Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 141

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- Lettre 140 Histoire du chevalier Grundisson


d’art auroient approché des grâces naïves et touchantes, qui sembloient lui former un cortège, lorsqu’elle s’est présentée au sallon ; mais, nous obliger de la recevoir d’un air tranquille, c’étoit nous imposer une loi bien dure : il nous en a coûté presqu’autant à contenir le ravissement de notre admiration, que celui de notre joie. Figurez-vous, ma chère madame, la différence de l’hiver au printems ; ou du moins, celle d’une journée sombre, au jour le plus clair et le plus riant d’une belle saison. C’est une peinture trop foible du changement qui s’est fait dans les yeux, dans le teint et dans tous les traits de Clémentine. Son port, sa démarche, sa figure entière, et ses moindres mouvemens se ressentent de cette merveilleuse révolution. Tandis qu’elle s’avançoit d’un air libre et d’une marche légère, nous sommes demeurés à la regarder, avec un étonnement si vif, qu’à nous voir comme incertains, et les yeux errans sur son visage, on auroit pu nous croire frappés du mal dont elle est guérie ; oui, chère tante, insensés de joie et d’admiration. Cependant personne ne s’est oublié. Elle a remarqué, sans doute, de quels sentimens nous étions pénétrés ; mais, n’en paroissant pas moins maîtresse d’elle-même, elle ne s’est prêtée à notre embarras que par un charmant sourire : et, pour nous soulager promptement de cette contrainte, elle s’est placée près de sa mère, en lui faisant quelques tendres questions sur sa santé. La marquise n’a pu se défendre de l’embrasser les larmes aux yeux, et de la serrer plusieurs fois contre son sein maternel, mais sans ouvrir la bouche sur les mouvemens qui la pressoient. Elle a fait, à ses questions, les réponses naturelles ; et la conversation générale s’est bornée au même sujet. En un mot, les loix de son directeur ont été si fidellement suivies, que c’est elle-même qui a parlé la première des grâces qu’elle devoit au ciel, en ajoutant qu’elle nous en croyoit bien informés. Et lorsqu’elle a touché, comme par hasard à ce grand article, tout le monde s’est contenté d’applaudir par une profonde inclination. Le dîner ayant suivi de près, on pouvoit s’attendre qu’il se ressentiroit d’un si sérieux préambule ; mais Clémentine, avec aussi peu d’affectation, a pris un air d’enjouement qui s’est aussi-tôt communiqué à tous les convives. Je ne puis vous représenter les agrémens de son esprit et de son humeur. Sir Charles l’a secondée, avec ce fonds d’élégance et de badinage aisé qu’il a toujours en réserve. Toute l’assemblée s’est sentie comme inspirée par l’exemple, sans excepter la marquise, à qui sa tendresse tenoit lieu de forces. Le délicieux dîner ! Dans la joie qui a régné pendant deux heures, Sir Charles a parlé d’une lettre de M Belcher, qu’il a reçue ce matin par un exprès, et dans laquelle son ami lui demande la permission de rechercher ouvertement émilie. Depuis que je l’ai informé des dispositions de sa pupille, il est résolu de tout accorder ; c’est la réponse qu’il fera dès aujourd’hui. Il en a pris occasion de parler du château de Selby, et de vanter le mérite de ma famille. Mais il regrette, a-t-il dit, que le mariage de ma chère Lucie ait été si-tôt fixé. Il souhaiteroit, a-t-il ajouté, qu’on eût pu choisir le même jour pour celui de sa pupille, et le château de Grandisson pour la double fête. Je suis trompée, si ce souhait ne cache pas quelque vue, quelque espérance, qui se rapporte à Clémentine ; d’autant plus qu’en le faisant, il m’a regardée d’un œil mystérieux ; et sans s’arrêter, il a dit qu’il ne s’en flattoit pas moins que son ami ne prendroit pas d’autre maison que la nôtre, pour la célébration de son bonheur. J’ai cru l’obliger, en répondant que je l’espérois aussi de l’amitié d’émilie ; et que faisant le même fonds sur celle de milord et de Miladi Reresby, je ne doutois pas qu’ils ne nous amenassent tous deux sa pupille. En repassant au sallon, Clémentine m’a tendrement embrassée. " chère sœur, m’a-t-elle dit à l’oreille, que j’ai de grâces à vous rendre ! Que je vous dois de reconnoissance et d’amitié ! J’ai laissé au père le récit des faits, et je me suis réservé les sentimens : mais je ne précipite rien. Le tems amènera tout ". Elle a cherché l’occasion de joindre successivement mes belles-sœurs et Madame Bemont, pour leur dire aussi quelque chose d’obligeant. On s’est assis : la conversation a recommencé. Clémentine a continué de nous charmer par son esprit et ses grâces. Sa mère, dans le dessein peut-être de l’éprouver, n’a pas fait difficulté de lui parler de la mort de sa cousine, et des remercîmens qu’elle devoit à Madame De Sforce. Ce sujet l’a rendue plus sérieuse ; mais, après quelques regrets décens, elle a rapporté tous les évènemens humains à la conduite du ciel, comme si ses réflexions eussent déjà réglé la mesure de sa douleur ; et ses témoignages de reconnoissance, pour l’amitié de sa tante, n’ont pas été moins tranquilles. Le marquis lui ayant recommandé de ne pas faire attendre le courrier, qui demandoit à partir, et qui avoit déjà la réponse de la marquise, elle a demandé la permission de se retirer pour faire la sienne. La joie auroit éclaté après son départ ; et chacun sembloit même impatient qu’elle fût sortie pour s’y abandonner librement ; mais le marquis, dont l’attention s’étoit partagée plus que la nôtre entre sa femme et sa fille, avoit observé que la marquise commençoit à se ressentir d’une si longue contrainte ; et cette remarque avoit eu plus de part que l’intérêt du courrier, à l’ordre qu’il venoit de donner à sa fille. En effet, à peine étoit-elle hors du sallon, que la marquise est tombée dans une nouvelle foiblesse, qui ne nous a pas laissé d’autre empressement qu’à la secourir. Elle en est bientôt revenue par nos soins ; et je ne me suis retirée qu’après lui avoir vu reprendre ses forces. Mais, quoiqu’une altération si subite puisse être expliquée par les circonstances, ces rechûtes nous alarment, et mêlent beaucoup d’amertume à notre satisfaction. Vous comprenez qu’on s’est bien gardé d’en informer Clémentine. Il seroit cruel que la paix de son esprit et de son cœur fût troublée par des craintes auxquelles moi-même je ne puis m’arrêter sans frémir. Mais ne prenez aujourd’hui, ma très-chère tante, que ce qu’il y a d’agréable et d’heureux dans ma lettre. Je ne vous ai promis que des images de joie, et j’en attends d’aussi vives de la vôtre, par le premier ordinaire ; car vous ne m’avez fait craindre aucun obstacle qui puisse retarder le bonheur de ma Lucie. La réponse que Sir Charles fait ce soir à la demande de M Belcher, est un autre évènement qui ne peut jeter de langueur dans vos fêtes. Cependant, ne comptez pas que tous les mariages se fassent au château de Selby. Sir Charles m’a dit, en peu de mots, qu’il est résolu d’écrire aussi à sa pupille ; non-seulement pour l’informer du consentement qu’il donne à la recherche de son ami, et lui conseiller de recevoir ses soins, mais pour la disposer à remettre ici la célébration. Je ne fais encore que soupçonner ses vues. Puissent-elles nous conduire à l’heureuse fin qu’il se propose ! Miladi Reresby, que je crois en possession de cette qualité, depuis le 24, ne refusera point, j’en suis sûre, de nous ramener incessamment notre chère émilie ; ni milord et le chevalier Belcher, de leur servir de guides. Un mariage récent, un autre qui se fera sous nos yeux, des cœurs tendres et bien assortis… on veut, ou toutes mes conjectures me trompent, essayer la force de l’exemple. Je me promets de votre extrême bonté, ma chère grand’maman, et ma chère tante, que vous ne me laisserez point ignorer comment émilie vous aura fait l’ouverture du secret de son cœur, ni sa conduite avec l’ami de Sir Charles, qui commence à devenir fort sérieusement le sien. Que j’aime cette émilie ! Je n’oublierai jamais les émotions qu’elle m’a causées. Je l’aime pour son ingénuité, son ame sensible, ses manières caressantes, en un mot pour elle-même. Je l’aime pour moi, qui lui ai reconnu de la droiture, du jugement, de la tendresse de cœur, et les autres qualités que je désire dans une amie. Je l’aime pour l’amour même qu’elle a porté à Sir Charles, dont je trouve glorieux pour elle, d’avoir entrevu les perfections à son âge. Enfin je lui souhaite, dans son mariage, tout le bonheur que j’éprouve dans le mien, s’il se peut qu’un autre que Sir Charles soit jamais capable

de rendre une femme aussi heureuse que moi.

