Histoire et Esprit de la liberté du commerce en Angleterre

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LA
LIBERTE DU COMMERCE
EN ANGLETERRE


I. A History of Prices and of the state of the Circulation during the nine years, 1848-1856 (Histoire des Prix et de l’état de la circulation pendant les neuf années de 1848 à 1856), tomes V et VI, par MM. Thomas Tooke et William Newmarch. — II. Discours prononcé par sir Robert Peel, dans la séance du 16 février 1846, à la chambre des Communes.



C’est une vérité, assez désobligeante peut-être pour le genre humain, que l’histoire des événemens contemporains est souvent plus mal connue que celle des faits dont nous sépare une longue distance. C’est que deux puissances très-dangereuses, le préjugé et l’esprit de parti, nous mettent trop souvent un prisme devant les yeux quand nous sommes à regarder ce qui s’accomplit présentement.

Cette observation s’applique justement à l’histoire contemporaine du principe de la liberté commerciale, particulièrement en Angleterre. Ici le préjugé et l’esprit de parti se présentent investis d’une grande influence pour obscurcir la vérité. Le préjugé contre l’Angleterre est très-vivace en France ; après huit siècles d’une lutte presque continuelle, il est difficile qu’il en soit autrement. À l’exception d’une petite minorité, qui comprend, il est vrai, tout ce qu’il y a de plus éclairé dans la nation, — pour le Français l’Angleterre est encore la perfide Albion, et dans tous ses actes il y a une arrière-pensée de maléfice contre la France ; il est admis comme un axiome que si elle a aboli l’esclavage dans ses innombrables colonies, en dépensant pour cet objet 500 millions, elle n’a eu qu’un but, de nous pousser artificieusement à l’adoption d’une politique compromettante pour les trois îlots où nous faisons du sucre. De même, si elle a jeté à la mer sans en rien garder, comme un impédiment incommode, le célèbre acte de navigation de Cromwell, qu’elle représentait, il y a quinze ans encore, comme son palladium, c’est une machination pour nous induire en erreur dans la conduite à suivre à l’égard, de notre pavillon. Ces assertions, s’écriera le lecteur, sont tout-à-fait déraisonnables : c’est bien ce que je pense ; mais, il faut le dire, toute allégation de ce genre trouve un public crédule qui l’accueille comme parole d’Évangile. C’est par cette même raison que le public français répudie en ce moment la politique de la liberté commerciale, qu’on ferait mieux peut-être d’appeler du nom que lui ont donné les tories anglais après leur défaite et leur conversion, celui de l’intervention de plus en plus libre de la concurrence étrangère. Cette politique a été représentée comme une invention anglaise, une trame habilement ourdie par ces astucieux insulaires pour la ruine de nos industries. Ne dites pas à nos manufacturiers et à leurs ouvriers abusés que si l’Angleterre a soumis à la rude épreuve de la concurrence étrangère, sans aucune protection, ses industries les plus considérables, celles même qui lui sont le plus chères, l’agriculture et la marine, c’est pour les obliger à faire des progrès. On vous rira au nez, et l’on vous dénoncera comme un niais et un mauvais citoyen. C’est un axiome enraciné dans le préjugé vulgaire que l’Angleterre en cela n’a eu qu’un mobile : elle a voulu nous tendre un piège et nous attirer, sirène inexorable, vers des écueils où notre perte serait assurée.

Voilà pour le préjugé. Quant à l’esprit de parti, son action ici n’est pas moins manifeste. Un parti puissant s’est formé et a couvert le pays tout entier d’un réseau aux mailles serrées. Son but, qu’il appelle la défense du travail national, est la perpétuité de la prohibition : ses chefs l’avouent, et la preuve que c’est bien la volonté du parti est écrite dans tous ses actes. Dès qu’on parle de lever les prohibitions, il se lève comme un seul homme pour représenter qu’on veut ruiner le pays. Ce parti déploie une activité sans égale et une habileté peu commune. Il s’est proposé de s’emparer des chambres de commerce, d’en exclure non-seulement les adversaires, mais les amis douteux, ainsi qu’on peut le lire dans la circulaire du comité du 7 mars 1856, et il y a réussi. De cette manière, il semble avoir pour lui l’opinion de l’industrie tout entière. Arrogant envers le gouvernement de la France quand il le croit faible, en 1846, dans des lettres qu’il rend publiques, il le fait menacer littéralement par ses chefs d’armer ses ennemis ; plus réservé dans la forme quand il a affaire à un gouvernement investi d’une immense s prérogative, il reste au fond aussi exigeant, aussi intraitable. Il lui conteste dans des traités ex professo l’attribution la plus naturelle, la plus indispensable à un gouvernement prudent, celle d’essayer par des décrets la réforme des dispositions du régime douanier avant d’en faire l’objet d’un projet de loi. Il ne néglige aucun moyen d’action : il a son budget, dont il ne livre cependant à la publicité ni la colonne des recettes, qui aurait de l’intérêt, ni celle des dépenses, qui ne serait pas la moins curieuse. Il a même pour intimider les gens une troupe d’insulteurs publics qui, je l’espère bien, me feront l’honneur de m’injurier demain à propos du présent article. De la défiance publique qui existe contre l’Angleterre, il s’est fait une arme redoutable dont il frappe d’estoc et de taille. Quand il a la bonne fortune de rencontrer à la tête du cabinet anglais un ministre comme lord Palmerston, dont le langage offre des réminiscences de 1808, et qui, à propos de l’isthme de Suez par exemple, se répand en discours fâcheux pour sa renommée, le parti prohibitioniste l’exploite avec ardeur et succès, pour échauffer le sentiment national contre la nation britannique et contre tout ce qu’il représente comme venant d’elle, mais surtout contre ce qui pourrait tendre à accréditer l’idée de toucher au tarif des douanes et d’en faire disparaître la prohibition, alors cependant que toute l’Europe l’a répudiée aussi bien que les. Anglais.

