Histoire du Moyen Âge (Langlois)/Chapitre XIV

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CHAPITRE XIV


CIVILISATION CHRÉTIENNE ET FÉODALE


(Suite.)


PROGRAMME. — La littérature : trouvères, troubadours. Villehardouin, Joinville.
Les arts. Un château, une église romane, une église gothique. [Mœurs. Civilisation.]


BIBLIOGRAPHIE.

L’Histoire générale de la littérature du moyen âge en Occident, par A. Ebert (trad. de l’all., Paris, 1883-1889, 3 vol. in-8º), s’arrête au commencement du XIe siècle. Il faut recourir, pour la suite, à des ouvrages spéciaux. — Pour l’histoire de la littérature en latin, voir un bref inventaire, le seul qui existe, par A. Gröber, dans le t. II du Grundriss der romanischen Philologie, Strassburg, 1893-1894, in-8º. Cf. ci-dessus, p. 155, l. 23. — Le Grundriss der germanischen Philologie, publ. sous la direction de H. Paul (Strassburg, 1891-1893, 2 vol. in-8º) contient un bref exposé de l’histoire des littératures germaniques (gothique, nordique, allemande, anglaise, etc.). — Le Grundriss der romanischen Philologie, publ. sous la direction de A. Gröber, en cours de publication, contiendra un exposé analogue de l’histoire des littératures romanes (française, provençale, catalane, espagnole, portugaise, etc.). — La meilleure histoire de la littérature française au moyen âge est présentement[1] celle de M. G. Paris : La littérature française au moyen âge, Paris, 1890, in-16, 2e éd., qui donne une bibliographie complète[2]. — Pour l’histoire de la littérature anglaise : J.-J. Jusserand, Histoire littéraire du peuple anglais, des origines à la Renaissance, Paris, 1895, in-8º. — Pour l’histoire de la littérature allemande : W. Scherer, Geschichte der deutschen Litteratur, Berlin, 1891, in-8º, 6e éd. ; A. Bossert, La littérature allemande au moyen âge, Paris, 1894, in-16, 3e éd. — Pour l’histoire de la littérature italienne : A. Gaspary, Geschichte der italianischen Litteratur, Berlin, 1885-1888, 2 vol. in-8º ; A. d’Ancona et O. Bacci, Manuale della letteratura Italiana, I, 1, Firenze, 1892, in-12. — Pour l’histoire de la littérature en grec, voir plus haut, ch. III[3].

L’histoire de l’écriture se rattache, si l’on veut, à celle de la littérature. Voir : M. Prou, Manuel élémentaire de paléographie latine et française, Paris, 1892, 2e éd. ; — W. Wattenbach, Das Schriftwesen im Mittelalter, Leipzig, 1875, in-8º ; — C. Paoli, Programma scolastico di paleografia latina, Firenze, 1888-1894, 2 vol. in-8º.


 *  *  *  *  *

Dans les Grundriss de A. Gröber et de H. Paul, il est traité sommairement de l’histoire de l’art au moyen âge. Mais on lira volontiers des livres plus développés.

Il existe de grands ouvrages originaux, somptueusement illustrés, sur l’histoire de l’art au moyen âge, dont on ne saurait recommander la lecture aux commençants, mais qu’il faut connaître, pour les consulter au besoin. Citons, entre autres : E. Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, Paris, 1854-1870, 10 vol. in-8º ; — le même, Dictionnaire raisonné du mobilier français de l’époque carlovingienne à la Renaissance, Paris, 1865-1875, 6 vol. in-8º (meubles, ustensiles, orfèvrerie, instruments de musique, jeux, outils, vêtements, armes de guerre, etc.) : — J. Labarte, Histoire des arts industriels au moyen âge, Paris, 1881, 3 vol. in-4º 2e éd. ; — E. Gélis-Didot et H. Laffillée, La peinture décorative en France du XIe au XIVe siècle, Paris, s. d., in-fol. ; — F. de Lasteyrie, Histoire de la peinture sur verre d’après les monuments en France, Paris, 1860, 2 vol. in-fol. ; — H. Révoil, L’architecture romane dans le midi de la France, Paris, 1873, 3 vol. in-fol. ; — V. Ruprich-Robert, L’architecture normande aux XIe et XIIe siècles, en Normandie et en Angleterre, Paris, s. d., 2 vol. in-fol. ; — A. de Baudot, La sculpture française au moyen âge…, Paris, 1878-1884, in-fol. ; — G. Dehio et G. v. Bezold, Die kirchliche Baukunst des Abendlandes, Stuttgart, I, 1889-1892, in-8º ; — Catalogue de la collection Spitzer, Paris, 1890-1894, 6 vol. in-fol. — De moindre dimension, mais encore très importantes, sont les monographies de T. Hudson Turner (Some account of domestic architecture in England from the Conquest to the end of the XIIth century, London, 1877, in-8º) ; — de R. Cattanec (L’architettura in Italia dal secolo vi al mille circa, Venezia, 1888, in-8º ; tr. fr., Venise, 1890, in-8º) ; — de C. Enlart (Origines françaises de l’architecture gothique en Italie, Paris, 1894, in-8º) ; — de W. Vöge, Die Anfänge des monumentalen Stiles im Mittelalter, Strassburg, 1894, in-8º ; — etc. — Principales monographies sur l’architecture militaire : P. Salvisberg, Die deutsche Kriegs-Architektur von der Urzeit bis auf die Renaissance, Stuttgart, 1887, in-8º ; — G. T. Clark, Mediæval military architecture in England, London, 1884, 2 vol. in-8º. Cf. ci-dessus, p. 276.

Sur la survivance des traditions de l’art antique pendant le moyen âge : E. Müntz, La tradition antique au moyen âge (d’après le livre de A. Springer), dans le Journal des Savants, 1887 et 1888.

Nous recommandons surtout la lecture des bons livres de haute vulgarisation, qui n’offrent pas, en général, comme quelques-uns des ouvrages originaux qui précèdent, le danger d’être systématiques. Il y en a d’excellents. Sans parler des Manuels généraux d’histoire de l’art (Ch. Bayet, Manuel d’histoire de l’art, Paris, 1886, in-8º ; — W. Lübke, Grundriss der Kunstgeschichte, Stuttgart, 1892, in-8º, 11e éd. ; tr. fr. d’après la 9e éd., Paris, 1886-1887, in-8º ; — R. Rosières, L’évolution de l’architecture en France, Paris, 1894, in-12), où l’histoire de l’art du moyen âge a sa place, consulter : H. Otto, Handbuch der kirchlichen Kunst-Archæologie des deutschen Mittelalters, Leipzig, 1883-1884, 5e éd. ; — Ch. H. Moore, Development and character of gothic architecture, London, 1890, in-8º ; — L. Gonse, L’art gothique, Paris, 1891, in-4º ; — J. Quicherat, Histoire du costume en France, Paris, 1876, in-4º ; — E. Molinier, L’émaillerie (Bibliothèque des Merveilles). — Dans la « Collection pour l’enseignement des Beaux-Arts » figurent deux volumes de M. Corroyer (L’architecture romane, L’architecture gothique), dont les conclusions sont très contestables. — Le livre de A. Lecoy de la Marche, Le treizième siècle artistique (Lille, 1891, in-8º), est superficiel. — L’Abécédaire d’archéologie de M. de Caumont (Caen, 1869-1870, 3 vol. in-8º) a été longtemps classique, et, comme Manuel élémentaire d’archéologie médiévale, il n’a pas encore été remplacé. — Il existe un grand nombre de bons traités généraux d’iconographie. Le plus récent est celui de H. Detzel, Christliche Ikonographie, ein Handbuch zum Verstandniss der christlichen Kunst, I, Freiburg i. Br., 1894, in-8º. — Un recueil de reproductions de monuments figurés, commode pour l’enseignement élémentaire, peu coûteux, est celui de Seeman, Kunsthistorische Bilderbogen. Die Kunst des Mittelalters, Leipzig, 1886.

 *  *  *  *  *

Les Grundriss de A. Gröber et de H. Paul contiennent des chapitres consacrés à l’histoire des mœurs et de la « civilisation » (Kulturgeschichte) chez les peuples romans et germaniques au moyen âge. — Les études relatives à l’histoire de la « civilisation » se sont notablement développées depuis quelques années, surtout en Allemagne et en Italie.

Il existe des histoires générales de la civilisation (la meilleure est celle de M. Ch. Seignobos) et des histoires générales de la civilisation en France (A. Rambaud, Histoire de la civilisation française, Paris, 1893, 5e éd.), en Allemagne (O. Benne am Rhyn, Kulturgeschichte des deutschen Volkes, Berlin, 1895, in-8º, 2e éd.), en Angleterre (H. D. Traill, Social England, précité), où le moyen âge a une place. Mais il existe aussi des histoires générales de la civilisation au moyen âge. Prématurées, elles sont provisoires ; il faut s’en servir avec précaution : G. B. Adams, Civilisation during the middle ages, New-York, 1894, in-8º ; — G. Grupp, Kulturgeschichte des Mittelalters, Stuttgart, 1894-1895, 2 vol. in-8º. — Pour l’histoire de la civilisation en France au moyen âge, sans parler de la célèbre Histoire de la civilisation en France de Guizot, écrite à un autre point de vue : P. Lacroix, Les arts, les mœurs, les usages, la vie militaire et religieuse, les sciences et les lettres au moyen âge, Paris, 1868-1876, 4 vol. in-4º ; ce médiocre ouvrage a eu beaucoup de succès ; il a été récemment adapté en allemand par R. Kleinpaul, sous ce titre : Das Mittelalter ; — R. Rosières, Histoire de la société française au moyen âge, Paris, 1884, 2 vol. in-8º, 3e éd. (Original, peu sûr) ; — en Allemagne : Fr. v. Löher, Kulturgeschichte der Deutschen im Mittelalter ; München, 1891-1892, 2 vol. in-8º ; — en Suède : H. Hildebrand, Sveriges Medeltid. Kulturhistorisk Skildring, Stockholm, 1894, in-8º. — L’ouvrage de M. A. Dredsner sur l’Italie est plus spécial : Kultur-und Sittengeschichte der italianischen Geistlichkeit im 10 u. 11 Jahrhundert, Breslau, 1890, in-8º.

C’est aux monographies qu’il faut recourir. Nous n’en citerons qu’un petit nombre, choisies parmi les plus lisibles. — Lire, en allemand : K. Weinhold, Die deutschen Frauen in dem Mittelalter, Wien, 1882, 2 vol. in-8º, 2e éd. ; — L. Kotelmann, Gesundheitspflege im Mittelalter. Kulturgeschichtliche Studien, nach Predigten, Hamburg, 1890, in-8º ; — A. Schultz, Das höfische Leben, Leipzig, 1889, 2 vol. in-8º, 2e éd. — En italien : A. Graf, Miti, leggende e superstizioni del medio evo, Torino, 1892-1895, 2 vol. in-8º ; — D. Merlini, Saggio di ricerche sulla satira contra il villano, Torino, 1894, in-16. — En anglais : H. C. Lea, Superstition and force, Philadelphia, 1892, in-8º, 4e éd. (Excellent.). — En français : Ch.-V. Langlois, La société du moyen âge d’après les fableaux, dans la Revue politique et littéraire, août-sept. 1891 ; — A. Lecoy de la Marche, La chaire française au moyen âge, spécialement au XIIIe siècle, Paris, 1886, in-8º 2e éd. ; — le même, La société au XIIIe siècle, Paris, 1880, in-12 ; — E. Sayous, La France de saint Louis d’après la poésie nationale, Paris, 1866, in-8º ; — E. Berger, Thomæ Cantipratensis (Thomas de Cantimpré) « Bonum universale de apibus » quid illustrandis sæc. XIII moribus conferat, Paris, 1895, in-8º ; — G. Paris, Les cours d’amour du moyen âge (d’après le livre, en danois, de E. Trojel) dans le Journal des Savants, 1888 ; — U. Robert, Les signes d’infamie au moyen âge, Paris, 1891, in-12.

L’histoire de l’art militaire et de la tactique a été fort étudiée. Les principaux ouvrages sont ceux de E. Boutaric (Institutions militaires de la France, Paris, 1863, in-8º), de H. Delpech (La tactique militaire au XIIIe siècle, Paris, 1885, 2 vol. in-8º) et de M. le général Koehler, Geschichte des Kriegswesens in der Ritterzeit, I, Leipzig, 1886, in-8º. — Consulter au surplus la Bibliographie spéciale de J. Pohler, Bibliotheca historico-militaris, Cassel, 1887 et s., 3 vol. in-8º.

L’histoire du droit privé est une province particulière de l’histoire de la civilisation où la science est aujourd’hui fort avancée. Il y a beaucoup de Manuels, pourvus d’une abondante bibliographie, dont quelques-uns sont des chefs-d’œuvre, pour l’histoire du droit ecclésiastique (R. Sohm. Kirchenrecht, I, Leipzig, 1892, in-8º ; — Ph. Zorn, Lehrbuch des Kirchenrechts, Stuttgart, 1888, in-8º ; — E. Löning, Geschichte des deutschen Kirchenrechts, Strassburg, 1878, 2 vol. in-8º ; — etc.) ; — pour l’histoire du droit allemand (A. Brunner, Deutsche Rechtsgeschichte, Leipzig, 1887-1892, 2 vol. in-8º ; — R. Schröder, Lehrbuch der deutschen Rechtsgeschichte, Leipzig. 1893, in-8º, 2e éd.) ; — pour l’histoire du droit anglais (Fr. Pollock et F. W. Maitland, The history of English law before the time of Edward I, Cambridge, 1895, 2 vol. in-8º) ; — pour l’histoire du droit français (A. Esmein, Cours élémentaire d’histoire du droit français, Paris, 1895, in-8º, 2e éd. ; — P. Viollet, Précis de l’histoire du droit français, Paris, 1893, 2e éd.). </poem>


I. — LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN EUROPE AU XIIe SIÈCLE.


Le domaine littéraire de la France s’étendait, au XIIe siècle, bien au delà des limites du royaume, et, sans parler des provinces limitrophes dont l’histoire se rattache naturellement à la nôtre, notre langue et notre poésie, à la suite de nos armes, avaient conquis en Europe et même au delà de vastes possessions.

La plus belle et la plus importante pour l’histoire littéraire, c’est l’Angleterre. Pendant tout le XIIe siècle, la littérature de l’Angleterre a été la littérature française. Non seulement nos anciens poèmes furent aussi répandus que chez nous dans le pays que les Normands avaient conquis en chantant la chanson de Roland, mais la littérature sérieuse et la poésie courtoise y déployèrent une floraison brillante. J’ai déjà parlé de l’influence considérable exercée par les rois anglais sur les écrivains et les trouveurs de Normandie, de Touraine et d’Anjou ; ils en appelèrent plus d’un auprès d’eux, et bientôt sous leur protection et celle de leurs barons se formaient en Angleterre même des romanceurs habiles et nombreux. C’est même en Angleterre que nous trouvons les plus anciennes dates pour l’existence de cette littérature qui s’efforça de vulgariser l’instruction la plus diverse. La reine Aélis de Louvain (1121-1135) apporta sans doute de Brabant à la cour du roi Henri Ier le goût des lettres françaises : dès son couronnement, nous voyons le clerc Benoît mettre pour elle en vers français la vie de saint Brandan, curieuse légende sortie de l’imagination celtique et qu’elle voulut connaître comme un produit de sa nouvelle patrie. C’est en son honneur que Philippe de Thaon, déjà auteur d’un Comput rimé, a composé son Bestiaire. Devenue veuve, elle fit écrire par un poète appelé David, dont l’œuvre est malheureusement perdue, une longue histoire du mari qu’elle pleurait, en

[Illustration : Un jongleur, d’après une miniature.]

forme de chanson de geste. Sous le règne court et agité d’Étienne, nous devons surtout mentionner la grande histoire des rois anglais de Geoffroi Gaimar, dont les poèmes historiques de Wace devaient faire oublier le succès. Mais c’est le règne de Henri II qui fût l’âge d’or des lettres françaises en Angleterre. Ce prince, qui joignait aux talents d’un politique habile et d’un grand roi les qualités les plus brillantes de l’esprit, donna à sa cour un éclat inouï, où la splendeur matérielle était rehaussée par la recherche des plaisirs plus délicats de l’esprit. Il joignait à l’amour de la poésie de pure imagination la curiosité de l’esprit et le goût de l’étude ; seulement il était lettré et n’avait pas besoin de se faire lire les livres français et traduire les livres des clercs. Aussi son influence s’exerça-t-elle surtout sur la poésie, dans laquelle il appréciait avant tout les qualités de correction et d’élégance. « J’ai l’avantage, disait Benoît de Sainte-More, de travailler pour un roi qui sait mieux que personne distinguer et apprécier un ouvrage bien fait, bien composé et bien écrit. » Les poètes français les plus distingués, Garnier de Pont-Sainte-Maxence, Marie de France, peut-être Chrétien, venaient en Angleterre écrire ou publier leurs ouvrages ; à côté d’eux, des Anglais, comme Thomas, Simon de Fresne, Huon de Rotelande, Jordan Fantôme, d’autres encore, commençaient cette littérature anglo-normande qui devait durer au siècle suivant et ne mourir qu’après avoir suscité et fécondé la véritable littérature anglaise. A côté des romans de la Table Ronde, où les traditions celtiques, plus ou moins altérées, reçurent la forme romane, une mention spéciale est due aux poèmes intéressants composés en Angleterre, dans lesquels la poésie et l’histoire des Anglo-Saxons ont passé en vers français et ont ainsi été arrachées à l’oubli. J’ai parlé déjà de Geoffroi Gaimar, qui travaillait sur des sources en partie saxonnes ; la poésie est représentée par les beaux romans de Horn, d’Aerolf, de Havelok, de Waldef. Les Normands d’Angleterre jouèrent entre les Bretons et Saxons insulaires et le reste de l’Europe, par l’intermédiaire de la langue française, un rôle d’interprètes qui, dans l’histoire comparée des littératures, a une importance capitale.

