Histoire générale de la civilisation en Europe/02

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DEUXIÈME LEÇON.

Objet de la leçon. — Unité de la civilisation ancienne. — Variété de la civilisation moderne. — Sa supériorité. — État de l’Europe à la chute de l’Empire romain. — Prépondérance des villes. — Tentative de réforme politique par les Empereurs. — Rescrit d’Honorius et de Théodose II. — Puissance du nom de l’Empire. — L’Église chrétienne. — Les divers états par où elle avait passé au cinquième siècle. — Le clergé dans les fonctions municipales. — Bonne et mauvaise influence de l’Église. — Les Barbares. — Ils introduisent dans le monde moderne le sentiment de l’indépendance personnelle et le dévouement d’homme à homme. — Résumé des divers éléments de la civilisation au commencement du cinquième siècle.



Messieurs,

En pensant au plan du cours que je me suis proposé de vous présenter, je crains que mes leçons n’aient un double inconvénient, qu’elles ne soient bien longues, par la nécessité de resserrer un grand sujet dans un espace fort court, et en même temps trop concises. Je me trouverai quelquefois obligé de vous retenir ici au-delà de l’heure accoutumée ; et je ne pourrai cependant donner tous les développements qu’exigeraient les questions. S’il arrivait que, pour quelques personnes, des explications parussent nécessaires, s’il y avait dans vos esprits quelque incertitude, quelque grave objection sur ce que j’aurai eu l’honneur de vous dire, je vous prie de me les faire connaître par écrit. À la fin de chaque leçon, ceux qui désireront recevoir à ce sujet quelque réponse n’auront qu’à rester ; je leur donnerai volontiers toutes les explications qui seront en mon pouvoir.

Je crains encore un autre inconvénient, et par la même cause ; c’est la nécessité d’affirmer quelquefois sans prouver. C’est aussi l’effet de l’étroit espace où je me trouve renfermé. Il y aura des idées, des assertions dont la confirmation ne pourra venir que plus tard. Vous serez donc quelquefois obligés, je vous en demande pardon, de me croire sur parole. Je rencontre à l’instant même l’occasion de vous imposer cette épreuve.

J’ai essayé, dans la précédente leçon, d’expliquer le fait de la civilisation en général, sans parler d’aucune civilisation particulière, sans tenir compte des circonstances de temps et de lieu, en considérant le fait en lui-même et sous un point de vue purement philosophique. J’aborde aujourd’hui l’histoire de la civilisation européenne ; mais avant d’entrer dans le récit proprement dit, je voudrais vous faire connaître d’une manière générale la physionomie particulière de cette civilisation. Je voudrais la caractériser devant vous assez clairement pour qu’elle vous apparût bien distincte de toutes les autres civilisations qui se sont développées dans le monde. Je vais l’essayer ; mais je ne pourrai guère qu’affirmer ; ou bien il faudra que je réussisse à peindre la société européenne avec tant de fidélité, que vous la reconnaissiez sur-le-champ et comme un portrait. Je n’ose m’en flatter.

Quand on regarde aux civilisations qui ont précédé celle de l’Europe moderne, soit en Asie, soit ailleurs, y compris même la civilisation grecque et romaine, il est impossible de ne pas être frappé de l’unité qui y règne. Elles paraissent émanées d’un seul fait, d’une seule idée ; on dirait que la société a appartenu à un principe unique qui l’a dominée, et en a déterminé les institutions, les mœurs, les croyances, en un mot tous les développements.

En Égypte, par exemple, c’était le principe théocratique qui possédait la société tout entière ; il s’est reproduit dans ses mœurs, dans ses monuments, dans tout ce qui nous reste de la civilisation égyptienne. Dans l’Inde, vous trouverez le même fait ; c’est encore la domination presque exclusive du principe théocratique. Ailleurs, vous verrez une autre organisation : ce sera la domination d’une caste conquérante ; le principe de la force possédera seul la société, lui imposera ses lois, son caractère. Ailleurs, la société sera l’expression du principe démocratique ; ainsi il est arrivé dans les républiques commerçantes qui ont couvert les côtes de l’Asie-Mineure et de la Syrie, dans l’Ionie, la Phénicie. En un mot, quand on considère les civilisations antiques, on les trouve toutes empreintes d’un singulier caractère d’unité dans les institutions, les idées, les mœurs ; une force unique, ou du moins très prépondérante, gouverne et décide de tout.

Ce n’est pas à dire que cette unité de principe et de forme dans la civilisation de ces États y ait toujours prévalu. Quand on remonte à leur plus ancienne histoire, on s’aperçoit que souvent les diverses forces qui peuvent se déployer au sein d’une société, s’y sont disputé l’empire. Chez les Égyptiens, les Étrusques, les Grecs même, etc., la caste des guerriers, par exemple, a lutté contre celle des prêtres ; ailleurs, l’esprit de clan contre l’esprit d’association libre, le système aristocratique contre le système populaire, etc. Mais c’est à des époques anti-historiques que se sont passées, en général, de telles luttes ; il n’en est resté qu’un vague souvenir.

La lutte s’est reproduite quelquefois dans le cours de la vie des peuples ; mais, presque toujours, elle a été promptement terminée ; l’une des forces qui se disputaient l’empire l’a promptement emporté, et a pris seule possession de la société. La guerre a toujours fini par la domination, sinon exclusive, du moins très prépondérante, de quelque principe spécial. La coexistence et le combat de principes divers n’ont été, dans l’histoire de ces peuples, qu’une crise passagère, un accident.

De là est résulté, dans la plupart des civilisations antiques, une simplicité remarquable. Elle a eu des résultats très différents. Tantôt, comme dans la Grèce, la simplicité du principe social a amené un développement prodigieusement rapide ; jamais aucun peuple ne s’est déployé en aussi peu de temps, avec autant d’éclat. Mais après cet admirable élan, tout à coup la Grèce a paru épuisée ; sa décadence, si elle n’a pas été aussi rapide que son progrès, n’en a pas moins été étrangement prompte. Il semble que la force créatrice du principe de la civilisation grecque fût épuisée. Aucun autre n’est venu la réparer.

Ailleurs, dans l’Égypte et dans l’Inde, par exemple, l’unité du principe de la civilisation a eu un autre effet ; la société est tombée dans un état stationnaire. La simplicité a amené la monotonie ; le pays ne s’est pas détruit, la société a continué d’y subsister, mais immobile et comme glacée.

