Histoire politique des États-Unis/Tome 1/Préface

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Charpentier (1p. i-xxiv).
PRÉFACE.

Il n’y a point de livre qui ne garde le cachet du temps où il a été composé, mais cette marque est bien plus sensible quand ce sont des leçons qu’on publie, car s’il n’est pas impossible que l’écrivain s’isole de son siècle, et qu’il étudie le passé sans y porter les idées et les passions du jour, il en est tout autrement du professeur, et on ne peut même pas lui demander cette indifférence. Qui parle aux hommes doit entrer d’abord dans leurs vues, s’il veut qu’on l’écoute ; c’est son devoir que de se jeter dans le courant, non pas pour y suivre lâchement la foule, mais pour combattre l’erreur et défendre la vérité. C’est un cours que j’imprime, et un cours fait en des circonstances déjà bien loin de nous ; aussi en relisant mon ouvrage, ai-je craint trop souvent que le ton qui y règne n’étonnât plus d’un lecteur oublieux, et que les maximes que j’y soutiens ne parussent surannées. On m’excusera donc de faire l’histoire d’un livre assez malheureux pour avoir déjà une histoire et pour être vieux en naissant.

Lorsqu’en 1849 j’eus l’honneur d’être nommé professeur au Collège de France, mon premier désir fut de répondre à la confiance du gouvernement, en choisissant un sujet qui me permît en même temps et d’exposer les idées auxquelles j’ai consacré ma vie et de servir mon pays dans la mesure de mes forces en un moment de crise et de danger. La France, on s’en souvient peut-être, souffrait alors des vices d’une constitution impossible, et envisageait avec effroi l’avenir que lui avaient préparé ses législateurs. Sortir de l’abîme que l’inquiétude et les passions creusaient chaque jour, c’était le cri de la nation, et je voulais m’associer à cette œuvre commune. Professeur, je n’entendais ni attaquer la Constitution que j’avais condamnée comme citoyen, ni pousser au mépris d’une loi mauvaise ; grâce à Dieu, je me fais une autre idée de mes devoirs : mais je voulais chercher à la clarté impartiale de l’histoire, et en dehors de l’agitation publique, quelles sont les conditions durables de la liberté, et comment un pays qui souffre de l’anarchie peut réformer ses institutions, sans suspendre la vie nationale et sans se jeter tête baissée dans les aventures. C’est le plus grand problème de la politique, c’était alors pour la patrie une question de vie ou de mort. Quel plus beau sujet d’études et de réflexions ! Et quelle joie si l’histoire offrait un remède à tant de maux !

Au lendemain de février j’avais demandé à mes livres, ce que les livres ne refusent guère à ceux qui les consultent sans passion : une consolation et des conseils. C’est une règle d’hygiène morale que je recommande aux honnêtes gens quand les événements trompent leurs espérances les plus douces et les plus légitimes. Au lieu de s’irriter dans la solitude, qu’ils écoutent la voix grave et impartiale du passé ; il est des moments où Tacite fait du bien, et où la parole même d’un ami ne vaut pas la vertueuse tristesse de ce grand cœur qui ne voulait aimer que la liberté ! Pour moi, en 1848, c’est à l’histoire des États-Unis que j’avais demandé des leçons. Ce qui m’avait conduit à cette étude, c’est ce que je savais en gros de la constitution américaine, et des difficultés que la liberté avait eu à vaincre dans le nouveau monde avant d’y faire ses miracles ; et plus je vis de près ce grand spectacle, et plus j’en fus frappé comme d’une révélation. C’étaient nos fautes et nos souffrances ; mais avec quel courage et quelle sagesse les Américains s’étaient tirés du péril, et quelle différence dans leur façon de comprendre et d’établir la liberté ! On eût dit que dans le projet de constitution française nos modernes Lycurgues eussent fait exprès de prendre le contre-pied des idées américaines, et que leur œuvre fût un démenti donné à la sagesse de Washington, un défi jeté à l’expérience des siècles. Ce fut alors que, dans une inquiétude et une tristesse profondes, j’écrivis, en juillet 1848, des Considérations sur la Constitution[1], et que le sentiment du danger me poussa à joindre à cette publication la lettre suivante, adressée au général Cavaignac par un homme malheureusement trop inconnu pour qu’on l’écoutât au milieu des cris et de la fureur des partis.

