Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 47

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LETTRE 47

sir Charles Grandisson, au docteur Barlet.

vendredi, 7 mars. Cette nuit, cher docteur, j’ai vu mettre en terre les restes de mon digne ami, M Danby. J’avois donné ordre que ses deux neveux et sa nièce fussent invités à la cérémonie funèbre ; mais ils n’y ont point paru. Comme le testament ne devoit être ouvert qu’après les funérailles, et que M Danby m’avoit expliqué verbalement son intention sur ce point, je leur ai fait proposer ce matin d’assister à l’ouverture. Leur procureur, qui se nomme M Sylvestre, est venu m’apporter une lettre signée de tous les trois, par laquelle ils s’excusent, sous des prétextes fort légers, en me priant de trouver bon qu’il tienne leur place. Je lui ai fait entendre que cette conduite n’étoit ni respectueuse pour la mémoire de leur oncle, ni civile pour moi. Il en est convenu fort honnêtement ; mais il m’a dit, pour les justifier, que M Danby, leur ayant fait savoir, peu de tems avant sa mort, qu’il avoit fait un testament, qu’ils ne devoient pas attendre beaucoup de lui, eux qui avoient été élevés sous sa direction, dans l’espérance de son héritage, et qui ne lui avoient jamais donné aucun sujet de mécontentement, ne pouvoient être présens à l’ouverture d’un acte dont ils n’attendoient que des sujets de chagrin. Je l’ai ouvert aux yeux de M Sylvestre. L’exorde est d’un homme irrité, qui apporte les raisons de son ressentiment contre un frère, dont je crois vous avoir dit qu’il avoit reçu effectivement les plus mortelles offenses. Cependant j’ai été choqué de lui voir étendre ce ressentiment jusqu’aux malheureux enfans du coupable, et dans un testament qu’il avoit fait trois semaines auparavant ; c’est-à-dire, vers la fin d’une vie dont on désespéroit depuis trois mois. Avec toute la tendresse que je dois à la mémoire d’un ami, je demande où sa vengeance se seroit arrêtée, s’il avoit été un puissant monarque, qui eût pu la faire entrer dans ses dernières dispositions ? D’un autre côté, ne voit-on pas que les neveux, s’ils en avoient le pouvoir, puniroient leur oncle de disposer à son gré d’une fortune qu’il ne devoit qu’à son industrie ? Il a fourni aux frais de leur éducation, il a commencé à les pousser dans le commerce ; secours qu’ils ne pouvoient espérer de leur père, qui est un méchant homme, et qui s’est ruiné par ses débauches. N’auroient-ils pas un meilleur titre à la succession que leur oncle pouvoit leur laisser, s’ils recevoient avec plus de reconnoissance la petite partie qu’il leur laisse ? M Danby legue, à chacun des trois, la somme de mille livres sterlings ; mais sous la condition expresse de signifier à son exécuteur, dans l’espace de trois mois, qu’ils acceptent le legs, et qu’ils y bornent leurs prétentions. S’ils y manquent, après les sommations d’usage, les trois mille livres doivent être employées à d’autres dispositions du testament. Il me nomme ensuite pour son exécuteur et pour son légataire universel, en donnant pour raison que je lui ai sauvé la vie. Il laisse quelques généreuses marques de son souvenir à plusieurs amis qu’il avoit en France, et par un article spécial, il prie son exécuteur d’employer trois mille livres sterlings en bonnes œuvres, soit en France, soit en Angleterre. Un inventaire, qui se trouve attaché au testament, fait monter tous ses effets, en argent, en billets, en actions et en bijoux, à plus de trente mille livres sterlings. M Sylvestre m’a fait des complimens sur un si beau coup de filet ; c’est le nom qu’il donne aux avantages qui me reviennent de cette donation. Il m’a dit qu’il conseilleroit à ses cliens de se contenter de leur legs, et qu’il les y croyoit d’autant plus disposés, que sur les dernières déclarations de leur oncle, ils appréhendoient que toutes leurs espérances ne