Ce n’était pas seulement en Angleterre que les Français avaient porté leur langue avec leur puissance. Le sud de l’Italie et la Sicile avaient aussi pour rois des Normands, et là aussi la littérature française retrouva une patrie. Les descendants de Tancré de Hauteville aimèrent les plaisirs de l’esprit comme les descendants de Guillaume le Bâtard ; l’un d’eux, Guillaume le Bon, gendre de Henri II d’Angleterre, était lettré comme lui et réunissait également une cour brillante. Le sort qui nous a conservé l’ensemble de la littérature anglo-normande nous a ravi en majeure partie celle des Normands d’Italie ; cependant on peut leur attribuer avec certitude une grande part dans le cycle épique de Guillaume « au court nez », et nous avons gardé quelques traductions de livres historiques faites chez eux, un peu après notre période, dans un dialecte fortement italianisé. La poésie lyrique, qui brilla peu en Angleterre, paraît au contraire avoir fleuri en Sicile, et elle y détermina peut-être, au XIIIe siècle, autant que la poésie provençale, l’éclosion de la poésie italienne.

Plus à l’Orient, en Grèce, c’est le siècle suivant qui devait fonder une France nouvelle, malheureusement peu durable ; mais le XIIe siècle en s’ouvrant trouvait déjà en Palestine le royaume français de Jérusalem. Là aussi notre littérature fut non seulement goûtée, mais cultivée ; sans parler des textes juridiques si importants qui contiennent, dans une admirable langue, le code de la féodalité, c’est là qu’ont été sans doute traduits plusieurs des longs ouvrages historiques qui y avaient été écrits en latin ; c’est là enfin que la chute du royaume de Jérusalem en 1189 donna lieu aux plus anciens récits d’événements contemporains qui aient été écrits en prose française.

Un autre établissement français hors de nos limites, le royaume de Portugal, fondé en 1095 par le prince Henri de Bourgogne, a été trop promptement et trop complètement séparé de la France pour qu’au XIIe siècle notre littérature put y prendre pied ; d’ailleurs les Français étaient là en petit nombre, et ils adoptèrent rapidement la langue du peuple portugais dans lequel ils se fondirent ; mais il est probable que cette origine française des rois et grands seigneurs ne fut pas sans influence sur les commencements de la poésie lyrique portugaise, évidemment imitée de celle des trouveurs et des troubadours.

C’est, en effet, au delà du pays de sa naissance, au delà des contrées où les Français s’étaient établis, un troisième domaine de la littérature française au XIIe siècle que lui forment les pays où elle a été goûtée, admirée et imitée. Il faudrait écrire plus d’un volume si on voulait énumérer en détail les preuves du succès inouï de notre poésie en Europe à cette époque ; je m’y astreindrai d’autant moins que beaucoup des imitations étrangères sont sensiblement postérieures à leurs originaux ; je ne veux que vous donner une idée générale de cette vaste littérature, dont le fond est français, dont la forme est provençale, espagnole, italienne, grecque, allemande, hollandaise, anglaise, scandinave, et qui constitue autour du foyer que je viens de vous décrire un rayonnement incomparable.

Nous avons vu plus haut que, tandis que la littérature française dépassait de beaucoup en divers sens les limites du royaume de France, elle ne les remplissait pas dans le royaume même. Les provinces du Midi avaient une langue et une littérature à elles, qui s’étaient développées dans des conditions et avec des caractères assez différents. C’est donc, à vrai dire, la première action de notre littérature sur une littérature étrangère que celle qu’elle exerça sur la poésie des troubadours. Elle lui emprunta, vers le milieu du XIIe siècle, les formes et l’esprit de sa poésie lyrique, mais, elle lui imposa en revanche sa riche littérature épique. Les Provençaux avaient eu sans doute, eux aussi, une épopée nationale, mais elle était tombée, chez eux, sauf de rares exceptions, dans un oubli rapide, et ce sont nos poèmes dont les troubadours se nourrissaient et auxquels ils font de fréquentes allusions. Ils en vinrent à les traduire, comme dans Ferabras, ou à les imiter, comme dans Jaufre. Au commencement du XIIIe siècle, un habile troubadour, qui donnait à ses compatriotes une sorte de grammaire poétique, revendiquait pour la langue d’oc la suprématie dans les chansons proprement dites, mais reconnaissait en même temps que la parlure de France valait mieux et était plus avenante pour composer des romans, c’est-à-dire des poèmes narratifs.

Aussi les autres nations romanes ont-elles en général subi l’influence des troubadours pour la poésie lyrique, des trouveurs pour la poésie épique. Les cancioneros composés aux XIIIe et XIVe siècles dans les cours brillantes de la Castille et du Portugal sont des imitations des cansons provençales ; mais nos chansons de geste ont suscité les cantares de gesta espagnols et, entre autres, le poème du Cid, de même que nos romans d’aventure ont été traduits ou imités dans les divers idiomes de la péninsule ibérique et ont fini par aboutir aux deux grands romans qui terminent le moyen âge, le Tiran le Blanc catalan et l’Amadis portugais, puis castillan. Il en fut de même en Italie. Dante, dans son opuscule sur le langage vulgaire, reconnaît que la langue d’oc a fourni le modèle de la poésie lyrique, tandis qu’à la langue d’oïl appartient toute la poésie narrative. Et ce qu’il dit est confirmé chaque jour d’une manière plus éclatante par les recherches modernes. Si les prédécesseurs de Pétrarque et de Dante, si ces poètes eux-mêmes sont des disciples des troubadours, toute l’épopée italienne descend de la nôtre, par voie de traduction ou d’imitation, et le Roland amoureux du Bojardo, père du Roland furieux, n’est autre chose que la fusion des deux grands courants de notre poésie épique, du cycle de Charlemagne et du cycle d’Arthur, de la matière de Bretagne et de la matière de France. Par un phénomène plus étrange encore, le français faillit, au XIIIe siècle, devenir la langue littéraire de l’Italie : pendant que le Pisan Rusticien, les Vénitiens Marc Pol et Martin de Canale, le Florentin Brunet Latin l’employaient de préférence à leurs idiomes respectifs, des chanteurs populaires amassaient le peuple autour d’eux, dans les rues et sur les places des villes lombardes, vénitiennes et romagnoles, en lui chantant des histoires en la langue de France, comme dit l’un d’eux. Grâce au génie de Dante, l’Italie trouva moyen de sortir de l’anarchie des dialectes locaux et de se créer une langue littéraire admirable ; mais ce curieux phénomène atteste d’une manière éclatante la puissance de notre vieille littérature.

Ce ne furent pas seulement les nations romanes qui devinrent pour ainsi dire des succursales de la grande école française. Je ne mentionne que pour mémoire les imitations grecques de nos romans de la Table Ronde ; mais la magnifique littérature poétique de l’Allemagne, à la fin du XIIe et au commencement du XIIIe siècle, n’est que le reflet de la nôtre. Les Minnesinger ont transporté dans leur langue les formes et l’esprit de la poésie lyrique française, fille elle-même de la provençale ; il faut se hâter d’ajouter que, sous leurs mains, surtout celles de Walther de la Vogelweide, le plus grand poète de l’Allemagne ancienne, cette poésie s’est développée avec une originalité, une grâce et une profondeur sans égales chez nous. Nos chansons de geste ont été traduites ou imitées sans relâche en Allemagne et dans les Pays-Bas, ainsi que nos poèmes du cycle breton, pendant toute cette période que les historiens de la littérature allemande qualifient de classique : Lambrecht, Conrad, Henri de Veldeke, Herbert de Fritzlar, Hartmann d’Aue, Gotfrid de Strasbourg, Wolfram d’Eschenbach, Ulrich de Zazikhoven, Wirnt de Gravenberg, Conrad de Wurzbourg et bien d’autres sont les imitateurs plus ou moins fidèles des Albéric, des Turold, des Chrétien de Troies, des Benoît de Sainte-More, des Guillaume de Bapaume, des Renaud de Beaujeu. On peut dire qu’il y avait alors, à côté de la littérature française en français, une littérature française en allemand et une autre en néerlandais.

Il y en avait bien une en norvégien. Oui, cette terre lointaine d’où étaient parties, aux temps carolingiens, les désolantes incursions normandes, cette patrie des vieux chants mythiques de l’Edda, chrétienne maintenant et civilisée, accueillait avec transport et traduisait avec zèle nos chansons de geste, nos romans, nos lais. Nous retrouvons avec surprise, dans des versions qui, pour la plupart, sont antérieures au milieu du XIIIe siècle, une bonne partie du cycle de Charlemagne, et Tristan, et Érec, et Ivain, et les charmants récits de Marie de France. J’ai parlé plus haut de la littérature anglaise ; la langue celtique elle-même reproduisit, dans des traductions qu’on commence à peine à connaître, nos poèmes carolingiens et plusieurs autres des productions de notre XIIe siècle. Si vous parcourez encore aujourd’hui les librairies populaires de l’Espagne, de l’Italie, de l’Allemagne, de la Hollande, du Danemark, de l’Islande même, vous trouverez partout, imprimés en gros caractères sur papier gris, les livres qui composent notre bibliothèque bleue, dernier asile, chez nous aussi, de la littérature du XIIe siècle. Quelle sève extraordinaire y avait-il donc dans cette végétation littéraire de la vieille France pour que sa vitalité ne soit pas encore éteinte dans les nombreux rejetons qu’elle a lancés de toutes parts !

Partout d’ailleurs où la littérature française a été implantée, elle a suscité ou fécondé la littérature nationale. On peut comparer notre ancienne poésie à ces arbres étonnants qui croissent dans l’Inde, et dont les rameaux, recourbés au loin, atteignent la terre, s’y enracinent et deviennent des arbres à leur tour. Comme un figuier des Banyans produit une forêt, ainsi la poésie française a vu peu à peu l’Europe chrétienne se couvrir autour d’elle d’une merveilleuse frondaison : la souche première était cette grande littérature du XIIe siècle dont nous devrions être si fiers et que nous connaissons si peu….

G. PARIS, La poésie du moyen âge, 2e série, Paris, Hachette, 1895, in-16.

II. — LA BIBLE FRANÇAISE AU MOYEN ÂGE.


Les origines de la Bible française remontent, pour le moins, aux premières années du XIIe siècle. Ce fut sans doute aux environs de l’an 1100, dans quelque abbaye normande du sud de l’Angleterre, que des disciples de Lanfranc traduisirent le Psautier dans leur langue, alors fort peu différente de celle qui était parlée dans l’Ile-de-France. Ils en firent même une double version, répondant à deux des textes latins sous la forme desquels circulait alors le Psautier. C’est la glose écrite entre les lignes du Psautier gallican (on appelait ainsi l’ancien texte latin, corrigé par saint Jérôme à l’aide du grec des Septante) qui est devenue le Psautier français du moyen âge. Telle fut la popularité de cette antique version normande que, jusqu’à la Réforme, il ne s’est pas trouvé un homme pour traduire à nouveau les Psaumes en français.

Cinquante ans après le Psautier, l’Apocalypse était à son tour traduite en français dans les États normands. Cette traduction, dont le seul mérite est d’avoir servi de texte à des illustrations admirables, s’est perpétuée à travers tout le moyen âge sous le couvert de la Bible du XIIIe siècle. En même temps, dans l’Ile-de-France ou en Normandie, un homme de goût composait cette poétique traduction des quatre livres des Rois, qui est un des plus beaux monuments de notre ancienne langue.

Un peu plus tard, vers l’an 1170, le chef des « pauvres de Lyon », Pierre Valdus, entreprit de faire traduire des extraits de la Bible pour les gens simples et ignorants. Il n’était pas le seul qui fût occupé de cette pensée. Des bords du Rhône aux bouches de la Meuse, on s’appliquait de toutes parts à la traduction de la Bible. Les persécutions ordonnées par Innocent III mirent fin à ce mouvement, dont quelques fragments de traduction, échappés aux inquisiteurs de Metz ou de Liège, nous ont seuls conservé le souvenir.

Il appartenait au règne de saint Louis de donner à notre pays une Bible française complète. C’est dans l’Université de Paris que fut faite, peu avant l’an 1250, la version française par excellence des Livres saints. Je ne veux pas dire que l’Université ait pris une part officielle à cette œuvre de traduction ; mais c’est dans les ateliers des libraires qui en étaient citoyens, sur un texte latin corrigé par ses maîtres, que la Bible a été, pour la première fois, traduite en entier en français. Cette version parisienne acquit bientôt une telle faveur qu’il fut dès lors impossible d’en faire accepter une autre. D’autre part, elle s’était, dès les premières années du XIVe siècle, étroitement unie à l’intéressante Histoire sainte de Guyart Desmoulins, si bien que la Bible historiale qui circule sous le nom du chanoine picard n’est, en réalité, pour les deux tiers, qu’un simple extrait de la version parisienne.

Ainsi complétée, la Bible historiale a joui, pendant le XIVe et le XVe siècle, d’un succès sans égal. Il n’est presque pas un château de grande famille, en France et dans les pays voisins, où n’ait figuré quelqu’un de ces précieux manuscrits, qu’enrichissaient des miniatures de toute beauté. Mais il est peu probable qu’un seul de ces splendides volumes ait jamais pénétré jusqu’au peuple ou jusqu’au bas clergé. Aussi, depuis que la Bible française était devenue un objet de luxe, l’Église cessa-t-elle de s’en émouvoir, le peuple n’ayant plus le moyen de la lire.

Les rois et les reines de France, les princes et les princesses du sang royal ont, depuis l’avènement des Valois, porté à la traduction de la bible le plus vif intérêt. Le roi Jean en avait fait entreprendre à grands frais une traduction qui promettait d’être excellente. La bataille de Poitiers interrompit cette œuvre. Charles V demanda à Raoul de Presles une version nouvelle ; mais le traducteur du roi a imité l’ancienne Bible française sans l’améliorer. Jusqu’à Charles VIII et à François Ier, jusqu’à Anne de Bretagne et à Marguerite d’Angoulême, la traduction de la Bible n’a pas cessé d’être à cœur à la famille royale ; mais, au XIVe et au XVe siècle, il y avait si loin des princes au peuple, la religion de la cour était si étrangère à la piété des simples gens, que jamais peut-être le peuple n’a plus profondément ignoré la Bible. C’était sans doute uniquement par les vitraux des églises et par les sermons des moines qu’il apprenait à la connaître.

Il en fut ainsi jusqu’à la Réforme. Il appartenait à Le Fèvre d’Étaples et à Robert Olivetan de mettre, dans une version plus exacte, la Bible entre les mains du peuple entier.

S. BERGER, La Bible française au moyen âge, Paris, 1884, p. I[4].


III. — L’OGIVE.


Ogive, d’après l’usage actuel, désigne la forme brisée des arcs employés dans l’architecture gothique. Ainsi, lorsqu’on dit : porte en ogive, fenêtre en ogive, arcade en ogive, cela signifie que telle baie de porte, de fenêtre, d’arcade a pour couronnement deux courbes opposées qui se coupent sous un angle plus ou moins aigu. Est-ce ainsi que l’entendaient les anciens ?

M. de Verneilh, étudiant le Traité d’architecture de Philibert Delorme, conçut des doutes à ce sujet. Il vit l’illustre maître de la Renaissance n’employer le mot ogive que dans la locution croisée d’ogives, qui signifie chez lui les arcs en croix placés diagonalement dans les voûtes gothiques. Ce fut pour M. de Verneilh l’occasion de consulter les auteurs subséquents. Sa surprise ne fut pas petite de les trouver tous d’accord avec Philibert Delorme. Jusqu’à la fin du siècle dernier, les théoriciens aussi bien que les glossateurs n’ont entendu par ogives ou augives que les nervures diagonales des voûtes du moyen âge. Pour trouver des fenêtres ogives, il faut descendre jusqu’à Millin, qui lui-même, dans son Dictionnaire des arts, ne laisse pas cependant que d’admettre la définition de ses devanciers, de sorte que c’est d’une inadvertance de Millin que le sens nouveau d’ogive paraît être issu. La fortune du mot ainsi dénaturé ne tarda pas à croître en même temps que le goût pour les choses du moyen âge.

M. de Verneilh n’avait cependant rien allégué de bien positif pour l’époque antérieure à Philibert Delorme. M. Lassus éclaira cette partie de la question en produisant des textes du XIVe et même du XIIIe siècle, d’où il ressort que si les auteurs postérieurs à la Renaissance avaient appelé ogive une partie de la membrure des anciennes voûtes, ils n’avaient fait en cela que continuer la tradition des hommes du moyen âge. Il fit plus, il constata que l’avant-dernière édition du Dictionnaire de l’Académie, publiée en 1814, ne définissait encore l’ogive que comme « un arceau en forme d’arête qui passe en dedans d’une voûte d’un angle à l’angle opposé », et que c’est seulement dans la réimpression de 1835 qu’à cette définition fut ajoutée pour la première fois la nouvelle : « Il est aussi adjectif des deux genres et se dit de toute arcade, voûte, etc., qui, étant plus élevée que le plein cintre, se termine en pointe, en angle : voûte ogive, arc ogive, etc. »

Voilà où en est la démonstration de l’erreur actuelle au sujet du mot ogive. Je regarde cette démonstration comme complète. Mais l’habitude est si grande d’appeler ogives les arcs brisés, les esprits y sont faits déjà de si longue main, que je ne me dissimule pas ce qu’il y a de téméraire à la vouloir proscrire. Manquât-on d’autre raison, on aurait toujours pour soi l’adage : Usus quem penes est arbitrium et jus et norma loquendi. Tel était le sentiment de M. de Verneilh, et volontiers je m’y associerais, si le nouveau sens donné à « ogive » ne constituait qu’une

[Illustration : Nef de la cathédrale d’Amiens.] bévue ; mais, par une fatalité rare, il arrive que cette méprise introduit dans la science une anomalie par-dessus de la confusion.

L’ogive est un arc ; transporter son nom aux autres arcs des monuments gothiques, c’est donner à entendre qu’il existe entre lui et eux un rapport quelconque. Ce rapport, nous le savons, ne peut pas être un rapport de fonction, puisque l’ogive est un support aérien sur lequel repose la voûte, tandis que les autres arcs sont des artifices pour fermer les évidements pratiqués dans la masse de la construction. Le rapport sera donc de forme. Or il arrive que dans l’architecture gothique, lorsque tous les arcs sont de forme aiguë, les ogives seules sont en plein cintre. Ainsi, pour distinguer les arcs brisés de l’architecture gothique des arcs en plein cintre usités dans le système d’architecture antérieur au gothique, nous appelons ces arcs des ogives ; et voilà que les vraies ogives sont précisément des arcs auxquels les constructeurs gothiques ont donné la forme de plein cintre.

