Histoire du Moyen-Âge (Gosset)/SEPTIÈME SIÈCLE

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SEPTIÈME SIÈCLE.



Bien que l’empire byzantin possédât encore une puissance imposante, un vaste territoire, une civilisation avancée, il ne pouvait prétendre au titre de nation. Ce n’était, à vrai dire, qu’un peuple d’esclaves déshonorant le nom de Grecs et de Romains.

À peine revêtu de l’autorité suprême, Phocas épouvanta par ses cruautés Constantinople, Alexandrie et Antioche (602). Pendant que les Perses ravageaient impunément ses États, il n’interrompait ses débauches que pour faire égorger les citoyens de toute condition dont le mérite, la richesse ou le rang excitaient sa défiance. Haï même des siens, ce tyran stupide trouva un traître dans son gendre Crispus, qui appela, pour le renverser, Héraclius, fils de l’exarque d’Afrique. Héraclius entra sans difficulté à Constantinople où venait d’éclater une révolte. Phocas, mis en présence du vainqueur qui lui reprochait de n’avoir usurpé le trône que pour opprimer le peuple, lui répondit : « Essaie donc de le mieux gouverner. » On lui trancha la tête, et Héraclius prit la pourpre (610).

Cependant les Perses, sous le satrape Saïn, continuaient leurs courses à travers l’Orient. En 611, ils s’emparèrent d’Antioche, de Damas, puis de Jérusalem, avec le secours de vingt-six mille Juifs qui prétendaient relever leur temple. Les chrétiens de la cité sainte furent massacrés, le tombeau de Jésus-Christ livré aux flammes, les églises détruites et la vraie Croix enlevée. Les Perses pénétrèrent en Égypte, prirent Alexandrie, Tripoli, détruisirent les villes grecques de la Cyrénaïque, et, revenant en Asie Mineure, poussèrent tout à coup jusqu’à Chalcédoine où ils s’installèrent pour dix ans. Héraclius leur fit les propositions les plus avantageuses, mais Khosrou II, qui avait juré de ne mettre fin à la guerre que lorsqu’il aurait anéanti le culte du Dieu crucifié, ordonna d’écorcher vif son satrape Saïn pour avoir prêté l’oreille à des paroles de paix (613). Les Avars, alliés des Perses, pénétrèrent dans la Thrace et franchirent le mur d’Anastase (614). L’empereur s’était rendu à Héraclée pour tâcher de négocier avec eux : les Barbares assaillirent brusquement son escorte et le poursuivirent jusqu’aux faubourgs de sa capitale (616). L’empire, envahi en Europe, en Asie et en Afrique, était réduit aux murs de Constantinople et à quelques possessions d’outre-mer. Dans cette détresse, Héradius annonça le dessein de porter le siége du gouvernement à Carthage. Il en fut détourné par le patriarche Sergius qui, voyant la ruine de la religion dans l’abandon de Constantinople, se décida à livrer, avec l’assentiment de tout le clergé, les richesses de l’Église pour la défense de l’État (619).

La guerre devient alors nationale et religieuse. Héraclius se met en personne à la tête de l’armée qu’il transporte par mer dans la Cilicie, et gagne une bataille près d’Issus (622). Revenu à Constantinople pour faire de nouveaux préparatifs et acheter la neutralité des Avars, il repart, ayant accru ses forces de nombreux auxiliaires recrutés parmi les tribus du Caucase, débarque à Trébisonde, entre dans l’Aderbaïdjan, et, massacrant les mages, pour venger le meurtre des prêtres de Jérusalem, éteint dans Tauris le Feu perpétuel qu’ils y entretenaient (623). Khosrou, effrayé, rappelle derrière l’Euphrate l’armée d’Égypte et celle d’Asie Mineure, pendant que l’empereur prend position entre le Phase et l’Araxe. Les Perses s’allient de nouveau aux Avars et aux Slaves qui viennent assiéger Constantinople. La ville se défend avec héroïsme, et le patrice Bonose repousse enfin cette nuée d’ennemis (626). Dans une troisième expédition, en 627, Héraclius, renforcé par quarante mille Turks-Khazars du Volga, reprend toutes les places de l’Arménie, de la Syrie et de l’Osrhoène ; il passe le Tigre à Mossoul, gagne une bataille sur les ruines de Ninive, pille les trésors du roi perse dans la ville de Dastagerd, s’approche de Ctésiphon dont il n’ose pourtant faire le siége et se replie sur Tauris. C’est là qu’il apprend le meurtre de Khosrou par son fils aîné Siroès qui offre la paix aux Romains. Les anciennes limites des deux empires sont rétablies, les aigles romaines et les prisonniers sont rendus ainsi que le bois de la vraie Croix que les Perses avaient emporté de Jérusalem. Héraclius, après avoir triomphé à Constantinople, se rend en Judée et va, pieds nus, reporter la Croix au Saint-Sépulcre (628).

Cette période glorieuse du règne d’Héraclius ne devait pas être de longue durée. Un nouvel ennemi s’agitait dans les déserts de l’Arabie ; il allait bientôt renverser le trône des Sassanides et opposer à l’empire d’Orient une puissance bien autrement redoutable que celle des Perses. Au lieu de se prémunir contre ce danger, l’empereur. énervé par la prospérité, se plonge dans l’hérésie. Il devient controversiste et publie en faveur des Monothélites l’édit nommé Ecthèse qui, en voulant tout concilier, introduisit un nouveau schisme dans l’Église. C’est à ce moment que se leva le peuple qui devait accabler les deux empires perse et romain.

L’Arabie est une vaste péninsule d’une superficie d’environ cent vingt-six mille lieues carrées. Séparée du continent Asiatique par le golfe Persique qui fait partie de la mer des Indes, elle s’y rattache par les hautes plaines des déserts de Syrie. Unie par l’isthme de Suëz à l’Afrique, dont elle est isolée par la mer Rouge, l’Arabie offre une double chaîne de montagnes reliées entre elles par une ligne de terrains élevés qui courent du détroit d’Ormus au détroit d’El-Mandeb. Entre ces deux chaînes s’étend une région centrale, immense vallée sablonneuse, où la vie nomade est seule possible. Le long des versants extérieurs des montagnes, est resserrée une région maritime dont la fertilité favorisa de bonne heure une civilisation rudimentaire. Le nom d’Arabie provient sans doute d’un district de la province de Tehama, appelé Araba, c’est-à-dire désert, et dérivant peut-être du mot Eber qui signifie nomade. La division de la presqu’île en Arabie déserte (les déserts qui s’étendent de la mer Rouge à l’Euphrate), en Arabie Pétrée (presqu’île du Sinaï), et en Arabie Heureuse (Arabie méridionale), remonte à Ptolémée. Les géographes arabes, au contraire, ne comprennent dans leur pays ni la presqu’île du Sinaï, ni les déserts de Suëz à l’Euphrate. Ils divisaient en huit contrées le reste de la Péninsule : L’Hedjaz, au sud-est de la presqu’île de Sinaï ; l’Yémen, au sud de l’Hedjaz ; l’Hadramaut, à l’est de l’Yémen, sur la mer des Indes ; le Mahrah, à l’est de l’Hadramaut ; l’Oman entre le Mahrah, la mer des Indes et le golfe Persique ; l’Itaca ou Bahreïn, le long du golfe Persique, depuis l’Oman jusqu’à l’Euphrate ; le Nedjed, au sud des déserts de Syrie, entre l’Hedjaz et le Bahreïn ; l’Ahkaf, au sud du Nedjed.

Le caractère essentiellement africain de l’Arabie se retrouve dans son climat, ses productions végétales et son règne animal. Dans les montagnes, comme dans les vallées, une sécheresse brûlante explique l’extrême pauvreté de la végétation. Les grandes forêts manquent et les prairies sont de la nature des steppes ; mais, par l’abondance de leurs plantes aromatiques, les plaines offrent d’excellents pâturages à une haute race chevaline. Dans les contrées qui s’élèvent par terrasses, le sol végétal présente de plus grandes richesses. Outre les palmiers et les plus belles espèces d’arbres à fruits, on y rencontre le coton, l’indigo, le tabac, le café et les épices de tout genre : benjoin, baume, mastic, aloës, myrrhe, encens, etc. Le règne animal comprend le chameau, le cheval, le bœuf, le mouton, la chèvre, la gazelle, l’autruche, le singe, le faisan, la colombe, le lion, la panthère, l’hyène et le chacal. On trouve également du fer, du cuivre, du plomb, de la houille et des pierres précieuses, la cornaline, l’agate et l’onyx.