Pour connaître en détail l’histoire de la réforme commerciale de l’Angleterre, un excellent moyen est fourni aujourd’hui par une publication importante et étendue, où toute chose est froidement exposée dans le langage de la science, avec accompagnement de détails statistiques très-nombreux, puisés aux sources officielles : je veux parler des volumes V et VI de l’Histoire des Prix, de M. Thomas Tooke, qui viennent de paraître.

M. Th. Tooke, qui aujourd’hui encore, malgré le poids des années, est un des plus infatigables économistes de l’Angleterre, a publié successivement, sous le titre d’Histoire des Prix, un exposé historique des principaux faits industriels et commerciaux dont l’Angleterre offre le spectacle. Les principales marchandises y sont toutes mentionnées avec les variations qu’elles ont éprouvées dans leurs prix, et c’est de là que l’œuvre reçoit son nom. Les céréales, qui parmi les marchandises ont le premier rang par ordre d’importance, y occupent toujours une grande place. Les phénomènes auxquels donnent lieu les banques y sont analyses et qualifiés, et c’est le sens dans lequel il faut entendre les mots état de la circulation, ajoutés au titre. De temps en temps, à mesure que les années s’écoulent, M. Tooke fait paraître un volume nouveau. Le dernier publié, le quatrième, était de 1847. Cette fois, au lieu d’un, il en publie deux, l’un de 700 pages, l’autre de près de 1,000. Il s’est donné pour collaborateur M. Newmarch, qui est connu par des écrits financiers et statistiques d’un grand intérêt parmi lesquels je pourrais citer l’Histoire des emprunts de Pitt. La majeure partie des deux volumes que je signale aujourd’hui est de la plume de M. Newmarch ; mais M. Tooke déclare avoir revu le tout, et en assume la responsabilité.

La période à laquelle se réfèrent ces deux nouveaux volumes a été marquée par de grandes nouveautés industrielles, telles que la découverte et la mise en exploitation des mines d’or de la Californie et de l’Australie. Elle a vu se dérouler les conséquences de la grande réforme commerciale de sir Robert Peel. Elle a été témoin des résultats fournis par les chemins de fer, dont l’Angleterre est si bien sillonnée. Elle a assisté à la mise en pratique, dans des circonstances fort variées, des lois de 1844 et de 1845 sur la banque d’Angleterre et les autres banques du royaume-uni. Ces différens faits sont méthodiquement décrits par MM. Tooke et Newmarch.

De tous ces sujets, la réforme commerciale est peut-être celui qu’ils ont traité avec le plus de supériorité. Ils l’ont pris depuis l’origine, c’est-à-dire depuis la paix qui termina la terrible lutte avec la république française et l’empire en 1815. M. Tooke a eu à cœur de s’en charger lui-même. Les brillans succès qu’a obtenus ce revirement de la politique commerciale de l’Angleterre lui rappellent les combats de sa jeunesse et ces temps ingrats où, quand on parlait de la liberté du commerce, on obtenait à peine la froide approbation de quelques esprits d’élite, mais où la majorité du parlement, abusée par le mirage de la doctrine protectioniste, dominée par l’intérêt privé de la propriété territoriale et par les prétentions aveugles d’un grand nombre de manufacturiers, répondait par une négative désespérante aux suggestions de ses membres mieux informés, à celles de M. W. W. Withmore, par exemple, qui, dès 1825, tout grand propriétaire qu’il était, demandait la libre entrée des céréales. Dès ce temps-là, et même auparavant, M. Thomas Tooke était entré dans la lice. C’est de sa plume qu’est sortie la fameuse pétition présentée au parlement le 8 mai 1820, au nom des principaux commerçans de la Cité de Londres, par M. Alexandre Baring, depuis lord Ashburton, avec l’assentiment, assez froid cependant, du cabinet, que dirigeait à cette époque lord Liverpool, et dont lord Castlereagh était membre. Cette pétition, qui est aujourd’hui justement considérée comme un des précieux documens de l’histoire de la moderne Angleterre, se recommande en ce qu’elle offre un excellent résumé des principes de l’économie politique sur la matière. Elle insiste particulièrement sur ce que la liberté du commerce est en soi un grand bien, et qu’il est avantageux de la pratiquer sans attendre la réciprocité des autres nations. Si elle n’exerça pas une influence immédiate sur la législation, elle laissa dans l’opinion une trace profonde. Elle fut suivie aussitôt de la présentation de deux pétitions semblables, émanées, l’une de Glasgow, l’autre de Manchester. Un homme d’état qu’on vit toujours prêt à soutenir les idées libérales, lord Lansdowne, aujourd’hui le doyen vénéré du parti whig, fit, sous la même impulsion, pour son compte personnel, une proposition semblable à la chambre des pairs le 26 du même mois de mai. La conséquence de tout ce mouvement fut que chacune des chambres du parlement nomma une commission d’enquête qui fit un rapport accompagné de témoignages étendus, et peu après un homme dont la mémoire est chère aux amis des doctrines libérales, Huskisson, devenu ministre, commença l’application du principe destiné non-seulement à favoriser les échanges internationaux, à resserrer par les liens du commerce la paix du monde, mais encore à faciliter l’extension du bien-être parmi les diverses branches de la famille humaine, et surtout parmi les populations ouvrières. M. Tooke parle de cette époque, et de la pétition qui donna le branle, avec la fierté naïve d’un vieux soldat ; il a raison : heureux l’homme qui, sur la fin de sa carrière, peut, dans sa conscience, se rendre à lui-même un pareil témoignage ! Il est assuré d’avoir, dans les annales des progrès du genre humain, cette ligne glorieuse que tant de grands hommes éphémères poursuivent vainement en faisant du fracas.

Retraçons rapidement la marche des événemens depuis lors.

