique.

Dès le commencement du IXe siècle, les Northmans suédois avaient exploré toute la côte orientale de la Baltique, depuis la Vistule jusqu’au golfe de Finlande, tandis que le norwégien Othor bravait les glaces du cap Nord, pour aller visiter les parages situés sur la mer Blanche et vers les embouchures de la Dwina. Une horde de ces pirates suédois, connus sous le nom de Warègues (Warg-banni), avait fondé un établissement chez les Slaves du lac Ilmen, non loin de la riche et puissante ville de Novgorod. Chassés d’abord, ils furent ensuite rappelés, à l’instigation d’un vieux slave nommé Gostomysl. Trois frères, Rurik, Sinaf, Trouwor, de la tribu des Rôs (d’où le nom de Russes) accoururent à cet appel avec de nombreux guerriers Warègues. Les Novgorodiens, les acceptant comme chefs de guerre, placèrent Rurik à Ladoga pour arrêter les Finnois ; Sinaf à Bielozero, pour contenir les Biarmiens ; Trouwor à Isbork, pour repousser les Tchoudes de la Livonie (862). Par la mort de ses deux frères, Rurik hérita du commandement des trois colonies et transporta sa résidence à Novgorod. Il prit alors le titre de Veliki Knès (grand Prince), et fut le fondateur d’une dynastie qui donna des souverains à la Russie jusqu’à la fin du XVIe siècle (869). Son successeur, Oleg, réunit à son royaume le territoire de Kiew, conquis en 864 par d’autres Northmans, et proclama cette ville Métropole de la Russie (882). Sa puissance grandit si rapidement que, vingt ans après environ, une de ses flottes allait mettre le siége devant Constantinople.

Comme les Arabes dans le sud, les Scandinaves s’étaient étendus dans le nord sur une ligne immense et sans profondeur, depuis l’Amérique jusqu’au Volga. Leurs incursions dans la Méditerranée ne furent que des tentatives aventureuses, et ils abandonnèrent les contrées méridionales aux entreprises des Sarrasins.

L’Empire des Arabes se trouvait divisé en trois fragments principaux, depuis que les musulmans d’Afrique, qui avaient fondé dans la province de Tunis le royaume de Kaïroan où régnait la dynastie des Aglabites, s’étaient déclarés indépendants. Les khalyfes policés de Cordoue avaient renoncé depuis 812, époque des victoires de Karl-le-Grand en Navarre et dans le comté de Barcelone, à leur rôle d’envahisseurs, pour développer tous les éléments de prospérité qu’offrait l’Espagne. Al-Hhakem (le Savant), qui mourut en 815, eut pour successeur Abd-el-Rahhman II qui fit explorer la Sardaigne, la Corse et jusqu’à l’île de Candie. Ce fut sous le règne de ce khalyfe que les Northmans remontèrent le Guadalquivir (Al-ouad-al-Kebys, le grand fleuve). Abd-el-Rahhman II fit paver les rues des villes, ouvrit des chemins, bâtit des mosquées et des alcazars (Al-Qassr, château), et dota sur ses propres revenus des écoles gratuites. Il mourut en 852.

Mohammed Ier lui succéda. C’était l’un de ses quarante-cinq fils. L’accroissement progressif des chrétiens espagnols se révéla sous ce règne. Quand les Arabes s’emparèrent de l’Espagne en deux ans (711), les Goths réfugiés dans les Asturies furent oubliés. Ils commencèrent par de courtes incursions hors des montagnes et finirent par profiter des divisions intestines de leurs vainqueurs. Ces Goths étaient d’ailleurs sans arts, sans industrie et sans commerce. Vers 865, ils soutinrent pour la première fois le choc des Arabes en pleine campagne, et non sans avantage. En 866, à l’avénement d’Alphonse III, surnommé le Grand, les Espagnols possédaient la Biscaye, les Asturies, la Galice, Léon et plusieurs villes en Castille. Mohammed Ier mourut (886) en paix avec les chrétiens, après avoir associé son fils Al-Moudhir à l’Empire. Celui-ci, mort en 888, eut pour successeur son frère Abd-Allah.