Au général Cavaignac, président du Pouvoir exécutif.

« Général,

« En remettant dans vos mains les destinées de la patrie, les événements vous ont fait une position comparable à celle de Washington. Déjà, dans une guerre plus cruelle qu’une guerre étrangère, vous avez montré une fermeté et une humanité dignes de ce grand homme. Pour que l’histoire achève un parallèle si noblement commencé, il vous reste à fonder, avec nos législateurs, une constitution durable, une constitution vraiment libre, vraiment républicaine. Puissent en ce point vous servir également d’exemple et la sagesse et le sens exquis du héros des États-Unis ! Les questions qui nous partagent aujourd’hui sont les questions mêmes qui divisèrent les fondateurs de la république américaine : la déclaration des droits, l’indépendance du pouvoir exécutif, le maintien du pouvoir législatif dans ces bornes hors desquelles il dégénère en insupportable tyrannie. Les solutions de Washington, adoptées par ses contemporains, ont fait la grandeur de l’Amérique ; le temps a prononcé pour elles et leur a donné son irrésistible sanction. Ce sont cependant ces solutions que repoussent aujourd’hui nos constituants, dédaignant une voie sûre et frayée, pour mener la France vers un abîme où restera sa liberté. C’est à vous, Général, placé par votre position et votre caractère au-dessus des partis, qu’il appartient de réfléchir sur la responsabilité que l’histoire fera peser sur votre tête, si, sous le nom de république, vous ne donnez à la patrie que le despotisme d’une assemblée sans contre-poids. À vous de vous demander si, dans la position faite au pouvoir exécutif par la constitution, vous pourrez demain régir la France avec cette indépendance d’action sans laquelle il n’y a pas de gouvernement. Un mois déjà passé aux affaires vous donnera sur ce point plus de clartés qu’un penseur n’en peut acquérir en vingt ans d’études solitaires.

« Quand le pays est à la merci des flots, comme un navire désemparé, chacun a le droit, sinon de se mêler à la manœuvre, au moins d’indiquer ce qu’il croit le nord ; c’est à ce titre, Général, que je vous adresse mon opinion. C’est celle d’un républicain du lendemain, mais d’un démocrate de la veille, et qui croit ne le céder à personne pour l’amour qu’il porte a son pays.

« J’ai l’honneur d’être, Général, avec un profond respect, votre tout dévoué concitoyen,

« Édouard Laboulaye. »

Nommé professeur, mon devoir était écrit. C’était de faire connaître l’Amérique à la France, et de lui demander des exemples et des secours pour l’orage qui approchait. J’abordai donc cette étude avec ardeur, et ne négligeai rien pour faire un exposé complet de ces événements qui avaient pour nous un intérêt si direct. Bancroft me donna l’histoire des colonies, qui fait l’objet de ce premier volume ; Story me donna l’histoire de la Constitution, mais à ces deux auteurs, mes guides constants, et à qui je dois ce qu’il y a de bon dans ce livre[2], je joignis tout ce que je pus trouver de documents originaux et de biographies, et j’eus bientôt une bibliothèque assez considérable pour oser croire que rien d’essentiel ne m’était échappé, et que je pouvais remplir le premier devoir d’un professeur en apportant au public la vérité.

L’auditoire n’était pas nombreux, et le maître était bien novice ; mais le sujet était si grand et les circonstances si sérieuses que ce cours fut suivi, ce me semble, avec un intérêt particulier. Pour moi, je m’y attachai avec passion, et je ne sais ce qui m’instruisit le plus, ou de l’histoire des Colonies, ou de la Révolution, ou de la façon dont se fit cette constitution admirable qui a donné aux États-Unis une prospérité sans exemple, et qui après soixante ans est plus jeune et plus populaire que jamais.

L’histoire des Colonies m’introduisit dans un monde nouveau. L’Amérique comprend la liberté tout autrement que ne fait la France : au fond c’est la liberté anglaise ; mais comme aux États-Unis il n’y a ni aristocratie ni formes gothiques pour l’envelopper, on en voit mieux toute la simplicité et toute la grandeur.