La population de l’Arabie, au VIe siècle, peut être distinguée en trois races principales : les Arabes propres ou Sabéens dans le midi, les Ismaélites ou Agaréniens au centre, et, au nord, les Sarrasins, dénomination qui vient de l’arabe saraka, voler, ou de Scharkiin qui signifie orientaux, par opposition à Mâgrebin, habitants du Mâgreb ou Occident. La population aborigène se prétendait issue de Yoktân ou Kahtân, un des descendants de Sem, et en partie d’Ismaël, fils d’Abraham, qui vint fonder à la Mecque (Mekke), selon la tradition, le temple de la Kaaba. Le principal trait de leur constitution politique était la vie patriarcale fondée sur l’amour de la liberté. À la tête de chaque famille, un Scheik ; à la tête de chaque tribu, un Émyr (commandant). Les princes appartenaient tous à la race de Kahtân, d’où descendait la famille des Homéirites ou Himyarites qui régna pendant de longs siècles sur l’Yémen. Doué de beaucoup d’adresse et de grâce, l’Arabe était sobre, brave, hospitalier, fidèle, vindicatif, rêveur, plein de respect et d’admiration pour l’éloquence. Les habitants de l’Yémen vivaient dans des villes, s’adonnaient à l’agriculture et au commerce, entretenant des relations avec les Indes orientales, la Perse, la Syrie et l’Abyssinie. Pendant plusieurs milliers d’années, ils défendirent courageusement leur indépendance contre les conquérants orientaux. Ni les rois babyloniens et assyriens, ni les rois de la Perse et de l’Égypte ne purent les soumettre. À la mort d’Alexandre, qui méditait contre eux une expédition, les princes qui régnaient au nord de l’Arabie profitèrent de l’ébranlement général produit dans le monde par cet événement, pour étendre leur domination au delà de leurs frontières. Déjà, depuis longtemps, les Arabes nomades, surtout à l’époque de l’hiver, avaient coutume de faire des excursions lointaines dans l’Irak ou Khaldée. Ils en conquirent complètement une partie qui se nomme encore aujourd’hui Irak-Arabi, et y fondèrent le royaume de Hira. Une autre tribu de l’Yémen envahit la Syrie et se fixa sur les bords du fleuve Ghassan où elle constitua l’état des Ghassanides. Quand les Romains vinrent plus tard se heurter aux frontières de l’Arabie, surtout sous Trajan, les Arabes, divisés, ne purent leur résister partout avec succès. Bien que leur pays n’ait jamais été formellement érigé en province romaine, plusieurs de leurs princes du Nord se trouvèrent cependant placés sous l’autorité des empereurs et furent considérés comme gouvernant en leur nom. L’affaiblissement de l’Empire romain provoqua chez eux le réveil de l’esprit de liberté. Le plateau central (Nedjed) devint alors le théâtre de ces combats chevaleresques tant célébrés par leurs poëmes ; car, de temps immémorial, chez ce peuple à la fois ardent et mélancolique, une vie de privations et de dangers, dans des déserts de sable et sur des roches arides, avait produit une poésie mâle et sauvage, pleine d’images et de sentences. À l’époque de la grande foire qui se tenait à la Mekke et à Okadh, vers le ve siècle, il y avait des concours poétiques, et les poëmes couronnés étaient transcrits en lettres d’or sur du byssus et suspendus dans la Kaaba. On les nommait modsabhabât, c’est-à-dire dorés. La collection qu’on en possède comprend sept poëmes : l’un d’eux a pour auteur le célèbre Antar qui mourut en 615.

Le culte des idoles était la plus ancienne religion du pays, et y dominait déjà lorsque les mages de la Perse y apportèrent le sabéisme de Zoroastre, mêlant le culte du soleil et des étoiles aux superstitions indigènes. Plus tard, les Juifs, après la destruction de Jérusalem, se répandirent en Arabie, et leurs colonies marchandes vinrent même s’établir sur les côtes de l’Hedjaz et de l’Yémen. Le christianisme y trouva promptement de nombreux partisans. Sous Valens, les Ghassanides s’étaient laissé convertir par les solitaires du désert de Syrie. On comptait même plusieurs évêques placés sous l’autorité métropolitaine du siége de Bostra, en Palestine. Non loin de l’Euphrate, la ville d’Elhira, dont le prince avait reçu le baptême, possédait déjà de nombreux couvents d’Arabes chrétiens. Ainsi quatre religions régnaient ensemble dans l’Arabie ; néanmoins, la notion d’un Dieu suprême, Allah, paraissait exister dans l’esprit de tous.

Les princes himyarites de l’Yémen, qui avaient embrassé le judaïsme, au commencement du vie siècle, persécutèrent les chrétiens dont le zèle devenait un danger pour la foi judaïque. Le Negusch d’Abyssinie, à l’instigation de l’empereur Justin, se chargea de venger la Croix. Il envahit l’Yémen et lui donna pour souverain l’orthodoxe Abyat qui fut le père d’Abrahah-al-Aschram (525). Les vainqueurs commandèrent un code de lois à l’évêque Gregentius et firent construire à Saanah une église rivale de la Kaaba.

En 570, Abrahah entreprit une guerre contre les idolâtres de la Mekke qu’il voulut assiéger ; mais il fut repoussé par le grand prêtre Abd-El-Motalleb. Cinq ans après, les Abyssins furent chassés de l’Yémen par Khosrou-Noushirvan, roi de Perse, qui substitua son autorité à la leur. De même, dans le Nord, les Nabatéens avaient beaucoup perdu de leur puissance, et les royaumes d’Hira, d’Ambar, de Ghassan, se trouvaient resserré entre les Grecs et les Perses. La région du centre, l’Hedjaz, avait seule conservé son entière indépendance.

Le grand nombre de sectes qui s’étaient établies en Arabie, avait provoqué une indifférence générale en matière de religion, et cette diffusion de croyances diverses fut certainement la principale cause des progrès rapides que firent chez ce peuple les doctrines de Mohammed (Mahomet).

Cet homme extraordinaire était né à la Mekke l’an 570 de l’ère chrétienne. Son père Abdallah était fils de cet Abd-El-Motalleb qui avait victorieusement combattu les Abyssins et petit-fils d’un schérif qu’on avait honoré du glorieux surnom de Haschem (qui rompt le pain), à cause de sa grande charité. Cette famille appartenait à la tribu des Koréischites, à laquelle était confiée la garde de la sainte Kaaba. Mohammed perdit son père quelques mois après sa naissance et sa mère vers l’âge de six ans. Un esclave et cinq chameaux furent l’héritage de l’orphelin qui grandit sous la tutelle de son oncle Abou-Taleb. À quatorze ans il s’enrôla dans une de ces caravanes armées qui faisaient le commerce et la guerre sur les frontières de Syrie. Dans un de ces voyages, il se lia avec un moine de Bostra et un rabbin juif qui lui firent sans doute connaître leurs livres sacrés, l’Ancien et le Nouveau Testament. Il prit vaillamment part à la guerre des Koréischites contre la tribu d’Hawazin, guerre surnommée l’impie, parce quelle avait eu lieu dans l’un des quatre mois consacrés. À vingt-cinq ans, Mohammed entra au service de la veuve d’un riche marchand, nommée Khadidjah ; elle conçut pour lui une affection si vive quelle voulut l’épouser, malgré le désaveu formel de son père. De ce mariage naquirent plusieurs enfants qui tous moururent en bas âge, à l’exception de Fatime : elle deviendra l’épouse d’Ali, cousin du Prophète et fils d’Abou-Taleb. Ce changement de fortune permit à Mohammed de se livrer exclusivement à ses méditations religieuses. Il vivait dans la solitude et passait le saint mois de Rhamadan au fond d’une caverne de la montagne de Hira. C'est à quarante ans qu’il eut sa première vision : Gabriel lui apparut et lui ordonna de répandre ses enseignements divins. Les révélations se succédèrent alors sans interruption, suivies d’états extatiques auxquels il était sujet depuis son enfance et le convainquirent de sa vocation prophétique. Quant à la nature de ces communications surnaturelles, Mohammed s’en explique ainsi : « Un ange m’apparaît sous forme humaine et converse avec moi. Souvent j’entends des sons semblables à ceux d’une coquille ou d’une cloche, et alors je souffre beaucoup. Puis, quand l’ange me quitte, je recueille ce qu’il vient de me révéler. » En outre, une tradition rapporte qu’au moment des apparitions, malgré les froids les plus vifs, le Prophète avait le front inondé de sueur, les yeux injectés de sang, et, quelquefois même, beuglait comme un jeune chameau. C’était pendant ces crises que se produisaient ses hallucinations pieuses (611).

