Histoire du développement de la volonté

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


HISTOIRE
DU
DÉVELOPPEMENT DE LA VOLONTÉ

La doctrine du bien moral, c’est-à-dire la détermination de ce qui doit être recherché comme bien et de ce qui doit être évité comme mal, ainsi que la gradation des biens et des maux, peut à mon avis être déduite seulement de la théorie de la sensibilité. Car l’homme ne peut agir que d’après ses sensations et ses sentiments ; des com­mandements, qui ne trouvent pas dans son cœur un écho fort et puissant et qui ne résultent pas des lois primordiales de la nature humaine, formeraient une morale bien fragile, une phraséologie ina­nimée et stérile. La morale pratique, c’est-à-dire cette doctrine qui recherche jusqu’à quel point il est permis à l’homme de traduire ses sensations en actions, repose sur la théorie des désirs.

L’expression désir, employée ici dans son sens le plus vaste, désigne toute l’étendue de notre activité pratique. Celle-ci est aussi variée que le comportent la diversité de nos idées et de nos connais­sances et la grande richesse de nos sensations et de nos sentiments. Cependant ce n’est pas, à proprement parler, cette variété qui nous occupe ici. Naturellement elle est d’une grande importance puis­qu’elle contribue si puissamment à imprimer à nos désirs une si grande diversité. On pourrait citer ou inventer un grand nombre de maximes comme : « dis-moi qui tu hantes et je dirai qui tu es, » ou de mots spirituels comme celui de Feuerbach « l’homme est ce qu’il mange ». Telle est l’importance pour l’homme moral de la richesse ou de la pauvreté de ses idées, de l’étendue plus ou moins grande de l’horizon de ses connaissances, de la grossièreté ou de l’élévation de ses sentiments, du développement partiel de sa sensibilité dans une certaine direction ou de la culture harmonieuse et du perfectionnement général de toutes ses facultés.

Cependant l’essence proprement dite du désir ne réside pas dans cette variété. Ce n’est pas aux circonstances accessoires produites par la diversité des conditions extérieures de la vie, c’est à la ma­nière dont l’individu suit ses désirs que nous empruntons les motifs principaux de notre appréciation de la valeur ou de l’indignité mo­rale des autres hommes. Si nous considérons les différents états, par exemple, de juriste, de médecin, de marchand, d ouvrier, de journalier, nous trouvons que chacun d’eux a sa science et son art particuliers, une activité physique et intellectuelle spéciale. Mais l’énergie de la volonté, nécessaire à l’un comme à l’autre pour se livrer à son état avec succès, est en général la même. Or l’objet de nos recherches d’aujourd’hui est justement ce qui est commun à toutes les conditions ou, pour nous servir d’une expression plus générale, à tous nos désirs auxquels les sensations, dont ils sont issus, communiquent une si riche variété.

Tout le monde sait, qu’en morale l’on distingue des désirs supé­rieurs (moraux, intellectuels) et des désirs inférieurs (sensuels). Or on pourrait croire tout simplement que les désirs inférieurs correspon­dent aux sensations physiques, les désirs supérieurs aux sentiments esthétiques, intellectuels et moraux Mais la question ne se laisse nullement formuler d’une manière si simple. Selon les circonstances il peut être très-raisonnable de s’abandonner à une simple sensation physique et de mettre à la porte les sentiments intellectuels et moraux les plus élevés, par exemple, de fermer le livre le soir à 11 heures et d’aller se coucher au lieu de travailler plus longtemps. Ce qui dans certaines circonstances données peut être très-bon, raisonnable et nécessaire, ne l’est peut-être nullement dans d’autres.

Vous voyez suspendu à un arbre un fruit qui excite votre appétit et vous réprimez le mouvement involontaire d’étendre la main vers lui, parce que vous n’avez pas le droit de le cueillir ; ou vous aper­cevez ce même fruit sur le marché, vous êtes tenté de l’acheter, mais vous pensez que vous pouvez faire un meilleur emploi de votre argent en achetant d’autres objets. Dans les deux cas ce mouvement de la volonté, qui nous fait réprimer l’appétit, est un mouvement supérieur en comparaison du désir inférieur, sensuel. Mais il est évident en même temps que la différence en apparence si fondamen­tale n’est que relative. Sans doute dans le premier cas le sentiment du droit, qui nous défend d’empiéter sur la propriété d’autrui, est conforme à une prescription morale, élevée ; mais dans le deuxième cas, si quelqu’un ne dépense pas son argent pour du fruit, parce qu’il veut acheter de la bière, un appétit physique est tout à fait équivalent à l’autre. Et même dans le premier cas on peut se demander : qu’est-ce donc que ce sentiment du droit ? n’est-ce pas en grande partie la crainte de la punition, de la honte, une maxime inculquée par une longue éducation ? Vous voyez par là qu’il est impossible de tracer purement et simplement une ligne de démar­cation entre nos appétits élevés et grossiers. D’un autre côté il ne suffirait pas non plus, comme beaucoup font fait, d’opposer aux appétits sensuels, une volonté raisonnée, un désir intelligent (pru­dence). Le nombre de gradations est beaucoup plus grand, et ensuite. le degré d’énergie de la volonté ne dépend pas précisément de la valeur et de l’élévation plus ou moins grande de nos sensations et de nos sentiments.