C’est à la même cause qu’il faut rapporter ce caractère de tyrannie qui apparaît, au nom des principes et sous les formes les plus diverses, dans toutes les civilisations anciennes. La société appartenait à une force exclusive qui n’en pouvait souffrir aucune autre. Toute tendance différente était proscrite, chassée. Jamais le principe dominant ne voulait admettre à côté de lui la manifestation et l’action d’un principe différent.

Ce caractère d’unité de la civilisation est également empreint dans la littérature, dans les ouvrages de l’esprit. Qui n’a parcouru les monuments de la littérature indienne, depuis peu répandus en Europe ? Il est impossible de ne pas voir qu’ils sont tous frappés au même coin ; ils semblent tous le résultat d’un même fait, l’expression d’une même idée ; ouvrages de religion ou de morale, traditions historiques, poésie dramatique, épopée, partout est empreinte la même physionomie ; les œuvres de l’esprit portent ce même caractère de simplicité, de monotonie qui éclate dans les événements et les institutions. En Grèce même, au milieu de toutes les richesses de l’esprit humain, une rare unité domine dans la littérature et dans les arts.

Il en a été tout autrement de la civilisation de l’Europe moderne. Sans entrer dans aucun détail, regardez-y, recueillez vos souvenirs ; elle vous apparaîtra sur-le-champ variée, confuse, orageuse ; toutes les formes, tous les principes d’organisation sociale y coexistent ; les pouvoirs spirituel et temporel, les éléments théocratique, monarchique, aristocratique, démocratique, toutes les classes, toutes les situations sociales se mêlent, se pressent ; il y a des degrés infinis dans la liberté, la richesse, l’influence. Et ces forces diverses sont entre elles dans un état de lutte continuelle, sans qu’aucune parvienne à étouffer les autres et à prendre seule possession de la société. Dans les temps anciens, à chaque grande époque, toutes les sociétés semblent jetées dans le même moule : c’est tantôt la monarchie pure, tantôt la théocratie ou la démocratie qui prévaut ; mais chacune prévaut à son tour complètement. L’Europe moderne offre des exemples de tous les systèmes, de tous les essais d’organisation sociale ; les monarchies pures ou mixtes, les théocraties, les républiques plus ou moins aristocratiques y ont vécu simultanément, à côté les unes des autres ; et malgré leur diversité, elles ont toutes une certaine ressemblance, un certain air de famille qu’il est impossible de méconnaître.

Dans les idées et les sentiments de l’Europe, même variété, même lutte. Les croyances théocratiques, monarchiques, aristocratiques, populaires, se croisent, se combattent, se limitent, se modifient. Ouvrez les plus hardis écrits du moyen âge : jamais une idée n’y est suivie jusqu’à ses dernières conséquences. Les partisans du pouvoir absolu reculent tout à coup et à leur insu devant les résultats de leur doctrine ; on sent qu’autour d’eux il y a des idées, des influences qui les arrêtent et les empêchent de pousser jusqu’au bout. Les démocrates subissent la même loi. Nulle part cette imperturbable hardiesse, cet aveuglement de la logique qui éclatent dans les civilisations anciennes. Les sentiments offrent les mêmes contrastes, la même variété ; un goût d’indépendance très énergique à côté d’une grande facilité de soumission ; une rare fidélité d’homme à homme, et en même temps un besoin impérieux de faire sa volonté, de secouer tout frein, de vivre seul, sans s’inquiéter d’autrui. Les âmes sont aussi diverses, aussi agitées que la société.

Le même caractère se retrouve dans les littératures. On ne saurait disconvenir que, sous le point de vue de la forme et de la beauté de l’art, elles sont très inférieures à la littérature ancienne : mais sous le point de vue du fond des sentiments, des idées, elles sont plus fortes et plus riches. On voit que l’âme humaine a été remuée sur un plus grand nombre de points, à une plus grande profondeur. L’imperfection de la forme provient de cette cause même. Plus les matériaux sont riches, nombreux, plus il est difficile de les ramener à une forme simple, pure. Ce qui fait la beauté d’une composition, de ce que, dans les œuvres de l’art, on nomme la forme, c’est la clarté, la simplicité, l’unité symbolique du travail. Avec la prodigieuse diversité des idées et des sentiments de la civilisation européenne, il a été bien plus difficile d’arriver à cette simplicité, à cette clarté.

Partout donc se retrouve ce caractère dominant de la civilisation moderne. Il a eu sans doute cet inconvénient que, lorsqu’on considère isolément tel ou tel développement particulier de l’esprit humain dans les lettres, les arts, dans toutes les directions où l’esprit humain peut marcher, on le trouve, en général, inférieur au développement correspondant dans les civilisations anciennes ; mais en revanche, quand on regarde l’ensemble, la civilisation européenne se montre incomparablement plus riche qu’aucune autre ; elle a amené à la fois bien plus de développements divers. Aussi voyez ; voilà quinze siècles qu’elle dure, et elle est dans un état de progression continue ; elle n’a pas marché, à beaucoup près, aussi vite que la civilisation grecque, mais son progrès n’a pas cessé de croître. Elle entrevoit devant elle une immense carrière, et, de jour en jour elle s’y élance plus rapidement, parce que la liberté accompagne de plus en plus tous ses mouvements. Tandis que, dans les autres civilisations, la domination exclusive, ou du moins la prépondérance excessive d’un seul principe, d’une seule forme, a été une cause de tyrannie. Dans l’Europe moderne la diversité des éléments de l’ordre social, l’impossibilité où ils ont été de s’exclure l’un l’autre, ont enfanté la liberté qui règne aujourd’hui. Faute de pouvoir s’exterminer, il a bien fallu que les principes divers vécussent ensemble, qu’ils fissent entre eux une sorte de transaction. Chacun a consenti à n’avoir que la part de développement qui pouvait lui revenir ; et tandis qu’ailleurs la prédominance d’un principe produisait la tyrannie, en Europe, la liberté est résultée de la variété des éléments de la civilisation, et de l’état de lutte dans lequel ils ont constamment vécu.

