Histoire secrète d’Isabelle de Bavière, reine de France/3-1

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Texte établi par Gilbert Lely, Jean-Jacques Pauvert (Œuvres complètes, t. XXXIp. 285-356).

TROISIÈME PARTIE


… Il est donc des forfaits

Que le courroux des Dieux ne pardonne jamais

Voltaire.

Tout le monde connaît les chimériques prétentions d’Édouard III à la couronne de France : tels furent cependant les seuls droits que Henri V réclama pour s’emparer de cette couronne ; mais quelque entreprenant que fût ce prince, eût-il osé faire valoir de tels droits sans l’appui de la reine, qui, pour l’encourager, ne pouvait que lui offrir la faction de Bourgogne ? Ainsi toute sa conduite avec le seul prince qui pouvait lui faire atteindre ce but se trouve expliquée par le désir extrême qu’elle avait d’y parvenir.

Ce fut en 1415 que les premiers coups se portèrent : quelle hardiesse cependant, et quelle inconséquence ! quoi ! le fils d’un usurpateur, encore mal affermi sur le trône d’Angleterre, osait prétendre à s’asseoir sur celui de Charles VI ! Il fallait une femme telle qu’Isabelle pour concevoir un pareil projet, et un homme aussi ambitieux que Henri pour l’exécuter. Mais plus la justice et la sagesse opposent de digues à l’ambition, plus cette terrible passion travaille à les rompre. Henri comprit néanmoins qu’il lui fallait ici autant de politique que de courage ; en conséquence, il ne demanda plus que la cession subite de la majeure partie de la France.

Isabelle était l’âme de toutes ces délibérations secrètes ; elle les dirigeait, elle en rectifiait les bases. Elle seule dictait aux ambassadeurs de Henri V tout ce qui pouvait le mieux parvenir à morceler la France ou plutôt à l’avilir en ne la plaçant qu’au second rang dans la réunion projetée, tout en couvrant d’humiliation et ses enfants et son malheureux époux. Mais dans quelles vues, ne cesse-t-on de demander, la reine agissait-elle ainsi ? Nous allons encore répondre à cette objection, quoique nous l’ayons déjà fait plusieurs fois, et principalement dans une conversation entre la reine et d’Arundel, où cette princesse elle-même développe ses motifs.

Avec le dérangement perpétuel de la santé de Charles, la reine pouvait-elle se flatter de le conserver ? Du moment où ce prince expirait, que devenait à la cour une reine douairière absolument abandonnée à l’épouse qu’on choisissait à son fils ? Pouvait-elle espérer de nourrir au second rang toutes les passions qu’elle assouvissait au premier ? Il fallait renoncer à tout, se retirer même de la cour sans s’occuper davantage de ce qui s’y passait, sans y prendre aucune espèce de part, et ne plus voir qu’en simple particulière ce qu’elle n’envisageait autrefois qu’en reine : était-ce, nous le demandons, la femme la plus altière, la plus ambitieuse de son siècle qui pouvait se soumettre à cet état subalterne ? Mais, au contraire, ne conservait-elle pas tous ses droits avec un prince qu’elle-même conduirait en France et qui se trouvait l’époux de celle de ses filles qu’elle aimait le mieux, d’une fille qui servirait toujours et les volontés et les passions de sa mère ? Cela ne valait-il pas assurément beaucoup mieux que d’être une souveraine sans pouvoirs, dont les torts se rappelleraient tous les jours, et dont on finirait peut-être par se défaire, si on lui reconnaissait encore quelques penchants à ces mêmes torts. Par le moyen de sa fille, elle conservait sur ce nouveau roi de France tout l’empire qu’elle ne pouvait que perdre infailliblement, étant veuve ou l’épouse d’un fou.

Le temps pressait : Charles, n’ayant que de très légers intervalles de raison, devait lui-même être nécessairement écarté des affaires si tôt que le dauphin, une fois marié, serait obligé de remplacer son père. Isabelle, de ce moment, devait donc concevoir le plan que nous lui voyons adopter, et même en presser l’exécution.

Le sceau du traité, ainsi qu’on le voit, devait donc être le mariage de Catherine, fille d’Isabelle, avec Henri V ; mais les ambassadeurs n’ayant cette fois pu vaincre les difficultés qu’on leur présentait se rembarquèrent quelques temps après à Calais, dont ils visitèrent les fortifications.

Puissamment excité par les deux plus grands fléaux de la France, et trouvant dans le Parlement toutes les ressources dont il pouvait avoir besoin, Henri se décida à la guerre et ce fut à la tête de soixante mille hommes d’armes et de quatre mille archers transportés sur seize cents vaisseaux qu’il débarqua au même endroit où le Havre-de-Grâce fut ensuite construit.

Le siège de Harfleur fut le premier exploit de cette fameuse expédition ; mais des maladies survenues par la disette de vivres empêchèrent l’Anglais de jouir de son triomphe : il se rembarqua sans oser cette année porter ses conquêtes plus loin. Pendant qu’on était à la veille de voir l’ennemi s’emparer, malgré ses pertes, d’une partie de la France, l’indolent et faible dauphin délibérait à Paris sur le choix des deux factions que l’on enverrait au secours de l’état. On imagine aisément à quel point la reine désirait que ce choix tombât sur celle du duc de Bourgogne. En effet, crimes et trahisons à part, était-il un meilleur général ? Mais eût-il servi les intérêts de la France ? Non, sans doute, ceux de la reine et les siens étaient les seuls qui lui fussent chers et auxquels il eût tout sacrifié. On eut donc raison de ne pas céder à ce qui pourtant paraissait si juste et principalement aux yeux de ceux qui étaient étrangers aux mystères de ce cabinet où s’égaraient toutes les combinaisons, même les plus sensées.

Cependant, les forces très considérables que l’on opposait aux Anglais, les empêchèrent de suivre la marche qu’ils s’étaient proposée pour regagner leurs côtes. La reine, qui voyait tout perdu si Henri quittait la France, pencha fortement en faveur du projet de risquer une bataille qui, quelle qu’en fût l’issue, balancerait au moins les circonstances et lui laisserait encore de l’espoir ; on décida donc qu’on se battrait, et ce fut dans les champs d’Azincourt en Artois que l’Anglais, plus heureux qu’il n’avait osé l’espérer, défit entièrement notre armée.

Le commandement en ayant été cédé aux chefs des Orléanais, le duc de Bourgogne n’y parut pas.

Nous renvoyons aux historiens ceux qui voudront s’instruire des particularités de cette bataille si funeste à la France, et sur les succès de laquelle les Anglais comptaient aussi peu. Les bornes de notre ouvrage ne nous obligent qu’à développer les causes qui la firent donner, et la part que notre héroïne prit aux malheureuses suites de cette affaire, dont une des plus remarquables fut l’immensité de prisonniers que firent les Anglais, parmi lesquels se trouva le jeune duc d’Orléans qui voulut se laisser mourir de faim par désespoir et qui, certes, se serait débarrassé de la vie par ce moyen si le roi d’Angleterre ne fût venu le supplier de renoncer à un projet qui ne remédiait à rien.

Cette victoire ouvrant à Henri la route qu’il désirait pour se rembarquer, ce prince rapporta ses lauriers à Londres, pendant que la cour de France revint honteusement attacher ses cyprès aux murs de sa capitale.

L’inquiétude où ces fâcheuses nouvelles plongeaient la reine la rendit malade à Melun. La défaite d’Azincourt ne lui déplaisait pas sans doute ; mais elle était désolée de ce que l’Anglais ne profitait pas de cet avantage pour marcher tout droit vers Paris. Quoique malade, elle s’y fit transporter de Melun sur un brancard, afin d’assister au Conseil que le roi tint dans cette ville, relativement à ces événements désastreux.

Il existait encore une autre cause des chagrins d’Isabelle : depuis que le dauphin était lieutenant général du royaume, il ne se conduisait plus que par les conseils de l’évêque de Chartres et par ceux du seigneur de Montauban, tous deux ennemis du duc de Bourgogne.

La décision du Conseil ne devint pas non plus un moyen de calmer la princesse, puisqu’on mit le comte d’Armagnac à la tête du gouvernement. Cependant, lorsque Bois-Bourdon vint témoigner à Isabelle le chagrin qu’il ressentait du parti qu’on venait de prendre, ce qu’elle répondit fut d’autant plus étonnant qu’il paraissait qu’elle n’était pas très étrangère aux résolutions du Conseil.

« Ce que je voulais[1], dit-elle à son favori, c’était que le dauphin ne conservât pas une autorité dont il eût tôt ou tard usé contre nos intérêts. Dans les circonstances actuelles, il était impossible que le duc de Bourgogne fût nommé et, ne pouvant l’avoir pour soutenir notre cause, je ne suis pas fâchée qu’il paraisse notre ennemi. Cela va renouveler les troubles : s’il n’a pas défendu la France à Azincourt, il s’en rendra le maître à Paris ; et tous mes désirs s’accompliront alors. Il faut un autre ordre de choses à votre nation ; le monarque qui vient de se couvrir de gloire est le seul qui doive régner sur elle et je serai toujours bien plus maîtresse du trône sur lequel il siégera que de celui qu’occupe un époux imbécile et dont pourrait hériter un dauphin indécis et chancelant qui n’eut jamais d’opinion que celle des vils courtisans qui l’entourent. La France est lasse d’être gouvernée par des idiots : il lui faut un roi comme Henri qui, trop heureux d’être étayé du duc de Bourgogne et de moi, fera toujours tout ce qui pourra plaire à l’un et à l’autre. Il épouse ma fille, et je vous l’ai dit, Bourdon, j’aime mieux que le sceptre soit tenu par mon gendre que par mon époux. »

Dès que le duc de Bourgogne eut appris la faveur que venait de recevoir le comte d’Armagnac, il s’en plaignit ouvertement : comment, disait-il, en sa qualité de prince du sang et du plus grand seigneur de la France, comment n’avait-on pas jeté les yeux sur lui ? et qui mieux que lui devait être en état de défendre ou de secourir la patrie ?

On ne répondit à ses plaintes que par une défense expresse d’approcher de la cour, ajoutant à cela que, s’il voulait prouver son zèle à cette patrie dont il parlait, il lui suffisait d’envoyer ses troupes contre les ennemis qui la menaçaient. Il avait les forces nécessaires au succès de ce qu’on désirait de lui, et en acceptant il effaçait tous les torts de sa vie : il se garda bien de le faire. Ceux qui voudront consulter les actes d’Angleterre y trouveront les motifs de son refus et se convaincront de son étroite liaison avec Isabelle, bien éloignée de lui donner des conseils contraires à la conduite que nous lui voyons tenir. Ils y verront de même que ce duc n’avait cessé depuis la bataille d’Azincourt d’entretenir d’intimes relations avec le roi d’Angleterre, et qu’il existait entre eux un traité en vertu duquel tous deux se devaient réciproquement secours et protection. Telles étaient les raisons qui motivaient l’absence du duc Jean à la bataille que Henri venait de gagner, et celles qui lui faisaient refuser la réparation qu’on lui offrait de ses crimes. D’après cette manière d’agir si conforme aux vues d’Isabelle, ou lui-même se plaçait sur le trône, ou il y faisait monter celui dont il devait, d’après son traité, servir la coupable ambition. L’existence du dauphin entravait un peu d’aussi vastes projets : il était donc utile de s’en défaire, mais à qui confier ce nouveau crime ?

