Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 78

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LETTRE 78

le chevalier Grandisson au même.

même jour au soir. Je voudrois recueillir mes esprits, mon cher et respectable docteur, pour vous faire un détail, que vous trouverez fort surprenant. Clémentine est la plus noble fille qui soit au monde. Qu’arrivera-t-il enfin… ? Mais, j’ai besoin d’un cœur plus tranquille, et d’une main plus ferme, pour être en état de continuer. Je me trouve un peu moins agité. Mes premières lignes demeureront, pour vous faire juger quelle étoit l’émotion de mon ame, lorsqu’en arrivant j’ai tenté d’écrire mille choses qui venoient de se passer sous mes yeux. Camille m’attendoit dans la première salle, avec ordre de me conduire chez la marquise. J’y ai trouvé avec elle le marquis et le prélat. ô chevalier ! M’a-t-elle dit, nous avons été fort troublés par une visite du comte de Belvedère. Qu’il est à plaindre ! Il nous a dit qu’il vous avoit vu chez vous. Il est vrai, madame. Alors j’ai raconté, à la prière du prélat, tout ce qui s’étoit passé entre nous, excepté ses derniers mots, par lesquels j’ai cru devoir entendre qu’il aimoit mieux mourir de la main d’autrui que de la sienne. Ils ont témoigné la part qu’ils prenoient à sa peine, et leur inquiétude pour moi ; mais je ne me suis point apperçu que cet incident eût altéré leurs dispositions en ma faveur. Ils avoient déclaré au comte que le rétablissement de leur fille paroissant dépendre de la parfaite satisfaction de ses désirs, ils étoient résolus de n’y plus apporter la moindre opposition. La visite de ce malheureux ami, m’a dit la marquise, et ses emportemens, qui m’ont fait d’autant plus de pitié, que je le crois menacé de la maladie de ma fille, m’ont empêchée de voir Clémentine depuis deux heures. J’allois passer chez elle, lorsque vous êtes arrivé : mais Camille ira pour moi. Ce matin, a continué la marquise, dans l’entretien que j’ai eu avec elle, elle s’est excusée de vous avoir envoyé Camille pour vous prier de remettre votre visite à l’après-midi. Elle n’étoit pas préparée, m’a-t-elle dit, à vous recevoir. Je lui ai demandé de quels préparatifs elle avoit besoin pour voir un homme que nous estimons tous, et qui lui avoit toujours marqué tant de respect ? Elle m’a répondu, que devant vous voir dans un jour sous lequel il ne lui avoit pas encore été permis de vous regarder, elle avoit quantité de choses à vous dire, et qu’elle craignoit de ne pouvoir se les rappeler ; qu’elle en avoit écrit une partie, mais qu’elle n’étoit pas encore contente d’elle-même ; que vous étiez grand ; qu’elle vouloit s’efforcer de ne l’être pas moins ; que la liberté que nous lui accordions, augmentoit son embarras, et qu’elle avoit déjà souhaité vingt fois d’être à la fin du jour. Je lui ai proposé, a poursuivi la marquise, de prendre plus de tems ; un mois, une semaine. Non, non, m’a-t-elle dit ; je serai prête à le voir tantôt. Qu’il vienne. Je me sens la tête assez bien. Qui sait si je ne serai pas plus mal demain, ou dans une semaine ? Camille est rentrée. On lui a demandé dans quel état elle avoit laissé sa maîtresse. Elle nous a dit qu’elle l’avoit trouvée fort pensive, mais l’esprit vif et agité ; qu’elle paroissoit remplie de la visite qui s’approchoit, et que depuis une demi-heure, elle avoit demandé trois fois si le chevalier étoit arrivé ; qu’elle relisoit souvent ce qu’elle avoit écrit ; qu’elle le mettoit sur sa table et le reprenoit ; que se levant quelquefois, elle se promenoit un moment