LETTRE 139

Miladi Grandisson à Miss Selby.

27 mai. Trois fois heureuse nouvelle ! Lucie a changé de nom ! Avec la fortune, et l’honneur du titre, elle est femme d’un homme que Madame Sherley trouve aimable, et dont Madame Selby vante le mérite. J’en bénis le ciel avec transport ! Il devoit cette récompense à toutes les vertus de ma Lucie. Mais quand tiendrai-je cette chère miladi entre mes bras, pour entendre son bonheur d’elle-même, et l’augmenter, s’il est possible, par la communication du mien ? C’est à présent ma plus vive impatience. Après avoir satisfait à cent devoirs que je lui sais autour d’elle, Miladi Reresby se doit au château de Grandisson. Elle ne résistera point à la prière de Sir Charles, à la mienne, aux instances d’émilie, aux vœux d’une Clémentine, qui, n’entendant que son nom et son éloge dans la bouche de Sir Charles et dans la mienne, la désire autant que nous, et brûle de s’en faire une amie. J’ajoute qu’elle est nécessaire au bonheur de cette charmante italienne ; car Sir Charles m’a confessé qu’il se promet beaucoup de l’exemple, pour hâter l’accomplissement de la principale vue de sa famille. Ne m’applaudissez-vous pas, chère tante, d’avoir deviné si juste ? Je m’accoutume à juger des intentions de l’homme que j’aime, par son langage, son air, et souvent ses moindres signes, pour aller au-devant de ses volontés, et les prévenir dans tout ce qui peut lui plaire. Cependant j’avois été moins heureuse à les pénétrer sur un point qui m’occupoit depuis quelques jours. Je lui ai vu faire plusieurs changemens, dont il ne m’a point parlé, dans une des plus belles parties du parc. Il a fait abattre quelques arbres, remuer des terres, et transporter diverses sortes de matériaux. J’ai cru même appercevoir un air de mystère dans les ordres qu’il donnoit. Au fond, je ne veux rien savoir malgré lui. Je n’ai de curiosité que pour ce qu’il souhaite que je sache, et pour ce qu’il prend plaisir à m’apprendre. Mais n’en pouvant démentir mes yeux, j’attendois qu’il s’expliquât. Enfin, ce qui demeure encore secret, pour toute la maison, ne l’est plus pour moi. Il me dit hier, que depuis l’arrivée de nos hôtes, dans le sentiment de la tendre affection qu’il leur porte, il avoit formé le plan d’un petit édifice, dont il vouloit faire un monument durable d’estime et d’amitié ; qu’il en avoit ordonné les matériaux à Londres ; que, grâces à la multitude de bras qu’il y avoit employés, ils étoient fort avancés, et qu’il ne restoit qu’à les placer ; qu’il avoit commencé à les faire transporter au parc, avec la précaution de les faire entrer par une porte écartée, pour se donner le plaisir de surprendre agréablement nos illustres étrangers ; qu’aussi long-tems qu’il avoit douté de la diligence des artistes, il ne m’avoit point entretenue d’une entreprise qui pouvoit manquer ; mais que se croyant sûr du succès, il se hâtoit de m’apprendre son dessein, et qu’il m’en feroit voir le plan, pour le soumettre aux lumières de mon goût : enfin, qu’il me prioit, non-seulement de ne le communiquer à personne ; mais, dans mes promenades avec nos chers amis, de les éloigner adroitement de la scène du travail. Que direz-vous, ma chère tante, de cet inimitable homme, à qui l’exercice continuel de ses grandes qualités, ses propres affaires, et celles de ses amis, dont il est comme assiégé, ne font pas perdre des idées si magnifiques, et des attentions si galantes ? Quel composé de noblesse, d’élégance et de vertu ! Je lui ai promis de mettre son secret à couvert : mais il oublie qu’il est le modèle de tous les goûts, lorsqu’il consulte si modestement le mien. La marquise ne paroît se soutenir que par le plaisir de voir la guérison de sa fille absolument confirmée. Ses foiblesses reviennent souvent ; et ce n’est pas u n embarras médiocre que de les cacher à Clémentine : mais cette précaution me semble inutile pour le danger qu’on craignoit. La santé de Clémentine se fortifie de jour en jour ; et le renouvellement de ses charmes est si réel, qu’avant sa maladie même, et plus jeune d’environ deux ans, Sir Charles m’assure qu’elle n’avoit pas plus de fraîcheur et de beauté. En effet, quels yeux ! Quel teint ! Quelle chevelure ! Quand je considère toutes les perfections de cette belle tête, et que me représentant