Histoire du moyen âge - Mort de Richard II

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HISTOIRE DU MOYEN AGE




(MORT DE RICHARD II.
Chronique de 1400)


En 1381 Richard donna une CHARTE, mais bientôt après il la révoqua
Hist. D’Angleterre.
The more we are informed of what is past, we shall be the better enabled to conduct ourselves for the future [1].
COOPER, History of England.

Un vieux chroniqueur, contemporain du roi Richard et témoin des faits qu’il raconte, nous a laissé des détails qui, joints aux extraits de Gaillard, nous ont paru dignes d’intérêt et d’observation [2].

Richard II, fils du prince Noir et petit-fils d’Edouard III, était contemporain de Charles VI, roi de France ; tous deux à peu près du même âge, tous deux ayant commencé leur règne encore enfans, tous deux enfin ayant eu trois oncles pour régens [3]. L’amitié qui unissait ces jeunes rois détermina Richard à la resserrer encore en épousant Isabelle de France, âgée seulement de sept ans, et en faisant une trêve de vingt-cinq ans avec la France. Isabelle, accompagnée d’une élégante noblesse partit pour l’Angleterre, où l’éducation d’une jeune princesse française blessait les yeux austères et le caractère encore sauvage des Bretons.

Une espèce de fatalité, il faut le reconnaître, a souvent présidé aux alliances des rois d’Angleterre avec des princesses de la maison de France. Ces rois ont presque toujours fini malheureusement : témoins Édouard II, Richard II, Henri VI, et Charles Ier. Mais ce n’était pas la vaine formalité d’une alliance ostensible, que la politique pouvait quelquefois commander, qui fut la cause des malheurs de ces rois ; c’était bien cette vieille haine qui a existé si long-temps entre deux nations rivales. La meilleure preuve de cette assertion, c’est que Henri V, qui ne se servit de son mariage que pour envahir et opprimer la France, s’attira l’admiration et l’amour des Anglais, tandis que, sans avoir épousé des princesses françaises, Charles II et Jacques II se repentirent de l’amitié ou de l’appui qu’ils recherchèrent dans Louis XIV. Le premier vécut au milieu des discordes et des malheurs civils, le second perdit sa couronne.

L’espèce de poème du contemporain dont je suis la narration, commence au moment où Richard, ayant restitué Brest, donne une fête à Westminster. La garnison anglaise arrive à propos pour y assister, et le duc de Glocester en tire parti pour mortifier le roi sur une restitution qu’il jugeait indigne d’un roi d’Angleterre. Depuis ce jour où Glocester ne craignit pas d’irriter Richard en public, tout paix fut simulée entre le roi et ses oncles. Les conspirations se renouvelèrent sans cesse. Le comte de Nothingham ayant découvert au roi la plus importante de ces conspirations, les conjurés furent saisis et Glocester fut envoyé prisonnier à Calais.

Cependant le roi se prépara à partir pour aller faire la guerre en Irlande, où il y avait alors de grands mouvemens. Les détails de ses dispositions intérieures sont si naïfs, et peignent d’une manière si curieuse les mœurs de cette époque, qu’il faut, laisser parler l’auteur.

Après avoir chargé son oncle, le duc d’York, de gouverner le royaume en son absence, il lui recommande, ainsi qu’au grand trésorier Scropt, Isabelle sa femme.

« Et commanda, le roy, à ung physicien (médecin) nommé maistre Pol, qu’il se prînt garde de la royne comme de son propre corps, et commanda à sire Philippe-la-Vache, chambella de la royne, que maistre Pol et le confesseur fussent seuls ses gardiens. »

Il prit ensuite ces trois personnages en particulier, et après leur avoir fait jurer de dire la vérité sur ce qu’il allait leur demander, il leur ordonna de lui faire connaître s’ils jugeaient que la dame de Courcy, gouvernante de la reine fût « assez bonne, gentille et sage, pour être garde et maîtresse d’une telle dame comme la royne d’Angleterre. – A donc, répondirent Scropt et Maistre Pol, très-cher Sire, ci est le confesseur qui connaît mieux les dames de par de là la mer ; laissez-lui en dire ce qui lui en semble bon. »

Tous trois enfin déclarèrent qu’elle n’était point digne d’un si noble emploi ; les motifs en sont remarquables :

« Elle tient, disent-ils, plus grand estat que ne le fait la royne, ca&r elle est délivrée de par vous de dix et huit chevaux, sous la livrée de son mari, quand il va et vient, et aussi tient-elle deux ou trois orfèvres, et sept ou huit ouvriers de broderie, deux ou trois taillandiers, et deux ou trois pelletiers, aussi bien comme vous et la royne ; et aussi elle fait ung chappel qui coustera quatorze cent nobles… et que s’elle fust demeurée en France, elle s’en fust bien passée à moins. »

