Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 71

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LETTRE 71

le chevalier Grandisson au docteur Barlet.

à Boulogne, lundi au soir, 26 mai. Je suis revenu. J’arrive. Vous attendez de moi, cher docteur, un détail intéressant. Je n’étois parti qu’après dîner, mais de fort bonne heure, dans la vue de pouvoir passer quelque tems avec mon cher Jéronimo. Il lui reste de vives douleurs de sa dernière opération. Cependant M Lowther est tranquille, et n’en a pas moins d’espérance. Lorsque je suis demeuré seul avec ce fidelle ami, il m’a dit qu’on ne lui avoit pas encore fait voir sa sœur ; qu’il en concluoit qu’elle devoit être fort mal ; mais qu’il savoit néanmoins qu’on la disposoit à recevoir ma visite. ô cher Grandisson ! S’est-il écrié dans un transport de tendresse ; que je plains un cœur aussi sensible, aussi généreux que le vôtre ! Mais qu’avez-vous fait au général ? Il m’assure qu’il vous admire, qu’il vous aime ; et l’évêque m’en a fait des félicitations. Il sait que rien ne pouvoit me causer plus de plaisir. Le général est entré dans le même instant. Il m’a salué avec tant d’amitié, que j’ai vu éclater la joie dans les yeux de Jéronimo. Dans quel état je viens de laisser ma sœur ! Nous a dit le général. Je ne sais, chevalier, comment vous pourrez soutenir ce spectacle. Le prélat s’est fait voir aussi-tôt : ô chevalier ! M’a-t-il dit en entrant, ma sœur n’est sensible à rien. Elle ne connoît personne. Camille même est étrangère pour elle aujourd’hui. Dans leur premier mouvement, ils avoient oublié que ce récit pouvoit faire trop d’impression sur leur frère. Après l’avoir consolé, ils m’ont proposé de passer dans l’appartement de M Lowther, qui est demeuré seul avec son malade. La marquise nous y a joints, les yeux tout en larmes. Cette chère fille ne me connoît point, ne fait pas la moindre attention à moi. Je ne l’avois pas encore vue dans cette insensibilité pour sa mère. Je lui ai parlé du chevalier Grandisson. Votre nom ne la réveille point : que penser de cet étrange silence ? Camille lui a dit que vous devez la voir. Ma belle-fille lui a fait la même promesse. ô chevalier ! C’en est fait ; elle a perdu entiérement la raison. Nous avons même été assez barbares pour essayer le nom de Daurana ; elle n’en est point effrayée, comme elle l’a toujours été. Camille est entrée, d’un air fort joyeux : ma maîtresse vient de parler. Je lui ai dit qu’elle devoit se préparer à voir le chevalier Grandisson, et que tout le monde, le général même, s’empressoit à le caresser. Allez, m’a-t-elle répondu, vous ne me tromperez plus par des fables. C’est tout ce que j’ai pu tirer de sa bouche. On a conclu de ce changement, qu’elle pourroit me reconnoître lorsque je paroîtrois devant elle ; et nous sommes passés dans le cabinet de la marquise. Le directeur m’avoit fait une peinture fort avantageuse de la femme du général, que je n’avois pas encore vue ; et je savois du prélat, qu’avec tout le mérite de la marquise, elle avoit reçu, comme elle, une éducation françoise. Le marquis, le comte, le directeur et cette dame, dont j’ai réellement admiré les charmes, étoient dans le cabinet. Le général a pris soin lui-même de me présenter à sa femme. Nous nous sommes assis. On s’étoit proposé, comme je l’ai remarqué, de réveiller l’attention de Clémentine, en me faisant paroître devant elle aux yeux de toute l’assemblée. Mais j’ai demandé à la marquise s’il n’étoit pas à craindre qu’une compagnie si nombreuse ne lui causât trop d’émotion. Plût au ciel, a répondu le marquis, en soupirant, qu’elle pût être émue de quelque chose ! Notre conférence, a dit la marquise, n’aura l’air que d’une conversation de visite. Que n’avons-nous pas tenté, pour exciter son attention par d’autres