les anciens combats de Sir Charles, je songe combien son cœur étoit en danger, je sens battre quelquefois le mien, comme si, dans la sécurité du présent, il me restoit quelque chose à redouter. Pardonnez, ma chère tante, une foiblesse dont je rougis aussi-tôt. Quelquefois une sueur froide me prend ; et si je me trouve assise, je suis poussée par un mouvement involontaire à me lever. Religion, patrie, quel doit être votre pouvoir sur une grande ame, pour avoir soutenu Sir Charles dans une épreuve de cette nature ! Car alors il n’étoit pas même défendu par une première impression de mes foibles traits. Il ne me connoissoit pas : il n’étoit armé que de sa propre force ! Mais, qu’auroit-ce été si l’ascendant d’un goût particulier, décidé, comme il arrive quelquefois, pour les cheveux noirs, s’étoit joint au goût général de la beauté ? Ah, ma chère tante, votre Henriette étoit perdue ! Avec tant d’esprit, et la passion que je suppose, il au roit trouvé des expédiens pour lever tous les obstacles. Il auroit fait, depuis plus d’un an, les sermens inviolables à sa belle italienne. Cependant, l’auroit-elle aimé comme moi ? Auroit-elle rapporté tous ses soins, tous ses mouvemens, toutes ses pensées à lui plaire ? Auroit-elle craint de lui déplaire, comme on tremble d’offenser le ciel même ? Ses caprices reconnus, ses opiniâtretés, ses absences d’esprit… que de raisons d’en douter !… mais je m’égare, ma chère tante. J’oublie, et j’en meurs de honte, que l’aimable Clémentine est quitte des infirmités que j’ai l’injustice de lui reprocher, qu’il ne lui en reste que des vertus et des charmes, et qu’elle mérite plus que moi le trésor que je possède. J’oublie que je suis heureuse, que Sir Charles est à votre Henriette, comme elle est à lui, et que la mort seule peut nous ravir l’un à l’autre ! D’où m’est donc venue cette petite chaleur, que j’ai peine moi-même à comprendre ? N’est-ce pas que la fierté d’une femme augmente avec la certitude de son bonheur, et qu’elle hait jusqu’au souvenir des doutes qui ont fait son tourment dans un état moins tranquille ? Je suis prête à signer de mon sang, que j’ai pour Clémentine une tendresse de sœur ; mais je vois assez, de mes propres yeux, qu’elle est fraîche et belle ; et pourquoi me rappeler ce qu’elle étoit il y a deux ans ? Peut-être en ferai-je quelque jour mes tendres plaintes à Sir Charles. Chère tante, qu’ai-je dit ! Ah ! Ces petites émotions ne tiennent point devant lui. Quels ressentimens sa vue ne feroit-elle pas oublier. Pendant que je me partage entre la marquise, sa fille, Madame Bemont et mes sœurs, c’est-à-dire, dans le tems où l’on n’est point assemblé, Sir Charles se donne au marquis, aux deux frères, aux cousins, au père Marescotti, et sur-tout au comte de Belvedère. Mais il n’est plus question de pitié et de consolation pour le comte. Les derniers évènemens l’ont ramené à la vie. Il ne pense plus à son départ ; et quoique du côté de Clémentine, il ne paroisse favorisé d’aucune distinction, tout le monde s’apperçoit de ses espérances. Réellement on ne le prendroit plus pour le même homme. Il porte la tête plus haute, il a le regard plus vif et plus doux, le visage plus ouvert, et dans les manières un air de galanterie qui surprend, après la sombre tristesse où nous l’avons vu plongé. Miracle du petit dieu ! S’écrie souvent la plus badine de mes deux sœurs. En effet, quelle étrange passion, qui change ainsi tout-d’un-coup le caractère, et jusqu’à la physionomie d’un homme sensé ! Et les exemples n’en sont pas plus rares dans les femmes. Qu’on nous interroge, Clémentine et moi. M Lowther continue sa nouvelle méthode, pour le traitement du seigneur Jéronimo, et ne cesse pas de la vanter. C’est un secret que nous ignorons encore ; mais j’ose répondre, qu’avec son malade, les apparitions et les comédies ne réussiroient guère. Comme l’impatience générale est ici de voir bientôt l’heureux couple, accompagné d’émilie et de M Belcher, tout le monde vous supplie, ma chère tante, et Clémentine avec les mêmes instances, quoique fort éloignée des vues de Sir Charles, dont il est même important qu’elle n’ait aucun soupçon, d’accorder quelque chose à l’empressement de tant d’illustres amis, et de ne rien opposer au voyage des chères personnes

que nous attendons.