Les premiers disciples de Mohammed furent sa femme Khadidjah, son esclave Zeïd, son cousin Ali, ses amis Abou-Bekr, Othman, Zobeïr, Obeïdah et Omar. Il leur dit qu’il recevait, par l’intermédiaire d’un ange, les ordres de l’Éternel, et qu’il avait mission de prêcher la vraie religion sous le nom d’Islam, ce qui signifie soumission absolue à la volonté de Dieu. Ce ne fut qu’au bout de cinq ans qu’il se déclara publiquement Prophète, à la Mekke, sa ville natale. Il ne recueillit d’abord que railleries et mauvais traitements ; les Koréischites, alarmés, le dénoncèrent au peuple comme un novateur impie qui voulait détruire, par ambition, la religion nationale. La situation des premiers musulmans (Moslem) devint même si dangereuse, qu’il fallut toute l’influence d’Abou-Taleb pour les soustraire à la mort. La plupart se réfugièrent en Abyssinie, et le Prophète lui-même accepta pour asile un château fortifié, situé hors de la Mekke. Il n’y rentra qu’après la révocation du décret de bannissement rendu contre lui. Le nombre de ses partisans s’était multiplié ; il y eut une conversion subite de toute une caravane de Chrétiens venant de la petite ville de Nadschrân. Vers cette époque, il perdit son protecteur Abou-Taleb ; peu après mourut sa femme Khadidjah dont il conserva toujours pieusement le souvenir. Néanmoins, et en dépit de ses prédications contre la polygamie, il ne crut pas devoir s’abstenir de nouveaux mariages, et le nombre de ses femmes augmenta peu à peu, au point qu’il ne laissa pas moins de neuf veuves, parmi lesquelles Aïecha, fille d’Abou-Bekr, et Hafssa, fille d’Omar. En 621, à l’époque du pèlerinage à la Mekke, Mohammed gagna à sa doctrine les habitants de Yatrèb, de la tribu Haradsch, qui conclurent entre eux un traité d’alliance afin de le protéger contre les embûches de ses ennemis.

Les progrès de l’Islamisme inquiétaient non sans raison les Koréischites ; un arrêt de mort fut porté contre le Prophète qui déjà ne pouvait plus prier à la Kaaba sans être accablé d’outrages. Une nuit du mois de septembre 622, Mohammed parvint à s’échapper de la Mekke. Cette fuite commença son triomphe, et cette année, devenue la première de l’ère des musulmans, fut nommée l’année de l’Hégire, ou de la Fuite. Suivi dans son exil par Ali et Abou-Bekr et bientôt après par tous ses disciples, il se rendit à Yatrèb qui prit dès lors le nom de Cité du Prophète (Médinat-al-Nabi). Ceux qui vinrent de la Mekke se joindre à lui reçurent le nom de Mouhadjirin (émigrés), tandis que les prosélytes d’Yatrèb furent appelés Ansars (auxiliaires). Les habitants de Médine, rivaux de ceux de la Mekke, embrassèrent avec chaleur la cause des proscrits.

Après avoir commencé la construction de la mosquée qui existe encore à Médine et jeté les premières bases d’une constitution, dans cette ville qui s’était donnée à lui, Mohammed entreprit une série d’opérations militaires contre des caravanes ou des ennemis isolés. Le premier combat sérieux eut lieu au mois de Ramadan de la seconde année de l’hégire. À la tête de trois cent quatorze hommes, il rencontra auprès du puits de Bedr un millier de Koréischites. Comme sa troupe fléchissait, il lança en l’air une poignée de sable et se précipita dans la mêlée en criant : « Que la face de nos ennemis soit couverte de confusion ! » Il ramena ainsi ses soldats et remporta une victoire qui lui attira une foule d’aventuriers affamés de butin (624). L’année suivante, cependant, le grand prêtre Abou-Sophian, à la tête de trois mille guerriers, vengea la défaite de Bedr. Les musulmans ne rappellent jamais sans une sainte horreur les atroces cruautés que les filles de Koréisch exercèrent sur les cadavres des premiers martyrs de l’Islamisme (626) . Peu après, une armée de dix mille hommes, tirés des différentes tribus de l’Hedjaz et professant pour la plupart la religion judaïque, vint assiéger Médine. Mohammed fit creuser un fossé devant la ville, et, armé lui-même d’une pioche, il s’écria en faisant jaillir des étincelles du roc : « La première de ces étincelles annonce la soumission de l’Yémen ; la seconde, la conquête de la Syrie et de l’Occident ; la troisième, la conquête de l’Orient. » Il força les coalisés à lever le siége et sortit victorieux de cette guerre, qui prit le nom de guerre des nations ou du fossé. Le vainqueur fit signer aux vaincus une trêve de dix ans, qui accordait aux Islamites la liberté de visiter le temple de la Kaaba (627). Puis, Mohammed attaqua les Juifs de Khaïbar et emporta d’assaut cette ville dont les habitants furent massacrés (628). Il adressa ensuite à tous les souverains orientaux la sommation d’embrasser la religion dont il était l’apôtre. Le roi Khosrou ayant déchiré ses lettres : « Qu’ainsi son royaume soit lacéré ! » dit le Prophète. L’empereur Héraclius lui répondit par des présents ; le gouverneur de la Haute-Égypte, Mokawkas, lui envoya une belle esclave ; le roi d’Éthiopie se convertit. Pourtant un magistrat romain de Syrie mit à mort un de ses ambassadeurs. Zeïd reçut la mission de venger cet outrage. Il partit avec trois mille Arabes et se fit tuer à la bataille de Muta, après avoir défait, dit-on, une armée romaine de trente mille hommes. C’est dans cette guerre que Djafar, fils d’Abou-Taleb, ayant eu les deux mains coupées, serra avec ses bras mutilés l’étendard de l’Islamisme, et reçut par devant cinquante-deux blessures (629).

La trêve qui avait suspendu les hostilités entre les deux cités rivales de l’Hedjaz, ayant été violée par les Koréischites, Mohammed marcha sur la Mekke avec dix mille hommes. La ville fut emportée, et les trois cent soixante idoles de la Kaaba tombèrent à ce cri du Prophète : « La vérité est venue ; que le mensonge disparaisse ! » Tous les Koréischites, Abou-Sophian lui-même, confessèrent la foi Islamite. Une dernière victoire, remportée à Honaïn sur les tribus idolâtres, décida le triomphe de la nouvelle doctrine. L’Arabie entière se soumit à l’autorité de Mohammed, et l’année des Ambassades, fameuse dans la chronologie musulmane, conserva le souvenir de la conversion des Émyrs, derniers princes de l’Yémen (630).

En l’an 10 de de l’Hégire, suivi de cent quatorze mille musulmans, Mohammed se rendit à la Mekke pour y accomplir le grand pèlerinage El-Haddj. Les cérémonies accomplies à cette occasion demeurèrent la règle des pèlerinages de tous les fidèles. Le Prophète, désormais considéré comme le souverain spirituel et temporel de toute l’Arabie, revint à Médine. Trois mois après, en mai 632, il tomba malade de la fièvre, empoisonné, dit-on, par une femme juive de Khaïbar qui voulut venger son mari égorgé lors des massacres de cette ville. Lorsqu’il sentit approcher sa fin, il se rendit une dernière fois à la mosquée pour donner son adieu suprême aux fidèles. Il récita la prière publique du haut de la chaire et s’écria : « Si j’ai frappé quelqu’un injustement, je me soumets au fouet des représailles ; si j’ai frustré quelqu’un de ses biens, le peu que je possède acquittera la dette. » Une vieille femme réclama trois drachmes ; il lui les fit compter en la remerciant de l’avoir accusé sur la terre plutôt qu’au jour du jugement.

À son lit de mort, il recommanda solennellement de poursuivre les idolâtres de l’Arabie, de conserver aux prosélytes les mêmes droits qu’aux vieux croyants et de s’attacher constamment à la prière. Il expira le 8 juin 632 dans les bras de Aïecha, fille d’Abou-Bekr, la plus aimée de ses femmes. Trois jours avant de mourir, il avait chargé son beau-père de réciter à sa place les prières publiques. En l’absence de tout règlement sur l’ordre de succession, cette délégation du pouvoir sacerdotal parut désigner Abou-Bekr pour successeur du Prophète. Il fut donc reconnu en cette qualité par tous les chefs de l’armée qu’entraîna d’ailleurs l’exemple d’Omar. Ali lui-même, gendre du Prophète et chef de la famille des Haschemites, finit par se soumettre. Abou-Bekr régna et prit le titre de Khalyfe, ou vicaire, auquel fut ajouté plus tard celui d’Émyr-al-Moumenin, ou commandeur des croyants.