« Le duc de Bourgogne, dit Isabelle à Bois-Bourdon[2], n’est pas aussi persuadé que moi de la nécessité de faire périr cet enfant. Il se trompe fort en croyant qu’attendu qu’il est époux de Marguerite, sa fille, il pourrait devenir une machine qu’il ferait mouvoir à son gré. Jamais Louis n’eut d’enfant de la fille du duc : ses habitudes contraires à la nature l’en empêcheront toujours et malheureusement ces honteuses habitudes le rendent l’esclave de ses favoris. De ce moment, il n’existe aucun lien qui puisse l’attacher au duc et, loin de suivre les impulsions du père d’une femme qu’il n’aime point, il ne se rendra qu’à celles des courtisans qu’il chérit et qui sont fort contraires à nos désirs. C’est d’ailleurs pour la France une perte légère que celle d’un jeune prince dont aucune vertu ne rachète les vices. Que tout ceci ne vous fasse rien redouter, ni pour vous ni pour moi, de celui que nous allons priver d’un gendre qui doit lui être fort indifférent : quelque difficulté que j’ai eu de le convaincre, il me paraît maintenant très près de se rendre, et quand il saura que nous aurons nous-mêmes pris toutes les mesures propres à éloigner pour jamais un enfant qui n’aurait pu que nous nuire, il achèvera de se persuader. Bourdon, je ne vous en dis pas davantage ; mais il faut que sous peu Louis soit loin du séjour des hommes.

Bourdon voulut répliquer ; Isabelle le menaça, il se tut, le crime fut commis[3].

Le duc Jean fit redemander la dauphine, la dot et le douaire : on lui répondit qu’on lui renverrait volontiers sa fille, mais que le roi était lui-même dans une telle détresse qu’il lui était impossible de satisfaire aux autres demandes.

Pendant ce temps, le comte d’Armagnac, empressé de profiter des faveurs qui venaient de lui être accordées, se hâta de venir à Paris. Il accepta l’épée de connétable, et ne fut pas plus tôt revêtu de l’autorité qu’on lui confiait que la face des événements se montra sous des formes encore plus hideuses : les délations, les emprisonnements, les supplices même vinrent de nouveau consterner tous les citoyens. Des larmes, dont la source n’était point encore tarie coulèrent avec plus d’abondance et d’amertume. La seule Isabelle trouva dans ces malheurs publics tout ce qui pouvait le mieux nourrir son espoir.

« Voilà ce que j’ai voulu, disait-elle à Bois-Bourdon, voilà ce qui va préparer mon triomphe[4] : il coûtera des pleurs et du sang, je le sais ; qu’importe à mon ambition ? aucun obstacle à mes désirs de quelque nature qu’ils puissent être maintenant. Il paraît affreux, sans doute, de devoir son bonheur au malheur des autres ; mais ce bonheur, quelle qu’en soit la nature, n’en existe pas moins. »

Tous ceux que mécontentait le nouvel ordre de choses se réunissent pour supplier le duc Jean de venir se mettre à leur tête, en l’assurant que la capitale était remplie de gens qui pensaient comme eux ; mais ce prince n’était pas encore assez sûr de ce qu’on lui promettait pour risquer d’y souscrire, et d’ailleurs ses négociations avec Henri n’étaient pas suffisamment consolidées pour entreprendre de suite ce qu’il promit néanmoins d’exécuter quand il le pourrait avec fruit.

On avait envoyé des ambassadeurs dans le Hainaut, à l’effet d’amener à la cour le dauphin Jean, frère de celui qui venait de mourir et qui, gendre du souverain de cette contrée, demeurait avec son beau-père ; mais il était déjà dans les intérêts du duc de Bourgogne, son oncle, dont les intentions n’étaient pas qu’il vînt à Paris. À peine le jeune prince écouta-t-il les propositions qu’on lui faisait, et le comte de Hainaut lui-même encourageant les refus de son gendre, il parut impossible de décider cet héritier de la couronne à venir s’exposer aux dangers de tous genres qui devaient nécessairement l’attendre à Paris. On renvoya donc les ambassadeurs avec la seule réponse que la conduite du nouveau dauphin se réglerait sur les événements. Ce refus ayant souverainement mécontenté d’Armagnac, il ne songea plus qu’à se fortifier contre un prince dont il paraissait que les intentions n’étaient pas de se soumettre à son autorité.

De ce moment, la reine sentit, d’après l’extrême désir qu’on avait de posséder cet enfant, qu’il y avait autant de danger à conserver celui-ci que l’autre, et qu’un crime de plus pour une femme comme elle ne devait pas l’empêcher de voler à son but. Nous ne saurons que trop tôt le dénouement de cette nouvelle horreur. Cependant, les deux partis se mesuraient toujours et quelques escarmouches étaient les résultats de ces défis.

Sur ces entrefaites, le nouveau dauphin fit défense aux deux rivaux de porter plus longtemps les armes et, de concert avec le duc de Bourgogne, il ordonna au connétable de se retirer.

Cette politique du duc Jean, qu’aucun historien ne nous explique, venait de l’impossibilité où il était de marcher contre le connétable avant que d’être sûr de l’Angleterre. Il sentait bien que rien ne pouvait réussir si les choses n’allaient pas ensemble ; mais son inaction lui donnant beaucoup de ridicule, il trouva qu’il était plus convenable de se faire congédier, d’autant plus que son ennemi ne pourrait profiter de cette retraite, puisque toutes les voies hostiles lui étaient également défendues. Ainsi, rien n’arrêtait ni les efforts ni les espérances du duc et de son adhérente, et tous les deux se flattaient toujours de ressaisir bientôt l’autorité que leur envahissait le connétable.

Ce fut pendant le temps que d’Armagnac s’occupait à repousser les Anglais à Harfleur qu’Isabelle trouva le moyen d’ourdir une affreuse conspiration dans Paris, mais avec un tel mystère qu’elle ne fut soupçonnée de personne : en effet, aucun historien ne l’en accuse, et nous l’ignorerions nous-mêmes sans les pièces du procès de Bois-Bourdon, le seul homme auquel elle eût confié cet important projet et le seul qu’elle employa pour le servir[5].

Cette conspiration appuyée des troupes que le duc de Bourgogne tenait cantonnées dans les environs de Paris et des nombreux partisans qu’il continuait d’avoir dans l’intérieur de cette ville devait éclater le Vendredi Saint et fut remise au jour de Pâques. Le projet était d’égorger sans distinction tous les Armagnacs[6], d’enfermer provisoirement le roi et le chancelier, de charger de chaînes le roi de Sicile et le duc de Berri, de les raser, de les promener en cet état sur deux bœufs dans tous les quartiers de Paris et de les massacrer ensuite, ainsi que tous les princes et le malheureux monarque lui-même, jusqu’à présent épargné par sa criminelle épouse comme un mannequin nécessaire, mais qui maintenant tout dévoué au connétable ne pouvait plus que devenir fort dangereux.

« J’ai différé jusqu’à ce moment-ci la mort de cet homme, avait-elle dit à son favori ; il ne faut plus le ménager, cette tiédeur nous serait funeste. »

Mais il est un Dieu qui permet que d’aussi monstrueux desseins se découvrent, pour que la punition des coupables serve d’exemple à ceux qui voudraient les imiter.

La femme de Michel Lallier, changeur, ayant eu connaissance de cet horrible complot, en fit part sur-le-champ au sire Bureau de Dammartin, qui sans perdre une minute en instruisit aussitôt la reine ; mais l’adroite et fine créature promptement pénétrée de l’importance du rôle que les circonstances lui imposaient devint l’égide de ceux dans le sein desquels elle allait enfoncer le poignard.

La cour se retira au Louvre et Tanneguy Duchâtel rassembla de suite tout ce qu’il put trouver de gens de guerre. Qu’on ne s’étonne donc point si ce brave seigneur, ayant cru deviner le mystère, devint, de ce moment, le plus grand ennemi de la reine.

De sévères recherches, quelques supplices et beaucoup de détentions rétablirent enfin l’ordre qui n’avait été troublé que par celle dont le devoir eût dû le maintenir.

À quel point de perversité cette multitude de conspirations, toujours renaissantes, prouve qu’étaient parvenus les esprits ! et quelle femme était celle qui les fomentait toutes : celle à qui les plus infâmes trahisons, l’infanticide, le sacrilège, la dépravation, l’inceste, l’adultère, le meurtre paraissaient coûter aussi peu ! Et pourquoi donc la plume des historiens se paralyse-t-elle sur les atrocités de ce monstre ? comme si ce n’était pas un service à rendre aux hommes que de leur présenter le tableau hideux des crimes de leurs anciens chefs, soit pour leur apprendre à s’en garantir, soit pour les faire mieux jouir du calme qui suit la tempête.

Au retour du connétable tous les forfaits de sa faction reparurent ; les proscriptions, les confiscations, les arrestations redoublèrent et, de ce moment, aucun citoyen ne se trouvait à l’abri des pièges de ses ennemis : on ne lisait plus sur les figures qu’une sorte d’apathie sombre et silencieuse… triste et fâcheux résultat de la terreur et de la méfiance que l’on concevait même de ses parents et de ses meilleurs amis. On n’osait plus se visiter : se rencontrait-on dans les rues, à peine s’interrogeait-on ; on croyait n’apercevoir dans les yeux de celui auquel on s’adressait que des délations ou des arrêts de mort. Le père évitait son fils, le fils redoutait sa mère, les frères ne se voyaient qu’avec cette sorte de contrainte de deux ennemis qui se mesurent. La frayeur rompait jusqu’aux liens de l’amour, dans l’appréhension qu’ils ne fussent tissus que pour se perdre et se tromper réciproquement. Le pécheur même n’envisageait qu’un traître dans le ministre saint qui devait le réconcilier avec Dieu, n’osait plus s’approcher du tribunal de la pénitence. Pour redoubler cet effroi universel, on soudoyait des délateurs. Qui pouvait résister alors à la séduction d’une belle femme flattant à la fois la vengeance et l’ambition, tout en excitant les désirs ?

Dégagé de l’embarras de prouver ce qu’on avançait, quel vaste champ à la plus infâme calomnie ! Par des moyens dangereux et féroces, on ne rencontrait plus, en un mot, que des accusateurs sans probité et des victimes sans défense, et par conséquent toutes les horreurs qui naissent d’une aussi complète dépravation. Quel peuple livré à de tels vices ne perdrait pas pour jamais toutes les antiques vertus de ses pères ?

On sent bien que l’animosité ne pouvait que s’accroître quand la discorde avec tant d’art distillait partout ses poisons. On redoubla de soins : la grande boucherie fut fermée, mais le foyer des conspirations était bien plus sûrement établi dans le cabinet de la reine.

La cour voulut entamer de nouvelles négociations avec l’Angleterre ; mais ce qu’il y eut de très singulier, c’est que par des motifs fort différents, quoique rattachés tous à l’ambition et à l’avarice, les deux contendants s’opposèrent également à la réussite de ces négociations, et si l’Anglais n’entreprenait rien, c’est qu’il ne voyait pas encore comme il pourrait profiter de nos troubles : de manière qu’il proposa une trêve de trois ans en attendant qu’il pût travailler avec fruit à une paix générale. Mais le connétable ne voulut rien entendre. De ce moment Henri rassembla toutes ses forces et se concertant avec le duc de Bedford, son frère, il s’avança sur Harfleur qu’assiégeait le connétable.