LETTRE 140

Miladi Grandisson à la même.

1 er juin. Vive l’amitié ! Je la reconnois à ses charmantes ardeurs. Une lettre du 30 mai, signée de milord et Miladi Reresby, d’émilie, de Miss Patty Holles, de ma Nancy, de M Belcher, de mon oncle et de mon cousin Selby, m’assure qu’ils partent le jour suivant pour arriver ici demain tous ensemble, c’est-à-dire, presqu’aussi-tôt que leur lettre même. Que j’admire cet excès de bonté et d’affection ! à ma première demande ! Au premier signe ! Une reine, qui déclare ses désirs, n’est pas mieux servie. Si votre Henriette n’est pas la plus heureuse des femmes, elle n’en peut accuser qu’elle-même. Mais que je vous dois d’excuses, ma chère grand’maman et ma chère tante, pour vous avoir enlevé si brusquement vos plus chers plaisirs ! Ou plutôt, que je vous dois de remercîmens, pour la complaisance qui vous a fait consentir à vous en priver ! Miladi Reresby me fait entendre que le mariage de mon cousin sera célébré ici avec celui de M Belcher, et que mon oncle tiendra lieu de père et de tuteur à Miss Holles ; surcroît d’espérance pour Sir Charles ! C’est entrer merveilleusement dans ses vues. Le docteur Barlet, M édouard Grandisson, qui est ici depuis quelques jours, iront demain au-devant des deux voitures jusqu’à Newgham avec des relais. Sir Charles iroit lui-même, s’il n’étoit absent depuis vingt-quatre heures. Les plus grands plaisirs, ma chère tante, ne vont guère sans un mêlange de peines. Le 30 au soir, nous avons reçu, par un exprès, la nouvelle d’une perte fort douloureuse pour nous ; celle de Milord W oncle maternel de Sir Charles, mort le 29, d’une inflammation d’entrailles. Ses grands biens qui nous reviennent, ne nous consolent point d’un si fâcheux accident. Vous avez vu Milord W à la fête de mon mariage. Il promettoit une plus longue vie : et l’excellence de son caractère nous la faisoit désirer autant pour lui-même que pour notre jeune tante, qui ne devoit pas s’attendre à le perdre si-tôt. à la vérité, elle demeure avec un douaire considérable ; mais quels avantages peuvent remplacer, dans le cœur d’une honnête femme, un mari qu’elle a tendrement aimé ! Sir Charles est parti dès le lendemain. Il ne lui faut pas moins de huit jours, pour rendre les derniers devoirs à milord, et pour mettre ordre à sa succession. Ainsi mon oncle ne pouvoit a rriver plus à propos. Il se chargera de divers soins que Sir Charles m’a laissés, et qui lui conviennent mieux qu’à moi ; sur-tout de veiller à l’ouvrage du parc, que je n’ai encore vu qu’une fois, mais qui avance beaucoup, et qui me paroît un chef-d’ œuvre de magnificence, de goût et d’invention. Mon rôle, avec le soin ordinaire de rendre ce séjour agréable à nos honorables étrangers, sera de faire le plus tendre accueil aux chers amis qui m’arrivent ; de leur procurer toutes sortes de commodités au château de Grandisson, et de les embrasser mille fois le jour. Je vous quitte, ma chère tante, pour me charger moi-même de leur préparer

des appartemens.

