Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 26

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LETTRE 26

Miss Byron, à Miss Selby.

lundi, 27 février. Quel jour pour moi que le jour d’hier ! La nuit n’a pas été moins terrible. Mes prières ne sont point écoutées du ciel, puisqu’elles ne me donnent point la confiance qui devoit les accompagner. Que j’étois heureuse avant mon voyage de Londres ! Je ne puis écrire. Je suis incapable d’application. M Reves vient d’apprendre que Sir Charles, milord L et les deux sœurs arrivèrent hier fort tard. ô chère Lucie ! Quelle sera la fin du jour où nous sommes ? Je reçois un billet de Miss Grandisson, qui me demande à déjeuner avec la comtesse sa sœur. C’est, dit-elle, une résolution subite, sans quoi elle m’en auroit fait avertir hier au soir, quelque tard qu’il fût à leur arrivée. Elle badine si légérement, sur l’impatience que sa sœur a de me voir, qu’il n’est pas vraisemblable qu’aucune des deux ait la moindre connoissance du terrible sujet de mes craintes. Quelle joie cette visite ne m’auroit-elle pas causée dans un autre tems ? Elle ne me donne aujourd’hui qu’un plaisir mélancolique, tel que le ressentiroient les tristes amis d’un malade désespéré, en voyant arriver un médecin qu’ils auroient long-tems attendu, et dont le secours ne leur promettoit que des soulagemens fort incertains. Mais j’entends un carosse à la porte… j’ai couru à la première fenêtre qui donne sur la rue. ô ma chère ! C’est un carrosse. Mais je n’y ai vu que deux dames. Bon dieu ! à ce moment peut-être Sir Charles… mon cœur m’annonce… je rentre dans mon cabinet, avec un peu plus de tranquillité, quoiqu’elle ne soit pas sans un mêlange de crainte. Vous allez lire un détail de tout ce qui s’est passé dans l’espace de trois heures. J’étois descendue dans la grande salle, avant que les dames fussent entrées. M Reves, qui les est allé recevoir jusqu’à leur ca rrosse, a donné la main à la comtesse. Miss Grandisson, de l’air le plus enjoué, a dit d’abord à sa sœur ; commencez, s’il vous plaît, par faire connoissance avec notre cousine Reves. La comtesse, après avoir salué Madame Reves, s’est tournée vers moi. La voilà, c’est-elle, a repris Miss Grandisson ; voilà notre Henriette ; miladi m’a saluée. Mais quoi ! S’est écrié sa sœur, en attachant les yeux sur moi ; quoi donc, chère Henriette ? Pardon, miladi, a-t-elle ajouté en me prenant par la main, il faut que je compte un peu avec cette chère fille. Elle m’a menée vers une fenêtre ; que vois-je ? M’a-t-elle dit. Que signifient ces yeux ? Monsieur et Madame Reves, mes chers cousins, a-t-elle continué en élevant la voix, vous m’expliquerez apparemment cette énigme. Charmante vivacité de Miss Grandisson, ai-je dit en moi-même, vous ne vous contiendrez pas long-tems. Elle a repris ma main, et, me conduisant sur un fauteuil, elle s’est placée près de moi, son éventail dans l’autre main. Je veux savoir le fond, a-t-elle recommencé, et me voyant faire un effort pour sourire, elle m’a déclaré que je ne lui en imposerois point par de fausses apparences. J’ai soupiré. Fort bien, m’a-t-elle dit ; mais d’où vient ce profond soupir ! Notre grand-maman Sherley ?… elle est en parfaite santé, mademoiselle. Et notre tante, notre oncle Selby, notre cousine Lu cie ? Ils se portent bien. Quelle mouche a donc piqué cette chère fille ? Quelqu’un de ses esclaves s’est-il poignardé ? Est-elle fâchée de n’être pas délivrée si heureusement des autres ? Mais ces obscurités ne tarderont point à s’éclaircir. La comtesse, s’approchant de moi, lui a fait un reproche de l’embarras qu’elle me causoit par ses instances, en l’accusant fort agréablement d’un excès de vivacité, que Sir Charles seul, a-t-elle dit, étoit capable de tempérer. J’ai répondu qu’on ne pouvoit reprocher à Miss Grandisson que des excès de bonté. Madame Reves m’a soulagée fort à propos. Elle a parlé de l’inquiétude