Ce fut alors que le duc de Bourgogne ne déguisa plus ses liaisons avec le roi d’Angleterre. Ils eurent ensemble à Calais une conférence où la cour voulut envoyer ; mais tout se trama si secrètement que les ambassadeurs de Charles ne découvrirent rien, et ne purent jamais présumer que les clauses du traité que Jean passait avec Henri, de concert avec Isabelle, décelaient la haine la plus invétérée de ces puissants ennemis de la France contre cette nation qu’ils eussent dû soutenir et protéger, si le plus petit sentiment d’honneur les eût encore animés.

Le duc de Bourgogne, en s’excusant dans ce traité d’avoir méconnu jusque-là les prétentions du roi d’Angleterre sur la France, assurait que, mieux instruit maintenant, ce serait de toutes ses forces et jusqu’à la mort qu’il soutiendrait le droit de Henri auquel en conséquence il rendit hommage comme à son seul et véritable souverain, l’assurant qu’aussitôt qu’il plairait à son nouveau maître d’envoyer des armées en France, il remplirait envers lui tous les devoirs d’un bon et fidèle vassal et l’aidant de ses troupes, de ses trésors et en combattant à outrance ses ennemis, ainsi que tous ceux qui voudraient s’opposer à ses vues parfaitement légitimes. Pour consolider ce serment, il protesta contre tout traité qu’il pourrait, ou passer, ou avoir passé avec le roi Charles VI, ou avec le dauphin, déclarant que s’il existait de semblables traités, il ne les aurait signés que pour mieux tromper, ou perdre plus sûrement les ennemis de l’Angleterre.

Quand on se sera bien convaincu, ainsi qu’on doit l’être, de l’intime liaison du duc Jean avec Isabelle, qui osera douter que cette femme astucieuse et perfide n’ait elle-même dicté la plupart de ces honteux articles ? Certes, ce serait s’égarer soi-même étrangement que de lire l’histoire avec de tels préjugés ; ce serait renoncer à tout le fruit que l’on pourrait tirer de sa lecture.

Peu de temps après ce traité, le duc de Bourgogne se rendit à Valenciennes pour, disait-on, mettre dans ses intérêts le dauphin Jean, son neveu, marié à Jacqueline de Bavière, et gendre du comte de Hainaut.

Ce procédé paraît extraordinaire : car si l’on attendait à Paris le dauphin Charles, gendre du duc d’Anjou, roi de Naples, quelle nécessité y avait-il que le duc fût séduire le dauphin Jean ? est-ce parce qu’il craignait d’être mal avec lui ? cela ne peut se supposer, quand on voit le comte de Hainaut, beau-père du dauphin Jean, déclarer que ce dauphin, son gendre, ne consent à venir à la cour que quand le duc de Bourgogne y sera. De ce moment, pourquoi ce duc veut-il essayer de séduire quelqu’un dont il doit être sûr ? et quel besoin d’ailleurs a-t-il de Jean ? C’était donc bien plutôt pour le tromper, que pour le séduire, qu’il faisait cette démarche. Instruit des volontés d’Isabelle, si conformes aux siennes, et sachant que ce jeune prince ne serait pas longtemps au monde, il consentait à partager le crime de sa mort, mais il ne voulait pas en être soupçonné : ce voyage du duc Jean à Valenciennes ne peut s’expliquer autrement. Bourgogne avait besoin d’un dauphin, mais le caractère de Jean ne lui plaisant pas, il était convenu avec la reine de s’en défaire et de se servir de l’autre, dont il leur paraissait plus aisé de faire tout ce qu’ils voudraient. En conséquence si le duc Jean allait voir ce jeune prince, c’était, comme nous venons de le dire, pour le tromper et pour mieux déguiser les infâmes projets que l’on avait sur lui. On était pourtant convenu de sonder le dauphin Jean et s’il ne remplissait pas mieux que n’avait fait Louis les intentions désirées, il serait traité comme ce dernier : et dans le fait, nous le demandons, tout autre prétexte au voyage de Valenciennes était-il admissible ? Le Bourguignon pouvait-il croire à la possibilité d’amener à ses vues un prince dont il venait de jurer la perte par l’ignominieux traité fait avec le roi d’Angleterre, précisément parce que le jeune dauphin ne remplissait pas ce qu’on désirait de lui ? certes, il faut bien avoir envie de s’aveugler ou bien peu de désir de démêler la vérité, pour rester un moment dans l’erreur sur des faits dont la cause ne peut être obscure que pour ceux qui ne veulent rien approfondir… Comment oser dire, comme le font la plupart de nos historiens, que la reine fatiguée des Armagnacs ne désirait, pour recouvrer son autorité, que la présence de son fils, tandis que ce fils, rappelé par les Armagnacs, devait, en se prononçant en leur faveur, devenir extrêmement dangereux pour sa mère ? Ce n’était donc pas de son fils qu’elle avait besoin, c’était du duc de Bourgogne, et tous deux dans ce moment au moins, paraissaient avoir bien plus de raisons pour s’approprier Charles que pour conserver Jean. Cette seule combinaison devenait l’arrêt de ce dernier prince : car on ne pouvait laisser subsister ensemble deux dauphins d’opinions si différentes et réclamés tous deux par les chefs de leur parti. Jean devait donc périr, et il périt. Ce soin cruel devint encore l’ouvrage d’une mère barbare, qui sacrifiait à son ambition les plus doux sentiments de la vie. La nature peut-elle donc produire de tels monstres, et leur pernicieuse existence n’est-elle pas une calamité publique ?…

Le mécontentement qu’excita ce prince décida de son sort : Jean reçut de sa mère, disent les historiens, une chaîne d’or qui fit tomber la peau de ses mains, sitôt qu’il la toucha, et qui lui donna la mort dès qu’il l’eut placée à son cou. On attribua aussi cet accident à une apostume dans la gorge ; mais quoi qu’il en fût, il mourut, et le ciel laissa vivre Isabelle. On ne la soupçonna même pas de ce crime, généralement attribué au duc d’Anjou, beau-père du dauphin Charles, qui avait le plus grand intérêt à sacrifier le rival de son gendre, naturellement exclu du trône par l’existence de Jean.

Mais dans ce cas, pourra-t-on objecter aux historiens, pourquoi donc charger de cette horreur la mémoire d’Isabelle ? Parce que nous croyons pouvoir le hasarder sans crainte, et cela par la raison que, lorsqu’un crime se commet et que deux intéressés paraissent en être vivement soupçonnés, le devoir de la justice qui prononce et du public qui augure est d’examiner impartialement quel est celui des deux prévenus qui a eu le plus d’intérêt à la consommation de ce crime. Or, ici, il est clair que l’intérêt du duc d’Anjou, qui ne voulait qu’assurer le trône à son gendre, était bien inférieur à celui d’Isabelle qui se voyait exclue du sien en n’immolant pas sur-le-champ celui qui en sapait les fondements. Il est douloureux sans doute de soupçonner une mère d’un forfait aussi monstrueux ; mais Isabelle n’avait-elle pas déjà exécuté le même crime sur la personne d’un autre de ses enfants ? Cette femme atroce balançait-elle à commettre les forfaits les plus graves, toutes les fois que ses passions les lui commandaient?

Au reste, nous n’appuierons ce dernier trait que sur les preuves fournies par les historiens, et que nous venons de citer. Rien d’analogue à ce dernier trait ne se trouve dans le procès de Bois-Bourdon, auquel il est vraisemblable qu’Isabelle ne confia rien : que le lecteur éclairé prononce maintenant et son opinion prévaudra.

Ce fut alors que Henri V, fort du traité conclu avec le duc de Bourgogne et plus encore de l’appui de tous les princes d’Allemagne, d’Italie, et principalement de l’empereur Sigismond, ce fut alors, disons-nous, que ce monarque parut s’occuper sérieusement de réaliser ses projets en France, sur laquelle il persistait à se supposer des droits. En attendant leur exécution si désirée, Isabelle déguisa son ambition et sa perfidie sous les dehors d’une vie molle et voluptueuse, à laquelle, avec un mari tel que le sien, elle croyait pouvoir se livrer autant par politique que par goût.

Elle tenait sa cour amoureuse à Vincennes[7], et rien, disent les contemporains, n’égalait la magnificence qu’elle étalait ; tous les jours étaient consacrés à de nouvelles fêtes. Les parures des dames de la cour, dit Juvenal des Ursins, étaient d’un genre très singulier : elles portaient des deux côtés de la tête des espèces de bourrelets si énormes qu’elles ne pouvaient entrer de face dans aucun appartement[8].

Souvent ces grandes parures se quittaient et, sous le vil déguisement des prostituées, Isabelle se livrait avec toutes les femmes de sa suite, vêtues comme elle, aux désirs impurs de tout ce que Paris recélait de plus crapuleux. Des prix proportionnés à la multitude et à l’espèce des offrandes devenaient des motifs d’encouragement à de nouvelles turpitudes, et c’était ainsi que cette femme perverse démoralisait en détail une nation qu’ensuite elle égorgeait en masse.

Le connétable, l’un des hommes les plus politiques de son siècle, démêla bientôt cette femme artificieuse. Il ne l’eut pas plus tôt connue qu’il la craignait : de là à la nécessité de la perdre il n’y avait qu’un pas, pour un homme de ce caractère.

Ayant donc fait mystérieusement éclairer les actions d’Isabelle, il découvrit que l’homme qui lui était le plus cher, l’instrument et l’agent de tous ses plaisirs, l’homme en un mot qui déshonorait à la fois et le monarque et cette indigne épouse, était ce Bois-Bourdon, aux interrogatoires duquel nous avons si souvent renvoyé nos lecteurs.

« Sire, dit alors le connétable à Charles, vous êtes vilainement trompé ; venez vous en convaincre par vos yeux : vous reconnaîtrez à quel point on abuse de votre confiance. » Le roi, très surpris, fâché peut-être de la perte de son illusion, se décida néanmoins à suivre d’Armagnac. Tous deux volent à Vincennes, et se glissent près de l’antique foyer qui se voit encore aujourd’hui dans la grande salle qui précédait l’appartement de la reine[9].

À peine nos deux observateurs sont-ils à leur poste, qu’ils voient sortir Bois-Bourdon, qui ne pouvant faire autrement que d’apercevoir le roi, placé à la partie gauche du salon dont il gagnait la porte, le salue en se sauvant avec frayeur. On le laisse fuir, mais des ordres sont aussitôt donnés pour que le coupable ne puisse rentrer dans Paris sans être à l’instant conduit en prison. Charles retourne sans daigner entrer chez sa femme, qui venant d’apprendre ce qui s’est passé, retourne à Paris la mort dans le cœur.

Le procès de Bois-Bourdon s’instruisit ; on lui fit subir plusieurs fois la question ; mais la gravité des choses qu’il avait à dire n’ayant pas permis la publicité, tout se fit par une commission, et ce fut là, disent les historiens, que Charles en apprit beaucoup plus qu’il n’en voulut savoir.

C’est de ces dépositions importantes que nous avons tiré une partie des faits que nous citons, et que d’autres eussent également mis au jour s’ils se fussent donné la peine d’en prendre connaissance[10].

Les interrogatoires faits à cet infortuné furent si captieux, les tourments qu’on lui fit éprouver si douloureux, qu’il dit tout ce qu’il savait et tout ce qu’il tenait de la reine, dont l’existence après cela prouve bien la bonté de son époux. Charles se contenta de reléguer cette Messaline à Tours, et de confisquer les immenses trésors qu’elle plaçait dans différents endroits afin d’en mieux dérober la connaissance.

