Histoire du prince Soly/II/16

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(volume 25p. 215-222).


CHAPITRE XVI.


Couronnement du roi ; son mariage avec Fêlée ; conclusion de cette histoire.


TANDIS qu’il se passoit des choses si intéressantes dans le palais, les prêtres attendoient le roi pour le conduire au temple, & commençoient à s’impatienter : enfin le roi sortit, & les trouva dans la cour qui regardoient le soleil, pour voir s’il seroit serein pendant un jour si célèbre. Le roi avec la reine d’Amazonie, la princesse & la fée montèrent dans un char qui les attendoit. Le roi ordonna en sortant qu’on ouvrît les portes de la ville, & qu’on laissât entrer les Amazones, qu’il vouloit que l’on regardât désormais comme amies. Cet ordre ne plut pas trop aux vieux bourgeois de Solinie ; mais la curiosité de voir de nouvelles femmes, fit voler les jeunes gens vers les remparts, & ils eurent bientôt exécuté les commandemens du prince.

Quand on fut arrivé au temple on fit placer le nouveau roi sur un trône élevé mais avant de le couronner, on lui dit que la coutume étoit de faire un discours au peuple. Cette proposition embarrassa très-fort le jeune monarque. Si vous m’aviez, dit-il, prévenu de la veille, j’en aurois acheté un tout fait que je vous débiterons. Il y a bien des gens plus habiles que moi, qui ne font pas autrement ; pour à présent, cela m’est impossible. Mais faut-il ajouta le prince, que le discours soit long ? Il doit durer environ trois quarts d’heure, répondit le grand-prêtre. Trois quarts d’heure, s’écria le roi ; c’est de quoi faire mourir l’orateur & les auditeurs. Point du tout, dit un des prêtres ; nous aimons les harangues à la folie ; c’est un plaisir qui ne coûte rien. Mais, reprit le roi, ne peut-on pas faire faire ce discours par un autre ? J’ai peu de mémoire, & je n’ai jamais exercé mes poumons qu’à une chose qui ne fait point partie de l’éloquence (il vouloit dire à souffler des pois dans sa sarbacane) ; je voudrois qu’un autre haranguât pour moi.

Cela se peut, dit un des sénateurs ; pourvu que nous entendions un beau discours pendant près d’une heure, nous ferons contens. Aussi-tôt Savantivane qui avoit des discours tout prêts sur toutes sortes de sujets, demanda permission au roi d’entretenir la compagnie. Je vous en prie instamment, répondit aussi-tôt le prince ; vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir. Dans le moment Savantivane étant monté sur les marches du trône, loua les vertus du défunt roi, dont il n’avoit jamais entendu parler, exagéra le bonheur des Soliniens de voir son trône rempli par un prince aussi parfait qu’étoit le jeune roi, quoiqu’il ne l’eût connu qu’à Azinie ; & il employa le dernier quart d’heure à les assurer du sort le plus heureux sous son règne, sans savoir ce qui devoit arriver.

La harangue de Savantivane fut généralement applaudie ; mais on ne la rapportera point, parce qu’elle fit bâiller la princesse. Quand ce discours fut fini, on mit la couronne sur la tête du jeune roi, & on lui présenta le sceptre : aussitôt chacun se prosterna, & le temple retentit des cris de joie des Soliniens & des Amazones, qui étoient entrés en grand nombre.

Le roi fit cesser le tumulte, pour proposer deux choses importantes ; la première étoit la loi qu’il avoit imaginée la veille d’adorer le soleil pendant le jour & la lune pendant la nuit. Cette proposition pensa causer une sédition. Les anciens s’élevèrent contre cette nouveauté, & se jetèrent aux pieds du roi les larmes aux yeux pour lui demander de ne les pas obliger à cette loi nouvelle. Mais les courtisans qui avoient été du repas de la veille, les jeunes gens qui avoient été au bal, & sur-tout les femmes, crioient au contraire que cette loi étoit très-sage.

Le roi étoit d’une extrême bonté ; il dit aux anciens avec douceur qu’ils voyoient bien eux-mêmes qu’il n’étoit plus le maître ; & qu’il falloit observer cette loi, puisque tout le monde le vouloit.

La seconde proposition du jeune monarque fut d’épouser à l’instant la princesse & de la faire déclarer reine de Solinie. Il croyoit ne trouver aucune contradiction à un si beau dessein ; mais les prêtres & les sénateurs, piqués, à ce que l’on croit, de la première loi que le roi avoit établie, s’y opposèrent de toutes leurs forces, & déclarèrent que cela étoit absolument impossible. Et quelle est dit le roi irrité, la cause de cette impossibilité ? Elle est bien grands & bien juste, dit le grand —prêtre d’un air éloquent ; &, depuis la fondation de notre monarchie, aucun de vos augustes ancêtres n’a manqué à un usage qui, par son observation, est devenu une loi fondamentale de cet empire. Mais quel est cet usage ? dit le roi qui perdoit patience. Sire, répondit le grand-prêtre e il est fondé sur la majesté de nos rois & sur le rang des princesses à qui ils veulent s’allier. Mais, s’écria Agis, qui auroit volontiers battu le grand-prêtre, quand il seroit fondé sur le soleil, qui te brûle la cervelle, quel est cet usage qui sait une loi ?