dans sa chambre, tantôt avec un air de dignité, tantôt la tête penchée ; que pendant la dernière heure elle avoit plusieurs fois pleuré ; que dans d’autres momens elle soupiroit : qu’elle n’étoit pas contente de son habillement ; qu’elle avoit voulu d’abord être en noir, puis en couleur ; qu’ensuite elle avoit demandé une robe bleue et argent, et qu’elle s’étoit déterminée enfin pour un satin blanc tout uni. Elle paroît un ange dans cette parure, a conclu Camille ; mais qu’il seroit à souhaiter que ses yeux et ses mouvemens fussent un peu plus composés ! Je prévois de la difficulté pour vous, m’a dit le prélat. Toutes ces agitations marquent encore quelque désordre. Cependant, si proche d’une entrevue qui doit finir par une déclaration en votre faveur, elles font juger combien son cœur est intéressé à cet événement : puisse-t-il faire votre bonheur et le sien ! Je ne crains rien pour le bonheur de ma fille, a dit la marquise, dans tout ce qui dépendra du chevalier. Je suis sûre de sa tendresse pour elle. Il me semble, a dit le marquis, que nous pourrions lui laisser la liberté de mener sa femme en Angleterre, pendant les premiers six mois, à condition de nous la ramener pour les six autres. Ce changement pourroit faire prendre un nouveau cours à ses idées. La vue continuelle des mêmes lieux et des mêmes personnes, est capable d’attrister son cœur. J’ajoute que son absence serviroit à fortifier ce pauvre comte de Belvedère. Le prélat a loué cette idée. La marquise n’a pas fait d’autre objection que celle de sa tendresse. On a conclu que le choix en seroit abandonné aussi à Clémentine. Camille, a dit le marquis, il est tems d’avertir ma fille, que le chevalier attend qu’elle demande à le voir. Vous y consentez ? M’a-t-il dit civilement. Camille n’est pas revenue aussi-tôt : à son retour, elle nous a fait une nouvelle peinture des agitations de sa maîtresse, qu’elle a terminée, en priant la marquise de monter à son appartement. Si c’étoit votre première entrevue, m’a dit le prélat, je ne serois pas surpris de ce désordre : mais il faut avouer que le mal se montre sous une étrange variété de formes. La marquise est montée avec Camille, et m’a fait avertir presqu’aussi-tôt de la suivre. Elle est venue au-devant de moi, jusqu’à la porte du cabinet ; et sorta nt, elle m’a dit en peu de mots : je crois qu’elle sera plus satisfaite que je vous laisse seul avec elle. Je ne m’éloignerai point. Camille me tiendra compagnie dans la chambre voisine. En entrant dans la chambre, j’ai trouvé Clémentine à sa toilette, mais abîmée dans ses méditations, et la tête appuyée sur sa main. à ma vue, un charmant vermillon s’est répandu sur ses joues. Elle s’est levée, et m’a fait une profonde révérence, elle s’est avancée de quelques pas vers moi ; mais elle paroissoit tremblante, et ses regards étoient incertains. Je me suis approché d’elle. J’ai pris respectueusement sa main des deux miennes, et je l’ai pressée de mes lèvres. Ah ! Chevalier, m’a-t-elle dit, en détournant un peu le visage, mais sans retirer sa main. Elle n’a rien ajouté ; et, comme retenue par l’embarras de s’expliquer, elle a poussé un soupir. Je l’ai conduite à sa chaise. Elle s’est assise, en continuant de trembler. Que je remercie le ciel, ai-je dit, en penchant la tête sur ses deux mains, que je tenois dans les miennes, de me faire voir cet heureux changement dans une santé si chère ! Puisse-t-il achever son ouvrage. Heureux vous-même, m’a-t-elle répondu, heureux du pouvoir qui vous est donné d’obliger, comme vous l’avez su faire ! Mais, comment… comment pourrai-je… ô monsieur ! Vous savez les mouvemens qui n’ont pas cessé de déchire r mon cœur, depuis que… j’oublie depuis quand… ô chevalier ! Le pouvoir me manque. Elle s’est arrêtée. Elle a pleuré. Elle a comme perdu la force de parler. Il est en votre pouvoir, mademoiselle, de rendre heureux ce même homme à qui vous attribuez des obligations dont vous êtes déjà plus qu’acquittée. Je me suis assis près d’elle, au signe qu’elle m’en a fait. Parlez, monsieur. Il se passe de grands mouvemens dans mon ame. Dites-moi, dites-moi tout ce que vous avez à me dire. Mon cœur (en y portant la main) est serré dans sa prison ; je crois sentir qu’il manque d’espace. Cependant le pouvoir de s’expliquer lui est refusé. Parlez, et je vous écouterai en silence. Toute votre famille, mademoiselle, est réunie dans le même sentiment. Il m’est permis de vous ouvrir mon cœur. Je me promets d’être entendu avec bonté. Le père Marescotti me favorise de son amitié. Les conditions sont celles que j’ai offertes en partant pour l’Angleterre. Elle a penché la tête, et son attention sembloit redoubler. De deux années l’une, je serai heureux avec ma Clémentine, en Angleterre… votre Clémentine, monsieur ! Ah, chevalier ! (elle a tourné la tête en rougissant.) votre Clémentine, monsieur ! A-t-elle répété ; et j’ai cru voir un air de joie sur s on visage. Cependant une larme s’est dérobée de ses yeux. Oui, mademoiselle, on m’accorde l’espérance de vous voir à moi. Vous aurez votre directeur avec vous : le père Marescotti consent à vous accompagner pour cette fonction. Sa piété, son zèle, mes propres égards pour ceux dont les principes sont différens des miens, mon honneur engagé solennellement à la famille qui me confie son plus cher trésor, seront votre sûreté… ah, monsieur ! A-t-elle interrompu, vous ne serez donc pas catholique ? Vous avez consenti, mademoiselle, avant mon départ pour l’Angleterre, que je suivisse le mouvement de ma conscience. Est-il donc vrai ? A-t-elle dit, avec un soupir. Votre père, mademoiselle, vous informera lui-même de tous les autres articles dont on est convenu, pour votre parfaite satisfaction. Ses yeux étoient gonflés de larmes. Elle paroissoit incertaine. Deux ou trois efforts qu’elle a faits pour parler, n’ont produit qu’un son confus. Enfin, s’appuyant sur mon bras, elle s’est avancée en tremblant vers le cabinet ; elle y est entrée. Laissez-moi, laissez-moi, m’a-t-elle dit : et m’ayant mis un papier dans la main, elle a tiré la porte sur elle. Le cœur percé de ses sanglots, que je pouvois entendre, je suis passé dans la chambre voisine, d’où sa mère et Camille avoient entendu une partie de notre court entretien. La marquise est entrée dans le cabinet : mais revenant aussi-tôt : grâces au ciel, m’a-t-elle dit, elle jouit de toute sa raison, quoiqu’elle paroisse fort affligée. Elle m’a suppliée de l’abandonner à elle-même. Si vous pouvez lui pardonner, dit-elle, son cœur sera soulagé. Elle vous a donné un papier qu’elle vous prie de lire. Elle attendra que vous la fassiez appeler, si vous pouvez, a-t-elle ajouté, souffrir, après l’avoir lu, une créature indigne de votre bonté. Quel étrange mystère, a repris la marquise, cet écrit peut-il donc renfermer ? J’étois aussi surpris qu’elle. Je n’avois pas encore ouvert le papier, et j’ai offert de le lire en sa présence : mais elle a souhaité de ne le voir qu’avec le marquis, s’il convenoit qu’ils en prissent tous deux connoissance. Elle est sortie avec précipitation, et Camille a passé dans l’autre chambre, pour y