Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 84

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
- Lettre 83 Histoire du chevalier Grundisson - Lettre 85


LETTRE 84

le chevalier Grandisson au docteur Barlet.

Boulogne, 17 août. Je suis de retour ici depuis hier au soir, mais avant le récit de ma réception, je dois vous apprendre que la Signora Olivia est arrivée à Florence, lorsque je me disposois à quitter cette ville. Avec quelque diligence que j’aie pressé mon départ, je n’ai pu me dispenser de lui rendre une visite qu’elle m’a fait demander. N’attendez pas les circonstances de ses emportemens, sur-tout lorsqu’elle a su que je retournois à Boulogne. Je l’ai laissée dans cette fureur. Une entreprise fort extraordinaire, dont j’ai eu peine à me garantir le jour suivant, m’a paru venir de la même source. Cependant je suis parti sans faire la moindre recherche et la moindre plainte. Je ne dois pas oublier non plus que j’ai rendu au comte de Belvedère la visite que je lui avois promise. Le général à Naples, et le comte à Parme, m’ont reçu avec les plus grandes civilités, tous deux, vous n’en doutez pas, par le même motif. Le général et sa femme, se rendant à Boulogne, m’ont accompagné pendant une partie du chemin vers Florence. Ils alloient se réjouir avec leurs amis d’Urbin et de Boulogne, de la résolution de leur sœur et la féliciter de son courage, comme le général l’avoit déjà fait par une lettre qu’il m’a montrée. Les complimens et les éloges y étoient prodigués pour moi. On peut s’expliquer avec politesse sur un homme qui ne cause plus de crainte ni d’envie. Il auroit voulu me charger de présens : mais je me suis dispensé de les accepter, de manière, néanmoins, qu’il n’a pu s’offenser de mon refus. Hier en arrivant, je me rendis au palais della Porretta ; et j’entrai d’abord chez le seigneur Jéronimo, avec lequel j’avois entretenu un commerce de lettres pendant mon absence. Il me reçut avec des transports de joie ; et la mienne ne fut pas moins vive, de trouver sa guérison fort avancée. L’appétit lui est revenu. Son sommeil est fort paisible. Il demeure levé pendant une partie du jour. Enfin, sa santé et celle de sa sœur font régner la joie dans leur famille. Mais il me fit entendre qu’il manquoit à son bonheur de pouvoir me nommer son frère ; et s’enflammant sur ce point, il me supplia au nom du ciel, en me pressant la main et la mouillant même de ses larmes, de conduire cette affaire à sa conclusion. Le marquis, la marquise, le prélat et le père Marescotti vinrent me remercier, et m’applaudir de ma correspondance avec leur chère Clémentine. Le prélat et le père me protestèrent que pendant toute leur vie j’aurois part à leurs prières, et qu’ils supplieroient le ciel de m’accorder une Clémentine meilleure et plus charmante, s’il étoit possible, que celle dont les idées cessoient de répondre à leur attente. Le général et sa femme étoient arrivés depuis deux jours, mais ils étoient sortis pour quelques visites. Tandis que chacun répétoit ses applaudissemens, et que je les recevois presque en silence ; car mon rôle étoit embarrassant dans une situation si critique, Camille vint dire à la marquise, que Clémentine étoit impatiente de voir son ami. Je vous introduirai, me dit cette tendre mère. Elle se leva. Je la suivis. Sa fille, en m’appercevant, vint à moi, les bras ouverts, me nomma son quatrième frère, et me fit de vifs remercîmens de mes lettres. Comme elle m’avoit pressé dans une de ses réponses, d’employer mon crédit auprès de sa famille, pour lui faire obtenir la permission d’entrer dans un cloître, et que j’avois fortement combattu cette idée, elle se plaignit de la résistance que je faisois à ses désirs. Vous savez, madame, dit-elle à sa mère, que c’est un ancien goût que je n’ai jamais perdu ; et se tournant vers moi : ô chevalier, vos objections ne m’ont pas convaincue. Non, mademoiselle, je le vois bien : car si Clémentine étoit convaincue, elle