Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 76

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Lettre 76

le chevalier Grandisson au même.

Boulogne, 7 et 18 juillet. C’est à présent, cher ami, que les affaires touchent à leur crise. En arrivant, on m’a dit que j’étois attendu dans l’appartement de la marquise. Le marquis, que j’y ai trouvé seul avec elle, m’a reçu d’un air tendre, mais sérieux, et m’a pris la main pour me placer sur un fauteuil, entre celui de la marquise et le sien. Le prélat, le comte et le père Marescotti, sont entrés aussi-tôt, et se contentant de me saluer, ils ont pris leur place. Ma chère, a dit le marquis, en s’adressant à sa femme. Après un moment d’hésitation, nous n’espérons plus, a-t-elle commencé, le parfait rétablissement de ma fille, que de… elle s’est arrêtée. Que de notre complaisance pour tous les désirs de son cœur, a continué le prélat. Eh bien, continuez, lui a dit la marquise. Il seroit inutile, a-t-il repris, de presser le chevalier sur un point rebattu que nous avons fort à cœur. Je me suis baissé, en confirmant ce qu’il disoit par son silence. Quel malheur ! A-t-il répliqué. Le plus grand des malheurs, dit le comte. Alors le marquis m’a demandé par quelle garantie je pouvois les assurer que leur fille ne seroit pas pervertie. J’ai répondu que le père Marescotti prescriroit les conditions. Ma conscience, a dit le père, ne me permet pas de consentir à ce mariage ; cependant le mérite et les généreux services du chevalier m’ ôtent le pouvoir de m’y opposer. Je demande qu’il me soit permis de me taire. Ma situation est la même, a dit le prélat : mais la qualité de frère me fait oublier celle d’évêque. Cher Grandisson, nous laissez-vous du moins la liberté de répondre aux curieux, que nous vous regardons comme un enfant de l’église, mais que de fortes raisons vous empêchent à présent de le déclarer ? J’espère de votre bonté, monseigneur, que vous n’exigerez point de moi ce que je ne pourrois accorder sans perdre une partie de votre estime. Si vous m’honorez beaucoup en m’admettant dans votre illustre famille, que ce ne soit point en me déshonorant à mes propres yeux. Vous avez l’exemple de plusieurs grands princes, m’a dit le père Marescotti ; de Henri de France, chevalier, d’Auguste de Pologne. Il est vrai, mon père, mais les plus grand s rois n’ont pas été grands dans toutes les actions de leur vie. Un changement de religion leur cause d’autant moins de scrupule, que la plupart n’en observent guère les maximes… le prélat m’a interrompu : nous avons déjà poussé cette matière assez loin entre le chevalier et moi. Je reviens à la question de mon père. Quelle sûreté pouvons-nous avoir que ma sœur ne sera point pervertie ? Le chevalier s’en rapporte au père directeur. Le père se dispense de répondre. Moi, chevalier, je vous demande, si vous promettez que, par vous ou par les ministres de votre église, vous n’entreprendrez jamais de pervertir Clémentine. Vous lui accorderez un confesseur : consentez-vous que ce soit le père Marescotti ? Eh ! Le père Marescotti seroit-il disposé… je le suis, monsieur, pour soutenir l’attachement de Clémentine à sa foi, et dans l’espérance de convertir un homme, qui sera justement cher alors à toute cette famille. Non-seulement je donne volontiers les mains à cette proposition, mais je me croirai fort heureux que le père Marescotti m’accorde le pouvoir de lui marquer tout le respect que j’ai pour lui. Je n’ai qu’une demande à faire ; c’est que le père me prescrive lui-même ses conditions. Elles seront remplies, je vous assure, à quelque prix qu’il mette ses soins. Jamais, a-t-il répliqué, il n’y aura de di fficulté là-dessus entre vous et moi. Vous n’en sauriez avoir sur cet article, a dit le marquis ; car le père Marescotti ne cessera point d’être le directeur de cette maison. Je ne propose au père qu’un seul engagement de sa part ; c’est de borner ses soins à ceux qui sont déjà dans ses principes, et de n’entrer jamais dans aucune discussion avec mes domestiques, mes vassaux, mes voisins dans un pays où la religion établie est différente de la sienne. Je pourrois m’en reposer sur sa propre modération : mais, sans l’engagement que je lui demande, sa conscience seroit peut-être embarrassée ; et je crois devoir cette précaution au repos de ma patrie. Vos anglois, chevalier, m’a dit le comte, se plaignent beaucoup des persécutions de notre église : cependant, à quelle contrainte les catholiques ne sont-ils pas réduits en Angleterre ? J’aurois mille choses à dire sur ce point. Mais il me suffit de répondre pour moi-même et pour ma propre conduite. à l’égard des domestiques de ma fille, je crois pouvoir espérer, a dit la marquise, que le soin en sera