Du moment qu’une impropriété de termes a pour conséquence de nous conduire d’une manière si complète au paralogisme, ma conclusion est qu’il faut se départir d’une habitude vicieuse, revenir à l’usage d’il y a soixante ans, appeler ogives les nervures transversales des voûtes gothiques, et arcs brisés ou gothiques les arcs en pointe qu’on a trop longtemps gratifiés du nom d’ogives.

Mais, dira-t-on, si nous renonçons au nouveau sens d’ogive, que deviendront notre art ogival, notre architecture ogivale ? Avant de s’inquiéter de ce que deviendront ces choses-là, voyons ce qu’elles sont aujourd’hui, ce qu’elles étaient hier.

Après s’être trompé d’une manière si complète sur le sens et sur l’application du mot « ogive », on a fait de l’ogive, prise pour équivalent d’arc brisé, le caractère distinctif d’un système d’architecture. On s’est dit : « Tous les édifices qu’on a appelés gothiques jusqu’à présent portent improprement ce nom, puisqu’ils ne sont ni de l’ouvrage, ni de l’invention des Goths. Cherchons dans la considération de leur architecture un vocable qui leur convienne mieux. Cette architecture n’admet point d’autres baies ni d’autres arcades que des baies ou des arcades en ogive : appelons-la ogivale, par opposition à l’architecture romane ou en plein cintre qui l’a précédée. »

Rien de plus séduisant que la doctrine qui fait résider la différence du roman et du gothique dans la forme des baies. Il vous suffit de savoir que le plein cintre règne dans l’une, tandis que les arcs brisés sont le partage de l’autre, et vous voilà en état de prononcer sur l’âge des monuments. Que si vous trouvez à la fois, dans un même édifice, l’arc brisé et le plein cintre, vous avez, pour classer cet édifice, le genre intermédiaire romano-ogival ou ogival-roman, qui participe au caractère des deux architectures, n’étant que la transition de l’une à l’autre, la pratique des constructeurs romans qui commençaient à créer le système ogival en introduisant çà et là des arcs brisés dans leur ouvrage. Telle est dans sa simplicité la doctrine professée aujourd’hui.

[Illustration : Arc brisé et arc en plein cintre.]

On la professe universellement, mais il s’en faut qu’à l’user on la trouve telle qu’elle justifie le respect qu’on lui porte. Je commence par arrêter mes yeux sur le midi de la France. Là, dans toute la circonscription de l’ancienne Provence, existent des églises d’un aspect tellement séculaire, tellement peu gothique, que la tradition s’obstine encore à faire de la plupart des temples romains appropriés aux besoins du christianisme. Toutes cependant offrent l’emploi de l’arc brisé à leurs voûtes, et plusieurs aux arcades de leur grande nef. De cette catégorie sont la cathédrale abandonnée de Vaison, celles d’Avignon, de Cavaillon, de Fréjus ; la paroisse de Notre-Dame à Arles, les églises de Pernes, du Thor, de Sénanque, etc., etc. Et il n’y a pas à dire que dans ces édifices les brisures annoncent une tendance au gothique. Les produits visiblement plus modernes de la même école, comme par exemple la grande église de Saint-Paul-Trois-Châteaux, se distinguent par la substitution du plein cintre à l’arc brisé. Si, remontant le Rhône, je me transporte dans les limites de l’antique royaume de Bourgogne, je vois se dérouler depuis Vienne jusqu’au coude de la Loire et jusqu’aux Vosges une autre famille d’églises romanes qui admettent invariablement la brisure à leur voûte et à leurs grandes arcades intérieures. La somptueuse basilique de Cluny était le type de ces monuments dont il reste encore des échantillons à Lyon (Saint-Martin d’Ainay), à Grenoble (vieilles parties de la cathédrale), à Autun (Saint-Ladre), à Paray-le-Monial (église du Prieuré), à Mâcon (ruines de Saint-Vincent), à Beaune (Notre-Dame), à Dijon (Saint-Philibert), à la Charité-sur-Loire, etc., etc. La date de toutes ces églises se place entre 1070 et 1130.

En Auvergne, où le roman du XIIe siècle offre constamment le plein cintre, je trouve qu’on s’est servi au XIe d’arcs brisés. Ce sont de tels arcs qui relient les supports et qui déterminent la voûte de Saint-Amable de Riom, édifice dont les grossières sculptures attestent une antiquité que ne surpasse celle d’aucune autre construction de la même province.

En Languedoc, la cathédrale ruinée de Maguelone nous offre l’arc brisé dans ses plus anciennes parties qui sont du XIe siècle ; et à l’extrémité opposée du pays, sur la frontière de l’Aquitaine, vous trouvez les arcs brisés du cloître de Moissac qui portent la date de 1100.

Passons aux curieuses églises à coupoles du Périgord et de l’Angoumois, dont Saint-Front, le plus ancien type, est antérieur à 1050. Les grands arcs-doubleaux sur lesquels porte leur système de couverture sont partout des arcs brisés.

En Anjou, accouplement de l’arc brisé et du plein cintre dans des constructions bien antérieures à l’âge dit de transition. Les plus anciennes parties de Notre-Dame de Cunault, qui appartiennent au XIe siècle, sont dans ce cas.

Et la nef de la cathédrale du Mans ! — Antérieurement à la période convenue de la transition, elle a été reconstruite avec des arcs brisés par-dessus les ruines encore distinctes d’un édifice en plein cintre qui s’était écroulé.

Et notre église de Saint-Martin-des-Champs, la plus ancienne de Paris (je lui donne le pas sur Saint-Germain-des-Prés, à qui des restaurations sans nombre ont fait perdre son caractère primitif), notre église de Saint-Martin-des-Champs, dans le sanctuaire de laquelle il est impossible de ne pas voir l’ouvrage consacré avec tant de solennité en 1067, présents le roi Philippe Ier et sa cour, les baies de ses fenêtres sont brisées à l’extérieur, et à l’intérieur, toutes ses arcades. Est-ce que la même forme ne se retrouve pas au tympan de la porte à droite du grand portail de Notre-Dame, que l’abbé Lebeuf a très bien reconnu être un morceau rapporté de l’église précédente, rebâtie tout au commencement du XIIIe siècle ?

En allant au nord de Paris, surtout quand on atteint la vallée de l’Oise, on rencontre tant d’édifices du XIe siècle qui offrent ou des arcades, ou des arcs-doubleaux, ou des fenêtres d’un cintre brisé, qu’on peut poser le principe que cette forme d’arc est caractéristique du roman de ce pays-là. Je renvoie aux églises de Saint-Vincent de Senlis, de Villers-Saint-Paul, de Bury, de Saint-Étienne de Beauvais, de Saint-Germer, etc., etc. La nef de Saint-Rémi de Reims, la crypte de Saint-Bavon de Gand (autrefois Saint-Jean), la croisée de la cathédrale de Tournay, la chapelle dite des Templiers à Metz, l’église de Sainte-Foi à Schelestadt, nous montrent l’arc brisé employé en Champagne, en Flandre, en Hainaut, en Lorraine, en Alsace dès le XIe siècle.

En résumé, l’arc brisé a été employé d’une manière systématique dans une bonne moitié de nos églises romanes, tandis que l’autre moitié est sujette à présenter accidentellement la même forme d’arc.

Donc, en supposant que ogive et ogival pussent légitimement s’appliquer à l’arc brisé et aux constructions pourvues de cet arc, quantité d’églises romanes seraient ogivales. Donc ces mots, avec le sens qu’on y attache aujourd’hui, n’ont pas la vertu d’exprimer la différence qu’il y a entre le roman et le gothique.

Seraient-ils plus applicables si on les ramenait à leur acception primitive ? En d’autres termes, étant reconnu que ogive signifie la membrure transversale des anciennes voûtes, pourrait-on établir sur la présence de ce détail de construction la distinction des deux genres dont il s’agit, et par conséquent regarder comme synonyme de gothique l’architecture ogivale qui serait celle, non plus des monuments où règne l’arc brisé, mais de ceux dont la voûte est montée sur croisée d’ogives ? Hélas ! non ; et quelque tempérament que proposent les défenseurs d’ogival pour maintenir la science sur ce porte à faux, ils n’aboutiront à rien d’efficace. Sans doute c’est un caractère architectonique très remarquable que celui de la croisée d’ogives ; cependant il n’appartient point exclusivement aux églises gothiques : je citerais au moins un tiers de nos églises romanes qui le possèdent ; de sorte que, s’il y a quantité de constructions qu’on peut dire ogivales parce que leur voûte repose sur des croisées d’ogives, il n’y a pas d’architecture qu’on soit autorisé à appeler ogivale, par opposition à une autre architecture fondée sur un principe différent. Applicable à tous les individus du genre gothique et à beaucoup de ceux du genre roman, l’adjectif ogival, quelque sens qu’on lui donne, n’est donc pas bon pour exprimer la différence des deux genres.

Du moment que l’abus d’ogival ressort des faits d’une manière si évidente, il faut bien rendre à l’architecture qu’on a cru caractériser par cette épithète son ancienne dénomination de gothique. Cette dénomination n’implique pas, je le sais, une notion historique exacte, mais elle a pour elle la consécration du temps ; tout le monde sait ce qu’elle veut dire, par conséquent il est impossible qu’elle donne lieu à des malentendus. Elle ne peut pas non plus impliquer de contradictions, puisque les Goths n’ont rien bâti dans un système d’architecture qui leur fût propre. Mais son grand avantage est de ne pas créer de théorie mensongère, de ne pas saisir les gens d’un prétendu

[Illustration : Cloître de Moissac.] critérium qui les expose à donner dans les conclusions les plus fausses.


D’après J. QUICHERAT, Mélanges d’archéologie et d’histoire, t. II, Paris, A. Picard, 1886, in-8º.


IV. — LA SCULPTURE FRANÇAISE AU XIIIe SIECLE.


Faire sortir un art libre, poursuivant le progrès par l’étude de la nature, en prenant un art hiératique comme point de départ, c’est ce que firent avec un incomparable succès les Athéniens de l’antiquité. Ils considérèrent l’art hiératique de l’école d’Égine comme un moyen quasi élémentaire d’enseignement, un moyen d’obtenir une certaine perfection d’exécution. Quand leurs artistes furent sûrs de leur habileté manuelle, ils se tournèrent du côté de la nature, et ils s’élancèrent à la recherche de l’idéal ou plutôt de la nature idéalisée. — Ce phénomène se reproduisit, en France, à la fin du XIIe siècle.

Les statuaires du XIIe siècle, en France, commencèrent par aller à l’école des Byzantins, pour apprendre le métier ; c’est à l’aide des modèles byzantins que se fit ce premier enseignement. Mais ils ne s’arrêtèrent pas à la perfection purement matérielle de l’exécution ; comme les Athéniens, ils cherchèrent un type de beauté et le composèrent en regardant la nature autour d’eux.

Les grandes cathédrales qui furent bâties dans le nord de la France, de 1160 à 1240 (Paris, Reims, Bourges, Amiens, Chartres, etc.), furent autant de chantiers et d’écoles pour les architectes, imagiers, peintres et sculpteurs. Dès les premières années du XIIIe siècle, la façade occidentale de Notre-Dame de Paris s’élevait. A la mort de Philippe Auguste, c’est-à-dire en 1223, elle était construite jusqu’au-dessus de la rose. Donc — toutes les sculptures et tailles étant terminées avant la pose — les trois portes de cette façade étaient montées en 1220. Celle de droite, dite de Sainte-Anne, est en partie refaite avec des sculptures du XIIe siècle, mais celle de gauche, dite porte de la Vierge, est une composition complète et l’une des meilleures de cette époque. Les auteurs de cette statuaire ont évidemment abandonné les traditions byzantines ; ils ont étudié la nature ; ils ont atteint un idéal qui leur est propre. Leur faire est large, simple, presque insaisissable, comme celui des belles œuvres grecques. C’est la même sobriété des moyens, le même sacrifice des détails, la même souplesse et la même fermeté dans la façon de modeler les nus dans ces pierres de liais, serrées et choisies, dont la dureté égale presque celle du marbre de Paros. Non seulement l’expression des têtes est très noble, mais la composition est excellente. Le bas-relief de la mort de la Vierge, celui du couronnement de la mère du Christ, sont des scènes admirablement entendues comme effet dramatique et comme agencement de lignes. La statuaire de l’Ile-de-France — cette Attique du moyen âge — est remarquable d’ailleurs par un sentiment dramatique qui ne se retrouve pas au même degré dans les autres écoles provinciales. Voyez, par exemple, les voussures de la porte centrale de Notre-Dame de Paris, l’expression terrible des damnés, la béatitude et le calme des élus. Les artistes qui ont sculpté ces voussures, les Prophéties et les Vices du portail de la cathédrale d’Amiens, les bas-reliefs des porches de Notre-Dame de Chartres, avaient des idées et prenaient le plus court chemin pour les exprimer ; aussi atteignaient-ils souvent, comme les Grecs, la véritable grandeur.

On a longtemps admis que les statuaires du moyen âge n’avaient su faire que des figures allongées, sortes de gaînes drapées en tuyaux d’orgues, corps grêles, sans vie et sans mouvement, terminés par des têtes à l’expression ascétique et maladive. — Que les artistes du moyen âge aient cherché à faire prédominer l’expression, le sentiment moral sur la forme plastique, ce n’est pas douteux, et c’est en grande partie ce qui constitue leur originalité ; mais ce sentiment moral, empreint sur les physionomies, dans les gestes, est plutôt énergique que maladif. Les statues qui décorent la façade de la maison des Musiciens, à Reims, sont très vivantes. Les bas-reliefs placés dans les tympans de l’arcature de la porte de la Vierge, à la façade occidentale de Notre-Dame de Paris, n’ont aucune raideur archaïque ; ils ne sont point grêles ; ils peuvent rivaliser avec les plus belles œuvres de l’antiquité.

C’est à rendre l’harmonie entre l’intelligence et son enveloppe que la belle école du moyen âge s’est particulièrement attachée. Chaque statue a son caractère personnel qui reste gravé dans la mémoire comme le souvenir d’un être vivant qu’on a connu. Une grande partie des statues des porches de Notre-Dame de Chartres, des portails des cathédrales d’Amiens et de Reims, possèdent ces qualités individuelles ; et c’est ce qui explique pourquoi ces statues produisent sur la foule une si vive impression qu’elle les nomme, les connaît et attache à chacune d’elles une idée ou même une légende. Telle est, entre autres, la belle statue de la Vierge de la porte nord du transept de Notre-Dame de Paris. C’est une dame de bonne maison ; l’intelligence, l’énergie tempérée par la finesse des traits, ressortent sur cette figure délicatement modelée. C’est une physionomie toute française, qui respire la franchise, la grâce audacieuse et la netteté du jugement. L’auteur inconnu de cette statue voyait juste et bien, savait tirer parti de ce qu’il voyait, et cherchait son idéal dans ce qui l’entourait. D’ailleurs, habile praticien — car rien ne surpasse l’exécution des bonnes figures de cette époque — son ciseau docile savait atteindre les délicatesses du modelé le plus savant. Il faut citer encore, parmi les bons ouvrages de statuaire du milieu du XIIIe siècle, quelques figures tombales des églises abbatiales de Saint-Denis, de Royaumont, les apôtres de la Sainte-Chapelle du Palais, à Paris, certaines statues du portail occidental de Notre-Dame de Reims, des porches de Notre-Dame de Chartres et des portes de la cathédrale de Strasbourg. Toutefois, sous le règne de

[Illustration : Sculptures du portail de la cathédrale de Chartres.] saint Louis, l’école de l’Ile-de-France avait une supériorité marquée ; on ne trouve pas une figure médiocre dans la statuaire de Notre-Dame de Paris, tandis qu’à Amiens, à Chartres, à Reims, au milieu d’œuvres hors ligne, on en rencontre de très faibles. La ville de Paris était dès lors la capitale de l’art, comme elle était la capitale politique.

Vers 1240, il se produisit dans la sculpture d’ornement, comme dans la statuaire, un véritable épanouissement. Les frises, les chapiteaux, les bandeaux, les rosaces, au lieu d’être composés suivant un principe monumental, ne sont plus que des formes architectoniques sur lesquelles le sculpteur semble appliquer des feuillages ou des fleurs. Jamais l’observation de la nature ne fut poussée plus loin. L’art ne peut aller au delà.

Et quelle admirable fécondité ! La puissance productive de l’art au XIIIe siècle tient du prodige. Après les guerres du XVe siècle, après les luttes religieuses, après les démolitions dues aux XVIIe et XVIIIe siècles, après les dévastations de la fin du dernier siècle, après l’abandon et l’incurie, après les bandes noires, il nous reste encore en France plus d’exemples de statuaire du moyen âge qu’il ne s’en trouve dans l’Italie, l’Allemagne, l’Angleterre et l’Espagne réunies.

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Le moyen âge a très fréquemment coloré la statuaire et l’ornementation sculptée. C’est encore un point de rapport entre ces arts et ceux de l’antiquité grecque. La statuaire du XIIe siècle était peinte d’une manière conventionnelle. On retrouve sur les figures de la porte de l’église abbatiale de Vézelay un ton blanc jaunâtre ; tous les détails, les traits du visage, les plis des vêtements, leurs bordures, sont redessinés de traits noirs très fins, afin d’accuser la forme. Derrière les figures, les fonds sont peints en brun rouge ou en jaune d’ocre, parfois avec un semis léger d’ornements blancs. Cette méthode ne pouvait manquer de produire un grand effet. Quant aux ornements, ils étaient toujours peints de tons clairs, blancs, jaunes, rouges, verts pâle, sur des fonds sombres. C’est vers 1146 que la coloration s’empare de la statuaire, que cette statuaire soit placée à l’extérieur ou à l’intérieur des monuments. Les statues du portail occidental de Chartres étaient peintes de tons clairs, mais variés, les bijoux rehaussés d’or. Quelquefois même des gaufrures de pâte de chaux étaient appliquées sur les vêtements ; ces gaufrures étaient peintes et dorées et figuraient des étoffes brochées et des passementeries. Les nus de la

[Illustration : Sculptures du portail d’Amiens.] statuaire, à cette époque, sont très peu colorés, presque blancs, et redessinés par des traits brun rouge.