Richard, continue le chroniqueur, ordonna que la dame de Courcy fût renvoyée en France, et que ses dettes fussent payées. Le roi mit à sa place la dame de Mortemer. Avant de se séparer, le roi et la reine assistèrent au service divin chez les chanoines de St-Georges, et leurs adieux furent si tendres que notre chroniqueur s’écrie : « Par Notre-Dame ! je ne vis oncques si grand seigneur faire si grande fête, ne montrer si grand amour à une dame comme fist le roy Richard à la royne ! et estoit bien grand pitié de leur départie, car oncques depuis ne se virent l’ung l’autre ! »

Pendant que ceci se passait, le comte de Derby, duc d’Hereford, fils du feu duc de Lancastre, et qui avait été exilé en France, pensa que c’était le moment de courir les chances d’un grand succès ; il fit répandre des bruits, qui ne paraissaient que trop fondés, sur les vues ambitieuses de Richard ; il fit écrire que le roi appelait auprès de lui une foule de chevaliers français pour affermir sa domination et consolider son despotisme. Enfin il faut dire encore que la manière déloyale dont Richard avait violé la charte octroyée par lui en 1381 indignait violemment contre son pouvoir une grande partie du peuple des villes et des campagnes [4].

Le nouveau duc de Lancastre rentra donc, réclama son patrimoine, que Richard avait saisi, et aux facilités qu’il rencontra partout, s’assura qu’il pourrait ravis le trône à celui qui avait retenu ses biens. Il n’était pas cependant l’héritier de la couronne. Le duc de Clarence, frère puîné du prince Noir, mais frère aîné du duc de Lancastre, avait laissé une fille qui avait épousé Edmond de Mortemer, comte de la Marche, fils d’un des seigneurs venus de Normandie avec Guillaume-le-Conquérant. De ce mariage était né Roger de Mortemer, qui venait d’être tué dans un combat en Irlande, laissant un fils âgé de sept ans, qui succédait naturellement à ses droits. C’était pour venger la mort du comte Roger que le roi venait de partir pour faire la guerre en Irlande.

Lancastre se servant aussi du prétexte d’un roi trop jeune et livré aux plaisirs, ajoutait qu’un roi plus jeune encore affaiblirait l’Angleterre et la mettrait à la merci de la France, où la famille de Mortemer trouverait ses anciens liens d’amitié et de parenté. Il s’agita, sema les bruits les plus alarmans, accrut le nombre des mécontens, se trouva bientôt à la tête d’une armée formidable, et reçut dans ses rangs le duc d’York lui-même.

Scropt, plus fidèle, écrivit aussitôt au roi l’état des affaires. Richard, en recevant cette fâcheuse nouvelle, s’écria : « Ah : bel oncle de Lanhaistre (le père de celui-ci), Dieu vous fasse merci à l’ame ; si je vous eusse creu, cet homme-ci ne me courroucerait mie maintenant. »

Richard arriva en Angleterre. Il y réunit une armée de trente deux mille hommes, tant nationaux qu’étrangers, et marcha contre son cousin. Une seule nuit suffit pour réduire cette armée aux 6,000 Français et Allemands qui en faisaient partie. Lancastre d’Erby avait fait répandre avec profusion des écrits par toute l’Angleterre, où le roi était peint comme le roi des étrangers, le gendre de Charles VI, enfin l’ami des Français.

Richard ne se fia même plus au peu de troupes qui lui restaient ; il envoya son frère naturel, le comte d’Huntingdon, négocier avec Lancastre, et décida de se retirer dans le château de Conway, sur le bord de la mer, et à la dernière extrémité de s’embarquer pour Bordeaux.

Le duc reçut Huntingdon un genou en terre, et se servit habilement de cet otage. Il lui fit écrire une lettre à Richard, afin que celui-ci eût confiance dans le comte de Northumberland que le duc lui envoyait. Northumberland se rendit, lui huitième, auprès de Richard, demandant, pour seules conditions du traité qu’il proposait que, les biens de Lancastre lui fussent rendus, et qu’il fût fait grand juge d’Angleterre. Le roi accorda, et on fit jurer Northumberland sur l’évangile et sur l’eucharistie. On fixa le lieu de l’entrevue avec Lancastre dans le château de Flint, et, se disposant à s’y rendre, il dit à Northumberland : « C’est sur votre foi que je m’y engage : songez à vos sermens et au Dieu qui les a reçus. » Le comte dit : « Très-cher seigneur, s’il est autrement, faites de moi comme on doit faire d’ung traître. » Il demanda ensuite la permission de prendre les devans pour faire apprêter à souper au roi et au duc dans le château de Flint, et ajouta : « Monsieur, hâtez-vous, car ils sont jà deux heures ou près. »