que Sir Hargrave Pollexfen n’avoit pas cessé de nous causer. Ah ! Madame, lui a dit la comtesse, il n’a, ni le dessein, ni la hardiesse de remuer. Il n’a pas d’autre parti à prendre que celui du repos, si vous avez la bonté de lui en laisser le choix. J’ai reconnu assez clairement que les deux sœurs ne savoient rien de l’appel. Miss Grandisson a demandé si nous avions appris quelque chose de Sir Hargrave. Je me suis dispensée assez adroitement de répondre à cette question, en lui demandant moi-même si Sir Charles n’en avoit rien appris ? Rien, m’a-t-elle répondu. J’ai ajouté que le plus mortel chagrin que j’eusse à redouter, étoit de voir renaître une querelle dont j’avois été la malheureuse occasion, et d’apporter quelque trouble dans une famille, que tant de raisons m’obligeoient de chérir et de respecter. Les deux charmantes sœurs ont attribué ma reconnoissance à la bonté de mon naturel, et m’ont dit que leur frère qui leur avoit promis de les suivre avec milord L donneroit un meilleur nom lui-même à l’occasion qu’il avoit eue de me servir. Mais nous ne les attendrons pas pour déjeuner, a continué Miss Grandisson ; miladi s’est levée avant son heure, et je ne suis jamais demeurée la dernière au lit. La faim me presse ; je ne suis pas d’humeur à manger mes gants, et, s’approchant de mon clavessin, sous prétexte de faire diversion à son appétit, elle en a remué les touches avec une habileté qui nous a fait assez connoître qu’elle sait leur faire parler le langage qui lui plaît. Le déjeûner est venu ; mais je m’en suis moins occupée que de cette affreuse lettre de Bagenhall, dont j’avois le cœur oppressé. Comme je ne pouvois être sûre que Sir Charles n’eût pas de fortes raisons pour cacher cette affaire à ses sœurs, je ne voulois pas en parler ouvertement ; et j’aurois souhaité néanmoins d’apprendre quelque chose qui pût aider à me calmer l’esprit, en lui laissant la liberté de s’ouvrir à ses deux sœurs, lorsqu’il le jugeroit à propos. Dans l’embarras où j’étois pour commencer, j’ai demandé à miladi si ce n’étoit pas samedi dernier qu’elle étoit arrivée au château de Colnebroke, cette maison qui me seroit toujours chère, pour m’avoir servi d’asile ? Elle m’a répondu que c’étoit ce jour-là, et qu’elle en aimeroit mieux une demeure où j’avois trouvé la fin de mes peines. Je suppose mesdames, ai-je repris avec assez peu de liaison, que vous avez entendu parler d’une lettre écrite à Sir Charles… par ce malheureux Wilson… oui, m’a dit la comtesse, et ma joie est extrême de voir cet affreux complot heureusement éventé. Quelques termes de la lettre, ai-je ajouté, m’ont laissé de l’inquiétude. Que portoient-ils ? M’a demandé vivement Miss Grandisson. Ils portoient mademoiselle, que Sir Hargrave ne respire que vengeance. Mon frère ne nous en a rien dit, a répliqué la comtesse ; mais il n’est pas vraisemblable qu’un homme, humilié de son aventure, écoute beaucoup ses ressentimens. On nous a dit au contraire que la confusion, ou la maladie, le retiennent fort paisiblement dans sa chambre. Elle n’avoit pas achevé de parler, lorsque l’arrivée d’un carrosse a fait dire à Miss Grandisson que c’étoit milord L et Sir Charles. Dans le transport de ma joie, je n’ai osé me fier à moi-même : et feignant d’avoir oublié quelque chose, je suis sortie assez brusquement par une des portes de la salle, tandis qu’ils entroient par l’autre ; je me suis arrêtée dans un cabinet. Grâces au ciel ! Ai-je dit ; mon cœur étoit trop foible pour ma reconnoissance. Je me suis crue prête à m’évanouir. Vous ne serez pas étonnée, ma chère Lucie, que mon émotion ait été si vive, après l’affreuse incertitude où j’avois été pendant deux jours, et dans les idées terribles que je m’étois formées du danger où je voyois le meilleur des hommes exposé, pour m’avoir sauvé l’honneur et la vie. Je crois avoir éprouvé qu’on revient plutôt des surprises de la joie, sur-tout