C’est là, Messieurs, une vraie, une immense supériorité ; et si nous allons plus loin, si nous pénétrons au-delà des faits extérieurs, dans la nature même des choses, nous reconnaîtrons que cette supériorité est légitime et avouée par la raison aussi bien que proclamée par les faits. Oubliant un moment la civilisation européenne, portons nos regards sur le monde en général, sur le cours général des choses terrestres. Quel est son caractère ? comment va le monde ? Il va précisément avec cette diversité, cette variété d’éléments, en proie à cette lutte constante que nous remarquons dans la civilisation européenne. Évidemment il n’a été donné à aucun principe, à aucune organisation particulière, à aucune idée, à aucune force spéciale, de s’emparer du monde, de le modeler une fois pour toutes, d’en chasser toute autre tendance, d’y régner exclusivement. Des forces, des principes, des systèmes divers se mêlent, se limitent, luttent sans cesse, tour à tour dominants ou dominés, jamais complètement vaincus ni vainqueurs. C’est l’état général du monde que la diversité des formes, des idées, des principes, et leurs combats, et leur effort vers une certaine unité, un certain idéal qui ne sera peut-être jamais atteint, mais auquel tend l’espèce humaine par la liberté et le travail. La civilisation européenne est donc la fidèle image du monde : comme le cours des choses de ce monde, elle n’est ni étroite, ni exclusive, ni stationnaire. Pour la première fois, je pense, le caractère de la spécialité a disparu de la civilisation ; pour la première fois elle s’est développée aussi diverse, aussi riche, aussi laborieuse que le théâtre de l’univers.

La civilisation européenne est entrée, s’il est permis de le dire, dans l’éternelle vérité, dans le plan de la Providence ; elle marche selon les voies de Dieu. C’est le principe rationnel de sa supériorité.

Je désire, Messieurs, que ce caractère fondamental, distinctif, de la civilisation européenne, demeure présent à votre esprit, dans le cours de nos travaux. Je ne puis aujourd’hui que l’affirmer. Quant à la preuve, c’est le développement des faits qui doit la fournir. Ce serait déjà, cependant, vous en conviendrez, une grande confirmation de mon assertion, si nous trouvions, dans le berceau même de notre civilisation, les causes et les éléments du caractère que je viens de lui attribuer ; si, au moment où elle a commencé à naître, au moment de la chute de l’Empire romain, nous reconnaissions, dans l’état du monde, dans les faits qui, dès ses premiers jours, ont concouru à former la civilisation européenne, le principe de cette diversité agitée, mais féconde, qui la distingue. Je vais tenter avec vous cette recherche. Je vais examiner l’état de l’Europe, à la chute de l’Empire romain, et rechercher, soit dans les institutions, soit dans les croyances, les idées, les sentiments, quels étaient les éléments que le monde ancien léguait au monde moderne. Si dans ces éléments, nous voyons déjà empreint le caractère que je viens de décrire, il aura acquis pour vous, dès aujourd’hui, un degré de probabilité.

Il faut d’abord se bien représenter ce qu’était l’Empire romain, et comment il s’est formé.

Rome n’était, dans son origine, qu’une municipalité, une commune. Le gouvernement romain n’a été que l’ensemble des institutions qui conviennent à une population renfermée dans l’intérieur d’une ville ; ce sont des institutions municipales : c’est là leur caractère distinctif.

Cela n’était pas particulier à Rome : quand on regarde en Italie, à cette époque, autour de Rome, on ne trouve que des villes. Ce qu’on appelait alors des peuples, n’était que des confédérations de villes. Le peuple latin est une confédération de villes latines. Les Étrusques, les Samnites, les Sabins, les peuples de la grande Grèce, sont tous dans le même état.

Il n’y avait, à cette époque, point de campagnes ; c’est-à-dire les campagnes ne ressemblaient nullement à ce qui existe aujourd’hui ; elles étaient cultivées ; il le fallait bien ; elles n’étaient pas peuplées. Les propriétaires des campagnes étaient les habitants des villes ; ils sortaient pour veiller à leurs propriétés rurales ; ils y entretenaient souvent un certain nombre d’esclaves ; mais, ce que nous appelons aujourd’hui les campagnes, cette population éparse, tantôt dans des habitations isolées, tantôt dans des villages, et qui couvre partout le sol, était un fait presque inconnu à l’ancienne Italie.

Quand Rome s’est étendue, qu’a-t-elle fait ? Suivez son histoire, vous verrez qu’elle a conquis ou fondé des villes ; c’est contre des villes qu’elle lutte, avec des villes qu’elle contracte ; c’est dans des villes qu’elle envoie des colonies. L’histoire de la conquête du monde par Rome, c’est l’histoire de la conquête et de la fondation d’un grand nombre de cités. Dans l’Orient, l’extension de la domination romaine ne porte pas tout-à-fait ce caractère : la population y était autrement distribuée qu’en Occident ; soumise à un régime social différent, elle était beaucoup moins concentrée dans les villes. Mais comme il ne s’agit ici que de la population européenne, ce qui se passait en Orient nous intéresse peu.

En nous renfermant dans l’Occident, nous retrouvons partout le fait que j’ai indiqué. Dans les Gaules, en Espagne, ce sont toujours des villes que vous rencontrez ; loin des villes, le territoire est couvert de marais, de forêts. Examinez le caractère des monuments romains, des routes romaines. Vous avez de grandes routes qui aboutissent d’une ville à une autre ; cette multitude de petites routes qui aujourd’hui se croisent en tous sens sur le territoire, était alors inconnue. Rien ne ressemble à cette innombrable quantité de petits monuments, de villages, de châteaux, d’églises, dispersés dans le pays depuis le moyen-âge. Rome ne nous a légué que des monuments immenses, empreints du caractère municipal, destinés à une population nombreuse, agglomérée sur un même point. Sous quelque point de vue que vous considériez le monde romain, vous y trouverez cette prépondérance presque exclusive des villes, et la non-existence sociale des campagnes. Ce caractère municipal du monde romain rendait évidemment l’unité, le lien social d’un grand État, extrêmement difficile à établir et à maintenir. Une municipalité comme Rome avait pu conquérir le monde ; il lui était beaucoup plus mal aisé de le gouverner, de le constituer. Aussi, quand l’œuvre paraît consommée, quand tout l’Occident et une grande partie de l’Orient sont tombés sous la domination romaine, vous voyez cette prodigieuse quantité de cités, de petits États faits pour l’isolement et l’indépendance, se désunir, se détacher, s’échapper pour ainsi dire en tous sens. Ce fut là une des causes qui amenèrent la nécessité de l’Empire, d’une forme de gouvernement plus concentrée, plus capable de tenir unis des éléments si peu cohérents. L’Empire essaya de porter de l’unité et du lien dans cette société éparse. Il y réussit jusqu’à un certain point. Ce fut entre Auguste et Dioclétien qu’en même temps que se développait la législation civile, s’établit ce vaste système de despotisme administratif qui étendit sur le monde romain un réseau de fonctionnaires hiérarchiquement distribués, bien liés, soit entre eux, soit à la cour impériale, et uniquement appliqués à faire passer dans la société la volonté du pouvoir, dans le pouvoir les tributs et les forces de la société.

