100%.png

Histoire du matérialisme/Tome II/Partie III/Chapitre 1

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par B. Pommerol.
C. Reinwald (tome 2p. 317-342).


TROISIÈME PARTIE

LES SCIENCES DE LA NATURE, (SUITE.)
L’HOMME ET L’ÂME.


CHAPITRE PREMIER

La place de l’homme dans le monde animal.


Intérêt croissant pour les questions anthropologiques en face des questions cosmiques. Progrès des sciences anthropologiques. — L’application de la théorie de la descendance à l’homme va de soi. — Arrêts de Cuvier. — Découverte de restes d’hommes diluviens ; leur âge. — Traces d’une antique culture. — Influence du sentiment du beau. — La position verticale. — Naissance du langage. — La marche du développement de la culture d’abord lente, puis de plus en plus accélérée. — La question de l’espèce. — Rapports de l’homme avec le singe.


Toute l’histoire du matérialisme témoigne clairement que les questions cosmiques perdent peu à peu de leur intérêt, tandis que les questions anthropologiques soulèvent une polémique de plus en plus ardente. On pourrait croire que cette tendance anthropologique du matérialisme avait atteint son point culminant au XVIIIe siècle ; car les découvertes grandioses du XIXe siècle en chimie, physique, géologie, astronomie, ont provoqué une série de questions à l’égard desquelles le matérialisme a dû prendre une attitude déterminée. Cela pouvait se faire pourtant sans que l’on eût besoin de principes essentiellement nouveaux ou de théories passionnées et provocatrices. D’un autre côté, l’anthropologie a réalisé les progrès les plus étonnants, il est vrai, en partie sur des terrains qui ne touchent guère à la question du matérialisme. On a éliminé les fantômes des maladies ; on a commencé à ébranler un peu le cléricalisme médical et obtenu, à l’aide de la physiologie comparée et expérimentale, des résultats surprenants relatifs aux fonctions des principaux organes internes. Quant aux problèmes qui touchent immédiatement aux questions du matérialisme, les recherches les plus récentes ont démontré l’insuffisance des conceptions antérieures, sans les remplacer par une théorie nouvelle qui puisse servir d’appui solide au matérialisme. Le fonctionnement du système nerveux n’est plus pour nous un mystère, comme il l’était encore ou aurait dû l’être pour les matérialistes du XVIIIe siècle. Le cerveau a été, sous certains rapports, mieux compris que par le passé on l’a étudié anatomiquement avec une ardeur extrême, mesuré, pesé, analysé, examiné au microscope, scruté dans ses formes pathologiques, comparé à des cerveaux d’animaux et soumis à l’expérimentation chez les animaux ; quant à la connexion physiologique et à l’action de ses parties, on n’est pas même parvenu à établir une hypothèse d’ensemble ; on n’en débite que plus de fables, et, sur ce point, les matérialistes ne sont pas en retard. Un terrain dont l’exploitation a été plus fructueuse pour eux, est celui des métamorphoses de la matière et en général l’application de la physique et de la chimie aux fonctions de l’organisme vivant. Ici, à vrai dire, maints résultats d’une recherche prétendue exacte sont encore exposés à une critique qui les amoindrit fortement ; mais, en somme, on ne saurait contester le succès des efforts tentés pour nous représenter l’homme vivant, tel qu’il nous est donné dans son extérieur, de même que tous les corps organiques et inorganiques, comme un produit des forces qui agissent dans la nature entière. Une étude extrêmement importante, la physiologie des organes des sens, a, par contre, fourni des arguments péremptoires pour l’élimination du matérialisme ; mais elle n’a été encore guère utilisée dans la polémique, soit que les adversaires du matérialisme ne puissent pas se servir, dans leur intérêt, des arguments qu’elle leur offre, soit qu’ils manquent des connaissances nécessaires. Cependant on a aussi essayé de soumettre la psychologies la méthode des sciences de la nature et même à une méthode mathématico-mécanique. On a constitué dans la psychophysique et la statistique morale des sciences qui paraissent venir à l’appui de cette tentative. Comme, dans ces derniers temps, on a qualifié la polémique matérialiste de guerre relative à l’âme, nous serons forcé, dans le cours de cette troisième partie, de tenir compte de chacune de ces sciences.

Discutons d’abord la question de l’origine et de l’âge du genre humain, ainsi que celle de la place de l’homme dans le règne animal, question qui a déjà été très-vivement débattue à l’époque où Büchner et Vogt provoquèrent une polémique relative au matérialisme ; mais cette question a été depuis lors quelque peu dégagée du caprice des opinions subjectives et des hypothèses hasardées par le zèle admirable des investigateurs dans toutes les sciences naturelles. On traite d’ordinaire cette question en se rattachant le plus étroitement possible à la théorie de Darwin sur la naissance des organismes et presque comme le point le plus intéressant, comme le résultat principal de cette théorie. Il est évident que le véritable intérêt que présente, pour la science de la nature, la théorie de la descendance consiste dans l’application du principe général à la naissance des organismes. Que l’homme soit un des anneaux de la grande chaîne de ces naissances, cela se comprend sans peine, si l’on se place au point de vue de la science de la nature ; mais comme la naissance de la culture humaine et de la vie intellectuelle de l’homme a besoin d’une explication spéciale, il est naturel que les recherches relatives à ce problème se fassent dans les sciences particulières, en parfaite conformité toutefois avec le grand ensemble des questions anthropologiques. Ainsi l’on ne traite pas encore l’histoire universelle comme une partie de l’histoire de la nature, quoique l’on sente déjà très-bien que les principes de la lutte pour l’existence y jouent aussi leur rôle.

On peut détruire par la critique ou « dominer » par la spéculation le dualisme de l’esprit et de la nature ; on peut, en se plaçant au point de vue de la science de la nature, poser comme axiome qu’en dernière analyse la vie intellectuelle doit être conçue comme produit des lois générales de la nature ; mais on ne pourra pas empêcher d’établir une distinction entre la nature et l’esprit, tant que nous aurons, pour connaître ces deux domaines, des points de départ différents et des mesures diverses pour en apprécier les phénomènes. Que l’homme ne se soit élevé d’une vie bestiale antérieure à l’état d’homme que grâce à son développement interne, voilà ce que Kant admettait comme évident ; mais il voyait dans l’éclosion de la pensée du moi le véritable moment de la création de l’homme (1). C’est ainsi que, même encore aujourd’hui, l’histoire primitive de l’esprit et de la culture reste la question principale, la sortie de l’homme hors de la série des brutes se comprenant très-bien, d’après la science de la nature, tandis que sa vie intellectuelle demeure toujours un problème, même quand toutes les conséquences de la théorie de la descendance ont été admises. Il fallait en même temps, pour rendre la véritable conception philosophique accessible à un cercle plus étendu d’esprits, un travail préliminaire d’élucidation et d’affranchissement, principalement dans le domaine de la géologie et de la paléontologie.

Les dogmes des révolutions de la terre, de l’apparition successive des créatures, de l’avènement tardif de l’homme, ont été, dès l’abord, opposés au matérialisme et plus encore au panthéisme. Tandis que Buffon, de la Mettrie et plus tard les philosophes allemands de la nature, Gœthe en tête, adoptaient vivement l’idée de l’unité de la création et essayaient de faire en générât provenir les formes supérieures du développement des inférieures, ce fut notamment Cuvier, le plus fin connaisseur du détail des choses, qui s’opposa à ces tendances unitaires. Il redoutait le panthéisme. Gœthe représentait justement de la façon la plus parfaite cette philosophie unitaire et panthéiste ; déjà auparavant il s’était trouvé en désaccord avec Camper et Blumenbach à propos de l’os wormien qui, dit-on, différencie l’homme du singe, et jusqu’à sa mort, il suivit, avec la plus grande attention, la polémique sur l’unité de tous les organismes. C’est ainsi qu’il nous fait connaître un propos malveillant de Cuvier Je sais bien que, pour certains esprits, derrière cette théorie des analogues, peut se cacher, du moins confusément, une autre théorie très-ancienne, depuis longtemps réfutée, mais reprise par quelques Allemands pour favoriser le système panthéiste, qu’ils appellent philosophie de la nature. » (2). — Ce dédain du savoir positif envers l’intelligence compréhensive de l’ensemble, la passion de l’observateur qui analyse contre le penseur qui synthétise, aveuglèrent Cuvier au point de lui faire méconnaître quelle différence profonde la logique commande d’établir entre l’absence d’une preuve et une preuve de l’absence d’un phénomène. On ne connaissait pas d’hommes fossiles, et il déclara solennellement qu’il ne pouvait pas y en avoir.