suivroit à toute sorte de prix le mouvement de sa conviction. ô monsieur, vous êtes dangereux, je m’en apperçois. Si certain événement étoit devenu réel, j’étois perdue. N’êtes-vous pas convaincu, monsieur, que dans mes principes j’étois absolument perdue ? Si vous l’êtes, j’espere que vous agirez aussi suivant votre conviction. Il me semble, cher docteur, que me connoissant si bien, elle pouvoit s’épargner cette réflexion badine. Elle a même souri en la prononçant. Remarquez qu’elle est déjà capable d’enjouement, dans une occasion si grave. Peut-être a-t-elle voulu prendre un air qu’elle me voyoit affecter moi-même. Mais enfin je commence à croire, quelqu’éloignée qu’elle soit à présent de se l’imaginer, qu’il n’est pas impossible qu’avec le tems elle ne se laisse amener au sentiment de son devoir, lorsqu’il lui sera représenté par des avocats aussi puissans qu’elle en a dans sa famille. Quoi qu’il puisse arriver, si c’est pour son honneur et celui de tous les siens, je ne puis être tout-à-fait sans joie. J’espère, lui dis-je, que vos désirs pour la retraite seront du moins suspendus. Elle convint de la force de quelques-uns de mes raisonnemens, mais je crus appercevoir qu’elle n’abandonnoit pas entièrement l’espérance d’obtenir le consentement de sa famille. Le général et le comte, qui étoient revenus dans l’intervalle, se hâtèrent de me venir faire leurs complimens. Qu’ils mirent tous deux de profusion ! à la prière de la marquise, on repassa dans l’appartement de Jéronimo, où le marquis, le prélat et le père Marescotti étoient encore. Chacun recommençant à s’étendre sur l’obligation qu’ils avoient à mes services, et faisant des vœux pour mon bonheur ; je leur dis qu’il dépendoit d’eux de me faire un plaisir inexprimable. Ils me presserent, tout d’une voix, de m’expliquer : c’est, répondis-je, de permettre que j’engage mon tendre ami, le seigneur Jéronimo, à m’accompagner en Angleterre. M Lowther se croiroit heureux de pouvoir lui continuer ses soins à Londres, plutôt qu’ici, quoiqu’il soit résolu, si ma demande n’est point accordée, de ne le pas quitter jusqu’à parfaite guérison. Ils se regardèrent l’un l’autre, d’un air de joie et de surprise. Jéronimo versa quelques larmes. Je ne puis, je ne puis soutenir, dit-il, ce poids d’obligation. Chevalier, nous ne pouvons rien faire pour vous ; et vous n’avez procuré ma guérison, que pour vous donner le pouvoir de me tuer vous-même. Les yeux de Clémentine étoient humides ; elle sortit avec quelque précipitation. ô chevalier ! Me dit la marquise, le cœur de ma fille est trop sensible, pour son repos, aux impressions de la reconnoissance. Je crains pour sa vie, si vous ne la faites pas repentir de sa résolution. Ce que je demande, répliquai-je, n’est une faveur que pour moi. Je me flatte que le seigneur Jéronimo ne partiroit pas sans quelques-uns de ses amis. Nos bains sont restauratifs. Je ne manquerois pas de l’y conduire moi-même. La différence du climat peut lui devenir avantageuse. Que j’aie l’honneur, messieurs, ajoutai-je, en promenant les yeux autour de moi, de vous recevoir tous en Angleterre. Ce sera vous acquitter pleinement des obligations que vous relevez avec tant de bonté. Ils continuoient de se regarder en silence. Plût au ciel, repris-je, que vous-même, monsieur, et vous, madame (en m’adressant au père et à la mère), vous fussiez disposés à me faire cette faveur. Vous y pensiez autrefois dans une heureuse supposition. J’engagerai mes deux sœurs et leurs maris à vous accompagner avec moi dans votre retour jusqu’à Boulogne. Mes sœurs embrasseroient avec joie l’occasion de voir l’Italie, et d’acquérir l’amitié de l’incomparable Clémentine, dont elles révèrent déjà le caractère. Leur silence continuoit ; mais personne ne sembloit désapprouver mes instances : cet honneur, messieurs, cette grâce, madame, seroit d’un autre avantage pour moi. Après les espérances que vous m’aviez données, retourner seul dans ma patrie, c’est y