Le XIIIe siècle ne fit que continuer cette tradition. La statuaire et l’ornementation des portails de Notre-Dame de Paris, des cathédrales de Senlis, d’Amiens, de Reims, des porches latéraux de Notre-Dame de Chartres, étaient peintes et dorées. Les artistes qui ont fait les admirables vitraux de ce temps avaient une connaissance trop parfaite de l’harmonie des couleurs pour ne pas appliquer cette connaissance à la coloration de la sculpture, sans lui rien enlever, chose difficile, de sa gravité monumentale[5].

D’après E. VIOLLET-LE-DUC, Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, A. Morel, Paris, 1875, in-8º, t. VIII, au mot « Sculpture ».


V. — L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE.


Dès le milieu du XIIe siècle, l’émaillerie limousine est désignée dans les textes, aussi bien à l’étranger qu’en France, sous le nom « d’œuvre de Limoges », opus Limogie ou lemovicense, opus de Limogia, ce qui indique déjà un commerce remontant à de longues années. On est tant de fois revenu sur ce point, établi par de nombreux textes irréfutables, qu’il ne nous paraît pas fort utile de nous y appesantir à notre tour. Il faut plutôt insister sur l’influence qu’a eue sur la production limousine cette exportation, cette production exagérée : au point de vue artistique elle a certainement nui aux émaux, parce qu’elle a forcé les émailleurs à produire dans bien des cas des œuvres d’un caractère banal ; en effet, il ne pouvait être question, du moment que l’on fabriquait des pièces religieuses ou des ustensiles de toilette à la grosse, de faire quelque chose sortant de l’ordinaire. Ce n’est que par exception, pour quelques châsses très rares, telles que celle que l’on conserve à Saint-Sernin, à Toulouse, ou pour les tombeaux, par exemple, que des commandes ont été faites directement à Limoges. Cette production hâtive a eu une autre conséquence : celle de maintenir pendant très longtemps dans les ateliers les mêmes modèles, de créer, d’une façon inconsciente, un art archaïsant pour ainsi dire. Cette remarque est absolument nécessaire si l’on veut essayer de dater avec exactitude quelques-uns des monuments de l’émaillerie limousine. Ces produits sont, à partir du commencement du XIIIe siècle, en retard de quelque vingt ou trente ans sur la fabrication artistique du reste de la France. Limoges a conservé longtemps le style roman, et l’on est frappé de rencontrer parfois sur des objets exécutés en plein XIVe siècle des motifs de décoration qui sont de plus de cent ans antérieurs. C’est à l’excès de la production, et surtout de la production à bon marché, que l’on doit attribuer ce phénomène bizarre, bien plus qu’au peu d’empressement que pouvaient montrer les habitants des pays situés au sud de la Loire à adopter les formes créées par les Français du nord.

Toute cette fabrication étant très considérable, nous allons passer en revue les différents objets qu’elle a créés. Une division s’impose tout d’abord : les monuments religieux et les monuments civils. Nous commencerons par les premiers, de beaucoup les plus nombreux.

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Les crucifix nous arrêteront peu : il y en a dans lesquels la figure du Christ est complètement émaillée à plat, ou bien émaillée en relief et rapportée. Dans ce dernier cas les figures de la Vierge et de saint Jean, des apôtres ou de la Madeleine, les symboles des évangélistes sont également en relief et rapportés ; ou bien le système de décoration prend un caractère mixte : en relief sur la face, il est plat au revers de la croix…. Ces crucifix servaient à la fois de croix processionnelles ou de croix stationnales. Dans ce dernier cas, il fallait les placer sur un pied de croix qui lui-même était émaillé : ces supports (Louvre, église d’Obazine) affectent la forme d’un tronc de cône reposant sur des pieds en forme de griffes ; ils sont décorés de rinceaux émaillés et de figures de dragons en bronze ciselé rapportés après coup.

Nous ne possédons aucun calice du XIIe au XIVe siècle que l’on puisse rattacher à un atelier de Limoges ; on ne s’en étonnera pas si l’on songe combien peu il subsiste en France de ces vases liturgiques, toujours fabriqués, en partie tout au moins, en métal précieux. Mais en revanche nous avons un certain nombre de vases sacrés du même genre. Sans parler du scyphus du Louvre [le vase en cuivre d’Alpaïs], ni d’une pièce analogue, mais moins somptueuse, qui fait partie du Musée de l’Ermitage (collection Basilewsky), il existe encore en France un très grand nombre de ciboires ou plutôt de pyxides en cuivre doré et émaillé. Elles offrent presque toutes une coupe hémisphérique, surmontée d’un couvercle de pareil galbe, sommé d’une longue tige terminée par une croix. Le pied, circulaire ou à pans coupés,

[Illustration : Vase en cuivre émaillé par G. Alpaïs de Limoges. (Commencement du XIIIe siècle.)]

supporte une tige très élevée interrompue par un nœud. Ces pièces, qui appartiennent toutes à la seconde moitié du XIIIe siècle ou au XIVe siècle, sont de fabrication assez grossière ; les ornements (sainte Face, monogramme du Christ, etc.) sont réservés et gravés et s’enlèvent sur un fond alternativement bleu ou rouge ; ces émaux, d’un ton très cru, n’ont plus l’harmonie des produits de la première moitié du XIIIe siècle et sont absolument caractéristiques de la décadence de l’art limousin.

[Illustration : Pyxide en cuivre émaillé. Limoges. XIIIe siècle. (Musée du Louvre.)]

De ces ciboires il faut rapprocher d’abord les petites boîtes cylindriques à couvercle conique auxquelles on donne le nom de pyxides et qui servaient à contenir, comme les colombes émaillées, la réserve eucharistique. La décoration de ces pièces varie peu : rinceaux, médaillons renfermant un monogramme, plus rarement des figures d’animaux. Ces monuments existent en trop grand nombre dans tous les musées pour qu’il soit utile d’y insister. Quant aux colombes, beaucoup plus rares, elles étaient suspendues, au moyen d’une crosse de métal ou de bois, au-dessus de l’autel, sur lequel on pouvait les faire descendre par une chaînette et une poulie. L’oiseau, généralement dressé sur ses pattes, plus rarement prêt à prendre son vol et les pattes réunies sous le ventre, a les ailes émaillées, ainsi que la queue, de bleu, de rouge et de blanc ou de bleu, de rouge, de jaune et de vert ; entre les ailes s’ouvre une petite cavité destinée à contenir les hosties. Le mode de suspension était quelquefois assez compliqué. L’oiseau posait sur un plateau ou sur un disque entouré d’une série de tours ; une ou plusieurs couronnes servaient, à la partie supérieure de l’ensemble, à réunir les chaînes. D’assez nombreux exemples de cette gracieuse décoration subsistent encore aujourd’hui dans les musées publics ou les collections privées. Nous ne connaissons plus en France que celle de l’église de Laguenne (Corrèze) qui soit encore en place….

[Illustration : Crosse en cuivre émaillé. L’Annonciation. Limoges, XIIIe siècle (Musée du Louvre.)]

Les crosses limousines ne sont pas très variées : les plus anciennes consistent en un serpent qui forme à la fois la douille et le crosseron, entièrement recouvert d’imbrications émaillées de bleu lapis (crosse provenant de l’abbaye de Tiron, au Musée de Chartres) ; mais le type généralement adopté au XIIIe et au XIVe siècle consiste en une douille émaillée sur laquelle se relèvent des serpents de cuivre doré, un nœud repercé à jour composé de serpents entrelacés, ou bien un nœud plein, orné de bustes d’anges, et enfin une volute émaillée de bleu encadrant un sujet en cuivre fondu et doré : l’Annonciation, le Couronnement de la Vierge, le Serpent tentant Adam et Ève, Saint Michel terrassant le démon, etc., etc. Un type très commun, mais l’un des plus gracieux certainement, est celui dans lequel le crosseron se termine par un large fleuron polychrome sur lequel l’émailleur limousin a placé les plus vigoureuses colorations de sa palette, le rouge, le bleu et le blanc (Musée du Louvre, Musée de Poitiers, trésor de Saint-Maurice d’Agaune, Musée de Cluny, etc.). Ces crosses, dont le crosseron est, soit à section circulaire, soit plus rarement à section rectangulaire, se rencontrent dans toute l’Europe, et il n’est pour ainsi dire pas d’année où l’ouverture de quelque tombeau d’évêque ou d’abbé n’en mette une au jour. Tous les types qu’elles peuvent présenter sont aujourd’hui connus ; et les crosses du genre de la crosse dite de Ragenfroid, provenant de Saint-Père de Chartres (Musée de Bargello, à Florence), complètement entaillée, à sujets fort compliqués, constituent une très rare exception. Mentionnons enfin un type peu commun dans lequel une figure d’ange est interposée entre le nœud et la volute….

Mais arrivons aux châsses, les pièces les plus importantes parmi toutes celles qu’a créées l’industrie limousine.

Du XIIe au XIVe siècle, la châsse limousine est une boîte en forme de sarcophage ou de maison surmontée d’un toit très aigu. Cette construction, jusque vers la fin du XIIIe siècle, se fait en bois recouvert de plaques de cuivre, assemblées fort grossièrement sur ce bâti. Dans la seconde moitié du XIIIe siècle apparaît la coutume de supprimer la construction en bois : les châsses, de forme plus allongée, plus hautes sur pieds, sont alors composées de simples plaques de cuivre réunies aux angles par tenons et mortaises. L’ouverture de la châsse, au lieu d’être pratiquée dessous ou à l’une de ses extrémités, est placée sur le dessus ; le toit forme couvercle ; il est muni de charnières et d’une serrure à moraillon.

Par exception la châsse limousine peut comporter une imitation lointaine d’un édifice d’architecture, d’une église dont la nef serait sectionnée dans la longueur par un ou plusieurs transepts. L’exemple le plus compliqué que l’on puisse citer en ce genre est la belle châsse provenant de Grandmont et conservée aujourd’hui à Ambazac (Haute-Vienne) avec la dalmatique de saint Étienne de Muret.

[Illustration : Châsse d’Ambazac (Haute-Vienne). (Limoges. Fin du XIIe siècle. Revers.)]

Cette châsse, une des grandes œuvres limousines connues aujourd’hui (longueur 0 m. 73 ; hauteur 0 m. 63), se compose d’une nef flanquée de bas côtés peu saillants. La nef principale est sectionnée dans sa longueur par trois transepts qui, du reste, ne débordent point sur les bas côtés. C’est à tort que l’on a voulu voir dans cette disposition une imitation de la grande châsse des rois, à Cologne, avec laquelle elle ne présente aucune ressemblance, ni sous le rapport de la construction ni sous le rapport de la décoration ; elle est du reste, très probablement, de quelques années plus ancienne que la châsse de Cologne, qui ne fut pas commencée avant 1198. La châsse d’Ambazac s’éloigne d’ailleurs, sur certains points, du thème banal des monuments limousins du même genre. Au lieu de se composer uniquement de plaques émaillées, sa décoration consiste surtout en une plaque de cuivre repoussé que l’émail vient ensuite décorer. De grands rinceaux hardiment dessinés entourent des plaques émaillées sertissant des cabochons, et se terminent eux-mêmes par des fleurons émaillés de la plus grande beauté : des filigranes, une quantité de pierreries, complètent la décoration des flancs de la châsse, dont le toit est sommé d’une crête ciselée et repercée à jour, formée de rinceaux, de fleurons émaillés, de cabochons. Cette crête est la seule dans toute l’orfèvrerie limousine qui ait cette importance. En somme la châsse d’Ambazac est l’une des plus belles qui subsistent ; elle peut lutter avec celle de Mozac (Puy-de-Dôme). De même époque, à peu près, si elle n’offre point comme cette dernière de sujets émaillés, du moins elle nous révèle chez les émailleurs limousins un sens très pur de la décoration….

On peut poser comme un principe absolu et comme une marque distinctive qui peuvent faire discerner facilement les châsses limousines, la forme et la structure des pieds qui leur servent de supports. Ces pieds en cuivre sont pris dans les plaques des côtés qui forment la châsse et comportent une décoration de gravure, un dessin quadrillé ou des rinceaux. Ce n’est qu’à Limoges qu’on a adopté ce système de construction très simple, mais bien fait pour plaire à des artisans qui recherchaient surtout la fabrication à bon marché.

[Illustration : Châsse de Mozac (Puy-de-Dôme). (Limoges. Fin du XIIe siècle.)]

Un autre signe distinctif des châsses limousines et qui ne peut tromper aucunement, c’est la présence de crêtes composées d’une plaque de cuivre, munie ou non d’épis de faîtage, mais repercée d’ouvertures que l’on a comparées avec raison à des entrées de serrure. Ce dessin n’est en somme qu’une simplification dans la disposition des petites arcatures en plein cintre qu’à l’origine on avait voulu figurer sur cet ornement de faîtage.

Enfin la présence de têtes en relief sur un monument émaillé indique, à coup sûr, une provenance limousine. Voilà donc trois signes, la forme des pieds, celle de la crête, la présence de têtes en relief, auxquels on peut certainement reconnaître une châsse limousine….

 *  *  *  *  *

Nous sommes loin de posséder un aussi grand nombre de monuments civils en orfèvrerie émaillée : beaucoup de ces pièces, menus bijoux ou objets de toilette, nous sont parvenues isolément, et il nous est fort difficile aujourd’hui de déterminer sûrement leur usage. Mais il est évident que l’émail s’est appliqué indistinctement aux agrafes, aux pommeaux d’épée, aux manches de couteaux, aux plaques de baudrier, à des boîtes de toutes formes et de toutes dimensions. La collection Victor Gay renferme deux objets de ce genre fort curieux et remontant à la fin du XIIIe ou au commencement du XIVe siècle : ce sont une boîte de miroir à deux valves, et une petite boîte à fard, fort analogue comme forme aux vases du même genre dont faisaient usage les anciens. Le harnachement des chevaux pouvait aussi être du domaine de l’émailleur, et le Musée de Cluny possède un fort beau mors de cheval de ce genre ; mais ces monuments sont de la plus grande rareté. Il n’y a, dans cette série civile, de réellement communs que les bassins à laver, auxquels on a donné le nom de gémellions, parce qu’ils vont par paire. Ces pièces, sortes de plats d’une médiocre profondeur, sont décorés généralement d’une série d’écussons émaillés, les uns conformes aux règles du blason, les autres absolument de fantaisie, ou bien de représentations empruntées à la vie civile : scènes de chasse ou de danse, jongleurs ou ménestrels, etc. Tous les personnages, souvent assez bien dessinés, sont réservés et gravés sur un fond d’émail. Au revers se voient presque toujours des ornements gravés : une fleur de lis, un griffon ou tout autre motif de décoration formant le centre d’une rosace dont les extrémités viennent mourir sur les bords du plat. Dans chaque paire de gémellions s’en trouve un qui est muni d’une sorte de goulot ou gargouille en forme de tête de dragon. C’est ce goulot qui permettait de verser de ce bassin, que l’on tenait dans la main droite, l’eau qu’il contenait, et que l’on recevait dans le second bassin que l’on tenait horizontalement dans la main gauche. De nombreuses miniatures nous renseignent à merveille sur cet usage. On sait qu’au moyen âge, époque à laquelle les soins de la toilette tenaient cependant une place assez modeste dans la vie journalière, on ne se serait point mis à table dans une maison de quelque importance sans s’être au préalable lavé les mains. Cet usage suffît à expliquer la quantité de gémellions existant encore aujourd’hui. Le jour où la mode des cuillers et plus tard des fourchettes a fait tomber ce louable usage en désuétude, les gémellions ont servi dans les églises à recevoir les offrandes des fidèles ; de meubles civils ils sont devenus religieux, et voilà pourquoi le plus grand nombre d’entre eux a perdu son ornementation d’émail ; les monnaies, sans cesse remuées ou jetées sans précaution, n’ont pas tardé à la faire disparaître.

Les coffrets, presque sans exception, n’ont été à l’origine que des meubles civils ; par la suite des temps, ils ont pu être transformés en reliquaires ; mais l’absence de tout symbole religieux dans leur décoration indique assez à quel usage ils étaient destinés. Le coffret du trésor de Conques remonte au commencement du XIIe siècle. Une décoration analogue de disques ou d’écussons de cuivre émaillé et doré a été appliquée au XIIIe et au XIVe siècle à des boîtes de bois, de cuir ou d’ivoire. On connaît l’un de ceux que possède le Musée du Louvre ; il provient de l’abbaye du Lys, et comme il contenait une relique de saint Louis, le nom de ce roi lui est resté attaché, bien que d’après les synchronismes que l’ont peut établir à l’aide des écussons qui le décorent, il soit quelque peu postérieur au règne de Louis IX, très probablement de l’époque de Philippe le Bel. Un coffret analogue figure dans le trésor du Dôme d’Aix-la-Chapelle ; un autre est possédé par l’église de Longpont ; des fragments d’un quatrième se voient au musée de Turin ; ils proviennent de la cathédrale de Verceil où ce coffret a servi pendant longtemps à contenir la dépouille mortelle d’un cardinal ; enfin une autre décoration de médaillons de ce genre, très complète, fait aussi partie de la collection Dzialynska. Dans presque toutes ces pièces, les disques émaillés, écussons d’armoiries polychromes ou médaillons à fond bleu, offrant des personnages ou des animaux gravés ou réservés, n’étaient pas appliqués directement sur le bois. La boîte était d’abord recouverte d’une épaisse couche de peinture à la colle par-dessus

[Illustration : Gémellions en cuivre émaillé. Limoges, XIIIe siècle. (Musée de Cluny.)] laquelle on posait une feuille d’étain. Cet étain était ensuite teinté au moyen d’un vernis léger soit vert, soit rouge, très transparent, ce qui donnait à toute la pièce un grand éclat que venaient encore rehausser les dorures des plaques émaillées. Tous ces coffrets sont munis de couvercles plats, montés à charnières, fermés par des serrures en cuivre, d’un bon dessin, dans lesquelles viennent s’engager des moraillons ou simples ou doubles. Les dragons que nous avons déjà vus figurer sur les crosses se retrouvent ici ; ils servent à former soit les moraillons, soit les points d’attaches des charnières. Des cabochons de cristal, teintés diversement au moyen de paillons, des clous de cuivre disposés symétriquement sur le fond, complètent cette décoration d’un goût excellent….