En 1824, 25 et 26, Huskisson fit voter d’importantes réductions de droits et lever des prohibitions, entre autres celle qui atteignait les soieries. À cette occasion, on vit ce qui s’est passé depuis dans d’autres pays, lorsqu’il a été question de remplacer la prohibition même par des droits élevés. Les fabricans de Londres, de Taunton et autres lieux pétitionnèrent avec ardeur, à peu près comme aujourd’hui chez nous les filateurs du Nord et de la Seine-Inférieure, afin que la prohibition fût perpétuée, ou maintenue indéfiniment. C’était, disaient-ils, le seul moyen de détourner d’eux une ruine complète. Ils arguaient en quelque sorte d’une prétendue imbécillité nationale qui devait rendre désastreuse la concurrence avec l’étranger, quels que fussent les droits substitués à la prohibition, de même que c’est la mode chez nous aujourd’hui, parmi les mêmes manufacturiers, qu’on voit cependant revendiquer les premières distinctions aux expositions universelles, de soutenir, lorsqu’ils ont la tête couronnée des lauriers que leur a décernés le jury, qu’ils sont absolument incapables de résister à la concurrence étrangère, quels que soient les droits dont on frappe à la frontière les produits de leurs émules du dehors ; c’est pourquoi ils demandent la prohibition absolue. Mais le parlement, persuadé qu’il n’y avait aucune raison pour qu’on ne fît pas bientôt les tissus de soie aussi bien au nord de la Manche qu’au midi, et trouvant déplacé l’argument de l’imbécillité britannique, n’écouta pas les pétitions. Et pourtant l’une d’elles était présentée et recommandée avec les plus vives instances par un homme éminent à, beaucoup de titres, et qui devenait ici un adversaire formidable, car c’était le même M. Baring qui, en 1820, avait apporté au parlement la pétition de la Cité de Londres. Cédant à un sentiment d’humanité peu éclairé, je regrette de le dire, ou peut-être entraîné par l’esprit d’opposition, il représenta au parlement qu’il y avait des centaines de milliers de pauvres et honnêtes gens qui ne savaient pas un mot d’économie politique, mais qui étaient de bons travailleurs, et qui, par les obsessions de cette science de fraîche date, seraient dépouillés du prix de leurs sueurs, du moment qu’il n’y aurait plus qu’un droit de 30 pour 100 pour les garantir du choc de la concurrence étrangère. La chambre consentira-t-elle, ajoutait-il, à une mesure qui aura pour effet de mettre la population ouvrière, jusqu’à présent nourrie par l’industrie des soieries, à la charge de la taxe des pauvres ? Lorsque le manufacturier français aura manifesté sa supériorité, que feront, pour les ouvriers les principes de M. Huskisson ? Comment la conscience de cet homme d’état s’accommodera-t-elle d’un système qui aura complètement ruiné et affamé ces centaines de milliers de personnes ? Un autre orateur, parlant des hommes qui cultivent l’économie, politique et qui y croient, s’exprima avec le plus profond dédain ; il les appela des métaphysiciens sans cœur, des théoriciens impitoyables, et assura que Satan lui-même avait moins de mépris pour le bonheur du genre humain.

Dans ces discours, remplacez l’Angleterre et les Anglais par la France et les Français ; à la place de l’industrie des soieries, mettez l’industrie cotonnière, et vous aurez le sens ou plutôt le texte même des discours avec lesquels, il y a un an, on est parvenu à agiter quelques-uns de nos départemens manufacturiers, particulièrement le Nord et la Seine-Inférieure, à ce point que le gouvernement lui-même s’en est profondément inquiété, et a jugé à propos de retirer le projet de loi portant la levée des prohibitions, projet qui importait à l’intérêt public, à l’avancement de nos industries et à la considération même du nom français, car tout peuple dans le tarif duquel la prohibition occupe une grande place (et dans le nôtre elle est la règle à l’égard des produits manufacturés) essaiera vainement désormais d’échapper à la qualification de retardataire et de routinier.

Mais toutes ces objurgations des prohibitionistes anglais, mais toutes les sinistres prophéties dont ils se rendaient les organes n’ébranlèrent ni Huskisson, ni ses collègues, ni la majorité du parlement. La proposition de Huskisson fut votée, et depuis lors que s’est-il passé ? Sous un droit de 30 pour 100, que Robert Peel plus tard mit à 15, l’industrie des soieries britanniques a-t-elle dépéri ? est-elle seulement restée stationnaire ? A cet égard, l’expérience a répondu par un jugement solennel. Sous le régime du droit de 30 pour 100, la fabrication des soieries, modérément stimulée, a fait, des progrès rapides, qui se sont accélérés sous le droit de 15 pour 100.

Le meilleur endroit pour apprendre l’effet de la levée de la prohibition sur l’industrie anglaise des soieries est le discours prononcé par Robert Peel dans la mémorable séance du 16 février 1846, où ce grand homme, dont l’Angleterre sent si vivement la perte, motiva le renversement de la législation des céréales, et cloua définitivement à son mât le drapeau de la liberté commerciale. Contre les adversaires qu’il rencontrait sur son chemin, il invoqua le sentiment de l’intérêt public et la puissance de la raison, et il ne craignit pas de se servir de cette ironie contenue qui n’enlevait rien à sa dignité d’homme d’état. À cette belle pièce d’éloquence politique, je n’emprunterai ici que quelques détails statistiques qui sont absolument probans. Pendant la période décennale qui se termina avec l’année 1823, la quantité de soie brute absorbée par la fabrication du royaume-uni avait été en moyenne de 880,500 kil. ; pendant la période décennale suivante, elle fût de 1,800,000 kil. ; pour celle qui vint après, de 2,358,700 kil. En 1844, la dernière année que pût citer Robert Peel, elle monta à 2,815,500 kil. En 1856, elle a été de 3,731,000 kilos [1]. C’est plus du quadruple de ce qui suffisait avant la levée de la prohibition. Les fabriques de soieries anglaises, au lieu de se replier sur elles-mêmes, se sont mises à exporter des masses de produits. En 1842, l’exportation était déjà d’une valeur de 590,000 liv. st. (15 millions de francs). En 1856, elle a été de 2,967,000 liv. st. (75 millions). Le curieux, c’est que l’Angleterre, depuis la réforme, s’est mise à fournir à la France une certaine quantité de soieries. Nous voyons dans le Tableau du Commerce de 1856 qu’elle nous en a livré pour une somme de 781,352 francs. Telle est la force qu’avait acquise cette industrie sous le régime d’un droit modéré laissant agir l’aiguillon de la concurrence étrangère, qu’en novembre 1852 vingt-sept manufactures de soieries établies à Manchester pétitionnaient au parlement, afin que toute protection fût supprimée à l’égard de leur industrie. Elles considéraient la protection, bornée même à 15 pour 100, comme étant pour elles, sur le marché général, une cause de déconsidération, et en conséquence elles priaient qu’on voulût bien abolir le droit protecteur, non pas partiellement ou graduellement, mais totalement et immédiatement : trait remarquable d’esprit public et de patriotisme qui contraste, assez désagréablement pour notre amour-propre national, avec les réclamations incessantes dont chez nous est assailli le gouvernement, afin qu’il éternise les exagérations de notre tarif, si onéreuses au consommateur, si contraires à la vie à bon marché, qui pourtant est, dans l’ordre matériel, un des premiers besoins de l’époque, et qui devient de plus en plus une nécessité politique. La pétition des fabricans de soieries de Manchester n’est pas la moins intéressante des pièces insérées dans les deux derniers volumes de l’Histoire des Prix. Je la recommande au lecteur ; elle est consignée page 417 du cinquième volume.