attendre les ordres de sa maîtresse. Je suis demeuré seul. Voici l’étonnante pièce que j’ai lue. " ô vous, qui êtes ce qu’il y a de plus cher à mon cœur, pardon mille fois… de quoi dirai-je ? Est-ce du dessein que j’ai de faire une grande action, si j’en ai la force ? L’exemple me vient de vous, qui êtes à mes yeux le plus grand des hommes. Mon devoir parle d’un côté ; mon cœur y résiste, et me tente d’une foiblesse. C’est toi, Dieu puissant ! Que je prie de me soutenir dans ce grand combat. Ne permets pas qu’il renverse ma raison, comme il l’a déjà fait ; cette foible raison, qui ne commence qu’à renaître. ô Dieu ! Fortifie-moi : l’effort est extrême ; il est digne de la perfection à laquelle Clémentine a toujours aspiré. Mon précepteur ! Mon frère ! Mon ami ! ô le plus cher et le meilleur des hommes ! Ne pense plus à moi. Je suis indigne de toi. C’est ton ame, qui a charmé Clémentine. Lorsque j’ai remarqué les graces de ta figure, j’ai retenu mes yeux, j’ai mis un frein à mon imagination : et comment ? En tournant mes réflexions sur les graces supérieures de ton ame. Mais cette ame, ai-je dit, n’est-elle pas faite pour une autre vie ? L’obstination, la perversité de cette ame si chère, permet-elle à la mienne de se lier à elle ? L’aimerai-je, jusqu’à souhaiter à peine d’être séparée d’elle dans son sort futur ? ô le plus aimable de tous les hommes ! Comment puis-je m’assurer que si j’étois à toi, la force de l’amour, la douceur des manières, les complaisances de la bonté, ne m’entraînassent point après toi ? Moi, qui regardois autrefois un hérétique comme le pire de tous les êtres, je me sens déjà changée, par une séduction irrésistible, jusqu’à prendre, en ta faveur, une meilleure opinion de ce que j’ai détesté. De quelle force seroient les avis du plus pieux directeur, lorsque tes caresses et tes douces persuasions s’emploîroient à pervertir un cœur tout à toi ? Je sais que l’espérance de te convaincre toi-même me donneroit la force de disputer avec toi : mais ne te connois-je pas des talens fort supérieurs aux miens ? Et quel seroit mon embarras, entre le sentiment de mon devoir et la foiblesse de ma raison ? Alors un directeur ne manqueroit point de s’alarmer pour moi. Mon sexe n’aime pas les soupçons dont il se croit offensé ; ils produisent le mécontentement et l’aversion : et ton amour, ta bonté, emportant bientôt la balance, ma perte ne seroit-elle pas certaine ? Et que m’ont fait mon père, ma mère, mes frères, pour m’inspirer l’envie de les quitter, et pour me faire préférer à ma patrie, un pays que je haïssois il n’y a pas long-tems, aussi bien que sa religion ? Le changement même qui a fait disparoître cette haine, n’est-il pas une autre preuve de ma foiblesse et de ton pouvoir ? ô le plus aimable des hommes ! ô toi que mon ame adore ! Ne cherche point à me perdre par ton amour. Si je me donnois à toi, un devoir trop cher me feroit oublier ce que je dois à Dieu, et me précipiteroit dans des malheurs qui ne regarderoient pas seulement l’avenir ; car ma perversion, dans un tems, n’empêcheroit pas qu’il ne me revînt des doutes ; et tes moindres absences me rendroient doublement malheureuse. L’indifférence est-elle possible sur un sujet de cette importance ? Ne m’as-tu pas fait voir toi-même, qu’elle ne l’est pas pour toi ? Et ton exemple ne sert-il pas à m’instruire ? Une fausse religion aura-t-elle plus de force que la vraie religion du ciel ? ô toi, le plus aimable des hommes ! Ne cherche point à me perdre par ton amour. Mais, est-il vrai que tu m’aimes ? Ou n’ai-je