DERNIÈRE LETTRE

Miladi Grandisson à Madame Sherley et à Madame Selby.

18 juin. Ma chère et très-honorée grand’maman, et vous, adorable tante ! Cette lettre, la plus grave, la plus noble, et la plus intéressante que vous ayez jamais reçue de votre Henriette, sera consacrée par vos deux noms. Je les réunis sous mon adresse, comme vous l’êtes toutes deux au fond de mon cœur. Vous n’aurez été ni fâchées, ni surprises que j’aie laissé passer quinze jours entiers sans vous écrire. Non-seulement Miladi Reresby vous en a fait mes excuses, que votre bonté vous aura fait agréer, mais la sienne l’a portée, sans doute, à vous rendre compte d’une partie des raisons qui justifient mon silence. Je l’ai priée néanmoins de suspendre elle-même le récit que vous attendez de ce qui s’est passé ici depuis le jour de son arrivée, et de prévenir seulement votre inquiétude, en vous assurant que tout le monde y étoit dans la joie et dans l’espérance du bonheur. D’ailleurs elle n’auroit pu rien apprendre de plus certain, jusqu’au retour de Sir Charles. Les évènemens, quoique liés par un enchaînement admirable, ont été long-tems obscurs pour nous ; et cette seule incertitude m’auroit empêchée de vous mettre l’esprit en suspens par des explications douteuses, quand d’autres obstacles m’auroient laissé le pouvoir d’écrire. à l’arrivée de nos chers amis, il s’est ouvert ici comme une nouvelle scène. La joie qu’ils y ont apportée, étant d’une autre espèce que celle qu’ils y ont trouvé répandue, et que je vous ai représentée dans mes dernières lettres, il ne s’en est pas fait d’abord une communication si libre, que je n’y aie remarqué quelque réserve. Milord et Miladi Reresby sembloient marcher sous les enseignes de l’amour heureux, avec une correspondance mutuelle, des empressemens ouverts, et tous les transports de deux jeunes cœurs, charmés l’un de l’autre. émilie et M Belcher, Miss Holles et mon cousin, plus réservés dans leurs caresses et leurs expressions, mais aussi vifs dans leurs sentimens, ne respiroient que tendresse, ne cessoient pas de se regarder, et ne pouvoient se perdre un moment de vue. Clémentine a paru plus grave. Soit que la tranquillité de son cœur ne s’accommodât point de cet air passionné, soit que, dans les premiers jours, elle ne fût pas encore assez familière avec tant de nouveaux amis, j’ai cru la voir embarrassée du spectacle. Dans les assemblées, à table, elle se prêtoit de bonne grâce aux circonstances : mais dans les promenades, que le beau tems faisoit recommencer plusieurs fois le jour, elle saisissoit la première occasion pour s’écarter, avec Madame Bemont ou mes sœurs. Ensuite, les foiblesses de sa mère, qui continuoient d’être fréquentes, et qu’on ne pouvoit plus lui cacher, l’ont portée à passer près d’elle une grande partie du jour. Sir Charles n’étoit pas là, pour serrer le nœud de la société par ses charmantes conciliations. Moi, j’étois sans cesse à donner des ordres dans toutes les parties d’un vaste château, pour une compagnie si nombreuse. Mes deux sœurs croyoient devoir leur principale attention aux derniers venus. Le comte de Belvedère, quoique sorti du tombeau, et comme éclairé d’un nouveau jour, n’osoit s’approcher de la source de sa vie et de sa lumière, du moins avec une liberté qu’on ne lui accordoit pas encore. Le seigneur Jéronimo étoit aux prises avec ses nouveaux remèdes. Mon oncle avoit entrepris, à ma prière, de conduire secrètement l’ouvrage du parc ; et M édouard Grandisson, revenu de ses anciennes erreurs, mais toujours galant, avoit conçu, dès le premier jour, un goût si vif pour notre chère Nancy, qu’il ne pouvoit s’éloigner d’elle un instant. Ainsi, chacun étoit emporté par ses devoirs ou ses affections ; et dans le commerce général, on en demeuroit aux termes de la politesse et de l’amitié. Il sembloit que tout le monde attendît Sir Charles, pour l’ouverture d’une scène plus vive. Le soir, néanmoins, émilie ne se retiroit pas sans être venue jusqu’à ma chambre, où elle m’entretenoit long-tems du mérite de M