Au sujet de l’industrie anglaise des soieries, il est bon de signaler encore un fait. Au milieu de ses développemens si beaux, les soieries étrangères ont continué d’entrer dans le pays ; elles s’y sont écoulées même en quantité croissante. En 1842, l’Angleterre recevait 123,600 kilogr. de soieries d’Europe ; en 1856, c’étaient 332,500 k. d’une valeur de 1,731,000 liv. st. (43,638,500 fr.). Cette importation des soieries étrangères provoque et solde l’exportation des produits nationaux pour un montant égal, d’après cette loi naturelle, attestée par l’observation, que les produits se paient avec des produits. On a ainsi un exemple de l’influence, si opposée aux prédictions prohibitionistes, qu’exerce l’admission des marchandises étrangères sous un tarif intelligent. Au lieu de barrer la production nationale, elle l’excite et en provoque le développement, parce qu’elle l’oblige à se perfectionner, et par cela même à réduire de plus en plus les prix. Comment, sous cette double action d’une fabrication meilleure et du bon marché, la consommation ne s’étendrait-elle pas ? De cette manière, pour les industries viables, les seules qui soient dignes d’intérêt et dont il faille désirer la conservation, il arrive qu’en laissant l’étranger participer à la fourniture du pays, non-seulement on ne nuit pas au placement des produits indigènes, mais on en agrandit la production, ainsi que le débouché, tant au dedans qu’au dehors. C’est ce qui se voit si bien dans le Zollverein pour les filés de coton. Les filés anglais y sont admis sous un droit très modéré, et il s’en importe des masses. La filature allemande en est-elle arrêtée dans ses développemens ? Pas du tout : elle s’accroît bien plus vite que celle de la France, qui a la prétendue protection de la prohibition absolue jusqu’au n° 143, et de droits prohibitifs pour les numéros supérieurs. Ce qui se passe pour la filature américaine est analogue à ce qu’on observe dans le Zollverein.

Je me suis étendu sur cette industrie des soieries dans ses rapports avec le libéralisme du tarif, parce que c’est un exemple qui donne la clé de la réforme anglaise et l’explication du succès qui l’a signalée. Mais reprenons l’histoire au point où nous l’avions laissée. Huskisson avait, en 1824, réduit les droits de douane, principalement sur diverses matières premières, d’une quantité qui représentait une recette de 1,418,000 liv. (35,740,000 fr.). En 1825, des réductions analogues représentèrent pour le trésor un sacrifice presque double, 2,769,000 liv. (69,800,000 fr.). En 1826, l’abaissement des droits de douane fut équivalent à 773,000 livres sterL (19,485,000 fr.). Pendant le même temps, des droits d’accise assis directement sur la fabrication de quelques objets, et qui gênaient la liberté du travail, étaient diminués dans de fortes proportions. On voit, par la grandeur des sommes retranchées ainsi du budget des recettes, avec quelle vigueur procèdent, une fois qu’ils sont décidés, les hommes d’état de la Grande-Bretagne.

À partir de 1830, le cours même des idées libérales prit une autre direction. On leva l’interdit politique qui pesait sur les catholiques, on accomplit la réforme électorale, on affranchit les noirs ; mais pour ce qui est de la liberté commerciale, on n’entendait plus en sa faveur que des réclamations solitaires dans le sein du parlement ou au dehors. Enfin se forma à Manchester la ligue pour l’abolition des lois sur les céréales, et en peu d’années, comme elle répondait au besoin public, qu’elle avait parmi ses chefs des hommes d’un talent rare, d’un patriotisme ardent et courageux et d’une activité incomparable, elle devint une puissance. En 1840, il lui vint la précieuse assistance d’une commission nommée dans la chambre des communes, sur la proposition de M. Hume, pour ouvrir une enquête sur la législation douanière. À la fin de 1841, après la rentrée définitive aux affaires de sir Robert Peel, il était clair que la politique commerciale stationnaire avait fait son temps. L’opinion publique avait enfin été retournée. M. Cobden, M. Bright et leurs amis, hommes généreux, éloquens, infatigables, avaient réussi ; la petite phalange qui les secondait très bien dans l’enceinte de la chambre des communes, et dont le membre le plus dévoué et le plus actif était M. Charles Villiers, allait devenir la majorité.