voies ? Au reste, a dit le prélat, nous sommes ses plus proches parens. Et nous sommes bien aises, a dit le général, de faire nos observations. Elle est prévenue, a repris la marquise, sur toutes les personnes qu’elle doit voir ici ; et j’ai donné ordre qu’elle ne soit accompagnée que de Laure et de Camille. La chère Clémentine est entrée au même instant, appuyée sur le bras de Camille, et suivie de Laure. Sa marche étoit lente et majestueuse ; ses yeux baissés. Elle étoit en robe noire et traînante. Un voile de gaze blanche couvroit son visage. Quelle vive image de l’affliction ! Je n’ai pu me défendre d’une extrême émotion ; je me suis levé ; je me suis remis sur ma chaise, et je me suis levé encore une fois, irrésolu, ne sachant que faire ni que dire. Elle s’est arrêtée au milieu du cabinet. Elle s’est tournée vers Camille, pour lui faire ajuster son voile, mais sans prononcer un mot, sans lever les yeux devant elle, et sans observer personne. J’allois m’avancer vers elle : le général m’a retenu par la main. Demeurez, demeurez, cher Grandi sson, m’a-t-il dit. Cependant votre sensibilité me charme. Elle vient ! Elle marche vers nous ! Elle s’est approchée, les yeux à demi-fermés, et toujours baissés vers la terre. Sur un mouvement qu’elle a fait pour tourner vers la fenêtre, Camille lui a dit : ici, ici, mademoiselle, et l’a menée vers un fauteuil qu’on avoit placé pour elle entre les deux marquises. Elle a suivi sans résistance. Elle s’est assise. Sa mère a pleuré. La jeune marquise a pleuré aussi. Son père soupiroit, et détournoit ses yeux d’elle. Sa mère lui a pris la main, en lui disant : mon amour, regardez autour de vous. Je vous prie, madame, a dit le vieux comte, laissez-lui faire ses propres observations. Elle a paru sourde à ce que disoient sa mère et son oncle. Elle n’a pas même levé les yeux. Camille étoit debout derrière son fauteuil. Le général s’est levé, avec un mélange de douleur et d’impatience, et s’est approché d’elle. Chère sœur, lui a-t-il dit, en penchant la tête sur son épaule, regardez-nous donc. Ne nous traitez pas avec cette apparence de mépris. Voyez votre père, votre mère, votre sœur, et tout le monde en pleurs autour de vous. Si vous nous aimez, accordez-nous un sourire. Il a pris sa main, que sa mère avoit quittée pour s’abandonner à ses propres émotions. Elle a levé enfin la vue sur lui, et faisant comme un effort de complaisance, elle a tâché de sourire ; mais l’air sombre a voit pris une si forte possession de tous ses traits, qu’elle n’a pu marquer à son frère que le désir de l’obliger. Son sourire sembloit plongé dans un nuage de tristesse. Pour marquer encore plus de complaisance, elle a dégagé sa main de celle de son frère, elle a jeté ses regards des deux côtés ; et distinguant celle de sa mère, elle l’a prise des deux siennes, en penchant la tête dessus avec un mouvement de tendresse. Le marquis s’est levé de sa chaise, son mouchoir aux yeux. Chère fille ! S’est-il écrié ; ah ! Que je ne revoie jamais un sourire de cette espèce ! Il pénètre jusqu’ici, a-t-il ajouté, en appuyant la main sur sa poitrine. Chère et obligeante sœur, a repris le général, vous ne nous méprisez donc pas ? Mais voyez les pleurs que vous faites répandre. Voyez votre père. Il attend de vous un peu de consolation. Sa douleur de votre silence… elle a jeté les yeux du côté où j’étois. Elle m’a vu : elle a tressailli. Elle m’a regardé une seconde fois ; elle a tressailli encore : et quittant la main de sa mère, pâlissant et rougissant tour-à-tour, elle s’est levée, elle a passé les deux bras autour de Camille… ô Camille ! C’est tout ce qu’elle a pu prononcer. Un torrent de larmes s’est ouvert le passage ; et toute l’assemblée, quoique vivement touchée, a trouvé du soulagement à les voir couler dans cette