Le grand prêtre rêva un moment, & dit ensuite : Il est, Sire, d’envoyer des ambassadeurs chercher la princesse à qui le roi veut s’allier ; & ainsi, il vous est impossible d’épouser cette princesse, que vous trouvez comme par hasard dans votre empire.

Les prêtres & les sénateurs, qui s’imaginoient que le grand-prêtre avoit trouvé un bon moyen pour lâcher un peu le nouveau législateur, huèrent le pauvre Abdumnella de n’avoir inventé que cette difficulté, & le roi & sa suite éclatèrent de rire de son air embarrassé.

Pendant ces discours, Cabrioline, dans un coin du temple, s’amusoit comme une franche petite coquette qu’elle étoit, à causer avec de jeunes Soliniens qu’elle avoit trouvés au bal la nuit précédente. Quand elle entendit les ris que l’on faisoit, elle s’approcha, & ayant appris ce qui les causoit, elle dit aux prêtres & aux sénateurs : Graves personnages, écoutez-moi. Je loue votre zèle pour la majesté royale, j’approuve votre amour pour les anciens usages. Lorsque vos rois voudront épouser des princesses étrangères, envoyez-les chercher par les ministres les plus distingués ; mais vous ne devez pas craindre aujourd’hui de manquer ni à la dignité de l’empire, ni à vos coutumes. Apprenez que c’est moi qui ai conduit ici la princesse & sachez que Cabrioline vaut bien un ambassadeur. Cela est vrai, dit Agis, quoiqu’il y ait bien des gens qui en doutent. Au reste, ajouta la fée si mes raisons ne vous persuadent pas, je sais le moyen de vous faire obéir. Je vais appeler mon joueur de flûte ; demandez à Agis si je vous ferai danser. Ah de grâce, Messieurs, dit le page, mariez au plutôt le roi, par pitié pour moi & pour vous-mêmes ; ne vous exposez pas à voir votre temple détruit, & votre ville démolie de fond en comble, à force de sauter.

Le grand-prêtre feignit de se rendre plutôt à la raison de Cabrioline qu’à la crainte, & la jeune Fêlée fut unie pour jamais à son cher prince.

Dès qu’Abdumnella eut achevé la cérémonie, on entendit un bruit souterrain, qui fit trembler tout le monde. Le roi sur-tout & la jeune reine furent consternés par la crainte que quelque nouveau malheur ne vînt troubler leur union. Mais on se rassura, quand on vit sortir du fond du temple une nymphe que le grand prêtre & Bengib reconnurent pour la fée des montagnes.

Rassurez-vous dit-elle au roi, je n’emploie pas mon pouvoir à causer des malheurs. Je viens vous annoncer le destin qui vous est réservé ; vos jours seront désormais fortunés & tranquilles. Pendant le cours d’un règne long & florissant vous réunirez sous votre puissance l’empire des Soliniens de celui des Amazones. Mais comme il n’est rien qui ne change dans la nature, cet empire si puissant sera détruit quelque jour ; & de ces villes célèbres il n’en restera non plus de traces que du fameux Illion dans la Phrigie. Cette nation si glorieuse ne sera pourtant pas anéantie ; vos descendans, dignes héritiers de vos vertus, régneront sur les bords d’un fleuve fameux, dont les eaux augmentent la grande mer qui nous environne. On trouvera parmi eux des avares & des prudes dignes de l’illustre Solinie ; on y verra briller de fières héroïnes dignes descendantes des Amazones. Savantivane, malgré son grand âge, aura une postérité nombreuse, qui s’établira dans les mêmes climats, & dont la vertu bien loin d’être opprimée comme dans l’ingrate Azinie, sera l’objet de la vénération de tous les humains. Que rien désormais ne vous alarme, cette brillante destinée est le fruit de mes soins & de ma puissance.

Après ce discours, la fée frappa la terre avec le pied le temple trembla une seconde fois & la nymphe disparut.

On croit sa prédiction vraie parce qu’en effet on ne voit plus aucun vestige de ces fameuses villes sur les bords du lac de Parime. Il ne reste aujourd’hui qu’un fleuve, appelé la rivière des Amazones ; mais il est difficile de deviner dans quels lieux les descendans de ces peuples habitent aujourd’hui, & quel est le fleuve sur les bords duquel la fée prédit qu’ils devoient demeurer.


Fin de l’histoire du prince Soly.




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