À l’égard de Bois-Bourdon, grand maître d’hôtel de la reine, l’un des hommes les plus beaux et les plus spirituels de son siècle, quand on eut tiré de lui tout ce qu’on voulait, il fut précipité au fond de la rivière, cousu dans un sac de cuir sur lequel on avait écrit : Laissez passer la justice du roi.

Excepté de faire périr la reine, il était difficile que le connétable pût tirer une vengeance plus éclatante de l’ennemie de sa faction. On devait en rester là ; toute publicité dans cette affaire la rendait fort dangereuse.

Dès le même jour, Isabelle fut obligée de se rendre au lieu de son exil ; elle y fut sous la garde de trois surveillants, obligés de répondre de sa conduite. Le dauphin Charles[11] avait eu trop de part à tout ce qui venait de se passer et principalement à la soustraction des trésors pour ne pas devenir de ce moment l’objet de la haine et de la vengeance de sa mère, et quand on eut éprouvé les malheurs qui résultèrent de cette scission, on sentit toute l’inconvenance de l’éclat qu’on venait de faire.

Sans doute les crimes doivent être punis, et surtout des crimes de cette nature ; mais il est des circonstances où l’ostentation que l’on met au châtiment du coupable devient plus nuisible que ses forfaits, et c’est alors que, pour un moment au moins, la justice doit céder à la prudence.

Certes, Bois-Bourdon devait être puni ; Isabelle devait l’être également ; mais si le roi et le connétable eussent plus écouté leur politique que leur vengeance, auraient-ils donné l’un et l’autre tant de publicité à cette aventure ? N’était-il pas présumable que le duc de Bourgogne, se rapprochant alors de la reine, la vengerait tôt ou tard, et ce procédé trop naturel pour ne pas être prévu ne rallumait-il pas le feu des factions ? Or, il n’y avait pas à balancer entre les inconvénients qui allaient résulter de cet incendie et ceux infiniment moins dangereux de cacher les déportements de la reine.

On ne s’en tint pas aux confiscations des trésors cachés par Isabelle ; le connétable, qui multipliait les impôts, et qui mettait tout en usage pour avoir de l’argent, vendit jusqu’aux effets particuliers de la princesse ; ses meubles, ses bijoux, tout disparut et, par un juste châtiment de la Providence, cette malheureuse femme était à la veille de tomber dans la même détresse où elle avait laissé languir le roi et ses enfants.

Le défaut de sagacité du connétable fut encore prouvé dans des occasions plus sérieuses et plus funestes à ses propres intérêts : il maltraitait tout le monde, il écrasait le peuple d’impôts et donnait aux militaires tous les dégoûts capables de leur faire abandonner son parti. De ce nombre furent la Trémouille et l’Isle-Adam, de la désertion desquels il eut bientôt à se repentir.

Bourgogne s’enrichissait de toutes ces défections : on ne quittait Armagnac que pour voler sous les drapeaux du duc, dont le parti croissait tous les jours, et pendant ce temps les murs se tapissaient d’écrits injurieux que s’adressaient réciproquement l’un et l’autre parti.

Cependant, Henri V, servi par ses alliés, fit une descente sur les côtes de Normandie où le duc de Bourgogne se joignit bientôt à lui. Henri, s’approchant alors de la capitale, fit signifier au roi qu’il eût à lui céder une couronne sur laquelle il se croyait plus de droits que lui. Charles, voyant que le duc de Bourgogne en armes soutenait cette ridicule prétention, commença par lui faire dire de quitter un appareil de guerre qui ne convenait nullement dans une négociation. Le duc répondit à l’ambassadeur qu’il n’était armé que pour la cause du roi et qu’il n’y avait que ceux qui ne l’embrassaient pas qui s’avisaient de lui faire dire des choses aussi contraires aux véritables intérêts de la France. Que pouvait-on objecter à des fourberies de cette force ?

L’audace du roi de la Grande-Bretagne s’augmentait à mesure qu’il s’avançait sur les terres de France : réclamant toujours la couronne, il voulait pourtant bien, disait-il, en laisser les honneurs à Charles, mais à condition premièrement que lui, roi d’Angleterre, s’intitulerait aussi roi de France, que pendant tout le temps de la vie de Charles il serait nommé régent du royaume ; et secondement que la main de Catherine, sixième fille d’Isabelle, deviendrait le sceau du traité.

Pendant qu’on réfléchissait sur ces propositions, les forces du duc de Bourgogne croissaient, et les deux princes confédérés se trouvaient bientôt en état de tout entreprendre.

Ce fut lorsque le duc de Bourgogne passa à Senlis que l’Isle-Adam, qui y commandait, lui livra cette place et passa de suite dans le parti de ce prince pour se venger des dégoûts qu’il avait reçus du connétable. Nous avons cru devoir citer ce trait, attendu le rôle important que jouera ce guerrier dans la suite.

Le duc, encouragé, se montra bientôt sous les murs de Paris. Nous renvoyons à l’histoire ceux qui voudront connaître la réponse fière et pleine d’énergie qui lui fut faite par le dauphin, que la Providence appelait au rétablissement de la monarchie.

Les rapides conquêtes du duc de Bourgogne augmentant chaque jour, lui firent bientôt jeter les yeux sur la ville qui renfermait la complice de tous ses crimes, celle qui les avait si bien servis et que désespérait l’inactivité dans laquelle sa détention la faisait languir.

Isabelle, fortement irritée contre le connétable qui venait de la priver à la fois de sa liberté et de son amant, furieuse contre un fils qui servait les passions de son plus mortel ennemi et venait de lui faire enlever ses richesses, pleine de mépris pour le monarque imbécile qu’on lui avait donné pour époux, Isabelle enfin, dévorée du désir de se venger, ne s’occupait plus que des moyens de briser ses fers lorsqu’elle apprit que le duc s’approchait d’elle pour la délivrer. Elle lui écrivit à l’instant par Le Clerc, valet de chambre de Bois-Bourdon, qu’elle avait trouvé le secret de conserver. Elle suppliait le duc, au nom de tout ce qu’il pouvait avoir de plus cher, de venir la mettre à même de continuer à servir efficacement une faction à laquelle elle serait toujours prête de sacrifier jusqu’à sa vie. Le duc, très empressé de répondre à une femme aussi importante pour lui, quitta le siège de Corbeil, qu’il faisait alors, pour voler à elle. Il se rend à Tours, seulement escorté de huit cents hommes, dont soixante environnent l’abbaye de Noirmoutier où la reine s’était rendue sous le prétexte de quelques saints devoirs. Faveuse, qui commande cette petite troupe, entre précipitamment dans l’église, se saisit de la reine, charge de fers deux de ses surveillants ; le troisième est trop heureux de se sauver par la sacristie. Le duc arrive, Tours se soumet et la reine prend avec lui la route de Chartres.

Le premier usage qu’elle fit de sa liberté fut de créer un parlement dont elle indiqua la résidence à Amiens. Elle choisit Morvilliers pour sceller les actes de cette nouvelle cour. Le sceau gravé à cette occasion représentait la reine ayant un bras tendu vers la terre ; sur le revers étaient les armes de France et de Bavière ; et, dans tous les actes de ce tribunal, Isabelle s’intitulait Reine de France, ayant pour l’occupation de Monseigneur le Roi le gouvernement et l’administration du royaume par l’octroi irrévocable à nous fait par mon dit seigneur Charles et son Conseil.

Il y avait donc alors, dans le royaume deux cours souveraines, quatre factions[12] et deux rois.

Ô France ! ne jette les regards sur ces temps d’anarchie que pour les détester, ne te les retrace que pour remercier le ciel des consolations qu’il te donne par l’heureuse et douce équité dont tes maîtres te font jouir aujourd’hui.

Son expédition faite, le duc se rapprocha de Paris dans l’espoir d’y pénétrer à la faveur d’une nouvelle conspiration qui venait de se tramer et qui manqua par la trahison de l’un des conjurés.

Qu’on nous pardonne de glisser légèrement sur cette multitude de trames réciproquement ourdies les unes contre les autres et dont nous ne parlerons qu’en raison de la part active que notre héroïne pouvait y prendre.

Le parti des mécontents augmentait. Les cruautés du connétable remplissant Paris d’horreurs et de crimes, faisaient refluer dans la faction bourguignonne tous ceux que de telles atrocités fatiguaient.

Nous voudrions quelquefois nous reposer sous le portique du temple des vertus, mais il se couvre de nuages aux récits des exécrations que nous devons peindre encore, et la force de la vérité nous en arrache malgré nous.

À l’entrée de l’hiver, le duc Jean vint à Troyes où était la reine, et là, ils créèrent encore un parlement, ce qui établit la même autorité souveraine à la fois dans Paris, Amiens et Troyes.

Le duc de Lorraine vint rendre ses devoirs à Isabelle dès qu’il la sut dans cette dernière ville et reçut d’elle l’épée de connétable. Eustache de l’Astre fut nommé chancelier.

Pendant ce temps-là, le prince d’Orange s’emparait du Midi et partout il y faisait reconnaître la puissance de la reine, ainsi que celle du duc de Bourgogne : l’on ne voyait pas, ou l’on ne voulait pas voir, que toutes ces scissions couvraient la France de deuil.

« Il semblait, dit un de nos plus judicieux écrivains, que nos maîtres eussent résolu de s’ensevelir sous les ruines de notre malheureuse patrie. »

Les choses, sous l’anarchie du comte d’Armagnac, étaient parvenues à un point que les Français, obligés de choisir entre deux partis également criminels, désiraient unanimement que si l’on ne pouvait obtenir une réconciliation générale, la victoire demeurât du moins à la faction bourguignonne.

Il fut enfin question de cet accommodement tant désiré, et que les deux partis devaient signer également. Le résultat était que la reine rentrerait dans Paris et que le dauphin gouvernerait l’état conjointement avec le duc Jean. Dès lors, la joie reparut sur tous les visages et la tranquillité sembla renaître.

Mais le connétable prévoyant les suites d’une pacification qui n’était nullement de son goût se hâta de venir à Paris. N’avait-il pas en effet tout à craindre, si le parti bourguignon, profitant de son absence, ou le subjuguait à son retour ou l’empêchait même d’arriver ? Quel fond pouvait-il faire sur un roi toujours disposé à se rendre au plus fort, ou sur un dauphin encore trop indécis pour lui être utile ? Il parut, et tout projet de pacification s’évanouit : la cour, les ministres, tout se prononça pour lui et ce fut sans peine qu’il fit rejeter un projet qui semblait l’égaler à des rivaux au-dessus desquels il ne cessait de se croire ; mais ce qu’il aurait peut-être pu conserver, son inflexibilité le lui fit perdre : elle lui enleva une grande partie de ceux qui composaient sa faction ; plusieurs d’entre eux redevinrent Bourguignons ; de ce moment, il eût dû pressentir son sort si le bonheur n’aveuglait pas les hommes.

Se plaignait-on à Tanneguy Duchâtel, pour lors prévôt de Paris, de toutes les vexations du connétable, il se contentait de répondre : « Si ceux dont vous vous plaignez étaient Anglais ou Bourguignons, vous ne diriez mot. »

Nous citons ce trait pour faire connaître à quel point ce Duchâtel était l’ami du connétable et du dauphin, et pour que l’on soit préparé à tout ce qu’on lui verra faire dans le même esprit.