confié au père Marescotti, qui en formera une petite église autour d’elle, pour la soutenir dans un pays où sa religion ne laissera point d’être exposée à quelque danger. Ses femmes, ai-je répondu, et ses domestiques particulier s, seront toujours de son choix. Si leur conduite est raisonnable, ils trouveront de l’avantage à me regarder aussi comme leur maître. S’ils se conduisent mal, il est juste que je puisse les croire dans ma dépendance, comme dans celle de leur maîtresse. Je ne dois pas être soumis à leurs caprices. S’ils se croyoient indépendans de moi, je serois désobéi, peut-être insulté, et mon ressentiment pour leur insolence passeroit peut-être pour haine de leur religion. Cet article ayant été réglé sous une bonne forme, j’ai ajouté que si Camille suivoit sa maîtresse, j’aurois beaucoup de confiance à sa discrétion. Comme vous en avez aussi pour le père, m’a dit le prélat, nous nous flattons qu’en Angleterre vous ne feriez pas difficulté de le consulter sur les fautes dont les domestiques de ma sœur pourroient être accusés. C’est à quoi je ne puis m’engager. Je dois être le juge des mœurs et de la conduite de tous mes domestiques. Leur indépendance pourroit faire naître, entre leur maîtresse et moi, des difficultés qui n’arriveroient jamais autrement. C’est à moi que le pouvoir de les congédier pour une faute grave, doit appartenir. Je ne suis pas d’un naturel capricieux. Ma charité ne se borne point à ceux qui ont la même religion que moi. Dans un pays éloigné, je sais ce qu’on doit à des étrangers sur lesquels on a quelque pouvoir. Peut-être se trouveront-ils mieux de celui que j’aurai sur eux. Mais les domestiques de ma femme, fût-elle reine du monde entier, doivent être aussi les miens. Quel malheur, a dit le père Marescotti, que nous n’ayons pas tous une même foi ! Mais, monsieur, vous permettrez du moins que dans l’occasion je prenne quelque part aux affaires de cette nature. Oui, mon père ; et je me conduirai volontiers par vos avis. Mais je n’accorderois pas au plus grand saint du ciel, ni au plus sage de tous les hommes, l’empire sur moi dans ma famille. Mes sentimens ont paru raisonnables au prélat. D’accord, m’a-t-il dit, sur cet important article. N’est-ce pas neuf mois que vous vous proposez de passer en Italie ? Cette promesse, monseigneur, suppose que le goût de Clémentine ne soit pas pour un plus long séjour en Angleterre. Alors je ne passerai que trois mois dans le pays de ma naissance. Autrement j’avois proposé que l’Angleterre et l’Italie eussent alternativement leur année. Nous ne pouvons désirer, a dit le marquis, que le mari vive séparé de sa femme. Clémentine vous accompagnera sans doute, et la stipulation ne sera que d’année en année : mais la première année doit être pour nous ; et nous nous promettons, de votre part, toute sorte d’indulgence pour cette chère fille, en faveur d’une santé si foible. Que je vous fasse une autre proposition, a repris la marquise : c’est que dans cette première année, qui sera pour nous, vous engagerez vos deux sœurs, qu’on nous a représentées ici comme de fort aimables femmes, et votre pupille même, qui peut être regardée comme une petite italienne, à venir passer une partie du tems avec nous. Vous aimez vos sœurs, et je serois bien aise de voir Clémentine familiarisée, avant son départ, avec les dames de votre famille. Mes sœurs, madame, sont du caractère le plus obligeant, et je dois le même éloge à leurs maris. Je ne doute point qu’elle n’entrent volontiers dans cette idée. Le tems que vous jugez le plus agréable pour leur visite, est sans doute vers la fin de la première année. Outre la commodité de pouvoir s’y préparer, elles auront alors le double avantage d’avoir commencé une heureuse amitié avec Clémentine, et de pouvoir l’accompagner dans son voyage en Angleterre. Cette ouverture n’a reçu que des applaudissemens. J’ai ajouté que l’année d’après je n’étois pas sans espérance de voir quelqu’un de l’illustre famille disposé à se mettre de la partie, pour ne laisser rien manquer à la satisfaction d’une fille si chère. Qui sait, m’a répondu la marquise, si le marquis et moi nous ne serons pas du nombre ? Il nous sera bien difficile de nous séparer de notre chère fille. Cependant ces mers… le prélat, nous interrompant, a dit qu’il falloit remettre ce soin à l’avenir, et le faire dépendre des circonstances ; mais qu’il étoit question à présent du bien de sa sœur. Il est considérable, a dit le comte, et chacun de nous prendra plaisir à l’augmenter. Si le ciel vous donnoit plus d’un fils, a repris le prélat, comme votre bien d’Angleterre suffiroit pour l’un, et que celui de nos deux grands-pères, qui est légué à ma sœur, feroit un ample partage pour l’autre, nous