Histoire générale du mouvement janséniste, depuis ses origines jusqu’à nos jours/14

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CHAPITRE XIV

Le Régent et la Bulle ; tentatives d’accommodement. — L’appel des quatre évêques en 1717. — L’Université, la Sorbonne ; soulèvement général. — L’accommodement de 1720 ; renouvellement de l’appel. — Benoît XIII et la doctrine de saint Augustin. — Le concile d’Embrun. — Soumission et mort du cardinal de Noailles



Les débuts de la Régence ne furent point favorables aux Jésuites et aux partisans de la Bulle Unigenitus, car le premier soin du duc d’Orléans fut de congédier le Père Tellier et de donner pour confesseur au jeune Louis XV le célébre abbé Fleury, qui n’était sans doute point janséniste, mais qui s’était montré dans son Histoire ecclésiastique l’adversaire déclaré des prétentions romaines. Le cardinal de Noailles reparut à la cour et il fut mis à la tête du Conseil de conscience ; les lettres de cachet adressées aux autres évêques opposants furent révoquées. Les prisons s’ouvrirent et une estampe du temps donne les portraits des jansénistes qui furent alors mis en liberté ; les exilés furent tous rappelés. Enfin la Sorbonne et l’Université cessèrent d’être opprimées, et elles s’empressèrent de se prononcer contre la Bulle. Trente-deux évêques qui l’avaient acceptée l’année précédente écrivirent au Régent que leur acceptation avait été subordonnée dans leur pensée à des explications dont ils reconnaissaient l’insuffisance, et ils supplièrent le duc d’Orléans de demander au pape lui-même des éclaircissements et des rectifications qui pussent rendre la Bulle inoffensive et par conséquent acceptable. C’était à leurs yeux le seul moyen de pacifier l’Église de France. Si Clément XI refusait, les trente-deux proposaient de réunir un concile national qui jugerait en dernier ressort. Le Régent fit droit à leur requête ; il écrivit au pape une lettre que Louis XIV n’aurait pas signée, et il envoya à Rome deux ecclésiastiques pour appuyer sa demande. Mais Clément XI ne voulut rien entendre ; il se disait infaillible et il croyait avoir écrit la Bulle sous la dictée de l’Esprit Saint ; il répondit donc par un refus catégorique et par des menaces ; il était, disait-il, résolu à se porter aux dernières extrémités. À ce coup, les velléités d’indépendance du Régent tombèrent, et il n’eut plus qu’un désir, transiger et négocier un accommodement, car il ne voulait à aucun prix se brouiller avec le pape. C’est qu’en effet le duc d’Orléans, qui n’était pas un croyant, subordonnait la religion à la politique. Il était imbu de cette idée que la royauté ne meurt jamais, et que par conséquent les rois sont condamnés à suivre les errements de leurs prédécesseurs ; ils sont solidaires les uns des autres. Louis XIV ne s’était affranchi de cette règle qu’une seule fois, lors de la Révocation de l’Édit de Nantes, et cette exception unique ne tirait pas à conséquence. Il avait promis au pape de faire recevoir la Bulle Unigenitus, et le pape insistait pour que cette promesse fût tenue à la rigueur ; Philippe d’Orléans se voyait donc dans la nécessité de satisfaire Clément XI et par conséquent d’amener à composition, si la chose n’était pas absolument impossible, les prélats récalcitrants. Il négocia donc : il assembla au Palais-Royal plusieurs évêques et on leur demanda de nouvelles explications de la Bulle, comme si ce genre d’acceptation n’avait pas été irrévocablement condamné ; puis il mit sur pied un projet d’accommodement. Il fit dresser par le procureur général Daguesseau, qui devint chancelier très peu de temps après, des mémoires demeurés inédits, qui sont des chefs-d’œuvre de science juridique et de haute raison ; il pesa de toutes ses forces sur Noailles, dont on ne pouvait absolument pas se passer, et le cardinal, qui n’a jamais pu se résoudre à marcher droit, se serait sans doute prêté à cette combinaison. Mais l’opinion publique se dressa devant lui avec une force irrésistible ; il fut arrêté par les objurgations des curés de Paris, du clergé des paroisses, des communautés du diocèse. On lui déclara de toutes parts que, les propositions condamnées par Clément XI étant la pure doctrine de l’Écriture Sainte et des Pères de l’Église, il était absolument impossible de recevoir la Bulle Unigenitus. La Sorbonne même alla en corps, le 12 janvier 1717, déclarer à l’archevêque qu’elle lui serait inviolablement attachée tant qu’il serait attaché lui-même, par son refus de recevoir la Bulle, « à la vérité, à l’Église et à la patrie » ; c’est ce que vinrent lui déclarer cent cinquante docteurs. On lui écrivit de tous côtés des lettres qui sont imprimées et qui sont d’une extrême vivacité[1]. Noailles tint ferme malgré lui, et dans ces conditions le projet du Régent ne put aboutir, les conférences furent rompues en février 1717, et c’est alors, le 5 mars, que se produisit l’appel au futur concile interjeté par les quatre évêques de Montpellier, de Boulogne, de Mirepoix et de Senez. L’affaire de la Bulle entrait dans une phase toute nouvelle, à laquelle la cour de Rome ne s’était ni attendue ni préparée.