Robert Peel jusque-là avait été protectioniste ; mais c’était un esprit éclairé, un cœur patriote, un véritable homme d’état, prompt à s’inspirer des nécessités de la situation, un caractère ferme et résolu dans la délibération et dans l’action. Malgré ses antécédens protectionistes, il était destiné à se rendre l’interprète de la volonté nationale, en proclamant et faisant prévaloir dans le parlement le principe de la liberté du commerce. La victoire fut remportée, après une lutte violente, par le vote de la loi du 26 juin 1846, qui abolit l’échelle mobile sur les céréales, et y substitua un droit de balance de 42 centimes par hectolitre. Ce grand acte avait été préparé par Peel, dès son retour aux affaires, au moyen de réformes successives largement conçues, qui avaient consisté non-seulement à abolir ce qui restait de prohibitions commerciales, mais aussi à réduire dans de fortes proportions, sinon à supprimer les droits sur les denrées alimentaires, les matières premières et une multitude de produits fabriqués. L’abaissement ou la suppression des droits représentait un sacrifice énorme pour le trésor. En 1842, c’était 1,627,000 liv. st. (41 millions de francs), en 1843 171,000 liv. st. (4,310,000 fr.), en 1844 287,000 liv. (7,235,000 fr.), en 1845 3,614,000 liv. (91,100,000 fr.). Dans cette dernière année, on fit disparaître ce qui subsistait encore des droits sur le colon brut ; ce reliquat donnait un revenu de 683,000 liv. (17,218,000 fr.). En outre, on renonça aux droits d’accise sur le verre et sur les ventes à l’encan, qui rendaient 1,135,000 liv. (28,613,000 fr.). En 1846, on abandonna encore une recette de 1,160,000 liv. st. (29,244,000 fr.). Le total des retranchemens que subissait ainsi en six ans le revenu public était de 202 millions de francs.

L’administration de lord John Russell, qui succéda à celle de sir Robert Peel, suivit les mêmes erremens ; ce fut elle qui résolut la question des sucres dans le sens de l’égalité pour toutes les provenances et tous les pavillons. Sous ce régime nouveau, la consommation du sucre a doublé en Angleterre : de 7 kilogr. par tête, elle est montée à 14. Ce ne fut pas le seul coup que le cabinet de lord John Russell porta au monopole des colonies, qui comptait des défenseurs si chauds et si puissans. Le même système d’égalité fut adopté pour un autre article de grande consommation, le café, et pour plusieurs articles accessoires. C’est à cette même administration que revient le mérite d’avoir renversé, non sans rencontrer une opposition formidable, l’échafaudage des lois sur la navigation, qui jusque-là, dans le préjugé public, passaient pour le boulevard de la puissance britannique.

Le parti protectioniste était vaincu, mais il n’était pas soumis. Le ministère whig de lord John Russell dut se retirer le 23 avril 1852 pour des motifs étrangers à notre sujet, et les tories furent appelés au pouvoir. Leurs chefs, qui représentaient aussi les doctrines protectionistes, essayèrent d’une dissolution du parlement ; mais les électeurs renvoyèrent une majorité prononcée pour la liberté du commerce. Cependant le ministère de lord Derby et de M. Disraeli ne se tint pas pour battu, et prit le parti d’aborder la discussion parlementaire. Il avait présenté un plan de finances artistement conçu, en ce que, pour diviser les voix des partisans de la liberté du commerce, il offrait des avantages aux comtés, c’est-à-dire aux campagnes, par rapport aux villes ; c’était, disait-il, afin d’indemniser la propriété territoriale des sacrifices que lui imposait l’abolition des droits sur les subsistances. La réaction, on le voit, était détournée et modérée. Cependant, sur le sujet même de la politique commerciale, on ne le laissa pas longtemps dans l’incertitude. Quinze jours après la réunion du nouveau parlement, le 26 novembre, 336 voix contre 256 votèrent, sur la proposition de M. Ch. Villiers, que la grande amélioration qu’éprouvait la nation devait être attribuée à la politique libérale récemment adoptée à l’égard du commerce étranger, et que le bien du pays commandait de persévérer dans cette politique et d’en développer les conséquences. Quelques jours après, la majorité de la chambre des communes repoussait le budget réactionnaire, et le cabinet tory cessait d’exister. Le principe protectioniste était irrévocablement détrôné au nord de la Manche : présage du sort qui l’attend partout, et dont il est facile de distinguer les signes de toutes parts, excepté en France.

Le ministère nouveau qui se constitua sous la direction de lord Aberdeen poursuivit aussitôt l’adoucissement du tarif des douanes et la mise en pratique moins incomplète du principe de la liberté commerciale. D’importantes mesures financières furent votées en 1853, sur la proposition du chancelier de l’échiquier, M. Gladstone, qui s’est ainsi placé très haut dans l’opinion publique en Angleterre et en Europe. Je n’en donnerai pas ici le détail. Je me bornerai à dire qu’elles sont hardies et toutes conformes aux réglés de l’économie politique la plus avancée ; l’événement les a pleinement justifiées. En ce qui concerne les douanes, elles ont réduit à 360 les articles inscrits au tarif : ils étaient au nombre de 1,100 en 1840 ; en 1845, : sous Robert Peel, ils n’étaient plus que 590. Deux articles sur trois ont donc été effacés du tarif pour entrer en franchise complète. Sur ceux qui restent, les droits sont bien moindres en général que ceux qui existaient auparavant, et pour les articles de grande consommation, ils sont très modérés. Il n’y a guère d’exception à cette règle de la modération que pour quelques articles considérés partout comme éminemment imposables, tels que le tabac et les spiritueux ; encore Robert Peel a-t-il abaissé d’un tiers le droit sur ce dernier article. La seule exception flagrante aux règles de la science des finances qu’on rencontre dans le tarif anglais est l’exagération du droit sur les vins, que lord Palmerston a eu aussi le malheur de défendre, en alléguant que le vin était un objet de luxe et d’un haut prix, à l’égard duquel un droit même élevé ne restreignait pas la consommation. Le litre de vin, quelle que soit la qualité, supporte en Angleterre un droit de 1 fr. 60 cent. ; c’est plus que dix fois le prix auquel la denrée se vend en temps ordinaire sur les lieux de production, tels que le littoral français de la Méditerranée, d’où il serait si facile d’en transporter des masses à peu de frais dans les entrepôts des trois royaumes britanniques ; car, sans la futaille, dans ces départemens du midi, on avait, avant l’oïdium, un vin très potable à raison de 10 centimes le litre. Le noble lord, qui sans doute ne boit que d’excellens bordeaux, en fait de vins de France, peut considérer que, pour les vins fins ; qui apparaissent sur sa table, 1 fr. 60 cent, est un droit insignifiant ; mais pour les habitans moins aisés de la Grande-Bretagne, qui se contenteraient d’un liquide moins exquis, de celui que je viens de citer par exemple, un pareil droit est exorbitant, insoutenable, oppressif.

