Histoire générale du féminisme (Abensour)/Matriarcat

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

MATRIARCAT ET PATRIARCAT


Dans un curieux ouvrage, peu connu hors du petit monde des sociologues, le savant allemand Bachofen soutient cette thèse bien faite pour réjouir nos féministes : c’est à une époque relativement récente (deux, trois ou quatre mille ans au plus, selon les pays et les races) que l’homme a passé au cou de sa compagne les chaînes d’or, de roses ou de fer. Esclave chez les civilisés, la femme est, chez les primitifs, souveraine. Si, en effet, l’assujettissement de la femme ressort de toute l’histoire, comme la loi universelle, la préhistoire, avec tout autant de force persuasive, montre que d’abord la nature voulut la suprématie du sexe prétendu faible sur le sexe prétendu fort. La mère gouverne la famille groupée autour d’elle, et dont elle est le seul lien. Elle règne dans l’État qui n’est autre chose qu’une grande famille. La voix des femmes, seule, s’élève dans les conseils de la tribu. L’enfant porte le nom de la mère ; par les femmes se transmet l’héritage, et l’homme, étranger dans la famille, ne tient qu’une place inférieure dans la société. Dans ces groupements primitifs, organisés à l’image de la ruche d’abeilles, où, en dehors de certaines époques, le mâle est l’intrus, pas de place pour la domination politique ou pour l’ascendant moral du sexe fort. Le droit du père n’a pas encore éclipsé le droit plus naturel de la mère. Le matriarcat a précédé le patriarcat.

Théorie curieuse, séduisante, et qui soulève des polémiques passionnées. Bachofen a-t-il complètement raison ?

En l’état actuel de la science, la question ne peut encore être tranchée avec certitude.

L’une des théories au moins de Bachofen apparaît aujourd’hui comme parfaitement justifiée : la préexistence à la famille paternelle de la famille maternelle. Observons nos frères inférieurs les animaux, et, sans remonter jusqu’aux hyménoptères sociaux, sans considérer la ruche, ni la fourmilière, républiques femelles d’où le mâle est rigoureusement banni, regardons les mammifères ; c’est autour de la femelle, et d’elle seule, que se constitue la famille. À l’antre du félin, au terrier du renard, ou dans les demeures que les hommes ont bâties pour le chien ou le chat, le mâle n’est qu’un hôte de rencontre. Il passe et s’enfuit. La femelle demeure avec les petits. Elle est le véritable chef de famille, donc le monarque de cet embryon de société. La nature d’ailleurs lui a départi autant de force, autant d’agilité, autant de courage qu’au mâle. Souvent elle le surpasse par la taille et la vigueur. Ce n’est donc pas le droit du plus faible que la société animale consacre.

Les premières sociétés humaines ressemblent par plus d’un trait à ces sociétés animales. Le premier groupement social, le clan, fut sans doute formé par les femmes et leur progéniture. La seule filiation légitime, parce que la seule qui apparaissait évidente aux primitifs, était la filiation par les femmes. Comme le disent en effet les sociologues, la maternité est un fait, la paternité n’est qu’une croyance. Il en est si bien ainsi que certaines peuplades admettent à peine que l’homme ait plus qu’un rôle accessoire dans la création de ses descendants. La femme et les puissances de l’au-delà disciplinées par les rites magiques, voilà les seuls éléments dont la nature a besoin pour perpétuer la race.

Longtemps après que la famille paternelle s’est constituée, le père éprouve le besoin de manifester par quelque signe extérieur que l’enfant de sa femme est bien aussi son enfant : de là la bizarre coutume de la couvade qu’observèrent chez les Indiens de la Guyane, au Thibet, en Indo-Chine, en Australasie, maints voyageurs et dont, à une époque relativement récente, des survivances s’apercevaient chez les Basques. Le père prétend ainsi légitimer cette puissance familiale qu’il a arrachée à la mère. La couvade est un hommage du patriarcat vainqueur au plus antique matriarcat.

D’autres survivances, et non moins curieuses, du règne de la femme — ou pour employer le jargon sociologique, de la gynécocratie — apparaissent chez les modernes peuplades sauvages ou dans les traditions des peuples oubliés.

Si le patriarche d’Israël, le cheik musulman, épousent plusieurs femmes, la matrone thibétaine, elle, continue d’avoir son harem masculin. En général, elle épouse à la fois tous les fils d’une même famille. Quatre ou cinq époux se partagent, sans jalousie, l’unique épouse. Et celle-ci, femme forte dans toute l’acception du terme, dirige ses maris au mieux de l’intérêt commun.

Elle répartit entre eux les travaux de la hutte ou des champs. Et à chacun est dévolue sa fonction particulière. Celui-ci recueille le bois, celui-là construit ou répare la yourte de feutre, cet autre paît les troupeaux.

Et naturellement, seule la voix féminine s’élève au foyer !