Et non-seulement ce système réussit à rallier, à contenir ensemble les éléments du monde romain : mais l’idée du despotisme, du pouvoir central, pénétra dans les esprits avec une facilité singulière. On est étonné de voir, dans cette collection mal unie de petites républiques, dans cette association de municipalités, prévaloir rapidement le respect de la Majesté impériale unique, auguste, sacrée. Il fallait que la nécessité d’établir quelque lien entre toutes ces parties du monde romain fût bien puissante, pour que les croyances, et presque les sentiments du despotisme, trouvassent dans les esprits un si facile accès.

C’est avec ces croyances, avec son organisation administrative, et le système d’organisation militaire qui y était joint, que l’Empire romain a lutté contre la dissolution qui le travaillait intérieurement, et contre l’invasion des Barbares. Il a lutté longtemps, dans un état continuel de décadence, mais se défendant toujours. Un moment est enfin arrivé où la dissolution a prévalu ; ni le savoir faire du despotisme, ni le laisser aller de la servitude n’ont plus suffi pour maintenir ce grand corps. Au quatrième siècle, on le voyait partout se désunir, se démembrer ; les Barbares entraient de tous côtés ; les provinces ne résistaient plus, ne s’inquiétaient plus de la destinée générale. Alors tomba dans la tête de quelques empereurs une idée singulière ; ils voulurent essayer si des espérances de liberté générale, une confédération, un système analogue à ce que nous appelons aujourd’hui le gouvernement représentatif, ne défendraient pas mieux l’unité de l’Empire romain que l’administration despotique. Voici un rescrit d’Honorius et de Théodose-le-Jeune, adressé, en l’année 418, au préfet de la Gaule, et qui n’a pas d’autre objet que de tenter d’établir, dans le midi de la Gaule, une sorte de gouvernement représentatif, et, avec son aide, de maintenir encore l’unité de l’Empire. (Guizot lit le rescrit [1]. )

Messieurs, les provinces, les villes refusèrent le bienfait ; personne ne voulut nommer de députés, personne ne voulut aller à Arles. La centralisation, l’unité étaient contraires à la nature primitive de cette société ; l’esprit de localité, de municipalité reparaissait partout ; l’impossibilité de reconstituer une société générale, une patrie générale, était évidente. Les villes se renfermèrent chacune dans ses murs, dans ses affaires, et l’Empire tomba parce que personne ne voulait être de l’Empire, parce que les citoyens ne voulaient plus être que de leur cité. Ainsi, nous retrouvons, à la chute de l’Empire romain, le même fait que nous avons reconnu dans le berceau de Rome, la prédominance du régime et de l’esprit municipal. Le monde romain est revenu à son premier état ; des villes l’avaient formé ; il se dissout ; des villes restent.

Le régime municipal, voilà ce qu’a légué à l’Europe moderne l’ancienne civilisation romaine ; très irrégulier, très affaibli, très inférieur sans doute à ce qu’il avait été dans les premiers temps ; cependant seul réel, seul constitué encore, ayant seul survécu à tous les éléments du monde romain.

Quand je dis seul, je me trompe. Un autre fait, une autre idée survécut également ; c’est l’idée de l’Empire, le nom de l’Empereur, l’idée de la Majesté impériale, d’un pouvoir absolu, sacré, attaché au nom de l’Empereur. Ce sont là les éléments que la civilisation romaine a transmis à la civilisation européenne ; d’une part, le régime municipal, ses habitudes, ses règles, ses exemples, principe de liberté ; de l’autre, une législation civile commune, générale, et l’idée du pouvoir absolu, de la Majesté sacrée, du pouvoir de l’Empereur, principe d’ordre et de servitude.

Mais, Messieurs, en même temps s’était formée dans le sein de la société romaine une société bien différente, fondée sur de tous autres principes, animée d’autres sentiments, et qui devait apporter à la civilisation européenne moderne des éléments d’une bien autre nature ; je veux parler de l’Église chrétienne. Je dis l’Église chrétienne, et non pas le christianisme. À la fin du quatrième et au commencement du cinquième siècle, le christianisme n’était plus simplement une croyance individuelle, c’était une institution ; il s’était constitué ; il avait son gouvernement, un corps du clergé, une hiérarchie, déterminée pour les différentes fonctions du clergé, des revenus, des moyens d’action indépendants, les points de ralliement qui peuvent convenir à une grande société, des conciles provinciaux, nationaux, généraux, l’habitude de traiter en commun les affaires de la société. En un mot, à cette époque, le christianisme n’était pas seulement une religion, c’était une église.

S’il n’eût pas été une église, je ne sais, Messieurs, ce qui en serait advenu au milieu de la chute de l’Empire romain. Je me renferme dans les considérations purement humaines ; je mets de côté tout élément étranger aux conséquences naturelles des faits naturels ; si le christianisme n’eût été, comme dans les premiers temps, qu’une croyance, un sentiment, une conviction individuelle, on peut croire qu’il aurait succombé au milieu de la dissolution de l’Empire et de l’invasion des Barbares. Il a succombé plus tard, en Asie et dans tout le nord de l’Afrique, sous une invasion de même nature, sous l’invasion des Barbares musulmans ; il a succombé alors, quoiqu’il fût à l’état d’institution, d’église constituée. À bien plus forte raison le même fait aurait pu arriver au moment de la chute de l’Empire romain. Il n’y avait alors aucun des moyens par lesquels aujourd’hui les influences morales s’établissent ou résistent indépendamment des institutions, aucun des moyens par lesquels une pure vérité, une pure idée acquiert un grand empire sur les esprits, gouverne les actions, détermine des événements. Rien de semblable n’existait au quatrième siècle, pour donner aux idées, aux sentiments personnels, une pareille autorité. Il est clair qu’il fallait une société fortement organisée, fortement gouvernée, pour lutter contre un pareil désastre, pour sortir victorieuse d’un tel ouragan. Je ne crois pas trop dire en affirmant qu’à la fin du quatrième, et au commencement du cinquième siècle, c’est l’Église chrétienne qui a sauvé le christianisme ; c’est l’Église avec ses institutions, ses magistrats, son pouvoir, qui s’est défendue vigoureusement contre la dissolution intérieure de l’Empire, contre la Barbarie, qui a conquis les Barbares, qui est devenue le lien, le moyen, le principe de civilisation entre le monde romain et le monde barbare. C’est donc l’état de l’Église plus que celui de la religion proprement dite qu’il faut considérer au cinquième siècle, pour rechercher ce que le christianisme à dès-lors apporté à la civilisation moderne, quels éléments il y introduisait. Qu’était à cette époque l’Église chrétienne ?