rentrer en homme qui fuit, et qui revient maltraité. Mon orgueil n’y est pas moins intéressé que ma satisfaction. Je vous offre un logement à la ville et à la campagne. Je n’ai rien dont je ne vous abandonne la disposition. Personne n’aime son pays plus que moi ; mais il me deviendra plus cher encore, si vous en tirez quelque utilité pour votre amusement, ou votre santé. Obligez-moi, messieurs, obligez-moi, madame, ne fût-ce que pour trouver l’Italie plus agréable à votre retour. Nos étés sont moins chauds. Le commerce nous donne en abondance tous les fruits qui croissent ici en automne, et nos hivers ne sont pas si froids que les vôtres. Obligez-moi seulement pour l’hiver prochain, et vous consulterez votre inclination, pour demeurer plus long-tems. Très-cher ami, s’écria Jéronimo, j’accepte votre invitation, aussi-tôt qu’on me croira capable d’entreprendre le voyage. Le voyage ! Interrompis-je ; un vaisseau vous assure les mêmes commodités que votre chambre. Il vous portera jusqu’au milieu de Londres : vous ne vous appercevrez qu’aux progrès de votre santé, que vous avez quitté votre appartement. En vérité, leur a dit le général, ma sœur craignoit avec raison de n’être pas long-tems catholique, en devenant la femme de cet étrange homme. Je vous conseillerois de l’en croire. Vous l’aimez. Vous avez essuyé beaucoup de chagrins et de fatigues. Allez passer l’hiver avec lui. On vante beaucoup les bains de Bath, et vous ne sauriez vous en trouver mal. Nous nous chargerons, ma femme et moi, du bonheur de Clémentine pendant votre absence. Prenez Grandisson au mot. Ramenez-le avec vous, lui, ses sœurs et leurs maris. Mais, chevalier, quel tems choisissez-vous pour votre départ ? Je lui dis que le plus tôt seroit le mieux, parce que la saison ne pouvoit être plus favorable. Je répétai que cette résolution me combleroit de joie, et que c’étoit l’unique moyen de s’acquitter de ce qu’ils nommoient leurs obligations. Je leur promis de revenir avec eux. La santé de Clémentine, ajoutai-je, sera confirmée alors ; et celle du seigneur Jéronimo parfaitement rétablie. Avec quelle satisfaction ne se reverront-ils pas l’un et l’autre ? On ne me demande que jusqu’au lendemain pour tenir conseil, et pour me donner une explication positive. M Lowther et se s collégues, qui ont été consultés ce matin, jugent que le seigneur Jéronimo pourroit être transporté en litière, jusqu’au port le plus voisin, et s’y embarquer pour l’Angleterre ; mais que le plus sûr est d’attendre au printems, parce qu’alors les nouvelles chairs seront tout-à-fait raffermies. On promet que Jéronimo, les deux fils du comte, et quelques autres personnes de la famille, entreprendront alors le voyage. Dans l’intervalle, le prélat et le père Marescotti, se chargent d’entretenir un commerce de lettres avec moi, et de m’informer de tous les événemens. Clémentine a pris le chocolat avec nous. On ne lui a point caché la nouvelle résolution. Elle a fort approuvé la visite qu’on me promet pour l’année prochaine. Fâcheuses circonstances, m’a-t-elle dit à l’oreille, qui ne permettent pas le même voyage à celle qui le feroit le plus volontiers, et qui ne seroit pas la plus mal reçue. Je verrois avec plaisir le pays où le chevalier Grandisson est né. Et moi, j’ai pensé à la bizarrerie de l’usage, qui n’auroit pas permis à Clémentine de me tenir un langage de cette nature, si elle n’eût été absolument déterminée à ne plus voir en moi qu’un frère. Combien de ressources, mon cher docteur, les ames délicates n’ont-elles pas pour exprimer un refus ? étant demeuré seul avec Jéronimo, il m’a parlé dans des termes fort tendres, du changement qui paroissoit sur mon visage, depuis que sa sœur sembloit s’affermir dans ses idées. Si le cœur ne souffroit pas, m’a-t-il dit, je suis bien sûr qu’on n’en verroit point ces marques au-dehors. Cher ami ! Lui ai-je répondu, qu’y trouvez-vous de surprenant ? Lorsque je suis revenu en Italie, quelque opinion que