Les quatre appelants n’étaient nullement des jansénistes de la première heure et aucun lien ne les rattachait à Port-Royal ; c’est la Bulle Unigenitus qui les a faits ce qu’ils ont été depuis 1713, des jansénistes selon la définition du cardinal Bona, c’est-à-dire des catholiques qui n’aiment pas les Jésuites. L’évêque de Montpellier, Joachim Colbert de Croissy (1667-1738), n’avait rien de l’austérité d’un Nicolas Pavillon ; il aimait le faste et la bonne chère, et on ne l’a jamais considéré comme un saint. Il avait fait preuve de zèle gallican en 1682, mais il avait certainement signé le Formulaire et souscrit la condamnation d’Arnauld, puisqu’il était docteur de Sorbonne, et depuis son élévation sur le siège de Montpellier, en 1696, il n’avait point fait parler de lui. L’excellent catéchisme qui porte son nom et qui parut en 1705 était l’œuvre d’un oratorien, le Père Pouget, celui-là même qui avait converti La Fontaine. Ami des Oratoriens, il était nécessairement mal vu des Jésuites et c’est peut-être parce que la Bulle était leur œuvre qu’elle lui fit horreur. Il revint ensuite en arrière et combattit le Formulaire au même titre que la Bulle et pour la même raison.

Jean Soanen (1647-1740) était un enfant de l’Auvergne, comme Pascal, ce qui ne prouve nullement qu’il soit né janséniste. Neveu du Père Sirmond, confesseur de Louis XIII, les Jésuites croyaient avoir des droits sur lui, mais il leur préféra l’Oratoire, et il étudia sous le Père Quesnel ; mais il avait signé purement et simplement le Formulaire, puisqu’il était encore oratorien lorsque Louis XIV le fit évêque de Senez en 1695. En 1688, il avait prêché devant le roi contre les spectacles, et le duc de La Feuillade l’avait accusé de rigorisme, mais Louis XIV avait pris sa défense en disant : « Le prédicateur a fait son devoir, à nous de faire le nôtre » ; et lorsqu’il fut promu évêque avec l’assentiment du Père La Chaise, le roi s’était porté garant de son talent pour la prédication, et aussi de sa piété exemplaire, ce qui prouve qu’il ne le soupçonnait pas de jansénisme. Rien ne faisait pressentir en lui l’adversaire irréductible et le martyr d’une Bulle pontificale.

L’évêque de Mirepoix, Pierre de la Broue (1643-1720), était un ami particulier de Bossuet. Après la mort de l’évêque de Meaux, il avait écrit au Père Quesnel qu’il reportait sur lui toute l’affection qu’il avait eue pour l’illustre prélat, cela prouve seulement qu’il partageait son admiration pour les Réflexions morales et on comprend que leur condamnation l’ait exaspéré en 1713 ; mais, par ailleurs, il était augustinien sans fanatisme, et son zèle le portait surtout à convertir les protestants.

Pierre de Langle enfin, évêque de Boulogne (1644-1724), avait été précepteur du comte de Toulouse, fils de Louis XIV et de Mme de Montespan ; il était, comme La Broue, particulièrement lié avec Bossuet. Il gouvernait saintement son diocèse depuis 1698 et ne se mêlait point aux querelles religieuses avant l’apparition de la Bulle.

Ainsi les quatre évêques de 1717 ne pourraient être mis en parallèle avec ceux qui ont, en 1668, amené la paix de Clément IX ; ce n’est point la cour de Rome qui leur a déclaré la guerre en les accusant de jansénisme ; ce sont eux qui ont incriminé le pape, et qui, lui refusant nettement le privilège de l’infaillibilité, ont cru pouvoir le déférer, en raison de ses erreurs, au jugement du seul tribunal infaillible, celui de l’Église universelle assemblée conciliairement. Une semblable démarche serait aujourd’hui impossible ; en 1717 elle a pu contrister le souverain pontife et le résoudre même quelque temps à retirer la Bulle ainsi attaquée ; elle n’avait rien de révolutionnaire, parce que c’était l’exercice d’un droit imprescriptible reconnu par les lois de l’Église. On avait eu recours à l’appel au futur concile lors des démêlés de Philippe le Bel avec Boniface VIII. Il était impossible à Clément XI de faire ce que ferait aujourd’hui son successeur, de répondre dans les vingt-quatre heures par une sentence d’excommunication, majeure et par une déposition des évêques coupables. La canonicité de l’appel, qui était le contraire d’un acte schismatique, était absolue, puisque les appelants protestaient de leur profond respect pour l’autorité pontificale et de l’union indissoluble qu’ils conservaient avec elle. Jansénius n’aurait pas revendiqué l’exercice de ce droit. Parce qu’il croyait à l’infaillibilité personnelle des papes ; c’est une nouvelle preuve que les quatre appelants n’étaient point jansénistes ; ils étaient simplement augustiniens et gallicans.

Ce fut le 5 mars 1717, dans la grande salle de la Sorbonne et en présence de la Faculté de théologie tout entière, que les quatre évêques notifièrent officiellement leur appel. L’évêque de Mirepoix, qui était le plus ancien, prit la parole au nom de tous, et il exposa les raisons qui avaient déterminé ses confrères et lui à recourir à la voie de l’appel ; ensuite l’évêque de Senez donna lecture de l’acte qui avait été signé quatre jours auparavant chez l’évêque de Montpellier. La lecture de cet acte fut accueillie par des cris de joie ; on alla promptement aux voix, et quatre-vingt-dix-sept docteurs, sur les cent dix qui composaient l’assemblée, donnèrent leur adhésion avec un enthousiasme indescriptible. Le clergé de Paris suivit en masse l’exemple de la Sorbonne ; les évêques de Verdun et de Pamiers se joignirent aux quatre appelants ; Noailles enfin, fidèle à ses habitudes de tergiversation, rédigea et signa un appel semblable, mais il le tint secret et ne se décida à le publier que l’année suivante.