fussent réduites, pour chacun, à la somme de cent guinées. Je me suis informé de leurs inclinations et de leurs vues. Tout ce que j’ai appris d’eux, me satisfait beaucoup. La nièce est engagée, dit-on, dans une affaire d’amour. Leur père, détesté de tout le monde, après son odieux attentat contre la vie de son frère, passa dans les îles ; et l’on a su, par les dernières nouvelles, que sa santé, comme sa fortune, étoit dans un déplorable état à la Barbade. Peut-être n’existe-t-il plus. J’ai prié M Sylvestre d’engager les trois jeunes gens, par ses conseils, à réfléchir un peu sur leur conduite. Je lui ai dit que j’avois de la disposition à les traiter avec bonté ; que je leur demandois assez de confiance pour m’instruire eux-mêmes de leur situation, et que j’étois déterminé, en mémoire de leur oncle, à leur rendre toutes sortes de services. En un mot, ai-je dit à M Sylvestre, assurez-les que la petitesse du cœur d’autrui n’est pas capable de resserrer le mien. Il est parti fort content ; et deux heures après, il m’a témoigné, par un billet, la reconnoissance de ses cliens, en me demandant, à leur priere, la permission de me les amener dans le cours de l’après-midi. Quelques visites, et d’autres affaires qui m’ont occupé tout le reste du jour, ne me permettant point de les recevoir aussi-tôt que je le souhaitois, je les ai fait inviter à souper avec leur honnête procureur. J’attendrai pour envoyer à Colnebroke, où je suppose tout le monde en bonne santé, que je puisse joindre à ce récit les circonstances de notre entrevue. vendredi au soir.

M Sylvestre, d’un air qui rendoit témoignage à la satisfaction de son cœur, m’a présenté d’abord Miss Danby ; ensuite ses deux frères, qui ont reçu mes premières civilités avec un peu d’embarras, comme s’ils avoient eu quelque chose à se reprocher, ou le généreux regret d’avoir été prévenus. La sœur avoit l’air plus aisé, sans être moins modeste ; ce qui m’a fait juger qu’elle étoit moins blâmable que ses frères, par lesquels il y a beaucoup d’apparence qu’elle s’est laissé conduire. Miss Danby est une jeune personne fort agréable. M Thomas et M édouard Danby, sont aussi deux jeunes gens d’une physionomie revenante, et qui ne paroissent pas manquer d’esprit. Dès le premier moment, j’ai dissipé tout ce qui pouvoit leur rester d’inquiétude, et nous nous sommes tous assis avec un air de confiance et d’amitié. Je ne vous offre pas, leur ai-je dit, de vous lire le testament de votre oncle, il suffit de vous répéter ce que vous devez avoir appris de M Sylvestre ; vous devez y avoir part tous trois, chacun pour la somme de mille livres sterlings. Ils m’ont fait une profonde révérence ; et l’aîné des deux frères m’a déclaré qu’ils ac ceptoient le legs dans les termes du testament. J’ai repris : trois autres mille livres doivent être employées en œuvres de charité, à la discrétion de l’exécuteur. Il y a quelques présens qui regardent trois ou quatre amis de votre oncle. Le reste, qui ne monte pas à moins de vingt-quatre mille livres sterlings, tombe à l’exécuteur, qui est nommé aussi légataire universel ; faveur qu’il n’a pas plus désirée qu’il ne s’y est attendu. L’aîné a dit, en penchant la tête vers moi, que le ciel, monsieur, la fasse prospérer entre vos mains ! Le cadet s’est hâté d’ajouter : elle ne pouvoit tomber dans celles d’un plus honnête homme. La jeune personne a remué les lèvres : mais quoiqu’elle n’ait pas prononcé son compliment, j’ai cru lire dans ses yeux qu’elle m’en faisoit un. Il me semble, cher docteur, qu’il y a peu de générosité à tenir les esprits en suspens, quoique dans la vue d’obliger. Le plaisir qu’on trouve à surprendre ne peut venir dans cette occasion, que d’une vanité qui a quelque chose d’offensant. Je souhaite ardemment, leur ai-je dit, de pouvoir vous être utile. Expliquez-vous librement, messieurs, peut-être demanderai-je à