En France on n’a mis la liberté que dans la charte, et il a toujours semblé qu’avec deux Chambres, une loi électorale et l’abolition de la censure, l’œuvre était achevée. Une centralisation énorme, une administration tout impériale, une religion d’État, l’éducation dans la main du gouvernement n’ont jamais effrayé les politiques du centre gauche (quand la France était centre gauche), et ils n’y ont rien vu d’inconciliable avec la liberté.

Aux États-Unis, au contraire, on n’a pas fait de la liberté politique le simple couronnement de l’édifice ; on sait là-bas que la liberté est chose si lourde qu’elle écraserait tout de son poids, et que rien ne peut la supporter qu’elle-même. Aussi c’est dans les fondements même de la société qu’on l’a placée. On tient là-bas qu’une charte n’est qu’un morceau de papier, et que si la liberté n’est pas d’abord en chaque citoyen, une habitude de sa vie et un besoin de son cœur, la constitution la plus parfaite et la plus libre n’est qu’une dangereuse chimère ; l’exemple de l’Amérique espagnole suffit à le prouver. C’est à l’aide de la religion, de l’éducation, de l’organisation communale, de la milice nationale, qu’on enracine la liberté dans l’âme du citoyen ; ce sont les quatre piliers qui soutiennent la constitution. L’Église séparée de l’État, et par conséquent ni querelles intestines, ni alliance simoniaque ; l’éducation hors de la main de l’État, mais imposée à la commune et considérée comme une question de vie ou de mort pour la république ; une milice nationale qui remet entre les mains des citoyens la police et la défense de l’Etat, et exclut toute politique d’ambition et de conquêtes ; la commune, seule maîtresse de ses intérêts, responsable de ses fautes et de ses erreurs : voilà quelles sont aux États-Unis les quatre conditions essentielles de la liberté, conditions qui nous ont toujours manqué. Là-bas la vie politique ne vient point par accès et comme une maladie, c’est une part de la vie journalière. On est citoyen en même temps qu’on est avocat, industriel ou laboureur. Chacun de près ou de loin s’y occupe des affaires de son église, de son école, de sa commune, en même temps que de ses propres affaires. Elles ne le touchent guère moins, car c’est lui qui lève, qui emploie ou surveille les fonds qu’il a votés, et qui souffre ou profite des fautes ou de la sagesse de ses concitoyens. Ainsi se retrouve aux États-Unis cette vie publique, dont Rome nous a laissé de si beaux exemples ; la commune y est l’école mutuelle de la liberté ; dès le premier jour le citoyen s’habitue à aimer l’État comme sa propre chose, et contracte ainsi ce légitime orgueil qui fait la force et la vertu des républiques.

Qu’on ne croie pas que cet amour éclairé de la liberté soit une idée moderne aux États-Unis ; la philosophie du xviiie siècle n’a rien à réclamer dans cette œuvre si belle ; l’honneur en reviendrait plutôt à la religion. Voltaire, Rousseau, Mably peuvent revendiquer leur part dans la révolution française, mais ils n’ont rien à prétendre dans la constitution américaine, et quand on aura lu l’histoire des colonies on comprendra toute la vérité de ces paroles qu’écrivait, en 1782, John Adams, l’ami et le successeur de Washington : « En général, la théorie du gouvernement n’est pas moins bien entendue en Amérique qu’en Europe, et il y a là-bas un grand nombre de personnes qui comprennent tout ce qui touche une libre constitution, beaucoup mieux que ne le font l’abbé de Mably ou M. Turgot, tout aimables, instruits et ingénieux que soient ces deux messieurs[3]. » Adams avait raison, la liberté aux États-Unis n’est pas une étrangère pour laquelle on se prend tout à coup d’une folle passion, et qu’on abandonne en un jour de caprice après lui avoir tout sacrifié ; elle y est venue d’Angleterre avec le premier émigrant, comme une épouse, comme une mère, et depuis deux siècles rien n’a rompu, rien n’a altéré cette sainte union.

L’histoire de la révolution me préparait une surprise nouvelle. S’il est un nom souvent répété, dans les temps modernes, c’est celui de Washington ; mais comme on connaît mal ce grand homme quand on ne l’a pas étudié de près, dans ses actes et dans ses écrits ! Chose bizarre, il n’est pas de fondateur d’empire dont on parle avec plus de respect ; mais on reste froid devant cette noble figure. Dans cette vie, si belle par son uniformité même, il n’y a rien qui étonne nos imaginations méridionales. C’est pour les conquérants qui ont ensanglanté la terre et foulé aux pieds la liberté, que nous gardons notre admiration ; nous adorons ce sublime égoïsme ; pour Washington il ne nous reste plus que de l’estime, et nous ne comprenons pas encore qu’il n’y a de grandeur que dans le dévouement. Ah ! que Byron avait bien raison de s’écrier à la fin de son Ode à Napoléon :

Where may the wearied eye repose
When gazing on the great,
Where neither guilty glory grows
Nor despicable state ?