En Orient, le khalyfe Abàsyde Haroun-al-Raschid était mort en 809, après un règne resté célèbre et populaire, même en Europe. Il fit huit expéditions contre l’Empire de Byzance, vainquit successivement Irène, Nicéphore, et imposa aux Grecs un tribut qu’il les obligea de payer avec une monnaie marquée à son effigie. Néanmoins, il profita de la guerre pour leur emprunter leurs sciences, leurs arts et pour répandre chez les Arabes le goût des travaux de l’intelligence. Ce génie civilisateur s’affirma avec plus d’éclat encore sous le règne de son fils Al-Mamoun (813-833), qui fonda partout des écoles, des bibliothèques, créa une académie et rémunéra les savants et les lettrés avec la plus rare magnificence. Son successeur Motassem (833-842), dont les armes ne cessèrent pas d’être heureuses contre les Byzantins, prépara la décadence des Abâsydes par la formation d’une garde Turke de cinquante mille esclaves. Cette milice prétorienne, qui trafiqua bientôt du trône à sa fantaisie, rendit les khalyfes lâches et cruels, comme ce Motawakkel qui faisait égorger à sa table tous les officiers du palais, dans la prévision d’un complot. Son fils Mostanser l’assassina en 861. Le bâton, le fer, le poison hâtèrent la fin de ses successeurs, et la cour des khalyfes ne fut plus que le théâtre de trahisons et de massacres continuels. En Égypte et en Perse, dans le Khoraçan et la Mésopotamie, apparurent des dynasties rivales, fondées pour la plupart par des Turks, gouverneurs de province, et le khalyfat de Bagdad ne fut plus qu’une ruine.

Si l’islamisme était en pleine désagrégation en Orient, il retrouvait sur le littoral africain l’audacieuse activité déployée aux premiers jours de la conquête. Après s’être emparés de la Corse, de la Sardaigne et de Malte, les Sarrasins d’Afrique dominèrent peu à peu toute la Méditerranée, désolèrent les côtes de Provence, pillèrent Marseille et Arles, et, vers 889, établirent à Fraxinet, près de Saint-Tropez, une colonie militaire d’où ils commandèrent les passages des Alpes.

Malgré les efforts des patrices impériaux pour conserver la Sicile, d’où la cour de Byzance contenait les villes maritimes de la Grande-Grèce, les Musulmans africains étaient parvenus à rester maîtres de la partie occidentale de cette contrée. Bientôt ils s’emparèrent de Messine dont la prise fut suivie, en 852, de celle de Palerme qui devint la résidence des Émyrs envoyés par les princes Aglabites pour achever la conquête. Un de ces vice-rois, Mohammed, ayant gagné sur les Byzantins la bataille d’Enna où périrent neuf mille Romains, put faire bâtir la première mosquée dans la demeure des patrices (859). Enfin, le roi de Kaïroan, Ibrahim-ben-Mohammed, eut la gloire de terminer la conquête de l’île par la prise de Syracuse et de Tauromine.

À la faveur de l’anarchie qui régnait en Italie, les Sarrasins, sortis de Palerme avec une flotte formidable, s’emparèrent du château de Misène, descendirent à Centumcolles et marchèrent sur Rome. Ils livrèrent aux flammes les faubourgs de la cité pontificale, profanèrent l’église des apôtres, et, forcés de se retirer devant la résistance intrépide du pape Léon IV, se dirigèrent vers Fondi et Luna, en pillant toute la côte ligurienne, pendant que les Musulmans de Bari dévastaient la Calabre, la Pouille, les campagnes du Bénéventin et de la Campanie (852). Ni les expéditions des Empereurs franks, ni les efforts des ducs de Bénévent, de Capoue, de Spolète, ne purent expulser les Sarrasins du territoire lombard, devenu au bout de quinze ans une vaste solitude. Cependant, en 867, au siége de Raguse, ils durent s’enfuir précipitamment devant le patrice Nicétas, envoyé dans l’Adriatique avec une flotte de cent navires, par l’empereur Basile le Macédonien. En 871, Louis II, en personne, à la tête d’une armée franke, les chassa de Bari, place formidable qui prolongea trois ans sa résistance. À la mort de ce prince, les Sarrasins reprirent l’offensive. Du Garigliano ils allèrent dévaster les environs de Tibur ; et la campagne de Rome, pendant deux ans, ne put être ensemencée (876). Le pape Jean VIII implora vainement l’aide des rois chrétiens. Sous les successeurs de Karl le chauve la situation de l’Italie devint encore plus critique, et Rome ne détourna les musulmans de ses murs qu’en leur payant un tribut annuel.