Cependant telle est l’impulsion que la consommation a reçue de la prospérité publique, qu’on tire des douanes le même revenu à peu près qu’avant la réforme, 570 millions de francs environ ; mais les dix-neuf vingtièmes de ce revenu sont produits par des droits dont le caractère est essentiellement fiscal. Ainsi en 1855 129 millions ont été rendus par le droit sur les sucres, 134 par le thé, 123 par les tabacs, 20 par le café, le cacao et les épices, 46 millions et demi par les vins, et près de 65 par le rhum, l’eau-de-vie et les spiritueux étrangers, qui sont imposés d’une façon correspondante aux droits perçus sur les spiritueux indigènes. Les fruits secs, tels que les raisins, les figues, les amandes, les oranges, articles que le soleil de la Grande-Bretagne ne peut mûrir, ont donné 7,800,000 fr. Il faut y ajouter encore les droits sur le houblon et le papier, qui représentent à peu près les taxes établies à l’intérieur du pays sur ces deux articles à titre d’accise ; c’est une somme de 1,500,000 fr. Ce n’est pas tout. Le bois de construction a donné 12,360,000 fr. ; mais ce n’est point à titre de protection que ce droit a été établi et qu’il est maintenu. On sait que l’Angleterre n’a plus de forêts, et qu’elle tire à peu près en totalité du dehors les bois dont elle se sert. Le droit de douane sur les bois est tout fiscal ; il se rattachait au système qui frappait de droits d’accise les principaux matériaux destinés aux constructions : la brique, qu’on emploie généralement en Angleterre au lieu de la pierre, et le verre à vitre. Les droits d’accise sur la brique et sur le verre ont été abolis depuis la réforme douanière ; quant au droit de douane sur le bois, il a subi une très forte réduction. On en a successivement rabattu, depuis 1842, 37,520,000 fr. Le droit sur les céréales, qui ne semble qu’un droit de balance, a cependant produit, par l’effet d’une importation énorme en 1855, 8,200,000 fr. Le droit sur les soieries est monté à 6,490,000 fr. Il n’est plus conservé que comme impôt sur un article de luxe, car, comme nous venons de le voir, il excite les protestations des producteurs eux-mêmes. Nous voici donc à 553 millions sur 570, sans avoir rencontré un droit qui soit positivement protecteur. Nous croyons donc pouvoir nous dispenser d’examiner le reste.

Tel qu’il est, le tarif anglais n’est certes pas la perfection absolue ; mais ce n’est pas le dernier mot de la trésorerie anglaise, et la perfection absolue n’est pas de ce monde. Il offre des anomalies, des contradictions, des erreurs [2] ; mais c’est, sans comparaison aucune, le plus libéral des tarifs du monde civilisé, le plus conforme aux intérêts du consommateur et particulièrement du grand nombre, le mieux combiné pour le véritable avantage du travail national. Ses caractères généraux sont ceux-ci : entrée libre des subsistances les plus communes, entrée libre des matières premières, en entendant ce mot dans le sens le plus large, de manière à y comprendre par exemple les textiles filés, écrus, blanchis ou teints, et les produits chimiques ; entrée libre de la plupart des articles manufacturés de grande consommation, tels que les tissus de coton, de laine, de lin, de chanvre ; hors de là, des droits qui, presque toujours, quand il s’agit d’articles manufacturés, ne sont que de 5 ou de 10 pour 100, et souvent sont moindres. Il est tellement en rapport avec l’intérêt public, que les plus impétueux adversaires de Robert Peel n’ont pas tardé à s’y rallier. Aujourd’hui il n’y a pas un homme de quelque importance en Angleterre qui ne considérât comme une qualification fort désobligeante d’être signalé comme protectioniste.

On énonce une vérité banale aujourd’hui, lorsqu’on dit que la liberté du commerce a été pour l’Angleterre l’origine d’un degré jusqu’alors inconnu de bien-être pour les populations, et pour le trésor public une source inespérée de recettes. Il n’est pas difficile d’indiquer les raisons générales d’un aussi éclatant succès politique, social et financier. Les populations y ont gagné doublement : elles ont eu plus de travail, et elles ont été déchargées des lourdes redevances qu’elles payaient aux différens intérêts privilégiés. Le travail abonde, parce que les droits de douane qui pesaient sur les matières premières ont été supprimés. Quand les matières premières sont à plus bas prix, on en emploie davantage. La largeur avec laquelle on avait classé, parmi les matières premières, une multitude de substances, les unes à demi fabriquées, comme les fils, les autres complètement préparées, comme les produits chimiques de toute sorte, avait accéléré et agrandi le développement du travail. Le champ du travail s’est encore étendu par la raison qu’on a pu voir plus haut à l’occasion des soieries : la concurrence étrangère ayant stimulé celles des industries qui étaient en arrière, elles ont produit à plus bas prix, et la consommation s’est développée d’autant. Enfin une importation inaccoutumée de produits étrangers a déterminé une exportation prodigieuse de produits anglais [3] ; tout cela se traduit par de beaux supplémens pour le travail national.