Yes ! One — the first — the last — tho best,
The Cincinnatus of the West,
Whom envy dared not hate,
Bequeath’d the name of Washington
To make man blush there was but one[4].

Washington est-il aussi grand que le fait Byron ? Oui, et on le verra bientôt si on veut le comparer aux plus illustres personnages. Qu’on prenne pour exemple ce César qui a tellement ébloui les hommes, que chacun à l’envi lui pardonne ses crimes et s’incline devant la grandeur de ses forfaits. Washington ne pâlira pas devant ce héros de l’empire romain. Sans doute le général américain n’avait ni l’esprit ni les ressources du vainqueur de Pharsale ; il vivait dans une société pauvre et frugale, et ses concitoyens ressemblaient plus aux contemporains de Cincinnatus qu’à ceux de Cicéron ; mais quelle différence morale entre ces deux hommes, et à ne considérer que le génie politique, que l’un est grand, et que l’autre est petit !

Si en ces deux rivaux on estime ce qui est de l’homme, et non point de la nature ou du siècle, je veux dire la volonté, Washington ne le cède point à César. Tous deux une fois entrés dans leur voie n’en sont jamais sortis, et n’ont point reculé. César a voulu imposer au monde sa volonté et en chasser le nom même de liberté ; rien ne l’a retenu, et il a tué un million d’hommes pour arriver à son but. Washington a voulu défendre et consolider la liberté de la patrie, et rien non plus ne l’a jamais arrêté ; il a bravé la corde et l’infamie pour affranchir son pays menacé ; il a repoussé avec mépris la couronne que lui offrait l’armée, et qu’il eût pu accepter sans qu’on le taxât d’ambition. Dictateur, il n’a eu de souci que la liberté, d’amour que la république. Tous deux ont réussi ; chacun d’eux a fondé un empire, et légué à l’avenir son exemple et sa pensée ; leur œuvre les jugera.

Le despotisme qu’a établi César a donné tout pouvoir à un maître, et condamné tout un peuple à vivre de la volonté d’un seul homme. Ce règne d’un jour, en fondant l’Empire, a valu au monde cinq siècles d’une décadence irrésistible. L’administration impériale, un des systèmes les mieux combinés qu’ait imaginés la politique, a tellement usé la société romaine que le christianisme même ne l’a pas relevée ; il a fallu des races nouvelles pour régénérer un sang épuisé.

Washington a établi une république sage et bien ordonnée, et il a laissé à l’avenir non pas l’exemple fatal du crime triomphant, mais l’exemple bienfaisant du patriotisme et de la vertu. En moins de cinquante ans, grâce à la sève puissante de la liberté, on a vu s’élever un empire basé non pas sur la conquête, mais sur la paix et l’industrie ; un empire qui, avant la fin du siècle, sera le plus grand État du monde civilisé, et qui, s’il reste fidèle à la pensée de ses fondateurs, si l’ambition n’arrête point le cours de sa fortune, offrira au monde le spectacle inouï d’une république de cent millions d’hommes, plus riche, plus heureuse, plus brillante que les monarchies du vieux continent. Voilà l’œuvre de Washington !

Malgré tout l’éclat de son génie, César a laissé un nom sinistre, et qui signifie despotisme. Le nom de Washington est bien plus que celui d’un fondateur d’empire ; Washington ouvre une ère nouvelle dans l’histoire ; plus grand que César, il a défait l’œuvre du Romain ; il a fait cesser le funeste divorce que César a introduit sur la terre, il a réconcilié le monde avec la liberté !