Le premier Khalyfe fit rassembler les feuillets épars du Koran, c’est-à-dire du Livre, dont Mohammed avait composé les nombreux chapitres dans les circonstances les plus diverses, et chargea de la coordination de ce travail l’un des plus intimes secrétaires du Prophète, Zaïd-ben-Tabet. Celui-ci recueillit tous les fragments écrits sur des feuilles de palmier, sur des pierres blanches, sur des morceaux de cuir et d’étoffe, sur des omoplates de brebis, ainsi que les traditions conservées dans la mémoire des principaux compagnons du réformateur. Ce mode de formation explique l’incohérence des matières qui composent ce livre. Les sept cent quatorze chapitres, ou sourates, qu’il renferme, les uns très-longs, les autres très-courts, se subdivisent en versets où sont formulés tous les préceptes de la morale islamite. Une grande simplicité règne dans l’ensemble de ce recueil révéré des musulmans qui l’appellent Hitab-Allah, le livre de Dieu ; Hilam-schérif, la Parole sacrée ; Masshof, le code suprême ; Tanzil, descendu du ciel ; car ils sont convaincus, selon l’affirmation de Mohammed, que ce livre est tombé du ciel page par page, verset par verset. Le Koran est le code civil, criminel, politique, militaire des vrais croyants, qui ne se sentent obligés à respecter que ce qu’il contient, ce qui est conforme à son esprit, et rejettent avec malédiction tout ce qui lui est contraire. Il édicte des peines sévères contre le vol, l’usure, la fraude, le faux témoignage, il prescrit des mesures d’hygiène telles que la circoncision, l’abstinence du vin, de la chair de porc, les ablutions régulières. Le dogme réside tout entier dans ces mots : « Il n’y a de Dieu que Dieu et Mohammed est le Prophète de Dieu. » Le Koran n’admet aucune puissance égale à Allah, aucune possibilité d’une incarnation divine. Le Très-Haut s’est révélé aux hommes par une série de prophètes tels que Noé, Abraham, Moïse, Jésus, et enfin Mohammed, bien qu’il n’eût point reçu le don des miracles, ainsi qu’il le reconnaissait lui-même. Il existe des anges médiateurs entre le Créateur et la créature, et pour guider les hommes au salut, l’Éternel dicta le Pentateuque et l’Évangile. Malheureusement, ces livres sacrés ont été dénaturés par des changements et des interpolations qui ont nécessité la révélation du Koran. Le corps, comme l’âme, est appelé à participer aux joies et aux douleurs de l’autre monde. « Que les fidèles, dit Mohammed, aient un ferme espoir en la vie future. » Sept enfers de différents degrés doivent être à jamais la demeure des musulmans impies, des apostats, des chrétiens, des juifs, des mages, des idolâtres, des hypocrites de toutes les religions. L’ange Gabriel pèse les actions des morts dans une balance assez vaste pour contenir le ciel et la terre. Les ressuscités sont conduits vers le pont Al-Sirat, plus étroit qu’un cheveu, plus effilé que le tranchant d’une épée, au-dessous duquel se déroulent les gouffres infernaux, où sont précipités les coupables qui ne peuvent franchir ce pont. Quant aux fidèles, ils traversent cet abîme en se jouant et vont s’installer au septième ciel. Là, ils trouvent des jardins féeriques, des lits incrustés d’or et de pierreries, des vins et des mets exquis, des houris aux yeux étoilés et au teint d’opale, des amours éternelles et une jeunesse sans fin, car la vieillesse et la laideur ne doivent pas attrister les élus. Cependant, au-dessus de ce paradis sensuel, Mohammed plaçait les joies purement spirituelles : « Le plus favorisé de Dieu, dit-il, sera celui qui verra sa face soir et matin, félicité qui surpassera tous les plaisirs des sens, comme l’Océan l’emporte sur une perle de rosée. »

Tout en proclamant l’équitable dispensation des peines et des récompenses dans la vie future, le Koran accepte la doctrine de la fatalité ou prédestination qui, enchaînant la volonté de l’homme, détruit nécessairement le mérite et le démérite des actions humaines. La croyance que les créatures sont prédestinées de toute éternité au bien ou au mal était si profondément établie dans l’Orient que, loin de chercher à la combattre, Mohammed en fit un puissant auxiliaire de l’esprit de conquête. « Dieu est vivant et vous regarde, combattez ; le Paradis est devant vous et l’Enfer derrière. » Ces harangues enflammées donnent le secret de bien des victoires.

Les pratiques religieuses autant que la foi sont nécessaires au salut d’un musulman ; la prière, le jeune, l’aumône. Tout fidèle doit prier cinq fois par jour, les yeux tournés vers la Mekke. Le vendredi est le jour de la prière publique dans les mosquées à laquelle le muezzin invite les croyants, du haut d’un minaret. Pendant le mois de Rhamadan, il faut s’abstenir, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, de toute nourriture, de toute boisson, de bains, de parfums, de divertissements. Ce temps d’abstinence est la préparation aux fêtes du Baïram, qui est la Pâque des Islamites. L’ablution doit précéder tout acte de piété, et, si l’eau manque, il est permis de la remplacer par le sable fin du désert. Les obligations du riche sont proportionnées aux moyens qu’il a employés pour acquérir sa richesse ; l’aumône du dixième des revenus est imposée à l’homme irréprochable. Il ne suffit pas de pratiquer la charité, si on ne fait le bien pour lui-même, sans espoir de compensation humaine. « Celui qui donne par ostentation est semblable à un rocher couvert de poussière ; une pluie abondante survient et ne lui laisse que sa dureté. » Mohammed releva la condition de la famille en assignant aux filles une part de l’héritage, en ordonnant au mari d’être un protecteur pour sa femme, en exaltant le respect filial : « Un fils gagne le Paradis aux pieds de sa mère. » S’il maintint la polygamie, c’est que de tout temps cette coutume régnait dans l’Asie occidentale. Il la soumit pourtant à des restrictions et conseilla comme un acte louable de se borner à une seule épouse. Pour des raisons identiques, il n’osa décréter l’abolition de l’esclavage ; mais il imposa des obligations aux maîtres et proclama le fait de l’affranchissement un acte agréable à Dieu. Il suffit de lire le Koran pour se convaincre que la morale en est souvent fort élevée. L’Islamisme dut sans doute la rapidité de sa propagation à cet ensemble de préceptes sévères empruntés aux religions antérieures et mélangés avec les opinions, les croyances, les rites que professaient les peuples de l’Arabie. Toute idée de tolérance n’est pas étrangère au Koran : « Ne faites point de violence aux hommes à cause de leur foi ; la voie du salut est suffisamment distincte du chemin de l’erreur. » Ainsi les peuples du Livre, c’est-à-dire les juifs, les chrétiens, les sabéens, ayant foi en un seul Dieu et au jugement dernier, pouvaient exercer librement leur culte, moyennant le tribut annuel d’une pièce d’or. Il était défendu de s’allier à eux par le sang, mais on ne devait les combattre que dans le cas de provocation. Quant aux idolâtres, s’ils refusaient de se convertir à la religion du Prophète, le devoir le plus strict était de les traquer jusqu’à extermination. Tel est l’esprit de prosélytisme et de conquête qui poussa les sectateurs de Mohammed jusqu’aux extrémités du monde.

Néanmoins, l’édifice religieux et politique de l’Islamisme fut ébranlé à la mort de son fondateur. La fureur d’innover suscita la révolte de Mosseilamah, et lorsque ce rebelle eut été vaincu par Abou-Bekr, la secte des Kharégites refusa de reconnaître les premiers khalyfes et soutint quelque temps les droits d’Ali, gendre du Prophète. C’est ainsi que commença le grand schisme qui divisa les musulmans d’Orient et ceux d’Occident, et qui, perpétué jusqu’à nos jours, entretient encore l’inimitié entre les Turcs et les Persans. Les rébellions, soulevées par la prophétesse Thegiaz, furent aisément étouffées dans la province de Iémanah, dans le pays de Bahreïn et dans le Nedjed. La valeur fanatique de Khaled rendit la soumission générale et absolue. Afin de ne pas laisser se refroidir l’ardeur de ses soldats victorieux, le khalyfe Abou-Bekr voulut procéder sans retard à la conversion des infidèles, selon le vœu du prophète, et appela toutes les tribus de l’Arabie à partager la gloire de la guerre sainte. L’entreprise eût certes été plus que téméraire si elle n’eût été favorisée par la décadence des trois grandes nations du monde, Perses, Grecs et Germains. Les Arabes pouvaient espérer la victoire.