Dès le milieu du XIIe siècle, les plaques des monuments de Geoffroy Plantagenet et de l’évêque d’Angers Eulger nous le prouvent, l’émaillerie avait été employée avec succès pour la décoration des tombeaux. Les Limousins ne semblent du reste pas avoir eu, à l’origine, le monopole de cette fabrication, car le tombeau de Henri, comte de Champagne, élevé à Troyes, avait été fait par des orfèvres allemands ou lorrains. Quoi qu’il en soit, dans le courant du XIIIe siècle, les Limousins développèrent si bien cette branche de leur industrie qu’ils exportèrent des tombeaux tout faits, exactement comme des châsses ; c’est ce qui fait qu’il subsiste encore, à l’étranger, en Angleterre et en Espagne, quelques-uns de ces monuments dont l’origine française n’est pas douteuse. On a cité souvent à l’appui de cette opinion un texte du compte des exécuteurs testamentaires de Gautier de Merton, évêque de Rochester, mentionnant un paiement fait à Jean de Limoges pour le tombeau de l’évêque, qu’il alla, avec un aide, mettre lui-même en place. Le fait remonte à 1276. La tombe de Gautier de Merton a disparu, mais il subsiste encore en Angleterre, à Westminster, dans le tombeau d’Aymar de Valence, comte de Pembroke, un témoin irrécusable de l’importation limousine. Un tombeau d’évêque, conservé dans la cathédrale de Burgos, nous fournit la preuve du même fait pour l’Espagne.


Dans toutes ces effigies funéraires, la part du sculpteur est au

[Illustration : Coffret dit de saint Louis. Travail limousin. Époque de Philippe le Bel. (Musée du Louvre.)]

moins aussi grande que celle de l’émailleur. Sur un bloc de bois, préalablement dégrossi suivant les contours généraux de la statue, on a appliqué des plaques de cuivre martelées et repoussées, ciselées même dans certains cas. L’émail intervient dans les bordures, les ornements des vêtements, la décoration des coussins et du fond sur lesquels reposent la statue. Quelquefois, il est vrai, cette décoration en émail est fort considérable. Nous n’en voulons pour exemple que le tombeau des enfants de saint Louis, autrefois conservé dans l’abbaye de Royaumont, maintenant dans l’église de Saint-Denis.

Le nombre de ces tombes entaillées, fabriquées à Limoges, a été fort grand, et Gaignières nous a heureusement conservé le dessin de plusieurs d’entre elles qui par la suite ont été livrées, au poids du cuivre, à des chaudronniers, sans que ce vandalisme ait jamais profité ni à ceux qui l’ordonnaient ni à ceux qui, en véritables brutes, n’y voyaient que matière à fabriquer des casseroles. La tombe des enfants de saint Louis, dont le fond est orné de grands rinceaux et de figures d’anges et de moines en prière, date de 1248 ; celle de Blanche de Champagne, femme de Jean Ier, duc de Bretagne, date de la fin du XIIIe ou du commencement du XIVe siècle ; elle était terminée en 1306 ; on la conserve au Musée du Louvre. Le monument du cœur de Thibaut V de Champagne, à Provins, est postérieur à 1270, date de la mort de ce prince. Voilà celles qui subsistent aujourd’hui en France ; mais nous n’avons plus ni celle de Philippe de Dreux, à la cathédrale de Beauvais (1210), ni ceux de Géraud, évêque de Cahors, et d’Aymeri Guerrut, archevêque de Lyon, enterrés à Grandmont en 1250 et 1245, ni ceux que Jean Chatelas, bourgeois de Limoges, avait, avant 1267, faits pour les comtes de Champagne, Thibaut III et Thibaut IV. Tout cela a été fondu. Perte d’autant plus regrettable que si nous en jugeons par la description du tombeau du cardinal de Taillefer, inhumé à La Chapelle-Taillefer en 1312, ou par les dessins de celui de Marie de Bourbon (♰ 1274), dans l’abbaye de Saint-Yved-de-Braine, ces monuments étaient parfois très somptueux ; ce dernier notamment offrait sur son pourtour trente-six figures de cuivre, en ronde bosse, placées sous des arcatures, qui, à en juger par les inscriptions, étaient des portraits de personnages contemporains.

E. MOLINIER, L’Émaillerie, Paris, Hachette, 1891, in-16. Passim.

VI. — VILLARD DE HONNECOURT, ARCHITECTE DU XIIIe SIÈCLE.


L’incertitude qui règne sur les procédés manuels des artistes du moyen âge, l’ignorance absolue où l’on est de la manière dont se faisait leur instruction, donneront quelque intérêt à la description d’un manuscrit unique en son genre, qui paraît avoir été le livre de croquis d’un architecte du XIIIe siècle. J’appellerai album ce singulier ouvrage qui fait partie des manuscrits de la Bibliothèque nationale. C’est un petit volume de 33 feuillets de parchemin cousus sous une peau épaisse et grossière qui se rabat sur la tranche. Une note, écrite au XVe siècle sur le verso du dernier feuillet, prouve qu’à cette époque l’album en contenait quarante et un ; les mutilations qui ont réduit ce nombre ont l’air d’être déjà anciennes.

Comme les feuillets ne sont pas égalisés entre eux, leurs dimensions varient de 15 à 16 centimètres de largeur sur 23 à 24 de haut. Chacun d’eux est couvert sur les deux côtés de dessins à la plume, qu’on voit avoir été esquissés à la mine de plomb. Des notes explicatives, conçues dans le dialecte picard du XIIIe siècle et écrites en belle minuscule de la même époque, accompagnent plusieurs de ces dessins.

Ces notes manuscrites fournissent sur l’auteur de l’album, sur l’époque à laquelle il vivait, sur ses travaux, quelques notions.

Au verso du premier feuillet on lit :

« Wilars de Honecort vous salue, et si proie a tos ceus qui de ces engiens ouverront, con trovera en cest livre, qu’il proient por s’arme et qu’il lor soviengne de lui ; car en cest livre puet on trover grant consel de le grant force de maconerie et des engiens de carpenterie ; et si troverés le force de le portraiture les trais ensi comme li ars de jometri le command et enseigne. Villard de Honnecourt vous salue et prie tous ceux qui travailleront aux divers genres d’ouvrages contenus en ce livre, de prier pour son âme et de se souvenir de lui ; car dans ce livre on peut trouver grand secours pour s’instruire des principes fondamentaux de la maçonnerie et de la construction en charpente. Vous y trouverez aussi la méthode pour dessiner au trait, selon que l’art de géométrie le commande et enseigne. »

Cette note peut passer pour une préface. Elle apprend le nom de l’auteur, le lieu de son origine, la nature ainsi que la destination de son livre. Villard de Honnecourt ayant composé ce recueil, le lègue aux gens de son métier, qui y trouveront nombre de procédés pour la pratique de la maçonnerie, la construction en charpente et l’application de la géométrie au dessin. Il leur demande, en récompense, d’avoir mémoire de lui et de prier pour son âme.

Villard de Honnecourt, à en juger par son surnom, était Cambrésien, car Honnecourt est un village sur l’Escaut, à cinq lieues de Cambrai. Cette présumable origine prend la consistance d’un fait certain par la présence dans l’album de deux dessins, dont l’un est le plan de l’église de Vaucelles, abbaye située tout à côté d’Honnecourt ; dont l’autre représente également, en plan, le chœur de l’église cathédrale de Cambrai.

De même que tous les hommes de son temps qui savaient quelque chose, notre architecte avait beaucoup voyagé. « J’ay esté en moult de terres, » dit-il en un endroit, et à l’appui de son dire, il invoque les monuments de tous pays réunis dans son album. En effet, c’est presque un itinéraire que ce manuscrit. On l’y voit traverser la France du nord à l’ouest, puis parcourir l’empire d’Allemagne jusque par delà ses limites les plus reculées. S’arrêtant une fois à Laon il y prend le croquis de l’une des tours de la cathédrale, « la plus belle tour qu’il y ait au monde, » à son avis. Ses études minutieuses sur la cathédrale de Reims prouvent qu’il séjourna longtemps dans cette ville. Son passage à Meaux est constaté par un plan de Saint-Étienne, son passage à Chartres par un dessin de la grande rose occidentale de Notre-Dame. Plus loin, on le trouve installé devant le portail méridional de la cathédrale de Lausanne dont il copie la rose existante encore aujourd’hui. Enfin, l’album atteste un long séjour de l’auteur en Hongrie.

Il est à regretter que le manuscrit de Villard de Honnecourt fournisse moins de renseignements sur ses travaux comme architecte que sur ses pérégrinations. On n’y voit qu’une composition signée de lui ; encore en partage-t-il le mérite avec un confrère. Cet ouvrage consiste en un plan de sanctuaire pour une église de premier ordre. Le chœur est enveloppé d’une double galerie et de neuf chapelles, les unes de forme carrée, les autres en hémicycle. Elles alternent sur ce double patron à droite et à gauche de l’abside qui est carrée.

Dans l’intérieur, on lit cette légende : Istud bresbiterium[6] invenerunt Vlardus de Hunecort et Petrus de Corbeia inter se disputando.

Ainsi cette disposition insolite fut le résultat d’une conférence entre Villard et un sien confrère appelé Pierre de Corbie ; rien n’indique d’ailleurs qu’elle ait été exécutée….

Des dates certaines permettent de faire sortir Villard de la grande école du temps de Philippe Auguste ; elles le placent au beau milieu de cette génération d’hommes par l’industrie de qui le genre gothique atteignit, comme système de construction, ses derniers perfectionnements[7]….

[M. J. Quicherat classe ensuite, en neuf chapitres, les matières traitées pêle-mêle dans l’Album. Voici les titres de ces chapitres : 1º Mécanique ; 2º Géométrie et trigonométrie pratique ; 3º Coupe des pierres et maçonnerie ; 4º Charpente ; 5º Dessin de l’architecture ; 6º Dessin de l’ornement ; 7º Dessin de la figure ; 8º Objets d’ameublement ; 9º Matières étrangères aux connaissances spéciales de l’architecte et du dessinateur. Voici le dernier chapitre : ]

Villard de Honnecourt paraît avoir été curieux de l’étude de la nature. Sa mémoire était ornée de tous les on-dit dont la science zoologique se composait alors exclusivement. L’une des figures de lion qu’il a dessinées donne lieu à notre auteur de rapporter le fait suivant : « Je veux vous dire quelque chose de l’éducation du lion. Celui qui dresse le lion a deux petits chiens ; lorsqu’il veut faire faire quelque chose au lion, il lui dit son commandement. Si le lion grogne, il bat ses petits chiens. Or le lion a si grand peur à voir battre les petits chiens, qu’il réprime son humeur et fait ce qu’on lui commande. Je ne parle pas du cas où il serait en colère, car alors il ne céderait ni par mauvais, ni par bon traitement. »

A la page suivante, il donne cette explication au-dessus du dessin, fort peu réussi, d’un porc-épic : « Voici un porc-épic. C’est une petite bête qui lance ses soies quand elle est en colère. »

Enfin il donne, en terminant son manuscrit, une instruction qui ne me semble convenir qu’à la confection d’un herbier : « Cueillez vos fleurs au matin, de diverses couleurs, en ayant soin que l’une ne touche pas l’autre. Prenez une espèce de pierre qu’on taille au ciseau ; qu’elle soit blanche, lisse et mince ; puis mettez vos fleurs sous cette pierre, chaque espèce à part. Par ce moyen vos fleurs se conserveront avec leurs couleurs. » Il y a à conclure de là qu’il pratiquait la botanique, au moins comme amateur. S’il ne se préoccupait pas tant de la couleur, on pourrait dire que c’était pour avoir des modèles d’ornements à mettre sur les chapiteaux des colonnes, puisque c’est de son temps que les fleurs de nos pays, imitées en placage, ont commencé à remplacer, pour la décoration de l’architecture, les feuillages et fleurons imaginaires de l’antiquité.

C’est à un autre ordre de connaissances, à l’art du potier, qu’est empruntée la recette suivante : « On prend chaux et tuile romaine pilée, et vous faites à peu près autant de l’une que de l’autre, mettant plutôt la tuile en excès, de telle sorte que ce soit sa couleur qui domine. Détrempez ce ciment d’huile de graine de lin. Vous en pourrez faire un vase à contenir de l’eau. » C’était une poterie crue qui devait avoir la consistance de la pierre. Le moyen âge le tenait certainement de l’antiquité. Sa composition ressemble beaucoup à celle de certains mortiers que Paul le Silentiaire dit avoir été employés à la construction de Sainte-Sophie.

Je crois reconnaître la préparation d’une pâte épilatoire dans une autre recette, écrite immédiatement après la précédente : « On prend chaux vive qui a bouilli et orpiment ; on met le tout dans de l’eau bouillante avec de l’huile. C’est un onguent bon pour ôter le poil. »

Enfin comme remède aux blessures qu’on se faisait souvent autour de lui, Villard de Honnecourt avait trouvé dans ses lectures, ou reçu de quelque empirique, l’ordonnance que voici : « Retenez ce que je vais vous dire. Prenez des feuilles de chou rouge, de la sanemonde (c’est une plante qu’on appelle chanvre-bâtard), aussi de la plante appelée tanaisie et du chènevis ou semence du chanvre. Broyez ces quatre plantes, de sorte qu’il n’y ait pas plus de l’une que de l’autre. Ensuite vous prendrez de la garance, en quantité double de chacune des quatre autres plantes. Broyez-la aussi et mettez ces cinq plantes dans un pot pour les faire infuser avec du vin blanc, le meilleur que vous pourrez avoir, en vous réglant pour la dose sur ce que la potion ne soit pas trop épaisse et qu’on la puisse boire. N’en buvez pas trop, vous en aurez assez d’une pleine coquille d’œuf. Quelque plaie que vous ayez, vous en guérirez. Essuyez vos plaies d’un peu d’étoupes, mettez dessus une feuille de chou rouge, puis buvez de la potion, le matin et le soir, deux fois par jour. Elle vaut mieux infusée dans de bon vin doux que dans d’autre vin ; le vin doux fermentera avec les plantes. Si vous en infusez dans du vin vieux, laissez-les deux jours avant d’en boire. »

Après tout ce qui précède, je crois qu’il me sera permis, toute proportion gardée entre les deux époques, de définir par les paroles de Vitruve l’instruction de l’architecte au XIIIe siècle : Eum et ingeniosum esse oportet et ad disciplinas docilem ; et ut litteratus sit, peritus graphidos, eruditus geometria et optices non ignarus, instructus arithmetica, historias complures noverit, philosophos diligenter audiverit, musicam sciverit, medicinæ non sit ignarus.

J. QUICHERAT, Mélanges d’archéologie et d’histoire, t. II, Paris, A. Picard, 1886, in-8º.


VII. — LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE.


I. — LE CLERGÉ NORMAND, D’APRÈS LE REGISTRE D’EUDE RIGAUD.


Eude Rigaud est un des hommes les plus remarquables du règne de saint Louis. Les historiens du XIIIe siècle ont gardé sur lui un profond silence. Quelques lignes consacrées à sa mémoire n’eussent cependant pas été déplacées dans les histoires du saint roi, qui l’honora de sa confiance et de son amitié ; heureusement il nous est parvenu un document qui, mieux qu’aucun historien, nous révèle dans ses moindres particularités la vie de cet illustre prélat. Nous voulons parler du registre où il a consigné jour par jour les actions des vingt et une années de son épiscopat. C’est dans ces notes, non destinées à la publicité, qu’il faut chercher un tableau fidèle des mœurs du clergé du XIIIe siècle. C’est là aussi qu’il faut suivre les patients efforts d’un homme qui consacra sa vie tout entière à réprimer les nombreux excès des clercs de son temps….

Eude Rigaud, entré en 1242 dans l’ordre de saint François, fut sacré archevêque de Rouen au mois de mars 1247. Son premier soin fut la visite des doyennés ruraux de son diocèse. Dans l’impossibilité de se transporter sur chaque paroisse, il réunissait tous les curés d’un doyenné dans une même assemblée. Là se faisait une sévère enquête sur les mœurs de chacun d’eux. Six prêtres, investis des fonctions de jurés (juratores) dénonçaient hardiment tous les désordres que la voix publique imputait à leurs confrères. Ces désordres peuvent être rattachés aux chefs suivants :

Excès de boisson.Querelles. — Je trouve plusieurs fois répété le reproche de fréquenter les tavernes et celui de boire jusqu’au gosier. De là des rixes, de là des habits oubliés dans les lieux de débauche, de là même des clercs étendus ivres-morts dans les champs. — Outre les querelles nées de la boisson, d’autres prennent leur source dans le caractère violent de certains curés amis de la discorde. Ils prennent part aux mêlées, ils se battent avec leurs paroissiens ; un d’entre eux tira même l’épée contre un chevalier.

Commerce. — Le plus ordinairement l’accusation se borne à signaler tel ou tel curé comme s’adonnant au négoce. Dans beaucoup de cas cependant, la nature de ce négoce est spécifiée. Il consiste, par exemple, à donner son argent aux commerçants pour en retirer l’intérêt, à avoir des navires sur la mer, à s’immiscer dans le commerce des bois, à louer des terres pour les ensemencer, à prendre des fermes, à percevoir les droits de péage et de tonlieu, à engraisser des porcs, à vendre des béliers, des vaches, des chevaux, du chanvre, du vin, du cidre. Les curés débitants de boissons poussaient l’abus jusqu’à enivrer leurs paroissiens. Le commerce des grains est aussi sévèrement prohibé. Il paraît que dès lors les spéculateurs sur les denrées connaissaient les marchés à terme.

Jeux. — Les jeux défendus sont les dés, la boule, le palet. En 1248, on faisait un reproche au prêtre de Baudriou Bosc de prendre part aux tournois.

Habits. — D’après les statuts synodaux, les prêtres ne devaient monter à cheval qu’avec des chapes rondes et fermées. Malgré cette prescription, beaucoup voyagent en soutanes ouvertes ou en tabards, ce qui est probablement la même chose. La chape avait un capuchon : certains prêtres sont notés pour ne l’avoir point rabattu sur leur tête et lui avoir préféré la coiffe. Ceux dont les goûts mondains ne se contentaient même pas du tabard et de la coiffe prenaient l’habit des gens de guerre et portaient des armes. Notons encore le reproche adressé à un prêtre d’avoir acheté un habit séculier.