Et Washington n’est pas seul en Amérique ; un génie égoïste comme César n’a autour de lui que des instruments et des subalternes ; chacun se plie à la pensée du maître. Une âme généreuse et amie de la liberté, comme était Washington, appelle autour de soi tous les honnêtes gens, et provoque partout le patriotisme et le dévouement. Quelle pléiade de citoyens excellents ! Patrick Henry, Hancock, Samuel Adams, Franklin, John Adams, Jefferson, Jay, Gouverneur Morris, Madison, et au premier rang cette belle et douce figure d’Hamilton, Hamilton pour qui l’Amérique a été ingrate, et que nous avons le tort de ne pas connaître, car ce jeune homme a été le bras droit et le conseil de Washington, le digne Éphestion de ce paisible Alexandre ! C’est quand on a vécu en temps de révolution, au travers de ces nuits d’orages, au milieu des passions et des appétits soulevés, qu’on sent ce que valent ces nobles cœurs, qui dans le danger même ne voient qu’une raison de plus pour défendre ces deux sœurs inséparables, la justice et la liberté, contre le caprice, l’aveuglement, la furie populaire. Glorieux temps où les épreuves étaient rudes sans doute, et le lendemain douteux, mais où chacun comptait sur Washington, soutenant tout de son exemple et de sa vertu !

L’histoire de la constitution, non moins instructive que celle des colonies et de la révolution, avait en 1849 un intérêt particulier. Comme nous, l’Amérique avait souffert de l’anarchie, et ce mal lui venait de deux causes : l’absence d’un pouvoir exécutif fortement constitué, et l’omnipotence d’une assemblée unique. La leçon était frappante, on en conviendra. L’Amérique, donnant un démenti à son passé et cédant à une illusion que partageait Franklin, avait remis le gouvernement à une seule chambre ; c’en fut assez pour qu’elle s’abîmât dans l’anarchie et tremblât devant l’émeute, au moment même où la paix la laissait maîtresse de ses destinées. Ce fut alors que l’immortel Hamilton, et Jay, et Madison, et tous les vrais amis de la liberté se réunirent pour sauver la patrie, et firent nommer cette Convention de 1787 qui rédigea la constitution.

Que de sagesse dans les délibérations ! Quel désir honnête de fonder la liberté sur la justice et sur le respect des droits de tous ! Et plus tard, quel courage pour faire adopter cette loi commune aux treize États divisés par mille passions diverses ! Ce dévouement du moins produisit une des constitutions les plus parfaites que connaisse l’histoire, et une de celles qui déjà a duré le plus longtemps. Deux chambres, toutes deux peu nombreuses ; un sénat mêlé sagement à l’administration ; un président chargé de peu d’attributions, mais libre dans son action, et enfin, ce que nous n’avons jamais connu, un pouvoir judiciaire vraiment indépendant, et assez fort pour maintenir dans le devoir les chambres même, en les empêchant de violer la constitution. Que de leçons pour nous dans cette loi dont nous connaissons si peu l’esprit !

Et à côté de cette division des pouvoirs si sage, et fondée sur une si longue expérience, quel ménagement de l’individu, quel respect de ces droits et de ces garanties sans lesquels la liberté politique n’est qu’un nom ! La liberté religieuse, la liberté individuelle, la milice, le jury mis au rang des droits inviolables ; partout ce soin jaloux qui craint l’usurpation ou la faiblesse des assemblées.

Toutefois ces prescriptions n’étaient point ce qui me frappait le plus ; nous les avons souvent répétées dans nos constitutions, et elles y sont restées une lettre morte. Mais aux États-Unis les mœurs y soutiennent les lois, et ces dispositions sont vivantes parce que chaque citoyen en sait tout le prix, et est prêt à les défendre. Il y a d’ailleurs une sentinelle vigilante qui ne laisse jamais le peuple s’endormir sur ses libertés menacées ; c’est la presse, cette gardienne nécessaire de tous les droits publics et privés. En France, il est aisé de faire le procès de la presse, nous en avons beaucoup souffert, et ses excès nous ont aveuglés sur les services que seule elle peut rendre. Mais l’homme n’abuse-t-il pas de toutes les forces qui sont à sa disposition, et avant tout n’abuse-t-il pas de la plus précieuse de toutes, de sa propre vie ? Eh bien ! la presse est la vie même du corps social, et quelque abus qu’on en fasse, on n’en détruira jamais la nécessité. C’est ce qu’on a compris en Amérique, et comme c’est un pays jeune et qui se sent vivre, nulle part on n’a usé plus largement de la presse, ni su en tirer un meilleur parti. Là-bas on proclame que l’ignorance est le fléau qui perd les démocraties, et que la presse seule achève l’éducation du peuple ; qu’elle seule fait la supériorité des pays libres, car en excitant l’esprit, elle amène la richesse à la suite de la liberté : ce sont de bien vieux axiomes, mais qui, là-bas, n’ont pas encore changé.

