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Histoire socialiste/Consulat et Empire/07

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, sous la direction de
Jules Rouff (p. 103-115).


CHAPITRE II
LA GUERRE CONTRE L’AUTRICHE

Ce chapitre se divise naturellement en quatre paragraphes : les préparatifs militaires, la campagne d’été de 1800, la campagne d’hiver de la même année, la paix de Lunéville, en février 1801. On a écrit sur l’histoire des guerres de Napoléon, consul ou empereur, une quantité d’ouvrages de toutes sortes : traités, mémoires, souvenirs, correspondances… Nous nous bornerons à donner ici une leçon aussi claire que possible d’événements indispensables à connaître pour la marche générale de l’histoire, mais d’importance secondaire

pour l’éducation socialiste.
1. — Les préparatifs militaires.

Les forces autrichiennes et impériales étaient réparties en deux armées. La première, forte de 120 000 hommes, était placée sous le commandement de Kray, qui remplaçait, à sa tête, l’archiduc Charles. Divisée en quatre corps, sa mission était d’empêcher les Français d’envahir la Souabe entre Strasbourg et Schaffouse. La seconde, sous les ordres de Mélas, comptait 140 000 hommes. Elle devait balayer ce qui restait de notre armée d’Italie, passer le Var et envahir la Provence.

La France avait sur pied 110 000 hommes à l’armée du Rhin, 25 000 hommes à l’armée d’Italie. Le plan autrichien émanait du Conseil aulique. Le plan français est l’œuvre de Bonaparte. Dans ses Mémoires, il dit que son intention était de former une armée de réserve « de se rendre au mois de mai en Allemagne avec les deux armées réunies (armée du Rhin et armée de réserve), et de porter, d’un trait, la guerre sur l’Inn. On ne trouve dans ses actes et ses écrits de 1800 aucune trace de ce dessein. Au contraire, il ne voulut pas le suivre alors que Moreau, placé à la tête de l’armée du Rhin, le lui proposait[1]. La raison en est peut-être dans la rivalité qui existait entre ces deux chefs dont aucun ne voulait accepter d’être soumis à l’autre. Quoi qu’il en soit, voici ce que Bonaparte arrêta : Moreau avec ses 110 000 hommes, répartis en quatre corps, dont un commandé par Lecourbe, et fort de 30 000 hommes s’appelait corps de réserve, devait passer le Rhin entre Schaffouse et Constance, et « pousser l’ennemi en Bavière, de manière à lui intercepter la communication directe avec Milan par le lac de Constance et les Grisons[2]. » Masséna, avec ses 25 000 hommes, devait résister à tout prix à Mélas : « N’ayez point de ligne, lui écrit le premier consul, mais tenez toutes vos troupes réunies et groupées autour de Gênes[3] ». Tandis qu’aux deux extrémités Moreau et Masséna devaient ainsi tenir en échec Kray et Mélas, Bonaparte entrerait en Lombardie, et, prenant Mélas par derrière, l’écraserait.

C’est pour atteindre ce but qu’il décida la formation de ce qu’on appelle l’armée de réserve[4].

Cette troisième armée française, qui allait devenir la principale, fut composée avec des troupes prises un peu partout sur le territoire français : à Toulon, à Marseille, à Avignon, à Paris, à Rennes et l’on annonça avec beaucoup de bruit sa concentration à Dijon. En réalité, le rassemblement des troupes s’opérait en secret sur Genève, et c’est là l’application d’une tactique napoléonienne que l’on retrouve de 1800 à 1815, toujours employée : dans l’offensive mettre un soin extrême à tenir secrète la zone du rassemblement[5]. » Les espions envoyés à Dijon virent manœuvrer des bataillons ridicules de volontaires encadrés par quelques vieux soldats. Il y avait aussi tout un état-major très affairé, et l’on trouve au ministère de la guerre des lettres nombreuses de chefs se plaignant, qui de manquer d’argent[6], qui de manquer de locaux, qui d’être volé par les fournisseurs[7], il y a aussi une instruction détaillée du général Dumas au général Clarke[8], indiquant, avec minutie, l’équipement des volontaires à cheval et à pied… Il y a, en un mot, beaucoup de paperasses, mais pas d’hommes. Et c’est dans ces conditions que l’étranger ne trouva pas assez de moqueries à prodiguer à cette fameuse armée de réserve. Mélas reçut l’ordre de ne pas s’en préoccuper : elle n’existait pas.

