Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 8

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- Lettre 7 Histoire du chevalier Grundisson - Lettre 9


LETTRE VIII

Miss Byron, à Miss Selby.

vendredi au soir.

Nous n’avons pas manqué d’amusemens, ma chère, et je vous assure même que j’en ai trouvé plus que je n’en souhaitois. Faites fonds, par conséquent, sur une longue lettre. Myladi Pen nous a reçus avec une extrême politesse. Elle avoit déjà compagnie ; elle m’a présentée avec des éloges flatteurs. Vous rendrai-je compte de l’impression que ses convives ont faite sur moi, et de ce que j’ai observé dans le cours de la fête ? Miss Ancillon est la première qui se présente à ma plume. Elle m’a paru fort jolie, mais fière, affectée et remplie d’elle-même. La seconde est Miss Olemer, à laquelle j’ai trouvé, sous une physionomie commune, un jugement admirable, enrichi de beaucoup de lecture ; et, quoiqu’elle n’ait aucun avantage à tirer du dehors, j’ai remarqué que, dans l’opinion de tout le monde, la culture de son esprit lui faisoit obtenir la préférence sur Miss Ancillon. Une troisième, qui se nomme Miss Barnevelt, m’a paru joindre aux traits d’un visage d’homme, une ame fort bien assortie ; car elle a le regard dur, l’air libre et hardi, le ton fier, sur-tout lorsqu’on est d’une autre opinion qu’elle ; et, dans toutes les occasions, elle affecte un mépris pour son sexe, qui fait admirer qu’elle daigne porter une coîffe. Les hommes étoient M Walden et M Simple ; le premier, nouvellement sorti d’Oxford, fort bien partagé du côté de la naissance et de la fortune, mais difficile, entêté de ses opinions, et méprisant tous ceux qui n’ont pas reçu leur éducation dans une université. M Simple est un homme fort doux, que ce caractère, joint peut-être à son nom, expose un peu à la raillerie de ses connoissances, quoiqu’injustement, à mon avis, puisqu’il ne s’est donné ni l’un ni l’autre, et que non-seulement il n’est capable d’offenser personne ; mais que l’enjouement continuel de son humeur devroit lui attirer plus d’indulgence, sans compter qu’il possède une qualité qui manque le plus souvent à ceux qui se croient un jugement supérieur, celle de se connoître lui-même ; car il est humble, modeste, et toujours prêt à reconnoître de la supériorité dans les autres. M Simple possède une très grosse terre, qui est une bonne compensation pour ses défauts. On ajoute qu’il sait fort bien la ménager, et que personne n’entend mieux ses intérêts. Ce talent le met en état d’obliger ceux qui prennent droit des avantages qu’ils s’attribuent sur lui, pour le tourner en ridicule dans son absence ; et l’on assure qu’il ne se fait pas presser pour rendre service : mais c’est toujours avec tant d’attention pour ses sûretés, que sur cet article il n’a jamais donné sujet de rire à ses dépens. On croit que les amis de la belle Ancillon n’auroient pas d’éloignement pour la marier avec lui. Et moi si j’étois sa sœur, je lui souhaiterois assez de prudence pour se donner à la sage Olemer, qui trouveroit dans son bon esprit le motif et le pouvoir de dédommager un mari de ce qu’elle ne lui apporteroit pas du côté de la fortune. Pour Miss Barnevelt, il semble que personne ne pense à lui chercher un mari. Ceux qui badinent sur son compte la traitent moins de fille que de jeune drôle, qui pensera peut-être quelque jour à se pourvoir d’une femme. Une des raisons qu’elle donne elle-même, pour se consoler d’être femme, c’est qu’elle ne peut-être mariée à une personne de son sexe. L’étrange créature ! Mais voyez, ma chère, ce que les femmes gagnent à sortir de leur caractère. Telles que les chauve-souris de la fable, elles passent pour des êtres d’une espèce ambiguë, qui n’est avouée par aucun des deux sexes, et qui fait la raillerie de l’un et de l’autre. C’étoit toute la compagnie que Miladi Williams attendoit avec nous. Mais à peine les premiers complimens étoient finis, que miladi, ayant été priée de sortir, est revenue accompagnée d’un homme de fort bonne mine, quelle nous a présenté sous le