Tel fut l’objet de mon cours ; tel fut le tableau que j’essayai de remplir. Plus d’une fois il me parut que l’auditoire s’associait à mes études ; mais pour moi j’en vivais, et il me semblait que nulle publication ne pouvait être plus utile qu’un livre où l’Amérique parlerait à la France, et lui communiquerait son expérience. Peu importait le mérite de l’auteur, pourvu que son ouvrage contînt la substance des idées américaines, et en ce point, qui ne demandait que du travail, je me croyais en état de satisfaire le lecteur. J’allais imprimer mon livre quand, au commencement de 1851, la question de révision occupa la France. Éclairé par l’exemple de l’Amérique, un des premiers j’appelai l’attention du pays sur ce problème délicat[5], et je proposai une solution empruntée des États-Unis ; c’était le moyen d’éviter des mesures violentes et dont la liberté souffre alors même que l’opinion y applaudit. En étudiant l’Amérique, pays pratique et de bon sens, je m’étais demandé quel était le vice de ces assemblées constituantes qui chez nous ne paraissent jamais que pour tromper à la fin les espérances qu’elles ont excitées au début. Et j’en étais arrivé à cette conviction, que ces assemblées constituantes, à qui nous donnons tous les pouvoirs, sont une chimère ; ce que serait en physiologie un système qui suspendrait la vie du malade pour renouveler un tempérament épuisé. Quand le remède serait trouvé, il y a longtemps que le patient serait mort. Les assemblées constituantes, à qui nous remettons le despotisme pour qu’elles organisent la liberté, c’est quelque chose d’aussi fou que la quadrature du cercle ; en Amérique, au contraire, on a résolu le problème : on touche à la constitution sans rien changer à la marche du pays, sans donner aux chambres des pouvoirs extraordinaires, sans troubler les esprits, sans arrêter les affaires, et il n’est guère d’année où, sur quelque point des États-Unis, on ne réunisse une Convention. Ce nom de sinistre mémoire est là-bas un nom innocent, parce qu’on y a toujours su renfermer les assemblées dans le cercle étroit d’un devoir bien tracé.

Je ne sais si ma brochure, où je citais l’exemple de l’Amérique, était de nature à faire impression, mais ce n’est pas en un jour et avec un livre qu’on ouvre les yeux d’un peuple inquiet et mécontent ; une nation qui souffre ne lit guère, et tandis que je préparais pour l’impression le manuscrit de mon Histoire des Institutions politiques aux États-Unis, qui devait achever la conviction de mes lecteurs, la France faisait une révolution nouvelle et changeait de gouvernement.

Ce changement était de telle nature que j’ajournai la publication de mon livre ; non pas que mes convictions fussent ébranlées par un événement qu’il était trop aisé de prévoir[6] ; non pas que j’eusse moins d’estime pour le génie de Washington et le patriotisme de ses amis ; jamais je n’avais mieux compris leur grandeur, mais je pensai que personne ne m’écouterait dans le premier moment. La France est un pays passionné, tout y est mode et entraînement. Le lendemain du 24 février, je voyais passer à ma gauche une foule de gens que j’avais connus si longtemps à ma droite, que j’ignorais qu’ils fussent républicains ; aujourd’hui, les voici revenus à leur première place, toujours fidèles à la même pensée, c’est qu’il faut soutenir et servir le pouvoir. Quelques personnes les blâment, et moi je les admire, car ils ont résolu le plus délicat des problèmes, en mettant d’accord leur devoir et leur intérêt.