On a écrit que Bonaparte ne prévint pas ses lieutenants de son intention de commander en chef l’armée de réserve. Il faut distinguer. La Constitution de l’an VIII ne disait pas si le premier consul pouvait prendre la tête des armées. L’opinion générale était qu’il ne le pouvait pas, étant chef du pouvoir civil. C’est pourquoi Berthier céda le portefeuille de la Guerre à Carnot, et devint nominalement général en chef de l’armée de réserve. Le Bulletin du 5 juin 1800 dira de Milan : « Le général en chef et le premier consul ont assisté à un concert… « Mais, dès le premier jour, Bonaparte a l’intention de commander, et, le 25 janvier 1800 (rappelons-nous qu’il est précisément en pourparlers pour la paix !), il écrit à Berthier lui-même : « Mon intention, citoyen ministre, est d’organiser une armée de réserve dont le commandement sera réservé au premier consul. » À Masséna, il écrit dès le 5 mars : « Je réunis à Dijon une armée de réserve, dont je me réserve le commandement direct. » C’est à Moreau, — le rival ! — qu’il cache ses intentions le plus possible. Le 22 mars, il lui mande son projet de faire entrer des troupes en Lombardie : « Cette dernière opération sera confiée au général en chef de l’armée de réserve rassemblée à Dijon, qui se concertera avec vous, et dont les consuls vont faire le choix. » Nous voici donc éclairés. Une dernière lettre, de Berthier celle-ci, nous montrera qu’il savait, quant à lui, à quoi s’en tenir sur la valeur réelle de son titre. Il écrit de Lausanne au général Dupont, le 12 mai 1800 : « Dites au général Boudet de donner des ordres pour qu’il se trouve des chevaux au relais de Vevey demain pour la voiture du général en chef et pour la mienne, afin que nous allions promptement à Villeneuve… Donnez des ordres pour que demain nous ayons des chevaux à neuf heures du matin pour nous et pour le consul. »

En résumé, la France opposait donc à Kray et Mélas trois armées commandées par Moreau, Masséna, Bonaparte.

§ 2. — La campagne d’été en 1800.