Lorsque le khalyfe donna le signal du départ aux armées qui allaient attaquer la Syrie et la Perse, il adressa aux guerriers ces sages instructions : « Invitez les nations à la foi, avant de les combattre, et n’exigez de conversion que des hommes faits ; respectez les envoyés de paix, épargnez les vieillards, les femmes, les enfants : n’exercez jamais de cruauté sur les vaincus : ne détruisez ni les arbres fruitiers, ni les champs en culture. » La part du soldat dans le butin fut fixée d’avance aux quatre cinquièmes ; le reste était destiné aux instituteurs, aux juges, aux poëtes et aux orphelins.

Khaled se jeta dans l’Irak babylonien. Il s’empara des villes de Hira et d’Ambar, pendant qu’Abou-Obéidah pénétrait en Syrie et campait sous les murs de Bostra. Khaled vint l’y rejoindre, et les deux chefs livrèrent aux Romains, près d’Aïznadin, une grande bataille où périrent cinquante mille soldats d’Héraclius (634). Abou-Bekr, mort dans l’intervalle, avait désigné pour successeur Omar qui, en moins de deux ans, se trouva en possession de toute la Célésyrie.

Effrayé de la rapidité de ces conquêtes, Héraclius envoya contre les envahisseurs une nouvelle armée de cent quarante mille hommes, sous les ordres du patrice Manuel. Le combat s’engagea sur les rives de l’Yermouk, près du lac de Tibériade. Trois fois repoussés, les Arabes furent ramenés trois fois par une légion d’amazones armées d’arcs que Khaled avait placée en ligne de réserve (636). Après cette victoire, toutes les villes de Syrie se rendirent successivement, et le khalyfe Omar voulut prendre en personne possession de Jérusalem. Il y entra sur un chameau roux, portant sur le devant de la selle un sac de blé et de dattes qu’il distribuait sur son passage. Il donna l’ordre d’y bâtir une mosquée et accorda cependant aux chrétiens le libre exercice de leur culte (637). La prise de Jérusalem entraîna la reddition d’Alep, d’Antioche, de Césarée, de Tyr, d’Édesse, de Dara, etc., ainsi que des villes maritimes Béryte, Sidon, Ptolémaïs, Ascalon, Gaza. Le pays entier succomba, et l’empereur s’embarqua en s’écriant : « Adieu, Syrie ; adieu pour toujours ! »

Pendant ce temps, l’armée envoyée vers l’Euphrate poursuivait ses succès. À la cour de Ctésiphon, sept usurpateurs avaient succédé, dans l’espace de quatre années, au parricide Siroès qui n’avait régné que dix mois ; et un enfant de douze ans, Yesdegerd III, avait été couronné peu de jours après la mort de Mohammed. À l’approche de trente mille Sarrasins que commandait Saïd, cent cinquante mille Perses vinrent se ranger sous le Tablier de cuir du Forgeron qui avait affranchi son pays du joug des Arsacides. Le carnage dura trois jours dans la plaine de Hadesiah, et les Perses durent se retirer en désordre au delà de l’Euphrate (636). Les vainqueurs les poursuivirent jusque sous les murs de Ctésiphon, Madaïn, aux blanches murailles, qu’ils emportèrent d’assaut et qu’ils détruisirent contrairement à leur habitude. Le Commandeur des Croyants reçut à Médine les richesses héréditaires des Grands-Rois avec la couronne de Khosrou le Grand et l’étendard des Sassanides.

Tandis que Khaled, surnommé le glaive de Dieu, subjuguait la Mésopotamie, son lieutenant Amrou-ben-Alas partait de Gaza et entrait en Égypte avec quatre mille cavaliers (638). Maître de Iarmah, il s’avança jusqu’au centre du pays, s’empara de Misrah, et, à l’aide des Koptes jacobites, ennemis irréconciliables des Grecs, prit possession de Memphis (639). Puis, il alla camper sous les remparts d’Alexandrie. Pendant quatorze mois les Alexandrins défendirent vaillamment leur ville, sans espoir de secours, et les musulmans ne l’emportèrent qu’après avoir perdu vingt-trois mille de leurs meilleurs guerriers. Amrou organisa sagement sa conquête, abolit la capitation, réserva le tiers des revenus pour l’entretien des digues et des canaux, et rendit à ces contrées leur ancienne prospérité. Ceci suffirait pour infirmer la version qui attribue au khalyfe Omar l’ordre de détruire par le feu les quatre cent mille volumes de la bibliothèque d’Alexandrie, si cet incendie n’était démenti d’avance par le témoignage d’Orose qui, au ve siècle, avait vu les armoires vides du Sérapion (640).

Cependant Yesdégerd, réfugié à Holwan, avait rassemblé une nouvelle armée. Il ne réussit qu’à se faire écraser d’abord à Djalulah, puis à Nehavend (642). Cette victoire des victoires détermina la soumission de toute la Perse. Les Arabes triomphants repassèrent le Tigre à Mossoul pour faire leur jonction avec l’armée de Syrie à la tête de laquelle Khaled venait de prendre possession de Diarbékir. En vain le jeune roi de Perse, retranché dans les gorges du Farsistan, essaya-t-il de défendre les approches de l’ancienne Persépolis ; forcé de se réfugier dans le Khoraçan, il en fut chassé par Ahnaf qui, le poursuivant de ville en ville, prit en passant Mérou, Hérat, Balkh, et s’arrêta seulement sur les bords de l’Oxus.

Les trois grandes contrées qui touchent à l’Arabie étaient définitivement conquises, quand Omar expira sous le poignard d’un esclave persan (644). Un conseil de six musulmans, désignés par lui à son lit de mort, élut au khalyfat, toujours au détriment d’Ali, un autre cousin du Prophète, Othman.

Fondateur des deux villes de Bassorah et de Koufah, déjà florissantes, Omar, le premier, prit le titre d’Émyr-al-Moumenim, introduisit la chronologie de l’Hégire et dota de biens-fonds les mosquées et les écoles. Il avait toujours protégé Amrou qui possédait le gouvernement d’Égypte ; mais le nouveau khalyfe Othman rappela le fils d’Alas et lui donna pour successeur l’Émyr Abd’Allah. Celui-ci forma le projet de conquérir l’Afrique. Il envahit la province de Tripoli et conduisit hardiment ses quarante mille soldats contre les cent vingt mille hommes de l’exarque Grégoire, qui avait promis sa fille et cent mille pièces d’or à qui lui apporterait la tête du chef arabe. Abd’Allah ayant offert la même récompense, un de ses guerriers nommé Zobéïr parvint à tuer l’exarque, et, dans son austérité musulmane, refusa l’or et la fille chrétienne. Les Arabes remportèrent une éclatante victoire, poursuivirent leur marche jusqu’à Sufétula et revinrent en Égypte, chargés d’un immense butin (647).

Bien que son trône eut été renversé, l’infatigable Yesdégerd était allé chercher des secours jusqu’en Chine, où l’empereur Taï-Tsong permit au Khan des Turks, son tributaire, de mettre ses hordes au service du souverain dépossédé. Soit que les chefs de cette armée auxiliaire se fussent laissé intimider, soit qu’ils eussent reçu le prix d’une trahison, le petit-fils du grand Khosrou fut brusquement abandonné ; poursuivi par ses propres alliés, il finit par tomber entre les mains des Turks qui l’égorgèrent sur les bords du Marg-Ab. La mort de ce prince intrépide mit fin à la dynastie royale de Sassan et consacra la chute du second empire des Perses (652).

Après la mort d’Héraclius et de ses deux fils Constantin et Héracléonas (641}, l’empire équipa deux flottes pour reprendre Alexandrie. Deux fois les vaisseaux grecs mouillèrent dans le port de Pharos, et grâce à l’appui des populations, les Byzantins reprirent la Cyrénaïque et la Nubie aux infidèles. Il fallut les plus grands efforts pour les expulser de nouveau. Ces échecs, ainsi que la perte de Chypre (649), étaient dus aux fautes d’Othman qui, moins habile et plus faible qu’Omar, confiait le gouvernement des provinces à ses favoris, Il périt assassiné en 656.