nom du chevalier Hargrave Pollexfen. Tandis qu’il saluoit l’assemblée, avec beaucoup de grâces, elle a pris un moment pour me dire à l’oreille que c’étoit un baronnet des plus riches d’Angleterre, par l’héritage qu’il a fait depuis peu du bien d’une grand’mère et de deux oncles, qui l’étoient extraordinairement. Lorsqu’il m’a été présenté sous son nom, et moi à lui sous le mien, il m’a fait un compliment très-civil sur ma réputation, et sur le bonheur qu’il avoit de paroître devant moi. Il avoit fort entendu parler, a-t-il ajouté, du mérite qu’on m’attribue ; mais il ne s’attendoit point à trouver les éloges si fort au-dessous de la vérité. Miss Ancillon s’est rengorgée, a fait jouer son éventail, et m’a paru piquée de n’avoir pas reçu les premières marques de son attention. J’ai cru démêler un peu de mépris dans les airs qu’elle s’est donnés. Miss Olemer a souri d’un air de satisfaction, comme si la bonté de son naturel lui eût fait partager un compliment qui regardoit une personne du sexe dont elle fait l’ornement par les qualités de son cœur. Miss Barnevelt a protesté qu’à la première vue elle m’avoit regardée de l’œil d’un amant, et me prenant librement la main, qu’elle a serrée dans les siennes ; vous êtes charmante, m’a-t-elle dit, d’un ton qu’elle prendroit avec une petite innocente de province, et s’attendant peut-être à me voir rougir d’embarras et de confusion. Le baronnet, faisant ses excuses à miladi, lui a confessé qu’il n’avoit eu la hardiesse d’entrer sans invitation, que pour satisfaire l’empressement qu’il avoit d’admirer Miss Byron. On lui a répondu que toute la compagnie m’étoit doublement obligée. L’homme d’Oxfort a laissé entrevoir qu’il se croyoit éclipsé par Sir Hargrave ; et, pour prendre le dessus, il nous a cité quelques passages de ces auteurs latins, dont il s’est efforcé de nous faire sentir la beauté par les règles de la grammaire. Ensuite, s’étant levé sur la pointe des pieds, comme pour regarder de haut en bas le baronnet, il a mis la main au côté et tout d’un coup il est allé passer devant lui, en jetant un œil de mépris sur sa parure. M Simple a souri, comme si tout ce qui se passoit autour de lui l’avoit fort amusé. Une fois, à la vérité il a voulu essayer de parler : sa bouche s’est ouverte, pour donner passage à ses paroles, ce qui paroît lui arriver quelquefois, avant que ses mots soient tout-à-fait prêts. Mais il s’est assis, content de l’effort. Au fond, ceux qui ne se rendent point méprisables par des affectations, doivent être supportés. Pauvres et riches, sages et insensés, nous sommes tous anneaux de la même chaîne. Il faut me dire, ma chère, si dans mes descriptions, je ne mérite pas moi-même le reproche que je fais à ceux qui méprisent les autres, pour des défauts qui ne sont pas volontaires. Celle que je vais commencer pourra vous paroître intéressante, si je vous avertis qu’il est question d’un nouvel adorateur. Et lequel donc, des trois hommes que j’ai nommés ? Vous devinez le baronnet, j’en suis sûre. Oui, ma chère, c’est lui ; mais songez que mon esquisse sera composée de ce que j’ai appris de lui dans la suite, aussi-bien que de mes propres observations. Le chevalier Hargrave Pollexfen est un homme bien fait, assez haut, d’une figure agréable, âgé de vingt-huit ou trente ans. Il a le teint un peu trop blanc pour un homme, et tirant un peu sur le pâle ; les yeux d’une hardiesse remarquable, gros, ouverts, approchant assez de ceux qu’on nomme vulgairement des yeux de bœuf, et dans les airs qu’il se donne, il paroit affecter un regard libertin, qu’il prend peut-être pour une recommandation auprès des femmes. Miss Ancillon, l’entendant louer par Miladi Williams, pendant qu’il avoit le dos tourné, a dit qu’il avoit les plus beaux yeux qu’elle eût jamais vus dans un homme, des yeux mâles, pleins d’expression. Il s’énonce facilement ; mais cette volubilité paroît plutôt tenir de ce qu’il ne doute de rien, que d’un fond extraordinaire de bonnes idées. Cependant il passe pour homme d’esprit, et s’il pouvoit gagner sur lui de