Moreau commença ses opérations le 25 avril 1800. Au lieu de ramasser toutes ses forces entre Constance et Schaffouse et les jeter, d’un seul coup, de l’autre côté du Rhin, comme avait arrêté Bonaparte, il fait passer un corps (Sainte-Suzanne) à Kehl, et, tandis que l’ennemi s’avance vers lui pour le rejeter sur la rive gauche, Saint-Cyr passe à Neuf-Brisach, un troisième corps à Baie et Lecourbe à Stein. Le 3 mai, Moreau et Gouvion Saint-Cyr étaient vainqueurs à Engen, tandis que Lecourbe l’était à Stockach. Puis, dans la retraite de Kray sur le Danube, une série de victoires marquent encore la poursuite française ; c’est Moreau à Mœskirch (5 mai), c’est Saint-Cyr à Biberach, c’est Lecourbe à Memmingen qui frappent avec succès l’adversaire l’obligeant à se concentrer sur Ulm. D’après les Mémoires de Napoléon, c’est bien à Ulm que Moreau devait arriver ; mais il aurait dû y marcher avec toutes ses troupes et y entrer avant Kray pour lui couper la retraite de l’Inn et le rejeter en Bohème. Il n’y a pas de critiques qu’il n’ait faites au sujet de cette campagne de l’armée du Rhin, critiques reprises, du reste, par nombre de tacticiens[9]. Quelle que puisse être leur valeur théorique, il est certain qu’elles ont surtout été dictées à Napoléon par cette jalousie extraordinaire qu’on lui vit toujours porter aux hommes de mérite qui l’entouraient. Dans ses Mémoires, Napoléon juge les choses de haut et de loin ; en fait, nous savons qu’il avait d’abord dit à Moreau de « pousser » Kray simplement, attendant tout succès de ses victoires à lui, premier consul. Et, le jour où Moreau devant Ulm allait peut-être frapper le coup décisif, ce jour-là Bonaparte lui donna ordre de donner à Moncey le corps de Lecourbe (réserve) et de l’envoyer à l’aile gauche de l’armée consulaire, en Italie[10]. Avec 18 000 hommes de moins, Moreau ne pouvait plus que « tâtonner autour d’Ulm[11] ». Il le fit, du reste, avec succès, battant Kray dans toutes ses tentatives pour rompre les lignes françaises sur la route de Vienne, à Hochstædt (19 juin 1800), à Neubourg, à Oberhausen, où fut tué La Tour-d’Auvergne, que Bonaparte, le 9 floréal (29 avril 1800) venait de nommer premier grenadier des armées de la République. C’est après cette série de victoires et alors que Kray se retirait sur la Bohème, que Moreau, entré à Munich (28 juin), consentit à un armistice qui laissait à ses troupes tout le territoire conquis (armistice de Parsdorf, le 15 juillet 1800).

Selon le plan de Bonaparte, Masséna, nous l’avons vu[12], devait éviter de laisser ses troupes en ligne et s’apprêter à tenir Mélas en échec dans la région de Gênes. Le premier consul lui écrivit de nouveau le 9 avril pour l’aviser qu’il devrait, au commencement de mai, combiner son action avec celle de l’armée de réserve qui entrerait alors en Lombardie, attirer l’attention de l’ennemi, ce qui l’obligerait à se diviser et remonter jusqu’à Turin pour rejoindre l’armée de réserve… Mais, depuis plusieurs jours déjà, Masséna était aux prises avec les Autrichiens. Contrairement au conseil de Bonaparte, il avait reporté son armée sur toute la longueur du littoral.

Cette armée, de 25 000 hommes, était faite de véritables débris des anciens régiments d’Italie. Indépendamment des fatigues de la guerre, elle venait de crever littéralement de froid et de faim et il avait fallu toute l’énergie, la dureté du chef pour arriver à refaire des hommes avec ce qui n’était plus que des loques humaines. Toute l’histoire de cette campagne de Masséna demeure du reste comme le plus sinistre monument des horreurs de la guerre. C’est pourquoi sans doute elle est tant admirée… Pendant que Bonaparte continuait à tirer ses plans, les Autrichiens se jetaient au milieu de la ligne de Masséna (col de Cadibone), la coupant en deux et poussant Suchet sur le Var, Soult sur Gênes. C’est dans cette ville que la concentration dut se faire, concentration d’une quinzaine de mille hommes que 50 000 Autrichiens, commandés par Ott, assiégèrent par terre, tandis que l’amiral anglais Keith bloquait la mer. Le siège dura du 21 avril au 4 juin 1800 et l’on s’accorde à dire qu’il fut merveilleux : des milliers d’hommes moururent de faim qui avaient été épargnés par les combats, des prisonniers en masse furent laissés sans nourriture parce qu’on craignait de les voir se ruer sur les gardiens qui leur auraient porté quelque pitance et les manger. Les plus favorisés parmi les Génois purent manger des racines, du cuir, des rats. Cependant Masséna achevait, selon la sinistre expression consacrée, de se couvrir de gloire en faisant des sorties meurtrières et en courbant devant son effroyable volonté les habitants affamés d’une ville qui le maudissait. Lorsqu’il se rendit, il avait perdu la moitié de ses effectifs et les Génois mouraient dans les affres de la famine. Le siège de Gênes fait époque dans nos annales militaires. Masséna s’embarqua pour la France[13], tandis que Ott était rappelé en arrière par Mélas, qui avait d’abord poursuivi Suchet et l’avait promptement lâché à la nouvelle foudroyante de l’entrée en Italie de la fameuse armée de réserve. Nous savons qu’il ne croyait pas à son existence.