Le gendre du Prophète, Ali, fut enfin proclamé khalyfe ; mais une réaction koréischite se produisit aussitôt contre lui, et son autorité fut ouvertement contestée par Tellah et Zobeïr. Ali marcha contre les deux rebelles qu’il battit et qui perdirent la vie dans le combat. Voulant alors humilier l’orgueil des ambitieux Ommyades, il retira le gouvernement de la Syrie au chef de cette puissante famille. Moawiah refusa d’obéir, et, soutenu par Amrou, prit le titre d’Émyr-al-Moumenin. Une bataille terrible livrée près de Seffeïn resta indécise. Les hostilités se poursuivaient de part et d’autre, quand un fanatique de la secte des Kharégites assassina le khalyfe Ali.

Moawiah transporta à Damas le siége de l’Empire musulman ; le khalyfat, jusqu’alors électif, devint héréditaire dans la famille des Ommyades qui régna quatre-vingt-dix ans. La simplicité des mœurs et le régime populaire disparurent avec la pauvreté primitive. L’or de la conquête ayant déjà corrompu les caractères, le despotisme s’introduisit promptement dans le gouvernement, malgré l’indomptable énergie avec laquelle luttèrent contre la violation de la loi les sectes rigides et farouches des Matazélites, des Kharégites et des Kadomiens.

Moawiah se hâta de reprendre la suite des conquêtes interrompues par la guerre civile. Il envoya en Afrique son lieutenant Ben-Hadidj qui s’empara de Camounié et alla piller les côtes de Sicile. Son successeur Akbâb fonda, près de Tunis, la colonie de Haïroan ; mais un soulèvement des Berbers, dirigé par le maure Kuscilé, fit perdre aux Arabes le terrain conquis (675). Le khalyfe tourna les yeux du côté de l’Asie Mineure et s’occupa de mettre en œuvre toutes les forces navales qu’il amassait depuis longtemps (668). Son fils Yésid partit à la tête d’une flotte formidable. Six fois en six ans il assiégea Constantinople et fut toujours repoussé par les Grecs ; ceux-ci incendiaient les vaisseaux ennemis au moyen du terrible feu grégeois, qui trouvait dans l’eau de nouveaux éléments de combustion. Trente mille musulmans périrent dans ces expéditions ; elles furent enfin suspendues par un traité de paix avec l’empereur Constantin Pogonat : une clause imposait au khalyfe un tribut de trois mille pièces d’or, première humiliation infligée à l’Islam.

La mort de Moawiah devint le signal d’une révolte générale contre son fils Yézid (680). Deux de ses compétiteurs se maintinrent quelque temps, l’un en Perse, l’autre dans l’Irak et en Égypte. Mervan Ier reconquit cette dernière province ; et, dès l’avénement de son fils Abd-El-Malek (685), Hégiage écrasa tous les ennemis des Ommyades, rétablit l’unité de l’empire et affermit cette dynastie sur le trône.

Résolu à tous les sacrifices pour soumettre l’Afrique, Abd-El-Malek jeta dans le désert Libyque quarante mille musulmans, sous la conduite d’Hassan. Ce général conquit presque toutes les villes du littoral africain ; et malgré les efforts des lieutenants de l’empereur Léonce, Carthage tomba au pouvoir des Arabes. Cette antique cité fut démantelée et livrée aux flammes (698). Une dernière insurrection, d’abord victorieuse, dirigée par la reine Khahina, fut comprimée définitivement par Hassan qui décima les vaincus et fit déporter en Asie plus de trois cent mille Berbers. Les naturels du pays, ayant embrassé l’Islamisme, se confondirent peu à peu avec les vainqueurs dont le triomphe eut pour résultat l’anéantissement absolu du christianisme jusqu’alors si florissant dans ces contrées. L’Afrique fut donc perdue à jamais pour l’empire de Constantinople où, d’ailleurs, les descendants d’Héraclius ne s’étaient signalés que par leur corruption et leurs crimes. Sept empereurs de cette famille s’assirent sur le trône qu’ils souillèrent de sang. Successeur de Constantin et d’Héracléonas, Constant II débute par le meurtre de son frère Théodose et va se faire assassiner à Syracuse (668). Constantin Pogonat venge son père par d’effroyables cruautés et associe à l’empire ses deux frères Héraclius et Tibère, pour complaire aux soldats qui réclament un empereur en trois personnes, afin de posséder sur la terre une image de la Trinité céleste. Bientôt, débarrassé de ces prétoriens trop mystiques, Pogonat fait couper le nez à ses deux frères en présence des évêques assemblés en concile. Son fils Justinien II hérite du trône en 685, et, après dix ans d’atrocités inexprimables, est déposé par Léonce, et mutilé. Ce dernier est mutilé à son tour par Absimare qui prend le nom de Tibère III (699). Mais Justinien revient d’exil avec l’aide du roi des Bulgares ; il rentre dans Constantinople, fait égorger les deux usurpateurs, et pendant les jeux du Cirque appuie les pieds sur leurs cadavres. Les vengeances terribles qu’il exerce produisent une nouvelle révolte : elle aboutit à la décapitation de Justinien, dernier rejeton de la dynastie des Héraclides byzantins.

Pendant que le vieil Empire Grec donnait au monde ces honteux spectacles, à l’autre extrémité de l’Europe, un État nouveau, celui des Franks mérovingiens, à peine arrivé à son apogée, sous Daghobert, semblait pencher vers sa ruine.

Après la mort de Frédégunde, la puissance de la Neustrie avait été ébranlée sous son fils Khlother encore enfant ; d’autre part, la royauté austrasienne, bien que raffermie en apparence à la fin du vie siècle, se trouvait au fond plus menacée que jamais par la coalition des Leudes ; Brunehilde n’était point d’humeur à renoncer à la lutte ; l’abaissement de la Neustrie ne lui suffisait pas. Elle voulait ressaisir son ancienne influence et elle parvint à armer ses deux petits-fils l’un contre l’autre (605). Cette guerre fratricide se termina par les deux sanglantes batailles de Toul et de Tolbiac ; Théodebert fut vaincu. Le roi d’Austrasie ayant été amené à son frère, celui-ci le fit décapiter à Châlons. Thierry se trouva ainsi en possession de tous les États de Guntran et de Hildebert (612). Il se disposait à traiter son cousin comme son frère, lorsqu’il mourut tout à coup. Ce fut en vain que Brunehilde voulut faire reconnaître Sighebert, un des quatre fils naturels de Thierry II. Plutôt que de retomber sous la tyrannie de la vieille rivale de Frédégunde, les chefs de la faction aristocratique se tournèrent secrètement vers Khlother II. Warnnakhar, maire de Bourgogne, et Peppin de Lauden, maire d’Austrasie, se laissèrent battre, sur les bords de l’Aisne, par l’armée neustrienne. Les quatre fils de Thierry furent égorgés, et Brunehilde, âgée de quatre-vingts ans, tomba aux mains du fils de Frédégunde. Après trois jours de torture, elle fut promenée sur un chameau à travers le camp et livrée aux insultes des soldats ; puis, on l’attacha par les cheveux, par un pied et par un bras, à la queue d’un cheval sauvage qui mit son corps en lambeaux (613). Ainsi mourut Brunehilde, fille, sœur, mère et aïeule de rois. On l’accusa de beaucoup de crimes qu'elle n’avait pas commis, et ce qui reste avéré parmi ses nombreux forfaits ne passe pas la mesure des princes mérovingiens. Ceux qui la condamnèrent n’étaient pas moins féroces qu’elle et n’avaient ni son courage, ni ses talents, ni la hauteur de son caractère.

Toute la nation franke se trouva de nouveau réunie sous Khlother II, roi de Neustrie. L’aristocratie, toutefois, dont il n’avait été que l’instrument, se hâta de faire consacrer sa victoire par la Constitution perpétuelle, décrétée dans une assemblée à laquelle on donna le nom de Concile de Paris, à cause de la présence de soixante-dix-neuf évêques (614). Les églises et les Leudes obtinrent l’abolition des impôts essayés par les rois franks, la restitution des biens qui leur avaient été enlevés, et la confirmation irrévocable des concessions qui leur avaient été faites. La juridiction ecclésiastique fut étendue, et le roi ne conserva que le simple droit de confirmer l’élection des évêques réservée au clergé et au peuple des cités. Les magistrats de l’ordre judiciaire furent astreints à ne jamais condamner un homme libre ou même un esclave sans l’entendre, et l’autorité royale dut s’engager à ne point intervenir dans l’élection des maires du Palais.