ab ondance. Je me serois précipité vers elle, je l’aurois prise dans mes bras, sans attention pour les témoins ; mais le général me retenant, m’a dit d’un ton qu’elle pouvoit entendre : cher Grandisson, demeurez assis. Si Clémentine n’a pas oublié son précepteur anglois, elle sera charmée de vous revoir à Boulogne. ô Camille ! A-t-elle interrompu, vous ne me trompiez point ! Je recommencerai à vous croire. C’est lui… c’est lui-même, et se penchant sur le sein de cette fille, elle y a caché ses larmes, qui continuoient d’inonder son visage. L’orgueil naturel du général s’est encore fait sentir. Il m’a tiré à l’écart. Chevalier, m’a-t-il dit, je ne vois que trop le pouvoir que vous avez sur cette malheureuse fille. Tout le monde le voit. Mais je me repose sur votre honneur. Vous vous souvenez de ce que vous avez dit ce matin… juste ciel ! Ai-je interrompu, avec quelque émotion. J’ai eu néanmoins la force de m’arrêter ; et je me suis contenté de reprendre, avec un orgueil peut-être égal au sien ; apprenez, monsieur, que l’homme à qui vous croyez cet avis nécessaire, se qualifie d’homme d’honneur ; et que vous le reconnoîtrez tel, vous et tout le reste du monde. Cette réponse a paru le déconcerter un peu. Je me suis éloigné, d’un air qui n’avoit rien de trop vif pour lui, mais qui l’auroit été trop pour tous les autres, si toute leur attention n’eut été tournée sur Clémentine. Cependant nous n’avons point échappé à celle du prélat. Il est venu à nous, lorsque je quittois le général ; et comme j’ai continué de m’éloigner, les deux frères sont sortis ensemble. En rejoignant la compagnie, j’ai trouvé la chère Clémentine soutenue par les deux marquises, et suivie de Camille, en chemin, comme j’en ai jugé, pour sortir du cabinet. Elle s’est arrêtée en m’appercevant près d’elle. Ah ! Chevalier. Elle n’a dit que ces deux mots ; et penchant la tête sur le sein de sa mère, elle a paru prête à s’évanouir. J’ai pris une de ses mains qui pendoit sans mouvement sur sa robe, et mettant un genou à terre, je l’ai pressée de mes lèvres. Je me sentois pénétré de tendresse, quoiqu’une minute auparavant j’eusse éprouvé des mouvemens d’une autre nature. Clémentine a jeté sur moi des yeux languissans, avec un air de satisfaction qu’on ne lui avoit pas remarqué depuis long-tems. Je n’ai pu prononcer un mot de plus. Je me suis levé. Elle a continué de marcher vers la porte ; et lorsqu’elle y est arrivée, elle a tourné la tête en arrière, pour me regarder aussi long-tems qu’elle l’a pu. Je suis demeuré comme immobile, jusqu’à ce que le vieux comte, me tirant la main, et prenant en même tems celle du directeur, qui se trouvoit proche de lui, nous a dit qu’on ne pouvoit plus se tromper sur la nature du mal, et que le remède n’étoit plus incertain. Mais chevalier, a-t-il ajouté, vous deviendrez catholique ! Le directeur l’a secondé par des souhaits fort ardens. Aussi-tôt la jeune marquise a reparu, les yeux gros de larmes. On a rejeté mes soins, nous a-t-elle dit ; ma sœur est dans un nouvel accès : et se tournant vers moi ; ah ! Monsieur, vous êtes… mais de quoi vous accuser ? Je ne vois que trop ce que vous avez vous-même à souffrir. Le général est entré en même tems avec le prélat. à présent, mon frère, a dit le dernier, si ce n’est pas de la générosité, c’est de la justice que je vous demande. Le chevalier conviendra, j’en suis sûr, qu’il y a quelque excès de vivacité à lui reprocher. Oui, monsieur, ai-je répondu ; mais il n’est pas moins vrai que les propos du général étoient hors de saison. Peut-être, a dit assez doucement le général. Je me suis tourné vers lui : un aveu juste, monsieur, est un glorieux triomphe. Je me donne hardiment pour un homme incapable de bassesse, qui ne mollira point sur l’honneur, mais qui prend droit du témoignage