Bonaparte avait quitté Paris le 6 mai pour aller à Genève prendre la tête des 36 000 hommes concentrés avec 40 canons entre cette ville et Lausanne. Cette force devait passer les Alpes au Grand-Saint-Bernard, tandis que Chabran avec 5000 hommes se dirigeait sur le Petit-Saint-Bernard. Thureau et sa division devaient descendre par le Mont-Cenis à Suze. Béthencourt (3000 hommes) et Moncey (15 000 hommes) rejoignaient de l’armée du Rhin, le premier par le Simplon, le second par le Saint-Gothard. Le passage du Grand-Saint-Bernard commença le 15 mai. Cette remarquable opération militaire, dont les détails avaient été bien prévus et arrêtés, a vivement frappé le public, et Bonaparte n’eut garde de lutter contre le mouvement qui portait à entourer de légendes et d’histoires merveilleuses le compte rendu de son action. Lannes passa le premier avec l’avant-garde, sa mission était de culbuter les postes ennemis qu’il rencontrerait, de joindre la division Chabran et d’assurer la marche sur Ivrée, point de réunion de l’armée de réserve[14]. Bonaparte, monté sur un mulet, surveilla lui-même la marche des troupes les animant dans leur effort. Les canons avaient été démontés, les affûts placés sur des mulets et les pièces renfermées dans des troncs d’arbres préalablement creusés. Ils furent ainsi hissés par des escouades de 100 hommes se relayant au fur et à mesure de la montée. Des forges installées à Saint-Rémy, sur le versant italien, permirent de remettre les pièces sur leurs affûts, de même que, en haut du col, le refuge des religieux fut transformé en atelier de réparations pour les harnais et équipements. Le 20 mai, l’arrière-garde passa. Déjà, le 18, Lannes avait culbuté 4 000 Autrichiens à Châtillon et poursuivi sa route sur Ivrée. Il dut s’arrêter au fort de Bard. Cette position inexpugnable commandait absolument tout le passage, et lorsque la petite ville eût été prise, il fallut bien se rendre compte que l’on ne réussirait pas à enlever le fort. Il y eut dans l’état-major un moment d’anxiété prodigieuse. Arrêter la marche en avant, c’était compromettre irrémédiablement toute la campagne ; or, l’artillerie du fort balayait tout le passage, et il y avait impossibilité complète de l’annihiler. Marmont sauva l’armée : la route fut couverte de paille et de fumier, puis les canons enveloppés de paille et d’étoupe furent tirés pendant la nuit au delà du fort tandis que l’infanterie et la cavalerie passaient par un sentier découvert dans la montagne. Le fort de Bard était tourné. Le 24, Lannes battait les Autrichiens devant Ivrée ; le 27, il les chassait de Romano, les rejetait sur Turin et s’installait à Chivasso sur la ligne du Pô, tandis que la concentration générale se faisait derrière lui, à Ivrée (33 000 hommes). Mélas, accouru à Turin, avait rapidement réuni dans cette ville 20 000 ou 30 000 hommes.

« Le général autrichien s’attendait à recevoir l’attaque, car jamais occasion plus belle ne s’offrit à Bonaparte de détruire dans l’œuf le rassemblement de toutes les forces autrichiennes. En cette circonstance, le premier

consul se montra infidèle au principe qui fait le fond de sa doctrine et, par
La Liberté triomphante.
(D’après un document de la Bibliothèque Nationale.)
excès de présomption, peut-être ausi par un retour inconscient aux idées du xviiie siècle, il entama une manœuvre qui eut pour résultat de le conduire à deux doigts de sa perte[15]… » En effet, au lieu de marcher en plein succès sur les troupes faibles de Mélas, Bonaparte, laissant Lannes à Chivasso, marche sur Milan, y entre le 1er juin et s’attarde à des fêtes et à des concerts tandis que Mélas, heureux de pouvoir respirer un peu, hâte à Alexandrie un formidable rassemblement. Le 14 juin, date de la bataille de Marengo, Bonaparte avait sous la main, en tout et pour tout, 22 mille 800 hommes — le reste de l’armée étant disséminé et occupant la Lombardie — et Mélas en avait 45 000. On voit combien la situation était changée depuis trois semaines à l’avantage des Autrichiens et par la faute du premier consul.