Cependant l’orage se formait : quelques refus que le connétable éprouva dans ses demandes exorbitantes d’argent achevèrent de l’irriter, et le désir de se venger lui faisant redoubler tous les monstrueux effets de sa tyrannie, il acheva bientôt de tout perdre dans l’opinion publique et, malheureusement, il ne perdait rien qui ne fût à l’instant ressaisi par Bourgogne et par Isabelle.

Un nouvel événement nous oblige de rappeler ici le jeune Le Clerc, valet de chambre de Bois-Bourdon, qui, depuis la mort de son maître, était constamment resté attaché à la reine à laquelle même, ainsi qu’on vient de le voir, il avait été fort utile pendant la détention de cette princesse à Tours.

Ce jeune homme plein de zèle et d’activité, fils d’un marchand de fer sur le petit pont et dont il existe encore des descendants, était revenu à Paris avec la reine ; il habitait chez son père qui occupait la place d’un des quarteniers[13] de Paris. Obligé de porter une cause à lui personnelle par-devant le prévôt de Paris, place occupée pour lors, ainsi que nous venons de le dire, par Tanneguy Duchâtel, il n’obtint qu’une réponse injuste remplie de l’aigreur que devait nécessairement avoir, contre un homme attaché à la reine, un des plus grands ennemis de cette princesse.

Irrité de cette injustice, peut-être plus encore du motif qui l’occasionne, Le Clerc jure de s’en venger et choisit pour cela une occasion qui devait, en servant son ressentiment, devenir très utile au parti d’Isabelle.

Il assemble aussitôt ses amis.

« Quand briserons-nous, leur dit-il avec cette chaleur de la jeunesse qu’augmentait le désir d’une juste vengeance, ô mes amis ! quand briserons-nous les chaînes qui nous captivent sous le joug de cette indigne faction des Armagnacs qui, servie par des scélérats, ne peut avoir pour objet que nos biens et nos existences ? N’est-il pas honteux de n’oser secouer les liens de cette odieuse tyrannie ? Lorsque les Parisiens, livrés à leur propre sort, eurent besoin de s’affranchir, ce fut dans leur sein même qu’ils trouvèrent et des appuis et des vengeurs. En admirant nos ancêtres, osons imiter leur courage : aucun d’eux n’eût voulu exister seulement une heure au milieu des troubles qu’élèvent journellement parmi nous les intérêts d’une faction sanguinaire qui sacrifie tout à sa vengeance, ou à son ambition démesurée. C’est servir notre souverain qu’écarter de lui ceux qui ne l’obsèdent que pour faire refluer sur eux l’autorité dont ils le privent. Quel est donc ce crime imaginaire dont on veut que notre sang réponde ? Si Bourgogne fit périr d’Orléans, il servit notre liberté que Louis essayait de nous envahir. Par un aveuglement impardonnable à des citoyens de Paris, nous éloignons de nos murs ceux qui nous protègent et nous faisons tout pour y faire entrer, pour y servir, ceux qui nous volent et qui nous assassinent ! Ouvrons à la fin les yeux et que le sang de nos tyrans paye celui qu’ils ont fait couler de nos veines. Si le ciel favorise et l’innocence et la vertu, nous avons droit à ses bontés.

« Cette nuit, cette nuit même nous offre l’occasion de punir nos bourreaux et de venger nos frères dont les corps expirants palpitent encore sous les poignards qui les immolèrent. Fils du quartenier de la porte Saint-Germain, je jure de faciliter ce passage au duc de Bourgogne et de lui livrer la ville. Qu’ils se retirent, ceux qu’effarouchent ces nobles desseins, ils ne sont pas dignes de les servir ; qu’ils s’éloignent, mais sans nous trahir surtout, s’ils ne veulent pas devenir eux-mêmes nos premières victimes. Que les autres m’entourent… me jurent pour cette nuit seulement la fidélité que je leur demande, et nos noms à jamais célèbres seront un jour gravés au temple de la justice et de la liberté. »

Pas un ne se retira, et les résolutions de ce projet furent à l’instant portées à l’Isle-Adam qui commandait alors dans Paris.

Le Clerc transporté de cette ivresse qui nous fait affronter les plus grands périls, quand l’honneur semble nous y inviter, laisse coucher son père : dès qu’il le croit endormi, il enlève adroitement les clefs que cet officier public plaçait le soir sous son chevet.

La nuit du 28 au 29 mars 1418, l’Isle-Adam prévenu se présente à la porte indiquée conduisant huit cents hommes d’armes ; Le Clerc qui écoute avec cette inquiétude naturelle à celui qui attend le triomphe ou la mort, n’entend pas plus tôt ces guerriers s’avançant en silence, qu’il leur crie : Vive Bourgogne ! Ceux-ci répondent, les portes s’ouvrent, les clefs se jettent par-dessus les murs pour que les troupes qui suivent puissent pénétrer par le même endroit, et voilà dans Paris, non des vengeurs, comme l’avait cru Le Clerc et ses amis, mais de féconds bourreaux qui n’étaient différents des premiers que par la manière dont ils allaient répandre le sang de leurs victimes et le mêler à celui qui fumait, pour ainsi dire, encore dans les rues qu’ils traversaient en triomphateurs.

On se porta d’abord au Châtelet : là, ceux que Le Clerc avait électrisés se trouvèrent au nombre de plus de cinq cents.

On n’entend bientôt plus dans les rues que les cris de Vive Bourgogne ! Vive la paix ! la troupe augmente. À mesure qu’elle s’accroît, l’Isle-Adam la divise, afin de se rendre ainsi maître de tous les quartiers de la ville. Ici le désordre commence ; toutes les portes des gens en place sont enfoncées ; on arrache de leurs logis ces fonctionnaires effrayés, on les précipite dans les plus obscures prisons. L’Isle-Adam, chargé de l’hôtel Saint-Paul, s’y porte en diligence, il éveille le roi, l’oblige de monter à cheval et de se montrer au peuple, on cherche le dauphin, mais Tanneguy Duchâtel, empressé de le soustraire aux fureurs des nouveaux conquérants, s’est hâté de se jeter avec lui dans le château de la Bastille.

De l’hôtel Saint-Paul on s’élance à celui du connétable situé sur le terrain qu’occupe aujourd’hui le Palais Royal ; mais averti par la clameur publique, d’Armagnac déguisé s’est réfugié chez un maçon, et là, dépouillé de toute sa fierté, il attend avec effroi le sort qu’on lui destine.

Eh ! quelles réflexions doit porter sur lui-même l’homme que l’inconstance de la fortune précipite aussi promptement du faîte des grandeurs !

Le connétable est réclamé à son de trompe : le maçon effrayé le livre. Dans le premier moment c’est au Châtelet qu’il est enfermé, ensuite à la Conciergerie.

Le jour éclaire enfin ce bouleversement effroyable : quel spectacle il offre à l’habitant paisible ! D’un côté des maisons enfoncées, des brigands chargés de richesses qu’ils viennent de dérober aux malheureux traînés dans le fond des cachots où naguère eux-mêmes ils plongeaient leurs victimes ; de l’autre des soldats métamorphosés en bourreaux, remplissant les rues des cadavres de ceux qui ne peuvent trouver de place en prison. C’est en un mot partout l’image d’une ville que l’assaut vient de soumettre au vainqueur insolent, que le triomphe aveugle.

En un instant tout change dans la capitale : on n’y voit plus un Armagnac ; la croix de Bourgogne est sur le bras de tous les citoyens ; il n’y a plus qu’un parti dans la ville, on ne lui croirait plus qu’une même âme. Mais qu’y gagnera cette malheureuse cité ? La nouvelle révolution a-t-elle produit autre chose que de changer de meurtriers, bientôt inondés, comme ceux qui les devancèrent, du sang précieux de la patrie ?

Mais interrompons un instant le récit des horreurs qui nous restent à peindre pour remplir l’engagement que nous avons pris de prouver que la reine était éternellement le premier mobile de tous les malheurs de la France et qu’il n’était pas fait une seule plaie à cette malheureuse nation que n’aient entrouverte les coupables mains d’Isabelle.

Le Clerc est la cause de tout ce qui vient de se passer : il dérobe les clefs de la ville sous le chevet du lit de son père, il se sert de ces clefs pour ouvrir les portes aux Bourguignons, et les historiens, sans se donner la peine de rechercher les véritables motifs de la vigoureuse action de ce jeune homme, les attribuent au dégoût que lui inspire la légère mortification qu’il vient d’éprouver. Pourquoi ne pas remonter à une origine bien plus vraie et qu’ils eussent trouvée comme nous, s’ils se fussent donné la peine de la chercher ?

Le Clerc avait été valet de chambre de Bois-Bourdon ; ce favori, on le sait, était le seul confident, le seul messager des amours de la reine : le domestique était avec son maître à Vincennes lorsque le roi fut surprendre les criminels plaisirs de son épouse ; il fut mystérieusement emmené par la reine à Tours lorsqu’on y exila cette princesse, et l’on se souvient des services qu’il lui rendit dans cette circonstance. Isabelle revient à Paris, Le Clerc l’y suit et loge politiquement chez son père. Un événement l’aigrit contre Duchâtel, le plus grand ennemi de la reine : comment ne pas voir qu’Isabelle instruite de cette affaire aura nécessairement dit au jeune homme : Profite de ce qui se présente ; venge-toi, venge ton maître et moi, le hasard t’en offre les moyens, et je me charge de ton bonheur.

Si elle a dû dire cela, Isabelle l’a dit, et si elle l’a dit, tout le reste coule de source, tout le reste est démontré. Le Clerc enflammé par une caresse de la reine, promet tout, excuse tout, et la ville est aux Bourguignons.

Isabelle est donc cause de ce changement inopiné ; elle l’est donc de tout le sang qu’il va faire répandre : nous l’avons d’abord dit parce que nous l’avons cru, et maintenant nous l’assurons, parce que le vraisemblable acquiert ici toute la force qui n’appartient qu’à la vérité et qu’en général, en histoire comme dans le cours ordinaire de la vie, on se trompe bien rarement en jugeant ce qui suit par ce qui précède.

Cependant, Vieux, Tanneguy Duchâtel, Barbasan, qui s’étaient d’abord réfugiés à la Bastille, avaient ensuite conduit le dauphin à Melun, puis ils essayèrent de rentrer dans Paris avec seize cents hommes. Un combat violent se livra dans la rue Saint-Antoine où resta une grande partie des amis du connétable.

Le roi s’était réfugié au Louvre, et le dauphin n’était déjà plus à Melun.

Si des flots de sang ne coulaient pas encore, les sources dont ils allaient jaillir ne devaient pas rester longtemps fermées. La frayeur des Parisiens redoubla quand ils virent approcher de leurs remparts un grand nombre des seigneurs qui tenaient le parti du dauphin.

Alors l’Isle-Adam, Gui de Bar, Mailli, Bourmonville, Dehens, Le Clerc et ses jeunes amis répandirent soigneusement que tout ce qui tenait au dauphin allait, en rentrant dans Paris, exterminer le parti de la reine et du duc de Bourgogne.

Isabelle écrit sur-le-champ aux chefs de sa faction et leur mande que, pour éviter de nouveaux troubles, il n’y a plus d’autre moyen que d’exterminer à l’instant tout ce qui peut encore rester d’Armagnacs, et que si l’on ne le fait pas, jamais le duc de Bourgogne ne pourra rentrer dans la capitale. On ne fit que trop de cas de cette funeste recommandation.