La volonté humaine est le produit d’un développement graduel, d’une végétation morale. Nous avons donc certainement déjà le droit de désigner le cas, où entre deux appétits sensuels nous suivons résolument l’un et réprimons l’autre, comme un degré un peu [dus élevé du développement de la volonté, en comparaison de l’indéci­sion de l’enfant qui veut accepter tous les objets imaginables pour une petite pièce d’argent reçue. Maintenant nous allons chercher à connaître de plus près cette marche du développement de l’activité volontaire, cette naissance de la volonté réfléchie, en considérant attentivement les différentes phases de ce processus.

Arrêtons-nous encore un instant à l’exemple donné plus haut, nous verrons de suite que si le fruit excite notre appétit, c’est parce que notre mémoire nous en rappelle la saveur. Voilà, comme nous le savons déjà par ce que nous avons dit précédemment, un point très-important, car ignoti nulla cupido ; le souvenir marque une phase très-importante dans l’histoire du développement de la volonté. Dans d’autres cas une simple réminiscence ne suffit pas ; pour que nous éprouvions un désir, il faut que la jouissance soit d’abord devenue une habitude, comme par exemple quand il s’agit du plaisir de fumer. C’est là aussi une phase du développement de la volonté que nous rencontrerons souvent. Si donc nous voulons connaître toutes ces phases dans leur enchaînement naturel et organique, il faut mettre sous nos yeux un exemple convenable qui nous permette de voir le processus par où nous passons, quand nous prenons une résolution décisive d’une certaine importance. Tous les exemples ne nous con­viennent pas, car la plupart de nos résolutions nous sont dictées d’avance par l’habitude, la coutume, les usages, etc. La résolution, par exemple, de faire un voyage en été est devenue, pour quelques-uns d’entre nous, une chose tellement naturelle qu’il ne peut être question ici d’une résolution formelle. Il en est autrement pour ceux que leurs affaires ou leur profession empêchent de s’absenter dans tout le cours de l’année, à qui leur situation pécuniaire ne permet pas de si grandes dépenses de luxe et qui par conséquent ne songent nullement pour l’ordinaire à faire un voyage. De telles personnes ressentent bien le désir plus ou moins vif de goûter une fois elles-mêmes ce plaisir de voyager qu’elles connaissent par ouï-dire ou par leurs lectures. Mais nous éprouvons un grand nombre de ces désirs sans qu’ils nous excitent d une façon particulière ; nous nous sou­haitons un million, un rang élevé, de l’influence, etc. ; en un mot nous faisons un grand nombre de souhaits innocents.

Que faut-il pour transformer le souhait innocent en un désir ? Il faut amoindrir la distance qui nous sépare de ce qui en est l’objet, et cela peut avoir lieu de deux manières, d’abord par l’accroisse­ment du désir : par exemple dans notre cas, si l’ennui causé par un travail pénible augmente tous les jours, si le médecin recommande le voyage d’une façon de plus en plus pressante ; ainsi le souhait devient graduellement de plus en plus vif, nous occupe et nous ex­cite toujours davantage. En second lieu il faut que nous voyions la possibilité de réaliser notre souhait. Dès que cette réalisation ne nous apparaît plus comme un rêve lointain, comme une impossi­bilité, nous sommes entrés dans une nouvelle phase importante, dans celle de la réflexion. La réflexion est d’abord un doute, ensuite une tendance de plus en plus prononcée vers la détermination, jus­qu’à ce qu’elle trouve son expression dernière dans la résolution. Ainsi le souhait s’est transformé en désir, tendance, volonté ; cette dernière est mise en exécution. Mais il y a encore un préliminaire à cette série de phénomènes. Avant que nous puissions désirer un objet, il faut le connaître. Or cette phase qui précède le désir, c’est-à-dire le sentiment associé au souvenir, nous la nommons appétit. En conséquence, nous distinguons dans le développement de la volonté les principales phases suivantes, que l’on peut encore sub­diviser en phases : 1° l’appétit ; 2° le désir ; 3° la réflexion (tendance, aspiration) ; 4° la volonté. Nous allons les considérer successive­ment.

