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Histoire naturelle générale et théorie du ciel/Deuxième partie/Chapitre VIII

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CHAPITRE VIII.

DÉMONSTRATION GÉNÉRALE DE L’EXACTITUDE D’UNE THÉORIE MÉCANIQUE DE LA FORMATION DU MONDE, ET EN PARTICULIER DE LA CERTITUDE DE LA PRÉSENTE THÉORIE.


Il est impossible de regarder le système du monde sans être frappé de l’excellente ordonnance de sa constitution, et sans reconnaître la marque irrécusable de la main de Dieu dans la perfection de ses lois. La raison, après avoir examiné et admiré une si belle harmonie, s’indigne à bon droit contre la folie téméraire qui ose en attribuer la cause au hasard, à un heureux accident. Il faut qu’une souveraine sagesse en ait conçu le plan, et qu’une puissance infinie l’ait exécuté, sans quoi il serait impossible de rencontrer dans la construction de l’Univers tant de desseins concourant à un même but. Il reste seulement à décider si ce plan de l’arrangement de l’Univers a été imposé dès l’origine par l’Intelligence suprême aux destinées de la nature éternelle, et si les germes en ont été déposés dans les lois générales du mouvement, pour qu’il se développât librement par leur jeu, de manière à produire l’ordonnance la plus parfaite ; ou si les propriétés générales des parties constitutives du monde ont une inaptitude complète à se coordonner, n’ont pas la moindre tendance à combiner leurs efforts, et si, par suite, il a fallu l’intervention d’une main étrangère pour les dompter et les forcer à cette union, qui est la source de la perfection et de la beauté. C’est un préjugé presque général chez les philosophes que la nature n’est point apte à produire quelque chose de régulier par ses lois générales, comme si c’était disputer à Dieu le gouvernement du monde, que de rapporter les formations originelles aux forces naturelles, et comme si la nature était un principe indépendant de la divinité, un destin éternel et aveugle.

Mais si l’on considère que la nature avec les lois éternelles auxquelles sont assujetties les substances dans leurs actions réciproques n’est pas un principe existant par lui-même, et nécessaire sans Dieu ; que de cela même qu’elle fait paraître tant d’harmonie et d’ordre dans ce qu’elle produit par des lois générales, il faut conclure que les essences de toutes choses doivent avoir leur origine commune dans une essence première d’existence certaine ; et que l’harmonie qui brille dans les relations réciproques de ces substances démontre précisément que leurs propriétés ont leur source dans une Intelligence suprême, unique, dont la sage pensée les a conçues dans tout l’ensemble de leurs relations et leur a imprimé cette aptitude même à produire l’ordre et la beauté par l’exercice libre de leur activité ; si, dis-je, on considère tout cela, la nature apparaît sous un tout autre jour que celui sous lequel on est habitué à la regarder, et l’on ne peut attendre de son développement rien que l’harmonie, rien que l’ordre. Si au contraire on accueille ce préjugé sans fondement, que les lois générales naturelles abandonnées à elles-mêmes ne produisent que le désordre, et que le concours à des fins utiles qui brille dans la constitution de la nature démontre l’action immédiate de Dieu, on est forcé de faire de toute la nature un miracle perpétuel. Il ne sera plus permis de déduire des forces implantées dans la matière ni ce bel arc coloré qui apparaît dans les gouttes de la pluie lorsque celles-ci dispersent les couleurs de la lumière solaire, parce qu’il est beau, ni la pluie parce qu’elle est utile, ni les vents parce qu’ils servent de mille manières au bien-être de l’homme, ni en un mot toutes les merveilles de la nature parce qu’elles portent le caractère de l’utilité et de l’harmonie. Le physicien qui s’est adonné à une pareille Philosophie n’aura plus qu’à faire amende honorable devant le tribunal de la religion. En réalité, la nature n’existera plus ; ce sera Dieu qui produira directement toutes les modifications de la machine du monde. Mais quelle action ce moyen singulier de démontrer l’existence de l’Être suprême par l’insuffisance essentielle de la nature à rien produire de bien par elle-même pourra-t-il avoir pour convaincre un épicurien ? Si les propriétés des choses, par les lois éternelles de leur existence, ne produisent rien que le désordre et l’absurde, ce seul caractère suffit à démontrer qu’elles sont indépendantes de Dieu. Et quelle idée pourra-t-on se faire d’un Dieu, à qui les lois générales de la nature n’obéissent que par une sorte de contrainte, contre les sages desseins duquel elles sont par elles-mêmes et constamment en révolte ? Adopter ces principes erronés, ne serait-ce pas fournir aux adversaires de la Providence divine l’occasion de victoires assurées, toutes les fois qu’ils pourront signaler un but final atteint naturellement et sans contrainte spéciale par les lois générales des actions purement physiques ? Et seront-ils à court de semblables exemples ? Arrivons donc à la seule conclusion convenable et rigoureuse : c’est que la nature, abandonnée à ses propriétés générales, est féconde en productions admirablement belles et excellentes, qui non seulement portent le caractère de l’ordre et de la perfection, mais qui s’harmonisent merveilleusement avec tout ce qui les entoure, pour l’avantage de l’homme et pour la glorification des propriétés divines. Il s’ensuit que les propriétés essentielles de la nature ne peuvent être ni indépendantes ni nécessaires, mais qu’elles doivent avoir leur origine dans une intelligence unique, source et fondement de tout être, dans laquelle elles ont été conçues avec leurs relations générales. Tous les liens qui réunissent les êtres pour les faire concourir à l’harmonie générale doivent se rattacher à un être unique, qui en gouverne tout l’ensemble. Il y a donc un être des êtres, une intelligence infinie, et une sagesse existant par elle-même, de qui la nature tire la possibilité même de son existence, par qui ses destinées ont été fixées dès l’origine. On ne peut plus dès lors attaquer la puissance de production de la nature comme attentatoire à l’existence d’un être suprême ; plus elle est parfaite dans ses développements, mieux ses lois générales conduisent à l’ordre et à l’harmonie, et plus clairement elle démontre l’existence de la divinité, de qui elle emprunte ses qualités. Ses productions ne sont plus l’effet du hasard, les suites d’un accident ; tout découle de la nature d’après des lois immuables, qui doivent se montrer d’autant plus aptes à produire le beau, qu’elles sont les traits caractéristiques d’un plan souverainement sage, d’où le désordre est banni. Ce n’est pas le concours fortuit des atomes de Lucrèce qui a bâti le monde ; des forces et des lois, imposées par une intelligence et une sagesse parfaites, sont l’origine invariable de cette belle ordonnance, qui en découle non par un effet du hasard, mais d’une manière nécessaire.