C’est le 7 juin que Bonaparte avait passé le Pô pour aller au devant de l’ennemi. Lannes, toujours en avant-garde avec Murat, chef de la cavalerie, devait dégager la route. Le 9, il heurta 20 000 Autrichiens, toute la division de Ott, rappelé, nous le savons, de Gênes, et les battit à Montebello avec l’appui de la division Victor. Le 14 juin au matin, l’armée autrichienne, massée sous Alexandrie, passa la Bormida sur trois ponts et déboucha dans la plaine de Marengo. À trois heures de l’après-midi, Mélas, accablé de fatigue, mais triomphant, rentrait à Alexandrie pour annoncer à l’Europe sa victoire : Lannes était écrasé sur la route de Castel Ceriolo (droite), Victor anéanti sur celle de San Giuliano (gauche), Bonaparte enfoncé dans Marengo même (centre). Soudain, Desaix[16] débouche par la gauche avec une division fraîche (Boudet), tombe sur les vainqueurs commandés par Zach, chef d’état-major de Mélas. L’artillerie reprend l’action, Kellermann charge le flanc autrichien, cependant que Lannes et Victor se reforment, reviennent et mettent en complète déroute un ennemi qui, moins d’une heure auparavant, les chassait devant lui. Ainsi fut remportée cette fameuse victoire de Marengo, pittoresquement appelée par M. Bonnal une victoire in extremis.

Les résultats en furent considérables tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. En Italie même, un armistice, signé à Alexandrie, stipula le retrait des Autrichiens derrière le Mincio. À Paris, l’allégresse fut d’autant plus grande qu’on avait annoncé un désastre ; les « factieux » furent réduits au silence. Le tiers consolidé passa de 29 francs à 37.
§ 3. — La campagne d’hiver en 1800.

L’armistice était à peine signé que déjà l’Autriche passait avec l’Angleterre un traité de subsides, et, moyennant 2 500 000 livres, s’engageait à ne pas faire la paix avant la fin du mois de février 1801. En même temps, l’empereur se retournait vers Bonaparte, et lui écrivait, le 5 juillet, pour lui exprimer dans quelles conditions il admettait que la pacification pût se faire. C’était un réquisitoire contre la politique de conquête suivie par la France : «… Il n’y a plus d’équilibre en Europe dès qu’il faut que plusieurs États s’unissent pour résister à un seul ; que serait-ce donc si cette puissance (la France) ajoutait encore à son ancienne prépondérance l’accroissement inouï de conquêtes immenses et s’appropriait de plus une influence décisive sur la plupart des autres États ? Proposer la paix à de telles conditions, ce ne serait plus rien faire d’utile pour l’humanité. » Ainsi, malgré Marengo et malgré les succès français en Allemagne, ce que demande l’Autriche pour conclure la paix, c’est le retour de la France à ses anciennes limites, l’évacuation de l’Italie et l’abandon de la suprématie sur les pays voisins. L’empereur ne se contenta pas d’adresser cette lettre au Premier Consul, il envoya auprès de lui le général-major comte de Saint-Julien, en expliquant de la sorte son rôle : « Il est chargé de mes instructions pour vous faire observer combien il est essentiel de n’en venir à des négociations publiques et d’apparat… qu’après avoir connu d’une manière au moins générale si les bases que vous voulez proposer pour la paix sont telles qu’on puisse se flatter d’obtenir ce but désirable ». Saint-Julien avait reçu de son maître un pli secret, qu’il devait ouvrir à Paris. Il portait, au lieu des pouvoirs pour traiter, défense d’entreprendre aucune négociation et ordre de travailler simplement à connaître les intentions de Bonaparte et de tout faire pour gagner du temps. L’histoire de ce que l’on appelle la « négociation de Saint-Julien[17] » est des plus extraordinaires. Ce plénipotentiaire, qui n’en était pas un, fut entrepris de la belle manière par Talleyrand et Bonaparte et, venu avec des instructions qui, non seulement indiquaient qu’il n’avait pas à négocier, mais qui lui interdisaient formellement de le faire, il trouva dans les affirmations de Talleyrand l’assurance qu’il avait pleins pouvoirs, tant et si bien que des préliminaires furent signés le 28 juillet sur la base du traité de Campo-Formio, la France gardant toute la rive gauche du Rhin, depuis la Suisse jusqu’à la Hollande, l’empereur se dédommageant en Italie. Duroc partit pour Vienne afin de porter les ratifications[18]. Mais le dénouement approchait : lorsque Saint-Julien arriva dans sa capitale (5 août), lorsque Thugut, ministre des affaires étrangères de l’empire, eut vu ses papiers, la ruse de Talleyrand — heureux de compromettre l’Autriche auprès de l’Angleterre en publiant les négociations — éclata. Thugut, furieux, en référa en toute hâte à son maître, qui fit enfermer dans une forteresse Saint-Julien et le colonel Neipperg[19] qui lui avait été adjoint pendant le voyage en France !