Que pouvait faire le Régent en présence d’une telle levée de boucliers ? Il était lié par les promesses de Louis XIV à Clément XI et, d’autre part, son bon sens et sa grande intelligence des affaires lui montraient qu’il ne pourrait jamais tenir de semblables promesses ; il essaya pourtant de s’opposer au torrent. Clément XI consterné offrait déjà de laisser tomber sa Bulle sans même exiger en échange de cet abandon une renonciation des quatre évêques à leur appel ; mais Philippe d’Orléans empêcha le pape de se laisser aller au découragement, et il vint à son secours. Il intima aux quatre appelants l’ordre de quitter Paris le jour même et de se retirer sans délai dans leurs diocèses respectifs. Le notaire qui avait reçu l’acte d’appel et l’adhésion de la Faculté fut mis à la Bastille ; la Faculté reçut l’ordre de cesser entièrement ses assemblées, et le syndic Ravechet fut exilé à Saint-Brieuc, où il mourut le mois suivant (24 avril 1717). L’ère des persécutions recommençait.

La cour de Rome, un moment désemparée, ne tarda pas à se ressaisir en voyant que le Régent ne l’abandonnait pas ; les Jésuites et leurs amis redoublèrent d’audace et l’affaire de la Bulle s’envenima de plus en plus. Il y avait trois partis en présence, ce que nous appellerions aujourd’hui la droite, la gauche et le centre ; ce qu’on appelait au xviiie siècle les acceptants, les appelants et les accommodants. Les acceptants avaient à leur tête le Père Tellier, retiré à la Flèche, où il mourut en 1719, la même année que le Père Quesnel[2], les cardinaux de Bissy et de Rohan, et le fougueux évêque de Soissons, car il n’était pas encore archevêque de Sens, Languet de Gergy. Ils écrivirent force mandements, ils firent intervenir des évêques, étrangers qui acceptaient la Bulle sans la lire parce qu’elle émanait du pape infaillible, et enfin ils firent parler le Saint-Père lui-même. Les lettres Pastoralis officii, 8 septembre 1718, déclaraient « séparés de la charité du souverain pontife et de l’Église romaine tous ceux qui ne rendraient pas à la Bulle une obéissance sans réserve (omnimodam obedientiam), « fussent-ils évêques, archevêques et cardinaux ». C’était bien là l’excommunication injuste visée par Quesnel dans la 91e proposition, celle dont la crainte ne doit pas nous empêcher de faire notre devoir. Noailles répondit en commentant cette proposition par des actes ; il rendit public l’appel qu’il tenait secret depuis un an, et par la même occasion il appela au futur concile des lettres Pastoralis officii elles-mêmes (24 septembre 1718).

Un autre effet de ces malencontreuses Lettres, ce fut l’appel au pape mieux conseillé et au futur Concile que firent à l’unanimité les quatre Facultés de l’Université de Paris. Les évêques appelants appelèrent également de ces lettres, qu’ils déclaraient données au préjudice d’un appel canonique. C’est en cette occasion que, s’inspirant résolument des principes de Port-Royal, ils s’attaquèrent au molinisme, source première de toutes les erreurs qu’ils dénonçaient à l’Église universelle. Au moment où paraissait cet important mémoire des appelants, on réédita en sept gros volumes les Hexaples, ou Écrit à six colonnes, ouvrage d’une importance capitale pour l’intelligence de la Bulle. Il avait paru en un seul volume dès 1714, et il avait été composé, sous la direction de Quesnel lui-même, par l’élite de la société janséniste, par le docteur Boursier, par le chanoine Lefèvre d’Eaubonne, par Fouillou, d’Étemare et Nivelle, qui reparaîtront plus d’une fois dans cette histoire.

L’appel des quatre évêques, de la Faculté de théologie et de l’Université tout entière en suscita une infinité d’autres entre les années 1718 et 1720 ; ce fut comme une trainée de poudre. Il y eut environ trente évêques appelants, et dix ou douze autres, qui n’allèrent pas jusqu’à l’appel, manifestèrent par des déclarations variées leur opposition à la Bulle. Les Facultés de théologie de Reims et de Nantes, les Universités de Poitiers et de Caen, beaucoup de chapitres de cathédrales ou de collégiales, des milliers de curés, de vicaires et de simples prêtres adhérèrent de même, et l’on ne tarda pas à publier des listes où se trouvèrent les noms de quinze cents docteurs de Sorbonne. Enfin les communautés et les congrégations les plus célèbres crurent devoir adhérer à l’appel ; tels furent les Génovéfains, entraînés par leur abbé, les Bénédictins de Saint-Maur et de Saint-Vanne en très grand nombre, les Oratoriens en plus grand nombre encore, et avec eux le Père de la Tour, leur général, les Dominicains de Paris, les chanoines de Saint-Victor, excepté le Père Simon Gourdan, les Lazaristes, enfants de Saint-Vincent de Paul, les Feuillants et bien d’autres à leur suite. On ne voit guère que les Sulpiciens, les Eudistes et les Capucins qui n’aient pas alors abandonné les Jésuites. Le mouvement de protestation se communiqua aux monastères de filles, si profondément silencieux au temps de Port-Royal, et c’est par centaines que l’on pourra citer ces monastères durant tout le xviiie siècle jusqu’à la veille de la Révolution. C’est alors que le cardinal de Noailles fit paraître une longue Instruction pastorale qui est en son genre un chef-d’œuvre[3]. Jamais il ne s’était expliqué avec plus de franchise et de clarté sur les rapports de l’épiscopat et de la papauté. L’approbateur des Réflexions morales reparaît, et l’on voit Noailles justifier, avec une vigueur extraordinaire, les propositions condamnées par la Bulle. Il se sentait alors très fort, parce qu’il était d’accord avec tout son clergé ; aussi l’Instruction pastorale de 1719 est-elle le contraire des mandements fanatiques de Belsunce, de Languet de Gergy et du cardinal de Bissy. Noailles discutait et réfutait avec une sérénité relative les affirmations de ses contradicteurs ; il prouvait avec évidence que la Bulle Unigenitus ne peut pas être proposée comme une règle de foi et qu’elle ne saurait être considérée comme un jugement irréformable de l’Église universelle. À la base de son argumentation, qui est très solide, se trouvait la négation catégorique et absolue du prétendu dogme de l’infaillibilité des papes. On n’arrive pas à comprendre comment l’auteur de cette Instruction pastorale n’a pas été excommunié immédiatement par Clément XI, par l’auteur des Lettres Pastoralis officii. L’Instruction pastorale fut simplement mise à l’index par un décret que le Parlement supprima le 6 septembre.