l’obligation de tes soins qu’à ta générosité, à ta compassion, à ta noblesse pour une malheureuse fille qui, se proposant d’être aussi grande que toi, n’a pu soutenir l’effort ? Le ciel m’est témoin des combats que j’ai livrés à mon cœur, et de tout ce que j’ai tenté pour me vaincre moi-même. Permets, généreux homme, que je parvienne à cette victoire. Il est en ton pouvoir de me tenir enchaînée ou de me rendre libre. Tu m’aimes, je le sais. C’est la gloire de Clémentine de penser que tu l’aimes. Mais elle n’est pas digne de toi. Cependant laisse avouer à ton cœur que tu aimes son ame, son ame immortelle, et sa paix future. C’est le seul témoignage qu’elle demande de ton amour, comme elle s’est efforcée de te témoigner le sien. Tu es la grandeur même, tu es capable de l’effort qu’elle n’a pu soutenir. Fais le bonheur de quelqu’autre femme ! Mais je ne pourrois supporter que ce fût une italienne. Si c’en devoit être une, ce ne seroit pas Florence, mais Boulogne, qui te l’offriroit. ô chevalier Grandisson ! Comment vous présenter cet écrit, qui m’a coûté tant de larmes, tant d’étude, que j’ai changé, revu, transcrit tant de fois, et que je mets encore une fois au net, dans l’intention de vous le faire lire ? Je doute réellement que je le puisse, et je ne le ferai point sans avoir essayé mes forces dans une conversation particulière avec vous. Vous, mon père, ma mère, mes frères, et vous, mon cher et pieux directeur, vous m’avez aidée par votre généreuse indulgence, à remporter sur moi-même une partie de la victoire. Vous avez fait céder votre jugement au mien. Vous m’avez dit que je serois heureuse, si je pouvois l’être par le choix de mon cœur. Mais ne vois-je point que je n’en ai l’obligation qu’à votre complaisance ? Cesserai-je jamais de me rappeler les raisons que vous avez opposées tant de fois à cette alliance avec le plus noble des hommes, toutes fondées sur la différence de ma religion, et sur l’opiniâtreté qui l’attache à la sienne ? Ce souvenir me permettra-t-il jamais d’être heureuse ? Ah ! Chère et respectable famille, laissez-moi la liberté d’embrasser le seul parti qui me convienne, celui de m’enfermer dans un cloître. Qu’il me soit permis de consacrer au ciel le reste d’une vie dont je ne craindrai plus que la durée soit trop longue, occupée à prier pour vous, et pour la conversion de l’homme qui sera toujours cher à mon ame ! Qu’est-ce donc que cette petite portion du monde qui m’appartient par la disposition de mes grands-pères ? Et de quel poids est-elle dans la balance de mon salut éternel ? Qu’il me soit permis de tirer une noble vengeance des cruautés de Daurana ! Je lui abandonne un bien que je méprise, et dont je me prive volontairement pour un sort plus heureux. Toute ma famille n’est-elle pas riche et noble ? Quelle plus glorieuse voie pour me venger ? ô toi qui possèdes mon ame ! Laisse-moi faire l’essai de la tienne, et mettre ton amour à l’épreuve, par tes efforts pour soutenir et fortifier une résolution qu’il sera toujours en ton pouvoir, je le confesse, de me faire violer ou remplir. Dieu connoît seul ce que tous ces combats m’ont coûté, et ce qu’ils me coûteront encore. Mais avec une santé affoiblie, avec un cerveau blessé, puis-je me promettre une longue vie ? Et ne tâcherai-je point d’en rendre la fin plus précieuse ? Permets que je sois grande, mon chevalier . Cependant avec quelle douce complaisance je te donne un nom si cher ! Tu peux tout faire de la malheureuse Clémentine. Mais, ô mes chers parens, que ferons-nous pour cet excellent homme, à qui