Quinze ans de paix suivirent ce triomphe de l’aristocratie laïque et religieuse. Les Champs-de-Mars, qu’avaient parfois convoqués les descendants de Khlodowigh, ne furent plus composés que d’évêques, de leudes et d’officiers attachés à la couronne. Le règlement des affaires d’État ou des intérêts d’Église occupa ces assemblées mixtes auxquelles on put, dès lors, donner indifféremment les noms de Conciles ou de Champs-de-Mars. Les attributions des maires du Palais devinrent plus nombreuses et plus importantes. Investis peu à peu de tous les pouvoirs, ces chefs élus de l’aristocratie finirent par gouverner absolument au nom des rois fainéants dont l’histoire suivit de près le règne de Khlother II.

Daghobert Ier, son fils, assis depuis six ans déjà sur le trône d’Austrasie, se fit reconnaître, à la mort de son père (628), par les Neustriens et les Burgundes. Il laissa l’Aquitaine à son frère Karibert, puis à ses neveux, à titre de duché héréditaire. En échange, il reçut la soumission des Vascons, Escualdunacs, peuple de race cantabrique qui, fuyant sans doute la domination des Wisigoths, avait passé les Pyrénées, et, dès 602, s’était établi dans le Lampourdan. L’empire des Mérovingiens s’étendait alors des Pyrénées aux bords de l’Elbe, de l’Océan à la Bohême et à la Hongrie. Ce dernier pays était occupé par les Avars et des tribus de Slaves Vénèdes, Tchèques ou Bohémiens dont un aventurier Frank nommé Samo était devenu roi. À cette époque, les marchands d’Austrasie faisaient un commerce très-actif d’étoffes de Grèce et d’épiceries du Levant qu’ils répandaient dans la Germanie. Une de leurs caravanes ayant été rançonnée par les Vénèdes, Daghobert s’allia aux Lombards et aux Germains pour attaquer ces peuplades Slaves. Cette campagne n’eut point de résultats décisifs, et les Vénèdes continuèrent à ravager la Thuringe.

En 631, neuf mille guerriers Bulgares, chassés de la Pannonie par les Avars, vinrent demander asile avec leurs familles au roi frank, qui leur accorda des cantonnements en Bavière. Au bout de six mois, il les fit tous égorger par les Bavarois, en une seule nuit, hommes, femmes et enfants.

Pour garantir les provinces d’outre-Rhin des incursions des Slaves, Daghobert confia la défense de ces frontières aux Saxons méridionaux, à qui il remit le tribut de cinquante bœufs qu’ils payaient depuis Khlother II (632). Au dedans, il sut contenir les empiétements des Leudes, en retenant à Paris Peppin de Landen, maire d’Austrasie, et en internant, dans les Vosges, Arnulfe, évêque de Metz. Il parcourait ses vastes États, étalant partout une magnificence extraordinaire dont le goût lui était inspiré par l’orfèvre Eligius, élu plus tard évêque de Noyon et vénéré dans l’Église sous le nom de saint Éloi. Dominé par ses penchants, le Salomon du Nord, outre les trois reines Nantekhilde, Vulfegunde et Berkhilde, s’était entouré d’un si grand nombre de concubines que le chroniqueur Frédégaire a reculé devant la fatigue de transcrire leurs noms.

En l’an 636, les Bretons de la côte armoricaine se livrant à leurs courses dévastatrices, le roi des Franks envoya son ministre Eligius auprès de leur duc Judicaël, qui vint rendre hommage à Daghobert, dans son palais de Clichy, et reçut de magnifiques présents.

Entouré de conseillers ecclésiastiques, Daghobert racheta ses désordres par ses libéralités envers les pauvres et ses fondations pieuses. Il fit ciseler par Eligius, un grand artiste au milieu d’un siècle tout barbare, des châsses pour les reliques des saints et de précieux ornements d’église. Il bâtit aux portes de Paris la basilique de Saint-Denys, destinée aux tombeaux des rois, mais ne se fit aucun scrupule, pour enrichir la nouvelle abbaye, de dépouiller des églises et des chapelles consacrées à d’autres saints. Il ne fut pas moins prodigue envers la cathédrale de Reims et celle de Tours,

Daghobert mourut d’une dyssenterie le 19 janvier 638, à l’âge de trente-quatre ans, laissant deux fils encore enfants, Sighebert II et Khlodowigh II. Le premier resta roi d’Austrasie ; le second eut la Neustrie et la Burgundie. Chacun de ces trois royaumes avait un maire du Palais.

Dès ce moment, les minorités se succédant presque sans interruption, les rois franks ne sont plus que des instruments entre les mains des Maires qui deviennent les vrais souverains. Les premières années de royauté des fils de Daghobert furent paisibles, grâce au désintéressement d’Éga et de Peppin de Landen ; mais ces deux Maires étant morts en 640, les grands choisirent trois ambitieux : Erkhinoald en Neustrie, Flaokhat en Burgundie et Grimoald, fils de Peppin, en Austrasie. Ce dernier, à la mort de Sighebert II (650), tenta de placer sur le trône son propre fils, au détriment de l’héritier légitime relégué en Irlande. Les Austrasiens n’acceptèrent pas cette usurpation, et, après avoir fait périr Grimoald et son fils, se soumirent à Khlodowigh II, entre les mains duquel se trouvèrent réunis les trois royaumes jusqu’à sa mort (656). Le maire Erkhinoald laissa la royauté indivise entre les trois fils de Khlodowigh II, Khlother III, Hildérik II et Thierry III. Il gouverna sous la régence de la reine-mère Bathilde et eut pour successeur dans sa charge Ebroïn (Eberwin), qui engagea une lutte énergique contre les grands (660). Quand Bathilde se fut retirée à l’abbaye de Chelles (665), les seigneurs austrasiens firent constater l’indépendance politique de leur pays en obtenant Hildérik II pour roi et Wulfoald pour maire du palais. Le roi de Paris, Khlother III, n’ayant pas laissé d’enfants, Ebroïn, sans consulter les Leudes, plaça sur le trône Thierry III, oublié jusque-là dans le cloître de Saint-Denys. Les grands se soulevèrent sous la conduite de Wulfoald et de Léodegaire, évêque d’Autun, plus tard saint Léger. La Neustrie fut envahie ; Thierry rentra dans son monastère ; on relégua Ebroïn dans celui de Luxeuil, et les trois couronnes furent réunies sur la tête de Hildérik II. Dans l’année 673, saint Léger, soupçonné de complots, alla partager la retraite de son rival Ebroïn. Hildérik, qui ne reculait devant aucune violence pour faire respecter son autorité, fut assassiné dans la forêt de Chelles par le leude Bodilon, qu’il avait fait battre de verges comme un esclave (674). À la faveur des désordres qui suivirent ce meurtre, Ebroïn s’échappa de sa prison, et rétablit sa puissance en Neustrie, à l’aide d’une armée soudoyée. Il fit périr la plupart de ses adversaires, parmi lesquels saint Léger, évêque d’Autun, et consentit à laisser régner Thierry III (675).

Fatigués de lutter sans cesse contre la suprématie royale, les Leudes austrasiens résolurent d’abolir la royauté. Ils déposèrent en effet leur roi Daghobert II et confièrent le gouvernement, avec le titre de ducs ou princes des Franks, à deux d’entre eux, Martin, fils de Khlodulfe, et Peppin d’Héristal, petit-fils de l’ancien maire Peppin-le-Vieux (679). Alarmé de cette révolution, Ebroïn leva une armée pour réduire les Austrasiens. Il remporta une victoire à Leucofao, dans le Laonnais ; Peppin réussit à fuir, mais son collègue Martin, fait prisonnier, fut mis à mort en 680. Le triomphe du maire de Neustrie fut de courte durée ; il périt en 681, assassiné par Hermanfrid, officier fiscal qu’il avait dépouillé pour le punir de ses malversations. La mort prématurée d’Ebroïn hâta l’agonie de la dynastie mérovingienne. Les maires qui lui succédèrent, Waraton, Gislemar et Berthaire, étaient incapables de continuer la lutte, et ne réussirent qu’à envoyer une foule de mécontents en Austrasie, où Peppin d’Héristal donnait asile à tous les exilés. Bientôt, afin de soutenir par la force les prérogatives de l’aristocratie, Peppin attaqua la Neustrie à la tête d’une armée formidable. Il remporta une éclatante victoire à Testry, en Vermandois, et ce succès décisif le rendit maître des trois royaumes (687). Il s’imposa pour ministre à Thierry III et retourna à Cologne, laissant Northbert, son lieutenant, remplir les fonctions de maire de Neustrie.