I. — Appétit.

L’appétit est la forme première et en même temps la plus générale du désir ; car tous nos souhaits, désirs, manifestations de la velouté reposent en dernière analyse sur des appétits, sont des appétits plus développés. C’est pourquoi on peut parler aussi bien d’instincts nobles et élevés que d’instincts grossiers et brutaux. L’instinct est ce qui nous excite, il découle directement de la sensation du plaisir ou du déplaisir, puisqu’il tend uniquement à retenir ce qui est agréable, à éloigner ce qui est désagréable. Le concept qui se rattache directement à l’appétit, c’est le mouvement réflexe, c’est-à-dire la transmission de l’excitation d’un système nerveux sensible à un système moteur, s’opérant avec une nécessité mécanique. On sait combien il est difficile, sinon impossible d’arrêter un mou­vement réflexe une fois commencé, tel que la toux, l’éternuement, le clignotement de la paupière. C’est avec cette même force naturelle, si difficile à diriger, que nos appétits agissent originaire­ment. Le plus souvent ils ne sont que des sensations physiques, comme l’appétit de la nutrition, de la respiration, de la génération. Quand des sentiments plus élevés entrent en jeu, comme dans les appétits de la science, de la conservation de soi-même et de la socia­bilité, ils se montrent sous leur forme la plus élémentaire : ainsi l’appétit de la science, sous la forme de la curiosité, comme nous la voyons aussi chez l’animal ; l’appétit de la conservation sous la forme d’une tendance involontaire à l’équilibre chez celui qui tombe ou d’un effort convulsif pour se raccrocher quelque part, chez celui qui est sur le point de se noyer, etc. Mais l’appétit se distingue du mouvement réflexe en ce qu’il découle de la sensation du plaisir et du déplaisir et a toujours plus ou moins conscience de lui-même, tandis que le dernier est aussi involontaire qu’il est plus ou moins inconscient. Naturellement cette différence est seulement relative et inconstante. Il est, en outre, dans la nature de l’appétit de marcher à son but, la satisfaction, directement, sans réflexion et sans prépara­tion de moyens. C’est pourquoi l’homme, parvenu à l’état de civi­lisation, n’est pas guidé par l’appétit, mais par les désirs, par la volonté qui en sont des degrés de développement plus élevés. Nous parlons de nos appétits dans un sens impropre, mais cette expres­sion est légitime en tant qu’elle désigne d’une manière frappante leur dérivation des appétits brutaux et leur violence souvent irrésis­tible, rappelant celle des éléments de la nature.

Un proche parent de l’appétit, c’est l’instinct. Par ce mot on entend des dispositions, des facultés innées, transmises par héritage, en partie déjà assez complexes et destinées à satisfaire les appétits, auxquelles en raison de l’art déployé dans les nids des oiseaux, dans les toiles des araignées on a appliqué en général la désigna­tion d’instincts artistiques. L’instinct est un concept qui a donné lieu à beaucoup de discussions et qui est encore loin d’être com­plètement élucidé. Mais on fera bien de se garder surtout des opi­nions mystiques. Certainement l’animal apporte au monde maintes facultés toutes développées, par exemple, celle de se servir de ses membres que l’homme est obligé d’acquérir péniblement. Vraisem­ blablement, sous ce rapport les dispositions qui, selon la doctrine de Darwin, sont transmises par héritage d’une génération à l’autre, et dont l’empreinte devient toujours plus forte et plus caractéristique, jouent un rôle important. Mais dans les temps modernes l’observa­tion expérimentale plus exacte est arrivée à restreindre de plus en plus le concept de l’instinct eu prouvant que bien des facultés regar­dées autrefois comme innées, par exemple, le chant d’une mélodie déterminée par une espèce déterminée d’oiseaux, sont le fruit de l’étude et de l’imitation.

Si nous y regardons de près, nous pouvons distinguer trois phases secondaires dans l’appétit. La première, c’est le mouvement réflexe dont nous avons parlé plus haut. Par lui une excitation physique, qui nous fait éprouver une légère sensation dont nous avons peu ou point conscience, est transmise aux systèmes moteurs. Tels sont, par exemple, les mouvements du cœur et des organes de la digestion qui ont lieu dans notre intérieur sans que nous les ressentions dans les circonstances ordinaires. La deuxième phase est l’appétit brutal, c’est-à-dire une sensation plus ou moins forte de plaisir ou de dou­leur qui, sans connaître les moyens de se satisfaire, cherche à se faire jour par toute sorte de mouvements. Cette phase se montre avec ses caractères les plus généraux chez l’enfant nouveau-né, qui manifeste sa faim ou sa douleur en criant et en se démenant. Elle apparaît encore dans la suite de la vie, quand de fortes sensations, par exemple une frayeur violente, etc., se produisent subitement. La troisième phase, celle de l’appétit expérimenté, forme déjà la transi­tion au désir. L’enfant a trouvé le sein maternel, il s’y nourrit avec avidité et avec plaisir. Plus cet acte se répète, plus la succion a été reconnue comme un moyen de satisfaction, plus l’enfant affamé étend avec empressement ses bras vers la mère et plus aussi les gestes, qui expriment son désir, indiquent de mémoire et de cons­cience. On pourrait être tenté de joindre cette phase de l’appétit expérimenté, qui diffère essentiellement de la précédente par le développement de la conscience et du souvenir, à la deuxième phase principale du souhait ou du désir dont elle est un degré de transi­tion. Mais, comme nous le verrons plus loin, elle en est complète­ment différente.