nous avons tant d’obligations ? Comment reconnoître sa bonté pour deux de vos enfans ? Ses bienfaits sont un pesant fardeau sur mon cœur. Cependant qui ne connoît sa grandeur d’ame ? Qui ne sait pas que pour lui, la seule joie de bien faire est une parfaite récompense ? Honneur de la race humaine, es-tu capable de me pardonner ? Mais je sais que tu le peux. Tu as les mêmes notions que moi de la vanité des biens du monde, et de la durée de ceux d’une autre vie. Comment aurois-je la présomption de m’imaginer qu’en te donnant ma main, un être affoibli, blessé, pût servir à ton bonheur ? Encore une fois, si j’ai le courage, la force de te donner cet écrit, rends-moi capable, par ton grand exemple, d’achever noblement ma victoire, et ne me réduis point à prendre avantage de la générosité de ma famille. Mais, après tout, que le choix en appartienne à toi seul ; car je ne puis soutenir l’idée de manquer de reconnoissance pour un homme à qui je me dois toute entière ; et qu’il dépende de toi de joindre le nom qu’il te plaît à celui de Clémentine. " jamais il n’y eut d’étonnement comparable au mien. Pendant quelques momens, j’ai oublié que l’ange attendoit, à quatre pas de moi, le résultat de mes contemplations ; et passant dans la chambre où étoit Camille, je me suis jeté sur un sofa, sans faire attention à cette femme. Je ne me possédois point. Cependant le plus vif de mes sentimens étoit mon admiration pour les divines qualités de Clémentine. J’ai voulu relire son écrit ; mais il étoit gravé dans mon ame, et mes yeux n’y distinguoient rien. Elle a sonné. Camille a couru. J’ai tressailli lorsqu’elle a passé devant moi. Je me suis levé, mais je me sentois tremblant, et j’ai été forcé de m’asseoir encore pour rassurer mes jambes. Le retour de Camille m’a fait sortir de cette espèce de stupidité qui m’avoit saisi. Il est certain que de ma vie je n’avois été si peu présent à moi-même. Une fille si supérieure à tout son sexe, et même à tout ce que j’ai lu du nôtre ! ô monsieur ! M’a dit Camille, ma maîtresse craint votre ressentiment. Elle appréhende de vous revoir ; cependant elle le désire. Hâtez-vous ; elle est menacée de s’évanouir. Qu’elle vous aime ! Qu’elle craint de vous déplaire ! Camille me tenoit tous ces discours en me conduisant, et je me les rappelle ce soir, car toutes mes facultés étoient alors trop engagées pour y faire attention. Je suis entré. L’admirable Clémentine est venue au-devant de moi d’un pas chancelant, et m’a dit, en baissant les yeux : pardon, monsieur, pardon, si vous ne voulez pas que je meure du chagrin de vous avoir offensé. Elle m’a paru si foible, que j’ai tendu les deux bras pour la soutenir : vous pardonner, mademoiselle ? Inimitable fille ! Gloire de votre sexe, pouvez-vous me pardonner vous-même, d’avoir élevé mes espérances jusqu’à vous ? Ses forces l’abandonnant tout-à-fait, elle est tombée dans mes bras. Camille lui tenoit des sels, et si proche d’elle, j’en ai senti l’utilité, dans le besoin que j’avois du même secours. Suis-je pardonnée ? M’a-t-elle dit, en reprenant un peu ses esprits ; dites que je le suis. Pardonnée, mademoiselle ? Ah ! Vous n’avez rien fait qui ait besoin de pardon. J’adore votre grandeur d’ame. Déclarez vos volontés sur moi, et tout mon bonheur sera de les suivre. Je l’ai conduite à sa chaise, j’ai mis sans réflexion un genou à terre devant elle, et tenant ses deux mains dans les miennes, je suis demeuré dans cette posture, à la regarder avec des yeux qui n’exprimoient pas les mouvemens de mon cœur, s’ils n’étoient pas ardens