Une pareille déclaration étonne d’autant plus que généralement une négation, en histoire naturelle, n’a qu’une valeur secondaire ; comme on n’avait encore, à cette époque-là, exploré qu’une très-petite portion de la surface de la terre, il eût été difficile d’expliquer une affirmation aussi générale, si elle ne s’était trouvée d’accord avec la théorie dominante des créations successives. Or les créations successives étaient une libre interprétation du récit biblique concernant les jours de la création, interprétation qui conserve encore beaucoup de partisans, même aujourd’hui que les faits en démontrent l’inexactitude. Vogt, dans sa vive polémique, compare avec tant de justesse et de concision la théorie d’alors aux découvertes du temps présent, que nous ne pouvons nous refuser le plaisir de citer ce morceau, malgré quelques plaisanteries superflues

« Il y a trente ans à peine que Cuvier disait : Il n’y a pas de singes fossiles et il ne peut pas y en avoir ; il n’y a pas d’hommes fossiles et il ne peut pas y en avoir — et aujourd’hui nous parlons de singes fossiles comme de vieilles connaissances et nous introduisons l’homme non-seulement dans les terrains d’alluvion, mais encore jusque dans les formations tertiaires les plus récentes, en dépit de quelques obstinés qui affirment que l’arrêt de Cuvier est un trait de génie et ne peut être cassé. Il y a vingt ans à peine que j’apprenais auprès d’Agassiz : Couches de transition, formations paléozoïques, — règne des poissons ; il n’y a pas de reptiles à cette époque et il ne pouvait y en avoir, parce que c’eût été contraire au plan de la création ; — formations secondaires : — (trias, Jura, craie), règne des reptiles ; il n’y a pas de mammifères et il ne pouvait pas y en avoir, pour la même raison ; — couches tertiaires, — règne des mammifères ; il n’y a pas d’hommes et il ne pouvait pas y en avoir ; — création actuelle, — règne de l’homme. Qu’est devenu aujourd’hui ce plan de création, avec ses catégories exclusives ? Reptiles dans les couches dévoniennes, reptiles dans le carbonifère, reptiles dans le dyas — adieu, règne des poissons ! mammifères dans le jurassique, mammifères dans le calcaire de Purbeck, que quelques-uns rangent dans la craie inférieure, — au revoir, règne des reptiles ! Hommes dans les couches tertiaires supérieures, hommes dans les terrains d’alluvion, — encore une fois au revoir, règne des mammifères ! » (3).

Il est à remarquer que, dès l’année qui suivit la mort de Cuvier et de Gœthe (1832), fut annoncée une trouvaille qui seule aurait suffi pour renverser la théorie du premier, si la manie autoritaire et l’aveugle préjugé n’étaient bien plus répandus que la simple réceptivité pour l’impression produite par les faits. Il s’agit de la découverte du docteur Schmerlingdans les cavernes à ossements d’Engis et Engihoul, près de Liège (3 bis). Quelques années plus tard, Boucher de Perthes commença ses infatigables recherches de restes humains dans les formations diluviennes, et ses longs efforts furent enfin récompensés par les découvertes de la vallée de la Somme. Leur résultat ne fut admis qu’après une longue polémique ; dès lors la direction des recherches se modifia insensiblement. Une nouvelle série de très-intéressantes découvertes à Aurignac, Lherm et dans le Neanderthal sur les bords de la Düssel, coïncida avec le triomphe lent mais définitif de la théorie de Lyell sur la formation de l’écorce terrestre et avec les idées nouvelles de Darwin sur l’origine des espèces. L’opinion des hommes compétents s’étant modifiée, on remit en lumière mainte notice antérieure que l’on lit concorder avec les découvertes nouvelles. Le résultat total fut que l’on avait réellement trouvé des restes humains, dont la structure et la position prouvèrent que le genre humain avait été contemporain de ces espèces anciennes d’ours, d’hyènes et d’autres mammifères, dénommés d’après les cavernes où l’on découvre d’ordinaire leurs ossements.

Quant à l’âge, que l’on doit assigner à tous ces restes, les opinions sont tellement variables et tellement divergentes que l’on peut en déduire uniquement la grande incertitude de tous les modes de calcul essayés jusqu’à ce jour. Il y a une dizaine d’années, on admettait assez généralement des périodes de cent mille ans ; aujourd’hui une forte réaction s’est opérée contre ces hypothèses, encore que les matériaux concernant l’homme des temps diluviens se soient considérablement accrus et qu’il ait même été découvert des traces de l’existence du genre humain à l’époque tertiaire (4).

Dans la caverne de Cro-Magnon (5) on trouva, en 1868, les restes humains de cinq individus différents avec les os d’un grand ours, d’un renne et d’autres animaux de l’époque diluvienne. Ces squelettes humains attestaient une race d’une vigueur athlétique, d’une férocité bestiale, mais d’un cerveau déjà très-développé. Dans quelques couches plus profondes de la même caverne, on trouva des outil s’en pierre et d’autres vestiges de l’activité humaine, qui doivent avoir, en partie, appartenu à une race encore bien plus ancienne. À Hohlenfels (6), non loin de Blaubeuren, le professeur Fraas découvrit, en 1870, une antique habitation d’hommes qui chassaient et mangeaient trois espèces différentes d’ours, entre autres l’ours des cavernes. Dans la même caverne se trouvèrent de nombreux restes du renne, dont les cornes travaillées avec des couteaux en silex servaient à faire des outils. Un lion, qui devait dépasser de beaucoup la taille des lions actuels de l’Afrique, avait succombé sous les armes grossières de ces troglodytes, contemporains du rhinocéros et de l’éléphant.

Or c’est précisément celui qui a découvert ces monuments du passé qui plaide aujourd’hui le plus énergiquement en faveur des périodes de courte durée. Fraas continue à chercher partout avec une grande sagacité, dans les traditions de l’antiquité et du moyen âge, des traces d’un vague souvenir relatif à l’état de civilisation de l’époque des troglodytes et à leurs rapports avec les animaux de leur temps. Et de fait, l’opinion qui veut que les périodes du mammouth, de l’ours des cavernes et du renne aient été distinctes et aient duré chacune des milliers d’années, paraît insoutenable. Tous ces animaux ont vécu simultanément sur le sol de l’Europe centrale, bien qu’une espèce ait disparu plus tôt, une autre plus tard. La conservation ou la détérioration de leurs ossements paraît déterminée presque exclusivement par le degré d’humidité des couches de terrain où ils sont enfouis, et l’état dans lequel on les trouve ne fait pas connaître leur âge. Si Fraas, aidé par sa critique géologique et les traditions mythologiques ou étymologiques, descend à des périodes comprises dans les 6 000 années de l’histoire biblique de la création, il n’y a pas d’objections à lui faire, tant que son argumentation est solide. L’étude de la nature doit se montrer complètement indépendante de cette tradition, tantôt en admettant dans les théories astronomiques et géologiques, où l’on en a besoin, des périodes d’une grandeur quelconque, tantôt aussi en se contentant de périodes de quelques milliers d’années, quand ces périodes sont confirmées par les faits, et cela sans se préoccuper du sourire silencieux et triomphant des adversaires de la science libre. La libre recherche y subit aussi peu une perte réelle que les dogmes essentiels de la foi chrétienne n’y trouvent un appui indispensable au maintien de son existence. Toutefois nous devons rappeler ici que la méthode n’autorise nullement à traiter les longues périodes comme quelque chose d’invraisemblable en soi, et que, au contraire, dans les cas douteux, la période la plus longue doit toujours être considérée comme la plus probable. La démonstration devra être faite pour le minimum, et d’une démonstration pareille sont encore fort éloignées les considérations puisées par Fraas dans la linguistique et les récits de la tradition.

Le dernier mot dans cette question sera prononcé, suivant toute probabilité, par l’astronomie. Dès maintenant on met, de deux façons différentes, les traces de l’époque glaciaire en rapport avec les faits astronomiques d’abord par les variations périodiques de l’obliquité de l’écliptique, ensuite par les changements constatés dans l’excentricité de l’orbite terrestre. Cette dernière explication éloigne de notre époque la période glaciaire d’au moins 300 000, sinon 800 000 années ; la première explication nous ramène à une période de 21 000 années, durant laquelle tantôt l’hémisphère nord, tantôt l’hémisphère sud de notre globe aurait eu sa période glaciaire (7). Il faudra bien ici que les opinions divergentes finissent par s’accorder pour trancher définitivement la question de savoir si ces modifications ont pu, oui ou non, exercer une si profonde influence sur les conditions climatériques de la terre. Si le résultat était négatif, il ne resterait comme explication que les changements terrestres de l’élévation des continents et des mers, des courants marins chauds ou froids, etc. ; alors l’espoir d’obtenir une chronologie exacte de ces changements deviendrait bien faible. Disons au reste que les deux causes astronomiques d’une période glaciaire pourraient exister l’une à côté de l’autre, et qu’en outre toutes deux pourraient avoir contribué à produire des changements à la surface de la terre. Supposons, par exemple, que l’hémisphère boréal se trouvât, il y a 11 000 ans, au maximum de froid, il se peut que, dans la transition de cet état à notre état actuel, notamment dans la période, calculée en rétrogradant, de 8 000 à 4 000 ans, sous l’influence de causes terrestres, l’époque glaciaire ait disparu et reparu plusieurs fois, jusqu’au moment où les progrès de la chaleur eurent tracé aux glaciers des limites plus fixes.

D’après cela, même les traces de l’existence de l’homme remontant jusqu’à l’époque tertiaire ne prouveraient pas que la durée de l’existence du genre humain doive se compter par des centaines de milliers d’années.

Mais, vue à la lumière de la science, que signifie « l’antiquité du genre humain » ? L’homme dérivant, aussi bien que tous les autres organismes, son origine physique de la naissance primordiale de la vie organique sur la terre, il ne peut être question que du problème suivant à quelle époque se rencontrent, pour la première fois, des êtres dont l’organisation est semblable à la nôtre au point que, depuis ce temps-là, il ne s’est plus manifesté de développement essentiel de la forme extérieure et des aptitudes ? À ce problème se rattachent immédiatement, d’un côté la question des formes de transition et des premiers degrés de l’être humain, de l’autre la question des commencements de la culture humaine.