espérons que l’un des deux seroit confié à nos soins. Toute l’assemblée a jugé cette demande fort raisonnable. J’ai répondu que c’étoit à quoi je ne pouvois m’engager. L’éducation des fils, ai-je continué, ne regarde que moi, comme celle des filles appartient à la mère. Je consens que le bien d’Italie soit le partage des filles, et qu’elles soient élevées sous vos yeux. Les fils n’y auront aucune part. à moins qu’ils ne deviennent catholiques, a dit le prélat. Non, non, monseigneur, ai-je répliqué. Ce pourroit être une tentation pour eux. Quoique je sois résolu de laisser, sur l’article de la religion, la même liberté à mes descendans, qu’on m’a laissée à moi-même, je ne veux pas qu’on m’accuse de leur tendre un piége. En qualité d’anglois , ils seront exclus de tout droit à la succession d’Italie. Ce pays sans doute a des loix qui peuvent assurer cette disposition. Par le mariage de Clémentine, a dit le marquis, toutes les prétentions de Daurana sont annullées. Mais croyez-vous, chevalier, qu’il y ait de la justice à priver du droit de la nature des enfans qui ne sont point encore nés ? Je jouis, monsieur, d’une fortune considérable, et j’ai d’autres espérances. Ce que je ne possède point, ne peut être regardé comme à moi. C’est le mariage qui fera mon droit, et les articles peuvent le modifier. Vous savez que les richesses ne font pas le bonheur. Si mes descendans ne se trouvent point heureux de ce qui peut leur suffire, ils ne le deviendront point par une abondance superflue. J’espère que le seigneur Jéronimo se rétablira. Il peut se marier. Que le bien d’Italie passe entre ses mains au moment de mon mariage. S’il juge convenable, en le recevant, d’en marquer quelque reconnoissance à sa sœur, ce qu’il fera pour elle ne tournera qu’à son usage, sans aucune dépendance de moi. Si le seigneur Jéronimo meurt dans le célibat, ou sans enfans, que ce bien passe au général. Il ne peut être mieux employé ; et par le consentement que je promets, il ne sortira pas du nom. Ils se sont entre-regardés tous, avec diverses marques d’étonnement . Mon frère, a dit le comte au marquis, nous pourrions tout abandonner à la générosité d’un jeune homme de ce caractère. J’avoue qu’il me confond. Le plus juste tempérament, a repris la marquise, est celui que le chevalier a touché d’abord, et le plus conforme aussi à l’intention des deux grands-pères : c’est que le bien en question soit assuré aux filles. Nos deux fils n’auront rien à désirer après notre succession ; et ce sera une sorte de récompense, pour la générosité du chevalier, que le patrimoine des siens ne soit pas diminué par la dot des filles. Tout le monde a généralement applaudi ; et cet expédient m’étant proposé, j’y ai pleinement donné les mains. Voyez, chevalier, m’a dit le père Marescotti, à quelle généreuse famille vous êtes prêt à vous allier. Quoi ! Des sentimens si conformes aux vôtres n’auront pas la force de vous toucher assez pour vous rendre catholique ? Sa sainteté, m l’évêque s’y engage, recevroit elle-même votre aveu, et se feroit une joie de vous accorder toutes ses bénédictions. Vous convenez qu’on peut faire son salut dans notre église ; nous croyons qu’on ne le peut hors de son sein. Rendez-vous. Répandez la joie dans cette famille. Faites le bonheur de Clémentine. Quelle idée, mon père, prendriez-vous d’un homme qui sacrifieroit sa conscience aux plus grands avantages, aux plus hautes considérations de la terre ? Si je pouvois me persuader qu’il fût indifférent… mais remettons ce point à d’autres circonstances, lorsque nous pourrons le traiter entre vous et moi, comme entre un père et son fils. Aujourd’hui, n’augmentez point mes peines, en me mettant dans la nécessité de refuser quelque chose à cette chère et respectable assemblée. Mon pere, lui a dit le prélat, n’insistons plus sur ce point. Vous savez quelles explications j’ai eues avec le chevalier. Il est inébranlable. Si dans la suite vous faites plus d’impression sur lui, nous vous devrons tout notre bonheur. Et s’adressant au marquis : à présent, monsieur, il est question d’apprendre au chevalier ce que vous avez dessein de faire pour ma sœur, outre les donations de ses deux grands-pères. J’ai prévenu le marquis, qui se disposoit à répondre. Je vous demande en grâce, monsieur, de ne pas prononcer un mot là-dessus. Tous vos projets de cette nature peuvent s’exécuter annuellement, comme la conduite que vous me verrez tenir avec votre fille pourra m’en faire juger digne. Ne connois-je pas la générosité de toute cette noble famille ? Je veux dépendre de vous. J’ai assez de bien pour Clémentine et pour moi, ou je connois mal son cœur. Dans tout ce que vous me dites, ne considérez que votre propre satisfaction, et de