de tendresse et de respect. Camille avoit couru chez la marquise, pour lui rendre compte de cette étrange scène. Le marquis, le prélat, le comte et le père Marescotti, qui attendoient le succès de ma visite, ont été surpris, de ce qu’ils ont entendu, mais ils en imaginoient peu la cause. La marquise s’empressant de revenir avec Camille, m’a trouvé dans la même attitude, c’est-à-dire à genoux, les deux mains de sa fille dans les miennes. Cher chevalier, m’a-t-elle dit, modérez le transport de votre reconnoissance, par ménagement pour la santé de ma fille. Sensible comme elle est, je vois à ses yeux qu’il y a quelque danger… je me suis levé, j’ai quitté les mains de sa fille, et saisissant une des siennes : ô madame ! Ai-je répondu en l’interrompant, glorifiez-vous de votre fille. Vous l’avez aimée, vous l’avez admirée ; mais aujourd’hui faites-en votre gloire. C’est un ange ! Permettez, mademoiselle, ai-je dit à Clémentine, que je me remette ce papier la marquise ; et sans attendre son consentement, j’ai présenté l’écrit à sa mère : vous le lirez, madame, vous le ferez lire au marquis, au prélat, au père Marescotti ; mais que ce soit avec compassion pour moi, et vous m’apprendrez ensuite ce que j’ai à dire, ce que j’ai à faire. Je m’abandonne à votre direction, à celle de votre famille, et à la vôtre, chère Clémentine. Vous me pardonnez donc, chevalier ! Avec cette assurance, je vous promets d’être plus tranquille. La bonté du ciel achèvera de me rétablir. Tout mon désir, chevalier, c’est que vous aimiez mon ame, comme le principal objet de mon amour a été la vôtre. Sa mère tenant le papier, et n’osant l’ouvrir, lui a demandé ce qu’il pouvoit donc contenir d’une si haute importance… pardon, madame, a répondu Clémentine, si vous n’êtes pas la première à qui je l’ai communiqué. Comment l’aurois-je pu, lorsque j’ignorois encore si j’aurois la force de le maintenir, ou même de le faire sortir de mes mains ? Mais à présent (en mettant la main sur mon bras) laissez-moi pour quelques momens, chevalier. Je me sens la tête un peu foible. Madame, ayez la bonté de pardonner. Nous nous sommes retirés pour la laisser avec Camille, et nous lui avons entendu pousser de profonds soupirs. La marquise m’a dit en marchant : je n’y comprends rien. Vous ne vous expliquez pas non plus, que contient donc ce papier ? Je n’étois pas en état de lui répondre. En passant dans un vestibule qui sert de communication à son appartement, je me suis baissé sur sa main, et le même passage ayant un escalier dérobé, j’ai pris cette voie pour descendre au jardin, où j’espérois que l’air réveilleroit un peu mes esprits. Je n’y avois pas été long-tems, lorsque M Lowther est venu à moi. Le seigneur Jéronimo, m’a-t-il dit, est fort agité par la lecture d’un écrit qu’on lui a mis entre les mains. Il demande sur le champ à vous parler. J’ai trouvé Jéronimo dans son fauteuil. Dès qu’il m’a vu paroître avec un air pensif, dont je ne pouvois encore me défendre : ô cher Grandisson ! Que mon cœur est alarmé pour vous ! Je ne puis supporter qu’un homme de votre caractère soit exposé à la pétulance d’une fille, dont le cerveau… arrêtez, trèscher jeune Jéronimo. Que la qualité d’ami ne vous fasse pas oublier celle de frère. Clémentine est l’honneur de son sexe. Il est vrai que je n’étois pas préparé à ce coup : mais je respecte une si grande ame. Avez-vous lu son écrit ? Oui, et je ne reviens pas de mon étonnement. Le marquis, le comte, le prélat et le père Marescotti sont entrés. Le prélat a commencé par m’embrasser. Ensuite m’ayant