D’après toutes les probabilités, ce n’est pas sur le sol de l’Europe actuelle que nous devons chercher les formes de transition ; car l’homme ne paraît être venu en Europe, comme immigrant, qu’après son entier développement organique. « La grande lacune, dit Darwin, qui existe dans la progression organique entre l’homme et ses plus proches parents, lacune qui ne peut être comblée par aucune espèce éteinte ou vivante, a été souvent présentée comme une grave objection contre l’hypothèse que l’homme serait issu d’une forme inférieure ; mais à ceux qui, convaincus par des raisons générales, croient au principe universel de l’évolution, cette objection ne paraîtra pas d’un poids considérable. De pareilles lacunes apparaissent sans cesse sur tous les points de la série ; quelques-unes sont grandes, nettement tranchées et déterminées, quelques-unes moindres à différents degrés d’après ces rapports, comme par exemple entre l’orang-outang et ses plus proches parents, — entre le tarsier et les autres lémurides, — entre l’éléphant, et d’une manière encore plus frappante, entre l’ornithorynque ou l’échidné et les autres mammifères. Mais toutes ces lacunes dépendent simplement du nombre des formes voisines qui sont éteintes. Dans un avenir qui n’est séparé de nous que par quelques siècles, les races civilisées de l’humanité auront, c’est presque certain, exterminé et remplacé sur toute la terre les races sauvages. Comme l’a fait remarquer le professeur Schaafhausen, vers la même époque les singes anthropomorphes auront été sans doute pareillement exterminés. La lacune alors sera élargie, car elle séparera l’homme arrivé, comme nous pouvons l’espérer, à un plus haut degré de culture que le Caucasien, d’avec le babouin placé si bas dans la série des singes, tandis qu’aujourd’hui la lacune se trouve entre le nègre ou l’Australien et le gorille » (8).

En revanche, on est arrivé, dans ces dernières années, à de nombreux aperçus sur l’état de culture des habitants primitifs de l’Europe ; il paraît même que l’on a trouvé un fil conducteur assez solide qui commence à l’époque diluvienne et se prolonge jusqu’aux temps historiques. Ce sont principalement les outils, les produits et les ressources de son industrie, qui témoignent de la vie de l’homme aux différentes périodes des progrès de la civilisation. Dans la caverne de Lherm, on trouva des restes humains mêlés aux os et dents de l’ours troglodyte et de l’hyène troglodyte, sous une épaisse couche de stalagmites. « Outre les restes de l’homme, se rencontrèrent des témoignages de son industrie, un couteau triangulaire en silex, un canon de l’ours des cavernes transformé en instrument tranchant, trois mâchoires inférieures de l’ours des cavernes, dont la branche montante était percée d’un trou, afin de pouvoir les suspendre, et la branche oculaire d’un bois de cerf, taillée et façonnée en pointe à sa base. Les armes les plus remarquables consistent en 20 demi-mâchoires de l’ours des cavernes, dont la branche montante avait été abattue et le corps des mâchoires taillé de manière à fournir une poignée commode. La canine, fortement proéminente, formait ainsi un crochet, qui pouvait servir tout à la fois d’arme et de pioche pour creuser la terre. Si nous n’avions trouvé qu’un seul de ces étranges instruments, disent MM. Rames, Garrigou et Filhol, auteurs d’un mémoire publié à Toulouse, on pourrait nous objecter que c’est l’effet du hasard ; mais quand on découvre 20 mâchoires toutes façonnées de même, est-il encore possible de parler de hasard ? Au reste il est facile de suivre le travail au moyen duquel l’homme primitif donnait cette forme à une mâchoire. On peut compter sur chacune de ces mâchoires les entailles opérées avec le tranchant d’un couteau en silex simplement taillé » (9). On a trouvé un grand nombre d’instruments de pierre dans le bassin de la Somme, et si l’importance des découvertes de Boucher de Perthes n’a pas été reconnue plus tôt, c’est qu’à maintes pièces il a essayé de donner une signification trop subtile. Le sol crayeux de ces contrées est riche en rognons de silex qu’il suffit de frapper les uns contre les autres pour les briser ; on obtient alors des fragments qui, après avoir subi un nouveau traitement, se convertissent en haches et couteaux semblables à ceux des hommes de l’époque diluvienne. Or le singe se sert occasionnellement d’une pierre en guise de marteau on pourrait donc croire que nous surprenons ici l’homme sur un échelon très-rapproché du développement de l’animal. Cependant la différence est énorme ; car précisément la persévérance déployée pour la fabrication d’un instrument qui n’est guère supérieur à une pierre à l’état naturel ou à un éclat de pierre, montre la faculté de faire abstraction des besoins et jouissances immédiats de la vie, et de concentrer l’attention sur les moyens d’arriver au but, et cette persévérance nous la trouverons difficilement chez les mammifères et même chez les singes. Les animaux se construisent quelquefois des demeures très-artistiques ; mais nous ne les avons pas encore vus employer des instruments fabriqués ad hoc. On sait que l’économie politique s’efforce de faire coïncider la naissance du capital avec la confection du premier outil. Or ce commencement de développement humain existait certainement chez l’homme de l’époque diluvienne. Comparativement à lui, notre orang-outang, notre chimpanzé serait un bohème, un vagabond fieffé au point de vue de l’économie politique. Si l’on admet que le genre humain se soit élevé, par d’innombrables échelons, des formes organiques les moins apparentes à la hauteur où il est parvenu aujourd’hui, certainement aussi il a dû s’écouler un long espace de temps depuis l’époque où l’homme disposait de mains bien formées et de bras vigoureux ainsi que d’une forte organisation, jusqu’au moment où il donna à ces organes l’aide de couteaux en silex et de mâchoires d’ours péniblement travaillés.

Mais à côté de ces outils grossiers nous trouvons aussi des traces indubitables du feu. Les habitants primitifs de l’Europe paraissent avoir connu et utilisé, dès les temps les plus anciens, cet auxiliaire, le plus important de tous ceux que possède l’humanité (10). « L’animal, dit Vogt, se réjouit à la vue d’un feu allumé fortuitement ; l’homme tâche de le conserver, de le produire et de s’en servir dans des buts différents. » Il est de fait qu’un champion de la différence absolue entre l’homme et l’animal ne pourrait trouver un plus bel argument, pour défendre son opinion à l’encontre des découvertes les plus récentes. C’est justement la prévoyance, la sollicitude pour des besoins futurs qui a conduit l’homme pas à pas vers une culture supérieure ; c’est aussi ce qui nous paraît un trait caractéristique de ces temps primitifs si éloignés de nous. Malgré cela, en réfléchissant mûrement, il est évident que nous né savons rien de la différence absolue qu’on prétend exister entre l’homme et l’animal, et que, dans le ressort de la science, nous ne trouvons pas la moindre raison pour soutenir des idées semblables. Nous ne savons ni jusqu’à quel degré le monde animal pourra se développer ultérieurement (11), ni par quels degrés a dû passer l’homme avant d’arriver au point d’entretenir le feu et de le faire servir à ses besoins.

On a mis une extrême perspicacité à combiner les résultats de quelques trouvailles pour conclure ici à des restes d’un repas de cannibales, là à des cérémonies funèbres. Nous passons sous silence ces intéressantes dissertations, pour mentionner en quelques mots les conclusions formulées sur l’organisation des hommes de l’époque diluvienne, conclusions fondées sur la structure des parties de squelette que l’on a découvertes. Ici malheureusement il faut avouer que les matériaux sont très-insuffisants. La trouvaille d’Aurignac, peut-être la plus intéressante de toutes, est devenue la preuve monumentale de l’ignorance d’un médecin[1], qui fit enterrer au cimetière dix-sept squelettes d’âges et de sexes différents ; et depuis, vraisemblablement par fanatisme, on a prétendu ne plus savoir en quel endroit ces ossements avaient été inhumés. Est-il admissible qu’au bout de huit années, toutes les personnes employées à cette opération, ainsi que les spectateurs, ne reconnussent plus cette place ? Peut-être un jour se la rappellera-t-on mieux. Pour le moment, on se contente d’affirmer que tous ces squelettes étaient de fort petite taille (12). Le squelette de Neanderthal est de moyenne stature, mais décèle une structure musculaire extraordinairement puissante. Le crâne de Neanderthal est, de tous ceux que nous connaissons, celui qui ressemble le plus au crâne du singe. Par contre, nous avons de la caverne d’Engis près de Liége un crâne dont la structure est fort belle et n’annonce nullement une race inférieure. Enfin les squelettes de Cro-Magnon présentent des crânes bien développés mais la conformation du visage est défavorable et les dimensions des mâchoires dénotent de la brutalité ; la structure du squelette indique non-seulement un développement très-accentué de la forte musculaire, mais encore plusieurs traits qui rappellent le singe (13).