Quand on regarde, toujours sous un point de vue purement humain, aux diverses révolutions qui se sont accomplies dans le développement du christianisme, depuis son origine jusqu’au cinquième siècle, à le considérer uniquement comme société, je le répète, nullement comme croyance religieuse, on trouve qu’il a passé par trois états essentiellement différents.

Dans les premiers temps, tout-à-fait dans les premiers temps, la société chrétienne se présente comme une pure association de croyances et de sentiments communs ; les premiers chrétiens se réunissent pour jouir ensemble des mêmes émotions, des mêmes convictions religieuses. On n’y trouve aucun système de doctrine arrêté, aucun ensemble de règles, de discipline, aucun corps de magistrats.

Sans doute il n’existe pas de société, quelque naissante, quelque faiblement constituée qu’elle soit, il n’en existe aucune où ne se rencontre un pouvoir moral qui l’anime et la dirige. Il y avait, dans les diverses congrégations chrétiennes, des hommes qui prêchaient, qui enseignaient, qui gouvernaient moralement la congrégation ; mais aucun magistrat institué, aucune discipline ; la pure association dans des croyances et des sentiments communs, c’est l’état primitif de la société chrétienne.

À mesure qu’elle avance, et très promptement, puisque la trace s’en laisse entrevoir dans les premiers monuments, on voit poindre un corps de doctrines, des règles de discipline et des magistrats : des magistrats appelés les uns presbuteroi ou anciens, qui sont devenus des prêtres ; les autres episkopio ou inspecteurs, surveillants, qui sont devenus des évêques ; les autres diakonoi ou diacres chargés du soin des pauvres et de la distribution des aumônes.

Il est à peu près impossible de déterminer quelles étaient les fonctions précises de ces divers magistrats ; la ligne de démarcation était probablement très-vague et flottante ; mais, enfin, les institutions commençaient. Cependant un caractère domine encore dans cette seconde époque : c’est que l’empire, la prépondérance dans la société, appartient au corps des fidèles. C’est le corps des fidèles qui prévaut quant au choix des magistrats, et quant à l’adoption, soit de la discipline, soit même de la doctrine. Il ne s’est point fait encore de séparation entre le gouvernement et le peuple chrétien. Ils n’existent pas l’un à part de l’autre, l’un indépendamment de l’autre ; et c’est le peuple chrétien qui exerce la principale influence dans la société.

À la troisième époque, on trouve tout autre chose. Il existe un clergé séparé du peuple, un corps de prêtres qui a ses richesses, sa juridiction, sa constitution propre, en un mot, un gouvernement tout entier, qui est en lui-même une société complète, une société pourvue de tous les moyens d’existence, indépendamment de la société à laquelle elle s’applique et sur laquelle elle étend son influence. Telle est la troisième époque de la constitution de l’Église chrétienne, et l’état dans lequel elle apparaît au commencement du cinquième siècle. Le gouvernement n’y est point complètement séparé du peuple ; il n’y a pas de gouvernement pareil, et bien moins en matière religieuse qu’en toute autre ; mais dans les rapports du clergé et des fidèles, c’est le clergé qui domine, et domine presque sans contrôle.

Le clergé chrétien avait de plus un bien autre moyen d’influence. Les évêques et les clercs étaient devenus les premiers magistrats municipaux. Vous avez vu qu’il ne restait, à proprement parler, de l’Empire romain, que le régime municipal. Il était arrivé, par les vexations du despotisme et la ruine des villes, que les curiales, ou membres des corps municipaux, étaient tombés dans le découragement et l’apathie ; les évêques au contraire et le corps des prêtres, pleins de vie, de zèle, s’offraient naturellement à tout surveiller, à tout diriger. On aurait tort de le leur reprocher, de les taxer d’usurpation. Ainsi le voulait le cours naturel des choses ; le clergé seul était moralement fort et animé ; il devint partout puissant. C’est la loi de l’univers.

Cette révolution est empreinte dans toute la législation des Empereurs à cette époque. Si vous ouvrez le code, Théodosien, ou le code Justinien, vous y trouverez un grand nombre de dispositions qui remettent les affaires municipales au clergé et aux évêques. En voici quelques-unes. (M. Guizot lit plusieurs textes de lois romaines.) [2].

Je pourrais citer un très grand nombre d’autres lois ; ; vous verriez éclater partout ce fait-ci : entre le régime municipal romain et le régime municipal du moyen-âge, s’est interposé le régime municipal ecclésiastique ; la prépondérance du clergé dans les affaires de la cité a succédé à celle des anciens magistrats municipaux, et précédé l’organisation des communes modernes.

Vous comprenez quels moyens prodigieux de pouvoir l’Église chrétienne puisait ainsi, soit dans sa propre constitution, dans son action sur le peuple chrétien, soit dans la part qu’elle prenait aux affaires civiles. Aussi a-t-elle puissamment concouru, dès cette époque, au caractère et au développement de la civilisation moderne. Essayons de résumer les éléments qu’elle y a dès lors introduits.

Et d’abord, ce fut un immense avantage que la présence d’une influence morale, d’une force morale, d’une force qui reposait uniquement sur les convictions, les croyances et les sentiments moraux, au milieu de ce déluge de force matérielle qui vint fondre à cette époque sur la société. Si l’Église chrétienne n’avait pas existé, le monde entier aurait été livré à la pure force matérielle. Elle exerçait seule un pouvoir moral. Elle faisait plus : elle entretenait, elle répandait l’idée d’une règle, d’une loi supérieure à toutes les lois humaines ; elle professait cette croyance fondamentale pour le salut de l’humanité, qu’il y a, au-dessus de toutes les lois humaines, une loi appelée, selon les temps et les mœurs, tantôt la raison, tantôt le droit divin, mais qui, toujours et partout, est la même loi sous des noms divers.

