Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 25

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LETTRE 25

Miss Byron, à Miss Selby.

samedi au soir. Bonté du ciel ! Que faire ? Que devenir, ma chère ? Ce malheureux Sir Hargrave a fait faire un appel dans les formes à Sir Charles. Quel sera l’événement ? Ah ! Pourquoi suis-je venue à Londres ? Je vous envoie une copie de la lettre ; elle est de ce Bagenhall ; c’est une copie que je vous envoie. Je vais m’efforcer de transcrire la lettre : mais non, je ne puis. Sally, ma femme de chambre, la transcrira pour moi ; dieu tout-puissant ! Que vais-je devenir ? à Miss Byron.

Londres, 25 février. Mademoiselle, " vous avez pu juger aisément qu’après le violent outrage que Sir Hargrave Pollexfen a reçu de Sir Charles Grandisson, une affaire de cette nature ne demeureroit point sans suites. Je vous jure, par tout ce qu’il y a de sacré, que Sir Hargrave ne sait pas que j’ai l’honneur de vous écrire. Dans toutes mes réflexions, je ne trouve qu’une seule voie pour éviter l’effusion du sang ; et cette voie, mademoiselle, est entre vos mains. Sir Hargrave proteste qu’il n’a jamais eu pour vous que d’honorables intentions. Vous savez quel usage il a fait du pouvoir qu’il a eu sur vous. S’il s’est conduit avec indécence, il ne me dit point la vérité. Une jeune personne, de quelque mérite qu’elle soit, à laquelle un homme de condition offre, avec sa main, dix mille livres sterlings de rente, sur-tout après lui avoir entendu déclarer qu’elle a le cœur absolument libre, ne doit pas se croire offensée ; et celui que l’amour porte à prendre des mesures violentes pour en faire sa femme, lui fait moins de tort qu’il ne s’en fait à lui-même. Ainsi, mademoiselle, Sir Charles Grandisson n’ayant été jusqu’alors qu’un étranger pour vous, Sir Hargrave faisant profession d’honneur dans toutes ses vues, et votre affection n’étant point engagée, ma conclusion est que, si vous voulez consentir à devenir Miladi Pollexfen, et si le chevalier Grandisson veut faire des excuses formelles, pour une insulte à laquelle on n’avoit pas donné la moindre occasion, je me dispenserai, dans cette querelle, de servir de second à Sir Hargrave, supposé qu’il refuse une satisfaction que je crois équivalente à la violence dont il se plaint. Je répète solemnellement qu’il ignore la liberté que je prends de vous écrire. Vous pouvez consulter là-dessus M Reves, votre cousin ; mais permettez-moi d’exiger que votre confidence soit bornée à lui. Si vous me donnez votre parole d’honneur, que dans l’espace d’un mois, vous accepterez la main de Sir Hargrave, j’emploirai tout le pouvoir qu’il me fait la grâce de m’accorder sur son esprit, pour lui faire goûter un accommodement dans ces termes. Je me chargeai, hier après midi, de porter à Sir Charles une lettre de Sir Hargrave. Il étoit prêt à monter en carrosse avec sa sœur. Il ouvrit la lettre, et me dit, avec une politesse digne de lui, qu’il partoit pour aller recevoir à Colnebroke des personnes fort chères, qui revenoient d’écosse ; qu’il ne comptoit pas de pouvoir être à Londres avant lundi, et que le plaisir de revoir des amis, dont il étoit séparé depuis long-tems, ne lui permettoit pas de penser jusqu’alors à ce qu’on lui écrivoit ; mais qu’il ne manqueroit pas de répondre avec honneur. Je ne vous dissimulerai pas, mademoiselle, que, charmé de l’air distingué de Sir Charles, de ses manières nobles, et de tout ce que j’ai cru remarquer d’extraordinaire dans son caractère, j’ai souhaité que l’intervalle qui restoit jusqu’à lundi, pût amener quelqu’heureuse révolution. Il m’est venu à l’esprit de vous faire les propositions que vous venez de lire ; et j’espère que vous ne vous croirez pas moins obligée que moi de prévenir, s’il est possible, les funestes effets qu’on doit craindre d’une querelle entre des personnes de cette considération. Je n’ai pas l’honneur, mademoiselle, d’être connu personnellement de vous ; mais mon caractère est trop bien établi, pour me laisser craindre qu’on puisse m’attribuer d’autres motifs que ceux dont je vous ai rendu compte. Deux mots de réponse, que vous aurez la bonté de m’adresser chez Sir Hargrave, dans Cavendish-square, m’apprendront vos intentions. Je suis, mademoiselle, avec tout le respect possible, votre, etc. Bagenhall. " ô ma chère ! Quelle lettre ! M Reves, Madame Reves en ont le cœur pénétré. M Reves est persuadé que, si cet Hargrave insiste, Sir Charles ne peut se dispenser, en honneur, de lui faire raison. Horrible fantôme que l’honneur ! Qu’est-ce donc que l’honneur à ce compte ? N’est-ce pas l’ennemi du devoir, de la bonté, de la religion et de tout ce qu’il y a de respectable et de saint parmi les hommes ? Comment pourrai-je soutenir les regards de Miss Grandisson ? Je dois m’attendre à sa haine. Me pardonnera-t-elle jamais d’avoir mis, pour la seconde fois, la vie de son frère en danger ? Mais, qu’en pensez-vous ? Miladi Williams est d’avis… c’est M Reves qui a consulté Miladi Williams sous le secret. Elle dit que si l’on peut prévenir de malheureuses suites… juste ciel ! Elle dit qu’elle m’y croit obligée. Quoi ! Ma chère, en devenant la femme d’un homme tel que Sir Hargrave ? D’un méchant, d’un cruel, d’un perfide ! à quoi pense Miladi Williams ? Cependant, s’il étoit en mon pouvoir de sauver la vie de Sir Charles, me seroit-il permis de le refuser par des raisons d’amour propre, et pour l’intérêt d’un bonheur aussi court que la vie, tandis qu’on voit tant d’honnêtes femmes condamnées à traîner une vie malheureuse avec de mauvais maris ?… mais cet homme sanguinaire n’accepteroit-il pas le sacrifice de la mienne ? C’en est un que je suis prête à lui faire. Si le barbare veut me plonger un poignard dans le sein, et prendre mon sang pour satisfaction, je n’hésite point un moment. D’un autre côté, M Reves juge que Sir Charles ne se réduira point aisément à des excuses. Comment puis-je douter, ai-je répondu, que si le détestable Hargrave se laisse engager par son Bagenhall, à composer au prix qu’on exige de moi, il ne renonce facilement à toute autre prétention, pour faire tomber sur lui toute sa vengeance, lorsque j’aurai le malheur d’être à lui ? N’est-il pas artificieux, méchant, vindicatif ? Mais loin, loin la pensée d’attacher jamais mon sort au sien… cependant quelle est l’alternative ? Ma mort même y mettroit-elle du changement ? Et sa haine pour le meilleur de tous les hommes, n’en seroit-elle pas plus implacable ? ô Lucie ! Quelque peinture que je vous aie tracée de mes peines, de mes craintes, et du cruel traitement que j’ai reçu de ce monstre, jamais je n’ai ressenti ce qui se passe actuellement dans mon cœur. Mais, si Miss Grandisson me conseille, me presse d’accepter une condition qui me fait horreur, puis-je lui refuser mon consentement ? N’est-elle pas en droit de me demander cet effort, pour la sûreté d’un frère innocent ? Et ne nous a-t-on pas appris que ce monde est un lieu d’épreuve et de mortification ? Et le malheur n’est-il pas nécessaire pour nous détacher de ses vanités ? Et s’il n’entre dans mes motifs que de la justice et de la reconnoissance ; si je ne pense qu’à sauver une vie plus précieuse que la mienne, et qui n’est exposée que par rapport à moi, dois-je balancer un moment… cependant, chère Lucie ! Que puis-je vous dire ? Qu’il est malheureux pour moi de ne pouvoir du moins consulter une chère sœur, qui a tant d’intérêt à cette précieuse vie, et qui seroit si capable de m’éclairer par ses conseils, si j’étois à portée de les recevoir ! M Reves demande si, malgré les protestations de ce Bagenhall, qui prétend que Sir Hargrave ignore ce qu’il m’écrit, on ne peut pas le soupçonner de m’avoir écrit de concert avec lui. Mais, dans cette supposition même, la condition ne subsiste-t-elle pas toujours ? Et mon refus n’allume-t-il pas le ressentiment ? L’appel n’est-il pas entre les mains de Sir Charles, et n’a-t-il pas déclaré qu’il y répondroit lundi ? Je ne vois rien qui puisse être donné à l’artifice. Sir Charles, défié si formellement, n’est pas capable de faire le sourd. L’honneur ne lui permet pas réellement d’offrir des compositions, ni d’en recevoir. Et lundi est-il plus éloigné que d’un jour ? Ce jour, le seul qui me reste, étoit celui que j’avois fixé pour aller remercier le tout-puissant de mon heureuse délivrance, dans le lieu consacré à son honneur ; et je vois que si j’ai le bonheur de vivre, c’est peut-être à la perte d’un homme bien plus digne de la vie, que j’en aurai l’obligation. Les agitations de mon cœur m’ont obligée de quitter la plume. Voyez les traces de mes larmes sur mon papier. Il est trop tard pour faire partir aujourd’hui ma lettre ; et quand il en seroit tems encore, il y auroit de la barbarie à vous faire partager les tourmens d’une si cruelle incertitude. dimanche au matin.