Les appétits ont encore ce caractère essentiel qu’ils apparaissent simultanément en grand nombre. Chaque membre, chaque organe, chaque tissu est, pour ainsi dire, constamment le siège d’une sensa­tion, quelque peu que nous en ayons conscience ; or on pourrait en dire autant des appétits ; car la sensation physique est le degré préli­minaire de l’appétit et y conduit nécessairement. Sans doute nous n’avons nulle conscience de cette multiplicité des appétits. Ici aussi a lieu une sorte de concurrence vitale et un nombre relativement polit réussit, à se faire jour. Cependant d’une manière absolue ils existent encore en grande quantité, et une observation attentive nous fera trouver en nous à chaque instant un nombre assez consi­dérable d’appétits de nourriture, de respiration, de lumière, de sons et d’autres appétits de sens et de mouvement.


II. — Souhait et Désir.

La deuxième phase (stade) commence au moment où le souvenir et la conscience claire sont complètement développés. Arrêtons— nous encore à cet exemple de l’enfant nouveau-né qui a faim. Plus il répété l’acte de la nutrition, plus il se familiarise avec les mouve­ments nécessaires pour saisir, sucer, avaler, qu’il exécutait d’abord avec incertitude, avec des tâtonnements, en criant et en se déme­nant inutilement. En même temps il parvient à savoir que ces mou­vements servent à apaiser la sensation de la faim, dont la connais­sance lui est également devenue familière. Tout souvenir est une association, à savoir une association d’une sensation (appétit), d’un mouvement (réaction) et d’une satisfaction des sens amenée par ce dernier (faim, nourriture, jouissance, goût agréable). Plus cette association devient familière, plus le souvenir qui en résulte devient clair, net, saisissant, plus aussi celui-ci se présente à nous comme un fait indépendant, détaché de l’appétit ; c’est-à-dire que maintenant l’idée de la nourriture et du bien-être qu’il cause, peut naître indé­pendamment des fortes sensations de la faim qui au commencement étaient nécessaires pour produire toute cette série de phénomènes. Ici nous entrons dans la phase du souhait et du désir. Il procède, comme nous le voyons, par voie de développement graduel, de l’ap­pétit auquel il se rattache par la phase transitoire, de l’appétit expé­rimenté. Et voici en quoi consiste le progrès : dans la phase de l’appétit brutal, le mouvement, par lequel nous réagissions contre la sensation en cherchant à la satisfaire, était livré au hasard ou trouvé par tâtonnements ; dans la phase de l’appétit expérimenté nous venions d’apprendre à le connaître ; maintenant, grâce à la pratique, il nous est devenu familier. Ce dernier point constitue immédiate­ment une différence importante.

L’appétit procède essentiellement du déplaisir. Le déplaisir, la douleur, sont à proprement parler ce qui nous excite, tandis que le plaisir satisfait nous dispose à la jouissance tranquille. Mais le désir est la représentation d’un plaisir auquel il tend, il est essentielle­ment une aspiration vers un plaisir. Et à ce caractère se rattache une autre différence non moins importante. L’appétit n’est pas lié au temps, il est limité au tourment actuel ; le désir, au contraire, a sa racine dans le souvenir d’un plaisir antérieur, auquel il aspire de nouveau dans l’avenir ; il embrasse le passé et l’avenir. En outre, tandis que l’appétit se borne uniquement à réagir contre le seul déplaisir, le désir procède déjà avec plus de combinaison. Il sait supporter un déplaisir présent, renoncer à la jouissance pour attein­dre un plaisir plus grand ou pour éviter un plus grand déplaisir. C’est pourquoi les appétits sont multiples, correspondant aux diffé­rentes conditions des différents organes et se dispersant dans les directions les plus diverses ; les désirs, au contraire, sont moins nombreux, tendent plus à l’unité et forment en quelque sorte une bourgeoisie un peu plus distinguée, supérieure à l’ochlocratie des appétits. Cependant on sait bien que le calme ne règne pas précisé­ment parmi eux et qu’ils sont également soumis à la loi de la con­currence vitale.