lorsque la reconnoissance en est le principe, que de celles des passions plus orageuses. Madame Reves est venue à moi. Ma chère, m’a-t-elle dit, votre absence sera remarquée : j’allois rentrer, ai-je répondu ; et c’étoit effectivement mon dessein. Nous sommes rentrées. Après les premiers complimens, Miss Grandisson n’a pas fait difficulté de dire à son frère, que Miss Byron, Monsieur et Madame Reves s’étoient fort occupés de quelques termes qui leur causoient de l’inquiétude dans la lettre de Wilson. J’ai profité de cette ouverture : vous jugeriez mal de ma reconnoissance, monsieur, ai-je continué après elle, si je ne vous avouois que l’avis de Wilson, joint aux menaces qu’on nous a rapportées, me font craindre que votre sûreté ne soit en danger, pour m’avoir trop généreusement servie. Il a répondu que les sentimens de Miss Byron étoient dignes d’elle ; mais qu’indépendamment des suites, elle ne pouvoit penser qu’il y eût un honnête homme au monde qui n’eût pas agi comme lui dans la même occasion ; qu’il auroit souhaité, sans doute, qu’on lui eût rendu le même service pour ses sœurs ; qu’il croyoit s’être conduit avec assez de modération, et qu’en se rappelant les circonstances, il n’avoit rien à se reprocher. Ne vous alarmez point des suites, a-t-il ajouté, il n’en arrivera point, si je ne me trouve dans la nécessité de me défendre. Miss Grandisson n’a pas laissé de lui demander d’un air pressant, s’il y avoit quelque chose à craindre de l’avis de Wilson ? Il a répondu qu’il n’étoit pas surprenant qu’un homme du caractère de Sir Hargrave s’emportât en menaces ; que la perte de ses espérances, et si proche du succès, devoit l’avoir mortifié ; mais qu’il falloit compter pour rien le langage du chagrin, et que les vrais braves ne menaçoient point. M Reves lui a demandé un moment d’entretien particulier. Ils sont passés tous deux dans le cabinet, et M Reves lui a présenté la lettre de Bagenhall. Il l’a lue. Cette lettre est fort extraordinaire, a-t-il dit en la remettant à M Reves ; mais qu’en a pensé Miss Byron ? La croyez-vous disposée à ce qu’on exige d’elle ? Vous pouvez juger, a répondu M Reves, qu’elle est dans un mortel embarras. Je juge, a repris Sir Charles, qu’une jeune personne de si bon naturel, qui relève déjà trop le service que je lui ai rendu, peut avoir lu cette lettre avec quelque chagrin ; mais a-t-elle hésité sur le parti qu’elle doit prendre ? Ne méprise-t-elle pas et l’écrit et celui dont il porte le nom ? J’aurois cru que Miss Byron… il s’est arrêté ; mais reprenant, il a paru s’échauffer ; il lui est même échappé quelques expressions fort vives. M Reves confesse que jusqu’alors il ne l’avoit pas cru capable de prendre feu tout d’un coup avec cette chaleur. Je souhaiterois, chère Lucie, qu’il ne se fût point arrêté. Je voudrois qu’il eût dit ce qu’il auroit cru de Miss Byron . Je vous avoue qu’il me seroit insupportable que Sir Charles eût mauvaise opinion de mes sentimens. Il a interrompu M Reves, qui vouloit justifier mes alarmes, pour lui demander si l’on avoit fait quelque démarche à l’occasion de cette lettre ; si l’on n’avoit pas pris le parti du silence et du plus profond mépris. M Reves l’ayant assuré qu’on n’avoit fait aucune réponse ; ces vils personnages, a-t-il repris, car je ne donne pas d’autre nom à ceux qui sont capables d’une bassesse préméditée, ont-ils pu se promettre de moi, des excuses,