il m’est impossible d’écrire avec un peu d’attention. Je n’ai pas fermé les yeux de toute la nuit, et je les crois enflés à force de pleurer. M Reves s’est déterminé à ne pas faire un pas, avant le retour de Sir Charles ou de Miss Grandisson ; c’est-à-dire, sans avoir consulté l’un ou l’autre ; cependant il a pris des mesures certaines, pour être informé de tous les mouvemens de cet odieux Hargrave. On nous assure que dans l’aventure de ma délivrance, il a perdu trois de ses plus belles dents. Dieu ! Ma chère, quelle mortification pour un homme si vain de sa figure ! Jugez de ses emportemens. M Reves sera informé aussi du retour de Sir Charles, au moment de son arrivée. On lui a dit à l’oreille que Sir Hargrave est enfermé sans cesse avec un maître d’armes. ô ma chère ! Cette circonstance me met hors de moi. Je me suis soumise au jugement de M Reves, qui, regardant ce Bagenhall comme un méchant homme, incapable par conséquent d’avoir écrit dans de bonnes vues, m’a dit qu’il ne convenoit point de lui répondre. J’étois fort tentée néanmoins de prendre la plume, mais je ne savois que proposer. Vous sentez-vous disposée, m’a demandé M Reves, à donner quelque espérance au secrétaire de Sir Hargrave ? Oh ! Non, non, lui ai-je répondu. Si vous en étiez capable, a-t-il ajouté, je suis certain que, malgré la générosité de vos motifs, vous vous feriez mépriser de Sir Charles et de sa sœur.