Abus dans l’administration ecclésiastique. — Des curés non promus à la prêtrise négligent de se présenter aux ordinations, ou bien, quand ils ont reçu cet ordre, passent des années entières sans célébrer ; d’autres ne résident point dans les paroisses qui leur sont confiées ; ils exigent un salaire pour administrer les sacrements ; un chapelain fut réprimandé pour avoir, la veille de Noël, chanté la messe à prix d’argent. L’accusation d’avoir célébré des mariages clandestins ou sans faire les bans est très rare. La location, l’engagement ou l’aliénation des livres de l’Église est sévèrement interdite et peu de curés sont en défaut pour ce sujet. Il n’en est pas de même quant à l’obligation où ils sont de se rendre aux synodes, chapitres ou kalendes.

Tels sont les principaux abus qu’Eude Rigaut trouva dans le clergé séculier de son diocèse. Les moyens qu’il employa pour y mettre un terme furent assez divers. Pour les moindres désordres, il établit des amendes pécuniaires qui se levaient par les doyens. C’est ainsi qu’il force les curés à venir aux synodes et à se procurer des chapes. Le curé de Virville devait payer cinq sous toutes les fois qu’il s’enivrait ou seulement qu’il entrait dans une taverne située à moins d’une lieue de son domicile. Pour les fautes plus graves, l’évêque eût pu recourir aux censures canoniques, et prononcer la suspense ou l’interdiction ; mais ces châtiments avaient déjà perdu bien de leur efficacité et l’excommunication même n’empêchait pas certains prêtres de remplir leurs fonctions habituelles. Il eut encore pu déférer les coupables aux tribunaux ecclésiastiques, mais cette voie était longue et souvent le coupable n’eût pas été atteint. Eude préféra d’autres moyens, il exigea de ceux qu’il avait trouvés en défaut des lettres authentiques, par lesquelles ils avouaient leurs torts, promettaient de s’en corriger, et déclaraient que s’ils venaient à manquer à leur engagement, ils seraient par là même, et sans aucune procédure, privés de leur bénéfice….

Ces mesures n’avaient pour but que de réformer le clergé pourvu des bénéfices avant l’intronisation d’Eude Rigaud. Pour prévenir ces abus dans la génération suivante, il usa d’une grande circonspection dans l’admission des clercs présentés par les patrons. Persuadé que dans le prêtre les mœurs sont en rapport avec l’instruction, il leur faisait subir un examen, avant de leur conférer un bénéfice. Le registre contient les procès-verbaux de plusieurs de ces examens. Nous ne pouvons nous empêcher d’en rapporter un exemple. Nous prenons au hasard un prêtre, nommé Guillaume, présenté à l’église de Rotois.

Son examen eut lieu le 8 des kalendes de mars 1258. Les examinateurs étaient, outre l’archevêque, Symon, archidiacre de Rouen, maître Pierre d’Aumalle, chanoine de Rouen, frère Adam Rigaud et Jean de Morgneval, clerc du prélat. Le candidat fut interrogé sur ce passage de la Genèse : Ade vero non inveniebatur adjutor similis ejus, inmisit ergo Dominus Deus soporem in Adam, etc. Voici comment il construisit cette phrase et la rendit mot à mot en langue romane : Ade Adans, vero adecertes, non inveniebatur ne trouvoit pas, adjutor aideur, similis samblables, ejus de lui. Dominus nostre sire, immisit envoia, soporem encevisseur, in Adam…. A la demande qu’on lui adressa de décliner le mot inmisit, il répondit : inmitto, tis, si, tere, tendi, do, dum, inmittum, tu, inmisus, inmittendus, tor, teris, inmisus, tendus. On lui fit faire le même exercice sur le verbe repplere, et, comme il avait dit au gérondif repplendi, l’archevêque insista et lui fit épeler (sillabicari) ce dernier mot, qu’il divisa en quatre syllabes, rep-ple-en-di. Eude Rigaud leva la séance en constatant son incapacité à chanter le morceau : Voca operarios. Nous ignorons si les juges le déclarèrent admissible.

Des candidats, rejetés à la suite d’examens encore moins brillants que le précédent, en appelèrent au pape. Ces appels étaient une arme dont s’emparaient tous ceux qui se trouvaient atteints par la juste sévérité de l’archevêque. Mais il ne s’en mettait guère en peine, car il jouissait du plus haut crédit à la cour de Rome ; et comme on avait subrepticement obtenu contre lui quelques lettres du pape pour le faire comparaître devant des juges étrangers, Innocent IV, le 2 des kalendes d’avril 1250 révoqua ces lettres et défendit qu’on le mît en cause hors de son diocèse….

L. DELISLE, Le clergé normand au XIIIe siècle, dans la Bibliothèque de l’École des chartes, 1846.


II. — BOURGEOIS ET MARCHANDS, D’APRÈS LES SERMONS.


Le bourgeois de Paris, au XIIIe siècle, a déjà quelque chose du type de l’esprit fort moderne. Tout en conservant la foi de ses pères, il affiche pour les sermons et les sermonnaires un certain dédain. Voit-il un prêtre monter en chaire ? Il lui tourne le dos, et sort de l’église jusqu’à ce que sa parole ait cessé de retentir ; habitude commune, du reste, aux importants de plus d’une cité. Il a confiance dans les avantages que lui donnent sa richesse et les privilèges enviés de sa caste. Un bourgeois du roi ! Malheur à qui l’offense ! Le téméraire est aussitôt traîné devant le souverain, il est atteint et convaincu d’avoir enfreint les libertés de la ville, il est frappé dans sa personne et dans ses biens. Parfois, cependant, ces poursuites judiciaires tournent au détriment du plaignant, et l’agresseur est renvoyé absous. Inde iræ ! Toute l’histoire du temps est remplie de querelles semblables entre la jeunesse turbulente des écoles et la fière bourgeoisie de la capitale. La noblesse se permet aussi de violer les franchises : elle n’en est pas toujours punie, mais elle n’échappe pas au jugement. Un chevalier, passant un jour sur un des ponts de Paris, rencontre un bourgeois blasphémant à outrance ; la colère l’emporte, et, d’un coup de poing, il lui brise une partie de la mâchoire. Arrêté sur-le-champ, il est cité pour ce délit devant le tribunal du roi, et, après avoir attendu son audience pendant fort longtemps, il expose ainsi sa défense : « Seigneur, vous êtes mon roi terrestre, et je suis votre homme-lige ; si j’entendais quelqu’un vous dénigrer ou vous dire des sottises, je ne pourrais me contenir et je vengerais votre injure. Eh bien ! celui que j’ai frappé outrageait de même mon roi céleste : comment serais-je resté impassible ? » Et le prince qui n’aimait pas les blasphémateurs (ce trait se rapporte peut-être à saint Louis) le laissa aller en liberté.

Il n’était pas rare de voir des membres de la bourgeoisie, sortis d’une condition infime, s’élever aux plus hauts degrés de la fortune et même de la science. Tout citadin rêvait, comme aujourd’hui, pour son fils l’opulence ou la renommée ; l’immobilité des rangs sociaux n’était plus si rigoureuse. Le chef d’une puissante famille de cette classe, Jean Poinlane, nous est montré par Pierre de Limoges commençant sa carrière dans la dernière indigence : il courait les rues en colportant de la viande dans un grand plat (perapside), et n’avait pas d’autre gagne-pain ; c’était, selon toute apparence, un apprenti boucher. Devenu plus tard un des plus riches personnages de la capitale, il fit enchâsser ce vieux plat dans une monture d’or et d’argent, en souvenir de sa pauvreté première ; il le gardait comme une relique et se le faisait présenter les jours de bonne fête. Son fils était, vers le milieu du XIIIe siècle, un docteur célèbre dans l’Université, lié avec Pierre de Limoges et connu sous le nom de Jean de Paris ; il embrassa plus tard l’ordre de saint Dominique.

Le principal instrument de la richesse des bourgeois, c’était le négoce. L’industrie était fort limitée, la spéculation dans l’enfance ; et pourtant l’on retirait du commerce des avantages considérables. Il est vrai de dire que ce n’était pas toujours sans avoir recours à la fraude : les petits marchands comme les gros employaient bien des stratagèmes que l’on croit généralement d’invention plus moderne. La morale de la chaire est sans pitié sur ce point, et elle a vraiment de quoi choisir parmi les ruses de métier dignes de flétrissure. Les aubergistes et les cabaretiers mêlent en cachette de l’eau à leur vin, ou du mauvais vin à du bon. L’hôtelier fait payer une mauvaise chandelle dix fois sa valeur, et réclame encore un supplément si l’on a eu le malheur de se servir de ses dés ; petites extorsions qui sont de droit aujourd’hui. De maudites vieilles, comme les appelle un austère critique, frelatent abominablement le lait, ou, lorsqu’elles veulent vendre leur vache, cessent de lui en tirer quelques jours auparavant, pour que ses mamelles gonflées fassent croire qu’elle en produit davantage. Elles cherchent à donner à leurs fromages une apparence plus grasse en les plongeant dans la soupe (in pulmentis suis). Le chanvre ou la filasse, qui s’achète au poids, est déposée durant une nuit sur la terre humide, afin de devenir plus lourde. Les bouchers usent d’un artifice qui demande plus d’habileté : ils soufflent la viande et le poisson (car ils tiennent ces deux denrées à la fois). Avant de livrer un porc, ils ont soin d’en extraire le sang, dont ils se servent pour rougir la gorge des poissons décolorés par la vétusté. Ils vendent aussi des chairs cuites (la charcuterie), mais ils s’arrangent de manière à ne pas moins gagner dessus. « Il y a sept ans que je n’ai acheté de viande ailleurs que chez vous, disait à l’un d’eux un chaland naïf, dans l’espoir d’obtenir un rabais sur ses fournitures. — Sept ans ! lui répondit-il plein d’admiration, et vous vivez encore ! »

Ce n’est là, sans doute, qu’un apologue spirituel ; mais Jacques de Vitry raconte comme étant positivement arrivé, durant son séjour en Palestine, le trait d’un empoisonneur de même espèce, qui, dans la ville d’Acre, vendait aux pèlerins des mets corrompus. Pris un jour par les Sarrasins et conduit devant le Soudan, il lui prouva d’une façon péremptoire qu’il le débarrassait chaque année de plus de cent de ses ennemis : cette facétie lui valut sa grâce.

Les accapareurs ne sont pas moins criminels. Ils cachent les denrées pour faire venir la disette et la cherté ; mais qu’arrive-t-il ? Dieu les punit en envoyant le beau temps, et ils finissent par se pendre de désespoir sur leurs monceaux de grains. Les marchands d’étoffes se vantent de rattraper sur la bure ce qu’ils perdent sur l’écarlate (melius est lucrari in burello quam perdere in scarletis). « Ils ont une aune pour vendre et une autre pour acheter ; mais le diable en a une troisième, avec laquelle, suivant le proverbe, il leur aulnera les costez. Ils ne mettent leurs articles en étalage que dans les rues obscures, afin de tromper le public sur leur qualité (il faut se souvenir aussi que les rues claires n’abondaient pas) ; mais ils seront eux-mêmes privés de la lumière éternelle. » Les changeurs, les orfèvres, dont le grand pont de Paris est couvert, ourdissent des complots pour rendre vile la monnaie précieuse, et vice versa : c’est encore une manière de dépouiller les voyageurs et les passants. On en voit même qui trient les deniers les plus lourds pour en extraire de l’argent ; et non contents d’altérer les bons, ils en fabriquent de faux, qui seraient très difficiles à reconnaître s’ils n’étaient plus doux au toucher.

Mais de tous les crimes enfantés par l’esprit de négoce et de spéculation, il n’en est pas de plus grave, aux yeux de l’Église, que l’usure. La morale religieuse, comme la loi civile, du reste, se préoccupe sans cesse de la répression de cet abus, si répandu alors, et pourtant bien plus sévèrement jugé que de nos jours. L’usure est assimilée au vol pur et simple : il n’y a qu’un seul moyen de la réparer, c’est la restitution. La légitimité de l’intérêt n’est point admise en principe. Les usuriers sont des monstres dans la nature : Dieu a créé les cultivateurs, les clercs, les soldats ; mais c’est le diable qui a inventé cette quatrième catégorie. Aussi les exemples les plus effrayants, les histoires les plus saisissantes circulent-elles sur leur compte. Il est rare qu’ils veuillent abandonner au moment de la mort le fruit de leurs longues rapines, amassé avec tant d’acharnement : le remords les assiège, ils cherchent mille moyens d’expier leur avarice, ils font des prières, des aumônes ; mais enfin ils ne restituent pas, et ils expirent dans l’impénitence. Leur dépouille mortelle, dans ce cas, ne doit pas être ensevelie en terre chrétienne. Cette règle n’est cependant pas appliquée dans toute sa rigueur, comme l’indique le trait suivant. Un usurier, étant mort, fut mis dans le cercueil : mais, lorsqu’il s’agit de le transporter au cimetière, personne ne put le soulever ; la bière demeurait clouée au sol. Un ancien dit alors : « Vous savez que c’est la coutume, en cette ville, que chacun soit descendu dans la tombe par ses pairs, les prêtres par les prêtres, les bouchers par les bouchers, etc. Vous n’avez donc qu’une chose à faire : c’est d’appeler quatre usuriers. » Le conseil fut trouvé bon, et, en effet, les collègues du défunt enlevèrent sans difficulté le cercueil.

Étienne de Bourbon atteste avoir vu, lorsqu’il étudiait à Paris, apporter dans l’église de Notre-Dame un de ces malades, consumés par le feu sacré ou mal des ardents, qui venaient implorer de la sainte Vierge leur guérison. Ses voisins le disaient enrichi par l’usure. Les prêtres l’exhortèrent à renoncer aux biens qu’il avait acquis par ce moyen coupable, afin de pouvoir obtenir la santé. Mais il refusa avec persistance. Son corps devint alors tout noir, et il fallut le renvoyer de l’église : il rendit l’âme le soir même.

Ces châtiments exemplaires n’empêchaient pas « les adorateurs de la croix d’argent » d’être redoutés et honorés durant leur vie. On en voyait ruiner de braves chevaliers partant pour la croisade, réduire leur famille à la dernière indigence, et les faire emprisonner eux-mêmes par le seigneur du lieu, sitôt qu’ils ne pouvaient plus leur extorquer ni gages ni deniers. Petit à petit, et d’usure en usure, ils arrivaient à se créer un nom, une position influente ; comme ce jeune vaurien, qu’on appelait d’abord le galeux, et qui, étant parvenu par des gains illicites à pouvoir s’habiller convenablement, se fit appeler Martin Galeux ; lorsqu’il eut accru sa fortune, on le nomma seigneur Martin, tout court ; puis enfin il devint immensément riche, et on ne lui dit plus que monseigneur Martin, en le traitant comme un personnage digne de tous les respects….

A. LECOY DE LA MARCHE, La Chaire française au moyen âge, Paris, H. Laurens, 1886, 2e éd. Passim.


III. — LES VILAINS, D’APRÈS LES FABLEAUX.


Voici maintenant les misérables huttes des vilains, agglomérées en hameaux ou plantées au milieu d’un clos, comme « ces maisons du Gastinois », dont chacune est « en un espinois ». L’établissement de chacun se compose, ou devrait se composer, au complet, d’un corps de logis destiné à l’habitation, d’un bordel (grange), d’un buiron ou cabane à mettre le foin, d’un four et d’un bûcher pour le bois, avec des rangées de bacons (quartiers de lard) pendus aux poutres faîtières. Comme mobilier, un lit sommaire :

….. En.I. angle .I. lit de fuerre(a) et de pesas(b) Et de linceus(c) de chanevas(d)…

(a : Grosse paille ;) (b : paille ;) (c : draps ;) (d : grosse toile de chanvre.)

une « table à mengier », des bancs autour du foyer, une ou plusieurs huches ; au mur sont accrochés un crible, un sas et d’autres instruments aratoires ou de cuisine, avec des armes : arc, lance, épées rouillées, maçuele (houlette), gibet (gourdin), van, râteau, picois (pioche), cognées, pelles, serpes, faucilles, bêche, hache d’acier. Ajoutez, dans les dépendances, une « cuve à baignier », une charrette, une selle charretière — avec le forrel (étui de cuir), la dossière, les traits, l’avaloire, les penels ou coussins de selle, et la meneoire ou limon — la charrue, l’aiguillon, la herse, la civière avec ses fesches ou bretelles. Derrière le foyer, la toraille où sèchent les graines ; au manteau de la cheminée, la boîte à sel, le craisset ou grassot (lampe à graisse) « pour l’hiver », les landiers, la louche, le gril, le « croc à traire du pot la chair quand elle est cuite », les tenailles, le soufflet, le mortier, le molinel (petit moulin), le pestel (pilon), le trépied, le chaudron « à brasser le bouillon ». Çà et là, d’autres outils encore : le sarcloir « pour ôter les chardons », la faucille, l’alesne, l’étrille, le couteau « à pain taillier », la queue à aiguiser, les « forces tranchantes », les sacs et la boissellerie, la doloire, la bisaiguë d’acier, la tarière, les fers à mortaises, le canivet, la foisne (fourche), les engins à pêcher, les paniers à poisson, les cruches, les grandes et les petites jattes, les écuelles, les hanaps, les foisselles. Au plafond se balance le chasier (panier à claire-voie) où se conservent les fromages ; il y a une échelle mobile pour y accéder. — Le fableau De l’oustillement au vilain, qui fournit cette curieuse énumération du mobilier idéal qu’un vilain à son aise doit acheter en se mariant, contient aussi quelques indications sur le costume des rustres : souliers, chausses, estivaus (bottes), houseaux, cotele (robe de dessous), surcotel, chaperon, chapel, courroie et coutelière, aumônière, bourse, moufles ou gants de cuir solide pour travailler aux haies d’épine[8]. — La nourriture des vilains se compose de pain, de fèves, de choux, de raves, d’aulx, de poireaux, d’oignons ; peu de viande[9]. Les charbonées, ou tranches de lard grésillées à grand feu, étaient le plat de résistance des jours de fête, avec le flan et le mortreuil (soupe au pain et au lait très épaisse).