pour l’obstacle que j’ai mis à leur attentat ? Personne, M Reves, n’auroit plus d’empressement que moi à faire des excuses, je dis à mes inférieurs mêmes, si j’avois eu le malheur d’oublier mon devoir ; mais toutes les puissances du monde ne me feroient pas désavouer une action juste. M Reves lui a demandé nettement, si Bagenhall lui avoit remis une lettre, et si Sir Hargrave lui avoit fait un appel. Il a reconnu l’un et l’autre ; et qu’ayant remis sa réponse au lundi suivant, parce qu’il n’avoit pas jugé que cette affaire méritât d’interrompre un moment le plaisir qu’il se promettoit d’embrasser une sœur fort chère et son mari, il l’avoit envoyée ce matin. Vous l’avez envoyée, lui a dit M Reves ! Que j’appréhende, monsieur !… il a protesté à M Reves, qu’il ne devoit rien appréhender. Cependant il l’a prié de n’en rien apprendre à ses sœurs et à milord L parce qu’il ne vouloit point qu’une affaire, qui ne lui donnoit pas la moindre inquiétude, causât des alarmes et des peines inutiles à des personnes dont le bonheur faisoit son étude. Je ne puis souffrir, a-t-il ajouté, qu’il manque quelque chose à la satisfaction de mes amis. Mais avez-vous accepté l’appel, lui a demandé M Reves ? Il a répondu qu’il ne s’étoit vu que trop souvent engagé dans des affaires de cette nature ; qu’il n’avoit jamais tiré l’épée que pour sa défense, et lorsqu’on lui avoit fermé toute autre voie ; qu’il ne pouvoit supporter une insulte, et qu’il étoit né fort vif : qu’un moment même auparavant, il lui en avoit coûté beaucoup pour réprimer sa passion ; mais que lorsqu’il lui étoit arrivé de s’y laisser emporter, il avoit eu trop à souffrir de ses propres regrets, pour ne pas s’efforcer d’en vaincre les premières saillies. Mais j’espère, monsieur, a repris mon cousin, que vous ne vous rencontrerez point… je n’aurai de rencontre avec personne, M Reves, à titre de duel. Ma crainte ne sera jamais de passer pour un homme sans cœur. J’ai dans le fond de mes sentimens… pardonnez cette apparence de vanité, M Reves ; mais je ne vis pas pour le monde, c’est pour moi que je vis, pour le censeur que je porte en moi-même. M Reves s’est efforcé d’applaudir des mains et des yeux, mais la voix lui a manqué, pour s’exprimer autrement. Il avoit été comme saisi de la noblesse avec laquelle ces derniers mots avoient été prononcés, et des rayons de lumière qu’il avoit cru voir briller sur le visage du chevalier Grandisson. Il n’étoit pas à la fin. Sir Charles a continué ; entre une infinité de mauvais usages que je déplore, il n’y en a point qui m’afflige tant que celui des duels prémédités. Quelle est donc la magnanimité d’un homme qui ne sauroit s’élever au-dessus des opinions vulgaires ? Combien ne connoissons-nous pas de familles, où le deuil règnera éternellement pour la perte d’un père, d’un fils, d’un frère, enlevés par cette monstrueuse manie ? Un homme qui en appelle un autre, et qui l’ engage dans un combat singulier, doit avoir commencé par défier son dieu. A-t-il d’autre espoir que d’être un meurtrier, et de causer un tort irréparable à toute une famille innocente ? Mais puisque vous m’avez conduit si loin, par l’étrange lettre que vous m’avez fait lire, je vous communiquerai aussi celle de Sir Hargrave ; la voici : " je loue, monsieur, la générosité qui vous a fait laisser votre nom. Mes coquins étoient trop loin de leur maître, pour remarquer, aux apparences ordinaires, qui pouvoit être l’ennemi qui attaquoit sur le grand chemin un homme innocent ; innocent, du moins par rapport à vous. Il est évident que vous vous êtes attendu à recevoir de mes nouvelles ; et vous en auriez eu plutôt si les effets de la cruelle surprise dont vous avez su tirer avantage ne m’avoient ôté jusqu’aujourd’hui la liberté de quitter ma chambre. Je demande de vous la satisfaction dûe à un homme d’honneur. Choisissez le tems, pourvu qu’il n’aille pas plus loin que mercredi prochain. Ce délai doit suffire pour arranger vos affaires ; mais le plutôt sera le mieux. Le lieu, s’il vous convient, sera les carrières de Kinsington. J’aurai deux pistolets, dont je vous laisserai le choix, si vous n’aimez mieux me prêter un des vôtres. Le soin du reste peut être confié à mon ami, M Bagenhall, qui veut bien prendre la commission de remettre ce billet entre os mains, et à celui que vous nommerez de votre côté. Je suis, monsieur, votre très-humble serviteur, Hargrave Pollexfen. " samedi.