Après avoir ainsi écarté un vieux préjugé sans fondement et une philosophie malsaine, qui s’efforce de cacher sous des dehors pieux une ignorance paresseuse, je vais établir par des arguments irréfutables la certitude de ces deux principes : 1o le monde doit son origine et sa constitution à une évolution mécanique qui s’est accomplie suivant les lois générales de la nature ; 2o le mode de génération mécanique que nous avons exposé est le véritable. Afin de juger si la nature possède des aptitudes suffisantes pour mettre au jour l’ordonnance de l’Univers par une conséquence mécanique des lois de ses mouvements, il faut d’abord considérer combien sont simples les mouvements que les astres observent, et qu’ils n’ont rien en soi qui exige une plus exacte définition que celle qu’apportent avec elles les lois générales des forces de la nature. Les mouvements de révolution résultent de la combinaison de la force de pesanteur, qui est une conséquence certaine des propriétés de la matière, avec un mouvement d’impulsion qui peut être regardé comme un effet de la première force, comme une vitesse résultant de la chute elle-même, et qui nécessite seulement l’intervention d’une cause déterminée, capable de faire dévier les corps de leur direction verticale. Une fois obtenue la détermination de ces mouvements de révolution, il ne reste plus qu’à les entretenir à tout jamais. Or ils se continuent dans un espace vide, par la combinaison de la force d’impulsion primitivement imprimée, avec l’attraction qui découle des forces essentielles de la nature et par suite ils ne sont exposés à aucune altération. D’ailleurs les lois et la concordance de ces mouvements montrent si clairement la réalité d’une origine mécanique qu’il est impossible de douter de cette origine. Car :

1o La direction de ces mouvements est universellement concordante, puisque, parmi les six planètes principales et les dix satellites, il n’est pas un seul astre qui, dans son mouvement de translation ou dans sa rotation autour de son axe, se meuve dans un autre sens que de l’ouest à l’est. Ces directions s’accordent en outre à cet autre point de vue, qu’elles ne s’écartent que très peu d’un plan commun ; et ce plan auquel tout se rapporte est le plan équatorial du corps qui, au centre du système, tourne dans le même sens autour de son axe, et qui, devenu par son attraction prépondérante le centre de relation de tous les mouvements, a dû y participer aussi exactement que possible. Il suit bien de là que l’ensemble des mouvements est le résultat d’une action mécanique, conforme aux lois naturelles générales, et que la cause qui les a ou imprimés ou dirigés a dominé dans toute l’étendue de l’édifice planétaire, et y a obéi aux lois qu’observe la matière répandue dans un espace entraîné d’un mouvement commun, à savoir que tous les mouvements divers prennent finalement une direction unique, et dans leur ensemble se font autant que possible dans le même plan.