grâce, épargnez-moi les détails. Que dira ma sœur Sforce ? S’est écrié le comte. Tout opposée qu’elle est à cette alliance, pourra-t-elle refuser son admiration à tant de noblesse ? Quoi ! M’a dit le prélat, c’est sérieusement, chevalier, que vous ne voulez aucun détail ? Très-sérieusement, et je le demande en grâce. Faisons tout ce qu’il désire, a-t-il repris : monsieur (en me pressant la main), mon frère, mon ami, quel nom dois-je vous donner ? Nous cédons à toutes vos volontés. Mais notre reconnoissance aura son tour. Elle s’acquittera, n’en doutez point. Avec quelle ardeur ce devoir sera rempli ! Mais hâtons-nous d’aller réjouir le cœur de Jéronimo, par le récit de tout ce qui s’est passé. Cette conférence auroit pu se tenir dans sa chambre, et tout le reste peut être réglé en sa présence. Ce qui nous reste à faire, m’a dit le marquis, c’est d’obtenir la permission de sa sainteté. Elle ne l’a pas refusée dans les mêmes cas, c’est-à-dire lorsque les fils ou les filles d’un mariage doivent être élevés dans la religion catholique. Nous sommes tous passés dans l’appartement de Jéronimo ; mais je n’ai fait que le traverser, en me rendant à la chambre de M Lowther, pour leur laisser le tems de faire leurs récits. Jéronimo a marqué tant d’impatience de me voir, qu’ on n’a pas tardé à me rappeler. Il m’a serré dans ses bras, comme son frère, avec mille félicitations sur son bonheur et le mien. Au milieu de ses caresses, je n’ai pu me défendre d’un peu de surprise, lorsque le prélat, qui ne croyoit pas que je pusse l’entendre, a dit à sa mère : ah ! Madame, le pauvre comte de Belvedère ! Quelle sera son affliction ! Mais il ira se consoler à Madrid avec quelque dame espagnole. Pauvre comte ! A répondu la marquise : mais il seroit injuste de nous blâmer. Demain je suis invité à prendre le chocolat avec Clémentine. On nous laissera peut-être seuls, ou du moins je ne m’attends à trouver avec elle que sa mère ou Camille. Que ne donnerois-je pas, cher docteur Barlet, pour être assuré que la plus excellente fille d’Angleterre sera heureuse avec le comte de D le seul de tous ses admirateurs, que je crois digne d’un si précieux trésor ? Si Miss Byron avoit à se plaindre de son sort, et par ma faute, le souvenir de toutes mes précautions ne seroit pas capable d’adoucir l’amertume de mon cœur. Mais, après tout, d’où me viennent tous ces soupçons de tendresse ? Et ne dois-je pas les prendre pour des mouvemens d’une vaine présomption ? Cependant, si le ciel ordonne que ma destinée soit unie à celle de Clémentine, je serois extrêmement satisfait de pouvoir apprendre, avant qu’elle ait reçu mes vœux, que Miss Byron, par complaisance pour les sollicitations de ses amis, ait accordé sa main au comte de D. Il se présente une occasion pour faire partir mes trois lettres à la fois. Adieu, très-cher docteur. Dans nos plus grands sujets de plaisir, les soupirs du cœur nous rappellent nos foiblesses ! Il n’est pas donné à la nature d’être plus parfaite. Adieu, cher ami. suite de la lettre de Miladi G où les trois précédentes étoient renfermées.

hé bien, chère sœur, que dites-vous de ces trois lettres ? Je souhaiterois de m’être trouvée avec vous, lorsque vous les avez lues, pour mêler mes larmes avec les vôtres en faveur de notre aimable Henriette. Pourquoi mon frère s’est-il hâté d’écrire ? Ne pouvoit-il pas attendre le résultat de son entrevue suivante avec Clémentine ? Quelle peut avoir été l’occasion de faire partir des lettres qu’il a dû croire capables de nous jeter dans une mortelle incertitude ? Malheur à cette occasion qui est venue si officieusement se présenter ! Mais, tendre comme il est, peut-être s’est-il figuré qu’il étoit nécessaire de nous préparer à ce qui doit suivre, de peur que notre émotion ne fût trop vive, si nous n’apprenions l’évènement qu’après sa conclusion. Nous, ma sœur, aller faire notre cour dans un an à Miladi Clémentine Grandisson ? Ah ! La pauvre Henriette ! Et nous le permettroit-elle ? Mais il n’en sera rien ; non, non, c’est une chose impossible. Mais, silence là-dessus, et parlons des faits. Lorsque ces lettres sont venues de Londres, le docteur Barlet étoit à table avec nous. On achevoit de dîner. Il s’est levé, il est passé dans son appartement. Nous étions tous dans une extrême impatience. Après lui avoir laissé le tems de lire des dépêches d’un mille de long, ne le voyant point revenir, sa lenteur m’a paru insupportable. Notre chère Henriette a dit : je crains de mauvaises nouvelles. Espérons qu’il n’est rien arrivé de mal à Sir Charles, que Clémentine n’est pas retombée, que le bon Jéronimo… j’appréhende pour lui. Moi, j’ai pris le parti de monter à la chambre du docteur. Je l’ai trouvé assis, le dos vers la