après avoir fait lire cette lettre à M Reves, il lui a dit qu’il ne faisoit pas difficulté de lui montrer aussi la réponse ; qu’elle pourroit lui paroître longue ; que s’il eût été mieux connu de Sir Hargrave, six lignes auroient pu suffire. Votre lettre, monsieur, me fut rendue samedi dernier par M Bagenhall, au moment que je montois en carrosse pour aller passer vingt-quatre heures à la campagne. Je ne crus pas que le sujet ni le tems dussent rien changer à ma résolution. Ma sœur étoit déjà dans la voiture. Il ne convenoit pas d’alarmer une femme. Je promis une réponse pour lundi. Ma réponse est, monsieur, que j’ai toujours refusé, quoique l’occasion n’en soit arrivée que trop souvent, de tirer l’épée sur un défi formel. En même tems je me crois assez versé dans l’usage des armes, pour me rendre témoignage qu’en tenant cette conduite, j’ai d’autres motifs que ma sûreté. Avez-vous des amis, monsieur ? En êtes-vous aimé ? Les aimez-vous ? Souhaitez-vous de vivre pour leur intérêt et pour le vôtre ? Avez-vous des ennemis qui seroient charmés de voir avancer la fin de vos jours ? Que ces considérations aient le poids qu’elles doivent avoir sur votre esprit ; elles en ont toujours eu sur le mien. Je suis de sang froid. Peut-être ne l’êtes-vous point. Dans une occasion de cette nature, c’est le devoir de celui qui se possède, d’ouvrir à l’autre les voies de la réflexion. Il n’en sera néanmoins que ce qu’il vous plaira. Mais permettez que je vous fasse une autre question : si vous vous croyez offensé, est-il prudent de me donner l’occasion de vous faire peut-être une bien plus grande injure ? Vous étiez engagé dans une entreprise qui blessoit toutes les loix. Si vous ne sentez point que dans le même cas vous eussiez dû faire ce que j’ai fait, croyez-moi, monsieur, vous n’êtes pas l’homme d’honneur avec lequel celui qui ambitionne ce titre doive être jaloux de se mesurer. Je n’ai pris contre vous aucun avantage dont vous puissiez me faire un reproche. Vous avez tiré l’épée ; je n’ai pas fait usage de la mienne. Souvenez-vous que n’ayant pas quitté votre voiture, cette situation vous étoit peu favorable ; et qu’après le coup que vous m’avez porté, vous devez quelques remercîmens à ma modération. Je n’aurois pas été fâché de pouvoir donner le secours qu’on me demandoit, sans vous causer tout le mal dont vous vous plaignez. Mais on ne peut me soupçonner d’aucune malignité dans mes vues. Quelque horreur que j’aie eue, et qu’il me reste encore pour la violence dont vous vous êtes rendu coupable à l’égard d’une femme sans défense, qui ne méritoit, comme je l’ai bientôt reconnu, que vos adorations et celles du monde entier, j’ai moins pensé à la venger qu’à la secourir. Je vous fais une longue lettre, parce que ma plume est la seule arme que j’aie dessein d’employer. Pardon, si je répète qu’après la conduite que nous avons tenue l’un et l’autre, soit à l’égard de la jeune dame, soit entre vous et moi, nous ne pouvons plus nous mesurer sur le pied de l’égalité, quand, par d’autres principes que les miens, le duel seroit un combat permis. Si l’on prend droit de mon refus pour m’insulter, et pour me mettre dans la nécessité de me défendre, on s’appercevra que mon bras seul est capable de me rassurer contre le nombre. Mais, dans cette supposition même, je préférerois toujours le parti de me justifier par d’honorables explications, au regret d’avoir la mort de quelqu’un à me reprocher. Ma vie n’est point à moi ; et j’ai moins de droit encore sur celle d’autrui. Celui qui pense différemment est l’objet de mon mépris, plus que je ne puis l’être du sien ; et s’il s’imagine que cette déclaration lui donne droit d’attaquer ma vie, qu’il l’entreprenne ; mais ce sera par les voies qui conviennent à mes principes. En un mot, si quelqu’un me hait assez pour fouler aux pieds les loix de son pays, mes démarches ne sont jamais obscures ; il n’y a point d’heure du jour à laquelle on ne puisse me rencontrer par tout où je suis appelé par le devoir ou par l’usage. Mon épée est une arme de défense, et je ne lui connois point d’autre emploi. Je ne porte le pistolet que dans mes voyages, pour effrayer les brigands ; et des instrumens moins dangereux, m’ont quelquefois suffi pour repousser une insulte soudaine. Si le chevalier Pollexfen a quelque sagesse, il me remerciera peut-être de cet éclaircissement auquel je lui laisse d’ailleurs la liberté de donner tout autre nom. Je suis son très-humble serviteur, Charles Grandisson. lundi matin.