protesté, au nom de toute la famille, que personne n’avoit eu la moindre connoissance des intentions de sa sœur ; tout le monde, a-t-il ajouté, s’attendoit au contraire qu’elle recevroit vos offres avec transport. Mais elle n’en sera pas moins à vous, chevalier. Nous sommes engagés d’honneur avec vous. Ne voyez dans cette incident qu’un excès de délicatesse mal entendue, qui opère dans une imagination échauffée. Elle vous laisse après tout le pouvoir de lui faire prendre le nom qu’il vous plaira. Ah ! Messieurs, ai-je répondu, vous ne considérez pas la force de ses argumens. Sur une jeune personne à qui sa religion, sa famille et sa patrie sont si chères, ils doivent être d’un grand poids. Cependant, messieurs, réglez ma conduite. Et la marquise ayant paru au même moment : ayez la bonté, madame, de me prescrire ce que j’ai à faire : je suis à vous sans réserve. Permettez que je me retire. Vous tiendrez conseil, et vous m’apprendrez comment vous aurez disposé de moi. Je suis sorti, et je suis retourné au jardin. Camille est venue à moi. ô monsieur ! Quels événemens ! Ma maîtresse a pris une résolution qu’elle ne sera jamais capable de soutenir. Elle m’a donné ordre d’observer vos yeux, vos démarches, votre humeur. Elle ne sauroit vivre, dit-elle, s’il vous reste quelque ressentiment. Je vous vois dans une grande agitation d’esprit : lui en rendrai-je compte ? Assurez-la, chère Camille, que je suis soumis à toutes ses volontés ; que son repos m’est plus précieux que ma propre vie ; que je ne suis pas capable de ressentiment, et que je l’admire plus que je ne puis l’exprimer. Camille m’ayant quitté, j’ai bientôt vu paroître le père Marescotti, qui m’a prié de rejoindre la famille dans l’appartement de Jéronimo. Nous y sommes retournés ensemble. Le père s’est contenté de me dire, en marchant, que le ciel connoissoit seul ce qui étoit le plus avantageux aux hommes ; que pour lui, dans une occasion si extraordinaire, il ne pouvoit qu’admirer et adorer en silence. Tout le monde s’étant assis, le prélat m’a tenu ce discours : mon cher chevalier, nous déclarons tous que vous vous êtes acquis des droits immortels sur notre reconnoissance. Il est confirmé que ma sœur ne sera qu’à vous. Nous sommes tous du même avis sur ce point. Ma mère se charge de lui parler en votre faveur. Je sens toute l’étendue de cette bonté. Mais si Clémentine persiste, qu’aurai-je à dire, lorsqu’elle me pressera solennellement de la soutenir dans sa résolution, et de ne pas la mettre dans la nécessité de prendre avantage de la générosité de sa famille ? Ne doutez pas, chevalier, a répliqué le prélat, qu’elle ne se laisse aisément persuader. Elle vous aime. Ne reconnoît-elle pas dans cet écrit, " qu’il est en votre pouvoir de lui faire violer ou remplir sa résolution, et de joindre à son nom celui que vous souhaiterez " ? Nous sommes tous convaincus qu’elle ne soutiendra point son entreprise. Vous voyez qu’elle a recours à vous, pour en obtenir la force. En un mot, permettez que je sois le premier qui vous embrasse sous le nom de frère. Il a pris ma main, et m’a fait l’honneur de m’embrasser. Rien de si noble, lui ai-je dit. Je m’abandonne à votre conduite. Jéronimo m’a tendu affectueusement les bras, et m’a salué sous le même titre. Le marquis, le comte, m’ont pris successivement la main, et la marquise m’offrant la sienne, je l’ai pressée de mes lèvres. Je suis sorti aussi-tôt pour retourner droit à mon logement, le cœur, ô docteur Barlet, plus pénétré que je ne puis dire, d’un délai si étrange et si peu prévu.