L’effet produit par cette publication fut considérable ; elle fut reçue, dit Villefore, avec applaudissement, et elle mit dans le parti du cardinal quantité de personnes peu versées jusqu’alors dans la connaissance de cette affaire[4]. Les fanatiques de droite et de gauche s’élevèrent contre l’auteur de l’Instruction pastorale ; les modérés lui surent gré de ses dispositions conciliantes et de la conclusion qu’il donnait à son ouvrage : « Rendre la vérité victorieuse, et victorieuse par la charité. » Le pieux cardinal se faisait illusion, et il donnait ainsi des armes aux politiciens, comme la suite des événements ne tarda pas à le faire voir.

Si le gouvernement de Philippe d’Orléans avait favorisé l’appel, ou même s’il était demeuré neutre, on ne saurait dire jusqu’où se serait étendu ce mouvement de résistance orthodoxe qui ne voulait pas aller au schisme ; mais le Régent avait déclaré qu’il ne se brouillerait pas avec le pape, et il revenait sans cesse à sa première idée d’arriver à une entente. Il essaya par deux fois, en octobre 1717 et en juin 1718, d’imposer aux deux partis un silence provisoire, et finalement il négocia, avec une ténacité qu’on n’aurait pas attendue de lui, ce qu’on appelle dans l’histoire du jansénisme l’accommodement de 1720. Elle est bien curieuse, cette histoire telle qu’elle a été racontée par le président Hénault dans un très beau mémoire publié tout récemment, et par l’abbé Couet, grand vicaire de Noailles, dans une relation qui est encore inédite. Le Régent fit agir son ancien précepteur, le fameux abbé Dubois, alors simple clerc tonsuré, qui devint, au cours de cette négociation et grâce à elle, sous-diacre, diacre, prêtre et archevêque de Cambrai. Il était ministre des affaires étrangères, et il venait de faire preuve d’une habileté merveilleuse. Le projet que le Régent et Dubois mirent à exécution consistait à faire recevoir la Bulle en raccompagnant d’un corps de doctrine élaboré par un très grand nombre d’évêques des deux partis. Noailles devait, sans révoquer son appel, jouer le rôle principal dans cette affaire, d’accord avec ses adversaires de la veille et du lendemain, les cardinaux de Bissy et de Rohan ; Massillon servit d’intermédiaire, et Daguesseau, redevenu chancelier après deux ans de disgrâce, apporta le concours de sa parfaite connaissance des affaires ecclésiastiques. Le corps de doctrine fut mis sur pied sans trop de difficulté grâce à des concessions réciproques, et on le fit souscrire, après un examen plus ou moins sommaire, par plus de cent évêques des deux partis. Ensuite Noailles fit une nouvelle instruction pastorale dont les parties essentielles avaient été corrigées ou même entièrement rédigées par Daguesseau[5], et il fut approuvé par Bissy et Rohan. Corps de doctrine et instruction devaient paraître accompagnés d’une déclaration du roi enregistrée au Parlement. Mais le Parlement était exilé à Pontoise à cause de sa résistance aux expédients financiers de l’Écossais Law ; il refusa d’enregistrer la déclaration. Le Régent se rabattit sur le Grand Conseil, qui refusa de même et qui n’accepta que contraint et forcé, si bien que l’on crut devoir recourir une seconde fois au Parlement. Mais Noailles, de plus en plus perplexe, ne se décidait pas à signer son instruction pastorale, qui était la clef de voûte de toute la négociation : il lui fallait au préalable la certitude que la déclaration serait enregistrée, et vingt séances chez le Régent ne le firent point céder ; il en vint même à offrir sa démission d’archevêque. Il se rendit pourtant lorsqu’il vit le duc d’Orléans transférer à Blois le Parlement exilé à Pontoise. On enregistra pour pouvoir revenir à Paris, mais on introduisit dans l’arrêt des clauses qui laissaient subsister l’appel au concile, et qui mettaient les appelants à l’abri des persécutions. Ainsi se termina, le 4 décembre, cette grande affaire de l’accommodement de 1720 ; on va voir que ce ne fut pas du tout une paix de l’Église comparable à celle de Clément IX. Les plaisants appelèrent la déclaration une déclaration de guerre en forme de publication de paix, et le corps de doctrine un alphabet servant à écrire toutes sortes de décisions à double sens. Les appelants renouvelèrent leur appel et le pape n’attendit pas l’enregistrement du 4 décembre, car dans un bref à l’archevêque d’Arles (20 août 1700) il dit au sujet de l’accommodement qu’il ne pouvait ni l’approuver, ni le tolérer, ni le dissimuler. On retombait dans le chaos et, comme l’écrivit au roi en 1724 l’évêque de Bayeux, Armand de Lorraine, adversaire déclaré de la Bulle, « toutes les conditions du traité de paix de 1720 furent aussitôt violées et anéanties ».