M Reves a demandé à Sir Charles la permission de me faire lire ces deux lettres. Il y a consenti, parce que son dessein, a-t-il ajouté, n’étoit pas d’accorder la proposition de Sir Hargrave. Comme j’ai pris la liberté de les transcrire sans sa participation, j’exige, ma chère Lucie, qu’elles ne soient pas vues hors de la famille. Vous jugerez de la satisfaction que la dernière m’a causée, et je ne doute point que vous ne la partagiez avec moi. Cependant, comme Sir Charles ne s’attend point lui-même que l’affaire en demeure à ces termes, et qu’il convient qu e, suivant les notions vulgaires de l’honneur, son ennemi se doit quelque chose de plus ; croyez-vous, ma chère, que je puisse être fort tranquille, lorsque je me regarde comme la seule cause du trouble ? Il est évident que Sir Charles est dans une paix profonde ; son ame est gouvernée par d’autres principes que ceux du faux honneur. Qu’un si noble caractère le relève dans mes idées ! Réellement, ma chère, je crois quelquefois sentir que la reconnoissance lui élève comme un trône dans mon cœur, mais en qualité seulement d’ami ou de frère. Je le respecte trop… soyez sûre, ma chère, que ce respect contiendra tous mes sentimens dans l’ordre. Lorsqu’il est entré avec M Reves, la conversation est devenue générale ; mais, oppressée comme je le suis par mes obligations, la vivacité m’a manqué. Miss Grandisson m’a dit un jour qu’elle me croyoit le cœur fier : mais lorsqu’en jetant quelquefois les yeux sur Sir Charles, tandis qu’il tournoit les siens d’un autre côté, j’ai fait réflexion à ce qu’il y avoit encore à redouter, ne fût-ce que de l’assassinat de la part d’un homme piqué de quelques traits de la lettre, et peut-être encore plus des marques qu’il portera sur son visage jusqu’au tombeau ; je n’ai pu me défendre d’une vive et tendre inquiétude pour un ami d’un mérite si distingué, qui, tout gai, tout heureux qu’il paroissoit entre nous, pouvoit quelques heures après… comment ai-je pu résister à ces horribles craintes ? D’autres fois j’ai regardé avec plaisir le seul homme du monde à qui j’aurois pu souhaiter, dans ma disgrâce, d’avoir une si sensible obligation. Sa modestie, me disois-je à moi-même, ne me fera point un fardeau de ma reconnoissance. Il n’attache point une trop haute idée au service qu’il m’a rendu ; les grandes, les généreuses actions lui sont familières. Il pouvoit arriver que j’eusse les mêmes obligations à quelqu’un qui, par l’état de sa fortune, auroit eu quelqu’avantage à se promettre du danger auquel il se seroit exposé pour moi, et dont la condition ou le caractère auroit causé de l’embarras à ma reconnoissance. Mais ici j’ai le cœur libre. Cependant, me disois-je encore, Sir Charles Grandisson est un homme pour lequel je ne dois pas souhaiter de prendre des sentimens trop tendres. Combien de rivales à soutenir ! Un homme que tout le monde regarde avec admiration ! Un devoir établi, comme sa sœur me le disoit un jour, qui oblige les femmes d’attendre qu’elles soient prévenues ! Le cœur de Sir Charles doit être à l’épreuve de ces tendres sensations qui se changent en passion vive et ardente dans le sein d’un homme, pour le premier et le seul objet de son amour. Je mettrois ma tête, chère Lucie, si la vérité pouvoit être connue, que dans le grand nombre de femmes que le mariage de Sir Charles rendra malheureuses, soit à Cantorbery ou dans d’autres lieux, il n’y