porte, enséveli dans ses réflexions ; et lorsqu’il s’est tourné, en m’entendant entrer, j’ai vu qu’il étoit vivement pénétré. Cher docteur Barlet, au nom du ciel, comment se porte mon frère ? Ne vous alarmez pas, miladi. Tout le monde se porte bien à Boulogne, ou commence à se bien porter. Mais, hélas ! Je m’afflige pour Miss Byron. Comment, comment ? Mon frère seroit-il marié ? Il est impossible. Je ne le croirai jamais. Mon frère est-il marié ? Oh ! Non, avant ces lettres. Mais tout est conclu. Chère, chère Miss Byron ! C’est à pré sent que votre grandeur d’ame sera mise à l’épreuve. Cependant Clémentine est une fille d’un rare mérite. Pour vous, miladi, vous pouvez lire ces lettres, mais je ne crois pas qu’elles doivent être communiquées à Miss Byron. Vous verrez à la fin de la dernière, quel est l’embarras du chevalier, entre son honneur et sa tendresse. J’ai parcouru fort avidement les trois lettres. ô docteur ! Lui ai-je dit en finissant, comment faire cette ouverture à Madame Selby, à Madame Sherley, à notre Henriette ? Cependant différer de les rejoindre, lorsqu’elles savent que ces lettres sont de mon frère, ce seroit les alarmer trop. Descendons. Prenez vous-même les lettres, miladi. Vous avez de la tendresse de cœur. On peut se fier à votre prudence. Je vous suivrai dans quelques momens. Excellent homme ! Je voyois les larmes qui s’avançoient jusqu’au bord de ses paupières. Je suis descendue. J’ai rencontré mon mari au bas des degrés : comment se porte Sir Charles, madame ? ô milord ! Tout est perdu. Mon frère, depuis le tems, est le mari de la Signora Clémentine. Un coup de foudre ne l’auroit pas plus abattu. Le ciel nous en préserve ! C’est tout ce qu’il a pu répondre. Il est devenu pâle comme la mort. Je l’aime pour la tendre affection qu’il porte à mon Henriette. L es lettres, lui ai-je dit en lui tendant la main, ne parlent point encore de la célébration ; mais tout le monde est d’accord ; et s’il n’est pas marié, il le sera bientôt. Allez, milord ; dites à Madame Selby que je souhaiterois de l’entretenir dans le jardin à fleurs. Il m’a dit que Miss Byron étoit allée faire un tour dans le grand jardin avec sa cousine Nancy ; que m’ayant vue monter chez le docteur, qui étoit si long-tems à reparoître, elle avoit eu besoin de prendre l’air ; qu’il avoit laissé dans la salle à manger M Selby, sa femme, émilie et Lucie, pour venir au-devant de moi, et m’apprendre combien tout le monde étoit alarmé. En vérité les larmes couloient le long de ses joues. Je lui ai tendu la main avec un regard d’amour. Il m’a plu dans ce moment. Je l’ai nommé mon cher milord. Je crois avoir entendu dire à notre chère amie, que la crainte dispose à la tendresse. Elle nous fait tourner les yeux autour de nous, pour trouver quelqu’un qui nous rassure. J’ai trouvé les personnes que je viens de nommer prêtes à passer dans le jardin. Oh ! Chère Madame Selby, ai-je dit en entrant, tout est réglé en Italie. Ils sont tous demeurés muets, à l’exception d’émilie, dont le chagrin s’est fait entendre. Elle étoit prête à s’évanouir. On a fait appeler sa femme-de-chambre. émilie s’est retirée. J’ai dit alors à M et Madame S elby ce que j’avois lu dans la dernière des trois lettres. Le chagrin du mari a vivement éclaté. Je n’entends point, a-t-il dit, quelle sorte d’honneur peut avoir obligé Sir Charles de partir à la première invitation, après les traitemens qu’il avoit reçus de ces fiers italiens. Tout le monde auroit prévu que cela ne pouvoit se terminer autrement. Pauvre Henriette ! Quel sort pour la fleur de l’univers ! Méritoit-elle d’être ravalée au-dessous d’une précieuse d’Italie ? Ma consolation, c’est qu’elle est supérieure à tous deux. Oui, madame, je le soutiens. Un homme, fût-il un roi, qui est capable de préférer une autre femme à notre Henriette, n’est pas digne d’elle. Il s’est levé ; il a fait plusieurs tours dans la salle, à grands pas et d’un air chagrin. Ensuite se remettant sur sa chaise : madame, a-t-il dit à sa femme, nous allons voir ce que cette dignité de votre sexe, pour laquelle vous avez si souvent plaidé, sera capable de produire dans la plus noble de toutes les ames. Mais, hélas ! Ce cher amour trouvera une extrême différence entre la théorie et la pratique. Lucie pleuroit ; sa douleur étoit muette : Madame Selby s’est essuyé plusieurs fois les yeux. Chère miladi, a-t-elle dit enfin, comment apprendrons-nous cette nouvelle à Miss Byron ? Il faut qu’elle la sache de vous. Elle aura recours à moi pour se consoler. Un peu de patience, M Selby ; vous ne ménagez point assez Sir Charles Grandisson. Je lui ai demandé aussi un peu de quartier pour mon frère, en lui représentant qu’il méritoit plutôt d’être plaint ; et je lui ai lu la