mademoiselle un moment d’entretien particulier : qu’attendiez-vous de votre oncle ? Que faudroit-il, pour suivre avec quelque avantage la voie par laquelle chacun de vous est entré dans le monde ? J’ai assuré M Sylvestre que vous me trouveriez prêt à vous rendre toutes sortes de services. Mais, monsieur, (en m’adressant à l’aîné, qui ouvroit la bouche pour parler) vous y ferez réflexion, s’il vous plaît, avant que de me répondre. L’affaire est d’importance. Ne me dissimulez rien. J’aime l’ouverture et la bonne foi. Je vais me retirer, pour vous laisser le tems de tenir conseil. Vous me ferez avertir lorsque vous aurez pris vos résolutions. Je suis passé dans mon cabinet ; et peu de tems après, ils m’ont fait dire qu’ils attendoient mes ordres. Je suis retourné vers eux ? Ils sont demeurés quelques momens à se regarder. Parlez, messieurs, leur ai-je dit. Ne craignez pas de vous expliquer. En faveur de votre oncle, regardez-moi comme votre frère. L’aîné ouvrit la bouche ; mais le voyant hésiter dès les premiers mots : hardiment ai-je repris. Je vais vous ouvrir les voies moi même. Quelle est à présent votre situation, monsieur ! Quelles sont vos facultés présentes ? Mon père, monsieur, les malheurs de mon père… n’en parlons point, M Danby. Oublions que votre père ait existé. Je m’imagine que toutes vos espérances portoient sur votre oncle. Mon oncle nous a donné l’éducation… mon oncle nous a donné, à mon frère et à moi, chacun mille guinées pour l’apprentissage du commerce. Nous n’en avons que cinq cens, et le reste est entre des mains sûres. Votre oncle, monsieur, étoit un excellent homme. Nous devons un respect éternel à sa mémoire. Et dans quel commerce, monsieur, vous êtes-vous engagé ? Dans le commerce des Indes occidentales. Et quelles sont vos vues dans cette profession ? Elles promettoient beaucoup, monsieur, si le ciel… le négociant, auquel je suis attaché, se proposoit de faire agréer à mon oncle, qu’il m’associât pour un quart à ses entreprises ; et dans un an, il m’auroit mis de moitié. Ce dessein vous fait honneur, monsieur, et prouve qu’on est satisfait de votre conduite. Votre négociant est-il encore dans la même disposition ? Ah ! Monsieur. Et sous quelles conditions, monsieur, vouloit-il vous associer pour un quart ? Il parloit, monsieur, de quatre mille guinées. Mais mon oncle ne nous en a jamais fait espérer plus de trois mille, outre sa première libéralité : et lorsqu’il eut appris la mort et la conduite de mon père, il nous fit déclarer qu’il ne feroit plus rien pour nous. Au fond, les mille livres sterlings qu’il laisse par son testament, sont fort au-dessus de notre attente. J’aime votre ingénuité. Mai s, dites-moi, quatre mille guinées seroient-elles bien employées à votre situation ? Pour vous parler sans déguisement, monsieur, la vue de mon négociant, s’il n’arrivoit rien qui pût la faire changer, étoit de me donner, à la fin de l’année, sa nièce en mariage, et de me mettre alors de moitié dans son commerce : ce qui auroit augmenté tout d’un coup ma fortune du double. Aimez-vous cette nièce ? Oh ! Monsieur, si je l’aime ! Et lui croyez-vous les mêmes sentimens pour vous ? Si son oncle… je n’en doute point, monsieur, si son oncle avoit pu déterminer le mien. Eh bien, monsieur, je suis l’exécuteur de votre oncle. Mais écoutons un moment votre frère. Que dites-vous, M édouard ? M’apprendrez-vous aussi quelle est votre situation, quelles sont vos vues ? On m’a placé, monsieur, chez un riche marchand de vins françois ; il me laisse le ménagement de tout son commerce, et je crois que son dessein étoit de résigner tout entre son neveu et moi, si j’avois pu trouver de quoi payer la moitié du fonds. Et de quelle somme auriez-vous eu besoin ? ô monsieur, il ne m’auroit pas fallu moins de six mille livres sterlings. Mais si mon oncle m’avoit laissé les trois mille livres qu’il