en a pas une pour laquelle il ait plus d’affection que pour l’autre. Miss Grandisson nous a proposé, à M et Madame Reves et à moi, un dîner pour mercredi prochain, et nous l’avons accepté avec joie. La comtesse a paru fort contente de moi, quoique dans l’agitation où j’étois, je doive avoir fait une figure assez triste pendant tout le cours de cette visite. Ne vous êtes-vous pas attendue à trouver son portrait et celui de son mari dans cette lettre, comme je suis accoutumée à vous faire celui de toutes mes nouvelles connoissances ! Je vous le dois sans doute ; mais je ne sais si je suis en état de l’entreprendre. En vérité, chère Lucie, tout ce qui m’est arrivé depuis quinze jours, m’a si fort humiliée, que je crois avoir perdu ce feu qui animoit mon cœur et ma plume. Miladi est plus âgée d’un an que Sir Charles ; mais elle a, dans les traits, toute la douceur et la délicatesse qui font les plus aimables physionomies ; on la croiroit de deux ou trois ans plus jeune. Elle est grande et d’une taille légère ; il y a quelque chose de plus vif et de plus noble dans l’air et les traits de Miss Grandisson que dans les siens ; mais la complaisance et la bonté qui sont répandues sur son visage, inspirent pour elle plus de confiance et de penchant que pour sa sœur. On est sûr d’aimer l’une à la prem ière vue. L’autre, on est comme prêt à lui demander la permission de l’aimer, et prêt à s’y engager, si elle le vouloit ; et cependant qu’elle y consente ou non, il est impossible de s’en défendre. Tout le monde parle de miladi L avec autant de respect que d’affection. Tout le monde vante sa discrétion et sa prudence. Miss Grandisson, dont le caractère est beaucoup plus libre, n’obtient pas toujours l’approbation qu’elle mérite ; et satisfaite du témoignage de son cœur, elle se met au-dessus de l’opinion d’autrui. Milord L sans pouvoir passer pour un bel homme, est d’une figure très-agréable. La bonté paroît peinte dans ses yeux avec un air de sens et d’honnêteté qui le fait respecter. Il est tout ce que ses yeux annoncent ; obligeant, sage, généreux, en un mot, un vrai noble de l’ancien tems. On m’a promis toute l’histoire des deux familles, avec celle des amours de milord et de miladi, et des obligations qu’ils ont à leur frère, dont ils parlent sans cesse, et pour lequel ils ont une tendre déférence qui éclate jusques dans leurs regards. Que penser de ce frère ? A-t-il donc le secret de s’établir des droits sur la reconnoissance de tous ceux qui ont quelque rapport à lui ? Je meurs d’impatience de me trouver seule avec Miss Grandisson, et de découvrir, peut-être, dans quelque intime entretien, par quel art il engage tout le monde à lui reconnoître une supériorité dont la plupart des hommes sont ordinairement si jaloux. Si j’en croyois mes désirs, je renoncerois à toutes mes autres connoissances, pendant le séjour que je dois faire à Londres pour me livrer presqu’uniquement à cette charmante famille ; du moins, si je le pouvois, sans appréhender de me rendre importune. Le reste de mon tems seroit donné à M et Madame Reves, que je ne dédommagerai jamais à mon gré de tous les embarras que je leur ai causés. Avec quelle impatience j’attends ce mercredi, pour me voir avec toute la famille des Grandisson ! Car ils doivent se rassembler tous. J’ai plusieurs raisons d’attendre impatiemment ce jour. Cependant ce Sir Hargrave ne cesse point de m’effrayer.