2o Les vitesses sont ce qu’elles doivent être dans un espace où la force mouvante émane d’un centre, c’est-à-dire, qu’elles décroissent progressivement à mesure que les distances à ce centre augmentent, et aux plus grands éloignements se perdent dans une impuissance presque complète à dévier les astres de leur chute verticale vers le centre. À partir de Mercure, qui possède la plus grande force d’impulsion, on voit cette force diminuer par degrés, et devenir si faible dans les comètes les plus extérieures qu’elle les empêche tout juste de tomber directement sur le Soleil. On ne peut objecter que les règles des mouvements centraux sur des orbites circulaires exigent que la vitesse d’impulsion soit d’autant plus grande que le mobile est plus voisin du centre d’attraction ; car quelle nécessité y a-t-il que les astres voisins de ce centre aient leurs orbites circulaires ? Pourquoi les orbites intérieures ne sont-elles pas les plus excentriques, et les plus éloignées circulaires ? Ou plutôt, puisque toutes s’écartent de cette forme géométrique absolue, pourquoi l’écart augmente-t-il avec la distance ? N’y a-t-il pas dans ces relations l’indication du point auquel tout mouvement était originairement confiné, autour duquel il s’est étendu en diminuant avec l’éloignement, avant que d’autres causes déterminantes aient amené les directions des mouvements actuels ?

Si maintenant on veut soustraire la constitution de l’Univers et l’origine de ses mouvements à l’empire des lois générales de la nature, pour les attribuer à l’action immédiate de Dieu, on voit aussitôt que les analogies que je viens de citer contredisent évidemment une telle conception. Car d’abord, en ce qui concerne la concordance générale des directions, il est clair qu’il n’y aurait aucun motif pour que les astres aient tous leurs courses dirigées dans le même sens, s’ils n’y avaient pas été déterminés par le mécanisme de leur naissance. Car l’espace dans lequel ils circulent est infiniment peu résistant et ne s’oppose pas plus à leur mouvement dans un sens que dans un autre. Il n’existait donc aucun motif pour que Dieu limitât son choix à une direction unique, et son libre arbitre aurait dû se manifester par des variétés de mouvements de toute espèce. Bien plus, pourquoi les orbites des planètes sont-elles si exactement rattachées à un même plan, le plan équatorial du grand corps qui est le centre et le régulateur de tous les mouvements ? Cette loi, loin de porter en soi un caractère de convenance, est plutôt une cause certaine de perturbations, qui auraient été évitées par un écart arbitraire des plans des orbites ; car les attractions des planètes troublent aujourd’hui nécessairement la régularité de leurs mouvements, et il n’en aurait rien été si leurs orbites n’avaient pas été toutes si exactement réunies dans un même plan.