j’eusse de votre sœur, je ne la croyois pas aussi grande qu’elle s’est montrée depuis. Je l’ai toujours admirée ; mais à présent je vais plus loin que l’admiration. Voir évanouir mes espérances, après les avoir vues si bien établies ! Je serois plus qu’homme, si je n’en étois pas vivement touché. Vous devez l’être sans doute, et j’entre cordialement dans vos peines ; mais, cher Grandisson, c’est Dieu seul qu’elle préfère à vous. Elle souffre plus que vous ne pouvez souffrir. Elle n’a, m’a-t-elle dit, qu’un motif de consolation ; c’est l’espérance de ne pas vivre long-tems. Chère fille ! Elle se flatte qu’elle doit le retour de sa raison aux ardentes prières qu’elle adressoit au ciel, dans ses intervalles lucides, et dont l’unique objet étoit la consolation de ses parens ; après quoi, elle ne formeroit pas d’autres vœux, que pour une meilleure vie. Mais, chevalier, si votre cœur est dans une situation si violente… n’en doutez pas, cher ami. Je ne suis pas un homme insensible. Cependant, quand on réussiroit aujourd’hui à faire descendre Clémentine du point de grandeur où elle s’est élevée ; quelque satisfaction que mes désirs y pussent trouver, je n’en jugerois pas moins, que si sa conscience en étoit blessée, ce seroit une diminution pour sa gloire. Et me seroit-il possible, comme elle l’a fort bien observé dans une de ses lettres, de voir une épouse chérie, malheureuse par ses scrupules, sans m’efforcer de rendre la paix à son cœur, en les écartant ? Et pourrois-je espérer quelque succès, sans lui faire une peinture avantageuse de la religion que je professe ? Et ne seroit-ce pas m’exposer au reproche d’avoir violé les articles ? ô mon cher Jéronimo ! Les choses doivent demeurer telles qu’elles sont, à moins qu’elle ne puisse penser mieux de ma religion, ou moins favorablement de la sienne. Il est revenu à me parler des obligations de sa famille. Je lui ai déclaré que ce langage étoit le seul chagrin qu’il pût me causer. De grâce, lui ai-je dit, qu’il n’en soit plus question. Tout le monde n’est pas excité par l’occasion, comme j’ai eu le bonheur de l’être. Mon ami porteroit-il envie à mon bonheur ? Le plus ardent de mes vœux, cher docteur, seroit à présent d’imaginer quelque chose que je puisse accepter pour satisfaire des cœurs si reconnoissans. Je souffre de me voir placé, par eux-mêmes, dans un jour qui doit les faire souffrir. Que puis-je faire, suivant mes notions d’amitié, pour soulager leur reconnoissance ? Il craignoit, a-t-il repris, que je ne pensasse bientôt à les quitter. Je lui ai dit, que ne doutant plus de la persévérance de Clémentine, et du consentement qu’elle donneroit à mon retour dans ma patrie, je devois souhaiter pour moi-même, comme pour elle, qu’il me fût permis de hâter mon départ ; d’autant plus que M Lowther consentoit volontiers à demeurer après moi. La marquise est entrée. Clémentine, m’a-t-elle dit, appréhende que vous ne nous quittiez bientôt. Elle est à se promener au jardin, avec son père et ses frères. J’ose vous répondre qu’ils seroient charmés de votre compagnie. J’ai laissé Jéronimo et sa mère ensemble. Le marquis, me voyant approcher, a dit à sa fille quelques mots que je n’ai pas entendus. Ensuite, après m’avoir fait un compliment fort civil, il a pris un prétexte pour entretenir particulièrement ses deux fils, et je suis demeuré seul avec elle. N’y a-t-il pas de la cruauté, m’a-t-elle dit d’abord, non-seulement à m’avoir refusé votre secours pour un dessein que j’ai fort à cœur, mais à fortifier contre moi les raisons de mes parens ? Quelques-uns ont fait grand usage de ce que vous m’avez écrit. ô chevalier ! Vous avez gagné le cœur du général ; mais vous n’avez pas contribué à soulager celui de sa sœur. Non, non, je ne me rétablirai jamais, si l’on me refuse l’entrée du cloître. Souvenez-vous, mademoiselle, que le parfait rétablissement de votre santé dépend, après Dieu, de la tranquillité de votre esprit. Ne vous abandonnez pas, je vous