Nous en concluons qu’il ne peut être question d’une race d’hommes unique de l’époque diluvienne ; de plus, que non-seulement un développement considérable du cerveau remonte aux temps les plus anciens dont nous ayons connaissance, mais encore peut très-bien se concilier avec un état de grossière rudesse et de sauvage énergie. Nous n’examinerons pas pour le moment si le crâne de Neanderthal est une anomalie pathologique ou s’il doit être considéré comme le type d’une race très-inférieure. Nous devrons en tout cas admettre que, dès cette époque primitive, l’Europe était habitée non par une seule race, mais par plusieurs races humaines différentes. Aucune de ces races ne se trouvait, même dans les temps les plus anciens dont il nous reste des traces, dans un état de beaucoup inférieur à celui des races sauvages les moins civilisées de notre époque. Même en regardant le crâne de Neanderthal comme type d’une race, nous n’avons pas encore le droit de placer cette race sur la voie qui conduit du singe à l’homme. Le chercheur peut aisément aller trop vite en face de phénomènes si nouveaux et si étranges, surtout quand ils paraissent confirmer avec éclat les idées dominantes. On saisit chaque nouvelle trouvaille avec la précipitation de l’impatience, pour l’employer à compléter la série de développement qu’exige la loi de causalité de notre intellect. Mais cette précipitation elle-même est encore un reste de défiance contre la portée de l’intellect ; on craint que son jeu ne se perde subitement de nouveau au profit du dogmatisme, si l’on n’apporte pas à la hâte des preuves positives en faveur de l’accord de la nature avec une conception rationnelle. Plus on se débarrassera complètement de tous les brouillards dogmatiques quelconques, plus cette défiance disparaîtra sans retour. Le point le plus important pour Épicure était encore de se borner à montrer que toutes choses pourraient être nées d’une manière intelligible quelconque. Mais le principe de l’intelligibilité de tous les phénomènes est suffisamment établi pour nous, soit qu’on le dérive d’une expérience suffisante, soit qu’on le déduise a priori. À quoi donc sert la précipitation ? La même catégorie de personnes qui naguère jurait avec passion par le dogme de Cuvier, affirmant qu’il n’existe pas d’hommes fossiles, jure maintenant par les lacunes de la série de transition : c’est toujours l’éternelle tendance à sauver par des thèses négatives l’idée fixe que l’on ne peut établir à l’aide de thèses positives ! Que l’on s’en tienne tranquillement à ceci, que même le diluvium ne nous conduit pas jusqu’à présent à un état de l’homme bien différent de celui du nègre de l’Australie (14).

On voit mieux les degrés intermédiaires entre l’homme du diluvium et les temps historiques. Ici, durant ces dernières années, on a conquis un terrain dont le défrichement nous promet une préhistoire complète de l’humanité. À ces degrés intermédiaires se rattachent les « débris de cuisine » (kjoekkenmoedding) dont on a tant parlé, ces antiques monceaux de coquines d’huîtres et de moules vidées, que l’on a trouvés sur les côtes du Danemark avec des preuves non équivoques de l’activité humaine. À ces degrés intermédiaires se rapportent notamment les constructions sur pilotis (Pfahlbauten)des lacs de la Suisse et d’autres pays de l’Europe ; c’étaient sans doute primitivement des refuges, des magasins, peut-être même plus tard des entrepôts pour le commerce des riverains. Ces constructions si remarquables ont été découvertes rapidement et en grand nombre, les unes à la suite des autres, après que le Dr Ferdinand Keller eut trouvé le premier emplacement de ce genre durant l’hiver 1853-1854, près de Meilen, sur les bords du lac de Zurich, et en eut reconnu et apprécié l’importance (14 bis). On distingue aujourd’hui parmi les nombreux objets découverts, notamment là où les constructions lacustres offrent des traces d’incendie, trois âges différents, dont le dernier, celui du fer, se prolonge jusqu’à l’époque actuelle. Les temps antérieurs ne sont pas, comme d’après les mythes des anciens, l’âge d’argent et l’âge d’or ; ils nous reportent à une période, où les peuplades dont il s’agit n’avaient que des ustensiles en bronze, et finalement à l’âge de pierre, dont nous avons rencontré les premières traces chez les hommes du diluvium. Mais ces périodes elles-mêmes n’ont qu’une importance relative, comme nous l’ont appris les progrès des recherches. Des peuplades peuvent s’être trouvées dans un âge de pierre, tandis que d’autres peuplades contemporaines jouissaient déjà d’une culture avancée. Des outils en pierre, auxquels on s’était habitué, et qui, choisis dans une bonne matière et bien confectionnés, se prêtaient à maints usages, ont pu longtemps encore être employés, tandis que parallèlement l’on se servait déjà d’outils en métal, de même qu’aujourd’hui, chez des peuples sauvages, nous voyons employés des instruments en pierre et en coquillages de toute espèce, quoique ces mêmes sauvages possèdent souvent des outils métalliques importés par des Européens. — Ainsi, tout en nous félicitant des nombreux renseignements que nous fournissent notamment les constructions lacustres pour l’histoire des industries les plus anciennes, de la manière de vivre et de la culture graduellement croissante des peuplades préhistoriques, nous n’y trouvons rien qui puisse nous éclairer sur ce qui différencia plus nettement d’abord l’homme d’avec les espèces animales, et par conséquent sur les véritables commencements de l’existence de l’homme en tant qu’espèce.

Un détail cependant mérite d’être mis en relief, car il paraît se rapporter essentiellement aux premiers commencements de la vie de l’homme en tant qu’espèce distincte c’est l’apparition du sentiment du beau et de certaines ébauches artistiques à des époques où évidemment l’homme était encore en lutte sauvage avec les grands carnassiers et maintenait péniblement son existence au milieu des terreurs et des péripéties les plus émouvantes. Mentionnons en première ligne les esquisses d’animaux sur des pierres ou sur des os, que l’on a trouvées, pour la première fois, dans des cavernes du midi de la France, et tout récemment à Thaingen, près de Schaffhouse. Ajoutons que, dans les débris les plus anciens elles plus grossiers de poterie, on remarque presque toujours une certaine recherche de l’élégance de la forme ; bref, les éléments de l’ornementation semblent presque aussi anciens que l’habileté déployée dans la fabrication des armes et des ustensiles en général (15). Nous avons ici une confirmation remarquable des pensées exprimées par Schiller dans ses Artistes ; en effet, quand nous nous représentons les passions violentes de l’homme primitif, nous ne pouvons guère leur opposer d’autres influences éducatrices et ennoblissant es que la société et le sentiment du beau. On se rappelle ici involontairement la question si connue : l’homme a-t-il d’abord parlé ou chanté ? Sur ce point, la paléontologie se tait ; mais à sa place se présentent des considérations anatomiques et physiologiques. D’après l’ingénieuse remarque de Jæger, le maniement délicat des mouvements de l’haleine, notamment la régularisation facile et libre de l’expiration, est une condition première de l’emploi du langage ; et cette condition ne peut être complètement remplie que dans la position verticale du corps. Cette remarque s’applique naturellement aussi au chant ; par conséquent, les oiseaux, qui usent librement de leur thorax, sont des chanteurs-nés et apprennent même à parler avec une facilité relative. Darwin est tenté d’accorder la priorité au chant. « Quand nous traiterons de la sélection sexuelle, dit-il, nous verrons que l’homme primitif ou du moins un ancêtre primitif quelconque de l’homme, selon toute vraisemblance, usa largement de sa voix, comme le fait aujourd’hui un singe de l’espèce gibbon, pour produire des intonations réellement musicales, en d’autres termes pour chanter. D’après de nombreuses analogies, nous pouvons conclure que cette faculté aura été exercée, pendant l’époque où les deux sexes se recherchent, pour exprimer divers mouvements de l’âme, tels que l’amour, la jalousie, le triomphe, et en même temps pour défier les rivaux. L’imitation de cris musicaux à l’aide de sons articulés a pu donner naissance à des mots qui exprimaient différentes émotions complexes » (16).

Il est très-vraisemblable que l’imitation des cris des animaux a joué un rôle, comme le pense Darwin, dans la formation du langage humain, attendu qu’un son, provoqué par le simple désir d’imiter, devait très-facilement acquérir une signification. Le corbeau, par exemple, qui, par sa propre invention, imite les aboiements du chien et les caquets des poules, joint certainement à ces sons l’idée de l’espèce distincte de chacun de ces animaux, car il sait duquel des deux chaque son émane. Il a, par conséquent, dans son invention, une base pour la formation de l’idée, opération dont les éléments ne sont nullement inconnus aux animaux. Les sons qui, par leur nature réflective, expriment l’étonnement, la terreur, etc., ont dû toujours être compris de tous les êtres semblablement organisés ; car, même chez les animaux, ils constituent des moyens indubitables de se comprendre. Nous avons un élément représentant ici subjectivement, là objectivement la formation du langage. La réunion des deux a donné nécessairement au subjectif des formes plus rigoureuses ; à l’objectif, plus de contenu (17).