Le 12 juin 1418, le peuple furieux prend les armes, s’élance impétueusement vers les prisons, où l’on vient de renfermer ceux de la faction qu’il proscrit, et là, toujours aveugle quand il se déchaîne, toujours féroce quand il ne raisonne plus, il égorge sans choix, sans pitié comme sans justice tout ce que recèlent ces sinistres asiles de la douleur et du désespoir.

C’est l’un après l’autre qu’on oblige les prisonniers de sortir, et c’est individuellement qu’on les assassine : Bourguignons, Armagnacs, Royalistes, Dauphinois, infortunés retenus pour dettes, malfaiteurs enchaînés pour crimes, tout s’immole, tout est impitoyablement déchiré. Ce n’est plus l’opinion, ce n’est plus le forfait qu’on cherche à punir : le glaive de la mort ne brille que dans les mains de la frénésie, de la rage et de la scélératesse.

Le connétable et tous ceux de son parti furent traités comme les autres. Les seuls prisonniers du Châtelet veulent opposer quelque résistance : aussitôt des flammes enveloppent les murs où ces malheureux sont captifs ; ils préfèrent, au feu qui les menace, le danger moins certain de se jeter par les fenêtres ; mais de quel raffinement n’est pas susceptible la férocité d’un peuple égaré ! des lances sont présentées à ces tristes victimes et c’est sur ces fers aigus qu’elles vont trouver la mort à laquelle elles croyaient échapper.

Cette abondance de sang, d’entrailles éparses et fumantes encombre toutes les rues adjacentes au palais et à la porte Paris ; on n’y peut plus passer sans se couvrir de ces objets dégoûtants jusqu’à la cheville du pied[14]. Ce n’est plus en un mot que par la mort même que l’on évite le spectacle de la mort : il faut tomber sous le fer des bourreaux, si l’on veut éviter de voir ceux que leur glaive immole.

À l’animosité du jeune Le Clerc, un de ceux dont les coups frappent avec le plus de violence, on reconnaît aisément la main qui le fait agir : le génie d’Isabelle paraît le poursuivre et l’électriser ; rien en un mot n’arrête ces monstres, et l’astre éclipsé par la vapeur du sang refuse sa lumière à ces scènes d’infamie, dont les démons même seraient effrayés.

Tous les quartiers de la ville s’ensanglantent également, celui qui veut se venger d’un ennemi n’a qu’à le désigner sous le nom d’Armagnac, un poignard l’en défait aussitôt. Les corps du connétable et du chancelier furent attachés à des câbles et traînés dans la boue ; on découpa leur chair pour en composer des écharpes, puis les cannibales, ornés de ces bandelettes sanglantes, couraient les rues, armés de couteaux dont ils entrouvraient le flanc des femmes enceintes, osant dire en voyant leurs fruits : Regardez donc ces petits chiens qui vivent encore[15].

Les chefs bourguignons, témoins de ces horreurs, les excitaient du geste et de la voix :

« Courage, mes amis, criaient-ils à ces tigres, aucune grâce aux Armagnacs ; ils ne vous épargneraient pas s’ils étaient à votre place : massacrez-les donc, vous ne leur faites ici que ce qu’ils vous feraient eux-mêmes. »

Le pillage fut immense, il dura trois jours, comme les meurtres. On voyait sur le corps de ces égorgeurs, de leurs épouses ou de leurs filles, les riches vêtements qu’ils avaient enlevés dans les hôtels.

Tous les genres de crimes, en un mot, éclatèrent dans ce désordre horrible. C’est en vain qu’on cherchait quelques traits de la physionomie humaine sur ces fronts hideux et sanglants, ils ne présentaient plus que les contorsions des furies de l’enfer déchirant leur proie.

On prétendait que ces fléaux étaient une punition de Dieu. Pourquoi donc, dans ce cas, sa justice épargna-t-elle les deux agents de ces exécrations, et pourquoi les vit-on le lendemain, réunis dans le même char, parcourir en triomphe ces rues teintes du sang qui venait de couler en leur nom ?

Ils étaient escortés de douze cents hommes et des plus belles filles de la capitale ; des infortunées, qui peut-être avaient à pleurer leurs pères ou leurs amants, semèrent de fleurs mouillées de leurs larmes le chemin que devaient parcourir Isabelle et Bourgogne.

La reine accueillait ces enfants d’un rire sardonique, elle les effrayait par son luxe, elle les scandalisait par l’immodestie de sa parure et par l’effronterie avec laquelle ce monstre osait considérer les plus chers objets de ceux que venaient d’égorger ses poignards.

On dit que dans cette traversée, pour une cause de peu d’importance, les chevaux de son char s’arrêtèrent au coin de la même rue où le duc de Bourgogne avait lui-même assassiné le duc d’Orléans et que, dans ce moment, Bourgogne serra la main d’Isabelle : Il manque à notre triomphe, dit la reine, il était digne de l’orner.

Ce fut ainsi que, foulant aux pieds toute retenue, elle osa se présenter à son époux, trop heureux de l’accueillir encore et de nommer ses libérateurs, elle et son affreux complice.

Au lieu de se jeter aux pieds d’un époux qu’elle avait aussi cruellement outragé…, d’un époux qui ne devait plus la voir qu’avec horreur, après tout ce que ses yeux et les dépositions de Bois-Bourdon lui avaient appris, au lieu de trembler en approchant de ce malheureux prince et d’implorer son pardon, elle eut l’audace de lui adresser des reproches et de lui demander la réhabilitation de Bois-Bourdon qu’il avait, disait-elle, trop légèrement cru et plus injustement encore condamné au dernier supplice.

Quel front ! mais celui d’Isabelle ne rougissait plus, l’habitude du mal éteint la honte de l’avoir conçu ; l’endurcissement de la scélératesse est le nec plus ultra de la misère humaine. Cet état ferait presque douter de la dignité de notre existence, s’il n’était pas probable qu’il est un des moyens dont Dieu se sert pour nous punir et nous humilier.

Eh ! non, non, Isabelle ne rougissait plus, il y avait longtemps que le crime avait anéanti dans elle cette émotion si tendre et si précieuse de la nature, née du remords et de la pudeur, et qui devient dans l’homme la preuve la plus certaine de l’inaltérable empire de la vertu.

Dès lors, tout changea dans le gouvernement : Isabelle et le duc s’attachèrent à ne laisser en place aucun individu de l’ancien ordre de choses. Morvilliers, qu’Isabelle avait déjà mis à la tête du Parlement qu’elle avait créé à Troyes, devint le chef de celui de Paris ; de l’Astre fut fait chancelier ; l’Isle-Adam et Chatelux furent faits maréchaux de France ; Dehens devint amiral et le duc Jean se réserva le gouvernement de Paris. Tous les officiers de la maison du roi, tous les domestiques furent renouvelés, et l’impudente Isabelle fit placer, parmi les valets de chambre du palais, ce Le Clerc qui, de tous temps, l’avait si bien servie et dernièrement encore en introduisant les Bourguignons.

Comme l’intention de la reine était de ne laisser libre aucune personne de la faction du connétable, les arrestations se prolongèrent et ne firent que changer d’objets ; les Armagnacs remplacèrent les Bourguignons dans tous les cachots de Paris et vinrent sécher les murs encore humides du sang de leurs ennemis.

Ces subversions sont l’histoire de toutes les révolutions : les victimes changent, les bourreaux restent, parce qu’il faut qu’il y ait toujours sur notre misérable planète une somme de maux égale à celle du bien, équilibre absolument essentiel à la conservation de l’univers.

Isabelle ne s’en tint pas là ; peu d’esprits avaient autant de ressources que le sien pour étendre l’horreur et doubler l’infamie. Elle engagea le duc de Bourgogne à ordonner que les troupes cantonnées aux environs de Paris s’opposassent à l’entrée des vivres. Une disette affreuse se fit bientôt sentir, et les partisans de la reine ne manquèrent pas de publier que cette nouvelle oppression n’était l’ouvrage que des débris des Armagnacs ravageant et pillant les campagnes.

Il n’en fallut pas davantage pour ranimer la colère assoupie du peuple ; il se reporte aux prisons et y égorge ceux qu’on vient d’y renfermer.

Un chef bien digne d’être à la tête de ces nouvelles atrocités s’offrit à les conduire. La reine et le duc de Bourgogne le reçurent à bras ouverts ; c’était le bourreau de Paris, le fameux Capeluche. « Mon ami, lui dit la reine, à vous seul appartient l’honneur de nous débarrasser d’ennemis aussi redoutables, vous êtes l’exécuteur de la justice : où cette justice sacrée et servie par vous est-elle mieux outragée qu’ici ? Ces traîtres vous appartiennent, vous seul devez trancher leurs jours ou diriger les coups qu’on va leur porter ; soyez impitoyable, votre maître vous en saura gré ; songez que nos intérêts sont les mêmes et que vous servez la cause de Charles VI en servant la nôtre.

— Oui, Capeluche, dit le duc de Bourgogne en serrant les mains du bourreau, oui, mon ami, obéissez à nos ordres ; les lois, elles-mêmes, ne vous en prescriraient pas de plus sages ; soyez leur organe, leur protecteur, honorez-vous de répandre ce sang impur ; à vous seul, comme vient de vous le dire la reine, appartient l’honneur de le verser. »

Quand les mains de ce scélérat et celles de ses confrères eurent vidé les prisons de cette terrible manière, les forcenés demandèrent les prisonniers de Vincennes. On les leur livra avec la clause de les conduire au Châtelet, afin que les murs du donjon, qui servait pour lors de palais au roi, ne fussent pas souillés ; mais la soif du sang de ces malheureux était si ardente qu’on les égorgea dès qu’ils furent sur la route de Paris[16].

On craint souvent l’incendie qu’on allume : que de crimes de plus sans cette heureuse frayeur !

Le duc de Bourgogne redouta l’excès du zèle des habitants de Paris ; il sentit qu’il importait à la sûreté de calmer cette effervescence. On s’empara de tous ces massacreurs et l’on en fit la justice qu’ils méritaient si bien à leur tour.

Capeluche fut le premier immolé ; son valet l’exécuta, et comme il n’avait pas encore exercé, ce fut sur l’échafaud que son maître lui donna sa dernière leçon : « Que le couteau tombe là », lui dit-il en marquant du doigt la place qu’il fallait frapper ; s’agenouillant ensuite, il reçut le coup et périt comme il avait vécu, sans peur comme sans remords. Il faut des siècles de sang pour offrir de semblables traits, et par bonheur, ils se reproduisent rarement.

Le duc, toujours dans le même esprit, éloigna de Paris tous ceux qui s’étaient montrés le plus empressés à servir sa cause par l’exécution des crimes dont nous venons de tracer l’effroyable tableau. On envoya ces misérables faire la guerre au reste des factions du dauphin et du connétable, qui occupaient encore quelques places fortes dans les environs de Paris. S’imaginant qu’on les trompait, et qu’on voulait les faire immoler par ceux qu’on les envoyait combattre, ils voulurent rentrer dans la capitale ; mais ils en trouvèrent les portes fermées.

À tous les maux qui venaient d’affliger cette malheureuse ville, il s’en joignit d’autres…, inévitables suites des massacres qui venaient de s’y faire pendant les grandes chaleurs.

Une maladie contagieuse s’étendit tellement qu’en moins de trois mois en enterra plus de cent mille personnes : c’est ainsi que les malheurs se succèdent et que la Providence punit tôt ou tard tous ceux qui les ont attirés sur les hommes.