Mieux encore que dans ces analogies, la main de la nature se manifeste ici par un autre signe plus évident, le défaut de rigueur absolue dans ces rapports qu’elle s’est efforcée d’atteindre. S’il était mieux que les orbites des planètes fussent à peu près dans le même plan, pourquoi n’y sont-elles pas exactement ? Pourquoi quelques-unes d’entre elles se permettent-elles des écarts qu’une disposition parfaite aurait dû éviter ? Si la perfection du système demandait que les planètes voisines du Soleil eussent reçu la quantité de force impulsive nécessaire pour équilibrer l’attraction, pourquoi cet équilibre n’est-il pas parfait ? Comment se fait-il que leurs orbites ne soient pas exactement circulaires, si cette exacte détermination était le but que se proposait la sagesse infinie, aidée d’une toute-puissance absolue ? Ne voit-on pas clairement que la cause qui a disposé les orbites des astres, bien qu’elle s’efforçât de les amener dans un plan unique, n’a pu cependant y réussir complètement, et que la force qui gouvernait les espaces célestes, à l’époque où la matière aujourd’hui façonnée en globes a reçu ses vitesses d’impulsion, a essayé, au voisinage du corps central, de mettre ces vitesses en équilibre avec la puissance attractive, sans pouvoir arriver à une entière exactitude ? Et ne reconnaît-on pas là la manière ordinaire de faire de la nature, que l’intervention d’influences diverses fait toujours dévier de la perfection absolue ? Faut-il attribuer uniquement à des motifs secrets de la volonté divine, intervenant directement par son autorité, la raison de ces imperfections caractéristiques du système ? On a bien le droit, ce me semble, sans faire preuve de mauvais vouloir, d’admettre que le mode très usité de rendre raison des propriétés de la nature, en invoquant leur utilité, n’a point ici toute la valeur désirable. Il était certainement, au point de vue de l’utilité, fort indifférent que les orbites des planètes fussent exactement circulaires ou légèrement excentriques : qu’elles coïncidassent toutes avec le plan auquel elles se rapportent ou qu’elles s’en écartassent un peu ; bien plus, s’il avait été nécessaire qu’il y eût une limite à ces écarts, le mieux eût été qu’elles fussent en complet accord les unes avec les autres. Si ce mot d’un philosophe est vrai, que Dieu fait partout de la géométrie, si cette vérité éclate partout dans l’action des lois naturelles générales, certainement cette règle aurait dû marquer son empreinte dans les œuvres immédiates du Verbe tout-puissant, et ces œuvres devraient manifester en elles toute la perfection d’une précision géométrique. Les comètes appartiennent à ces défaillances de la nature. On ne peut nier que, au point de vue de la forme de leurs orbites et des transformations qui en résultent dans leurs apparences, elles ne doivent être considérées comme des membres imparfaits de la Création, qui ne peuvent servir ni à constituer un lieu d’habitation commode pour des êtres raisonnables, ni à contribuer au bien général du système, en fournissant, comme on l’a supposé, un aliment au Soleil. Car il est certain que la plupart d’entre elles n’atteindraient ce but que par la destruction de l’édifice planétaire tout entier. Dans la théorie d’un Univers immédiatement réglé par Dieu, en dehors de tout développement progressif suivant les lois générales de la nature, une telle remarque serait choquante quel qu’en soit le bien-fondé. Mais dans le mode d’explication mécanique, de pareilles défaillances n’offensent en rien ni la beauté de la nature ni la manifestation de la Toute-Puissance. La nature, par cela même qu’elle comprend dans son sein toutes les variétés possibles d’êtres, étend son empire sur toutes les espèces depuis la perfection jusqu’au néant, et les défaillances même sont la marque de la profusion inépuisable de son contenu.

Il est à croire que les analogies que je viens de citer auraient assez de pouvoir sur le préjugé pour rendre digne d’attention la théorie de l’origine mécanique de l’Univers, s’il n’existait pas des raisons solides, tirées de la nature même des choses, qui semblent contredire absolument cette théorie. L’espace céleste, nous l’avons dit souvent, est vide ou du moins ne contient qu’une matière infiniment ténue qui, par suite, ne peut être invoquée comme un moyen d’imprimer aux astres leur mouvement commun. Cette difficulté est si considérable, que Newton, qui avait plus qu’aucun autre mortel toute raison de se fier aux vues de sa philosophie, s’est vu forcé d’abandonner entièrement l’espoir d’expliquer par les lois de la Nature et les forces de la matière l’impulsion originelle communiquée aux planètes, quoique l’accord des mouvements indiquât nettement l’existence d’une cause mécanique. Quelque douloureuse que fût pour un philosophe l’obligation d’abandonner la recherche de la cause première d’une propriété complexe, qui semblait ne se rattacher en rien aux lois fondamentales simples, et de se contenter d’invoquer la volonté immédiate de Dieu, Newton dût reconnaître ici la limite qui sépare l’action des forces naturelles et celle de la main de Dieu, le cours des lois constantes de la nature et l’ordre immédiat du Tout-Puissant. Lorsqu’une si grande intelligence a désespéré de découvrir ce mystère, il peut paraître téméraire d’en chercher encore la solution.

Et cependant, cette difficulté même qui enleva à Newton l’espoir d’expliquer par les forces naturelles les impulsions qu’ont reçues les planètes, et dont la direction et la grandeur ont donné à l’Univers son caractère systématique, est devenue l’origine de la constitution théorique que nous avons exposée dans les Chapitres précédents. Elle est le fondement d’une doctrine mécanique, complètement différente, il est vrai, de celle que Newton trouva insuffisante et qui le força à faire intervenir la cause première, Dieu, à l’exclusion de toute cause secondaire, parce qu’il crut à tort, si j’ose écrire ce mot, qu’elle était la seule admissible parmi toutes les théories imaginables. Il est, au contraire, très facile et naturel de déduire de la difficulté qui arrêta Newton, par une série de raisonnements brefs et solides, une démonstration du mode d’explication mécanique que nous avons esquissé dans ce Mémoire. Si l’on admet, et il est impossible de ne pas se ranger à cette opinion, que l’harmonie parfaite des mouvements des astres et la coïncidence des plans de leurs orbites démontrent l’existence d’une cause naturelle qui en est la source, cette cause ne peut pourtant pas être la matière qui remplit aujourd’hui les espaces célestes. Il faut donc que ce soit celle qui primitivement remplissait ces espaces, dont le mouvement a été l’origine des mouvements actuels des astres, et qui, en se condensant dans ces astres mêmes, a abandonné l’espace que l’on trouve vide aujourd’hui. En d’autres termes, il faut que la matière même dont se sont formées les planètes, les comètes et le Soleil lui-même ait été au commencement diffusée dans toute l’étendue du système planétaire, et dans cet état se soit mise en mouvement, mouvement qu’elle a conservé en se réunissant dans les noyaux isolés des astres, qui contiennent aujourd’hui toute la masse primitivement dispersée de la matière du monde. Dès lors, on n’est pas embarrassé pour découvrir le mécanisme qui a pu mettre en mouvement les matériaux de la Nature en voie de formation. Il n’est autre que l’impulsion même qui produisait la condensation de la matière, c’est-à-dire la force d’attraction, propriété essentielle de la matière, qui par suite se présente si bien à point, au premier éveil de la Nature, comme la cause première du mouvement.