Si l’on étudie l’histoire de la culture humaine à la lumière des recherches les plus récentes, on est amené par la marche des résultats acquis à se figurer une hyperbole dont les ordonnées, représentant le développement de la culture, s’élèvent d’abord avec une lenteur extrême sur les abscisses énormes du temps ; le mouvement d’ascension devient de plus en plus rapide ; enfin se manifeste, dans un temps relativement très-court, un progrès immense. Nous employons cette image pour rendre parfaitement claire une idée qui nous paraît avoir de l’importance. Il en est, à vrai dire, tout autrement du développement des qualités physiques et même des qualités psychiques des peuples. Ici le progrès des aptitudes des individus et des nations paraît être d’une lenteur extrême et presque insensible. Cela résulte de ce que, de deux hommes doués d’une égale capacité, celui qui se trouve dans un milieu avancé s’élèvera bien plus haut que celui qui grandit dans un milieu grossier. Il semble presque qu’il suffit d’être très-médiocrement doué pour se familiariser, durant les vingt années de l’enfance et de la jeunesse, avec toutes les parties de la culture la plus développée, au point de prendre soi-même une part active au mouvement général. Mais si l’on songe que, dans les siècles précédents, on ne se transmettait guère que des faits, des expériences isolées ou des procédés industriels, tandis que notre époque transmet aussi des méthodes, au moyen desquelles sont obtenues des séries entières d’inventions et de découvertes, on comprendra aisément la cause de l’accroissement rapide de la culture actuelle, sans pour cela être forcé de voir, dans le temps présent, un élan subit de l’humanité vers une existence supérieure matérielle et intellectuelle. Bien plus, de même que l’individu n’arrive souvent à ses créations intellectuelles les plus importantes qu’a un âge où les forces du cerveau commencent déjà à décliner, de même, comme cela est concevable en soi, notre élan actuel ne suppose nullement cette énergie élastique et juvénile de l’humanité, que nous admettons si volontiers. Nous sommes loin de poser, sous ce rapport, une théorie positive quelconque, dont nul ne pourrait fournir les preuves. Nous ne pouvons quitter la thèse du développement de l’humanité sans montrer du moins combien peu est fondé objectivement le dogme du progrès continu de l’humanité. La courte durée de l’histoire n’offre, il est vrai, pas encore assez de cas pour admettre une conclusion, même probable, de l’expérience, bien moins encore une « loi » ; or l’histoire nous a déjà montré plus d’une fois que le développement extérieur d’une nation peut accompagner son dépérissement intérieur, et la propension de la multitude comme de la « classe éclairée » à ne se préoccuper que de leur bien-être matériel et à se soumettre au despotisme a été, dans l’antiquité, et peut-être aussi chez différents peuples cultivés de l’Orient, le symptôme d’un pareil dépérissement intérieur. Nous venons d’indiquer la place théorique d’une question que, dans la dernière partie, nous examinerons sous un point de vue tout différent.

De même que la question de l’âge du genre humain n’occupe, au fond, le matérialisme que parce qu’il est l’adversaire le plus déclaré et le plus palpable des conceptions obscures de la théologie, tandis que cette question n’a guère de rapport interne avec le véritable matérialisme, de même en est-il de la question de l’unité de l’espèce humaine. Ce problème n’est que la simple transformation du problème d’un couple unique donnant naissance à l’humanité entière, de même que la théorie des révolutions de la terre n’était chez Cuvier qu’une transformation de la légende des jours de la création et de même que la théorie de l’invariabilité des espèces se laisse ramener à l’arche de Noé. Si la science, que l’on prétend tellement exempte de préjugés, ne s’était détachée peu à peu de ces traditions, elle n’en serait jamais venue à s’occuper de ces questions avec tant d’ardeur, et, ici encore, la lutte de l’erreur la plus grande contre l’erreur la plus petite est devenue la source de mainte connaissance profitable au progrès. Pour élucider ce sur quoi personne n’a d’idée claire, savoir si l’humanité forme une seule espèce, on a mesuré des crânes, étudié des squelettes, comparé des dimensions ; bref on a enrichi l’ethnographie, agrandi l’horizon de la physiologie et réuni, pour les arracher à l’oubli, d’innombrables faits relatifs à l’anthropologie. Quant au point capital, tous ces travaux n’ont rien décidé, si ce n’est peut-être que le mobile intime de ces discussions n’a pas trait à un intérêt purement scientifique, mais à d’importantes questions de partis. La chose se compliqua d’autant plus qu’aux prétendus intérêts religieux vint se joindre avec force dans ce débat la question de l’esclavage aux État-Unis. En pareil cas, l’homme se contente aisément des arguments les moins coûteux et les plus futiles, auxquels on donne ensuite une valeur apparente par l’étalage de l’érudition et par une teinture scientifique. C’est ainsi que notamment l’ouvrage de MM. Nott et Glidon (Types of mankind, 1854) est entièrement imprégné de la tendance, américaine à faire passer les nègres pour des êtres placés le plus bas possible et organisés à l’instar des bêtes ; mais comme dans l’étude de ces questions avait jusqu’alors prédominé la tendance opposée, ce livre a précisément beaucoup contribué à faire saisir avec plus de netteté les traits caractéristiques des races. Par contre, l’Anthropologie des peuples à l’état de nature, ouvrage excellent sous plus d’un rapport, écrit par un homme enlevé trop tôt à la science, Waitz, est entachée à son tour en son entier d’une exagération des arguments favorables l’« unité » de l’espèce humaine. Waitz va jusqu’à s’appuyer fréquemment sur Prichard, écrivain sans autorité et sans valeur scientifique, jusqu’à considérer encore aujourd’hui Blumenbach (1795 !) comme première autorité en fait de distinction de races et d’espèces, jusqu’à honorer de l’épithète de « consciencieux » le recueil de cas d’hybridation (empruntés à Prichard) de R. Wagner, enfin jusqu’à formuler la proposition suivante « Quelle valeur peuvent encore avoir les différences spécifiques dans la nature et combien leur fixité ne paraîtrait-elle pas déraisonnable, s’il était possible de les effacer par la procréation continue d’hybrides ? » Inutile de démontrer qu’en se plaçant à ce point de vue, il n’y a aucun éclaircissement à attendre pour la question principale, lors même qu’une solution en soi serait possible. On cherche trop souvent à prouver, en suivant péniblement une voie sinueuse, l’existence de faits qu’à chaque instant l’expérience vient démentir. Contentons-nous d’en donner un seul exemple : Waitz continuait à regarder les lapins et les lièvres comme deux espèces rebelles à tout essai de croisement, alors que, depuis huit années, à Angoulême, M. Roux faisait d’excellentes affaires avec ses lièvres aux trois huitièmes, nouvelle espèce — ou, si l’on aime mieux, race — d’animaux inventée par lui (18).

L’idée de l’unité de l’espèce humaine n’a plus besoin aujourd’hui de l’appui qu’elle peut avoir trouvé jadis dans la théorie d’une descendance commune ; il est cependant permis de douter que le mythe d’Adam et d’Ève ait favorisé le croisement des Espagnols avec les Indiennes et des créoles avec leurs négresses. Les points essentiels extension aux hommes de toutes races du droit de faire partie de l’humanité, octroi de l’égalité devant la loi dans l’ensemble des États, application des principes du droit des gens aux relations de voisin à voisin, tout cela peut s’établir et se maintenir sans admettre par-dessus le marché l’égalité absolue des aptitudes des races. Au reste, on aurait beau descendre d’une même souche primitive, on n’en posséderait pas pour cela une capacité égale ; car s’attarder, pendant des milliers d’années, dans son développement, pourrait finalement aboutir à n’importe quel degré d’infériorité. La seule conséquence que l’on puisse tirer de la communauté d’origine, c’est qu’une race attardée et même endurcie dans ses tendances inférieures, bref une race mal douée, pourrait néanmoins, par des circonstances impossibles à prévoir, parvenir à un développement supérieur. Or cette possibilité existe toujours non-seulement pour des races humaines attardées, mais encore pour des espèces animales.

La « descendance simienne », que repoussent avec le plus de fureur les individus les moins élevés par la dignité intérieure de l’esprit au-dessus du fondement matériel de notre existence, n’est pas, comme on le sait, dans le sens propre du mot, une conséquence nécessaire de la théorie de Darwin. Celui-ci fait remonter à un moment quelconque de la préhistoire de l’humanité une forme, une souche commune (19), d’où bifurquèrent d’un côté l’homme, qui tendit à s’élever, de l’autre le singe, qui persista dans ses inclinations animales. D’après cela, les ancêtres de l’homme auraient eu une conformation simienne, mais déjà aussi une disposition à parvenir à un développement supérieur, et telle paraît également avoir été à peu près l’idée de Kant. L’adoption de la théorie de la descendance polyphylétique semble plus favorable encore au préjugé de l’arbre généalogique de l’homme. Ici on peut faire remonter jusqu’aux commencements de la vie organique la supériorité de l’homme dans l’aptitude à se développer. Il est, du reste, facile de comprendre que cet avantage, qui, au fond, nous permet seulement de coordonner plus aisément nos sentiments et nos pensées, ne peut jeter le moindre poids dans la balance en faveur de la théorie polyphylétique, sans quoi les arguments de la science de la nature seraient faussés par l’introduction de motifs subjectifs et moraux. D’ailleurs, après un examen approfondi, l’orgueil de l’homme ne gagne pas grand’chose à cet éloignement simplement extérieur de la descendance animale, et cet orgueil n’a pas le droit d’ailleurs de rien gagner, car il n’exprime en réalité qu’une prétention sans fondement contre la pensée de l’unité du tout et de l’uniformité du principe formateur dans le grand ensemble de la vie organique, dont nous ne constituons qu’une fraction. Éliminons cet orgueil antiphilosophique, et nous trouverons que provenir d’un corps d’animal déjà parvenu à un haut degré d’organisation et d’où jaillit la lumière d’une pensée créatrice, est plus convenable et plus agréable que sortir d’une motte de terre inorganique.