Pour moi, que le sort a toujours fait simple spectateur, et qui n’ai qu’un désir, celui de voir la France heureuse, libre et pacifique, j’ai le défaut, et il est grand dans ce pays, de ne point me fier au courant qui emporte si bonne compagnie ; et, par un vice de nature ou d’éducation, je me défie de ce que tout le monde applaudit. Comme citoyen, ce n’est pas sans inquiétude que je considère ce qui se passe aujourd’hui. Dans ce que j’entends louer, il me semble que je reconnais des solutions déjà essayées, et dont la France s’était fatiguée comme elle s’est dégoûtée de tant de choses. En politique il n’y a plus de mystères, et on y peut calculer aisément l’effet d’institutions déjà connues. Certes, on n’avait point caché au pays ce que la démagogie apporte avec elle de misères et de crimes ; la France n’a pas voulu écouter ses conseillers ; elle a mieux aimé acheter l’expérience ; elle sait ce qu’on la paye : aujourd’hui on se croit au port ; moi je vois des dangers de plus d’une espèce, et des dangers qu’il n’est pas impossible de conjurer. Voilà pourquoi je publie mon livre, et pourquoi je n’y change rien. Il a été fait sous la République, à une époque où j’espérais prouver aux républicains que, pour la liberté comme pour le pouvoir, il n’y a de salut que dans un régime qui fait une juste place à chacun de ses deux éléments, dans un régime qui empêche la liberté de se perdre dans l’anarchie, et qui empêche l’autorité de s’affaiblir par l’excès même de sa puissance. Aujourd’hui ce n’est plus du même côté qu’on penche, les termes du problème ont été renversés ; mais le problème n’a pas varié, et le devoir d’un citoyen qui aime son pays est toujours le même. Je publie donc mon cours tel que je l’ai fait en 1849, et sans y rien changer d’important. Si arriéré qu’il soit, je le crois de nature à faire réfléchir un lecteur impartial, et c’est à celui-là que je m’adresse ; je n’écris point pour les partis.

Quant aux politiques qui se croient sûrs de l’avenir, je n’entends pas troubler leur sécurité ; discuter d’ailleurs avec eux n’est pas aujourd’hui chose facile ; qu’ils me permettent seulement de leur citer une anecdote peu connue et qui ne manque pas d’intérêt. Je l’emprunte aux Souvenirs du général Mathieu Dumas[7]. Elle est du temps de l’Empire ; nous sommes à la veille de Wagram, et le héros de l’histoire est Napoléon.

« J’étais resté à Ebersdorff, raconte le général ; pour veiller aux divers passages des troupes ; je me rendis le 4 juillet, à la pointe du jour, au camp impérial pour rendre compte au major général…, lorsque l’Empereur sortit de sa tente et m’appela.

« Je lui rendis compte du passage des divers corps et de l’approche de l’armée d’Italie : « Fort bien, me dit-il, nous sommes en mesure ; l’archiduc Jean devrait faire sur la rive gauche le même mouvement qu’a fait Eugène sur la rive droite, et se trouver demain avec ses trente mille hommes à la grande bataille ; eh ! bien, vous verrez qu’il n’y sera pas. » Puis il se mit à se promener sur le gazon, les mains derrière le dos, en me faisant diverses questions, celle-ci entre autres : « Dites-moi ce que vous pensez de Narbonne, que j’ai envoyé commander à Raab. — Sire, lui répondis-je, je pense que c’est un homme dont l’esprit est propre à tout ; il a le cœur haut, et je lui crois toutes les sortes de courage. — Bon, mais il n’a jamais vu tirer un coup de fusil. — Sire, je ne crois pas qu’il ait besoin d’apprentissage. » Changeant tout à coup de sujet, il me dit : « Général Dumas, vous étiez de ces imbéciles qui croyaient à la liberté ? — Oui, Sire, j’étais et je suis encore de ceux-là. — Et vous avez travaillé à la révolution, comme les autres, par ambition ? — Non, Sire, et j’aurais bien mal calculé, car je suis précisément au même point où j’étais en 1790. — Vous ne vous êtes pas bien rendu compte de vos motifs ; vous ne pouvez pas être différent des autres ; l’intérêt personnel est toujours là. Tenez, voyez Masséna ; il a acquis assez de gloire et d’honneurs ; il n’est pas content ; il veut être prince comme Murat et Bernadotte ; il se fera tuer demain pour être prince ; c’est le mobile des Français ; la nation est essentiellement ambitieuse et conquérante. »

Cinq ans après cette conversation, où l’Empereur avait plus d’une raison de croire que la France partageait les passions de son chef, la France en était revenue aux idées de Mathieu Dumas. C’est avec furie qu’elle applaudissait aux théories constitutionnelles, c’est avec transport qu’elle saluait dans la Charte les grands principes de 1789 ; et cette passion a duré plus de trente ans, et durerait encore si l’anarchie n’eût pris le masque et le nom de la Liberté pour la déshonorer.