Richard monta à cheval, lui vingt-deuxième, et arrivé au revers d’une montagne, il dit au comte de Sallisbury : « N’apercevez-vous point sur la vallée des bannières et pennons ? – Monsieur, oui, dit Sallisbury, et le cueur me dit mal. »

Et au même instant ils virent venir à eux Northumberland suivi de onze des siens. « Sire, dit-il, je viens au-devant de vous. – Et quels sont ces gens la-bas ? dit le roi. – Je n’ai rien vu, répond le comte. » Sallisbury et l’évêque de Carlisle s’avancent alors pour lui montrer sa propre bannière et le roi lui dit qu’il veut retourner à Conway. « Vous n’y retournerez point, dit le traître Northumberland en saisissant la bride du cheval du roi, et je vous conduirai au duc de Lancastre… » Au même instant par un son de trompe parurent cent lances, et deux cent archers qui étaient embusqués ; ils entourèrent le roi et le conduisirent au château de Flint, où il fut retenu prisonnier avec sa suite ’21 août 1399) : de là il fut conduit à la tour de Londres, après avoir éprouvé les plus mauvais traitemens.

On publia bientôt qu’il n’était point fils du prince Noir (le prince de Galles), mais bien d’un des chanoines de Bordeaux, dont le palais de sa mère était toujours rempli. Richard fut abreuvé d’amertume dans sa prison. Le duc d’York, le comte de Rutland, Lancastre lui-même vinrent y insulter à son malheur ? Vainement Richard demanda à voir un moment Isabelle : Lancastre lui dit que le conseil l’avait défendu. Enfin, poussé à bout par tous les ennuis dont on l’abreuvait, Richard réclama les lois de la chevalerie, et offrit de se battre seul contre quatre de ses accusateurs ou oppresseurs. Lancastre ne fit aucune réponse, et répandit le bruit que le roi venait d’abdiquer. Le parlement s’assembla (30 septembre 1399), et, sans être entendu, Richard fut condamné et déposé en ces termes « Richard de Bordeaux, qui fut nommé roi d’Angleterre, est condamné à être en une prison royale, qu’il aura le meilleur pain et la meilleure viande qu’on pourra trouver pour or ne pour argent, et s’il venait. Une noise de gens d’armes pour lui secourir, il sera le premier qui mourrait. »

C’était son arrêt. de mort, car on conspira sans sa participation ; on fut jusqu’à revêtir des ornemens royaux un de ses écuyers nommé Magdelain, qui avait quelque ressemblance avec son maître pour entraîner le peuple. Mais le Comte de Rutland, qui avait tour à tour servi et trahi Glocester, Richard et Lancastre, fut révéler au nouveau roi Henri IV, la conspiration dont il était lui-même le chef. Les conjurés surpris furent défaits à Cirencester ; le comte de Sallisbury et presque tous les partisans de Richard furent tués dans ce combat. On remarqua avec horreur le comte de Rutland portant au bout d’une lance et présentant à Henri la tête de lord Spencer son beau-frère et son complice dans la conspiration.

Richard, étroitement ressérré alors dans le château de Ponte-Fract (Pontis Fracti), ne survécut pas long-temps à cette conjuration qu’il ignorait. Un chevalier, nommé Pierre Exton, suivi de sept assassins, entra dans la salle où le roi dînait. Il défend à l’écuyer qui servait le roi de goûter ses mets ; car, dit-il, il ne mangera plus guères. Richard gronde l’écuyer qui manque à ce cérémonial ; celui-ci allègue la défense qu’Exton vient de lui faire de la part de Henri. Le roi perdant patience saisit un couteau de table qu’il avait sous la main, en frappe l’écuyer en lui disant avec fureur : « Va-t-en au diable, toi et ton Lancastre. » Exton et ses sept soldats arrivent. Le roi repousse la table, s’élance sur les huit assaillans, arrache à l’un d’eux sa hache d’armes, en frappe rapidement plusieurs, et en un instant étend à ses pieds quatre de ces misérables. Exton, voyant les autres intimidés, se jette derrière le roi et lui assène sur la tête un coup violent qui le renverse : A donc, cria le roi, merci à Dieu : Exton lui porte un second coup… Ainsi mourut le noble roi Richard !


(Extrait d’un ouvrage inédit intitulé : Esquisses, Souvenirs et Traditions, par le baron de Mortemard-Boisse.)