On a beau éloigner l’homme, autant que possible, du singe actuel, par des arguments puisés dans la science de la nature, on ne pourra pas empêcher d’appliquer à ses ancêtres un certain nombre des défauts qui nous répugnent le plus aujourd’hui dans le singe. Snell qui, dans son ingénieux écrit sur la création de l’homme (Iéna, 1863), a touché de bien près au but : concilier les plus rigoureuses exigences de la science avec la conservation de nos idées morales et religieuses, s’est trompé toutefois en disant que le caractère humain a du se manifester par quelque chose de saisissant et plein de pressentiment dans le regard et les gestes, même sous les formes animales antérieures d’où l’homme est sorti. Nous ne devons nullement confondre les conditions de la perfectibilité avec l’apparition précoce de ses fruits. Ce qui nous paraît maintenant noble et sublime, au plus haut degré, peut très-bien s’épanouir comme la dernière fleur d’une vie calme, sûre, riche d’impressions créatrices de toute sorte, tandis qu’il fallait, pour arriver à la possibilité d’une vie semblable, posséder des qualités toutes différentes.

Le premier pas rendant possible la culture de l’homme a dû êtue la supériorité acquise sur tous les autres animaux, et il n’est pas probable qu’il ait employé à cet effet des moyens bien différents de ceux qu’il emploie encore aujourd’hui pour arriver à maîtriser ses semblables. L’astuce et la cruauté, la violence brutale et la dissimulation qui guette, doivent avoir joué un rôle important dans les luttes de ces temps-là ; on peut même regarder le fait que l’homme, encore aujourd’hui, où il pourrait si bien réussir par le seul exercice de sa raison, retombe toujours dans les excès du brigand et de l’oppresseur comme une conséquence probable de la lutte qu’il a soutenue pendant des milliers données contre les lions et les ours, peut-être, à des époques antérieures, contre des singes anthropoïdes. Il n’est nullement inadmissible que des vertus incontestables se développèrent simultanément à côté de l’intelligence dans le cercle de la vie de tribu et de famille. Que l’on songe seulement à l’abîme énorme qui existait encore dans l’antiquité civilisée entre la vie intérieure des États et des villes et leur conduite souvent atrocement barbare envers des ennemis vaincus !

Ainsi, même pour des motifs psychologiques, on ne peut rejeter la parenté originelle de l’homme avec le singe, à moins toutefois que l’on ne considère l’orang-outang et le chimpanzé comme des animaux beaucoup trop doux et trop pacifiques pour que des êtres de cette espèce aient pu donner naissance à ces troglodytes qui triomphaient du lion gigantesque des anciens temps et qui, après lui avoir brisé le crâne, humaient avidement sa cervelle fumante.



1. Voir, entre autres, les passages suivants[2] : « L’homme, pouvant dans sa représentation avoir le moi, s’élève infiniment au-dessus de tous les autres êtres qui vivent sur la terre. Par là il est une personne et, en vertu de l’unité de la conscience, malgré tous les changements qui peuvent lui arriver, une seule et même personne, c’est-à-dire un être entièrement distinct, par le rang et la dignité, de choses telles que les animaux dépourvus de raison, dont on peut disposer à volonté. — De plus, la « note » relative à l’article : Muthmasslicher Anfang der Menschengeschishte (1786), Hartenstein, IV, p. 321 : « De cet exposé de l’histoire des premiers hommes, il résulte que la sortie de l’homme hors du paradis, dont la raison fait le premier séjour de notre espèce, n’est pas autre chose que la transition, hors de la rudesse d’une créature purement animale, à l’humanité de l’instinct qui le mène comme par des lisières à la raison qui doit se conduire elle-même ; en un mot, de la tutelle de la nature à l’état de liberté. » — Dans la critique de l’écrit de Moscati (1771), Hartenstein, II, p. 429 et suiv., Kant approuve les raisons qui font admettre à l’anatomiste italien que primitivement l’homme marchait à quatre pattes. L’article de critique se termine par ces mots : « On voit par là que le premier soin de la nature a été de conserver l’homme comme animal, lui et son espèce, et pour cela l’attitude la plus conforme à sa structure interne, à la position du fruit et à la protection contre les dangers, était celle du quadrupède ; mais, comme un germe de raison a été déposé en lui et que ce germe développé le destinait à vivre en société, l’homme s’habitua à marcher en bipède, attitude la plus en rapport avec ce but ; en cela, il acquit une grande supériorité sur les autres animaux ; mais en revanche il dut accepter les inconvénients qui résultent pour lui de ce qu’il lève si fièrement la tête au-dessus de ses anciens camarades. » Kant ne s’exprime pas avec autant de netteté sur la marche à quatre pattes, dans son Anthropologie, II, E, vom Charakter der Gattung, Hartenstein, VII, p. 647. Il y examine l’  « habileté technique » provenant de son état animal, et il finit par se demander « si la nature a fait de l’homme un être sociable ou un être érémitique, ennemi de tout voisinage. Cette dernière hypothèse lui paraît la plus plausible. »

2. Gœthe, dans ses petits écrits zur Naturwissenschaft im Allgemeinen ; — Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, Principes de philosophie zoologique, vers la fin du premier chapitre, Paris, Pichon et Didier, 1830.

3. Vogt, Vorlesungen über den Menschen, Giessen, 1863, II, p. 269. [Traduit en français par J.-J. Moutinié, sous le titre : Leçons sur l’Homme]. Paris, C. Reinwald, 1865. [N. d. t.]

3 bis. Recherches sur les ossements fossiles découverts dans les cavernes de la province de Liège, par le Dr P.-C. Schmerling. Liège, 1833. [Note du trad.]

4. Vierterljahrs-Revue der Fortschritte der Naturwissenschaften herausgegeben von der Redaktion der Gäa (Dr H. Klein), I, Band, Leipzig und Kœln, 1873, p. 77 et suiv. : « Bien que les ossements d’elephas meridionalis trouvés par Desnoyers dans le sable tertiaire de la vallée de la Somme et présentant des entailles manifestes, ne puissent revendiquer qu’une valeur douteuse, Lyell ayant démontré victorieusement que de semblables entailles sont produites aussi par certains rongeurs dans les dépôts de cette contrée-là, cependant les entailles que l’abbé Delaunay a constatées sur deux côtes d’haliterium, vache marine éteinte de la formation tertiaire la plus récente, ne se laissent pas ramener à des lésions ultérieures, mais appartiennent évidemment à l’époque où ces os n’étaient pas encore pétrifiés. L’abbé Bourgeois a trouvé près de Pont-Levoy, sous ]e calcaire marneux de Beauce, une couche de cailloux qui ont été évidemment travaillés par la main de l’homme[3]. On sait combien il est parfois difficile de déterminer si l’on a affaire à des produits de l’art ou à des produits de la nature. Mais, dans le cas précité, Ed. Lartet, G. de Mortillet, Worsae et d’autres investigateurs expérimentés s’accordent à reconnaître que les silex de Thenay, près de Pont-Levoy, ont été travaillés par la main de l’homme, et qu’ils proviennent d’une couche non remaniée, appartenant à l’époque tertiaire moyenne. » — Voir, ibid., la remarquable trouvaille faite par Tardy, qui découvrit près d’Aurillac, avec des restes fossiles de dinothérium, un couteau de pierre grossièrement taillé, lequel doit avoir été confectionné à l’époque miocène.

[Voir, dans Congrès international d’anthropologie et d’archéologie préhistoriques, compte rendu de la IIe session, Paris, 1867, p. 67-75, le mémoire original de l’abbé Bourgeois. Pour les découvertes postérieures à ce mémoire, consulter la collection du journal mensuel Matériaux pour l’histoire primitive et naturelle de l’homme. Sur l’homme ou le précurseur de l’homme à l’époque miocène, consulter en outre les deux intéressants ouvrages : Notre Ancêtre, par Abel Hovelacque, 2e éd., Paris, Ernest Leroux, 1878 ; — les Enchaînements du monde animal dans les temps géologiques : Mammifères tertiaires, p. 238 et suiv., par Albert Gaudry. Paris, Savy, 1878. [Note du trad.]

5. Vierteljahrs-Revue, I, p. 99 et suiv.

[Voir, en outre : Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, IIe série, tome III, p. 335-393, 416-446, 454-514, 554-574, 578-600 ; — Reliquiæ Aquitanicæ, being contributions to the archæology and palæontology of Périgord and the adjoining provinces of southern France, by Édouard Lartet and Henry Christy, London, 1865-1875, p. 97-125 ; — Crania ethnica, les crânes des races humaines décrits et figurés d’après les collections du Muséum d’histoire naturelle de Paris, de la Société d’anthropologie de Paris, et les principales collections de la France et de l’étranger, par A. de Quatrefages et Hamy, p. 44-88. Ce dernier ouvrage, dont la première livraison a paru en 1872, n’est pas encore terminé. Paris ; J.-B. Baillière. [Note du trad.]

6. Vierteljahrs-Revue, I, p. 102 et suiv.

[De plus Congrès international d’anthropologie et d’archéologie préhistoriques, compte rendu de la Ve session, tenue à Bologne, 1871, p. 111-121. [Note du trad.]