m’avoit fait es pérer, j’aurois pu trouver l’autre moitié de la somme pour un honnête intérêt. Je me suis fait une assez bonne réputation. Mais si vous n’attendiez tous deux de votre oncle que chacun trois mille guinées, quel usage supposez-vous qu’il eût fait du reste de sa fortune ? Nous avons jugé, m’a répondu M édouard, depuis qu’il devoit la vie à votre courage, qu’il vous feroit son principal héritier. Nous ne nous sommes jamais flattés de recueillir toute sa succession ; et dans un voyage que j’ai fait en France, il m’a déclaré qu’il vous laisseroit la plus grande partie de son bien. C’est une ouverture qu’il n’a jamais eue pour moi. Je n’avois fait que défendre ma vie en garantissant la sienne. Il a toujours attaché trop de prix à mes services ; mais si votre marchand vous avoit abandonné la moitié de son fonds, auriez-vous pensé, M édouard, à l’augmenter par un bon mariage ? Les femmes sont un fardeau, monsieur ; si j’étois devenu mon maître, je n’aurois pas eu l’embarras d’en chercher. J’en aurois trouvé mille à choisir. Sa sœur a paru fâchée de cette réponse. Son frère n’en a pas été plus content. M Sylvestre, qui est un vieux garçon, en a ri. Pour moi, elle m’a surpris à cet âge : vrai langage de marchand, ai-je dit en moi-même. à présent, messieurs, trouvez-vous bon que je prenne un moment votre sœur à l’écart ? Aurez-vous cette confiance pour moi, Miss Danby ? Ou souhaiterez-vous plutôt que je vous fasse ici mes questions ? Monsieur, votre caractère est si connu, que je ne ferai pas scrupule de vous suivre. Je l’ai prise par la main, et je l’ai menée dans mon cabinet, dont la porte, qui donnoit dans la chambre où je laissois ses frères, est demeurée ouverte. Je l’ai priée de s’asseoir, et je me suis assis près d’elle, sans cesser de tenir sa main dans la mienne. Ici, chère miss, lui ai-je dit, vous devez me regarder comme l’exécuteur de votre oncle ; c’est-à-dire, comme un ami qui le représente. Si vous aviez ce cher oncle devant vous, et s’il vous pressoit de lui dire ce qui peut vous rendre heureuse, en vous assurant qu’il est disposé à vous l’accorder, ne lui ouvririez-vous pas votre cœur ? Je vous demande la même franchise pour moi. Il y a cette différence, que votre oncle avoit de justes ressentimens contre votre père, quoiqu’il les ait portés trop loin en les étendant jusqu’à des neveux innocens ; et que moi, qui suis revêtu de tout son pouvoir, je n’ai qu’une sincère envie de vous servir, telle qu’il l’auroit eue dans une plus heureuse supposition. Dites-moi donc ce que je puis faire pour vous. Miss Danby a pleuré. Elle a baissé la vue. Elle a tiré des fils de son mouchoir ; mais je n’ai pu tirer de réponse que de ses yeux qu’elle a levés une fois vers le ciel. Expliquez-vous, ma chère miss, je serois au désespoir de vous chagriner ; donnez-moi quelque connoissance de votre situation, à l’exemple de vos frères. Demeurez-vous avec l’un des deux ? Non, monsieur, je demeure avec une tante, sœur de ma mère. A-t-elle de la bonté pour vous ? Beaucoup, monsieur ; mais elle est chargée d’enfans. Cependant elle n’a rien négligé pour mon éducation. Avec le revenu de la somme que mon oncle m’a donnée comme à mes frères, et qu’elle a placée en fort bonnes mains ; elle me met en état de faire une figure honnête ; et par mes propres épargnes, je me trouve encore quelque chose de reste. Excellente fille ! Ai je pensé. Comment ton frère édouard ose-t-il dire que les femmes sont un fardeau ? Elles dont l’économie est si supérieure à celles des hommes. Votre oncle, mademoiselle, n’a pas manqué de bontés pour vous, puisqu’il vous a partagée comme vos frères. C’est ce qu’il fait encore dans son testament ; et comptez que moi qui le représente, je suivrai ses intentions dans cette égalité. Mais vous demanderai-je comme votre oncle l’auroit fait, s’il y a quelqu’homme de votre connoissance