en conjure, à des idées qui le troublent. Quelle fille, quelle sœur peut compter sur l’affection de sa famille, si vous ne le pouvez pas ? Vous avez vu combien leur bonheur dépend de votre santé. Doutez-vous, dans le monde, de la force de cette vertu, dont vous avez déjà donné, dirai-je à mes dépens, une si glorieuse preuve, que le malheureux qui en souffre est forcé lui-même d’y applaudir. ô chevalier ! Ne dites pas à vos dépens, si vous souhaitez que je sois tranquille. J’ai besoin, mademoiselle, d’un effort extrême, pour me faire violence dans ces occasions ; mais, permettez-moi deux mots de plus sur le même sujet. Vous avez exigé de moi une des plus grandes preuves de désintéressement, dont il y ait jamais eu d’exemple : je vous conjure, chère Clémentine, pour vous-même, pour l’honneur de votre devoir, et si vous le permettez, par bonté pour moi, d’écarter à présent ce désir favori qui domine votre cœur. Elle est demeurée quelques momens à réfléchir ; et reprenant à la fin : je vois bien, monsieur, que je ne dois attendre de vous aucune faveur sur ce point. Passons dans l’allé e voisine, où nous ne pourrons être entendus… j’ai, monsieur, une autre prière à vous faire. Elle n’est pas nouvelle. J’en ai déjà touché quelque chose dans une de mes lettres. Ce n’est point une prière qui me soit venue à l’esprit sans délibération. Et quelle est cette demande, mademoiselle ? Comment l’expliquer ? Cependant je le ferai. Si vous voulez bannir de mon cœur… elle s’est arrêtée encore une fois, et j’ai cru que dans ce moment elle ne retrouvoit pas ses idées. Si vous voulez me rendre tranquille… mademoiselle ! Il faut vous marier !… c’est alors, monsieur, qu’il ne me restera aucun doute de la fermeté de ma résolution. Mais écoutez-moi jusqu’à la fin : il faut vous marier avec une angloise. Que ce ne soit pas une italienne. Olivia ne feroit pas scrupule de changer de religion pour vous. Mais n’épousez point Olivia. Je m’imagine que vous ne seriez pas heureux avec elle. Croyez-vous que vous puissiez l’être ? Je lui ai marqué, par une révérence, que je pensois comme elle. Non, non, vous ne le seriez pas. Ne faites point un choix qui puisse déshonorer Clémentine. J’ai le cœur fier. Qu’il ne soit pas dit qu’un homme à qui Clémentine a pu appartenir, se soit avili par son mariage… si vous vous mariez, monsie ur, il me sera peut-être permis d’être du nombre de ceux qui vous ont promis une visite en Angleterre. Ma belle-sœur souhaitoit à ce moment d’en être aussi. Son mari ne lui refuse rien. Elle l’engagera facilement à l’accompagner. Vous n’aurez pas de peine à persuader à Madame Bemont de faire encore une fois le voyage de son pays. Vous reviendrez en Italie avec nous, vous, votre femme, et peut-être vos sœurs avec leurs maris. Nous ne composerons ainsi qu’une famille. Si mes autres demandes sont refusées, il faut m’accorder celle-ci. Elle dépend de vous. Et ne souhaitez-vous pas de me voir tranquille ? Admirable Clémentine ! Le monde n’a rien de si grand que vous. Vous êtes capable de tout ce qu’il y a de noble. C’est cette grandeur même, qui m’attache à vous… laissez, laissez ce langage, chevalier. Il me touche plus que je ne le désire. Je crains qu’il n’y ait de l’affectation à me reprocher dans le mien… mais je répète qu’il faut vous marier. Je ne serai pas tranquille, aussi long-tems que vous ne serez pas marié… lorsque je ne vois pas la moindre apparence… mais n’y pensons plus. Combien de tems vous aurons-nous encore avec nous ? S’il ne me reste aucune espérance, mademoiselle… ah, chevalier ! (en détournant le visage de moi) n’employez pas ces expressions. Le plus tôt sera le mieux… mais vos ordres… je vous rends grâces, monsieur (en m’interrompant) ; mais ne vous ai-je pas dit que j’ai de l’orgueil, chevalier ? Ah ! Monsieur, vous l’avez découvert il y a long-tems. L’orgueil fait plus pour une femme que la raison. Asseyons un moment, et j’achèverai de vous faire connoître mon orgueil. Elle