7. Voir Lubbock, Die vorgeschichtliche Zeit, erläutert durch die Ueberreste des Alterthums und die Sitten und Gebräuche der jetzigen Wilden[4], Uebersetzung von Passow, mit Vorwort von R. Virchow. Jena, 1874 ; ibid., p. 110 et suiv., sur la théorie d’Adhémar, d’après laquelle l’hémisphère boréal et l’hémisphère austral reçoivent du soleil des quantités de chaleur égales, mais ne les conservent pas également, parce que l’hémisphère austral a un plus grand nombre d’heures nocturnes (accompagnées de rayonnement). Cette différence une fois accordée, on en déduit les changements d’état des deux hémisphères dans la période connue d’environ vingt et un mille ans. — Quant aux effets climatériques des variations de l’excentricité de l’écliptique, voir ibid., p. 116, une table où le calcul du temps remonte jusqu’à un million d’années et d’où ressortent deux périodes de froid extrême, dont l’une (préférée par Lyell !) aurait eu lieu environ huit cent mille ans et l’autre seulement deux cent mille ans avant notre époque.

[Voir, en outre l’Homme fossile, par H. Le Hon, 2e éd., Bruxelles et Paris, 1868, IIe partie : Influence des lois cosmiques sur la climatologie et la géoiogie, p. 291. [Note du trad.]

8. Darwin : la Descendance de l’homme et la sélection sexuelle, traduit de l’anglais par J.-J. Moutinié, Paris, G. Reinwald, 1872, t. I, p. 216.

Consulter, en outre, le grand ouvrage d’Ernest Haeckel, Anthropogénie, ou Histoire de l’évolution humaine, leçons familières sur les principes de l’embryologie et de la phylogénie humaines, traduit de l’allemand sur la 2e éd. par le Dr Letourneau, Paris, Reinwald, 1878. [Note du trad.]

9. Un outil tout à fait semblable fut trouvé par le professeur Fraas à Hohlenfels. « On avait arraché à la mâchoire inférieure (d’un ours) son condyle et son apophyse coronoïde, pour rendre ]e morceau maniable, et l’on avait confectionné un instrument qui, avec la dent canine de l’extrémité, devait remplacer une hachette de boucher. Sans doute la trouvaille d’une seule mâchoire inférieure façonnée de la sorte pourrait être regardée comme un fait insignifiant ; mais du moment qu’un nombre considérable de pièces traitées absolument de la même façon eut été trouvé, on reconnut dans cette forme un travail intentionnel. » — « Après avoir soigneusement examiné toutes les traces de coups visibles sur les os d’ours, j’achevai de me convaincre que la peuplade humaine en question avait l’habitude de désosser les chairs du gibier à l’aide de la mâchoire d’ours. » — « J’ai essayé de frapper sur des os frais avec la mâchoire d’ours qui comptait des milliers d’années, et j’ai produit, par exemple, très-aisément, en assénant des coups sur des os frais de cerf, les mêmes entailles que nous remarquons sur les os d’ours. » (Archiv für Anthropologie, V, 2, p. 184, citiert in der Vierteljahrs-Revue, I, p. 104 et suiv.)

10. Toutes les peuplades dont nous trouvons des traces à des époques très-reculées connaissaient-elles le feu ? Cela est, à vrai dire, douteux, attendu que, même dans les temps modernes, on a encore rencontré des peuplades sauvages qui ne connaissaient pas le feu[5]. Mais en Europe nous trouvons des traces de feu non-seulement dans les plus anciennes palafittes et dans les amas de coquilles, désignés sous le nom de « débris de cuisine » (kjoekkenmoeddinger), mais encore dans différentes cavernes, comme, par exemple, celle d’Aurignac[6], où, à côté de charbon et de cendres, on trouva des grès rougis par la chaleur et qui avaient dû former un foyer. — Près de Pasly, Colland observa une couche diluviale de très-haute antiquité, dans laquelle se rencontrèrent, à côté de charbon et de cendres, beaucoup d’ossements de mammouth, de l’ours troglodyte, du cerf gigantesque, etc. (Vierteljahrs-Revue, I, p. 94 ; voir, ibid., p. 99 et suiv., à propos des fragments de charbon dans la caverne de Cro-Magnon.)

11. Kant[7] remarque qu’aucun animal, excepté l’homme, n’a l’habitude de pousser des cris lors de son entrée dans la vie. Il pense que, dans l’origine, ces cris révélateurs et attirant l’ennemi ont dû être inconnus à l’homme ; ils ne datent que de l’époque de la vie domestique, et nous ne pouvons savoir par quel concours de circonstances la nature a produit un pareil développement. « Cette pensée, ajoute Kant, nous conduit loin, par exemple à nous demander si cette même deuxième période, après de grandes révolutions dans la nature, ne pourrait pas être suivie d’une troisième période, dans laquelle un orang-outang ou un chimpanzé transformerait les organes qui servent à marcher, à toucher les objets et à parler, en l’organisation d’un homme dont l’intérieur renfermerait un organe à l’usage de l’entendement et se développerait peu à peu par la culture sociale. »

12. Lyell, l’Ancienneté de l’homme, trad. fr. de Chaper, 2e éd. Paris, 1870, p. 212, fin de la note, et p. 213, fin de la note. Voir aussi Carl Vogt, Leçons sur l’homme, trad. fr., p. 350 et suiv. [Note du trad..]

13. Lubbock, l’Homme préhistorique, trad. fr. par Ed. Barbier ; Vierjahrs-Revue, I, p. 101 et suiv. ; Reliquiæ Aquitanicæ, p. 102-110, et Crania ethnica, p. 44-88. [Note du trad.]

14. On peut se demander à quoi a pu servir, dans un état de culture si peu avancé, un cerveau humain pleinement développé, ou à quoi il peut servir présentement à l’indigène de l’Australie ou de la Terre de feu. Wallace a utilisé cette pensée afin de rendre probables, pour le développement de l’homme, des conditions spéciales qui le sépareraient de toute la série animale. Il affirme précisément que le cerveau du sauvage est de beaucoup supérieur aux véritables nécessités de sa situation, ce qui rendrait complètement incompréhensible la formation d’un pareil cerveau par la lutte pour l’existence et par la sélection naturelle[8]. Toutefois, d’un côté, Wallace met le sauvage beaucoup trop bas relativement à l’animal ; d’un autre autre côté, il se fait une idée inexacte de la nature du cerveau. Le cerveau ne sert pas, comme on pouvait le croire autrefois, uniquement aux fonctions supérieures de l’intellect ; c’est un appareil de coordination pour les mouvements les plus divers. Que l’on se figure seulement quelle masse de centres de coordination et de voies de communication réclament déjà le langage seul et l’association des sons du langage avec les sensations les plus différentes ! Une fois donné cet appareil si compliqué, la différence entre les plus hautes fonctions de la pensée du philosophe ou du poète avec la pensée du sauvage peut reposer sur des différences très-fines qui, en partie, ne pourront jamais être constatées dans le cerveau, parce qu’elles sont d’une nature plutôt fonctionnelle que substantielle[9]. Comment, d’ailleurs, expliquer, — sans parler ici du sauvage et de l’homme primitif, — la structure du cerveau égale, pour les traits grossiers et fondamentaux, chez le paysan pauvre et inculte et chez son fils plein de talent et d’une haute culture scientifique ? Il est fort douteux que la grande masse des hommes civilisés exerce des fonctions intellectuelles beaucoup plus compliquées que les sauvages. Ceux qui n’inventent rien, ne perfectionnent rien et, bornés à leur métiers, nagent par imitation sur le grand fleuve de la vie, n’apprennent à connaître qu’une faible partie du mécanisme varié de la civilisation actuelle. La locomotive et le télégraphe, la prédiction d’une éclipse de soleil dans le calendrier, l’existence de grandes bibliothèques renfermant des livres par centaines de mille leur paraissent des choses toutes naturelles qui ne provoquent pas chez eux de plus amples réflexions. Puis la division du travail étant très-rigoureuse, même dans les plus hautes positions sociales, les fonctions d’un membre passif de la société actuelle sont-elles de beaucoup supérieures à celles d’un indigène de l’Australie ? C’est encore très-douteux, d’autant plus que les Australiens sont dépréciés non-seulement par Wallace, mais aussi généralement en Europe. L’Australische deutsche Zeitung, de Tamunda, reproduite par la Kölnische Zeitung, fait les réflexions suivantes sur la carte la plus récente du sud-est de l’Australie, publiée par Petermann : « Le climat extraordinairement favorable de l’Australie épargne à la tribu sauvage, peut-être la plus heureuse de toutes, la peine de construire des habitations fixes. D’ailleurs, les dispositions géographiques, la variété et le changement des paysages ne lui permettent pas de choisir des résidences fixes ; la nature du pays la condamne à une vie nomade incessante. L’indigène est partout chez lui ; il trouve partout sa table mise ; mais, s’il veut la couvrir, il ne peut le faire qu’avec les efforts les plus pénibles et au moyen des ruses les plus ingénieuses. Il sait parfaitement le temps et le lieu où tel fruit, telle baie, telle racine sont mûrs, où le canard et la tortue pondent leurs œufs, où tel et tel oiseau de passage arrive, où telle et telle larve, chrysalide, etc., devient une friandise, où l’opossum est le plus gras, où fraye tel ou tel poisson, à quelle source le kanguroo et l’émou vont se désaltérer, etc. Et c’est précisément cette vie si forcément active qui lui devient chère, se change en une deuxième nature et le rend, sous un certain rapport, plus intelligent qu’une autre peuplade sauvage quelconque. Dans les écoles bien dirigées, les enfants de ces sauvages ne sont guère inférieurs à ceux des Européens ; ils les surpassent même dans quelques branches spéciales. Ce serait une profonde erreur de regarder les noirs de l’Australie comme la race la plus inférieure. À quelques égards, il n’y a pas de peuple plus rusé qu’eux. »

14 bis. [Les Pfahlbauten du Dr Ferdinand Keller comprennent sept rapports détaillés publiés dans les Mittheilungen der antiquarischen Gesellschaft in Zürich, de 1854 à 1877. Un huitième rapport est sous presse. Voir aussi Desor, les Palafittes ou constructions lacustres du lac deNeuchatel. Paris, C. Reinwald, 1865 ; Troyon, les. Habitations lacustres, temps anciens et modernes, Lausanne, 1860 ; — A. Morlot, Études géologico-archéologiques en Danemark et en Suisse, Société vaudoise des sciences naturelles, t. VI, n° 46. Lausanne, 1860. [N. d. t.]