conclusion de la troisième lettre. Mais rien ne pouvoit appaiser M Selby. Il a continué de blâmer Sir Charles. Après tout, chère sœur, ces seigneurs de la création sont plus violens, plus déraisonnables, et par conséquent plus sots et plus pervers, plus enfans, s’il vous plaît, que nous autres femmes, lorsqu’ils voient manquer ce qu’ils désirent beaucoup. Pendant que nous cherchions le moyen de faire cette triste ouverture à notre charmante amie, Madame Sherley est arrivée au château. Nous lui avons communiqué aussi-tôt le sujet de notre chagrin. Sa grande ame n’a laissé voir aucune marque de surprise. Je n’y vois point, nous a-t-elle dit, d’autre remède que la patience. Notre chère fille s’y attendoit elle-même. Puis-je lire la lettre qui contient cette intéressante nouvelle ? Je lui ai présenté les trois lettres. Elle n’a fait que les parcourir. J’admire Sir Charles, a-t-elle repris. Quel auroit été notre bonheur, si le ciel avoit exaucé nos vœux ! Mais vous vous souvenez, Madame Selby, que nous avons souvent plaint la vertueuse Clémentine. Il paroît assez que la généreuse attention de Sir Charles pour Henriette, coûte quelque chose à sa tranquillité. Où est donc ma chère fille ? Je sortois pour la chercher, et je l’ai rencontrée sur les degrés de la terrasse. Votre grand’maman, ma chère… oui, m’a-t-elle dit ; j’apprends qu’elle est arrivée, et je me hâtois de lui venir rendre mes devoirs. Mais comment vous trouvez-vous, Henriette ? Assez bien depuis que j’ai pris l’air. J’ai fait demander des nouvelles au docteur Barlet, il m’a fait dire que Sir Charles est en bonne santé, et que tous ses amis se portent mieux. Je suis plus tranquille. Elle a couru vers sa grand’mère, avec la joie qu’elle a toujours de la voir. Elle lui a demandé sa bénédiction un genou à terre, comme elle n’y manque jamais. Eh ! Quel heureux vent amène ma chère mère à sa fille ? Le jour est fort beau. J’ai cru que l’air et le plaisir de voir mon Henriette, feroient bien à ma santé. J’apprends, mon amour, que vous avez des lettres d’Italie. Ce n’est pas moi, madame, mais le docteur Barlet en a reçu ; et je ne dois pas savoir apparemment ce qu’elles contiennent ; car on ne me les a pas communiquées. C’est sans doute quelque chose qui ne seroit point agréable pour moi. Mais lorsque tout le monde est en bonne santé, je suis capable de patience pour le reste. Le tems nous apprendra tout. Le docteur Barlet, qui a pour cette vieille dame autant d’admiration qu’elle en a pour lui, s’est hâté de lui venir rendre ses respects. Elle m’a remis les lettres ; et je les ai glissées dans les mains du docteur, sans que Miss Byron s’en soit apperçue. On m’a dit, a repris cette chère fille, que mon émilie s’est trouvée mal. Je sors un instant pour le savoir d’elle-même. Non, mon amour, lui a dit sa tante, en la retenant par la main, émilie sera tout-à-l’heure ici. Cet empressement pour l’arrêter lui a fait naître de nouveaux soupçons. Elle nous a regardés successivement. Je vois, nous a-t-elle dit, dans les yeux de tout le monde, un air de compassion qui doit signifier quelque chose. Si c’est sur moi qu’elle tombe, je demande en grâce que, par une tendresse mal entendue, je ne sois pas la dernière qu’on ait la bonté d’en informer. Mais je devine… avec un sourire forcé. Que devine mon Henriette ? A dit sa tante. Le docteur, a-t-elle répondu, m’a fait assurer que Sir Charles se porte bien, et que ses amis commencent heureusement à se rétablir : il ne m’est donc pas difficile de deviner, par le silence qu’on garde sur le fond des lettres, que Sir Charles est, ou marié, ou fort proche de l’être. Que dites-vous, cher docteur ? Il n’a fait aucune réponse ; mais ses yeux étoient mouillés. Miss Byron s’est tournée vers nous, et nous a tous vus avec notre mouchoir aux nôtres. Son oncle, quittant sa chaise, est demeuré debout près d’une fenêtre, le dos tourné vers nous. Ce langage est assez clair, a repris l’incomparable Henriette ; et je vois que tout le monde s’afflige ici pour moi. Ma reconnoissance en est extrême, et je ne la crois pas moins juste, parce que l’homme est Sir Charles Grandisson. Ainsi, cher docteur, a-t-elle continué, en mettant la main sur la sienne, il est actuellement marié. Dieu tout-puissant (en levant affectueusement les yeux vers le ciel), je vous demande son bonheur et celui de Clémentine. Hé bien, mes chers amis, que voyez-vous ici de contraire à mon attente ? Sa tante l’a tendrement embrassée. Son oncle, courant à elle, l’a serrée entre ses bras. Sa grand’mère, qui étoit assise, a tenu les siens ouverts ; et la chère Henriette s’y est précipitée, en mettant un genou à terre. Mais, après avoir fait de nouveaux remercîmens à l’assemblée, elle a demandé la permission