Et cependant on pouvait appliquer à cette tentative le dicton populaire « Un mauvais accommodement vaut mieux qu’un bon procès ». L’appel au concile, parfaitement légitime en soi, était bien dangereux car il ne décidait rien ; c’était une simple trêve qui pouvait durer des siècles et qui empêchait de conclure la paix. Comme le disaient alors même de très bons esprits, il ne remédiait pas aux maux de l’Église, et il ne mettait pas la vérité en sûreté. « La suspension que produit l’appel, disait un modéré, peut-être l’abbé Couet, le principal négociateur de 1720, aigrit le mal au lieu de radoucir ; les esprits n’en sont que plus agités, les ecclésiastiques et les communautés plus troublés, l’autorité épiscopale avilie, l’Église exposée aux insultes des hérétiques et la religion méprisée[6]. » Si la Bulle autorisait clairement l’erreur et condamnait clairement la vérité, il faudrait combattre à outrance et rejeter tout accommodement. Mais s’il peut être établi que, n’étant pas une règle de foi, elle n’est pas une règle d’erreur, la voie des explications serait peut-être un moyen d’arriver à une transaction qui donnerait la paix et qui sauverait la vérité. On comprend donc que l’honnête Noailles ait été en 1720 plus perplexe que jamais, et qu’il ait donné les mains à une tentative de pacification sans néanmoins renier son passé et sans révoquer son appel.

Clément XI mourut en 1721 et son successeur Innocent XIII, qui occupa le trône pontifical un peu moins de trois ans, ne se départit pas de l’intransigeance de son prédécesseur au sujet de la Bulle Unigenitus. Les appelants et leurs amis durent comprendre qu’il n’y avait rien à espérer de Rome, et à Paris la majorité du roi et la mort du duc d’Orléans ne rendirent pas leur situation meilleure. Le gouvernement faisait tout au monde pour autoriser la Bulle et pour intimider ou pour châtier ses adversaires. On put croire un moment qu’il n’en serait pas de même sous le pontificat de Benoît XIII (1724-1730). Né en 1649, il avait soixante-quinze ans et il appartenait à l’ordre de Saint-Dominique, dont il avait conservé l’habit et les traditions sous la mitre et sous la tiare. Il avait toujours vécu avec une simplicité et une austérité peu communes, il avait toute sa vie montré un grand attachement à la doctrine de saint Thomas sur la Grâce et la Prédestination et, sans être rigoriste, il était pour la morale sévère ; il était donc plus qu’à demi janséniste, et s’il avait été français on peut croire que la vivacité de ses sentiments augustiniens lui aurait fait rejeter la Bulle. Italien et pape, il se trouva comme enlacé dans un filet dont rien ne pouvait le dégager. La papauté est à Rome ce qu’était la royauté en France, elle ne meurt jamais, et les papes sont esclaves-nés de la politique religieuse de leurs prédécesseurs. Benoît XIII donna donc au monde le spectacle de l’inconséquence la plus grande qui se pût voir. Il autorisa de plus en plus la Bulle de Clément XI, et en même temps il accrédita de tout son pouvoir les grandes vérités que condamne cette Bulle et les principes de la morale évangélique qu’elle détruit. Deux fois il chercha à s’émanciper et deux fois on le replaça sous le joug. Le 6 novembre 1724, il adressa aux Dominicains ses frères le Bref Demissas preces qui canonisait la doctrine de saint Thomas et de saint Augustin, et qui réprouvait celle de Molina ; on aurait dit qu’il reprenait à son compte la Bulle de Paul V. « Méprisez, disait-il aux Dominicains, les calomnies qu’on a répandues pour noircir vos sentiments sur la grâce efficace par elle-même et par une vertu intrinsèque, sur la prédestination gratuite sans aucune prévision des mérites, sentiments que votre école se glorifie d’avoir puisés dans saint Augustin et dans saint Thomas, et qui sont conformes à la parole divine, aux décrets des conciles, aux décisions des souverains pontifes et à la doctrine des Pères de l’Église. » C’était parler d’or ; Port-Royal eût été ravi et Bossuet de même ; jamais pape ne s’était exprimé ainsi depuis Clément VIII et Paul V. Mais cette belle médaille avait pour revers la glorification de la Bulle, « un très sage et très salutaire jugement de Clément XI » ; Benoît XIII exaltait de même les Lettres Pastoralis officii, et il condamnait nommément Jansénius et Quesnel. Le bref Demissas preces était donc à double face. Les Jésuites et leurs amis étaient on ne peut plus mécontents, et les jansénistes n’avaient pas lieu d’être satisfaits. Aussi la guerre reprit-elle plus violente que jamais ; on le vit bien dans l’affaire des trente chartreux appelants qui, pour n’être pas excommuniés et condamnés à la prison perpétuelle au pain et à l’eau, durent quitter la France et se réfugier en Hollande. Plus de trois mille lettres de cachet furent expédiées en dix-huit mois par ordre de la Cour.