Mathieu Dumas, soldat de la guerre d’Amérique, courageux défenseur de la vraie liberté à l’Assemblée législative, proscrit de fructidor, était un de ces cœurs honnêtes et fermes qui ont l’horreur du désordre, et qui aiment les gouvernements réguliers. Sincèrement attaché à l’Empereur, s’il regrettait la liberté, ce n’était pas par vain regret du passé, c’était parce qu’il y voyait le seul frein qui préserve le pouvoir d’entraînements dangereux. Il est permis de croire qu’une tribune et une presse vraiment libres eussent épargné à la France plus d’un malheur, à l’Empereur plus d’une faute cruellement expiée.

C’est ainsi qu’à la fin d’une longue et honorable vie il fut donné au général Mathieu Dumas de voir les événements donner raison aux convictions de sa jeunesse, et qu’il eut le bonheur de mourir en croyant la liberté assurée sans retour.

C’est sans doute un défaut des constitutionnels que d’être incorrigibles ; je remarque du moins que c’est toujours parmi eux que se trouvent ces hommes absurdes qui ne changent jamais. Des jacobins ministres, écrivait Mirabeau à Louis XVI, ne seront jamais des ministres jacobins. Il n’en eût pas dit autant des constitutionnels. Malouet et ses amis se retrouvaient, en 1814. ce qu’ils étaient en 1789 ; la révolution ne les avait pas dégoûtés de la liberté. J’ai eu le malheur d’être élevé à cette école, et l’étude de l’histoire n’a fait que me confirmer dans ces sentiments de ma jeunesse. J’étais avec toute la France, je suis encore avec quelques fidèles, un de ces imbéciles qui ne croient qu’à la liberté ; et ma foi dans ces idées est si vive et si entière, que loin de rougir de mon aveuglement, j’en suis fier, et ne demande ni d’autre recommandation pour mon livre, ni d’autre honneur pour mon nom.

Paris, 15 juillet 1855.
  1. Publiées dans la Revue de législation, juillet 1848, et séparément chez A. Durand.
  2. Je n’ai pas cité M. Bancroft aussi souvent que j’aurais dû le faire, il eût fallu mettre son nom à chaque page ; mais je n’avais pas toujours marqué les citations dans les notes qui ont servi à la rédaction de mon cours, et c’est ainsi que plus d’une fois il ne m’a pas été possible de dire à qui j’empruntais le récit des événements. Je n’entends en rien méconnaître la grandeur de mes obligations, et je répète que j’ai presque toujours suivi l’excellente Histoire de M. Bancroft. Le contrôle même auquel j’ai soumis ce livre ne m’en a que mieux démontré le mérite.
  3. Voy. l’Appendice A, p. 523.
  4. « Où se reposera l’œil fatigué de regarder les grands ? où trouvera-t-il une gloire qui ne soit pas criminelle, une pompe qui ne soit pas méprisable ? Oui, il est un homme, — le premier, — le dernier, — le meilleur de tous, le Cincinnatus de l’Ouest, que l’envie même n’osa pas haïr. Il nous a légué le nom de Washington pour faire rougir l’humanité de ce qu’un pareil homme est unique dans l’histoire. »
  5. La Révision de la Constitution, lettres à un ami, par Edouard Laboulaye. Paris, février 1851, chez A. Durand.
  6. « L’école historique, écrivais-je en 1848, croit avoir réduit la politique en science positive, et si ses principes sont vrais, elle prédit hardiment qu’en rompant la tradition pour nous imposer une constitution révolutionnaire, antipathique aux idées et aux habitudes reçues, on nous pousse infailliblement à la dictature par la démagogie. Je ne puis me lasser de le répéter, et je voudrais que ce cri fût entendu de la France entière : ou la science est fausse (et j’en viens à le souhaiter), ou l’on nous mène à l’abîme. En adoptant la constitution nouvelle, on perd la république, quand rien ne serait plus facile que de la fonder sur des bases durables, etc. » (Considérations sur la constitution, p. 79. Voy. aussi la Révision de la constitution, p. 115 et 116.)
  7. T. III, p. 362, Paris, 1839.