penser un peu plus et de parler moins, il auroit peut-être plus de droit à l’estime dont il paroît se croire un peu trop sûr. Comme il n’hésite jamais, et qu’il excite à rire en riant le premier de ce qu’il va dire ou de ce qu’il a dit, il s’est fait une réputation d’homme infiniment agréable, parmi ceux qui aiment à noyer la réflexion dans la gaieté. Il paroît que Sir Hargrave a voyagé ; mais il doit avoir emporté avec lui un étrange nombre de folies et beaucoup d’affectation, s’il en a laissé une partie dans ses courses. Il est porté sur-tout à juger désavantageusement d’une femme, lorsqu’il est parvenu à lui arracher quelques marques de goût pour ses plaisanteries. Vous saurez bientôt comment je suis informée de ce trait, et de quelques autres qui ne valent pas mieux. Le goût présent de la nation étant pour la parure, il n’est pas surprenant qu’un homme, tel que Sir Hargrave, cherche à s’y distinguer. Que peut-on faire de trop pour sa figure, quand on la préfère aux qualités de l’ame ? Cependant les soins qu’il y apporte réussiroient mieux, à mon avis, s’ils étoient moins apparens. Son inquiétude est extrême, pour tenir tous ses ajustemens dans l’ordre. Il n’oublie pas de rendre ses devoirs à chaque trumeau ; mais il le fait avec une sorte de circonspection, comme s’il vouloit déguiser une vanité trop visible, pour que personne puisse s’y tromper. S’il se voit observé, il se retire d’un air à demi-négligé ; mais un peu mécontent néanmoins, en feignant d’avoir découvert dans sa personne, quelque chose qui lui déplaît. Cette plainte ne manque guères de lui attirer un compliment, auquel il fait juger qu’il est très-sensible par l’air affecté avec lequel il s’en défend. Oh ! Monsieur, oh ! Madame, vous me faites grâce. Tel est le chevalier Pollexfen. Il a pris place auprès de la provinciale ; et donnant carrière à sa galanterie, il s’est répandu en si beaux discours, qu’il ne m’a pas laissé un instant pour lui faire connoître qu’on n’est pas d’une sottise absolue dans ma province. Il a soutenu que j’étois une parfaite beauté. Il m’a supposée d’une extrême jeunesse. Tous éloges assez fades, en vérité, tandis que par les airs qu’il se donne, il paroissoit sûr de mon admiration. Je l’ai regardé plusieurs fois assez fixement ; et mes yeux étant une fois tombés sous les siens, j’ose assurer que dans ce moment il prenoit pitié du pauvre cœur dans lequel il croyoit jeter beaucoup de trouble. Cependant je considérois alors si dans la nécessité de choisir entre M Simple et lui, en punition de quelque grande faute que j’aurois commise, je ne me déterminerois pas plutôt pour le premier. Le maître d’hôtel, étant venu avertir qu’on avoit servi, m’a délivrée d’une plus longue suite d’importunités, et le chevalier s’est trouvé placé à table assez loin de moi. Pendant tout le dîner, il a tiré beaucoup de lustre, de l’air sourcilleux et de la conduite de M Walden, qui, demeurant souvent muet, sembloit n’accorder que du mépris à tout ce qui sortoit de la bouche du chevalier. Cette disposition se déclaroit quelquefois par une si grande variété de grimaces, qu’il m’auroit paru impossible de les exprimer avec le même visage. Depuis mon retour, j’ai tenté plusieurs fois, devant mon miroir, d’imiter les différentes contorsions de M Walden, pour vous les décrire, et tous mes efforts n’ont pu me rendre capable de vous en donner la moindre notion. Peut-être auroit-il été plus excusable, dans quelques-uns de ses mépris, s’il n’avoit pas été visible qu’il tournoit au profit de son amour propre, toute la considération qu’il croyoit ôter au baronnet. Cependant il étoit aussi condamnable d’un côté que Sir Hargrave l’étoit de l’autre. Jamais je n’ai vu dans un si beau jour la différence réelle qui est entre l’homme du monde et celui qui sort du collège. L’un sembloit résolu de ne prendre plaisir à rien, tandis que l’autre s’efforçoit de plaire à tout le monde, et si fort à ses dépens, qu’il mettoit quelquefois son jugement au hasard. Une seconde folie faisoit oublier la première, et la seconde une troisième : mais, en riant le premier de ses propres extravagances, il nous laissoit la liberté de supposer qu’elles étoient volontaires, et qu’il ne s’y livroit avec cette sorte d’oubli de lui-même, que pour réjouir l’assemblée. M Walden, comme il paroissoit clairement à son front couvert, aux méprisantes agitations de ses lèvres, et à son visage entier, qu’il affectoit de ne pas tourner vers le baronnet, sembloit irrité de l’air riant qu’il voyoit sur celui de tout le monde, et qu’il paroissoit prendre en pitié, sans distinguer de quelle source il venoit, comme s’il s’étoit cru tombé dans une compagnie fort inégale. Il a même affecté deux ou trois fois de s’adresser à M Simple, avec une sorte de préférence sur toute l’assemblée, quoiqu’il fût assez visible que ce pauvre jeune homme avoit beaucoup plus de goût pour l’agréable fécondité du chevalier baronnet, que pour la seche emphase du savant, et qu’il parût applaudir des lèvres et des yeux à chaque mot de Sir Hargrave, au lieu qu’il baissoit la vue avec embarras, dans le tems même que M Walden lui faisoit l’honneur de s’adresser à lui, comme à la principale personne de l’assemblée. Qu’il me soit permis de faire une réflexion, ma chère Lucie. Ne vous paroît-il pas fort heureux pour notre sexe léger et badin, que la plupart des hommes, ces chefs de l’esprit humain, ne soient pas beaucoup plus raisonnables que nous ? Ou pour m’exprimer en d’autres termes, ne croyez-vous pas que les excès de raison sont aussi ridicules qu’une portion modérée de folie ? Mais, silence. Je n’ajoute pas un mot. Mon oncle ne manqueroit pas de se soulever contre moi. Qu’est-il arrivé ? Que M Walden ne pouvant supporter de se voir comme enséveli par l’homme du monde, a pris le parti, après dîner, de venger l’université par une querelle presque ouverte. Il n’a pas manqué d’adresse pour faire tourner la conversation sur les avantages du savoir ; d’où il a conclu qu’il n’y avoit rien de comparable à l’éducation qu’on reçoit dans les universités. Sir Hargrave a traité légèrement cette thèse, c’est-à-dire, avec une ironie fine et quelquefois piquante, qui a déconcerté à la fin M Walden, et qui auroit eu d’autres suites, si toute l’assemblée ne s’étoit réunie pour les arrêter. Enfin, M Walden est sorti fort mécontent. Lorsqu’on se préparoit à servir le thé, Miladi Williams s’est approchée de moi, et m’a félicitée d’avoir fait une aussi belle conquête que celle de Sir Hargrave. Elle avoit remarqué, m’a-t-elle dit, que dans la chaleur même de sa dispute, ses yeux s’étoient toujours tournés vers moi avec un mêlange de respect et d’admiration, et qu’il lui étoit même échappé quelques mots qui ne pouvoient laisser aucun doute de ses sentimens. Miss Ancillon qui étoit assez proche pour entendre Miladi, et sur laquelle le chevalier sembloit avoir fait beaucoup d’impression, n’a pas eu peu de peine à forcer ses yeux de me regarder civilement, quoique sa bouche, qui est réellement jolie, se soit fait la violence de me féliciter aussi par quelques sourires. Sir Hargrave a rapporté toutes ses attentions à moi pendant le thé, et l’on s’est apperçu qu’il avoit l’esprit sérieusement occupé de quelque chose. Ensuite il a prié M Reves de passer avec lui dans un cabinet voisin ; et là, votre Henriette est devenue le sujet d’une conversation sérieuse. Il a déclaré d’abord à M Reves, que dans plusieurs voyages qu’il avoit faits à Nortampthon, il avoit toujours cherché l’occasion de me voir, et qu’il ne seroit pas venu dîner sans invitation, chez Miladi Williams, s’il n’eût appris que j’y étois. Il a protesté que ses vues étoient pleines d’honneur, comme s’il avoit cru qu’on en pouvoit douter sans cette assurance ; marque tacite, ma chère, de la supériorité qu’il s’attribue, et de la haute idée qu’il attache à sa fortune. M Reves lui a répondu que tous mes parens s’étoient fait une règle de ne pas se mêler de mon choix. Sir Hargrave s’en est applaudi comme du plus grand bonheur : et rentrant bientôt dans l’assemblée, il a pris un moment où j’étois à m’entretenir seule avec Madame