Après avoir ainsi renié Saint-Julien, l’empereur proposa d’ouvrir des négociations pour la paix générale. Bonaparte, qui ne s’attendait guère à cette offre, accepta néanmoins pour ne pas aller contre le sentiment de l’opinion, mais en exigeant un armistice naval avec l’Angleterre. Il aurait ainsi pu ravitailler Malte ; aussi les Anglais qui, d’autre part, ne croyaient pas le Premier Consul disposé à reprendre les opérations sur le continent, refusèrent toute trêve, et c’est seulement un peu plus tard, étant revenus au sentiment de la réalité, qu’ils consentirent à parlementer de nouveau. Il n’était plus temps, Malte succombait (5 septembre), les hostilités sur le continent allaient reprendre[20].

Moreau avait profité de l’armistice pour remettre ses troupes en état de combattre victorieusement et aussi pour étudier le terrain des futures batailles. Libre désormais d’agir selon son génie, disposant de 120 000 hommes exercés à la guerre et fermement attachés à lui, il allait donner d’un seul coup le plus grand éclat à ses armes. En face de lui, l’archiduc Jean, fougueux général de dix-neuf ans, commandait 150 000 hommes divisés en trois corps : Klénau, à droite, avait 20 000 hommes ; Hiller, à gauche (Tyrol), en avait 30 000 ; et lui-même, au centre, en dirigeait 100 000. À Klénau, Moreau opposa Augereau, puis Sainte-Suzanne, tandis que Lecourbe devait le protéger contre Hiller. Il avançait, quant à lui, entre Mühdorf et Rosenheim. Le plan de l’archiduc Jean était un plan « à la Bonaparte ». Au lieu de rester derrière l’Inn et d’attendre, il conçut le projet de porter ses troupes rapidement derrière Moreau, de lui couper la route de Munich, en un mot, de l’isoler de sa base d’opérations. Il franchit l’Inn et se heurta, le 1er décembre, près d’Ampfigen, à Grenier, dont les troupes étaient à notre gauche. Grenier tint tête à l’attaque jusqu’à l’instant où la division Grandjean étant accourue du centre, il put battre en retraite dans le meilleur ordre. Il se retira dans la forêt de Hohenlinden, et les Autrichiens, pleins de confiance après leur succès, l’y suivirent. Moreau les attendait.