Belcher. J’étois charmée de reconnoître à chaque mot, que son cœur en étoit plein. Elle me répétoit vingt fois qu’elle n’avoit pu se défendre de l’aimer, parce qu’elle ne connoissoit point d’homme qui ressemblât mieux à son tuteur ; et la petite flatteuse ajoutoit que, faisant toute son étude de m’imiter, elle ne souhaitoit de lui plaire, qu’autant qu’il lui trouveroit un peu de ressemblance avec moi. Sir Charles arriva le 9, à minuit. Je juge qu’il avoit mesuré sa marche, pour me trouver libre, et recevoir aussi-tôt des informations sur tout ce qui s’étoit passé dans son absence. Après m’avoir expliqué ce qu’il avoit fait lui-même, et m’avoir moins étonnée que ravie de joie, par vingt nouveaux traits de noblesse et de bonté, il écouta fort curieusement ce que j’avois à lui raconter. S’il apprit d’abord, avec une vive satisfaction, l’arrivée de nos amis, et l’air de tendresse qui régnoit entre trois couples d’amans heureux, elle fut un peu diminuée par l’état de la marquise, et par la conduite réservée de Clémentine. Cependant, il ne rabattit rien de ses espérances ; et m’ouvrant son cœur, il me fit le plan de la méthode qu’il alloit employer, jusqu’à la célébration des deux mariages. C’étoient de petites fêtes, qu’il vouloit enchaîner l’une à l’autre, aussi gaies que nos fréquentes alarmes pour la marquise le permettroient. Il se flattoit, me dit-il, qu’elles serviroient également à guérir la mère de ses infirmités, et la fille de sa froideur. Dès le jour suivant, il sut rapprocher entr’eux tous nos jeunes hôtes, par l’agréable reproche de ne vouloir être aimable que pour eux-mêmes, et de donner au penchant particulier, ce qu’ils devoient à la joie commune. Cette guerre qu’il fit aux conversations dérobées, aux promenades détachées, et jusqu’aux signes d’intelligence, ouverts ou secrets, rendit bientôt l’assemblée continuelle, et le commerce plus familier. Clémentine, comprise dans la censure, ne put refuser de paroître avec ses amis, sur-tout lorsque Sir Charles eut engagé la marquise à l’en presser. L’excellente mère, que ses foiblesses prenoient deux ou trois fois le jour, et qui se plaignoit sans cesse d’une violente oppression, mais qui étoit sans fièvre, voulut participer elle-même à des plaisirs dont Sir Charles ne lui avoit pas déguisé le motif. Elle se fit transporter non-seulement au sallon, mais même au jardin ; et la joie se peignoit sur son visage, à la moindre apparence de gaîté qu’elle voyoit à sa fille. La fête du premier jour fut une danse champêtre de nos plus jolies villageoises. Sir Charles, avec si peu de préparation, trouva le secret d’en faire un spectacle charmant. Il est vrai que pour contribuer du moins à la propreté, dans un espace si court, il m’en coûta une partie de mon linge, que je me hâtai de faire distribuer aux danseuses. Miladi G qui présidoit à la danse, brûloit d’en être elle-même, et nous y auroit engagés tous, si, dans la situation de notre chère marquise, la crainte de quelque accident ne l’eût retenue. Mais les jours suivans nous amenèrent des plaisirs d’un autre ordre. Sir Charles ayant fait venir de Londres, avec une extrême diligence, des musiciens, des acteurs, et tout ce qui sert aux fêtes d’éclat, le château de Grandisson prit l’air d’une cour brillante. La moitié du jour se passoit dans le sallon, où l’enjouement du maître et de Miladi G animoit la vivacité de nos jeunes gens. Une partie de l’après-midi étoit donnée à la promenade, qui menoit toujours à quelque terme galant, ou qui offroit quelque divertissement imprévu ; une autre partie au théatre, et le soir à la plus délicieuse musique. De tous ces amusemens, la marquise ne prenoit que ce qu’elle jugeoit convenable à sa santé ; et si le redoublement de son oppression, qui annonçoit ordinairement ses foiblesses, l’obligeoit quelquefois de se retirer, elle défendoit à sa fille de la suivre. La facilité qu’il y avoit à lui faire rappeler ses esprits, commençoit à diminuer notre inquiétude pour ces accidens. Clémentine même étoit rassurée par M