On ne peut objecter que la direction imprimée par cette force doit tendre exactement vers le centre ; car il est bien clair que le mouvement vertical des éléments du chaos primitif, aussi bien en raison de la variété des centres d’attraction que par les obstacles qui résultaient du croisement des lignes de chute, a dû dégénérer d’abord en des mouvements latéraux dans toutes les directions possibles ; puis, en vertu de cette loi naturelle, d’après laquelle toute matière soumise à des actions réciproques arrive finalement à un état où les réactions mutuelles des molécules sont aussi faibles que possible, tous ces mouvements ont été ramenés à une direction unique, avec des vitesses proportionnées à la grandeur de la force centrale, si bien que les molécules n’ont plus eu aucune tendance à monter ni à descendre : car alors tous les éléments non seulement se mouvaient dans le même sens, mais ils décrivaient des cercles presque parallèles et indépendants, autour du centre commun d’attraction, dans les espaces célestes remplis d’une matière très subtile. Ces mouvements des particules ont dû ensuite persister, après que les globes planétaires s’en furent formés, et continuent maintenant, et continueront indéfiniment dans l’avenir par la combinaison de l’impulsion primitive avec la force centrale. Telle est la raison très simple de l’uniformité du sens des mouvements des planètes, de la coïncidence des plans de leurs orbites, de l’exact équilibre de la force d’impulsion avec l’attraction en chaque point, de la diminution d’exactitude de ces lois à mesure que la distance augmente, et des exceptions à ces lois qui se rencontrent dans les astres les plus extérieurs des systèmes.

Si cette dépendance mutuelle, dans laquelle nous voyons tous les astres, démontre qu’ils ont pris naissance au sein d’une matière en mouvement qui remplissait tout l’espace, l’absence complète dans des mêmes espaces interplanétaires, aujourd’hui vides, de toute matière autre que celle dont sont composés les globes des planètes, du Soleil et des comètes, fait voir que c’est la matière même de ces globes qui, au commencement, a dû être dans cet état de diffusion. La facilité et la justesse avec lesquelles tous les phénomènes du Monde ont pu être déduits de cette loi fondamentale dans les Chapitres précédents sont la confirmation de notre hypothèse et lui assurent une incontestable autorité.

La démonstration de l’origine mécanique de l’Univers et en particulier de notre système planétaire atteint le plus haut degré de la certitude, lorsqu’on examine comment la formation des astres eux-mêmes, l’importance et la grandeur de leurs masses, sont en rapport avec leur distance au centre de la gravitation. Car, en premier lieu, la densité moyenne de leur matière décroît par degrés continus à mesure que leur distance au Soleil augmente ; caractère qui vise si clairement les conditions mécaniques de leur première formation, qu’on ne peut rien souhaiter de plus. Les planètes ont été formées de matériaux dont les plus lourds occupaient le voisinage du centre commun d’attraction, tandis que les plus légers se tenaient à plus grande distance : c’est là une condition nécessaire dans tout mode de génération naturelle. Si l’on admet au contraire une disposition émanant immédiatement de la volonté divine, il n’y a plus de motifs de rencontrer de telles relations. On pourrait prétendre sans doute que les globes les plus éloignés ont dû être formés des matières les plus légères, afin que l’action des rayons solaires bien affaiblis par la distance y produisît néanmoins la température nécessaire à la vie ; mais il suffirait pour cela qu’il en fût ainsi des matières formant la surface, puisque les couches profondes de l’intérieur du noyau ne ressentent jamais l’action directe de la chaleur solaire, et ne servent qu’à produire l’attraction de la planète sur les corps environnants ; leur plus ou moins grande densité n’a donc rien à voir avec l’intensité ou la faiblesse des rayons solaires. Dès lors, à cette question, pourquoi les densités de la Terre, de Jupiter et de Saturne, sont-elles les unes aux autres, d’après les calculs de Newton, comme les nombres 400, 94 1/2 et 64, il serait déraisonnable de répondre que la cause en est un dessein particulier de Dieu qui les aurait proportionnées à l’intensité décroissante de la chaleur solaire. La Terre elle-même nous démontre l’insuffisance de cette réponse ; car l’action des rayons du Soleil pénètre à une si faible profondeur au-dessous de la surface, que la partie du globe qui en ressent l’effet n’est pas la millionième partie du tout, si bien que tout le reste y est complètement indifférent. Si donc les substances dont sont formés les astres ont les unes avec les autres un rapport régulier de densité s’harmonisant avec les distances ; comme aujourd’hui les planètes ne peuvent se modifier les unes les autres, parce qu’elles sont séparées par des espaces vides, il faut que leurs éléments aient été auparavant dans un état où ils pouvaient exercer les uns sur les autres une action commune qui a eu pour effet de les ranger par ordre de pesanteur spécifique ; et ceci n’a pu avoir lieu qu’à la condition que leurs particules, avant la formation des planètes, aient été diffusées dans toute l’étendue du système. Elles ont pu alors obéir à la loi générale du mouvement, et atteindre les positions qui convenaient à leur densité.