Enfin, l’Église commençait un grand fait, la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. Cette séparation, Messieurs, c’est la source de la liberté de conscience : elle ne repose pas sur un autre principe que celui qui sert de fondement à la liberté de conscience la plus rigoureuse et la plus étendue. La séparation du temporel et du spirituel se fonde sur cette idée que la force matérielle n’a ni droit ni prise sur les esprits, sur la conviction, sur la vérité. Elle découle de la distinction établie entre le monde de la pensée et le monde de l’action, le monde des faits intérieurs et celui des faits extérieurs. En sorte que ce principe de la liberté de conscience pour lequel l’Europe a tant combattu, tant souffert, qui a prévalu si tard, et souvent contre le gré du clergé, ce principe était déposé, sous le nom de séparation du temporel et du spirituel, dans le berceau de la civilisation européenne ; et c’est l’Église chrétienne qui, par une nécessité de sa situation, pour se défendre alors contre la barbarie, l’y a introduit et maintenu.

La présence d’une influence morale, le maintien d’une loi divine, et la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, ce sont là les trois grands bienfaits qu’au cinquième siècle l’Église chrétienne a répandus sur le monde européen.

Tout n’a pas été, même dès-lors, également salutaire dans son influence. Déjà, au cinquième siècle, paraissaient dans l’Église quelques mauvais principes qui ont joué un grand rôle dans le développement de notre civilisation. Ainsi prévalait dans son sein, à cette époque, la séparation des gouvernants et des gouvernés, la tentative de fonder l’indépendance des gouvernants à l’égard des gouvernés, d’imposer des lois aux gouvernés, de posséder leur esprit et leur vie, sans la libre acceptation de leur raison et de leur volonté. L’Église tendait de plus à faire prévaloir dans la société le principe théocratique, à s’emparer du pouvoir temporel, à dominer exclusivement. Et quand elle ne réussissait pas à s’emparer de la domination, à faire prévaloir le principe théocratique, elle s’alliait avec les princes temporels, et, pour le partager, soutenait leur pouvoir absolu, aux dépens de la liberté des sujets.

Tels étaient, Messieurs, les principaux éléments de civilisation qu’au cinquième siècle l’Europe tenait soit de l’Église, soit de l’Empire. C’est dans cet état que les Barbares ont trouvé le monde romain, et sont venus en prendre possession. Pour bien connaître tous les éléments qui se sont réunis et mêlés dans le berceau de notre civilisation, il ne nous reste donc plus à étudier que les Barbares.

Quand je parle des Barbares, vous comprenez sans peine, Messieurs qu’il ne s’agit pas ici de leur histoire, que nous n’avons point à raconter ; nous savons qu’à cette époque les conquérants de l’Empire étaient presque tous de la même race, tous Germains, sauf quelques tribus Slaves ; par exemple, celles des Alains. Nous savons, de plus, qu’ils étaient tous à peu près au même état de civilisation. Quelque différence pouvait bien exister entre eux, selon le plus ou le moins de contact que les différentes tribus avaient eu avec le monde romain. Ainsi, nul doute que la nation des Goths ne fût plus avancée, n’eût des mœurs un peu plus douces que celles des Francs. Mais à considérer les choses sous un point de vue général et dans leurs résultats quant à nous, cette diversité dans l’état de civilisation des peuples barbares, à leur origine, est de nulle importance.

C’est l’état général de la société chez les Barbares que nous avons besoin de connaître. Or, il est très difficile aujourd’hui de s’en rendre compte. Nous parvenons sans trop de peine à comprendre le système municipal romain et l’Église chrétienne ; leur influence s’est perpétuée jusqu’à nos jours : nous en retrouvons les traces dans une multitude d’institutions, de faits actuels ; nous avons mille moyens de les reconnaître et de les expliquer. Les mœurs, l’état social des Barbares ont péri complètement ; nous sommes obligés de les deviner, soit d’après les plus anciens monuments historiques, soit par un effort d’imagination.

Il y a un sentiment, un fait qu’il faut avant tout bien comprendre pour se représenter avec vérité ce qu’était un Barbare : c’est le plaisir de l’indépendance individuelle, le plaisir de se jouer, avec sa force et sa liberté, au milieu des chances du monde et de la vie ; les joies de l’activité sans travail ; le goût d’une destinée aventureuse, pleine d’imprévu, d’inégalité, de péril. Tel était le sentiment dominant de l’état barbare, le besoin moral qui mettait ces masses d’hommes en mouvement. Aujourd’hui, dans cette société si régulière où nous sommes enfermés, il est difficile de se représenter ce sentiment avec tout l’empire qu’il exerçait sur les Barbares des quatrième et cinquième siècles. Il y a un seul ouvrage, à mon avis, où ce caractère de la barbarie se trouve empreint dans toute son énergie : c’est l'Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands, de M.. Thierry, le seul livre où les motifs, les penchants, les impulsions qui font agir les hommes, dans un état social voisin de la barbarie, soient sentis et reproduits avec une vérité vraiment homérique. Nulle part on ne voit si bien ce que c’est qu’un Barbare et la vie d’un Barbare. Quelque chose s’en retrouve aussi, quoiqu’à un degré bien inférieur, à mon avis, d’une manière bien moins simple, bien moins vraie, dans les romans de M. Cooper sur les Sauvages d’Amérique. Il y a dans la vie des Sauvages d’Amérique, dans les relations et les sentiments qu’ils portent au milieu des bois, quelque chose qui rappelle jusqu’à un certain point les mœurs des anciens Germains. Sans doute ces tableaux sont un peu idéalisés, un peu poétiques ; le mauvais côté des mœurs et de la vie barbare n’y est pas présenté dans toute sa crudité. Je ne parle pas seulement des maux que ces mœurs entraînent dans l’état social, mais de l’état intérieur, individuel du Barbare lui-même. Il y avait, dans ce besoin passionné d’indépendance personnelle, quelque chose de plus grossier, de plus matériel qu’on ne le croirait d’après l’ouvrage de M. Thierry ; il y avait un degré de brutalité, d’ivresse, d’apathie, qui n’est pas toujours fidèlement reproduit dans ses récits. Cependant, lorsqu’on regarde au fond des choses, malgré cet alliage de brutalité, de matérialisme, d’égoïsme stupide, le goût de l’indépendance individuelle est un sentiment noble, moral, qui tire sa puissance de la nature morale de l’homme ; c’est le plaisir de se sentir homme, le sentiment de la personnalité, de la spontanéité humaine dans son libre développement.