de se retirer pour quelques momens. Sa tante l’a retenue par la main, en lui disant que Sir Charles n’étoit pas encore marié, mais… s’il doit l’être, a-t-elle interrompu, ne peut-on pas dire qu’il l’est déjà ? émilie est entrée au même moment. Elle avoit fait un effort pour se remettre de son trouble, et peut-être croyoit-elle avoir retrouvé toute sa présence d’esprit ; mais à la vue de sa chère Miss Byron, son courage s’est évanoui. Elle a recommencé à pleurer, à sanglotter. Elle vouloit sortir, pour cacher ses larmes, lorsque Miss Byron l’arrêtant et la prenant dans ses bras, l’a exhortée à s’armer de force, à faire des vœux, comme elle, pour le bonheur d’autrui, et même à s’en réjouir. Je ne m’en consolerai jamais, lui a répondu naïvement la petite fille, avec de nouveaux sanglots. C’est pour vous que je m’afflige. Je hais ces italiennes. Je serois la plus heureuse créature du monde, si vous étiez Miladi Grandisson. à présent que Miss Byron sait le pire, ai-je dit au docteur, ne pouvons-nous pas lui communiquer les lettres ? Je vous en prie, a interrompu Madame Sherley ; vous voyez que notre Henriette est un cœur noble. Le docteur a répondu qu’il s’en rapportoit à notre jugement, et nous a remis les lettres. Moi, qui les ai lues, ai-je repris, je vais passer au jardin avec Lucie, Nancy, émilie, et nous laisserons ensemble Madame Sherley, Madame Selby, et Miss Byron. Le docteur, à qui j’ai proposé de me suivre, a pris le parti de remonter à sa chambre. Lucie a témoigné quelque désiroit de rester, et les yeux d’Henriette ont paru le désirer aussi. Je suis sortie avec les deux autres, auxquelles j’ai expliqué toute la substance des lettres. Milord G est venu nous joindre, et n’a pas pris moins de part que nous à notre affliction ; de sorte qu’il n’est resté autour d’Henriette que des consolateurs, qui ont aidé à soutennir ses esprits ; car sa grand’mère et sa tante avoient toujours applaudi à la préférence qu’elle donnoit à Clémentine, en faveur de sa maladie. Jamais il n’y eut dans une même famille trois femmes aussi nobles que Madame Sherley, Madame Selby et Miss Byron. Mais M Selby n’est pas satisfait que mon frère, aimant Henriette comme il est évident qu’il l’aime, ait pu se déterminer si facilement à partir pour l’Italie. Son chagrin vient de l’affection même qu’il porte à mon frère, et de celle qu’il a pour sa nièce. Mais il n’est pas besoin de vous dire que, tout homme qu’il est, il n’a pas l’ame aussi grande de moitié qu’aucune des trois femmes que j’ai nommées. à notre retour, vous auriez été charmée de voir Henriette prendre émilie à l’écart, pour la consoler, et pour lui faire valoir les circonstances qui semblent avoir entraîné mon frère. Elle a rendu ensuite le même office à son oncle. Que cette généreuse fille a brillé aux yeux de tous les témoins ! Lorsqu’elle s’est trouvée seule avec moi, elle m’a parlé du dernier article de la troisième lettre, où elle est nommée avec l’apparence d’une si vive tendresse, dans des termes si dignes du plus sensible des hommes, qui marque un respect extrême pour elle et pour son sexe, et qui se reproche de la présomption à lui-même, pour avoir osé supposer que Miss Byron est à plaindre, et qu’elle a pour lui quelque partie de la tendresse qu’il a pour elle. Il est certain, m’a-t-elle dit, qu’il n’a pas vu, comme vous et votre sœur, tout le fond d’estime que j’ai pour lui. Comment l’auroit-il vu ? A-t-elle continué. Vous savez que nous étions rarement ensemble ; et lui ayant tant d’obligations, il a pu n’attribuer mes égards qu’à la seule reconnoissance. Mais il est clair qu’il m’aime, ne le pensez-vous pas ? Et peut-être m’auroit-il donné la préférence sur toutes les autres femmes, s’il avoit pu se refuser aux circonstances. Que le ciel répande sur lui toutes ses bénédictions ! A-t-elle ajouté : c’est mon premier amour : jamais je n’en aurai d’autre. Ne blâmez pas cette déclaration, ma chère miladi. Vous m’avez déjà condamnée une fois, en me traitant de romancière : mais songez que l’homme est Sir Charles Grandisson. Malgré toutes ces apparences de force, hélas ! Chère sœur, on apperçoit aisément que les heures solitaires de cette aimable fille sont un pénible fardeau pour elle. Elle a pris l’habitude de soupirer. Elle se lève avec les yeux enflés ; le sommeil l’abandonne : l’appétit lui manque ; et tous ces symptômes ne lui sont pas inconnus à elle-même : on en juge par l’effort qu’elle fait pour les cacher. Quoi ! Faut-il qu’Henriette Byron, avec une beauté incomparable, avec une santé si florissante, une humeur si égale, des passions si faciles à gouverner ; généreuse, reconnoissante jusqu’à l’héroïsme ; supérieure à toute autre femme en franchise de cœur, en vraie délicatesse ; d’un jugement et d’une maturité d’esprit au-dessus de son âge ; faut-il qu’elle se voie sacrifiée comme une victime innocente, sur l’autel d’un amour sans espérance ? Sa situation me perce le cœur. Je ne puis supporter ce triomphe de l’autre sexe, quoique l’homme soit mon frère. Mais au fond, ce n’en est pas un pour lui. Il paroît au contraire que son cœur véritablement noble, souffre mortellement de ne pouvoir se donner tout entier à cette excellente fille. M Deane est arrivé ici ce matin. Il est homme de mérite. Dans un moment d’entretien, où il m’a parlé à cœur ouvert, j’ai su de lui que son dessein a toujours été de faire Miss Byron sa principale héritière. Il m’a informée de son bien, qui est considérable. Je vois que la vraie politique est d’être bon. Jeunes et vieux, riches et pauvres, tout le monde est idolâtre de Miss Byron. M Deane est dans une inquiétude extrême pour sa santé, qui décline visiblement. Il la croit en consomption . Mais nous sommes convaincus, elle-même, et tout autant que nous sommes, que le mal n’est pas du ressort de la médecine. Elle a feint de la surprise, lorsqu’il s’est expliqué sur ses craintes, dans la vue, comme elle me l’a confessé, d’éviter les sollicitations d’une tendresse importune, qui voudroit l’engager à des consultations pour une maladie dont il n’y a que la patience et le tems qui puissent la guérir. Que va devenir la Signora Olivia, lorsqu’elle sera informée de ce qui se passe à Boulogne ? Elle a ses émissaires, qui ne lui permettront pas de l’ignorer long-tems. Quels seront ses transports ! Je suppose qu’étant en correspondance avec elle, vous ne serez pas long-tems sans être troublée par ses invectives.

Tout le monde vous désire ici, vous & votre lord. Pour moi, je n’ai pas de plus vive impatience que de vous revoir tous deux, ou, si vous l’aimez mieux, de vous voir arriver pour me voir. Vous ne sauriez me prendre dans un tems plus avantageux pour moi. Pas le moindre démêlé avec mon mari. Vous n’entendriez de nous que tout ce qu’il vous plaît, milord… mon cher amour, vous ne me demandez rien… vous me prévenez, milord, dans tous mes désirs. Je l’ai averti fort tendrement de quelques-uns de ses foibles : il me remercie de l’instruction ; & sa résolution, dit-il, est d’être tout ce qu’il faut pour me plaire.

J’ai fait des découvertes en sa faveur. Je lui ai trouvé plus d’esprit, plus d’agrément, plus de sens et de savoir que je ne lui en croyois, & que je ne lui en avois même soupçonné lorsque j’avois plus de raison de chercher toutes ces qualités dans son caractère. Il m’accorde une très-grande portion de jugement ; & vous jugez bien qu’après de telles découvertes à son avantage, il ne peut faire autrement. En un mot, nous faisons des progrès si monstrueux dans notre commerce d’estime, que, pour peu qu’ils continuent, nous aurons peine à nous reconnoître pour le même homme et la même femme qui firent, il y a quelques mois, une si bizarre figure aux yeux des spectateurs dans l’église de saint George. Il faudra nous remarier, pour nous assurer l’un de l’autre ; car soyez persuadée que nous ne voudrons jamais paroître aussi sots que nous le fûmes alors. Ce qui le relève beaucoup dans mes idées, c’est la bonne opinion que tout le monde semble avoir ici de lui. On le trouve homme de sens, homme de bon naturel, et, le croiriez-vous ? Fort bel homme. Tous les habitans de cette maison passent pour gens très-sensés, et d’une grande pénétration ; je ne puis les contredire, sans me faire tort à moi-même. Vous apprendrez avec joie qu’émilie, toujours attentive à copier son modèle, sera une excellente femme, et une très-bonne mère de famille. Miss Byron est réellement la fille du monde qui entend le mieux l’économie domestique. à son arrivée, elle a repris la direction de cette famille, pour soulager sa tante Selby. C’étoit son office avant son voyage de Londres. Jusqu’à présent je me suis crue assez entendue sur cet article ; mais elle m’a fermé pour jamais la bouche, et son administration est accompagnée de tant de dignité et de douceur, qu’elle est adorée de toute la maison. Cependant j’ai peine à comprendre où elle trouve du tems pour cette multitude de soins ; car nous ne nous appercevons jamais qu’elle nous manque. Mais avec peu d’amour pour le lit, beaucoup d’ordre, et de l’aisance sans précipitation, rien n’est difficile. Votre lettre m’est remise à ce moment. J’avois prévu quelles seroient les agitations d’Olivia. Elle a reçu sans doute quelques informations de Boulogne ; car pourquoi quitter si tôt l’Angleterre, lorsqu’elle avoit résolu d’y attendre le retour de mon frère ? Malheureuse femme ! Henriette a pitié d’elle. Mais quel est le malheureux dont Henriette n’ait pas pitié ?