Quant aux redevances, payées aux industries protégées et dont la réforme de Peel a délivré la masse du public, elles formaient une somme énorme, où l’on peut distinguer deux parties : la première, celle qui est afférente aux : produits manufacturés, ne laisse pas que de monter assez haut. Il y avait en Angleterre, avant la réforme, un certain nombre d’industries qui restaient stationnaires : la verrerie, le papier peint, la soierie, même la fabrication de certains tissus de laine et de coton ainsi que d’autres textiles. Une fois qu’elles ont senti l’aiguillon ; elles se sont mises à marcher, et par conséquent elles ont produit à meilleur marché et vendu de même. En général, les manufactures anglaises, depuis la réforme, ont eu d’autres allures et pris un nouvel essor.

La seconde partie du tribut dont les populations britanniques ont été libérées est celle qui était prélevée sur les substances alimentaires ; elle était plus considérable que la première. En supposant que l’enchérissement du blé, par exemple, fût de 5 fr. par hectolitre ; et c’est une hypothèse que je ne crois pas exagérée ; pour une famille de six personnes seulement, à raison de trois hectolitres par tête ; l’économie obtenue a été de 90 francs. — Pour la viande, pour le sucre, le beurre, le fromage, les fruits, le régime nouveau a procuré de même un dégrèvement très fort. Ainsi affranchis des lourdes taxes prélevées au profit des privilégiés de la douane, et d’ailleurs étant mieux pourvues de travail, comme il vient d’être dit, les populations ont pu consommer davantage, et ce surplus de bien-être s’est traduit de deux façons : d’une part, l’accroissement de la fabrication d’une multitude d’objets usuels à l’usage du grand nombre, ce qui donnait une nouvelle impulsion au travail ; d’autre part, l’accroissement des perceptions provenant des impôts de consommation. Si, comme quelques personnes l’ont dit, le public anglais a été dégagé, par la réforme douanière, de l’obligation de payer un milliard ou 1,200 millions de redevances aux industries protégées [4], il n’est pas étonnant que, par le progrès de la consommation, le fisc ait naturellement reçu 200 millions de plus. Il ne faudrait pas dire que cette suppression d’un milliard ou 1,200 millions de redevances a dû appauvrir d’autant certaines classes de la société, au profit desquelles le tribut subsistait. Les industries ci-devant protégées, notamment l’agriculture, ayant fait des efforts intelligens, ont été bientôt perfectionnées, de sorte que, dans les nouvelles conditions de vente qui leur ont été faites, elles ont eu pour le moins autant de profit qu’auparavant.

En France, un phénomène analogue se présenterait nécessairement : une réforme opérée avec fermeté aurait pour résultat de laisser entre les mains du public plusieurs centaines de millions qui aujourd’hui servent soit à constituer des profits, à des ateliers, mal dirigés, dont les chefs s’endorment sur l’oreiller moelleux de la prohibition, soit à augmenter indûment les bénéfices des établissemens bien organisés, bien outillés et bien administrés, qui profitent du régime prohibitif pour exercer une sorte de monopôle. Il y aurait seulement cette différence, que la majeure partie de la somme serait économisée sur les objets manufacturés, proprement dits, et sur les matières premières, telles que le fer, et non pas, comme en Angleterre, sur les produits agricoles. À ces centaines de millions d’économie se joindraient, pour les populations ouvrières et pour leurs chefs eux-mêmes, quelques autres centaines qui représenteraient pour elles la main-d’œuvre résultant du développement qu’acquerrait le travail, s’il n’était enlacé dans les liens de la protection.

Un des traits par lesquels se recommande le plus le système commercial actuel de l’Angleterre est l’absence de toute condition de réciprocité de la part des nations étrangères. Ainsi que le disait la pétition de 1820, dont en cela, comme sous les autres rapports, on a, en vertu de la force même des choses, fidèlement suivi les indications, la réciprocité n’est pas nécessaire pour que l’admission des produits étrangers et la mise en œuvre de la concurrence étrangère soient utiles au pays. « Ce n’est pas, y était-il dit, parce que des gouvernemens étrangers persévéreront dans des règlemens funestes à leurs nationaux que le système restrictif cessera d’exercer une influence déplorable sur la bonne assiette et le progrès de nos industries et la fécondité de notre capital. »

Sur ce point, je veux dire l’absence de la condition de réciprocité, le cinquième volume de l’Histoire des Prix rappelle, des faits intéressans qui n’ont peut-être pas été assez remarqués en France. Lorsque le ministre des affaires étrangères de la Grande-Bretagne, lord Clarendon, quitta Londres en 1856 pour venir prendre sa place au congrès de Paris, la chambre de commerce de Manchester lui envoya un mémoire, afin que, dans cette réunion de hauts représentans des grandes puissances, il fit ses efforts pour faire consacrer le principe de la liberté commerciale. La question d’un mémoire semblable fut discutée dans l’industrieuse cité de Sheffield, et le représentant de cette ville dans la chambre des communes ayant demandé l’opinion de M. Gladstone, celui-ci répondit par une lettre qui a reçu une grande publicité, où il établit, par des argumens les plus élevés et les plus justes, que l’Angleterre devait s’abstenir de toute démonstration dans ce sens auprès des puissances étrangères, que pour elle le parti le plus digne et le meilleur était de prêcher d’exemple, et non pas autrement, Les autres gouvernemens n’auront qu’à ouvrir les yeux pour reconnaître l’extension acquise au commerce anglais sous le régime de la liberté et en vertu de ce principe, l’affermissement de l’ordre public, ainsi que la grande amélioration qui s’en est suivie dans l’existence des populations. L’opinion de M. Gladstone a eu l’assentiment unanime en Angleterre, et il y a peu de temps que le premier ministre s’en est fait l’écho dans le parlement.