auquel vous donniez la préférence sur les autres. Elle ne m’a pas répondu. Elle a baissé les yeux, et ses mains ont recommencé à tirer les fils de son mouchoir. J’ai appelé son frère édouard, et je lui ai demandé s’il connoissoit les inclinations de sa sœur ? Pourquoi les femmes, mon chèr docteur, rougissent-elles d’avouer une louable affection ? Que trouvent-elles de honteux dans l’amour, lorsqu’il est réglé par l’honneur et la discrétion ? M édouard m’a fait l’histoire des amours de sa sœur ; tandis que cette aimable fille rougissoit à chaque mot, et tenoit la vue baissée dans un charmant embarras. M Gard , fils d’un riche négotiant dans le commerce de Turquie, est le jeune homme avec le cœur duquel Miss Danby a fait l’échange du sien. Le père de M Gard, qui demeure dans le voisinage de sa terre, l’avoit envoyé dans son comptoir d’Asie, sous prétexte de le former aux affaires ; mais au fond pour l’éloigner de Miss Danby, avec laquelle il ne vouloit point entendre parler de mariage, sans savoir ce que son oncle avoit dessein de faire pour elle. Le jeune amant est revenu depuis peu ; et pour obtenir la liberté de demeurer à Londres, il a promis à son père de ne se marier jamais sans son consentement. Cependant M édouard assure qu’il aime sa sœur avec une vive passion, et qu’il a juré de ne prendre jamais d’autre femme. Je lui ai demandé si le père faisoit d’autre objections que celles de la fortune, contre le choix de son fils. Non, m’a-t-il répondu avec la chaleur d’un frère, il est impossible qu’il en fasse d’autres. Il n’y a point dans le royaume une fille plus sage que ma sœur, quoique cet éloge ne convienne point dans ma bouche. Pourquoi, monsieur ? Ne devons-nous pas à nos parens la justice que nous rendrions aux autres ? Mais je conçois qu’un père qui a passé toute sa vie à s’enrichir, n’est pas bien aise de voir engager son fils dans un mariage qui ne répond point à ses vues. Si les pères doivent quelque indulgence à leurs enfans, ils ont droit d’en attendre aussi de l’obéissance et du respect. Vous êtes fâchée contre le père de M Gard. Convenez-en, Miss Danby. Je voulois voir quelle seroit sa réponse. En vérité, monsieur, je ne le suis point. M Gard le père sait mieux que personne à quoi ses affaires l’obligent. Je l’ai dit vingt fois ; et son fils est convaincu lui-même que n’étant point le seul enfant, il n’a pas droit de se plaindre. Il est vrai, monsieur, a-t-elle ajouté en baissant les yeux, que dans nos entretiens nous avons quelquefois souhaité… mais que servent les désirs ! M édouard a remarqué que sa sœur ayant à présent deux mille livres sterlings, on pouvoit espérer que le vieux M Gard, qui connoissoit les affections de son fils… le vieux M Gard, ai-je interrompu, ne fera rien qui soit opposé à ses intérêts ou à ceux de ses autres enfans, et la nièce de mon digne ami n’entrera point dans sa famille, sans être sûre d’y être reçue avec considération. On est venu m’avertir que le souper nous attendoit. J’ai conduit mes hôtes dans la salle à manger, en donnant la main à Miss Danby. Commençons, leur ai-je dit, par une petite fête, où je veux que la familiarité regne avec la joie. Si votre bonheur dépend de moi, comptez tous trois d’être heureux. Vous jugez aisément, mon cher docteur, qu’avec un cœur aussi sensible que le mien, j’ai dû prendre beaucoup de plaisir à voir aux personnages un visage fort différent de celui qu’ils avoient apporté. En voyant éclater la reconnoissance dans les regards de la sœur et dans le langage des deux frères, je me suis imaginé plus d’une fois que je voyois le cher Danby, les yeux attachés sur nous, s’applaudissant du choix qu’il a fait d’un exécuteur qu’il voyoit déterminé à suppléer aux défauts, dont l’excès de son ressentiment d’un côté, et de l’autre celui de sa reconnoissance, ont été l’occasion. J’ai déclaré à Thomas Danby, qu’avec