Le deuxième argument, qui démontre clairement l’exactitude de notre hypothèse de la formation mécanique des astres, se déduit de la considération des grandeurs des masses planétaires qui vont en croissant avec la distance au Soleil. Quelle est la cause de cette augmentation presque régulière des masses avec la distance ? Si l’on adopte la doctrine des causes finales et de l’intervention directe de Dieu, il est difficile d’assigner à la prépondérance des masses des planètes éloignées d’autre but que celui de leur permettre de maintenir dans leur sphère d’attraction une ou plusieurs lunes, qui serviraient à rendre le séjour de ces planètes plus agréable aux habitants auxquels elles sont destinées. Mais un pareil résultat aurait pu être obtenu tout aussi bien par une densité considérable de l’intérieur de leur noyau ; et alors pour quels motifs particuliers la substance de ces planètes est-elle si légère, ce qui est en contradiction avec le but proposé, qu’il a fallu que leur volume fût énorme pour leur donner une masse plus considérable que celle des planètes inférieures ? Il sera donc bien difficile de rendre raison de la loi des masses et des densités de ces astres, si l’on ne veut pas tenir compte de leur mode de génération naturel ; l’explication en est des plus simples, si l’on admet celui que je propose. Lorsque la substance des astres futurs était encore disséminée dans toute l’étendue du système planétaire, l’attraction l’a condensée en des globes, qui bien évidemment ont dû être d’autant plus gros, que le centre de la sphère d’où ils ont tiré leurs matériaux était plus éloigné du corps central ; car celui-ci, du milieu de l’espace où il est placé, devait limiter et empêcher ces condensations locales par la puissance prépondérante de son attraction.

