Histoire miraculeuse de trois soldats punis divinement

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Histoire miraculeuse de trois soldats punis diviniment pour les forfaits, violences, irreverences et indignités par eux commises avec blasphèmes execrables contre l’image de monsieur saint Antoine, à Soulcy, près Chastillon-sur-Seine, le 21 jour de juin dernier passé.

1576



Histoire miraculeuse de trois soldats punis diviniment pour les forfaits, violences, irreverences et indignités par eux commises avec blasphèmes execrables contre l’image de monsieur saint Antoine, à Soulcy, près Chastillon-sur-Seine, le 21 jour de juin dernier passé (1576).
Troyes, Nicolas Nuce. In-8.

L’an mil cinq cens soixante et seize, le vingt-uniesme jour de juin, Monsieur frère du roy1 estant à Chastillon-sur-Seine, et la garde de son infanterie logée au village de Soulcy, distant d’une lieue ou environ du dict Chastillon, trois soldats de la dicte infanterie, oysifs, estans près l’eglise du dict lieu, au devant de laquelle y avoit une grande image de saint Antoine eslevée en pierre, après plusieurs propos scandaleux par eux tenuz de la dicte image par derision, l’armèrent d’un morion et d’une hallebarde, luy disans ces mots avec grands et execrables blasphèmes : Si tu as de la puissance, monstre la presentement contre nous, et te defends. Et, ce disans, ruèrent plusieurs coups des armes qu’ils avoient sur la dicte image ; de quoy non contents, l’un d’eux tira contre icelle image deux ou trois harquebuzades, de l’une desquelles fut frappée icelle image en la face, entre la lèvre basse et le menton, et au mesme instant le dict soldat, s’escriant à haute voix, dist ces mots : Je brusle, et tomba mort en terre, en la face duquel et au mesme endroit que la dicte arquebuzade avoit atteint ladicte image, apparut le feu qui le bruloit au dedans de la bouche, qui encore continuait après sa mort.

Le second desdits soldats s’estant pareillement escrié par plusieurs fois qu’il brusloit, pensant eviter ce tourment par eaue, se seroit precipité dedans une rivière proche du dict lieu, où incontinent il auroit esté suffoqué et noyé.

Le tiers, voyant la persecution de ses deux compagnons, tomba esvanouy en la place, et fust porté en un logis proche du dict lieu, saisy d’une fiebvre chaude et si violente que ce fut chose admirable à ceulx qui le voyoient, entre lesquels aucuns des dictes troupes, ses parents et amis, catholiques, eurent soudain recours à l’eglise, et, ayant recouvert un prestre, firent chanter une messe devant la dicte image, à laquelle un peuple infiny assistant, tant soldatz que habitants du dict lieu, se meirent en devotion et firent tous unaniment prières à Dieu pour ce pauvre miserable ; et, après la dicte messe celebrée et autres prières et ceremonies faictes, allèrent vers le patient, où, ayant esté dictes aultres prières et oraisons, le dict prestre luy baillant de l’eaue beniste, soudain iceluy patient revint à soy, et, recognoissant sa faute, tendant les mains sus, crioit misericorde à Dieu, accusant sa faute, avec humble requeste aux assistans d’orer et interceder pour luy ; ce qui fut faict, et par la grace de Dieu reduict en sa première convalescence, comme il est encore aujourd’hui. Cest acte veritable, et tesmoigné par plus de trois mille personnes, donne exemple à toutes personnes vivans soubs la crainte de Dieu et en l’obeissance de son eglise de venerer et honorer les images des saincts, lesquelles, combien qu’elles ne soient ce qu’elles representent et que de soy n’ayent divinité, sinon en tant qu’elles sont dediées et consacrées à Dieu, en memoire du saint qu’elles representent, toutefois servent de memoire et advertissement, non seulement pour imiter les bonnes œuvres des glorieux saints, desquels la vie vertueuse a esté agreable à Dieu, mais aussi pour prier iceux saints d’estre intercesseurs vers Dieu pour nous ; et aussi que le mepris et contemnement d’icelles images ne peut estre sans grande offense, à cause de la dicte representation, ainsi que les histoires ecclesiastiques declarent ; dont la vindicte est reservée à la puissance de Dieu.



1. Le duc d’Alençon, frère de Henri III, dont il avoit repris depuis très peu de temps le titre de duc d’Anjou. Il commandoit l’armée catholique, et l’on va voir par ce qui est ici raconté que les soldats n’étoient pas des plus dévots pour la foi qu’ils défendoient. On n’eut pas fait pis dans le camp des huguenots.