Comme la polyandrie, la famille féminine, c’est-à-dire la transmission par la mère et non par le père du nom et des biens, est une survivance, et des plus évidentes, du matriarcat. Ce régime familial est le seul que connaissent aujourd’hui encore les indigènes australiens, les aborigènes de l’Inde, les Siènas ou Senoufs du Niger, la plus grande partie des tribus peaux-rouges du nouveau monde et des peuplades sauvages de la Sibérie. L’antiquité classique conserva le souvenir d’organisations semblables. Tels ces Lyciens qui, dit Hérodote, s’appellent du nom de leur mère et non pas du nom de leur père, les Crétois, pour qui la patrie fut la mètrie, les Étrusques, chez qui la noblesse se transmit par les femmes, et peut-être, s’il faut en croire certains historiens, les plébéiens de la Rome primitive : ceux-ci, dont la vie sociale et religieuse était si différente de celle des patriciens que, à en croire leurs maîtres, ils n’avaient pas plus que les bêtes de vie sociale ni de religion, n’auraient connu que la famille féminine. Et la lutte du patriciat contre la plèbe serait un des épisodes de la lutte du patriarcat contre le matriarcat.

Jusqu’à une époque toute récente, et dans nos pays mêmes, le matriarcat survit en de bien curieuses coutumes locales. Dans certaines vallées des Pyrénées, celle de Barèges par exemple, où l’isolement au milieu des pics permit le maintien des libertés locales et des plus antiques coutumes, le droit d’aînesse fut, jusqu’à la Révolution, appliqué au profit de la femme.

La fille aînée hérita du père, choisit parmi les jeunes gens sans fortune son époux, et celui-ci, tel les épouses bibliques, fut dans la maison de sa femme comme un serviteur. Il n’eut aucun droit sur le patrimoine familial, et ne put pas plus aliéner les biens de sa femme que celle-ci ne peut, sous le code Napoléon, aliéner les biens de son mari. Grand scandale pour les juristes du dix-septième siècle qui, étudiant ces vénérables usages, ne trouvent ni dans le droit féodal ni dans les Institutes, trésor de toute science juridique, le moyen de les expliquer !

Sans doute le régime de la famille féminine, survivance ultime du matriarcat, se concilie fort bien, chez les peuples modernes, avec l’assujettissement des femmes. Les Australiennes sont les esclaves, et très misérables, de leurs maris. Et ces époux du pays de Barèges, premiers valets dans leur propre maison, et qui ne peuvent disposer d’une part si infime soit-elle du bien familial, ont le droit de battre leur femme, avec la main, avec le poing, avec le bâton.

Dans la haute antiquité, il n’en fut pas de même.

Les fouilles poursuivies par Evans et ses émules dans les îles enchantées de l’Egée ont ressuscité les civilisations étranges qui brillèrent dans le royaume du Minotaure ou dans l’empire d’Aphrodite. À Chypre et en Crète, en effet, comme dans les harmonieuses Cyclades, comme à Mycènes et Tyrinthe, comme sur les rives du Scamandre arrosées du sang de Patrocle et d’Hector, s’élevèrent, deux mille ans avant l’Iliade et l’Odyssée, de riches et puissantes cités. Là, derrière les murs cyclopéens couronnés de tours fières, percés de portes que surmontent des lions affrontés, à l’ombre des palais massifs où trône le roi-prêtre, vit un peuple aussi différent des concitoyens d’Alcibiade que, de nous-mêmes, les sujets de Vercingétorix. Les femmes, étrangement modernes avec leurs robes à volants, leurs corsages décolletés, leur taille serrée dans le corset, leurs manches à gigot et les accroche-cœur qui ombragent leur front, apparaissent bien ici comme les égales des hommes.

Il semble même que ce n’est pas égales qu’il faudrait dire, mais supérieures. Considérons les faits suivants. La plupart des statues sorties récemment du sol Crétois ou chypriote sont des statues féminines. Féminine la grande divinité, la déesse-mère, symbole de l’éternelle fécondité de la nature et qui dans la mythologie grecque sera, selon que les poètes considéreront tel ou tel de ses attributs, Héra, Déméter ou Vénus Anadyomène. Féminines ces figures qui, façonnées dans le bronze, peintes de couleurs éclatantes sur les murs des sombres hypogées, gravées sur le chaton des bagues, font les gestes d’adoration, se suivent en processions majestueuses, exécutent les danses rituelles autour des divinités tutélaires, cueillent les fruits de l’olivier sacré. Pas un prêtre parmi ces prêtresses. Hasard peut-être. Mais bien plutôt preuve que, comme un vieil historien grec le dit des Lyciens, les ancêtres des Hellène », « estimant plus les femmes que les hommes », les jugeant en tout cas plus aptes à saisir le mystère et à domestiquer les forces de l’au-delà, leur confiaient de préférence les fonctions religieuses.