s’est placée sur un banc voisin, et me faisant asseoir près d’elle : je vais parler à ces arbres, m’a-t-elle dit, en se tournant vers les myrthes qui nous couvroient. " le chevalier Grandisson sera-t-il informé de toute ta foiblesse, Clémentine ? Sa compassion le ramènera-t-elle de son pays pour te fortifier ? Après avoir pris, par le secours du ciel, une résolution digne de ton caractère, douteras-tu si tu es capable d’y persister, et lui donneras-tu lieu de croire que tu en doutes ? Consentira-t-il encore à d’officieuses absences, pour faire l’essai de ta force ? Et succomberas-tu dans l’épreuve ? Non, Clémentine. " ensuite se tournant vers moi, mais les yeux baissés ; je renouvelle, monsieur, tous mes remercîmens pour la généreuse compassion dont vous m’avez donné tant de preuves. Ma triste situation m’y donnoit peut-être quelque droit. J’y reconnois la main du ciel, qui a peut-être voulu punir mon orgueil, et je m’y soumets. Je reconnois même, sans honte, l’obligation que j’ai à votre pitié, et j’en conserverai un tendre souvenir jusqu’au dernier instant de ma vie. Je souhaite que vous vous souveniez de moi avec la même tendresse. Ma vie ne peut être longue : ainsi, pour céder à vos désirs et à ceux d’une chère famille, je suspendrai les vues que j’avois pour le cloître. Il me reste l’espérance de vous voir en Angleterre, dans l’heureux état dont j’ai parlé ; sur-tout ensuite à Boulogne. Je vous croirai de ma famille. Je me croirai de la vôtre. Dans ces suppositions, dans ces espérances, j’ai la force de consentir à votre départ. Si je vis, c’est une absence de peu de mois. N’ai-je pas soutenu assez bien la dernière ? Je vous laisse donc, monsieur, le choix que vous m’avez offert. Nommez vous-même le jour. Votre sœur Clémentine vous rend à vos sœurs et aux siennes. ô monsieur ! (en levant les yeux sur moi, et remarquant sur mon visage une émotion que je m’efforçois de cacher) ! Que votre cœur est tendre ! Qu’il est sensible à la pitié !… mais nommez-moi votre jour. Ce banc, dans l’éloignement où vous serez bientôt, sera consacré au souvenir de votre tendresse. Je le visiterai tous les jours. L’ardeur de l’été, le froid de l’hiver ne m’y feront pas manquer. Le mieux, admirable Clémentine ! Le plus sûr pour l’un et l’autre, ou du moins pour moi, c’est que le tems ne soit pas remis bien loin. Permettez que ce soit lundi. Dimanche au soir, après avoir passé tout le jour à implorer le ciel pour la santé, pour le bonheur de ma chère Clémentine de mon cher Jéronimo, et de toute leur famille, je viendrai le soir, si vous m’en accordez la permission… je viendrai… il ne m’a pas été possible d’achever. Elle ne m’a répondu que par un déluge de larmes. Sa tête s’est panchée sur mon épaule. L’agitation de ses sentimens soulevoit son sein. Oh chevalier ! Il le faut donc ! Que le ciel nous fortifie tous deux ! La marquise, qui venoit alors à nous, s’est apperçue, à quelque distance, de l’émotion de sa fille ; et craignant qu’elle ne s’évanouît, elle s’est précipitée vers elle, elle l’a prise dans ses bras. Ma fille ! Ma Clémentine ! D’où viennent ces larmes. Regardez-moi, mon amour. Ah, madame ! Le jour, le jour est fixé ! Lundi prochain… le chevalier quittera Boulogne. Quoi, chevalier ? Vous nous quitteriez si tôt ? Ma chère, nous obtiendrons de lui… je me suis levé, sans prononcer un mot, et je suis entré dans une allée qui traversoit. J’étois pénétré jusqu’au fond. ô docteur Barlet ! Tant de bonté ! Pourquoi suis-je si sensible, et si souvent exposé à des épreuves qui demandent plus de force ! Le général, le prélat, et le père Marescotti sont venus me joindre. Je leur ai fait le récit de ce qui s’étoit passé entre Clémentine et moi. Le marquis, qui étoit allé vers sa fille, m’a joint promptement, après avoir entendu ce qu’elle avoit eu la force de lui raconter aussi. Comment pouvez-vous penser, m’a-t-il dit, à partir si brusquement ? Vous ne nous quitterez pas si tôt. Non, si Clémentine