Les vilains, ainsi logés, équipés et nourris, n’ont pas eu le bénéfice de la bienveillance des jongleurs, pauvres hères sortis de leurs rangs, il est vrai, mais qui avaient à gagner le pain quotidien en amusant la classe dirigeante des bourgeois et des chevaliers. Croquants, paysans, laboureurs, sont, dans presque tous les fableaux, le point de mire de railleries méchantes, quelquefois d’invectives féroces. Quelques-unes de ces grossières flatteries à l’adresse des gens bien nés, auxquels les rimeurs se plaisent à attribuer une origine totalement différente de celle des misérables, poussent l’exagération jusqu’au délire :

    Plaust a Deu, le roi puissant,
    Que je fusse roi des vilains !

A mal port fussent arivé !
    Ja vilains ne fust tant osé
    Que il un mot osast parler,
    Ne mais por del pain demander
    O por sa patenostre dire.
    Moult eussent en moi mal sire.

Les vilains, au gré des bouffons de leurs maîtres, ne sont pas assez rudement traités. Le « vilain puant » est né d’une incongruité lâchée par un âne. Dieu, qui déteste sa race, l’a donné aux seigneurs pour qu’il les serve silencieusement, taillable et corvéable sans merci. S’il se plaint, qu’on le mette en prison ; s’il a fait quelque économie, qu’on la lui prenne. A-t-il la prétention de manger de temps en temps de bonnes choses ? qu’on l’en empêche :

    Il deussent mangier chardons
    Roinsces, espines et estrain[10],
    Au diemenche por du fain
    Et du pesaz en leur semaine…
    Il deussent parmi les landes
    Pestre avoec les bues cornus,
    A.IIII. piez aler toz nus.

Il faut renoncer à énumérer les vices attribués aux vilains. Ils ressemblent fort, du reste, à ceux dont quelques économistes accusent les humbles pour se dispenser de les plaindre. Vilains ne sont jamais contents, ni de leur excellent patron, ni du bon Dieu :

    Tout li desplet, tout li anuie,
    Vilains het bel, vilains het pluie,
    Vilains het Dieu quand il ne fait
    Quanqu’il[11] commande par souhait.

Ils sont horriblement sales ; l’enfer même, dit Rutebeuf, n’en veut pas, tant ils sentent mauvais. On raconte qu’un vilain, égaré dans la rue des Épiciers, à Montpellier, est tombé à terre, pâmé, avant d’avoir fait deux pas ; c’est le parfum inaccoutumé des épices qui le suffoque ; un « prud’homme » qui passe par là, suggère, pour le ressusciter, de lui placer sous le nez une pelletée de fumier :

    Quand cil sent du fiens[12] la flairor
    Les elz oevre, s’est sus sailliz
    Et dist que il est toz gariz.

D’où la conclusion que Ne se doit nul desnaturer : la saleté est l’élément du vilain ; il doit y rester. Aussi bien, il s’y complaît, et son imprévoyance l’y condamne. Pourquoi se permet-il de prendre femme ? Il serait plus à son aise, s’il avait la sagesse de rester seul ; mais ces gens-là ne calculent pas. Il n’a pas épargné dix sous qu’il songe au mariage et qu’il a déjà dit à une fille du pays :

    « Ma douce seur,
    Je vous ainme de tout mon cuer. »

Les voisins commencent à bavarder. Le garçon, disent-ils, gagne sa vie ; il n’est pas débauché ; avec de l’économie ils noueront bien les deux bouts. Cependant le père de la promise, homme sage, hésite à consentir ; il sait bien qu’il n’a pas de quoi constituer une dot convenable, mais la mère « mangerait plutôt du fer et du bois » que de renoncer à l’établissement de la pauvrette avec celui qui l’aime ; elle livre assaut à la chancelante prudence de son mari avec une intarissable et très touchante loquacité :

    Nous li donrons une vakielle
    Et.I. petitet de no terre ;
    J’ai de mes coses entor mi
    De mes napes et de men lin…
    Si vous taisiés d’ore en avant !
    Laissiés m’ent convenir atant.

Le garçon, à qui un sien parent a promis de le loger gratuitement, contracte quelques dettes pour les frais de la noce. Il se marie. Le lendemain, les amis et connaissances viennent apporter leurs humbles cadeaux : vin, pain, un porcelet, deux gélines, peu d’argent ; les commères du voisinage n’évaluent pas la première mise de fonds du jeune ménage à plus de huit sous de deniers. Le porcelet et les poules font leurs ordures dans la pièce qu’ils occupent ; le propriétaire s’en plaint rudement. Le pauvre mari, qui voit sa jeune femme pleurer, vend tout le linge du trousseau pour acheter une cabane où ils seront chez eux :

    Une maison et.I. pourciel
    U il pueent leur huche assir
    Et leur lit faire a lor plaisir.

Pendant ce temps-là, l’argent emprunté aux usuriers porte intérêt. L’homme travaille toute la journée sans rattraper l’arriéré. Alors les récriminations vont leur train :

    Que dites-vous, puans pendus ?
    C’à male hart soiiés pendus !
    Quand j’issi de l’ostel mon pere
    Je en issi bien endrapée,
    Je aportai mout boin plice.
    Vous me les avés tous vendus…
    Qu’a male hart soiiés pendus.

C’est la misère ; et le jongleur n’a point de pitié pour cette misère, qu’il se plaît à dire méritée. D’ailleurs, comment plaindre un vilain ? Ses souffrances n’atténuent point l’énormité de ses ridicules. Qu’il s’égaye ou qu’il pleure, l’homme des champs n’est qu’un animal ; on se moque de sa carrure et de sa gaucherie ; il est

….. Grand et merveilleux

   Et maufez et de laide hure

comme le Villain de Bailleul. On lui attribue d’incroyables naïvetés. Sa femme met le vilain de Bailleul au point de tout voir sans rien croire, en lui persuadant qu’il est mort. Brifaut, qui va au marché d’Abbeville pour vendre la toile filée par sa ménagère, se la laisse escamoter dans la foule avec une surprenante sottise, et fait des excuses à son voleur. Le Vilain de Farbu crache sur sa soupe pour voir si elle est chaude, et se brûle en l’avalant. Le vilain résume en lui Gribouille et La Palice. Son cerveau engourdi de bœuf de labour est impropre à la pensée ; il ne parle qu’en proverbes, comme Sancho Pança. La sagesse des nations est toute sa sagesse, et l’on dresse des recueils de locutions populaires sous le titre de Proverbes au vilain[13].

Sans doute le paysan français du XIIIe siècle était, comme le paysan de tous les temps et de tous les pays, dur, fermé, malpropre, dépourvu de qualités chevaleresques. Les jongleurs nous le représentent (mais, cette fois, sans y trouver à redire) battant sa femme s’il la soupçonne d’inconduite, ou si le souper n’est pas prêt, ou si seulement elle le contredit :

    Sa fame prist par les cheveus
    Si la rue a terre et traïne.
    Le pié li met sur la poitrine :
    « Ha ! fame ! ja Dieus ne t’aïst ! »

Cette brutalité de mœurs s’explique par l’âpreté de la vie rustique. A la campagne, l’homme est plus près qu’ailleurs de l’humanité primitive à laquelle toute hygiène matérielle et toute délicatesse psychologique étaient inconnues. On n’a pas le temps d’être plus soigné ni plus aimable qu’une bête de somme quand on travaille sans relâche comme une bête de somme. Le continuel souci du pain quotidien et la fatigue accablante qu’on éprouve à gagner ce pain rétrécissent l’horizon et racornissent, la générosité native, s’ils ne la détruisent pas. Philippe de Beaumanoir, que ses fameuses Coutumes du Beauvoisis et ses romans mettent au premier rang des écrivains du moyen âge, n’a pas dédaigné de rimer à ce sujet un charmant apologue, bien différent des plates productions des jongleurs de cour. Il montre, dans Fole Larguece, les instincts altruistes d’une jeune paysanne sagement réfrénés par l’expérience de son mari :

    Pour cou c’on dist en un reclaim :
    Tant as, tant vaus, et je tant t’aim.

Quant à la bêtise des vilains, elle n’était sûrement pas si profonde que la majorité des auteurs de fableaux affecte de le croire. L’insolence raisonneuse dont on les accuse parfois est même en contradiction avec l’ineptie dont on les déclare atteints[14]. Deux pièces au moins mettent en scène, du reste, des paysans gouailleurs, d’une rude, franche et hardie jovialité, comme la France en a toujours produit. — Un bon seigneur avait annoncé qu’il voulait tenir cour plénière, et régaler tous ceux qui s’y rendraient ; il avait un mauvais sénéchal, avare, félon, qui était désolé de cette générosité. Ledit sénéchal, cherchant à passer sa mauvaise humeur, avise dans la foule de ceux qui sont venus pour profiter de la table ouverte, un

….. vilain

    Qui moult estoit de lait pelain(a) ;
    Deslavez(b) ert, s’ot chief locu(c).
    Il ot bien.L. ans vescu
    Qu’il n’avoit eü coiffe en teste.

(a : Apparence physique ;) (b : sale ;) (c : frisé ;)

Le sénéchal, « courrouciez, souflez et plein d’ire », apostrophe le malencontreux convive :

    « Veez quel louceor(d) de pois,
    Vez comme il fet la paelete(e) !
    Il covient mainte escuelette
    De porée a farsir son ventre…
    Noiez soit en une longaingne(f)
    Qui la voie vous enseigna. »

(d : avaleur ;) (e : faire la paelete, se montrer joyeux ;) (f : fosse d’aisances.)

Le vilain se signe de la main droite : « Je suis venu manger, dit-il bonnement, mais je ne sais pas où m’assoir. » — « Tiens, répond le sénéchal, en lui allongeant une buffe (soufflet ; cf. rebuffade) et en jouant sur le double sens du mot, assieds-toi sur ce buffet-là. » La fête commence, et le seigneur propose une robe d’écarlate comme récompense à celui qui dira ou fera la meilleure farce. Les ménestrels s’épuisent aussitôt en grimaces et en chansons. Mais le vilain s’approche, sa serviette à la main, et assène une formidable gifle sur la joue du sénéchal. Grand émoi. Le seigneur interroge le coupable :

    Sire, fet cil, or m’entendez :
    Orainz(a) quand je ceenz entrai
    Vostre senechal encontrai
    Qui est fel(b) et glous(c) et eschars(d).
    Une grant buffe me dona
    Et puis si me dist par abet(e)
    Que seisse sor cel buffet
    Et si dist qu’il me le prestoit…
    Et quant j’ai beü et mangié,
    Sire quens(f), qu’en feïsse gié
    Se son buffet ne li rendisse ?
    Et vez me ci tot apresté
    D’un autre buffet rendre encore
    Se cil ne li siet qu’il ot ore.

(a : Tout à l’heure ;) (b : méchant ;) (c : gourmand ;) (d : mauvais plaisant ;) (e : malice ;) (f : comte.)

On rit, et le gaillard emporta la robe d’écarlate. — Un vilain de même tempérament fit mieux encore : il gagna le paradis à la pointe d’une langue bien affilée. Saint Pierre refusait de l’admettre dans le céleste séjour, « car vilain ne vient en cest estre » :

   — Plus vilains de vos n’i puet estre
    Ça, dist l’ame, beau sire Pierre.
    Toz jors fustes plus durs que pieres.
    Fous fu, par sainte Paternostre,
    Dieus quant de vos fist son apostre…

Saint Pierre, suffoqué de ce franc parler, s’en va chercher du renfort ; il envoie saint Thomas et saint Paul, qui reçoivent aussi leur paquet :

    Dist li vilains : « Danz Pols li chaus(a),
    Estes vos or si acoranz(b),
    Qui fustes orribles tiranz.
    Seinz Etienes le compara
    Que vos feïstes lapider…
    Haï, quel seint et quel devin !
    Cuidiez que je ne vous connoisse ? »

(a : Le chauve ;) (b : sensible ;)

Enfin, Dieu le Père arrive en personne ; mais le redoutable disputeur n’est nullement interloqué, il plaide en ces termes :

    « Tant com mes cors vesqui el monde
    Neste vie mena et monde(c).
    As povres donai de mon pain…
    Les ai a mon feu eschaufez…
    Ne de braie ne de chemise
    Ne leur laissai soffrete avoir ;
    Et si fui comfes vraiement
    Et reçui ton cors dignement.
    Qui ainsi muert l’en nos sermone
    Que Dieus ses pechiez li pardone…
    Vos ne mentirez pas por moi. »
   — « Vilains, dist Dieu, or ge l’otroi.
    Paradis as si desresnié(d)
    Que par plaidier l’as gaaingnié.
    Tu as esté a bone escole,
    Tu sez bien conter ta parole.

(c : propre ;) (d : plaidé.)

L’honnête et simple vilain, bafoué par la société du moyen âge, a gagné sa cause devant Dieu.

CH.-V. LANGLOIS, dans la Revue politique et littéraire, 22 août 1891.

VIII. — LE COSTUME MILITAIRE AU MOYEN ÂGE.


Voici quel fut le costume chevaleresque au XIe siècle.

L’armure de corps était le haubert ou la brogne, passés par-dessus les autres vêtements. La brogne était formée de plaquettes carrées, triangulaires, rondes ou en façon d’écailles, cousues sur une étoffe ; le haubert était tout de métal, fait de mailles à crochets ou de petits anneaux engagés les uns dans les autres. Haubert ou brogne, la forme était celle d’une cotte courte, à manches courtes aussi, et munie d’une coiffe ou capuchon étroit. Le baudrier, caché dessous, retenait l’épée par une agrafe à laquelle une fente donnait passage. Comme ces vêtements ne descendaient guère plus bas que la moitié des cuisses, ils étaient débordés par la tunique.

Les monuments du XIe siècle nous offrent le dessin de hauberts qui, au lieu d’avoir la forme d’une tunique, prennent le corps et les cuisses, ainsi que ferait une culotte courte ajustée au bas d’un gilet. Comme ce vêtement, représenté dans la tapisserie de Bayeux[15], est d’une seule pièce, il est impossible de se figurer comment on aurait pu le mettre, à moins de supposer qu’il était fendu dans toute sa hauteur par devant ou par derrière, et qu’on l’agrafait par les bords de la fente.

La tête était protégée par un casque ovoïde ou conique, dénué de couvre-nuque, mais muni sur le devant d’une pièce appelée nasal parce qu’elle couvrait le nez. Le nom de ce casque est germanique. On l’appelait helme ou heaume. Il avait pour décoration un cercle ciselé ou incrusté de pierreries, qui en contournait le bord, et jamais d’autre cimier qu’une boule de métal ou de verre coloré. Pour le combat, le chevalier relevant sur sa tête la coiffe de son haubert (on disait la ventaille), celle-ci était ménagée de telle sorte que, grâce au nasal, les yeux et la bouche restaient seuls à découvert.

Les jambes étaient garnies, par-dessus les chausses, tantôt de trousses prises en bas dans les souliers, tantôt de bandelettes.

Vers 1050, l’armure s’augmenta, pour la protection des jambes, de chausses conçues dans le même système que les hauberts et les brognes. Par là le chevalier se trouva entièrement habillé de fer et justifia l’épithète poétique de fervestu qui lui est souvent appliquée dans les chansons de geste.

C’est encore dans la seconde moitié du XIe siècle que l’écu chevaleresque, de rond qu’il était, devint oblong, et découpé de manière à couvrir, depuis l’épaule jusqu’au pied, le cavalier assis en selle. La surface était cambrée. De la boucle, posée au milieu, partaient des bandes de fer qui rayonnaient vers les bords. Des lions, des aigles, des croix, des fleurons étaient peints sur le fond en couleurs éclatantes, et constituaient une décoration de pure fantaisie.

La longue lance ornée d’un gonfanon n’était pas la seule dont les chevaliers fissent usage. Ils combattaient aussi souvent avec une lance plus courte nommée espée dont le fer était très aigu. Cette arme s’assénait ainsi que la grande lance, ou se lançait comme un javelot.

La conquête de l’Italie méridionale et de la Sicile, celle de l’Angleterre, la première croisade, en un mot toutes les grandes entreprises dans lesquelles la France établit sa réputation militaire, au XIe siècle, furent accomplies par des guerriers qui n’eurent pas d’autre attirail que celui qui vient d’être décrit. Cet équipement consacré par la gloire demeura longtemps stationnaire.

Les combattants qui marchaient à la suite des chevaliers n’ayant le droit de porter ni le haubert, ni la brogne, ni l’écu, avaient pour armes défensives le bouclier rond ou ovale appelé targe, la cotte rembourrée, ou bien, à défaut de cette cotte, des plastrons de cuir qu’ils attachaient sous leur tunique. C’est ce qu’atteste le poète Wace, en décrivant la gent à pied d’une armée normande, dans le Roman de Rou : « Aucuns ont de bonnes plaques de cuir qu’ils ont liées à leur ventre ; d’autres ont revêtu des gambais. » Gambais est l’ancien nom français de la cotte rembourrée, ou plutôt de la bourre dont cette cotte était remplie.

[Illustration : Chevalier d’environ 1220, d’après l’album de Villard de Honnecourt.]

La pique, la lance à large fer, la hache, l’arc, la fronde étaient leurs armes offensives habituelles. Tous portaient l’épée plus longue et moins large de lame que l’épée chevaleresque. Elle était attachée à un ceinturon comparable à celui des anciens Francs par le bagage qu’il supportait. Le soudard du Xe siècle est dépeint, dans une satire du temps, avec un tas d’objets accrochés à des courroies autour de lui et qui lui battaient les jambes. Il portait là son arc, une trousse qui contenait les flèches, un marteau, des tenailles, un briquet, une boîte d’amadou.

 *  *  *  *  *

L’équipement devint absurde depuis la fin du XIIe siècle. On ne songea qu’à accumuler les défenses sur le corps, sans souci des évolutions du combattant. Ce ne fut pas assez de l’habillement complet de mailles ; on mit des garnitures dessous et dessus. On voit par les récits très circonstanciés que nous avons de la bataille de Bouvines qu’un chevalier, jeté par terre, ne pouvait plus se relever sans l’aide de son entourage. Abandonné des siens, il ne lui restait que l’alternative de se rendre ou de se faire tuer.