Un des indices les plus clairs de ce mode de formation des astres aux dépens de la substance primitive, originairement disséminée dans l’espace, est la largeur des intervalles qui séparent leurs orbites les unes des autres ; ces intervalles en effet, dans notre manière de voir, doivent être considérés comme les compartiments vides, d’où les planètes ont tiré les matériaux nécessaires à leur formation. Or ces intervalles des orbites sont précisément en rapport avec la grandeur des masses qui s’en sont formées. La distance entre les orbites de Jupiter et de Mars est si grande, que l’espace qu’elle comprend surpasse la surface de toutes les orbites inférieures prises ensemble ; cette distance est donc ce qu’elle devait être pour la plus grande des planètes, dont la masse est plus grande que celle de toutes les autres réunies. On ne peut guère penser que cet écart entre Mars et Jupiter ait eu pour but d’affaiblir autant que possible l’attraction de l’une des planètes sur l’autre. Car un semblable but exigerait que toute planète placée entre deux autres se trouvât dans une position telle que les perturbations des orbites, par leurs attractions réciproques, fussent les plus petites possible ; elle devrait donc être plus rapprochée de celle dont la masse est la moindre. Or puisque, d’après des calculs de Newton, la force avec laquelle Jupiter peut agir sur l’orbite de Mars est à celle qu’il exerce sur Saturne dans le rapport de 1/12512 à 1/200, il est facile de trouver de combien Jupiter devrait se trouver plus rapproché de l’orbite de Mars que de celle de Saturne, si les distances étaient calculées en vue d’affaiblir les attractions mutuelles, au lieu de résulter du mécanisme de la formation des planètes. Mais les choses sont en réalité tout autrement disposées ; une orbite planétaire par rapport aux deux orbites qui la comprennent entre elles se trouve souvent plus éloignée de celle que décrit l’astre le plus petit que de l’orbite de la plus grande masse ; au contraire, la largeur de l’intervalle autour de l’orbite de chaque planète est toujours en rapport avec la masse de celle-ci. Il est donc évident que c’est le mode de génération qui a dû déterminer ces rapports ; et puisque ces deux conditions semblent reliées l’une à l’autre comme la cause à l’effet, la meilleure explication à en donner est d’admettre que les espaces compris entre les orbites ont servi à contenir les substances dont se sont formées les planètes. Il suit immédiatement de là que la grosseur des planètes doit être proportionnée à leur masse, rapport qui, pour les plus éloignées, doit être accru en raison de la plus grande diffusion de la matière élémentaire dans ces régions. Ainsi, de deux planètes qui possèdent des masses presque égales, la plus éloignée a dû disposer d’un espace de formation plus grand, c’est-à-dire que l’intervalle a dû être plus grand entre les deux orbites qui la comprennent, parce que la matière y était de nature spécifique plus légère et aussi plus disséminée qu’autour de celle qui se formait plus près du Soleil. C’est ainsi que la Terre, bien qu’elle ne contienne pas, en y comprenant la Lune, une quantité de matière égale à celle de Vénus, a exigé pourtant autour d’elle un plus grand espace de formation, parce qu’elle s’est formée d’une substance plus disséminée que celle de la planète inférieure. Les mêmes raisons font penser que Saturne a dû étendre sa sphère de formation beaucoup plus du côté opposé au centre que du côté le plus voisin (et la même chose peut se dire de presque toutes les planètes) ; par conséquent l’intervalle doit être bien plus grand entre l’orbite de Saturne et celle de l’astre qu’on peut supposer exister au delà de cette planète qu’entre Saturne et Jupiter.

Ainsi tout, dans le monde planétaire, procède par degrés continus, suivant la même loi que la force génératrice première, qui agit le plus énergiquement au centre et va s’affaiblissant progressivement à mesure que la distance augmente. La force d’impulsion originelle décroît ; la concordance des directions et des plans des orbites est de moins en moins exacte ; la densité des astres diminue ; la nature se montre de moins en moins économe de l’espace attribué à la formation de chacun d’eux ; tout ainsi diminue par degrés depuis le centre jusqu’aux plus lointaines distances ; tout montre que la cause première a été assujettie aux lois mécaniques du mouvement, et n’a point été guidée par le caprice d’une volonté libre.

Mais la preuve la plus évidente de la formation naturelle des corps célestes aux dépens d’une substance primitive, originairement disséminée dans les espaces célestes aujourd’hui vides, c’est cette coïncidence curieuse que j’emprunte à M. de Buffon, qui n’en a pas, il est vrai, tiré pour sa théorie tout l’avantage que nous en tirons pour la nôtre. Il remarque que si l’on fait la somme des masses des planètes pour lesquelles cet élément peut être calculé, savoir Saturne, Jupiter, la Terre et la Lune, cette somme donne une masse unique dont la densité est à celle du Soleil comme 640 est à 650 ; les masses des autres planètes Mars, Vénus et Mercure méritent à peine d’entrer en ligne de compte avec celles de ces grands corps du système ; il se manifeste là une égalité vraiment étonnante entre la matière de tout le monde des planètes réunies en un seul corps, et la masse même du Soleil. Il serait indigne d’un esprit sérieux d’attribuer au hasard une loi qui établit en somme un tel rapport d’égalité entre des astres formés de matériaux pourtant si infiniment variés, que sur notre Terre seulement il en est dont la densité est quinze mille fois celle des autres ; et il faut admettre que, si l’on considère le Soleil comme un mélange de toutes les espèces de matières qui se trouvent séparées les unes des autres dans les planètes, toutes ces matières ont dû se former ensemble dans un espace qui était à l’origine rempli d’une substance uniformément disséminée, et qu’elles se sont toutes, sans distinction, ramassées dans le corps central, tandis que, pour la formation des diverses planètes, elles se sont distribuées suivant les distances par ordre de densité. J’abandonne à ceux qui se refuseront à admettre la génération mécanique des astres le soin d’expliquer comme ils pourront une si singulière coïncidence par des raisons tirées d’un dessein particulier de la divinité ; et je clos ici la série des preuves d’un fait d’une évidence aussi convaincante que le développement de l’Univers par les seules forces naturelles. Pour résister à tant de preuves accumulées, il faudrait être ou trop profondément enserré dans les liens du préjugé, ou complètement incapable de s’élever au-dessus du chaos des idées préconçues, jusqu’à la considération de la vérité pure. Je veux croire que personne, à l’exception peut-être de ceux dont l’approbation ne compte pas, ne mettra en doute la droiture de mes intentions, lorsque je parais attribuer aux seules lois générales de la nature l’établissement des harmonies que nous offre le monde entier dans toutes ses parties, pour le plus grand avantage de la créature raisonnable. Il est certes très raisonnable de croire qu’un ordre si parfait, établi en vue d’un but utile, ne peut avoir pour auteur qu’une Intelligence souverainement sage. Mais on peut aussi en tout repos accepter mes idées, si l’on remarque que les propriétés essentielles et générales de toutes choses doivent tendre naturellement à produire des effets stables et s’harmonisant les uns avec les autres, puisque la création entière ne reconnaît pas d’autre origine que cette Sagesse suprême. On ne pourra non plus s’étonner de me voir attribuer à un effet nécessaire des lois générales de la nature les dispositions de l’ordre général du monde qui ont en vue l’avantage des créatures ; car tout ce qui découle de ces lois n’est pas l’effet d’un hasard aveugle ou d’une fatalité sans raison ; tout, en définitive, se base sur la Suprême Sagesse, d’où les propriétés générales de la nature empruntent leurs harmonieuses concordances. Certes, cette première conclusion est absolument juste : si l’ordre et la beauté brillent dans la constitution du monde, il existe un Dieu. Mais cette autre conclusion n’est pas moins fondée : si cet ordre a pu découler des lois générales de la nature, c’est que toute la nature est une production de la Suprême Sagesse.