  1. Le passé est la meilleure leçon de l’avenir.
  2. Relation de la mort de Richard II, roi d’Angleterre (1399 à 1400à, Bibliothèque du roi, n° 8 448, in-folio ; titre Ambassades. (N° 22 des manuscrits de Baluze.)
  3. Il est remarquable de rencontrer aussi une espèce d’analogie chez ces mêmes hommes. Le duc de Lancastre, régent d’Angleterre, avait la hauteur et l’avidité du duc d’Anjou, régent de France. Le duc d’York avait l’indolence du duc de Berry, et le duc de Glocester ressemblait au duc de Bourgogne par son audace et sa turbulence.
  4. Cette charte avait été accordée aux cultivateurs des différens comtés d’Angleterre, à la suite d’une grande insurrection qui n’avait eu d’autre cause que la servitude accablante où ils étaient réduits par leurs propriétaires et seigneurs. D’après Froissard, les étrangers qui, vers la fin du quatorzième siècle, visitaient l’Angleterre s’étonnaient du grand nombre de serfs qu’ils y voyaient et de l’excessive dureté de la servitude, comparativement à ce qu’elle était sur le continent et même en France. Ceci expliquera aisément comment éclata presque tout à coup cette révolte terrible des paysans, qui faillit renverser le pouvoir féodal dès cette époque. On se hâta de les apaiser, sauf à annuler plus tard des conventions qu’ils devaient regarder comme sacrées. Voici une de ces lettres d’affranchissement qui composaient la charte du roi Richard :
    « Sachez que de notre spéciale grâce nous avons affranchi tous nos liges et sujets du comté de Kent et autres comtés du royaume, et déchargé et acquitté tous et chacun d’eux de tout bondage et servage.
    « Et qu’en outre nous avons pardonné à ces mêmes liges et sujets toutes les offenses qu’ils ont faites contre nous, en chevauchant et allant par divers lieux avec des hommes d’armes, archers et autres, à force armée, bannières et pennons déployées… »
    Un caractère tout particulier de la révolte de 1381, et qui paraît presque incroyable à cette époque, bien qu’il soit constaté par les historiens contemporains, c’est que les révoltés ne songeaient qu’à une chose, leur affranchissement L’amour de la rapine et du désordre, si commun alors, semblait leur être devenu étranger. Ils marchaient armés de bâtons ferrés, de haches et d’épées rouillées, mais sans fureur et chantant en chœur ce refrain qui a été conservé :
    Quand Adam béchait, quand Eve filait, où était le gentilhomme ?
    « Du reste, ils ne pillaient point sur leur route, dit un chroniqueur, mais, au contraire, payaient scrupuleursement tout ce dont ils avaient besoin… Ils brûlèrent quelques hôtels de grands seigneurs, mais ils ne s’appropriaient rien de ce qui s’y trouvait ; et même un des leurs qui fut surpris emportant quelque chose fut jeté dans le feu par ses compagnons. » (V. Thierry)
    Nous avons dit que Richard avait accordé aux cultivateurs anglais l’affranchissement qu’ils réclamaient avec l’intention secrète de le révoquer aussitôt qu’il en trouverait l’occasion favorable. En effet, à peine les insurgés se furent-ils dissipés, qu’une proclamation fut publiée à son de cor dans toutes les villes et les villages, annonçant l’abrogation des lettres patentes. Un juge du banc du roi, nommé Robert Tresilyan, parcourut les campagnes avec une bande de soldats, ordonnant à tous ceux qui avaient des lettres d’affranchissement et de pardon de les lui remettre sans délai, sous peine d’exécution militaire pour tous les habitans en masse. Toutes les chartes qu’on lui apporta de cette manière furent lacérées et jetées au feu devant le peuple ; mais il ne se contenta pas de ces mesures, et recherchant tous ceux qui avaient été les premiers fauteurs de l’insurrection, il les fit périr par des supplices atroces, faisant pendre les uns quatre fois aux quatre coins des villes, faisant éventrer les autres et jeter leurs entrailles au feu, pendant qu’ils vivaient encore. (Henric. Knyghton, pag. 2643.)
    Ainsi se termina cette étonnante révolution de 1381, si peu connue, et pourtant si extraordinaire, si digne d’un meilleur succès, et qui pourrait donner lieu à des rapprochemens si singuliers, mais que le plan de cet article nous interdit. Ajoutons seulement que la tyrannie de Richard reçut plus tard sa punition, comme on va le voir, et que la haine profonde que lui portait le peuple anglais depuis la violation de la charte ne contribua pas peu au triomphe du jeune Lancastre ainsi qu’à la déposition du malheureux roi.