Encouragé par le Bref aux Dominicains, le cardinal de Noailles, qui n’avait pas révoqué son appel, crut pouvoir négocier directement avec un pape si peu moliniste et si franchement augustinien. Il lui écrivit, il reçut une réponse obligeante, et finalement il lui demanda d’approuver solennellement une sorte de corps de doctrine abrégé et dégagé des obscurités et des ambiguïtés qui déparaient celui de 1720. Benoît XIII accepta, et douze articles furent rédigés parmi lesquels on remarquait ceux-ci :

II. Personne ne résiste à la volonté absolue de Dieu.

VI. Le point capital et le plus important de la religion est le divin commandement de l’amour de Dieu, et ce commandement est distingué des autres.

XII. Si quelque sentence d’excommunication défend clairement d’exercer l’acte d’une vraie vertu ou détourne d’un vrai précepte, elle doit être regardée tout à la fois comme nulle et injuste, et cela conformément aux doctrines de l’Église.

Le IVe article, le plus hardi de tous, ruinait absolument la fameuse théorie de l’Équilibre, clef de voûte du système de Molina[7].

Après avoir examiné à loisir les douze articles, Benoît XIII promit de les approuver sans réserve ; mais il avait compté sans les Jésuites. Il éprouva de leur part une telle résistance qu’il n’osa pas tenir sa promesse. On lui fit savoir, dit le cardinal de Polignac, qu’il allait déshonorer à tout jamais l’auteur et les défenseurs de la Bulle, le Saint-Siège et l’Église universelle, et que, s’il approuvait les douze articles, « on mettrait l’Église et l’État en combustion ». Il céda ; sa capitulation fut même plus complète que les Jésuites n’auraient osé l’espérer. Il laissa condamner les douze articles par deux prélats fanatiques, l’évêque de Saintes, neveu de Fénelon, et Belsunce, évêque de Marseille ; il ne protesta pas quand on falsifia les procès-verbaux du concile romain de 1725 pour présenter la Bulle comme une règle de foi ; en 1727, il renouvela dans la Bulle Pretiosus le jeu de bascule du Bref aux Dominicains ; il autorisa le concile d’Embrun contre l’évêque de Senez, il félicita Noailles lors de son acceptation si étrange et si suspecte de 1729, et il mourut en 1730 sans avoir pacifié l’Église, et même après avoir compliqué l’affaire déjà si embrouillée de la Bulle Unigenitus. C’était fatal, étant données les maximes de la papauté ; si Benoît XIII avait désavoué Clément XI, c’en était fait à tout jamais de l’infaillibilité des papes, on jugeait à Rome qu’il valait mieux lui sacrifier l’infaillibilité de l’Église, comme les molinistes sacrifiaient la toute-puissance de Dieu au libre arbitre de l’homme.

L’histoire de Benoît XIII nous a entraînés un peu loin ; il faut revenir de quelques années en arrière et considérer ce qui se passait en France relativement à la Bulle. L’accommodement de 1720 n’avait rien accommodé du tout ; la preuve en est que nous venons de voir Noailles négocier avec le pape, en 1724, pour tâcher de faire recevoir la Bulle au moyen des douze articles. Une nouvelle preuve de cet échec, c’est que les Constitutionnaires aux abois crurent devoir reprendre dans les arsenaux du Vatican de vieilles armes rouillées dont on ne se servait plus ; ils eurent recours au Formulaire de l’Assemblée de 1655, adopté dix ans plus tard par Alexandre VII. Il était tombé en désuétude et l’on n’osait plus exiger les signatures qui avaient si profondément troublé l’Église de France. Or, en 1722, le 11 juillet, la Cour enjoignit à tous les évêques et à toutes les universités d’exiger la signature du Formulaire de ceux qu’on admettrait aux ordres et aux degrés. Le Formulaire était appelé au secours de la Bulle en détresse ; on ne pouvait plus se contenter de condamner Quesnel, il fallait en même temps anathématiser Jansénius ; l’histoire de la Bulle était rattachée d’une manière plus étroite que jamais à l’histoire de Port-Royal. L’évêque de Montpellier, Colbert, un des quatre appelants de 1717, répondit à l’ordre du roi comme les religieuses de Port-Royal l’avaient fait en 1705, lors de la Bulle Vineam Domini ; il introduisit à la suite de la signature la clause sans déroger…, qui avait amené la destruction du saint monastère, et il invoqua le bénéfice de la paix de Clément IX. Un arrêt du Conseil cassa le décret de la Faculté de théologie de Montpellier, mais Colbert protesta et adressa au roi des remontrances ; on lui répondit, le 21 septembre 1724, en saisissant son temporel et en déclarant ses bénéfices vacants et impétrables. La Cour cherchait à réduire ainsi par la famine un prélat qui aimait le faste ; mais Colbert ne faiblit pas : il restreignit ses dépenses, et il ne diminua rien de ses aumônes. Il fut approuvé par une infinité de personnes, et notamment par le célèbre Duguet, qui écrivit à cette occasion une fort belle lettre sur le Formulaire, et qui dut se cacher pour n’être pas emprisonné.