Comme nous l’avons vu, un élément très-important dans le déve­loppement des désirs, c’est l’habitude. Elle fait sentir son influence de deux manières. D’abord elle nous fait connaître le plaisir, le transforme en un besoin et est ainsi la cause que le désir naît et se développe du côté où il aspire. En second lieu, elle nous rend le mouvement, qui engendre la sensation du plaisir, de plus en plus familier et nous met à même de mesurer exactement la grandeur, la rapidité et l’énergie des efforts nécessaires pour arriver au but de notre désir. Elle nous fournit donc le moyen de calculer en quelque sorte par avance le succès de nos mouvements et d’apprécier en conséquence quelle probabilité il y a de parvenir à la sensation agréable qui est l’objet de nos désirs.

De ces deux éléments, le degré d’habitude à un certain plaisir, joint à la grandeur absolue ou relative de ce dernier, et le degré de la possibilité qu’il y a de l’obtenir, naît une gradation assez variée dans la vivacité de nos désirs. Du souhait innocent qu’on pourrait tout aussi bien appeler renoncement, on passe par des transitions faciles, presque insensibles, au désir passionné pour la. réalisation du­quel on risquerait la tête. Cependant dans cette gamme, on peut distinguer nettement deux degrés qui sont dans la nature des choses. Le souhait basé principalement sur la représentation de la sensation agréable et faisant abstraction des moyens d’accomplissement (soit parce qu’il est impossible de se les procurer, soif parce que la fai blesse de la sensation ou tout autre motif nous a empêché de les examiner attentivement) et le désir, dans le sens rigoureux du mot, qui se représente davantage la réalisation du souhait, la regarde comme possible, plus ou moins facile à atteindre, et emprunte à la vive représentation du mouvement nécessaire, un stimulant d’autant plus fort pour l’exécuter. Le souhait peut être plus ou moins résigné et plus ou moins vif ; il peut être ardent, il peut être un vœu pas­sionné, et néanmoins, comme nous venons de le dire, il se distingue essentiellement du désir en ce que ce dernier se représente nette­ment le moyen de la réalisation et la regarde comme plus ou moins facile à amener. Le désir, de son côté, peut être calme, timide, modéré, ou brutal, hardi, effréné, il peut être impétueux et pas­sager, ou plus ou moins obstiné, tenace, passionné. Le souhait et le désir sont la condition réciproque l’un de l’autre. Le souhait est le père du désir et c’est là, à proprement parler, la règle générale. Mais l’occasion aussi fait le larron ; la connaissance de la facilité de la réalisation peut faire naître le souhait, et dans tous les cas l’idée de la possibilité de cette réalisation le fortifie.

Si j’ai dit auparavant que le souhait et le désir procèdent du sou­venir d’un plaisir, cette opinion semble contredite par l’expérience journalière qui nous montre que nous souhaitons très-souvent de ne pas voir arriver une chose désagréable et que nos répulsions égalent nos désirs en violence. Cependant si nous y regardons de plus près, nous trouverons facilement qu’il y a toujours au fond une idée posi­tive de plaisir. Si je souhaite, par exemple, de ne pas subir une diminution de fortune dont je suis menacé, c’est parce que je me représente les bonnes choses que l’argent doit me procurer, et si je fais tous mes efforts pour éviter un danger de mort, c’est parce qu’en ce moment je sens avec un redoublement de vivacité combien j’étais, à vrai dire, heureux dans ma personne. La crainte des maux est à la vérité une excellente maîtresse pour discipliner nos désirs, elle aide à les modérer et à les réprimer, comme nous le savons tous, mais elle n’est pas, ou, du moins, elle n’est pas en générai, ce qui existe réellement, ce qui nous détermine dans nos actes.

Comme les appétits, les désirs aussi sont principalement physi­ques. À la vérité on peut nous objecter que nos sentiments élevés — intellectuels et moraux — engendrent nécessairement des appé­tits et des désirs, et le langage habituel confirme cette objection ; en effet nous parlons de nobles désirs, de souhaits charitables, patriotiques. Mais si nous considérons que nos pensées sont pro­duites par nos désirs, qu’elles sont entièrement à leur service, il est clair qu’il ne peut être question en ce moment de sentiments engen­ drés par la pensée ; car nous nous occupons uniquement de la phase du développement de nos désirs simples, élémentaires. Nous en dirons autant des sentiments moraux qui soumettent à leur approbation ou désapprobation nos désirs et nos actions et qui doivent également leur origine à un développement plus élevé, que celui qui fait l’objet de nos considérations actuelles.