Grâce à la guerre civile qui éclata entre les Sarrasins de Sicile et ceux d’Afrique, les Grecs réussirent à rétablir en partie leur autorité en Italie, surtout au moment où les princes franks se disputaient la pourpre impériale. Le navarque Nasar, dans une expédition maritime (880), reprit Syracuse, Reggio, Tarente. La ville de Bari, sous le règne de Léon le Philosophe, reçut un nouveau patrice qui prit dès lors le titre de capatan ou capitan (887). Les princes de Capoue ayant hérité de la puissance lombarde, tentèrent également d’expulser de leur voisinage les infidèles qui, cantonnés d’abord à Acropoli, sur le cap Misène, avaient établi ensuite, vers l’embouchure du Garillan, une importante colonie. Ce fut le duc Aténulf, maître de Bénévent et de Capoue, qui fit la première tentative pour détruire ce camp redoutable d’Arabes africains (910). Malgré le concours des cités de Campanie, cette entreprise ne réussit pas ; mais le jour n’était pas éloigné où, délivrée un instant de ses discordes intestines, l’Italie allait pouvoir réunir toutes ses forces contre les envahisseurs islamites.

Dans les dernières années du IXe siècle, ce malheureux pays, ravagé par les pirates d’Afrique, avait été, de plus, le champ de bataille de tous les prétendants au titre d’empereur. Gui de Spolète, vainqueur de Bérenger, dans une dernière campagne sur les bords de la Trébie, avait reçu, en 891, la couronne impériale des mains du pape Étienne V. Afin d’en assurer l’héritage à sa famille, il avait employé la violence pour faire sacrer son fils Lambert par le successeur d’Étienne, le pape Formose, qui venait d’offrir cette dignité au roi de Germanie, Arnulf. À la mort de Gui, en 894, les suffrages des Romains s’étaient réunis, malgré les vœux du pontife, sur le jeune Lambert, héritier présomptif. Sollicité de nouveau par Formose, le roi germain passa les Alpes pour la seconde fois (895) à la tête d’une armée de Souabes et de Franconiens ; il prit d’assaut la cité Léonine, et le pape s’empressa de le couronner empereur (896). Agiltrude, mère de Lambert, était allée se renfermer dans Spolète, où Arnulf se disposait à l’assiéger, lorsqu’une atteinte d’aliénation mentale l’obligea de reprendre le chemin de la Germanie. Ce départ précipité rendit aux Lombards leur liberté d’action, et Lambert, reconnu empereur, entra dans Milan où il fit exécuter le comte Maginfred, qui avait servi le parti de l’étranger. Ce ne fut pas la seule vengeance tirée des fauteurs de la domination germanique. Soit pour se concilier la faveur du fils victorieux de Gui, soit pour obtenir les applaudissements du peuple, le nouveau pape Étienne VI obtint d’un concile la mise en accusation de son prédécesseur Formose, mort l’année précédente. Étienne fit déterrer le cadavre, qu’on apporta dans la salle des stances et qui fut assis sur le siége papal, revêtu des habits pontificaux. Là on lui coupa trois doigts et la tête et on le jeta dans le Tibre (897). Cette même année, le pape Étienne VI fut étranglé au mois d’août. Romain lui succéda et mourut le 8 février 898. Il eut pour successeur Théodore II, qui fit enterrer de nouveau le corps de Formose trouvé par des pêcheurs. Sous le pontificat de Jean IX, le concile de Rome flétrit encore la mémoire de Formose en annulant le sacre d’Arnulf comme subreptice et barbare. Peu de mois après ce décret de déchéance, le roi de Germanie expirait à Ratisbonne et l’empereur Lambert, vainqueur du duc révolté de Toscane, Adalbert II, tombait sous le poignard d’un fils de Maginfred (899). La vacance du trône impérial laissa le champ libre à de nouvelles ambitions. Les Italiens semblaient vouloir se réunir sous le sceptre de Bérenger, lorsqu’un parti puissant, que dirigeait le marquis d’Ivrée, offrit la couronne au roi de Provence, fils de Boson et petit-fils de l’empereur Louis II. Sur ces entrefaites, l’armée de Bérenger fut écrasée par les hordes hongroises qui commençaient à envahir l’Italie. Son compétiteur se trouvant ainsi réduit à l’impuissance, Louis III de Provence alla se faire sacrer empereur, à Rome, par le pape Benoît IV (900).