L’exemple du connétable servit au duc de Bourgogne : il prit pour dominer des moyens tout contraires à ceux de son rival. Il s’agissait de se concilier le peuple, de se faire ouvrir les portes des villes qu’on lui fermait ; il réussit. Il fit également révoquer la condamnation portée contre le système de Jean Petit : trop de personnes se trouvaient intéressées à soutenir la doctrine de cet apôtre du régicide et de l’assassinat, et le duc, contradictoirement à la conduite qu’il affichait, la laissa subsister, pour son propre malheur sans doute.

De Melun, le dauphin s’était rendu à Bourges, où il fut rejoint par la plus grande partie de la noblesse qui, dégoûtée de l’esprit de parti, crut avec raison devoir se rallier autour du seul homme en la personne duquel résidait nécessairement la royauté ; de ce moment, ce prince, au lieu du titre de lieutenant général du royaume, prit celui de régent. Il institua un chancelier et un parlement composé de gens qui avaient échappé aux massacres de Paris. Cette cour souveraine fut ensuite transférée à Poitiers.

Isabelle mit tout en usage pour faire revenir son fils à Paris, et ne prouva par cette démarche que le désir ardent de se rapprocher toujours du fantôme de la royauté, par l’aisance que cela lui donnait alors de faire refluer sur ce fantôme tout le mal qui pourrait se faire et de profiter de tout le bien ; peut-être avait-elle déjà quelques autres raisons particulières que la suite nous dévoilera.

Quoi qu’il en fût, le dauphin se méfia et n’arriva point ; mais au lieu de cela, il prit sur les Bourguignons autant de places qu’il put, à l’aide de ces valeureux guerriers qui, par la suite, illustrèrent son règne.

Le duc de Bretagne intervient comme médiateur, et le traité qu’il présenta fut accepté de la reine et du duc de Bourgogne ; mais les seigneurs attachés au dauphin rejetèrent un accommodement qui laissait aux instigateurs des troubles plus d’autorité que n’en avait leur prince : les négociations échouèrent.

Profitant de toutes ces alternatives, Henri V, encouragé par la reine, poursuivait toujours ses victoires. Maître de presque toute la Normandie, il mit le siège devant la capitale de cette province. Les Rouennais demandèrent du secours, on fit valoir cette demande et elle devint le prétexte de nouveaux impôts qui, à peine perçus, s’engloutirent, suivant l’usage, dans les coffres de nos deux sangsues, et les secours qu’ils devaient payer n’arrivèrent point.

Le duc Jean, qui avait trouvé soixante mille hommes quand il marchait contre son prince et contre sa patrie, ne trouva plus personne dès qu’il fut question de défendre l’un et l’autre.

Quoi de plus embarrassant, en effet, que la conduite de ce prince. Il est intéressé, sans doute, à rompre les progrès du roi d’Angleterre, dont l’extrême puissance pouvait nuire un jour à la sienne, mais il l’était bien plus à déranger, à entraver les succès du dauphin toujours entouré d’Armagnacs.

« S’il agissait contre les ennemis de la monarchie, dit un historien accrédité, il laissait le champ libre aux siens et, pour se faire redouter de ceux-ci, il fallait qu’il négligeât les autres. »

Si, d’une autre part, il irritait Henri en secourant les ennemis de ce prince, celui-ci le déshonorait en publiant le honteux traité de Calais. Le duc, meilleur guerrier qu’adroit politique, n’avait pas d’abord senti ces importantes considérations. Il ne fut éclairé que par la reine, qui ne négligeait jamais rien de tout ce qui pouvait engager les autres à servir ses propres intérêts ; et cette femme, aussi courageuse qu’extraordinaire, eut toute sa vie cela de particulier que le peu de bien qu’on lui vit faire n’avait jamais d’autre motif que de servir le mal qu’elle désirait par goût ou par utilité.

On renouvela des propositions que le roi d’Angleterre écoutait comme s’il eût désiré la paix, pendant que toutes ses démarches ne démontraient en lui que le plus grand désir de faire la guerre ; et ici, pour mieux inquiéter le duc de Bourgogne dont il connaissait les véritables motifs, il eut l’air de se prêter à quelques ouvertures d’alliance qui lui furent faites par le dauphin dont il se moquait dans le fond de son cœur. On ménagea d’autres négociations dans le cabinet du roi, qui n’eurent pas un meilleur succès.

Pendant ce temps, l’adroite Isabelle employait auprès de l’Anglais des moyens infiniment plus sûrs. Elle lui envoya par le cardinal des Ursins le portrait de Catherine, en lui faisant dire sous main qu’elle lui offrait la plus belle et la plus chérie de ses filles ; mais qu’elle y mettait pour clause que le mariage se ferait à Paris.

Henri V comprit ce langage ; il loua la princesse dont on lui envoyait le portrait. L’amour opposa ses flèches aux lances du dieu Mars, et le héros ne triompha plus que pour déposer aux pieds de sa maîtresse des lauriers enlacés de myrtes.

La bravoure des Rouennais vint pourtant retarder un peu ses desseins. Il était loin de s’attendre à une aussi longue résistance : elle fut telle que jamais il ne l’eût vaincue, sans la trahison de Gui Boutellier absolument vendu au duc de Bourgogne. Un nouveau malheur, en ébranlant le courage de ces braves citoyens, vint encore favoriser les ambitieux projets d’Henri. La famine, en frappant cette malheureuse ville de toutes ses horreurs, contraignit la garnison à se débarrasser de tous ceux qui consommaient sans être d’aucune utilité. De ce nombre furent les femmes, les vieillards et les enfants qui, repoussés dès qu’ils approchèrent du camp anglais, se jetèrent dans les fossés de la ville, où les assiégés qui craignaient leur rentrée les laissèrent périr, non seulement sans secours, mais même en faisant feu sur ceux que la faim contraignait à tout braver pour apaiser cet impérieux besoin de la nature.

Voilà les horreurs dont étaient journellement cause et la méchanceté d’une femme, et l’infernale politique d’un scélérat.

Le duc, néanmoins fortement sollicité de secourir la ville de Rouen, dont on voit, d’après ce qui vient d’être dit, qu’il s’embarrassait fort peu, envoya, à la fin, à ces malheureux, dix-huit cents hommes que Henri détruisit en un jour.

Les assiégés, au désespoir, se décidèrent à une vigoureuse sortie, qui peut-être allait tout réparer, lorsque Boutellier, ce traître dont il vient d’être question, d’après une lettre qu’il venait de recevoir de la reine, fit rompre le pont par lequel devaient passer ceux qui allaient attaquer les Anglais : la moitié de la garnison fut noyée. On demanda de nouveaux secours ; mille raisons parurent en légitimer le refus, et le duc finit par conseiller aux assiégés de se rendre sous les conditions les moins avilissantes ; elles furent très dures. On remarqua cependant, ici, avec plaisir, un trait de bienfaisance de la part de Henri : on stipula en faveur des malheureux rejetés de la ville et languissants dans les fossés ; les habitants furent obligés de les nourrir pendant un an ; ainsi le plus grand ennemi de la France devint en cette occasion plus généreux que les chefs qui la gouvernaient : ces derniers furent la cause d’une affreuse inhumanité que le premier répara aussitôt qu’il le put.

Rouen fut aux Anglais, la fortune le permit ; elle est donc souvent bien injuste.

Mais laissons des événements qui ne nous ont que trop écarté de notre sujet et que nous n’avons racontés que parce qu’ils nous ont fourni l’occasion d’ajouter quelques traits importants à la hideuse figure que nous nous sommes engagés à peindre.

L’issue du siège de Rouen fit trembler les Parisiens. Ils sollicitèrent le roi, qu’éloignaient la disette et la contagion, de rentrer dans Paris. Le duc de Bourgogne s’y opposa ; il protesta que Charles ne rentrerait dans sa capitale que quand il n’y aurait plus aucune sorte de danger pour lui.

D’autres négociations s’ouvrirent entre le dauphin et le roi d’Angleterre, mais dont la reine et le duc Jean ne cessèrent de paralyser les effets.

Enfin, pour intimider le jeune Charles, le duc renoua ouvertement avec Henri. Le rendez-vous des explications fut choisi entre Meulan et Pontoise ; mais le roi de France, retenu par ses attaques ordinaires, ne put s’y trouver.

Le duc de Bourgogne et la reine y conduisirent Catherine.

Un espace assez considérable entouré d’une double haie devint le lieu de la conférence ! un détachement anglais fut placé d’un côté, les Français garnirent l’autre. Quand tout fut disposé, le duc et la reine suivis de la princesse Catherine pénétrèrent jusqu’au pavillon construit au milieu de l’enceinte et dans lequel devaient se tenir les conférences.

Catherine parut avec toute cette coquetterie que savait déployer sa mère. L’entrevue acheva ce qu’avait si bien commencé le portrait, et ce fut aux pieds de sa future épouse que Henri fit serment de vaincre.

Mais l’adroite Isabelle à qui n’échappait aucune des impressions d’un sentiment qu’elle avait si souvent éprouvé cessa, par un raffinement bien digne d’elle, de faire paraître sa fille aux colloques suivants. Henri ne fut pas la dupe de cette petite ruse, beaucoup de fierté régna de part et d’autre dans la seconde entrevue, et quoique le duc n’eût pas lieu d’être fort satisfait, le traité néanmoins se conclut sans empêchement ; mais tout se brouilla bientôt et le duc de Bourgogne ne pensa plus qu’à voir le dauphin. Pouilly-le-Fort fut choisi pour le lieu de cette entrevue.

C’est l’obscurité des routes de ce labyrinthe qui fait dire aux historiens que la cause des crimes de ce siècle est impénétrable, et c’est précisément la certitude où ils se croient d’en avoir pénétré les motifs qui leur fait affirmer que le duc usa de toutes sortes de souplesses dans cette entrevue de Pouilly, et cela par l’entremise d’une femme dont ils le prétendaient amoureux[17]. Ce fait est notoirement faux. Ce fut Tanneguy Duchâtel, grand partisan du dauphin, qui ménagea cette entrevue et qui fit tout ce qu’il put pour que le duc s’humiliât vis-à-vis du dauphin ; mais Jean ne renonça point à son caractère ; il ne l’avilit jamais, et s’il eut l’air de s’abaisser avec le dauphin à Pouilly, ce ne fut que pour préparer ce qu’il projetait. La conduite de Tanneguy Duchâtel à Montereau nous fera voir que cet ami du dauphin était loin d’être la dupe du duc de Bourgogne.

Véritablement dans cette première entrevue le duc cajola le dauphin, le caressa, lui jura foi et hommage, porta les prévenances au point de tenir l’étrier quand le jeune prince monta à cheval[18] ; et l’on s’est obstiné à voir dans tout cela un retour vertueux du duc de Bourgogne… de la vertu dans un homme assez faux pour renouveler dans le même temps à Henri toutes les clauses du honteux traité qu’il venait de faire précédemment avec lui ! C’est à l’homme que nous venons de voir user d’une telle fourberie, qu’on ose dans le même instant prêter tant de bonne foi ! Convenons qu’il faut avoir envie de s’aveugler pour déraisonner à ce point. Le duc fut aussi traître envers le dauphin qu’il l’avait été toute sa vie avec ceux auxquels il avait eu affaire : il n’était franc qu’avec la reine, parce qu’encore une fois ce n’était qu’avec elle qu’il trouvait tout ce qui servait son avarice et son ambition ; que ce n’était qu’elle qu’il avait réellement aimée et non cette Mme de Giac, seulement son amie, et aux séductions de laquelle on ose pourtant dire qu’il se rendit ; ce qui dans une affaire aussi importante l’eût assurément brouillé avec la reine et plus encore avec le roi d’Angleterre, qu’il avait tant de raisons de ménager.