de son propre cœur, pour souhaiter d’être regardé dans cette famille comme un ami désintéressé. Pardon, messieurs, si je mets quelque air de hauteur dans mon langage. Ne l’attribuez qu’à l’éloignement que j’ai pour toute sorte de témérité dans mes actions ; mais je me sens le cœur pénétré de mille choses qui n’ont pas toujours fait, je le dis avec chagrin, la même impression sur le vôtre. Quoi ? Grandisson, m’a dit assez fièrement le général, vous allez jusqu’aux reproches ? Il n’en est pas besoin, ai-je répliqué, si vous en sentez la justice. Mais en vérité, ou vous me connoissez mal, ou vous vous oubliez vous-même. à présent, monsieur, que je me suis expliqué avec franchise, je suis prêt à vous faire des excuses pour tout ce que vous avez pu trouver d’offensant dans la manière : et prenant brusquement sa main, quoiqu’avec ardeur, plutôt qu’avec rudesse ; acceptez mon amitié, monsieur, et comptez que je mériterai la vôtre. Il a regardé son frère. Apprenez-moi, lui a-t-il dit, quelle réponse je dois faire à cet étrange homme ? Prendrai-je l’air chagrin ou content ? Ah ! Soyez content, et ne prenez point d’autre air, a répondu le prélat. Il m’a embrassé, en me disant que je l’emportois ; qu’il s’étoit alarmé à contre-tems, et que j’avois marqué trop de chaleur, mais qu’il falloit nous pardonner mutuellement. Sa femme a paru incertaine, sans pouvoir deviner ce qui donnoit occasion à ce renouvellement d’amitié. Le vieux comte et le directeur n’en ont pas été moins surpris. Le marquis avoit quitté le cabinet. Nous nous sommes assis, et nous avons raisonné diversement sur la situation de notre chère malade. Mais je ne doute point que si cette entrevue avoit été ménagée avec moins de surprise pour elle, on ne lui eût épargné les accès qui nous ont tenus en alarme, sur la description de la jeune marquise. Enfin, Camille est venue avec l’heureuse nouvelle qu’elle commençoit à revenir, et que sa mère, pour l’obliger, lui promettoit volontairement que la permission de la voir ne me seroit pas refusée. J’ai pris cette occasion pour remettre à la jeune marquise les consultations des médecins d’Angleterre. Le prélat est passé dans l’appartement de Jéronimo, qu’il jugeoit fort impatient de savoir le résultat de cette première entrevue, et dans la résolution, comme il me l’a témoigné, de ne lui rien apprendre des petites vivacités auxquelles nous nous étions échappés, le général et moi. Mon espérance, cher docteur, est de tirer parti, pour mon propre avantage, de l’orgueil et de la chaleur de ce jeune emporté ; car ne suis-je pas sujet au même défaut ? ô ! Cher ami, combien n’ai-je pas regretté d’avoir manqué de modération avec Ohara et Salmonet, dans une occasion où leur folle violence ne m’obligeoit qu’à les faire congédier par mes domestiques ? Cependant il est vrai que si je souffrois ici trop patiemment les injures de ces esprits hautains, qui se croient d’un rang supérieur au mien, et d’un homme d’épée, moi qui me fais un principe de ne tirer la mienne que pour ma défense, je serois exposé à des insultes qui me jetteroient continuellement dans les difficultés que je souhaite d’éviter. J’ai accompagné le général et sa femme chez Jéronimo, à qui l’intérêt qu’il prend au rétablissement de sa sœur, et l’espoir qu’on lui avoit donné d’une heureuse révolution, faisoit oublier généreusement ses propres maux. Comme il n’y avoit aucune apparence que je pusse la revoir de tout le jour, le général m’a proposé d’aller passer deux heures au casino , lieu d’assemblée, où vous savez qu’on trouve le soir tout ce qu’il y a de personnes de distinction à Boulogne. Mais je me suis excusé. L’inquiétude dont j’étois rempli pour un frère et une sœur que leurs disgrâces me rendent si chers, m’a fait prendre le parti de me retirer à mon logement.