Lowther, qui sans oser prononcer sur la cause du mal, garantissoit que les principes de la vie n’étoient point altérés. Dans cette agréable exécution du plan de Sir Charles, je n’ose assurer que toutes ses tentatives aient produit beaucoup d’effet pour le succès de ses vues. à la vérité, Clémentine ne se refusoit à rien, et sembloit goûter particulièrement la musique, qui étoit composée de nos meilleurs instrumens d’Italie. Elle ne rejetoit point le comte de Belvedère, lorsqu’il lui offroit la main pour entrer au sallon, ou pour en sortir. à table, aux spectacles, elle ne marquoit aucun chagrin de le voir placé près d’elle. Elle recevoit ses soins ; elle n’évitoit ni de lui parler, ni de l’entendre. Mais je ne me suis point apperçue qu’elle parût l’écouter d’un air d’intérêt, ni le traiter avec la moindre distinction. Au contraire, elle devenoit muette, lorsque, de concert, dans la vue de le favoriser, on s’éloignoit quelques momens d’eux, et lui, que le changement de son sort ne rendoit pas plus hardi, n’osoit troubler ce grave silence. En vain l’excitions-nous des yeux et des mains : je l’aurois battu dans ces occasions, pour lui délier la langue. Sir Charles n’en auguroit pas plus mal des apparences : je n’en osois porter le même jugement que lui. D’un autre côté, quoique nos jeunes amans se gênassent peu dans leurs empressemens mutuels, on ne remarquoit point que l’attention de Clémentine s’attachât jamais avec complaisance sur cette tendre scène, ni que le bonheur d’autrui parût lui faire sentir qu’il manquoit quelque chose au sien. C’étoit même alors qu’elle prenoit une contenance plus sérieuse, jusqu’à détourner les yeux, et sembler remplie de quelqu’autre objet. Sir Charles expliquoit encore cette conduite en faveur de nos désirs, et je ne pouvois être de son sentiment. Cependant on fit deux observations, qui me laissèrent des doutes. Chacune de nous ayant son amant ou son mari, pour la conduire au jardin, c’étoit le rôle ordinaire du comte de donner la main à Clémentine. Un jour, qu’on se levoit pour sortir, il ne se trouva point au sallon ; et j’ai soupçonné Sir Charles d’avoir choisi exprès ce moment pour nous inviter à la promenade. Il me semble, dit la belle Clémentine, après avoir jeté quelques regards autour d’elle, que je suis menacée aujourd’hui de marcher sans guide. Sir Charles s’empressa aussi-tôt de chercher le comte, le félicita secrètement de son bonheur, nous l’amena comme un coupable, et nous réjouit beaucoup par son embarras et ses excuses. Mais cette aventure avoit encore de l’obscurité pour moi. Un autre jour, Clémentine traversant le parterre, appuyée sur le bras du comte, se laissa prendre à la beauté d’une rose, qu’elle voulut cueillir de sa propre main, et se piqua vivement le doigt. Il en sortit quelques gouttes de sang. Le comte, plus mort que vif, se hâta de les essuyer, en pressant la blessure de son mouchoir, qui se trouva tout sanglant ; et dans cet état il le porta sur sa bouche avec un mouvement passionné. Il est très-certain, et je l’observai moi-même, que Clémentine, frappée apparemment de l’ardeur qu’elle avoit remarquée dans son action, fixa un moment les yeux sur lui avec une langueur tendre, qui ne pouvoit venir d’une ame insensible. Tout le monde en fut témoin comme moi, et fit la même réflexion. Nous feignîmes tous n’avoir rien observé : mais le soir chacun en fit ses félicitations au comte. Je crus entrevoir alors quelques heureux symptômes ; et Sir Charles, déjà persuadé que le cœur de Clémentine se laisseroit vaincre, m’en faisoit attendre d’autres preuves du tems et des circonstances, lorsqu’une catastrophe imprévue vint changer la face du château, nous plonger subitement dans la douleur, ruiner par conséquent notre attente, et nous conduire néanmoins par des voies si tristes, à des excès de bonheur que nous n’osions espérer. Nous étions au septieme jour de nos fêtes, et la galante assemblée revenoit au jardin vers six heures du soir. M Barlet, que nous fûmes surpris de voir seul, et qui sembloit