Reves, pour s’approcher de moi, et pour me déclarer, en termes fort ardens qu’il avoit conçu la plus vive admiration pour un grand nombre de qualités extraordinaires ; qu’il a peut-être forgées lui-même ; car il en a fait le compte avec une volubilité surprenante. Enfin, il m’a demandé la permission de me rendre ses respects chez M Reves. Je lui ai dit que M Reves étoit le maître chez lui, et que je n’avois aucune permission à donner. Il m’a fait une profonde révérence, avec un remercîment, comme si ma réponse étoit une permission réelle. Quel parti pour une femme avec ces flatteurs ? Il a paru chercher l’occasion de renouer l’entretien avant son départ, mais j’ai su l’éviter. Miladi Williams nous a pressés de passer la soirée chez elle ; M et Madame Reves se sont excusés. En revenant, M Reves m’a dit que je trouverois dans Sir Hargrave un amant fort résolu et fort importun, si je ne marquois pas de goût pour ses soins. Ainsi, monsieur, lui ai-je répondu, pour me délivrer de ses importunités vous me conseillerez de l’épouser, comme on dit qu’il est arrivé à plusieurs femmes de bon naturel. Nous avons trouvé, en rentrant au logis, le chevalier Allestris, qui attendoit le retour de M Reves. C’est un homme de mérite et d’un jugement rare, simple dans ses manières, et d’environ cinquante ans. M Reves, lui ayant appris comment nous avions passé le jour, il nous a fait un portrait de sir Hargrave Pollexfen, qui a non-seulement aidé à tout ce que vous venez de lire, mais qui me l’a fait regarder comme une connoissance fort dangereuse. On assure que malgré l’air gai et badin qu’il sait prendre en compagnie, c’est un homme du plus mauvais naturel, mal intentionné, méchant, qui ne se fait scrupule de rien pour arriver à ses fins ; qu’il a déjà causé la ruine de trois jeunes femmes ; qu’il est assez rangé dans ses affaires, mais que c’est même aux dépens de son caractère, parce qu’autant qu’il est prodigue pour ses plaisirs, autant il regarde de près à son argent dans des occasions où la libéralité est un devoir. Auriez-vous cru, ma chère, que cet homme de si bonne mine, si enjoué, si bien mis, pût être un caractère noir, audacieux, méchant, cruel même ? Car Sir Allestris nous a raconté d’autres histoires, qui prouvent que toutes ces qualités lui conviennent. Mais je n’avois pas besoin de ces lumières pour me déterminer à ne pas recevoir ses propositions. Ce que j’avois vu me suffisoit ; quoique Sir Allestris, à qui M Reves a fait la confidence entière, ne doute point que ses vues ne soient sérieuses, et que m’en ayant fait compliment, il ait ajouté qu’il lui connoît du penchant pour le mariage ; d’autant plus, dit-il, qu’au défaut des mâles dans sa ligne, la moitié de son bien passeroit à un parent fort éloigné, qu’il hait beaucoup, par la seule raison, que dans son enfance cet honnête cousin le reprenoit quelquefois de ses fautes. Au reste, Sir Allestris dit que son bien étoit aussi considérable qu’on le publie. Lorsque nous nous sommes trouvés libres, quelle gloire pour vous, chère cousine, m’a dit M Reves, de réformer un homme de ce caractère ; et de faire de son bien une source de bénédictions, comme je suis sûr que vous y apporteriez tous vos soins, si vous étiez Miladi Pollexfen ! Mais comptez, chère Lucie, que Sir Hargrave, fût-il roi de la moitié du globe, ne me verra point à l’autel avec lui. Que faire néanmoins, s’il est aussi importun, qu’on le représente ? Je ne me conduis pas mal avec ceux que je puis tenir à la longueur des armes ; mais j’avoue que je serois fort embarassée avec ces caractéres hardis. La civilité, à laquelle je me crois obligée pour tous ceux qui marquent un peu de considération pour moi, m’exposeroit à beaucoup d’inconvéniens, dont la protection de mon oncle et celle de M Deane m’ont toujours préservée. ô chère Lucie ! à combien de maux une jeune personne n’est-elle pas exposée sans cette protection, lorsque tant d’hommes, semblables à des sauvages ou à des bêtes farouches, s’attachent à nous poursuivre comme la proie de leur sexe. samedi matin.