III. — Réflexion — Tendance — Aspiration.

Les désirs aussi sont encore multiples, comme nous l’avons déjà dit, et d’espèces très-variées. Mais chacun d’eux a naturellement une certaine tendance à la suprématie. Les désirs s’accordent mal entre eux ; plus les uns sont forts, plus les autres sont nécessaire­ment faibles. On a beaucoup discuté sur l’unité et la simplicité de l’âme. On peut se l’expliquer d’une façon toute réaliste, toute méca­nique, si on se figure l’organisme tout simplement comme une somme de forces disponibles (en tension), comme une réserve de travail. Il est clair que plus vous enlevez de cette réserve à une extrémité, moins il en restera à l’autre, que plus le nombre par lequel vous divisez le tout est grand, plus le quotient qui reviendra à chaque part doit être petit. Notre système nerveux composé des nerfs périphériques et des organes centraux, grand sympathique, moelle épinière, moelle allongée, cervelet et cerveau, a un double emploi. D’abord il prépare d’une façon complète et rend disponibles des forces de tension accumulées dans l’organisme, en vertu du caractère très-complexe des affinités chimiques et par suite de la grande combustibilité de la masse nerveuse. En second lieu, il doit mettre toutes les parties en relation entre elles, créer un système de coordination générale et réciproque, parfaitement développé, particulièrement dans les organes centraux supérieurs et surtout dans les hémisphères du cerveau. Le système nerveux repré­sente donc le champ de bataille et le magasin général de muni­tions et de provisions des désirs. Plus la sensation primordiale est forte et intense, plus le mouvement de réaction est devenu, grâce à l’exercice et à l’habitude, sûr et familier, plus le désir dominant étend facilement son empire dans un grand rayon, accapare et sou­met à son seul usage les moyens d’action déposés dans le magasin général des réserves. Plus le succès a été fréquent et complet, plus les forces de tension accumulées dans l’organisme ont été conséquemment employées à agir dans cette seule direction déterminée, plus aussi ce désir a de chances d’arriver à une suprématie plus ou moins exclusive et durable.

Qu’on ne s’étonne pas si j’appelle maxime un tel désir arrivé à une suprématie durable. On est habitué à désigner par cette expres­sion un principe moral approuvé par le jugement de la raison. D’après le sens littéral du mot, maxime, c’est-à-dire maxima ratio, signifie seulement principe supérieur. Mais, la seule voie possible pour arriver aux règles supérieures du désir et de l’action est l’in­tensité primordiale de la sensation, l’exercice et l’habitude, auxquels il faut encore joindre l’usage et l’éducation. Aucun chemin n’y con­duit, notamment si nous partons d’une connaissance théorique et abstraite de la raison. Indépendamment de ce que, d’après mon point de vue psychologique particulier, la connaissance théorique n’est en général qu’un phénomène résultant de l’activité pratique de l’âme ; la simple connaissance abstraite de la raison se montre le plus souvent complètement impuissante dans la lutte ardente des désirs et des passions. Mais qu’il plaise de regarder encore une fois notre conquérant d’un œil attentif. Ce n’est plus l’ancien désir vif, impétueux ; la victoire ne lui a pas été si facile et dans la mêlée ardente, il a été obligé de prendre une forme un peu diffé­rente, plus noble. En effet, la lutte est vive. La vie est difficile et ne ressemble nullement au pays de Cocagne, où chaque souhait nais­sant s’accomplit de lui-même. Les désirs sont bien nombreux, et pour en contenter un il faut que les autres soient réprimés, et pour un seul plaisir il faut supporter beaucoup de peines et d’ennuis, il faut s’appliquer et réfléchir, afin d’employer les bons moyens au bon moment.