Nous savons d’ailleurs que les sujettes terrestres du roi Minos, futur grand juge des enfers, tenaient une place importante dans la vie sociale. Nous les voyons exercer tous les métiers connus alors, y compris celui d’acrobate, d’écuyère et de toréador. La lame d’un poignard ne s’orne-t-elle pas de cette scène de cirque où de jeunes femmes exécutent le saut périlleux au-dessus de la tête d’un taureau ? Il semble aussi que, comme dans d’autres civilisations, la reine participait à la puissance du roi. Au témoignage des historiens grecs, d’ailleurs plus près que nous d’une époque dont ils pouvaient entendre encore se répercuter les échos lointains, la gynécocratie assura à l’ile de Crète une période d’incomparable prospérité. De fait, elle fut alors la reine des mers, et sa civilisation rayonna pacifiquement dans le monde.

À Lemnos, en Carie, dans les îles Cyclades, les peuples qui vécurent avant les Grecs connurent le matriarcat. Dans ces pays, les femmes (c’est encore un historien grec qui parle) « firent tout ce que font les hommes ».

Aux pieds des montagnes pyrénéennes, les mêmes usages se maintinrent jusqu’en pleine époque classique. Chez les Cantabres (Navarre actuelle), les femmes furent renommées pour leur vaillance. D’ailleurs les fières matrones et les vierges hardies qui partageaient avec leurs frères et leurs époux les périls de la guerre, et qui se montraient plus habiles, plus actives qu’eux dans les arts de la paix (elles seules cultivaient les champs), les commandaient dans leur propre maison. Car celle-ci était la maison maternelle ; maîtresses de l’héritage, les filles dominaient les fils, les sœurs dotaient leurs frères, et les maris apportaient à leurs femmes la dot. Monde renversé ! pensent les voyageurs grecs ou romains.

Chez les Celtes où, très vite, l’influence de la culture hellénique et de l’esprit romain se traduisirent par l’assujettissement des femmes, respectées seulement comme prophétesses, s’est maintenu encore à l’époque des guerres puniques le souvenir de leur ancienne domination. Lorsque Hannibal a obtenu des tribus aquitaines le libre passage pour son armée, un traité par lui conclu avec les chefs indigènes stipule qu’en cas de différend entre les habitants et les troupes puniques, les femmes gauloises seront arbitres. N’est-ce pas là une preuve que, comme à une époque bien plus ancienne sans doute, les femmes étaient jugées plus aptes que les hommes à recevoir cette lumière d’en haut qui les faisait équitables ? Remémorons-nous d’autre part la gracieuse légende d’Euxène le Phocéen choisi pour époux par la fille du roi des Segobriges ; elle montre chez les Celtes du septième siècle avant l’ère chrétienne des mœurs matrimoniales identiques à celles que les Cantabres, les Basques conservèrent jusqu’à l’époque moderne ! C’est la femme qui choisit son mari. De là à penser qu’elle le commande !… Nous savons enfin que bien souvent les femmes gauloises accompagnèrent les hommes à la guerre, et que leur influence s’exerça dans les conseils.

Dans quelle mesure ? Si nous voulons nous en rendre compte, laissons là les textes grecs ou latins, et consultons les récits des voyageurs qui ont étudié sur place les mœurs des derniers sauvages, les études des sociologues qui, pour leur part, ont essayé, au moyen de ces données, de refaire l’Esprit des lois. Nous verrons, en mainte région du globe, ce même spectacle : sur la grande place d’un village primitif, dans l’espace grossièrement circulaire laissé par les huttes de paille dont le toit conique, semblable à un gigantesque éteignoir, tombe jusqu’à terre, ou par les tentes de feutre, sur le steppe brûlé de l’Asie, dans la clairière des forêts d’Afrique, dans la prairie colombienne, la tribu nègre, kalmouke ou indienne, tient son assemblée générale, où elle discute des grands intérêts du peuple, où elle décide de la paix et de la guerre. Les femmes y assistent comme les hommes. Et si, chez les indigènes sibériens, elles se tiennent respectueusement debout, formant avec les jeunes gens un troisième cercle muet, autour des hommes qui eux-mêmes entourent les vieillards assis, chez les Bambaras de notre Afrique occidentale française, et chez bien d’autres peuples nègres, les femmes délibèrent avec les hommes, et les matrones de la Colombie britannique fument le calumet du conseil avec les vieillards.

L’assujettissement des femmes n’est donc ni une loi de la nature ni un fait universel. Sans aller avec Bachofen jusqu’à soutenir que tous les peuples ont passé d’abord par le stade matriarcal, il semble permis d’affirmer qu’au sein de la horde primitive, la femme et l’homme, également forts, également ignorants, furent jugés également aptes à la politique et que, créatrice de la famille, réceptacle de l’étincelle de vie, la femme fut, comme telle, spécialement honorée.