pour finir dans cette lettre sur l’article de Sir Hargrave, et plaise au ciel que jamais il ne me donne occasion d’y revenir ! M Reves vient de recevoir un billet de lui, par lequel il s’excuse de le voir ce matin, comme il se l’étoit proposé, sur l’obligation où il se trouve de partir sur le champ pour Reading, où il est appelé par les instances d’un ami mourant, et dans l’impossibilité qu’il prévoit de revenir avant trois jours, qui lui paroîtront, dit-il, trois longues années ; il ne peut se dispenser avant son départ de renouveler les témoignages de son respect, et de confirmer la déclaration de ses sentimens. Il demande instamment la faveur et la protection de M Reves. Il ajoute qu’un bonheur pour lui dans son absence, c’est que Miss Byron, M et Madame Reves, ayant le tems de réfléchir un peu sur ses offres, il se flatte qu’elles ne seront pas payées d’un refus. à présent, ma chère, vous avez tous les éclaircissemens que je vous ai promis sur mes deux nouveaux adorateurs. Comment vais-je me conduire avec eux ? C’est ce que j’ignore. Mais je commence à juger que les plus heureuses filles sont celles à qui leurs parens épargnent les embarras de cette nature, en remettant à consulter leur inclination lorsqu’on est au préliminaire. Il est certain que les miens font beaucoup d’honneur à ma discrétion, de m’établir si généreusement mon propre juge. Les jeunes personnes sont flattées du pouvoir qu’on leur donne sur elles-mêmes, cependant je ne vous cacherai point que cet honneur me cause quelque peine, et pour deux raisons ; l’une qu’il m’oblige à la plus grande circonspection, comme à la plus vive reconnoissance ; la seconde, que ma famille a marqué plus de générosité en me dispensant de la soumission, que lorsque j’ai accepté, ou que j’ai paru accepter cette grâce. J’ajoute que me trouvant comme livrée à des persécutions étrangères, c’est-à-dire, à celles de plusieurs personnes qui n’ont pas fait insensiblement connoissance avec moi, comme notre voisin Greville, Orme et Fenwich, je m’imagine qu’il y a quelque apparence de présomption à faire face aux premières propositions d’une nature si terrible. Ne seroit-elle pas terrible en effet, si le cœur se laissoit une fois engager. Que mes chers parens me permettent donc de m’en rapporter à eux, s’il se présente quelqu’un pour lequel je n’aie pas trop d’éloignement. à l’égard de M Fouler et du baronnet, je suis à présent dans la nécessité de prononcer moi-même avec eux. Il est beaucoup plus facile à une jeune personne de dire non, que oui. Mais à l’avenir je n’aurai point la hardiesse de me déterminer sans conseil. Comme M et Madame Reves m’ont engagée à leur laisser lire ce que je vous écris, ils m’accordent toute la liberté dont j’ai besoin pour cet exercice. Ainsi vous serez moins surprise que je trouve le tems de vous faire de si longues lettres. Miss Byron est dans son cabinet. Miss Byron écrit : c’est une excuse qu’ils croyent suffisante pour tout le monde, parce qu’ils ont eux-mêmes la bonté de s’en contenter. Ils savent d’ailleurs qu’ils obligent une chère famille, en me donnant l’occasion de lui rendre mes devoirs.