À ceux qui, malgré tout, se plairaient encore à vouloir attribuer à l’intervention immédiate de la Sagesse Divine la belle ordonnance de la nature, d’où découlent les harmonies et les fins utiles de toute chose, et à refuser tout pouvoir de produire de pareils effets au développement d’après les seules lois naturelles, je conseillerai, pour extirper une bonne fois ce préjugé, de ne pas se borner à contempler dans le monde un astre en particulier, mais d’en embrasser tout l’ensemble. La position inclinée de l’axe de la Terre par rapport au plan de sa course annuelle, qui produit la succession agréable des saisons, leur paraît une preuve de l’action immédiate de Dieu ; qu’ils mettent en regard ce que devient cette inclinaison dans les autres planètes. Ils verront qu’elle n’est pas la même chez toutes, qu’il en est où l’inclinaison est nulle, comme Jupiter, dont l’axe est perpendiculaire au plan de l’orbite, ou comme Mars, où il est presque perpendiculaire ; ces planètes ne jouissent donc d’aucune variété des saisons, et elles sont pourtant comme les autres, les œuvres de la Divine Sagesse. La présence de lunes autour de Saturne, de Jupiter et de la Terre leur semble être l’effet d’un dessein spécial de Dieu ; mais nous rencontrons dans le système du monde des cas où un pareil dessein ne se manifeste pas, et il en faut bien conclure que la nature seule a produit ces arrangements, sans se laisser troubler dans sa libre façon d’agir par une contrainte supérieure. Jupiter a quatre lunes, Saturne cinq, la Terre une seule ; mais les autres planètes n’en ont pas, bien qu’il semble qu’elles en aient plus besoin que les autres, en raison de la longueur de leurs nuits. On admire, dans l’exacte proportion établie entre les impulsions communiquées aux planètes et la force qui les incline vers le centre suivant leur distance, la cause qui les fait tourner autour du Soleil sur des cercles presque parfaits, et les rend ainsi propres à l’habitation des êtres vivants par l’uniformité de température qui en résulte ; et l’on veut voir dans cette exacte proportion l’intervention immédiate de la main de Dieu. Mais on est encore forcé de revenir à la seule action des lois générales de la nature, dès que l’on remarque que ce caractère des orbites planétaires se perd peu à peu et par degrés insensibles dans les profondeurs des cieux ; et que la Suprême Sagesse elle-même, qui se serait complu à imprimer aux planètes des mouvements appropriés à son but, n’aurait pas su achever son œuvre jusqu’au bout, puisque le système à ses extrémités finit dans l’irrégularité, et le désordre complet. La nature, en dépit de sa tendance essentielle vers la perfection et l’ordre, embrasse dans l’étendue de sa diversité toutes les variations possibles, les écarts et les exceptions même à ses lois générales. Sa fécondité sans limites engendre également bien les globes habités et les comètes, les montagnes fertiles et les écueils dangereux, les terres habitables et les déserts stériles, les vertus et les vices.