Beaucoup d’ecclésiastiques prirent également sa défense, et parmi eux se trouvait son coappelant Soanen, évêque de Senez, sur lequel se déchargea toute la colère de la Cour. L’assemblée du clergé avait en 1725 demandé au roi la permission de tenir des conciles provinciaux contre les évêques de Bayeux et de Montpellier ; mais ces deux prélats étaient, comme Noailles, de très noble race, un Colbert, un prince de la maison de Lorraine. Le roi, c’est-à-dire le cardinal Fleury, refusa l’autorisation demandée, et c’est alors que les défenseurs de la Bulle se rabattirent sur l’évêque de Senez, un roturier sans défense qui allait avoir quatre-vingts ans. Soanen publia le 28 août 1726, jour de la fête de saint Augustin, une Instruction pastorale qu’il considérait comme son testament spirituel et qui est à tous égards une œuvre très remarquable[8]. La première partie de cette Instruction est un excellent morceau d’histoire religieuse ; on y trouve tout ce qui vient d’être rapporté dans ce chapitre sur la Bulle et sur le Formulaire ressuscité, et Soanen prend ensuite contre l’évêque de Saintes la défense des douze articles de Noailles et de Benoît XIII, qui avaient, comme on l’a vu, éprouvé le triste sort de la Bulle de Paul V contre Molina en 1608. Enfin l’évêque de Senez saluait par avance le jour heureux qui verrait le triomphe de la Vérité et celui de l’Église. Cet opuscule n’avait rien de subversif ; il était plus modéré que les Instructions pastorales de Noailles et que les écrits de Colbert, et il ne ressemblait en rien aux libelles que publiaient les Bissy, les Rohan, les Languet de Gergy. Mais il fallait châtier en la personne du petit évêque de Senez les évêques de Montpellier et de Bayeux dont il était le complice ; les partisans de la Bulle n’y manquèrent pas. On obtint du roi l’ordre de tenir un concile provincial à Embrun, dont l’archevêque était alors l’odieux sentin, digne émule de feu le cardinal Dubois. Soanen y fut convoqué comme ses comprovinciaux par une lettre officielle, et il apprit en route que le concile se réunissait pour le condamner. Il protesta, il récusa le tribunal comme incompétent et son président comme notoirement indigne. Naturellement on ne tint aucun compte de son opposition ; on fit venir pour compléter le tribunal des évêques voisins, et parmi eux le célèbre Belsunce, évêque de Marseille, dont ce n’était certainement pas la place, car il avait attaqué personnellement Soanen. En un mot toutes les règles de la justice et de l’équité furent foulées aux pieds et le 22 septembre 1727 le concile d’Embrun déclara l’évêque de Senez suspendu de toute fonction épiscopale et sacerdotale jusqu’à ce qu’il eût rétracté et condamné son Instruction pastorale. Une lettre de cachet suivit aussitôt qui reléguait l’évêque octogénaire à l’abbaye de la Chaise-Dieu, dans les montagnes de l’Auvergne, à 1.200 mètres d’altitude, sur un plateau glacé balayé par les vents. Il y fut bien reçu par les moines, et l’on sait qu’il y vécut quatorze ans avec une grande sérénité, car il s’appliquait à lui-même le vinctus in Christo de saint Paul, et il s’intitulait prisonnier de Jésus-Christ. Il mourut à quatre-vingt-treize ans en 1740 et il devint aussitôt une sorte de héros légendaire.

La condamnation de l’évêque de Senez par le concile d’Embrun causa un soulèvement général. Le barreau de Paris s’émut, et cinquante de ses meilleurs avocats publièrent une consultation juridique qui fit grand bruit et qui fut admirablement accueillie. Douze évêques, et à leur tête le cardinal archevêque de Paris, écrivirent au roi une lettre indignée dans laquelle ils se plaignaient qu’on « renversât les lois les plus sacrées et les plus saintes libertés du royaume ». Trente-deux curés de Paris, trois cents curés du diocèse, qui était alors très vaste, cinq cents prêtres séculiers, quatorze cents protestataires de tout ordre s’élevèrent contre ce qu’on appelait le brigandage d’Embrun. Rien n’a plus contribué à rendre le jansénisme populaire et à le faire pénétrer, ce qui n’était jamais arrivé au temps de Port-Royal, dans les couches profondes de la société française. La lettre au roi fut renvoyée dédaigneusement aux évêques qui l’avaient signée, et dix d’entre eux répondirent à cette insulte par une remontrance imprimée dans laquelle ils CHAPITRE XIV 273