Il faut entrer dans le détail de ce harnais, si différent de celui des guerriers de l’époque héroïque, quoiqu’il en eût, à peu de choses près, conservé l’apparence.

Sous son haubert (et le haubert fut alors doublé d’étoffe), le chevalier portait un justaucorps à manches entièrement rembourré et piqué d’une infinité de points. C’était le gambeson, ainsi nommé à cause de la bourre ou gambais dont il était garni. Cela faisait un bon matelas. La plupart des chevaliers néanmoins jugèrent à propos de s’appliquer encore des plastrons de cuir (des cuiries) sur les parties exposées.

Par-dessus le haubert, on eut une autre cotte doublée, mais celle-ci flottante et sans manches. On l’appela cotte à armer, d’où l’expression plus moderne de cotte d’armes. Il était d’usage qu’elle fût décorée des armoiries du chevalier.

A la ceinture s’accrochait obliquement, de droite à gauche, un large ceinturon recouvert de plaques d’ornement, le baudrier de chevalerie de ce temps-là. On y attachait par des courroies, d’un côté l’épée, de l’autre la dague dite grand couteau ou miséricorde.

Au lieu que le capuchon de mailles n’avait fait qu’un autrefois avec le haubert, il devint une pièce à part qui descendait très bas sur la poitrine. Il prit le nom de coiffe et souvent il fut composé de deux parties : un calot qui couvrait le crâne, et un pan découpé à l’endroit du visage de manière à envelopper le menton et tout le tour de la tête.

[Illustration : Chevalier anglo-normand, d’après un tombeau de 1277.]

Sous le pan de la coiffe, le cou était déjà armé de la gorgerette, sorte de cravate en cuir, en mailles, ou en plaquettes de fer cousues sur un carcan d’étoffe. Philippe-Auguste avait, à la bataille de Bouvines, une gorgerette de trois épaisseurs, à laquelle il dut son salut, car il fut harponné au cou par un Flamand, et, le croc n’ayant pu pénétrer jusqu’à la chair, il parvint à le démancher de sa hampe par un vigoureux effort.

Le heaume, complément de l’armure de tête, fut transformé en un vaste cylindre qui couvrait entièrement le chef, le visage et la nuque. C’était comme si l’on s’était coiffé d’une cloche ou d’une marmite. Au commencement du XIIIe siècle, le cylindre allait en s’élargissant par le haut. Depuis Philippe le Bel, au contraire, il tendit à retourner à la forme conique.

La partie antérieure du heaume affectait un léger mouvement de cambrure. Elle était consolidée par deux lames de métal assemblées en croix. Dans les cantons de cette croix étaient percées des œillères pour la vue et des trous pour la respiration. Le heaume était encore percé d’ouïes sur les côtés. Comme toutes ces ouvertures ne suffisaient pas pour garantir le chevalier contre l’échauffement que produisait à la longue le séjour de la tête dans cette lourde prison, afin qu’il lui fût possible de se rafraîchir de temps en temps, on imagina la visière. On rendit mobile la partie du heaume qui couvrait le visage (le vis, comme on disait alors) en la montant sur charnières. De la sorte, cette partie s’ouvrait et se fermait comme une porte de poêle. Si même le chevalier en avait le loisir, il pouvait déposer sa visière en étant la fiche qui la retenait dans ses charrions. Mais qu’était ce soulagement auprès du supplice infligé par l’usage d’une semblable coiffure ? Elle fut trouvée si insupportable que beaucoup prirent l’habitude de ne la plus porter autrement qu’accrochée à l’arçon de leur selle. Ils la réservaient pour les revues et les tournois. En bataille, ils aimaient mieux combattre à visage découvert. Il advint de là que peu à peu les chevaliers prirent le parti d’avoir deux casques dans leur équipement. Le heaume les accompagnait comme objet de parade, tandis que leur coiffure habituelle était une cervelière, simple calotte de fer, ou le bassinet, casque léger qui, par ses dimensions, se rapprochait du heaume primitif ; mais il n’avait pas de nasal et prenait mieux la forme de la tête.

La plupart des seigneurs du temps se sont fait représenter sur leur sceau en costume de tournoi. Ils ont la lance ou l’épée à la main, les ailettes aux épaules, l’écu sur la poitrine. Toutes ces choses sont armoriées, et les armoiries figurent encore sur une crête en forme d’éventail qui surmonte le heaume. C’était le cimier à la mode, qui fut remplacé quelquefois par un panonceau tournant autour d’une tige, comme une girouette, ou par une poupée en forme d’homme ou de bête. Un comte de Boulogne, révolté contre Philippe-Auguste, pour montrer qu’il était seigneur de la mer, avait fait planter des deux côtés de son heaume une aigrette en fanons de baleine. On ne s’étonnera pas que, pour rendre la charge de tous ces objets un peu plus tolérable, on ait fait des heaumes en cuir ; mais ces heaumes n’étaient bons que pour les joutes courtoises, où l’on combattait avec des lances sans fer et des épées en baleine couverte de papier d’argent.

Quant à l’écu, qui avait été si démesurément allongé au XIe siècle, il revint, après l’an 1200, aux dimensions qu’il lui convenait d’avoir pour être d’une manœuvre facile. Il fut d’autant plus allégé qu’on le débarrassa de sa boucle, cette bosse massive dont il était resté surchargé jusque-là. C’est la seule amélioration que le XIIIe siècle ait introduite dans l’armement. Elle paraît n’avoir pas eu d’autre motif que le besoin de donner une forme plus avantageuse au tableau sur lequel devait être figuré le blason. L’écu couvrait le chevalier en selle depuis le cou jusqu’au genou.

La garniture des jambes n’est pas moins compliquée que celle du corps et de la tête. On portait de grosses bottes ou des fourreaux de cuir bouilli sous les chausses de mailles. Aux genoux étaient ajustées, par-dessus les mêmes chausses, des boîtes de métal. Ces boîtes, que nous appelons genouillères, reçurent au XIIIe siècle et gardèrent durant une partie du XIVe le nom de poulains.

Pendant un temps, les chausses furent une simple pièce de mailles que l’on agrafait derrière la jambe et après le bord du soulier ou chausson, qui était aussi de mailles. Mais cette mode ne fut pas générale, et celle des chausses en forme de fourreaux reprit bientôt le dessus. Chez quelques-uns, elles avaient assez de longueur pour s’attacher après la doublure du haubert, vers la ceinture. Le comte de Boulogne, renversé de cheval à la bataille de Bouvines, dut son salut à ce qu’il était ainsi accoutré. Des goujats qui s’étaient abattus sur lui eurent beau fourrer leurs épieux sous la jupe de son haubert, ils ne trouvèrent pas le défaut de l’armure. En dernier lieu, on attacha, au moyen de courroies, de longues plaques d’acier qui couvraient le devant des jambes et des cuisses au-dessus et au-dessous des genouillères. Ce fut le commencement de l’armure en fer battu. La défense des cuisses s’appelait cuissots, celle des jambes tournelières ou grèves.

L’usage de ces plaques était général à l’avènement de Philippe le Bel. Sous les fils de ce roi, le dehors des bras fut armé de la même façon, au moyen de brassières posées par-dessus les manches du haubert, et l’on eut des coudières, boîtes de fer qui protégeaient les coudes. Les gants, qui n’étaient que de mailles autrefois, furent en daim recouvert de mailles ou de plaques de fer.

A des cavaliers si bien couverts il fallut des montures qui fussent, de même qu’eux, impénétrables aux coups. On introduisit dans le harnais du cheval des chanfreins d’acier, des bardes de cuir, des housses de feutre, des croupières et des poitraux en tissu de mailles. Alors il devint indispensable aux chevaliers de se pourvoir de chevaux robustes pour les batailles et pour les tournois. Ceux-ci étaient les coursiers, ceux-là les destriers. Dans les marches, ils étaient conduits en laisse à côté du gentilhomme monté sur son palefroi. On dressait les coursiers à galoper avec des housses traînantes, car dans les tournois ils étaient habillés de la tête jusqu’aux pieds, ainsi qu’on voit aujourd’hui les chevaux des pompes funèbres.

Nous n’avons pas énuméré moins de dix-huit pièces composant l’armement et la parure du chevalier. En ajoutant la chemise, les braies et les chausses de drap qu’il portait sur la peau, le nombre monte à vingt et une. La conclusion suit d’elle-même. Sous un tel amas de plaques, de tampons, de chiffons, l’homme n’est plus qu’un automate monté pour un nombre de mouvements extrêmement restreint. Il porte ses armes attachées après lui, sous peine de ne les pouvoir rattraper si elles lui échappent des mains. Son écu est retenu à son cou par une longue bride ; des chaînes fixent à son dos et à sa poitrine son heaume, sa dague, son épée.

Bien que le chevalier déposât une partie de cet attirail pour la bataille, avec ce qui lui restait encore, il lui était interdit d’être un combattant de ressource. Mais la force du préjugé empêchait de reconnaître cela. On tenait à une complication qui passait pour une marque de noblesse. Pour rien au monde les gentilshommes n’y auraient renoncé, et les soldats de profession, à qui il aurait appartenu de mettre en honneur un accoutrement plus raisonnable, ne cherchaient qu’à copier les gentilshommes.

[Illustration : Philippe de Valois, d’après son sceau.]

Les mercenaires, cavaliers et fantassins, s’étaient émancipés. Sous le nom de sergents, c’est-à-dire serviteurs, ils étaient devenus des corps redoutables, qui avaient dans plus d’une occasion éclipsé la chevalerie. Lorsqu’ils eurent acquis cette importance, on ne trouva pas mauvais qu’ils affectassent une tenue plus martiale. Tels d’entre eux s’attribuèrent l’armure pleine de plaquettes, puis celle de mailles. On vit des soldats de fortune endosser le haubert, et même la cotte d’armes par-dessus le haubert. La vanité des grands seigneurs trouva son compte à cette usurpation. Au lieu d’armoiries à eux, qu’ils n’avaient pas, les sergents portèrent sur leur cotte celles du maître qui les entretenait à sa solde.

Les sergents habillés de la pleine armure, de plates ou de mailles, formaient une grosse cavalerie. A la différence des chevaliers, ils n’avaient ni éperons dorés, ni flammes à leurs lances, ni heaumes, ni écus. Pour coiffure, ils portaient le bassinet ou un chapeau de fer à forme ronde, avec un rebord rabattu, sans jugulaire. Leur bouclier (la targe) était de forme ovale, très bombé et muni de la boucle au milieu.

Les soldats de la cavalerie légère et les fantassins n’avaient qu’une partie des pièces de l’armure. Ils ne portaient guère aux jambes d’autres défenses apparentes que des chausses gamboisées ou garnies de plates ; leur coiffure ordinaire était soit le chapeau de fer, soit une simple cervelière. Pour eux, le haubert était remplacé par le haubergeon, cotte de mailles d’un tissu plus léger et à courtes manches, ou même sans manches. Mais le haubergeon n’était pas à la portée des moyens du plus grand nombre. Beaucoup se contentaient d’une cotte de plates, d’un pourpoint de cuir ou d’un hoqueton. Ils avaient pour bouclier la rouelle, petit disque qui se portait accroché à la ceinture, ou le talvelas, de forme carrée et de dimension à couvrir tout le corps du combattant.

Il faut parler des armes offensives, dans lesquelles s’étaient aussi introduits des changements.

La lance chevaleresque, devenue plus longue de fer et de bois, avait pris le nom de glaive. Elle n’était plus, comme autrefois, décorée d’une longue banderole. A celle des barons était attaché, sous le nom de bannière, un petit drapeau carré, armorié de leur blason. Un pennon ou languette d’étoffe triangulaire distinguait la lance du simple gentilhomme.

L’épée était plus longue et moins large que celle du XIIe siècle, toujours arrondie par le bout avec un lourd pomme au surmontant la poignée. Ce pommeau était ordinairement aplati, et sur les plats, les armoiries du chevalier étaient exécutées en émail. Les sergents employaient de préférence une épée encore plus longue et pointue, avec laquelle on pouvait donner d’estoc et de taille. Quelques piétons, au lieu de l’épée, se servaient du fauchon, large cimeterre qui tranchait seulement d’un côté.

Les mercenaires de tous pays qui composaient en grande partie les corps de sergents, avaient importé l’usage de divers instruments de carnage, ignorés en France avant eux :

La guisarme ou hallebarde, dont le bois, d’abord très court, n’atteignit qu’au XIVe siècle la longueur de celui d’une lance.

La hache danoise à tranchant convexe, avec ou sans pointe au talon.

Le dard, javelot léger dans le genre de la haste romaine. C’était l’arme nationale des Basques, si nombreux dans les compagnies de sergents. Chaque combattant en avait quatre dans la main gauche.

Le faussard, fauchard ou faucil, grand coutelas en forme de lame de rasoir, emmanché au bout d’une hampe.

La masse, à tête de fer, garnie de côtes saillantes.

La pique flamande, appelée par les Français godendart, par corruption du terme tudesque, qui était godengag. C’était un gros bâton ferré, de la tête duquel sortait une pointe aiguë. « Ces bâtons que les Flamands portent en guerre, dit Guillaume Guiart, ont nom godengag dans le pays. C’est comme qui dirait bonjour en français. Ils sont faits pour en frapper à deux mains, et si, en tombant, le coup ne porte pas, celui qui sait s’en servir se rattrape en enfonçant la pointe dans le ventre de son ennemi. »

J. QUICHERAT, Histoire du costume en France, Paris, Hachette, 1876, in-4º. Passim.


  1. Une « Histoire générale de la littérature française », rédigée dans la même forme que l’Histoire générale du IVe siècle à nos jours, est en préparation. Elle sera publiée sous la direction de M. Petit de Julleville.
  2. Quelques monographies importantes ont paru depuis 1890. Une des plus importantes est celle de J. Bédier, Les fabliaux, Paris, 1895, 2e éd. — Sur Villehardouin et Joinville, nommément désignés au programme, voy. G. Paris et A. Jeanroy, Extraits des chroniqueurs français, Paris, Hachette, 1892, in-16, et L. Petit de Julleville, Extraits des chroniqueurs français du moyen âge, Paris, 1895, in-18. Cf. H.-Fr. Delaborde, Jean de Joinville et les seigneurs de Joinville, Paris, 1894, in-8º.
  3. Il va de soi qu’il existe un très grand nombre de traités généraux sur l’histoire de chacune des littératures nationales, parmi lesquels il y en a d’excellents ; je n’indique ici que les plus commodes.
  4. M. Samuel Berger a bien voulu revoir et récrire ce morceau pour notre Recueil. Nous l’en remercions vivement.
  5. [Comparez L. Courajod, La polychromie dans la statuaire du moyen âge, Paris, 1888, in-8º, et les nombreux travaux du même auteur sur l’histoire de la sculpture française, pleins de vues originales.]
  6. C’est-à-dire le « Chœur ».
  7. [Depuis la publication de l’article de M. J. Quicherat, de nombreux savants ont repris et approfondi l’étude de l’Album de Villard de Honnecourt (Voy. notamment la publication de l’Album, en fac-similé, par M. de Lassus (Paris, 1858, in-4º), et C. Enlart, dans la Bibliothèque de l’École des chartes, 1895, p. 1). — Des travaux de M. Bénard, « il ressort que Villard était Picard, qu’il a presque certainement bâti l’église de Saint-Quentin et que par contre rien n’autorise beaucoup plus à lui attribuer des travaux dans la cathédrale de Cambrai que dans celle de Reims ». — « Les chantiers de l’abbaye cistercienne de Vaucelles, dit M. Enlart, à six kilomètres de Honnecourt, sur l’autre rive de l’Escaut, ont été probablement l’école où Villard dut recevoir les premiers enseignements de son art. » Et cet auteur pense que ce sont les Cisterciens de Vaucelles qui recommandèrent notre architecte à leurs confrères de Hongrie. « Beaucoup d’architectes français du XIIe et du XIIIe s., dit-il, ont été mandés à l’étranger par des évêques, notamment en Espagne, où la plupart de ces prélats appartenaient à l’ordre de Cluny ; en Suède, où le premier archevêque d’Upsal, ancien écolier de Sorbonne, avait pu connaître Etienne de Bonneuil à Paris ; en Danemark enfin où l’archevêque Absalon fonda en même temps l’abbaye cistercienne de Sorö et la cathédrale de Roskilde, qui ressemble à celles d’Arras, Noyon et Cambrai, et qui ne peut être que l’œuvre d’un Français du nord. Rien n’empêche que Villard ait travaillé de même pour les évêques de Hongrie,… mais il est beaucoup plus probable que c’est pour le service des Cisterciens que fut appelé un architecte qui possédait leurs traditions. »]
  8. Comparez Boivin déguisé en croquant :

        Vestuz se fu d’un burel gris
        Cote et sorcot et chape ensamble,
        Qui tout fu d’un….
        Et si ot coiffe de borras.
        Ses sollers ne sont mis à las
        Ainz sont de vache dur et fort…
       .I. mois et plus estoit remese
        Sa barbe qu’ele ne fu rese.
       .I. aguillon prist en sa main
        Por ce que mieus semblast vilain…

  9. Pains et lait, et eues et fromage
        C’est la viande del bochage.

  10. Paille de blé ;
  11. Tout ce qu’il.
  12. Fumier.
  13. Cf. une curieuse pièce en prose intitulée : Des.XXIII. manières de vilains (éd. Jubinal, Paris, 1834, in-8º). Quelques traits de cette furieuse diatribe ont assez de naturel. Le vilain refuse d’enseigner leur chemin aux étrangers et leur dit : « Vous le savez miex que je ne faic ! » S’il voit un gentilhomme passer devant sa porte, l’épervier au poing : « Cil huas mangera anuit une geline, et mi anfant en fuissent tout saoul. » S’il visite la capitale, il s’arrête devant Notre-Dame, regarde les rois du portail, et dit : « Vex ci Pepin, vès la Charlemainne ! » et on lui coupe sa bourse par derrière.
  14. Il y a des vilains, dit l’auteur des .XXIII. manières, qui mènent les autres et défendent leurs droits devant le bailli du seigneur : « Sire, au temps mon aïeul et mon bisaïeul, nos vaches furent par ces prés, nos brebis par ces copeis. » Il y en a qui « haïssent Dieu, sainte Église et toute gentillesse ».
  15. Voyez la gravure de la page 191.