Histoire du prince Soly/II/05

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(volume 25p. 142-147).


CHAPITRE V.


De quelle manïêre Acariasta voulut faire voir le monde à Solocule, quoiqu’il fût aveugle, & du quiproquo qu’elle fit.


TANDIS que cette funeste aventure occupoit tous les esprits à Amazonie, la mère de Solocule étoit enfermée avec son fils dans son château. La reine étoit si occupée des préparatifs de la guerre, qu’elle ne songez pas à la faire avertir de la perte de Fêlée. Acariasta se livroit tout entière aux douceurs de la vengeance, & au plaisir de voir l’embarras du jeune Prenany.

Il y avoit près d’un mois qu’il suivoît touours le prince Solocule, qui se sentoit presque consolé de n’avoir plus l’oeil qu’il avoit eu en propriété, en ayant deux d’emprunt dont il se servoit. Rien ne paroissoit devant lui qu’il ne le connût, comme s’il l’avoit vu lui-même. Sa vielle l’amusoit infiniment ; & quand Prenany lui chantoit un air en le solfiant, il jouoit sur la musique ; il excelloit aussi au trictrac ; Prenany lui nommoit les dez, lui disoit combien il gagnoit de points, & quelle case il falloit faire : avec cela, il plaçait ses dames à merveille.

Mais comme personne n’est borné dans ses désirs, il vint un jour un regret à Solocule, ce fut de ne pouvoir voyager. Je sais, dit-il à la princesse sa mere, tout ce qui est dans ce palais & dans ces jardins ; je connois tous les objets qui s’y présentent, & tout ce que l’on y apporte, mais je n’ai nulle connaissance des pays étrangers : je voudrois y aller, & Plenany m’expliqueront ce qui y est. Acariasta tâche de lui faire comprendre les dangers d’une pareille entreprise ; mais il insista si fort, & parut si triste de ce que la princesse ne vouloir pas qu’il satisfît son envie, qu’elle fut prête à lui accorder sa demande.

Une des confidences d’Acariasta, qui avoit élevé Solocule, trouva un moyen pour satisfaire ce prince sans danger. Quand vous iriez vous-même courir le monde (lui dit-elle un jour qu’il pressoit sa mère de consentir à son départ) cela seroit absolument inutile. Envoyez. y Prenany tout seul, il verra tout aussi bien que si vous étiez avec lui ; & quand il reviendra, il vous en rendra un compte si exact, que ce sera comme si vous y aviez été vous-même. Un homme ne seroit-il pas charmé d’envoyer ses yeux dans un pays qu’il voudrait voir, & de pouvoir demeurer tranquille chez lui, sans exposer sa personne aux fatigues du voyage, ni aux périls que l’on peut courir ?

Le prince goûta très-fort ce raisonnement, & il fut résolu que Prenany voyageroit pour lui, accompagné des deux hommes qui le corrigeroient, pour lui faire écrire exactement ce qu’il verroit. Mais, dit Prenany, je ne serai obligé de vous rapporter que ce que j’aurai vu, & non pas ce que j’aurai appris ; car je ne vous ai pas rendu sourd : je ne suis pas obligé d’entendre pour vous. J’y consens, dit Solocule ; il y a mille gens qui ne font que voir dans leurs voyages, & qui ne laissent pas d’être très contens.

Cependant on demanda à Solocule par quel pays il vouloir commencer ses voyages. Je n’ai, dit-il, jamais vu Solinie ; c’est un pays très-beau, à ce que l’on dit ; je serais curieux de le connoître. Vous n’y pensez pas, dit Acariasta ; voulez-vous vous livrer entre les mains de ces barbares, avec qui nous sommes en guerre depuis l’origine de cet empire ? Si j’y allois moi-même, répondit Solocule, j’y courrois risque de la vie. Les Soliniens, je le sais, sont nos mortels ennemis ; mais je ne cours aucun danger d’y envoyer mes yeux ; si l’on tue celui qui les porte, j’en serai quitte pour en prendre d’autres : je ne risque rien de commencer parce pays-là.

La mère de Solocule se rendit à cette réponse & fit monter Prenany dès le lendemain sur un vaisseau qu’elle avoit au bord du lac. Solocule le suivoit, & Prenany lui expliquoit encore tout ce qui se présentoit. Enfin le vaisseau partit, tandis que Prenany crioit encore au prince : On tire la rame, on hausse la grande voile ; nous sommes à cent pas du bord. Jusqu’à ce que Solocule ne l’entendant plus, les deux correcteurs firent prendre la plume à Prenany pour écrire tout ce qu’il voyoit.

Quelques jours après que Prenany fut parti, la mère de Solocule voyant son fils fort content de son voyage, & qui croyoit voir sur le lac & dans les lieux où Prenany étoit, les plus belles choses du monde, le quitta pour aller à la cour.

Elle fut dans une surprise extrême, en arrivant, de voir les préparatifs que la reine faisoit faire pour son expédition. Quand la reine l’eut instruite de la captivité de Fêlée chez les Soliniens, Acariastct ne put s’empêcher de s’écrier : Ah, que je viens de faire une grande sottise ! Et quelle est-elle, je vous prie, dit la reine d’un air obligeant ? Apprenez, dit la princesse, que j’avois en ma puissance le jeune Prenany, que vous cherchiez : je le punissais du crime qu’il a commis d’ôter la vue à mon fils ; je me vengeois de ce qu’il étoit son rival, & je viens de l’envoyer à Solinie où est sa traîtresse. Vous croyez n’avoir fait qu’une sottise (pardonnez-moi ce mot, dit la reine, c’est l’expression dont vous vous servez), & vous en avez fait deux. Et quelle est l’autre ? dit Acariasta. Sachez, dit la seine, que Prenany est le fils du roi des Soliniens ; il y a seize ans que nos guerrières se sont exposées au dernier péril, pour l’enlever, & vous le leur rendez. Oh ! pour celui-là, dit la sœur de la reine, il ne doit pas être compté. Que ne m’instruisiez-vous qui étoit Prenany ? Et qui pouvoir prévoir, dit la reine, que vous feriez enlever ce jeune homme, & que vous l’enverriez dans un pays où vous ne connoissez personne ? Il n’y a là que du mal-entendu, répondit Acariasta, & c’est ce qui fait le dénouement des plus belles tragédies. Voilà un beau raisonnement, dit la reine en haussant les épaules ; vous voulez que l’histoire de votre vie soit aussi ridicule que les poëmes d’à-présent ? Enfin, dit Acariasta d’un air impatient, c’est une chose faite ; la première fois que cela arrivera, je ne tomberai plus dans une faute pareille. La reine ne goûta point toutes ces raisons (qui ne laissoient pourtant pas d’être bonnes), & quitta sa sœur avec dépit, de peur d’en venir à une querelle véritable.