regrettaient que l’on prétendît finir par des voies de rigueur une des plus grandes affaires de l’Église. Enfin le 7 mai 1728 Noailles se joignit encore à Colbert et à quelques autres prélats pour signifier au procureur général du Parlement de Paris un acte d’opposition contre tout enregistrement de ce qui était relatif au concile d’Embrun. Les opposants dénonçaient en même temps le Bref de Benoît XIII qui avait autorisé le concile. Mais douze jours plus tard le cardinal de Noailles révoqua la procuration qu’il avait donnée, et ce fut le prélude de ses défaillances finales. Il était alors sous la domination de sa nièce, la marquise de Grammont, dominée elle-même par les Jésuites, et cette femme avait pour allié le chancelier Daguesseau en personne. Daguesseau était père d’une nombreuse famille, et sa compagne ne lui disait plus ce qu’elle lui avait dit jadis, en 1713, lors de l’arrivée de la Bulle, qu’il avait en horreur : « Allez, monsieur, agissez comme si vous n’aviez ni femme ni enfants ; j’aime infiniment mieux vous voir conduire à la Bastille avec honneur que de vous voir revenir ici déshonoré. » Il ne voulait pas compromettre l’avenir de ses fils ; il accepta finalement la Bulle sans aucune réserve, et il ne négligea rien pour la faire accepter de même. Daguesseau manœuvra si bien que le 11 octobre 1728 les Parisiens stupéfaits purent voir sur les murs une affiche en caractères minuscules[9] qui contenait un mandement très sec et très court, et au dessous, en latin seulement, le texte complet de la Bulle Unigenitus. Quelques jours plus tard le Mandement parut imprimé in 4° à la manière ordinaire ; l’archevêque annonçait qu’il acceptait la Bulle « avec un respect et une soumission très sincères » et qu’il condamnait Quesnel et les cent une propositions. Il ajoutait en deux lignes qu’il révoquait « de cœur et d’esprit » son Instruction pastorale de 1719 et ses autres écrits contraires à la Bulle. C’était une acceptation sans phrases ; pas une allusion à l’acceptation conditionnelle de 1720, pas de révocation de l’appel de 1718, pas un signe de repentir pour une si longue résistance ; on dirait un coup de désespoir, et cet étrange document donne singulièrement à réfléchir quand on songe que l’évêque de Senez, prisonnier à la Chaise-Dieu, avait en sa possession le désaveu autographe du cardinal de Noailles, postérieur de quatre mois à son acceptation, et signé par lui le 26 février 1729. Ce désaveu fut publié aussitôt avec force attestations de curés qui l’avaient lu, et c’est bien timidement qu’on l’accusa de faux. Le principal négociateur de cette rétractation d’un vieillard de soixante-dix-sept ans, ce fut le chancelier Daguesseau ; cela résulte clairement d’une lettre autographe du cardinal Fleury adressée au chancelier et qui commence par ces mots : « M. le garde des sceaux vient d’arriver, Monsieur, ovans et presque triomphant, il m’a porté Votre mandement bien signé et avec la plus grande joie du monde. Gloire en soit rendue à Dieu premièrement, à vous, et à madame la marquise de Grammont[10]. »

En se rétractant de la sorte, Noailles allait à l’encontre des sentiments bien connus de presque tout le clergé de son diocèse mais on ne récrimina pas, parce qu’on avait pitié d’un malheureux prélat que l’on vénérait, Il put donc mourir paisiblement le 4 mai 1729, après avoir occupé durant trente-quatre ans le siège archiépiscopal de Paris. Il n’eut point d’oraison funèbre, parce qu’il avait demandé à n’en pas avoir « elle embarrasserait trop l’orateur », avait-il écrit dans son testament de 1720. Ce que le panégyriste officiel aurait pu dire sans être contredit par personne, c’est que Noailles était foncièrement honnête et bon, d’une piété très vive et suffisamment éclairée, gallican déterminé et franchement augustinien. Il aurait pu dire surtout que son désintéressement était sans bornes et qu’il avait dépensé des millions pour secourir les pauvres et pour restaurer Notre-Dame, dont il avait refait à ses frais la grande rose du portail sud et la toiture de plomb tout entière. Sa mort est une date dans l’histoire de la Bulle Unigenitus et du mouvement janséniste, car il était évident à priori que le cardinal Fleury lui donnerait un successeur qui ne lui ressemblerait en rien. C’est ce qui est arrivé le jour où l’on éleva sur le trône archiépiscopal de Paris l’archevêque d’Aix, Charles-Gaspard de Vintimille du Luc, qui était à peine plus jeune que Noailles, car il était né quatre ans après lui, en 1655, et il avait alors soixante-quatorze ans ; Fleury pouvait compter sur sa docilité.



  1. V. les Anecdotes ou Mémoires secrets de Villefore, le Journal de Dorsanne, et une infinité de publications du temps.
  2. Quesnel mourut avec une aussi grande sérénité qu’Arnauld lui-même, et il ne cessa pas de protester de sa parfaite orthodoxie et de son horreur du schisme.
  3. Première instruction pastorale de S. Em. Mgr le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, au clergé séculier et régulier de son diocèse sur la Constitution Unigenitus. — Un vol. in-8 de 286 pages, Paris, 14 janvier 1719.
  4. Mémoires secrets, tome III, p. 234. Lamoignon de Baville écrivit au ’cardinal que sa savante instruction lui avait dessillé les yeux ; il jugeait que Bissy ne pardonnerait pas à Noailles d’avoir répandu une si grosse bouteille d’encre sur sa pourpre.
  5. J’ai entre les mains le brouillon autographe de Daguesseau.
  6. Lettre ms. du temps.
  7. Les Jésuites avouaient dans les Mémoires de Trévoux (février 1727, p. 384) que si ce quatrième article avait été autorisé c’eût été Je triomphe du jansénisme. Voici le texte de cet article : « Dans l’état de nature tombée, afin que le libre arbitre de l’homme soit censé pécher ou mériter, il n’est pas nécessaire qu’il y ait une égale facilité pour le bien et pour le mal, ou un penchant égal des deux côtés, ni des forces égales dans sa volonté. »
  8. Un petit volume in-12 de 140 pages.
  9. Je l’ai sous les yeux, on dirait qu’elle a été imprimée de mainère à ne pouvoir pas être lue.
  10. Cette lettre autographe est conservée dans les collections d’Adrien Le Paige avec beaucoup d’autographes de Daguessea » et de plusieurs autres grands personnages.