Messieurs, c’est par les Barbares germains que ce sentiment a été introduit dans la civilisation européenne ; il était inconnu au monde romain, inconnu à l’Église chrétienne, inconnu à presque toutes les civilisations anciennes. Quand vous trouvez, dans les civilisations anciennes, la liberté, c’est la liberté politique, la liberté du citoyen. Ce n’est pas de sa liberté personnelle que l’homme est préoccupé, c’est de sa liberté comme citoyen ; il appartient à une association, il est dévoué à une association, il est prêt a se sacrifier à une association. Il en était de même dans l’Église chrétienne ; il y régnait un sentiment de grand attachement à la corporation chrétienne, de dévouement à ses lois, un vif besoin d’étendre son empire ; ou bien le sentiment religieux amenait une réaction de l’homme sur lui-même, sur son âme, un travail intérieur pour dompter sa propre liberté et se soumettre à ce que voulait sa foi. Mais le sentiment de l’indépendance personnelle, le goût de la liberté se déployant à tout hasard sans autre but presque que de se satisfaire, ce sentiment, je le répète, était inconnu à la société romaine, à la société chrétienne. C’est par les Barbares qu’il a été importé et déposé dans le berceau de la civilisation moderne. Il y a joué un si grand rôle, il y a produit de si beaux résultats, qu’il est impossible de ne pas le mettre en lumière comme un de ses éléments fondamentaux.

Il y a, Messieurs, un second fait, un second élément de civilisation que nous tenons pareillement des Barbares seuls, c’est le patronage militaire, le lien qui s’établissait entre les individus, entre les guerriers, et qui, sans détruire la liberté de chacun, sans même détruire, dans l’origine, jusqu’à un certain point, l’égalité qui existait à peu près entre eux, fondait cependant une subordination hiérarchique, et commençait cette organisation aristocratique qui est devenue plus tard la féodalité. Le trait fondamental de cette relation était l’attachement de l’homme à l’homme, la fidélité de l’individu à l’individu, sans nécessité extérieure, sans obligation fondée sur les principes généraux de la société. Vous ne verrez dans les républiques anciennes aucun homme attaché spécialement et librement à un autre homme ; ils étaient tous attachés à la cité. Parmi les Barbares, c’est entre les individus que le lien social s’est formé, d’abord par la relation du chef au compagnon, quand ils vivaient en état de bande parcourant l’Europe ; plus tard, par la relation du suzerain au vassal. Ce second principe, qui a joué aussi un grand rôle dans l’histoire de la civilisation moderne, ce dévouement de l’homme à l’homme, c’est des Barbares qu’il nous vient, c’est de leurs mœurs qu’il est entré dans les nôtres.

Je vous le demande, Messieurs, ai-je eu tort de dire en commençant que la civilisation moderne avait été, dans son berceau même, aussi variée, aussi agitée, aussi confuse que j’ai essayé de vous la peindre dans le tableau général que je vous en ai présenté ? N’est-il pas vrai que nous venons de retrouver, à la chute de l’Empire romain, presque tous les éléments qui se rencontrent dans le développement progressif de notre civilisation ? Nous y avons trouvé trois sociétés toutes différentes : la société municipale, dernier reste de l’Empire romain ; la société chrétienne, la société barbare. Nous trouvons ces sociétés très diversement organisées, fondées sur des principes tout différents, inspirant aux hommes des sentiments tout différents ; le besoin de l’indépendance la plus absolue à côté de la soumission la plus entière ; le patronage militaire à côté de la domination ecclésiastique ; le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel partout en présence ; les canons de l’Église, la législation savante des Romains, les coutumes à peine écrites des Barbares ; partout le mélange ou plutôt la coexistence des races, des langues, des situations sociales, des mœurs, des idées, des impressions les plus diverses. C’est là, je crois, une bonne preuve de la vérité du caractère général sous lequel j’ai essayé de vous présenter notre civilisation.

Sans doute, Messieurs, cette confusion, cette diversité, cette lutte, nous ont coûté très-cher, c’est ce qui a fait la lenteur des progrès de l’Europe, les orages et les souffrances auxquelles elle a été en proie. Cependant, je ne crois pas qu’il faille y avoir regret. Pour les peuples comme pour les individus, la chance du développement le plus varié, le plus complet, la chance d’un progrès dans toutes les directions, et d’un progrès presque indéfini, cette chance compense à elle seule tout ce qu’il en peut coûter pour avoir le droit de la courir. À tout prendre, cet état si agité, si laborieux, si violent, a beaucoup mieux valu que la simplicité avec laquelle se présentent d’autres civilisations ; le genre humain y a plus gagné que souffert.

Je m’arrête, Messieurs. Nous connaissons maintenant, sous ses traits généraux, l’état où la chute de l’Empire romain a laissé le monde ; nous connaissons les différents éléments qui s’agitent et se mêlent pour enfanter la civilisation européenne. Nous les verrons désormais marcher et agir sous nos yeux. Dans la prochaine leçon, j’essaierai de montrer ce qu’ils sont devenus et ce qu’ils ont fait dans l’époque qu’on a coutume d’appeler les temps de barbarie, c’est-à-dire, tant que se prolonge le chaos de l’invasion.