C’est justement là ce qui fait la différence entre la tendance, l’as­piration raisonnée, réfléchie, et le simple désir et l’appétit. L’appétit n’est pas lié au temps ; sans réflexion il vit toujours dans le présent ; le désir agit déjà, comme nous le voyons, avec plus de circonspec­tion ; il pense au passé et à l’avenir, il combine les moyens et calcule l’effet. Mais, enfant du temps, il est fugitif comme lui. Rien n’est plus transitoire, plus vite rassasié que le désir physique ordinaire. Mais il en est autrement de la tendance réfléchie dominante quand elle se développe normalement, régulièrement. Dans ce duel, il faut que les désirs fugitifs, qui s’éteignent avec la jouissance, cèdent la place. Tout au plus peuvent-ils se maintenir passagèrement, si la sensation primordiale possède une intensité extraordinaire, en face de ces aspirations, profondément enracinées par une longue habitude et constituant le caractère particulier et la véritable direction de la vie de l’individu. Par la réflexion sur les voies et moyens, ces aspirations sont intimement liées aux sentiments intellectuels, et par la ténacité avec laquelle elles poursuivent leur but, elles se rattachent aux sen­timents moraux supérieurs ainsi qu’aux développements secondaires de la crainte et de l’espérance, de la joie et de la douleur, etc., ou plutôt elles en constituent à proprement parler le fond et en tirent, comme la plante par mille fibrilles, une nouvelle force, un nouveau stimulant. Elles sont durables, tandis que le désir était passager ; elles sont le sous-courant fort et constant, tandis que celui-ci pro­duit la légère ondulation de la surface. Si nous considérons encore brièvement le processus par lequel la maxime se développe, nous verrons qu’en général, comme nous l’avons dit, l’habitude (éduca­tion, usage) exerce sur elle une influence essentielle. Mais la lutte entre plusieurs désirs pour arriver à la suprématie, s’accomplit par­ticulièrement dans la réflexion qui s’élève par tous les degrés et toutes les nuances possibles, du doute timide et de l’essai prudent jusqu’à son terme définitif, la résolution. — La tendance réfléchie est donc à son tour beaucoup plus près de l’unité que les phases précédentes ; on pourrait même dire qu’elle est déjà une unité com­plète, que la maxime doit nécessairement déjà exister dans le con­cept à l’état d’unité intellectuelle. Elle l’est aussi en réalité et elle conserve ce caractère à la longue. Mais elle n’existe pas à l’état isolé. Aucun homme, du moins aucun homme normal, ne vit d’une seule maxime. Ces principes supérieurs, ces règles, si nous y regar­dons de près, sont en fin de compte très-nombreuses. Elles aussi luttent dans toutes les circonstances données pour la suprématie. Entre elles aussi, comme entre les désirs, c’est la délibération, la réflexion qui décide, et la puissance de l’habitude fait pencher la balance.


IV. — Volonté.

Avec la résolution, qui met un terme à la délibération, nous en­trons dans le dernier stade, celui de la volonté. La délibération, quoiqu’étant le symptôme d’un désir sérieux, est encore loin d’être un véritable acte de la volonté. Celui qui délibère ne veut pas encore, il voudrait. Nous pouvons parler de la volonté partout où a eu lieu une délibération, et, à sa suite, une détermination, une résolution. Dans un sens restreint le désir a donc déjà sa volonté, de même que celle-ci se développe dans la formation de la maxime. Cependant dans le vrai sens du mot, la volonté ne commence à se manifester qu’au moment où non-seulement les actions les plus importantes de la vie et les sphères dans lesquelles elle se meut sont soumises les unes et les autres à des principes supérieurs, mais encore où ces maximes, nous dirigeant dans les détails, ont établi partout entre elles des rapports fixes de subordination, où celles-ci commencent à former jusqu’en une certaine mesure un système unique, où l’aristo­cratie des règles et des maximes a trouvé dans la suprématie royale d’un principe dominant, une autorité naturelle et constante. Car qu’est-ce qui constitue le caractère essentiel de l’homme mûr et rai­sonnable, si ce n’est l’unité absolue dans ses actes ? Et nous ne don­nons pas cette unité comme l’idéal moral accompli ; elle marque simplement la pleine possession et le complet développement de l’intelligence, car elle est loin d’être le signe de la perfection.

Mais l’homme n’est pas un être isolé, il est un membre d’un grand tout. Toute notre civilisation, toute notre intelligence sont le produit de cette communauté. C’est pourquoi la volonté isolée de l’individu est incomplète ; c’est un fragment, une phase imparfaite de dévelop­pement, à peu près comme, dans le cercle de la vie individuelle, le désir isolé, la maxime isolée. La volonté isolée visant seulement à la satisfaction individuelle est quelque chose de borné, d’absurde. L’égoïsme le plus achevé, le plus raffiné, le plus subtil, est en fin de compte un mode d’action insensé, stupide, et ne peut être d’une longue durée. Ces vieux proverbes : le mensonge ne peut aller loin, et : ce qui est honnête dure le plus longtemps, restent toujours vrais. Les volontés égoïstes, individuelles, se combattent entre elles comme les maximes, les désirs et les appétits isolés, et de cette con­currence vitale sort également une loi plus élevée. C’est celle pro­clamée par Kant comme le principe moral suprême et que 1800 ans avant lui Jésus-Christ a exprimée en ces termes si simples et si nobles : Faites à autrui ce que vous voulez que les autres vous fas­sent.