Il arrête Grenier au centre de la forêt, dans une petite plaine, et lui donne une division supplémentaire. Il envoie Richepanse et Decaën à Ebersberg. Le 3 décembre, l’archiduc Jean, en route sur Munich, pénètre dans la forêt. Une tempête de neige faisait rage. 70 000 Autrichiens défilent dans le long couloir qui traverse la forêt. Ils traînent 100 canons et tous les bagages. À mesure qu’ils avancent, Richepanse et Dacaën descendent derrière eux. À sept heures du matin, Moreau, Grenier, Grouchy reçoivent le premier choc devant Hohenlinden. Deux attaques sont repoussées. Soudain les Autrichiens s’arrêtent : Richepanse vient de se rabattre sur eux. Dès lors la victoire est certaine. Moreau lance Ney et Grouchy en avant ; ils culbutent les ennemis pris entre deux feux, et rencontrent « au milieu du champ de bataille, Richepanse qui les embrasse, tandis que les cadavres s’amoncellent de toutes parts… Le succès fut complété par la victoire des divisions Legrand et Bastoul, sur la droite autrichienne commandée par Kienmayer, et par celle de Decaën sur le corps de Riesch, qui devait, dans la pensée de l’archiduc Jean, tourner Moreau par Ebersberg. La journée coûtait aux Autrichiens 20 000 hommes, 90 canons et tous leurs bagages. Quelques lignes en apportèrent la nouvelle au Premier Consul, qui l’annonça au Corps législatif, le 2 janvier 1800, déclarant que la victoire de Hohenlinden devait être dans l’histoire au nombre des plus belles journées qui aient illustré la valeur française ». Il déclara plus tard qu’elle n’avait été qu’un pur effet de hasard. Bonaparte n’aimait pas les rivaux.

Après sa victoire, Moreau avait devant lui la route de Vienne ouverte. Il repoussa successivement les Autrichiens sur l’Inn, la Salza, la Traun et l’Enns, mais ne voulut pas entrer dans la capitale, dont quatre-vingts lieues seulement le séparait. On était en plein hiver, les troupes étaient fatiguées ; le corps d’Augereau était même assez sérieusement menacé, l’archiduc Charles prenait la tête de la défense autrichienne, et il fallait compter avec son génie. Moreau décida donc d’accepter la paix qu’on lui offrait, et il signa l’armistice de Steyer (25 décembre 1800), par lequel nous prenions solidement pied dans le Tyrol et dans la Bavière.

En Italie, le commandement en chef avait été donné à Brune. Masséna, qui semblait tout désigné — trop désigné au gré de Bonaparte — pour l’exercer, en fut privé « pour des torts d’administration, dit très justement Lanfrey[21], qui n’étaient alors ni plus ni moins grands qu’ils n’ont été avant et après cette disgrâce singulière ». Masséna fut, en effet, le type par excellence du détrousseur empanaché, avide à la fois de richesses et de gloire militaire ; mais ce n’est pas au nom de la morale et de l’honnêteté qu’il fut relevé de son commandement, c’est bien plutôt et tout simplement parce que le Premier Consul n’entendait pas qu’un autre s’assurât une renommée égale à la sienne. Brune avait alors 120 000 hommes. Devant lui, le maréchal de Bellegarde gardait le Mincio avec 90 000 hommes, et se reliait, par le Haut-Adige, occupé par Landon, à Hiller, dont nous savons la situation dans l’armée de l’archiduc Jean. Macdonald, qui occupait la Suisse, descendait au cœur de l’hiver, avec 12 000 hommes, au milieu des difficultés les plus rudes, en pleine Valteline, pour coopérer à l’attaque de Brune. Celui-ci s’avança en effet sur les Autrichiens, passa le Mincio à Pozzolo, l’Adige à Bussolengo, entra à Vérone et joignit alors les troupes arrivées de Suisse et installées à Trente. Bellegarde, chassé derrière la Brenta, dut signer l’armistice de Trévise (16 janvier 1801). Nous prenions ainsi Mantoue, Peschiera, Legnago. Dans le même temps, Murat rejoignait Miollis, vainqueur des Napolitains alliés de l’Autriche, à Sienne, et poussait jusque dans l’Italie du sud, fermant aux Anglais les ports napolitains (armistice de Foligno).