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  1. Rescrit des empereurs Honorius et Théodose le jeune, adressé en l’année 418 au préfet des Gaules, siégeant dans la ville d’Arles.
    « Honorius et Théodose, Augustes, à Agricola, préfet des Gaules.
    « Sur le très-salutaire exposé que nous a fait ta Magnificence, entre autres informations évidemment avantageuses à la république, nous décrétons, pour qu’elles aient force de loi à perpétuité, les dispositions suivantes, auxquelles devront obéir les habitants de nos sept provinces [La Viennoise, la première Aquitaine, la seconde Aquitaine, la Novempopulanie, la première Narbonnaise, la seconde Narbonnaise, et la province des Alpes maritimes], et qui sont telles qu’eux-mêmes auraient pu les souhaiter et les demander. Attendu que, pour des motifs d’utilité publique ou privée, non-seulement de chacune des provinces, mais encore de chaque ville, se rendent fréquemment auprès de ta Magnificence les personnes en charge, ou des députés spéciaux, soit pour rendre des comptes, soit pour traiter choses relatives à l’intérêt des propriétaires, nous avons jugé que ce serait chose opportune et grandement profitable qu’à dater de la présente année, il y eût tous les ans, à une époque fixe, pour les habitants des sept provinces, une assemblée tenue dans la métropole, c’est-à-dire dans la ville d’Arles. Par cette institution, nous avons en vue de pourvoir également aux intérêts généraux et particuliers. D’abord, par la réunion des habitants les plus notables en la présence illustre du préfet, si toutefois des motifs d’ordre public ne l’ont pas appelé ailleurs, on pourra obtenir, sur chaque sujet en délibération, les meilleurs avis possibles. Rien de ce qui aura été traité et arrêté après une mûre discussion ne pourra échapper à la connaissance d’aucune des provinces, et ceux qui n’auront point assisté à l’assemblée seront tenus de suivre les mêmes règles de justice et d’équité. De plus, en ordonnant qu’il se tienne tous les ans une assemblée dans la cité Constantine [Constantin-le-Grand aimait singulièrement la ville d’Arles ; ce fut lui qui a établi le siège de la préfecture des Gaules ; il voulut aussi qu’elle portât son nom ; mais l’usage prévalut contre sa volonté], nous croyons faire une chose non seulement avantageuse au bien public, mais encore propre à multiplier les relations sociales. En effet, la ville est si avantageusement située, les étrangers y viennent en si grand nombre, elle jouit d’un commerce si étendu, qu’on y voit arriver tout ce qui naît ou se fabrique ailleurs. Tout ce que le riche Orient, l’Arabie parfumée, la délicate Assyrie, la fertile Afrique, la belle Espagne et la Gaule courageuse produisent de renommée, abonde en ce lieu avec une telle profusion, que toutes les choses admirées comme magnifiques, dans les diverses parties du monde, y semblent des produits du sol. D’ailleurs, la réunion du Rhône à la mer de Toscane rapproche et rend presque voisins les pays que le premier traverse, et que la seconde baigne dans ses sinuosités. Ainsi, lorsque la terre entière met au service de cette ville tout ce qu’elle a de plus estimé, lorsque les productions particulières de toutes les contrées y sont transportées par terre, par mer, par le cours des fleuves, à l’aide des voiles, des rames et des charrois, comment notre Gaule ne verrait-elle pas un bienfait dans l’ordre que nous donnons de convoquer une assemblée publique au sein de cette ville, où se trouvent réunies, en quelque sorte, par un don de Dieu, toutes les jouissances de la vie et toutes les facilités du commerce ?
    « Déjà l’illustre préfet Pétronius [préfet des Gaules entre les années 402 et 408], par un dessein louable et plein de raison, avait ordonné qu’on observât cette coutume ; mais comme la pratique en fut interrompue par l’incurie des temps et le règne des usurpateurs, nous avons résolu de la remettre en vigueur par l’autorité de notre prudence. Ainsi donc, cher et bien aimé parent, Agricola, ton illustre Magnificence, se conformant à notre présente ordonnance et à la coutume établie par tes prédécesseurs, fera observer dans les provinces les dispositions suivantes :
    « On fera savoir à toutes les personnes honorées de fonctions publiques, ou propriétaires de domaines, et à tous les juges des provinces, qu’ils doivent se réunir en conseil, chaque année, dans la ville d’Arles, dans l’intervalle des ides d’août à celles de septembre, les jours de convocation et de session pouvant être fixés à volonté.
    « La Novempopulanie et la seconde Aquitaine, comme les provinces les plus éloignées, pourront, si leurs juges sont retenus par des occupations indispensables, envoyer à leur place des députés, selon la coutume.
    « Ceux qui auront négligé de se rendre au lieu désigné, dans le temps prescrit, paieront une amende qui sera pour les juges de cinq livres d’or, et de trois livres pour les membres des curies et les autres dignitaires [On appelait curiae les corps municipaux des villes romaines, et curiales les membres de ces corps qui étaient très nombreux].
    « Nous croyons, par cette mesure, accorder de grands avantages et une grande faveur aux habitants de nos provinces. Nous avons aussi la certitude d’ajouter à l’ornement de la ville d’Arles, à la fidélité de laquelle nous devons beaucoup, selon notre frère et patrice [Constantin, second mari de Placidie, qu’Honorius avait pris pour collègue en 421].
    « Donné le XV des calendes de mai, reçu à Arles le X des calendes de juin. »
  2. Cod. Just. L. 1, tit. IV, de episcopali audientia,
    § 26. — Quant aux affaires annuelles des cités (soit qu’il s’agisse des revenus ordinaires de la cité, ou de fonds provenant des biens de la cité, ou de dons particuliers ou de legs, ou de toute autre source, soit qu’on ait à traiter des travaux publics, ou des magasins de vivres, ou des aqueducs, ou de l’entretien des bains, on des ports, ou de la construction des murailles ou des tours, ou de la réparation des ponts et des routes, ou des procès où la cité pourrait être engagée à l’occasion d’intérêts publics ou privés), nous ordonnons ce qui suit : Le très-pieux évêque et trois hommes de bon renom d’entre les premiers de la cité, se réuniront ; ils examineront chaque année les travaux faits ; ils prendront soin que ceux qui les conduisent, ou les ont conduits, les mesurent exactement, en rendent compte, et fassent voir qu’ils ont acquitté leurs engagements dans l’administration, soit des monuments publics, soit des sommes affectées aux vivres et aux bains, soit de tout ce qui se dépense pour l’entretien des routes, des aqueducs ou tout autre emploi.
    Ibid., § 50. — À l’égard de la curatelle des jeunes gens, du premier ou du second âge, et de tous ceux à qui la loi donne des curateurs, si leur fortune ne s’étend pas au-delà de 500 aurei, nous ordonnons qu’on n’attende pas la nomination du président de la province, ce qui donnerait lieu à de grandes dépenses, surtout si ledit président ne demeurait pas dans la ville où il faudrait pourvoir à la curatelle. La nomination des curateurs ou tuteurs devra se faire alors par le magistrat de la cité… de concert avec le très-pieux évêque et autres personnes revêtues de charges publiques, si la cité en possède plusieurs.
    Ibid., l. 1, tit. LV, de defensoribus, § 8. — Nous voulons que les défenseurs des cités, bien instruits des saints mystères de la foi orthodoxe, soient choisis et institués par les vénérables évêques, les clercs, les notables, les propriétaires et les curiales. Quant à leur installation, on en réfèrera à la glorieuse puissance du préfet du prétoire, afin que leur autorité puise, dans les lettres d’admission de sa Magnificence, plus de solidité et de vigueur.