Eh ! non, non, jamais dans aucune de ces négociations le duc de Bourgogne ne cessa d’être faux, et cette fois, il le fut à tel point qu’il scella par tous les serments de la religion son raccommodement avec le dauphin comme si un homme semblable pouvait se croire lié par des serments religieux, lui que n’enchaînaient pas même les plus saintes lois de la nature ; et l’on persiste à croire de la sincérité dans le cœur d’un homme qui venait de jurer tout le contraire dans sa dernière entrevue avec Henri. Non, non, encore une fois, digne ami d’Isabelle, ton âme modelée sur celle de cette femme perfide n’était pas faite pour jamais offrir de la franchise ! et le moment où elle en faisait paraître davantage était nécessairement celui où ce sentiment vertueux était le plus indignement outragé par toi.

Les principales conditions du traité avec le jeune Charles furent que ces deux princes partageraient tour à tour le gouvernement, et que l’oubli du passé serait total.

Les bons et crédules Parisiens furent comblés de joie d’une réconciliation qui paraissait assurer leur repos, mais ils n’en devinrent bientôt que plus malheureux, quand ils commencèrent à reconnaître jusqu’à quel point ils pouvaient compter sur cette réconciliation qui en effet dura peu. Pourquoi, si elle eût été sincère, ces deux princes réunis n’eussent-ils pas de même réuni leurs troupes pour s’opposer aux hostilités des Anglais qui ravageaient déjà les faubourgs de Paris ? Telle était pourtant une des principales clauses du traité. Par quelle raison ne s’exécutait-elle pas ? Si le duc Jean eût été sincère, par quelle raison transférait-il la cour à Troyes, puisqu’il s’obligeait à la préserver dans Paris de toutes les insultes qu’elle eût pu recevoir ? Pourquoi ces deux princes étant convenus à Pouilly-le-Fort de se revoir à Montereau, le dauphin balança-t-il tant à se rendre à cette seconde entrevue ? Pourquoi si ce jeune prince eût cru devoir se confier au duc de Bourgogne, d’après ce qu’il avait vu de lui, fut-il cependant très ébranlé par les discours de ceux qui lui représentèrent l’imprudence de compromettre dans un second colloque l’héritier de la France, et de le compromettre avec qui ? Avec un homme souillé de l’assassinat du duc d’Orléans, avec un homme qui depuis un an remplissait la France de malheurs et de crimes et qui n’avait d’autre projet que d’usurper toute la puissance, afin de la partager avec l’Anglais, dont on venait de découvrir le traité qu’avait passé ce monarque avec le duc… avec ce même duc enfin qui faisait maintenant aussi bonne mine au dauphin. Voilà ce qu’objectaient avec tant de raison les amis du jeune Charles pour l’empêcher de se risquer une seconde fois avec un homme aussi dangereux.

Mais était-il nécessaire d’opposer au dauphin tant de motifs de craintes ? Il ne s’agissait que de bien connaître celui qui ne travaillait qu’à le tromper ; il ne s’agissait que de se souvenir que si le duc avait employé tant de fausseté à Pouilly-le-Fort, son usage avait toujours été tel dans toutes ses négociations, bien persuadé qu’il était que le premier talent du négociateur est de tromper et toujours avec un si grand art que la vérité n’ait l’air d’être telle que quand elle est le mieux immolée par lui.

Quoi qu’il en fût le duc de Bourgogne balança sur l’époque de la seconde entrevue, d’abord fixée au 18 août, puis remise au 26 du même mois et décidément résolue au 10 de septembre.

Le dauphin varia de même : mais quelle différence de motifs dans l’une et l’autre de ces irrésolutions ! L’intéressant dauphin devait frémir de se retrouver avec un pareil traître, tandis que le coupable ne pensait qu’à le devenir de plus en plus, et ne variait que pour être plus sûr de son fait.

On fit tout ce qu’il fut possible pour vaincre ces tergiversations ; elles ne se fixèrent qu’avec beaucoup de peine.

Une malheureuse prédiction, qu’un Juif avait faite au duc, paraissait l’arrêter toujours. Si vous allez à Montereau, lui avait dit cet astrologue, jamais vous n’en reviendrez.

Tel fut un des motifs des irrésolutions du duc et ce qui l’avait également engagé à proposer Troyes au lieu de Montereau. Cependant, vaincu par les vives représentations qui lui furent faites de ne point aigrir le dauphin par ces changements perpétuels, il se décida pour Montereau et c’est ici que nous ne pouvons nous empêcher de rapporter l’entretien curieux qu’il eut la veille avec la reine, et qui ne se trouve que dans un testament manuscrit apporté à Londres par Jaquelin, secrétaire du duc qui, dès le lendemain de la scène que nous allons décrire, y passa avec d’autres pièces analogues au même fait[19].

« Sire de Bourgogne, dit la reine, vous touchez au moment le plus intéressant de votre vie et à celui où toutes nos espérances doivent se réaliser. Notre plus grand ennemi dans ces entrefaites est incontestablement le dauphin : songez au mal qu’il vous a fait, à celui qu’il a voulu et qu’il peut vous faire encore. Charles VI est un être nul pour nous ; nous n’avons besoin que de son ombre, elle nous couvre. Mais le dauphin prête un corps à cette ombre. Que ferez-vous avec l’Anglais, si vous laissez subsister celui qui nécessairement réunira un jour toutes ses forces à dessein de détruire notre ouvrage ? vous avez promis de vous en défaire, Henri vous tiendra-t-il parole quand vous en manquerez avec lui ? À quoi nous aurait donc servi d’ailleurs d’exterminer la faction d’Armagnac, dès que vous en laissez vivre le chef ? Voyez-le encore même aujourd’hui entouré de tous ceux qui tenaient le plus à ce parti toujours prêt à fondre sur nous. Eh ! quoi, celui qui n’a pas craint pendant tant d’années de répandre le sang de ses plus mortels ennemis, frémira de verser celui de leur chef ! Beau sire, vous ne me ferez pas cette honte d’être liée avec le plus faible des hommes ; car vous ne passerez que comme tel aux yeux de la postérité, si après avoir perdu tous ceux qui voulaient nous perdre, vous balanciez à vous défaire de celui qui les représente tous. Je ne me déguise point les dangers que vous courez dans cette fatale entrevue ; mon cœur les voit et ne les diminue pas, c’est à vous de prendre l’avance soyez aussi adroit, aussi entreprenant qu’ils seront scélérats et fourbes ; éloignez surtout de votre esprit l’idée que c’est le fils d’Isabelle et celui du roi votre seigneur que vous sacrifiez ; ne voyez dans cet idiot que le plus dangereux de nos ennemis, n’y voyez qu’un homme persuadé de faire une bonne action en frappant le premier celui dont il serait frappé lui-même s’il lui en laissait le temps, et souvenez-vous surtout qu’en politique il n’exista jamais de crime à se défaire de l’être qui veut nous détruire.

— Songez-vous, Madame, répondit le duc, à la honte dont cette action me couvrira ? Le dauphin va devenir mon roi, puis-je porter la main sur lui, et ce que je gagnerais pour notre commune alliance ne le perdrais-je point aussitôt par les dangers de cette action et par l’avilissement dans lequel ses suites doivent infailliblement me plonger ? — Fîtes-vous ce calcul, Monsieur, quand il fut question d’assassiner d’Orléans ? — D’Orléans n’était pas mon roi.

— Je ne vous dis pas, répondit Isabelle, de tremper vos mains dans le sang du dauphin : soyez plus adroit, prince, irritez son jeune orgueil ; que ceux qui seront avec vous croient que les mouvements de colère qui lui échapperont en ce moment peuvent être suivis de voies de fait, et qu’ils fassent tomber sous leurs coups celui qui voudrait vous voir sous les siens. Vous vous vengerez alors, mais vous n’attaquerez pas ; lui seul est pour jamais flétri dans l’opinion publique… Songez que vous êtes anéanti si vous ne suivez mes conseils : songez que si mon fils triomphe, je suis éloignée pour jamais, que tout ce que nous avons fait jusqu’à ce jour est perdu et qu’il ne nous restera plus que des larmes à verser sur d’irréparables malheurs. — Les gens qui me suivent, Madame, sont des gentilshommes pleins d’honneur : puis-je supposer qu’un régicide existe parmi eux ? La noblesse française répandit son sang pour ses rois, mais elle ne les assassina jamais. Ce crime quelquefois sortit des sanctuaires ; l’espoir de s’y réfugier l’encourageait sans doute ; celui qui se suppose au-dessus des rois peut s’aveugler sur un pouvoir qu’il croit égal au sien ; mais celui qui défend ce pouvoir et qui combat pour lui, le respecte et ne l’outrage point. — Encore une fois, Monsieur le duc, je ne vous propose pas un régicide, mais un acte de courage : ce n’est point un meurtrier que je veux voir en vous, c’est un défenseur ; vous devez en trouver parmi ceux qui vous accompagnent ; gardez-vous de leur dire : Assassinez le dauphin ; contentez-vous de leur faire jurer qu’ils vous défendront si vous êtes attaqué et faites tout ce qu’il faut pour l’être.

— Vous serez contente, Madame, dit le duc ; puissiez-vous me trouver un jour des vengeurs aussi facilement que vous en allez trouver un dans moi ! »

Le duc de Bourgogne sortit, et ce fut pour la dernière fois que se parlèrent deux monstres que le ciel n’aurait jamais dû réunir.

  1. 13e pièce du procès, fo 3.
  2. 10e liasse, fo 18.
  3. 10e liasse, fo 18.
  4. 10e liasse, fo 18.
  5. 14e liasse, fo 1 et sq.
  6. Ci-devant Orléanais.
  7. Dans le donjon ; car le château bâti pendant la minorité de Louis XIV n’existait pas encore.
  8. N’avons-nous pas vu sous Louis XV leurs ridicules paniers avoir le même inconvénient ?
  9. Cet appartement situé au deuxième étage porte toujours le nom de chambre du roi.
  10. Voyez ce que nous avons dit plus haut à cet égard, et surtout sur le grand intérêt qu’eut le duc de Bourgogne de s’emparer de toutes ces pièces et de les cacher chez les Chartreux de Dijon.
  11. Le seul qui resta, que nous ne désignerons plus que par son titre et qui régna sous le nom de Charles VII.
  12. Les royalistes, les Dauphinois, les Bourguignons et les Armagnacs.
  13. On nommait ainsi les bourgeois notables auxquels était confié le soin des portes de la ville.
  14. Expression de tous les historiens.
  15. Voyez Villaret, t. 13.
  16. Quelques-uns s’échappèrent et furent poursuivis jusque dans la ville. Ce fut dans cette occasion qu’un soldat ivre frappa l’image de la Vierge qui se voyait dans la rue aux Ours.
  17. La comtesse de Giac : jamais le duc ne fut amoureux de cette femme, du nom de laquelle la reine et lui se servirent seulement pour mieux déguiser leur intelligence mutuelle.
  18. Ce qui était un des devoirs du vassal envers son seigneur.
  19. C’est là, et dans la bibliothèque même du roi d’Angleterre, que nous avons en 1770 recueilli ces notes sur les pièces originales qui constituent ce passage ; elles étaient écrites en vieux français.