Avec la formation de ces unités qui s’élèvent toujours davantage, marchent de front une variété plus riche dans les sentiments qui nous animent, un développement de plus en plus large, une grada­tion plus nuancée, un usage plus noble des biens et des maux. Nos appétits sont excités principalement par le déplaisir, les privations et la souffrance. Le désir marche à la suite d’aspirations brutales, physiques ; dans la maxime et dans la volonté individuelle isolée nous rencontrons déjà les sentiments esthétiques, individuels et même moraux qui tirent leur origine de la force, de l’énergie et de la logique de nos tendances. Dans la phase dernière de la volonté morale raisonnée, nous voyons apparaître les sentiments les plus élevés, les plus nobles, les plus sacrés que le cœur humain puisse renfermer : l’amour, l’amitié, le dévouement au bien public, le pa­triotisme, la piété, etc. Le flot de nos sentiments déborde de toute part avec des sons sublimes, des accords de plus en plus harmo­nieux ; tantôt calmes et profonds, tantôt se manifestant par des cris de joie ou de douces plaintes, tantôt patients et persévérants, ils pré­sentent une diversité comparable seulement à celle des destinées humaines, changeantes et innombrables, qui s’agitent pêle-mêle dans le courant étroit de la vie. On dirait que l’organiste a tiré tous les registres pour répandre d’immenses flots d’harmonie.

Quelle que soit la brièveté d’une esquisse sur la volonté, il est im­possible de passer sous silence la célèbre question du libre arbitre. On sait à combien d’écrits, à combien de discussions elle a donné lieu. Il ne peut pas entrer dans mes intentions de vouloir traiter à fond un problème si épineux. Je ne puis que me borner à exposer en quelques traits fondamentaux mon opinion telle qu’elle résulte naturellement, logiquement, des explications précédentes.

L’homme n’est pas né libre, selon l’expression du poète favori de notre nation ; du moins il ne l’est pas en ce sens, qu’il vient au monde en être doué du libre arbitre. Mais en se développant il peut certai­nement arriver à un haut degré de liberté. Au moment de notre naissance, nous sommes de très-faibles créatures, entièrement à la merci de notre entourage. Le mouvement réflexe, cette première forme de réaction contre les excitations est soumis à des conditions tout à fait physiques, mécaniques, anatomiques ; les appétits, accom­pagnés déjà de la conscience d’un plaisir éprouvé, provoquent un mouvement connu ; le désir est guidé dans ses opérations par l’expé­rience et un calcul raisonné. Dans la phase de la réflexion délibé­rante, nous avons déjà à notre disposition une grande dextérité, une grande habitude, et nous savons combiner, coordonner nos modes d’action d’une façon très-variée et conforme à notre but. Voilà le matériel et en même temps l’instrument avec lequel notre volonté mûrie doit agir. Il faut apprendre à le manier et nous sommes seu­lement libres, selon le degré d’habileté avec lequel nous savons nous en servir. Il en est de cette liberté comme de celle de l’artiste. Le plus grand génie, s’il n’a pas appris à manier le pinceau ou le ciseau, n’est pas un artiste qui crée librement ; c’est un mauvais ouvrier, un esclave de la matière ou du hasard.

Le type de notre liberté extérieure est le mouvement arbitraire de nos membres, que nous ne possédons pas par droit de naissance, mais que nous sommes obligés d’acquérir péniblement par l’exer­cice et l’habitude. Ce développement de nos mouvements extérieurs depuis le mouvement réflexe mécanique jusqu’au mouvement arbi­ traire réfléchi, mesuré et combiné est tout à fait analogue au déve­loppement moral, intérieur. Pendant ce dernier, nous apprenons éga­lement, par l’exercice et l’habitude, à subordonner les uns aux autres nos appétits, nos désirs, nos maximes, et à en faire sortir une volonté unique, consciente, conséquente. Nous ne sommes libres que dans la mesure où cette opération morale nous réunit. Il n’y a pas de doute que nous ne gravitions nécessairement dans la direction où nous portent nos maximes et nos désirs les plus fortement déve­loppés. Demander à un individu sans éducation, esclave de ses mau­vaises habitudes, de ses vices et de ses passions, la force de prendre librement une résolution vertueuse, c’est comme si nous ramassions dans la rue un apprenti cordonnier, et si nous le mettions devant le piano, en le priant de nous jouer une sonate de Beethoven. L’homme n’est pas de naissance un être libre, il est seulement libre s’il le devient par ses propres efforts. La mesure dans laquelle il acquiert cette liberté dépend sans doute en grande partie des circonstances extérieures de son développement. Mais n’oublions pas que la faculté de se développer n’a été accordée à un degré si élevé à aucune autre créature de notre connaissance, qu’il a été donné à l’homme de s’ac­commoder aux conditions les plus diverses, de maintenir et d’é­tendre en face d’elles l’individualité de son être.

A. Horwicz.