le legs de son oncle, il pouvoit faire fonds sur cinq mille livres sterlings, et qu’il dépendoit de lui d’entrer en traité avec son patron pour sa niéce et pour leurs arrangemens de commerce. J’ai fait la même déclaration à M édouard Danby, et je l’ai exhorté à conclure aussi avec le sien. Vous, Miss Danby, ai-je continué en m’adressant à elle, vous direz à votre cher M Gard, qu’outre les deux mille livres qui vous appartiennent déjà, vous avez à son service cinq mille livres sterlings de plus. Et si ces sommes ne suffisent point pour vos arrangemens, je vous demande en grâce de me le faire connoître. Soit qu’elles suffisent ou non, mon respect pour la mémoire de votre oncle ne se renfermera point dans ces bornes. Je ne désire point d’être plus riche que je ne le suis. Vous m’apprendrez si vous avez d’autres parens, et quelle est leur situation, pour me donner le pouvoir de rectifier un testament, composé dans une longue maladie qui a pu changer quelque chose aux dispositions d’un homme naturellement doux et bienfaisant. Ils ne m’ont répondu que par leurs larmes. Dans les premiers momens, ils se regardoient l’un l’autre, ils s’essuyoient les yeux, et tout d’un coup ils recommençoient à pleurer. M Sylvestre a versé aussi des pleurs de joie. J’ai cru que ma présence pouvoit les gêner, et je suis sorti sous quelque prétexte. à mon retour, leur épargnant l’enbarras des complimens, j’ai prévenu M Thomas Danby qui se disposoit à parler. Mes chers amis, leur ai-je dit à tous, je lis dans vos yeux les honnêtes sentimens de vos cœurs. Croyez-vous que ma satisfaction ne soit pas du moins égale à la vôtre ! Je suis plus que récompensé par le témoignage que je me rends d’avoir fait un bon usage de ce que votre oncle m’a confié. Regardez ce que j’ai fait comme une dette que j’étois chargé d’acquitter, par cette providence, qui vous oblige de compter l’obligation de faire du bien entre les principaux devoirs de votre religion. En un mot, le seul droit que je m’attribue, est de vous recommander dans toutes vos entreprises, l’exercice de la bonté et de la justice. Les deux frères étendant les bras au ciel, ont protesté que l’exemple qu’ils venoient de recevoir, ouvroient leurs cœurs, et qu’ils promettoient au ciel de ne les fermer jamais. Leur sœur a fait après eux la même déclaration. M Sylvestre, comme élevé par cette scène de reconnoissance, a dit, les larmes aux yeux, qu’il alloit être impatient, jusqu’à ce qu’il eût mis ordre à ses affaires, et trouvé l’occasion d’imiter une action qui portoit sa récompense avec elle. Si, dans une condition privée, mon cher docteur, l’exemple d’un simple bienfait a la force d’annoblir le cœur de quatre personnes qui n’avoient d’ailleurs aucune apparence de bassesse, quels effets ne pourroit-on pas attendre de celui des princes et de tous ceux qui jouissent d’une fortune extraordinaire ? Cependant je n’ai rempli, comme vous le voyez, que le devoir de la justice. Je n’ai rien donné qui m’appartînt, avant le pouvoir dont ce testament m’a revêtu ; et peut-être a-t-il été remis entre mes mains, comme une nouvelle épreuve de l’intégrité de mon cœur. Mais quelle est notre foiblesse, mon cher ami, si nous sommes capables de nous faire un mérite et un sujet de joie d’avoir évité une mauvaise action ! En nous quittant, j’ai prié les deux frères de m’informer du succès de leurs négociations ; et je leur ai dit que, de quelque manière qu’elles pussent tourner, je prendrois la voie la plus courte pour faire remettre entre leurs mains et celles de leur sœur tous les titres qui peuvent leur assurer la possession de ce qui n’appartient plus qu’à eux. Ce n’est pas sans peine que je les ai forcés au silence. Leur sœur a pleuré encore ; et lorsque j’ai quitté sa main, en prenant congé d’elle, elle a pressé aussi la mienne, mais avec une modestie et les marques d’une douce confusion