Pendant ce temps, les journaux prohibitionistes s’efforcent de raviver les haines nationales, et vont, conservateurs d’une nouvelle espèce, puiser leurs inspirations dans les rapports de Barrère de Vieusac et dans les déclamations de 1793 contre Pitt et Cobourg. Quelques-uns de nos manufacturiers, ceux-là même qui patronnent cette singulière littérature, ne se contentent pas d’expédier des masses de leurs productions en Angleterre et de s’enrichir ainsi par la prohibition de ce côté-ci du détroit, par la liberté du commerce sur le rivage opposé. Ils se font une arme du mémoire adressé à lord Clarendon par la chambre du commerce de Manchester en 1856 ; ils le dénoncent comme une menée souterraine, comme un complot contre l’industrie française. On dirait que jamais ils n’ont demandé eux-mêmes au gouvernement français de prêcher à l’étranger l’abaissement des tarifs. Le mémoire de Manchester n’avait rien que de parfaitement légitime ; l’adoption graduelle, autant qu’on le voudra, d’un système libéral pour les échanges internationaux, est de l’intérêt du monde civilisé, et si un peuple a le droit d’en parler, c’est celui qui a donné l’exemple de cette politique nouvelle. Cependant le mémoire même de Manchester n’est pas aujourd’hui l’expression de la politique anglaise ; c’est à la lettre de M. Gladstone qu’il faut reconnaître ce caractère.

L’Angleterre se tient ainsi dans cette attitude pleine de dignité et de force où elle donne à l’industrie agricole et manufacturière du monde entier, ainsi qu’aux navires de tous les peuples, sans exception et sans condition, l’avantage de son propre marché et de celui de ses vastes colonies. Elle laisse à chacun le soin de se convertir lui-même et de se rendre à l’évidence, à chacun des gouvernement la responsabilité de perpétuer chez soi le système restrictif avec tout ce qu’il a de contraire au développement de la richesse publique et à la progression du bien-être des populations, et par cela même avec son influence négative sur les causes profondes de l’ordre public.

Je ne sache pas dans toute l’histoire contemporaine de spectacle sur lequel l’œil se repose avec plus de satisfaction que celui de l’entreprise de la réforme commerciale en Angleterre, surtout depuis l’origine de la ligue jusques et y compris le budget de M. Gladstone en 1853. L’Angleterre s’y montre comme une grande nation possédant au plus haut degré l’esprit politique, et ses hommes d’état y apparaissent comme doués à la fois d’une profonde intelligence de l’intérêt public et d’une admirable fermeté dans l’exécution. Sa politique a atteint en cette circonstance une élévation et une générosité dont on trouverait rarement l’exemple chez quelque peuple que ce soit, et qu’il ne serait peut-être pas superflu de rappeler à quelques-uns de ses hommes du jour. L’Angleterre, dont la conduite dans le passé a été bien souvent égoïste, apparaît cette fois pleine du sentiment des besoins généraux de la civilisation : elle a su accomplir sur elle-même, avec un courage digne des plus grands éloges, une expérience laborieuse dont le succès, annoncé dans les livres, pouvait être démenti par la pratique.

Il y a néanmoins des ombres au tableau. Je ne parle pas des imperfections qui restent dans les dispositions du tarif ; un avenir prochain en effacera sans doute la majeure partie. J’ai en vue le rôle que s’est permis d’y prendre l’esprit de parti contre sir Robert Peel, et plus encore l’injustice dont, à l’heure qu’il est, sont victimes M. Cobden et ses principaux amis. Robert Peel fut abreuvé de dégoûts pendant la lutte même. Des hommes qui lui devaient le respect déversèrent sur lui l’injure à pleines mains ; mais du moins Peel est mort emportant dans la tombe l’assurance qu’il était l’objet de la sympathique vénération de ses compatriotes. Quant à M. Cobden, à qui Robert Peel en plein parlement rendit ce glorieux hommage, que plus que personne il pouvait revendiquer l’honneur du grand changement qui s’accomplissait dans le système commercial du pays, il est frappé en ce moment de la défaveur populaire. Ces vaillans athlètes, à qui le pauvre a tant d’obligations, et à qui le riche doit la pacification de la société, ont été délaissés dans les dernières élections par un public ingrat. Leur crime, c’est d’avoir aimé la paix avec plus d’ardeur et de l’avoir déclaré avec plus de franchise que personne, comme si la paix n’était pas le souverain bien pour une société civilisée ! Ils se consolent dans leur retraite en songeant qu’ils n’ont pas été étrangers aux innovations par lesquelles cette paix de 1856, qu’on leur reproche d’avoir trop voulue, se recommandera plus tard à la reconnaissance du monde civilisé, et nous sommes dans un temps où ces écarts de l’opinion publique ne sont pas de longue durée. Le jour ne peut être éloigné où M. Cobden et ses amis, exclus comme lui du parlement, obtiendront de leurs compatriotes une réparation plus éclatante que l’ostracisme dont ils ont été l’objet. Déjà, au moment où je parle, un des plus illustres de cette pléiade d’orateurs, M. Bright, vient d’être rappelé à la chambre des communes par l’importante cité de Birmingham.


MICHEL CHEVALIER.

  1. En 1854, elle avait même été de 3,875,000 kilogrammes.
  2. Ainsi on ne voit pas pourquoi, ayant affranchi la plupart des acides utiles aux arts industriels, le législateur anglais a laissé un droit de 20 pour 100 sur l’acide sulfurique, le plus employé de tous. Le tarif français le frappe d’un droit quinze fois plus fort, c’est-à-dire de plus de 300 pour 100 ; mais ce n’est pas un argument suffisant, le tarif français étant l’exagération même. On ne s’explique pas non plus pour quelle raison la tôle de fer est protégée par un droit de 6 fr. 15 c. par 100 kilogr., quand la tréfilerie, qui est d’une fabrication plus délicate, a cessé de l’être et ne s’en porte que mieux.
  3. En 1842, la valeur des exportations anglaises était de 47,284,988 livres sterling ; en 1856, elle a été 115,890,875 liv. stevl.
  4. Dans cette évaluation très sommaire, indépendamment des redevances qui ont disparu, serait compris le manque à gagner qui résultait pour l’ouvrier, et pour le manufacturier lui-même, des gènes et restrictions de toute sorte qu’éprouvait le travail.