15. Un excellent résumé des faits ici énumérés se trouve chez Baer, Der vorgeschichtliche Mensch, p. 133 et suiv. ; voir, en outre, Naturforscher, 1874, n° 17, sur la trouvaille de Thaingen (chemin de fer de Schaffhouse à Constance), contenant, entre autres choses, une corne de renne sur laquelle on voit l’esquisse d’un renne offrant « une délicatesse de formes et un fini d’exécution » qui la placent au-dessus de tous les dessins trouvés jusqu’ici dans les grottes du midi de la France. Le rapporteur[10] remarque que ces dessins d’animaux se trouvent associés exclusivement à des outils en silex non poli ; il les considère comme plus anciens que les plus anciennes palafittes, où ne se rencontre rien de semblable. Ainsi donc, une peuplade plus ancienne, d’une civilisation bien moins développée, se serait déjà élevée ici à une perfection artistique qui se perdit dans la suite.

[L’esquisse du renne de Thaingen est égale, mais non supérieure, comme exécution aux objets similaires trouvés dans les grottes et cavernes de France. Consulter, du reste, sur la trouvaille de Thaingen et en général sur les dessins, gravures et sculptures de l’âge du renne, le magnifique atlas des Reliquiæ Aquitanicæ et les nombreuses reproductions renfermées dans l’excellent journal mensuel : Matériaux pour l’histoire primitive et naturelle de l’homme, fondé en 1864 par Gabriel de Mortillet et continué par Émile Cartailhac. — Nous regrettons d’autant plus vivement de ne pas voir publier les remarquables produits artistiques de cette même époque du renne que possèdent les belles collections de feu le marquis de Vibraye et de M. Peccadeau de l’Isle, qu’il nous a été donné de les admirer. [Note du trad.]

16. Darwin, la Descendance de l’homme et la sélection sexuelle, trad. fr. par J.-J. Moutinié, t. I, p. 59.

17. Nous serions entraîné trop loin, si nous approfondissions ici la question récemment si controversée de l’origine du langage. Contentons-nous de dire que la tentative faite pour trouver dans un facteur quelconque du langage, par exemple dans la formation de racines significatives, une différence absolue entre l’homme et l’animal, doit échouer aussi complètement que toute autre démonstration de pareilles différences réputées absolues. Pris un a un, tous les facteurs de l’existence de l’homme et de la culture humaine sont d’une nature générale ; mais en tant que chaque caractère spécial, nettement accusé, a dans sa fixité quelque chose d’absolu, on peut dire qu’il existe une différence « absolue » entre l’homme et les animaux dans la manière spéciale dont toutes les différences relatives concourent à produire une forme particulière. Naturellement, les espèces animales possèdent aussi, dans ce sens, la même propriété absolue de la forme, ce qui n’implique nullement l’invariabilité en soi. Toutefois, chez l’homme, ce caractère prend une importance supérieure, non au point de vue de l’histoire naturelle, mais au point de vue moral, et ici il suffit parfaitement pour établir la différence entre le spirituel et l’ « animal ».

18. On a voulu faire plus tard, précisément de ce cas d’un croisement artificiel qui a réussi, un argument en faveur de l’invariabilité des espèces. On prétendait en effet que les lièvres aux trois huitièmes de M. Roux, en poursuivant la sélection, reviennent entièrement au type maternel des lapins[11]. Mais d’abord on ne réfute pas du tout par là la résistance de la race croisée ; on ne peut nier, d’autre part, que les « nouveaux » lapins présentent une différence essentielle et durable avec la souche maternelle primitive, sans quoi la production de ces animaux n’aurait pas de but. Il n’y a donc plus un mot à perdre sur le fond de la question, aujourd’hui que ces animaux avec d’autres formations semblables constituent une branche importante de commerce. Quant à la tendance de la forme intermédiaire à revenir à l’un des deux types conservés et consolidés pendant des milliers d’années, elle concorde parfaitement avec les idées développées plus haut p. 80 et suiv.

19. La « descendance simienne » n’acquiert naturellement son côté hideux pour la réfutation populaire du darwinisme que par la comparaison avec les espèces de singes aujourd’hui vivantes, suivant lesquelles seules est formée la représentation populaire de l’essence du singe. Peu importe donc que cette forme de souche éteinte soit désignée ou non zoologiquement, par le nom de « singe », puisque, en tout cas, elle avait des qualités fort distinctes de celles des singes actuels. Oscar Schmidt[12] dit à ce propos : « Dans leur développement, les singes anthropomorphes ont dévié des ancêtres humains les plus rapprochés, et l’homme ne peut pas plus se transformer en gorille que l’écureuil en rat. »… « Le crâne de ces singes-là est arrivé à un extrême, comparable à celui du bœuf domestique. Mais cet extrême ne se manifeste que peu à peu, dans le cours de la croissance, et le veau n’en présente encore que peu de chose ; il possède au contraire la forme du crâne des ancêtres de l’espèce antilope. »… « Comme le crâne juvénile des singes anthropomorphes montre avec une évidence irrécusable leur descendance d’ancêtres ayant un crâne mieux conformé et encore flexible, et une denture tout à fait semblable à celle de l’homme, la transformation de ces parties comme celle du cerveau, (ce dernier à cause du volume moindre resté constant), est entrée, chez les singes, dans une voie que l’on peut appeler désastreuse, tandis que, dans la branche humaine, la sélection contribue à la conservation plus grande de ces qualités du crâne. » Voir aussi la conférence du même auteur : Die Anwendung der Descendenzlehre auf den Menschen, Leipzig, 1873, p. 16-18. — Hæckel, Natuerliche Schöpfungsgeschichte, vierte Auflage, p. 577 [traduite en français par le Dr Letourneau sous le titre : Histoire de la création des êtres organisés d’après les lois naturelles, 2e éd., C. Reinwald, 1877, p.574. [N. d. t.]

  1. C’est le docteur Amiel, alors maire d’Aurignac, qui, suivant l’énergique expression de Carl Vogt, « a commis ce crime de lèse-science ». (Note du trad.)
  2. Anthropologie, § 1.
  3. G. de Mortillet et Émile Cartailhac, Matériaux pour l’histoire primitive et naturelle de l’homme, 2e série, t. V, p. 297 et suiv.
  4. L’Homme préhistorique, étudié d’après les monuments retrouvés dans les différentes parties du monde, suivi d’une description comparée des mœurs des sauvages modernes, trad. de l’anglais par Ed. Barbier. 2e éd. fr., Paris, Germer Baillière, 1876. [N. d. t.]
  5. Voir Lubbock, l’Homme préhistorique, trad. fr. par Ed. Barbier.
  6. Voir Lyell, l’Ancienneté de l’homme prouvée par la géologie, trad. française par M. Chaper, 2e éd. Paris, J.-B. Baillière, 1870, p. 200 et suiv. — [En outre Ed. Lartet, Nouvelles recherches sur la coexistence de l’homme et des grands mammifères fossiles réputés caractéristiques de la dernière période géologique (Annales des sciences naturelles, 4e série, t. XV, année 1861, p. 177.) L’Homme fossile en France, Paris, J.-B. Baillière, 1864, p. 190 et 196. — E. Dupont, L’Homme pendant les âges de la pierre, dans les environs de Dinant-sur-Meuse, Bruxelles, 1872. Note d’E. Cartailhac, Matériaux pour l’histoire primitive et naturelle de l’homme, t. VII, p. 207 [Note du trad.]
  7. Anthropologie, II, E, der Character der Gattung, VII, p. 652 et suiv.
  8. La Sélection naturelle, Essais, par Alfred-Russel Wallace, trad. fr. par Lucien de Candolle. [N. d. t.]
  9. Voir plus haut le chapitre : Le cerveau et l’âme.
  10. A. Heim, in den Mittheilungen der antiquarischen Gesellschaft in Zürich, t. XVIII, p. 125.
  11. Voir Revue des deux mondes, 15 mars 1869, p. 413 et suiv.
  12. Descendenzlehre und Darwinismus, p. 272 et suiv.