qui montroient que la reconnoissance dont son cœur étoit pénétré, l’élevoit au dessus des formalités de son sexe. Le bon procureur, aussi touché que s’il avoit eu part au bienfait, a joint ses bénédictions à celles des deux frères. Vous savez à présent, mon cher docteur, quelles ont été mes occupations ce soir. Ce n’est pas le tems de ma vie que j’ai le plus mal employé. Je ne sais, chère Lucie, ce que vous penserez après avoir lu cette lettre. Mais vous ne me demanderez point compte de l’effet qu’elle a produit sur moi. J’aurois dû vous dire plutôt que j’ai reçu aujourd’hui la visite de M Deane, mon cher parrain. Il est venu nous demander à dîner, pour se rendre ce soir à Londres. Les dames, milord L et le docteur Barlet sont charmés de cette visite. Cependant le plaisir qu’elle m’a fait est mêlé de peine. Mon parrain m’a prise à l’écart. Il m’a pressée avec tant de force ! Sa curiosité m’a paru trop vive. Je ne lui en ai jamais tant vu pour connoître les secrets de mon cœur. Mais il doit se louer de ma franchise. Je ne me serois pas pardonné d’en manquer pour un ami à qui j’ai tant d’obligation. Cependant, je n’ai pas eu peu de peine à la satisfaire. Il prétend qu’il m’a trouvée plus maigre et plus pâle que je ne le suis ordinairement. Peut-être ne se trompe t-il pas. Je suis quelquefois dans des agitations… je ne me reconnois pas moi-même. Sir Charles est agité aussi par le retardement de quelques nouvelles qu’il attend des pays étrangers. S’il y avoit quelques défauts, quelques imperfections à lui reprocher, il me semble que je serois plus tranquille. Mais ne rien apprendre qui n’augmente mon admiration pour lui ; et me trouver si sensible aux actions héroïques, en vérité, ma chè re… ajoutez que M Deane ne se lasse point de l’exalter ; et qu’au lieu de blâmer mes sentimens, il les loue ; il va jusqu’à m’en faire un mérite. Savez-vous, ma chère, qu’il me croit digne de lui ? Digne de sir Charles Grandisson ! Pourquoi ne m’a-t-il pas fait des reproches ? Pourquoi n’a-t-il pas entrepris de me dissuader ? Tant de disproportion entre le mérite, entre la fortune ! Un homme qui connoît si bien l’emploi des richesses ! Les Indes, ma chère, devroient être à lui. Quelle figure il feroit sur le trône ! Ce n’est pas une ame comme la sienne, que le pouvoir seroit capable de corrompre. César, a dit le docteur Barlet, en parlant de lui devant M Deane, n’avoit pas plus d’ardeur à détruire, que sir Charles Grandisson à réparer. Les yeux d’émilie ont paru s’animer à cette expression ; et dans sa joie, elle les a promenés fièrement sur toute l’assemblée, comme pour nous dire ; ce sir Charles, c’est mon tuteur. Mais que pensez-vous d’elle, chère Lucie ? M Deane croit découvrir dans Miss Jervins, une passion naissante pour son tuteur. Le ciel l’en préserve ! Je suis persuadée que l’amour peut-être vaincu dans sa naissance : mais quelles seront les armes d’une fille innocente et sans expérience ? ô chère émilie ! Gardez-vous d’une passion qui feroit votre malheur, et n’augmentez pas celui d’un homme qui souhaiteroit de rendre heureux le monde entier, et qui ne peut faire néanmoins que le bonheur d’une seule femme. Mais Henriette Byron, qui donne ce conseil, n’auroit-elle pas dû le prendre pour elle-même ? à la vérité, elle ne se défioit pas alors qu’il eût d’autres engagemens. Que la mort me glace à jamais le cœur, avant que je sois l’occasion du moindre trouble pour le sien ! Quoique ses sœurs m’aient pénétrée, je me flatte encore qu’il ne s’est point apperçu lui-même de la victoire qu’il a remportée sur mon ame entière. Puisse-t-il l’ignorer éternellement, si cette connoissance est capable de mêler une ombre d’inquiétude à son repos. Mais, chère Lucie, ne rougissez-vous pas pour moi de cette dernière page ? Vous le devez, puisque je rougis moi-même en la relisant. Je me garderai bien d’y mettre mon nom.