l’ordonne. Mais si je ne suis pas retenu par ses ordres, le plus prompt départ est le plus avantageux pour moi. Je ne puis soutenir tant de bontés. C’est la plus divine de toutes les femmes. Vous ne manquerez point, m’a dit le général, d’entretenir un commerce de lettres avec ma sœur. Personne ici ne s’y opposera. Comme elle vous a déjà témoigné qu’elle souhaite de vous voir marié, ne pouvons-nous pas espérer que vous vous employerez aussi à lui inspirer le même dessein pour elle-même ? Le mariage de l’un ou l’autre produira l’effet qu’elle se propose pour le vôtre. Bon dieu ! Ai-je pensé, me croient-ils donc absolument dégagé de toutes les passions humaines ? J’ai fait une continuelle guerre, vous le savez, cher docteur, aux plus rebelles des miennes ; mais sans souhaiter jamais de vaincre ces tendres sensibilités, qui font la gloire de notre nature. C’est demander trop, a dit la jeune marquise, qui étoit venue nous joindre avec sa belle-mère. Comment pouvez-vous attendre cette démarche du chevalier ? Vous ne savez pas, madame, a dit le prélat, en secondant la proposition de son frère, de quoi le chevalier Grandisson est capable, pour le bonheur d’une famille entière. Le père Marescotti, aussi insensible, quoique plein de bonté, a remarqué que Clémentine ayant pris sa résolution par un mouvement du ciel, ce monde et toutes ses pompes , n’étoient pour elle qu’une considération subalterne, et qu’au péril de sa vie, elle demeureroit ferme dans ses idées ; que devant renoncer par conséquent à toute espérance, je pouvois… non ; a interrompu le marquis, je ne lui demanderai point un service de cette nature. Et s’adressant à moi : oh ! Si le grand obstacle pouvoit être surmonté ! Mon cher Grandisson (en prenant ma main) ne peut… mais je n’ose plus l’en presser. S’il le pouvoit, mes propres enfans ne me seroient pas plus chers que lui. Vous m’honorez beaucoup, monsieur ; vous engagez ma plus vive reconnoissance. Ce n’est pas sans difficulté que je suis capable de soutenir, lorsque je suis avec elle, l’engagement que j’ai pris de ne la pas presser d’être à moi. Je l’ai exhortée, comme vous l’avez vu, à se conformer aux désirs de sa famille ; et je conçois tout ce qu’ils renferment. Il y a beaucoup d’apparence, que si l’un se déterminoit au mariage, l’autre en seroit plus tranquille ; et j’aimerois mieux suivre l’exemple que de le donner. Vous verrez ce que mon départ aura produit : mais elle ne doit pas être trop pressée. Ce seroit s’exposer à voir renaître son empressement pour le cloître ; le point d’honneur se joindroit peut-être à sa piété ; et si l’on n’accordoit rien à ses désirs, elle pourroit retomber dans toutes ses disgrâces. Ils s’accordent à suivre mon opinion, c’est-à-dire à prendre le parti de la patience, en attendant un heureux effet de l’avenir. Je les ai quittés, pour retourner chez Jéronimo, à qui j’ai communiqué l’état des choses, et le jour marqué pour mon départ. Avec quelque tendresse que je lui aie fait cette déclaration, son chagrin m’a paru si vif que sentant croître beaucoup le mien, j’ai été forcé de quitter sa chambre avec précipitation, et de retourner droit à mon logement, pour y reprendre un peu mes esprits. Ainsi, mon cher docteur, le jour est absolument fixé ; et j’espère qu’on ne m’engagera point à le changer. Mde Bemont me dispensera, j’en suis sûr, de retourner à Florence. Olivia ne doit rien exiger. Je leur écrirai à toutes deux. Mon dessein est de prendre par Modène, Parme et Plaisance. Mde Sforce m’a fait demander une entrevue. Je me flatte qu’elle prendra la peine de se rendre à Pavie ; sans quoi, je ne ferai pas difficulté d’aller à Milan. Je lui ai promis une visite avant mon départ d’Italie. Mais quoiqu’elle me l’ait demandée dans un tems où l’alliance ne paroissoit pas éloignée, je suppose qu’aujourd’hui elle ne peut avoir d’autre motif que la civilité. Tout ce que je désire, si je la vois, c’est que sa cruelle fille ne soit pas présente.