La bataille de Testry eut l’influence d’une véritable révolution sur les destinées de cette nation, jusqu’alors profondément divisée en Franks orientaux et Franks occidentaux. Avant 687, une civilisation plus avancée, l’obéissance servile de la population gallo-romaine, donnaient à la Neustrie une incontestable suprématie sur l’Austrasie, encore sauvage, et sans cesse ébranlée par les incursions des Germains. Les choses venaient de changer. Ce ne fut pas seulement la nullité des derniers Mérovingiens qui détermina la défaite de la Neustrie : il y eut comme une seconde conquête de la Gaule par les Germains ; et un événement, où on ne voit d’ordinaire qu’un changement de dynastie, fut, dans le fait, la victoire d’un peuple sur un peuple, la fondation d’un nouveau royaume par des conquérants nouveaux. Les Austrasiens, qui s’attribuaient exclusivement le nom de Franks, regardant les Neustriens et surtout les Aquitains comme des Romains, restaurèrent les habitudes militaires, les institutions politiques et les prétentions des premiers conquérants. L’événement parut si considérable, dans le temps même, que les peuples tributaires crurent le moment favorable pour s’affranchir ; mais Peppin d’Héristal soumit, l’un après l’autre, Alain, duc des Bretons ; Eudes, duc d’Aquitaine ; Willikhar, duc des Alamans, et enfin Radbod, duc des Frisons. Le prince des Franks, qui gouvernait tout l’empire, donna successivement la couronne de Neustrie à Khlodowigh III (691) à Hildérik III (695), et à Daghobert III. Il ne releva pas le trône dans le royaume d’Austrasie, qu’il se plaisait déjà à regarder comme le patrimoine de sa famille. Dès lors, exilés dans leur propre palais, les descendants de Khlodowigh ne possédèrent plus de la dignité royale que le costume et quelques vains honneurs de représentation.

Pendant que la nation franke tendait à se reconstituer ainsi dans les Gaules conquises, l’Italie continuait à être le théâtre d’une lutte incessante entre les Lombards et les Grecs. La longue trêve conclue par Agilulfe avec les Exarques, s’était prolongée au delà de trente ans, malgré les discordes intérieures auxquelles donnèrent lieu la minorité d’Adaloald et l’usurpation d’Ariovald (615-636). L’énergie de Rotharis, duc de Brescia, successeur d’Ariovald, rendit à la monarchie lombarde sa première vigueur. Il rompit la trêve d’Agilulfe en s’emparant de quelques places de la Vénétie. Une victoire sanglante remportée près du Tanaro sur l’exarque Platon, vers l’an 640, facilita la prise de Gênes que suivit la soumission de toute la Ligurie, depuis Luna jusqu’aux Alpes cottiennes. Rotharis donna le premier aux Lombards des lois écrites qu’il fit approuver par les représentants de la nation, à la diète de Pavie (643). Le code, destiné à assurer le repos de tous, la liberté individuelle et la propriété, fut développé et amendé sous les règnes de Grimoald et de Luitprand.

Après Rotharis, un frère de la reine Théodelinde, Aribert commença la dynastie bavaroise des rois lombards (652) ; mais, à la mort de ce prince qui partagea le royaume entre ses deux fils, Pertharite et Gundebert, le duc de Bénévent, Grimoald, parvint à déposséder les deux frères et se saisit de la couronne (662). L’usurpateur eut bientôt à lutter contre l’Empereur Constant II qui, détesté à Constantinople, avait formé le dessein de rétablir à Rome le siége de l’Empire. Une puissante armée grecque marcha sur Bénévent, dont la résistance donna au roi le temps d’arriver avec des secours. Forcés de se retirer, et poursuivis activement, les Grecs furent taillés en pièces près de Formies (663). Cette victoire et la bataille d’Asti, dans laquelle Grimoald battit les Franks, auxiliaires de Pertharite, raffermirent la monarchie lombarde au profit du vainqueur (665). Son fils Garibald, qui lui succéda en 672, fut déposé par ses sujets. Pertharite, refugié auprès de Hildérik II, fut rappelé et transmit le pouvoir après quinze ans de prospérité, à son fils Humbert (686). La maison de Bavière, de nouveau détrônée par Aribert II, fut bientôt relevée par Ansprand (699). Ce dernier affermit son pouvoir et le transmit à son fils Luitprand.

Les Lombards avaient donc, dans le cours du viie siècle, victorieusement défendu leurs conquêtes en Italie contre toutes les tentatives de l’Empire d’Orient. Quant à l’exarque, investi du gouvernement des provinces impériales, son autorité n’était plus désormais que fort restreinte sur la côte occidentale de l’Italie, relégué qu’il était à Ravenne et séparé de Rome par la domination lombarde. Aussi, la Ville Éternelle se trouvait en quelque sorte abandonnée par les Empereurs. Elle avait pourtant échappé au joug des Barbares, grâce à ses pontifes. Quand Agilulfe fit irruption dans le duché de Rome, le pape Grégoire-le-Grand arma les clercs, paya la solde des troupes et prit part en personne aux travaux de la défense, puis il traita avec les Lombards, au nom de la ville, malgré les réclamations de l’exarque.

Il faut citer parmi les principaux successeurs de Grégoire-le-Grand, Boniface IV, qui dédia le Panthéon à la Vierge et à tous les martyrs ; Honorius, que trois conciles généraux condamnèrent, après sa mort (638), pour avoir toléré l’hérésie des monothélites.

Au pape Honorius succédèrent Théodore, qui s’opposa au Type, ordonnance de l’Empereur Constant, défendant de s’occuper à l’avenir de controverses théologiques ; Martin Ier, dont le premier soin fut de convoquer un concile pour anathématiser le Monothélisme et le Type. L’empereur Constant, irrité, ordonna à l’exarque de Ravenne d’enlever de Rome le pape Martin et l’abbé Maxime. L’un et l’autre furent transportés à Constantinople. On traîna le premier dans les rues, nu, un carcan de fer au cou ; le second eut la langue et la main coupées. Tous deux furent exilés. Dans l’intervalle, Constant ordonna de donner un successeur à Martin, du vivant de celui-ci. Eugène fut élu, et Martin mourut en exil (655). Vitalien succéda à Eugène (658).

Il y eut en ce temps-là un mouvement extraordinaire parmi les peuples chrétiens d’Orient et d’Occident. Les villes et les campagnes peuplaient les monastères qui se multipliaient de toutes parts. Les enfants que leurs parents y conduisaient devenaient moines, dès qu’ils atteignaient l’âge de raison. Constant, qui voulut restreindre cette émigration, devint tellement odieux aux Orientaux qu’il forma le projet de transporter de nouveau en Italie le siége de l’Empire. Il vint en effet à Rome, vers 663, mais pour piller la ville et faire enlever le toit d’airain de l'église Sainte-Marie-des-Martyrs.

En 680, Constantin Pogonat résolut de faire adopter le catholicisme romain par tout l’Orient et, pour atteindre ce but, il convoqua le sixième concile général. Deux cents et quelques évêques se réunirent à Constantinople, Ils anathématisèrent le Monothtélisme, le pape Honorius. qui avait pactisé avec l’hérésie vers 633, et l’évêque d’Antioche, Macaire, qui fut maudit et enfermé dans un monastère.

Constantin Pogonat avait réservé à la cour de Byzance le droit de confirmer les papes élus. Le lien entre les Églises grecque et latine existait donc encore, mais l’éloignement des Empereurs, leurs violences tyranniques, surtout leur indiscrète intervention dans les matières de foi, rendaient chaque jour plus profonde la séparation entre Rome et Constantinople. Dix ans après le concile de Constantinople, a lieu dans la même ville, sous le dôme du palais, le concile in Trullo, dont le pape Sergius repoussa les décrets (691). Justinien II essaya vainement de faire enlever de Rome le pontife opposant (694). Ce misérable prince, déposé et mutilé l’année suivante, trouva un asile chez les Turks Khazares : on est presque tenté d’excuser les bourreaux, le patrice Léon et le patriarche Callinique, en apprenant que la victime voulait faire massacrer de nuit tout le peuple de Constantinople.