§ 4. — La paix de Lunéville.

Après l’extraordinaire mésaventure du comte de Saint-Julien, François II avait envoyé Cobentzel — négociateur de Campo-Formio — à Paris d’abord, puis à Lunéville, quand les hostilités furent reprises, afin d’établir des bases pour la paix. Il eut Joseph Bonaparte comme partenaire. Et, tandis que les entrevues se multipliaient entre ces deux représentants de l’Autriche et de la France, tandis que les armées luttaient — quelle effroyable ironie ! — pour la paix, à Paris, Bonaparte et Talleyrand travaillaient à conquérir l’alliance ou l’amitié de la Russie et de la Prusse, afin d’isoler complètement l’Empire et l’Angleterre. Quand Bonaparte se vit assuré du côté de la Prusse et que l’armistice de Steyer eut reporté la puissance française au cœur de l’Autriche, il aggrava les conditions de paix d’abord fixées et, alors qu’il avait consenti à laisser l’Autriche sur le Mincio, il exigea qu’elle reculât jusqu’à l’Adige. L’attentat de nivôse venait de grandir sa force à l’intérieur, il ne craignait plus rien, il frappait. Le 2 janvier 1801, un message au Corps législatif contenait les conditions nouvelles pour la paix : « La rive gauche du Rhin sera la limite de la République française : elle ne prétend rien sur la rive droite. L’intérêt de l’Europe ne veut pas que l’empereur passe l’Adige. L’indépendance des républiques helvétique et batave sera reconnue. Le bonheur de la France sera de rendre le calme à l’Allemagne et à l’Italie ; sa gloire, d’affranchir le continent du génie malfaisant de l’Angleterre. Si la bonne foi est encore trompée, nous sommes à Prague, à Vienne et à Venise ». À Lunéville, Cobentzel, très gêné pour négocier, se lamentait sur les exigences françaises et défendait le terrain avec acharnement. Tout fut inutile ; le 15 janvier 1801, il dut accepter le retrait derrière l’Adige, en demandant pourtant que la Toscane fût remise au grand-duc ; il accédait aussi à la ligne du Rhin, avec dédommagement pour les seuls princes ecclésiastiques. Les changements devaient être ratifiés par la diète. Joseph Bonaparte accepta ces propositions, heureux de terminer l’affaire ; mais ni Talleyrand ni le Premier Consul ne se hâtèrent de l’approuver. Cobentzel le pressait d’en finir, et il ne le pouvait pas, car de Paris on lui écrivait : « La Russie est dans des dispositions très hostiles contre l’Angleterre… » et on lui marquait l’attitude à prendre : « Continuer le protocole ; discuter les questions à fond, même la rédaction du traité définitif ; mais ne rien signer avant dix jours, époque à laquelle nous serons d’accord avec Paul Ier[22] ». Et, le 24 janvier, quand l’entente avec la Russie fut chose certaine, Talleyrand envoya à Joseph le projet définitif du traité : l’Autriche devait renoncer à la Toscane, indemniser les princes laïques de la rive gauche du Rhin, et prendre tous engagements au nom de l’Empire sans attendre ratification de la diète.

Le traité de Lunéville fut signé le 9 février 1801, à 5 heures du soir.

La République acquérait la rive gauche du Rhin, la Belgique, le Luxembourg, le pays de Liège. L’empereur reconnaissait les républiques helvétique, cisalpine, ligurienne et batave. L’Autriche, retirée derrière l’Adige, conservait la Venétie, l’Istrie, la Dalmatie, l’Illyrie. L’archiduc, chassé de la Toscane, recevait l’évêché de Salzbourg. La Toscane devenait royaume d’Étrurie pour le fils du duc de Parme. Le pape ne recouvrait ni la Romagne, ni les Légations[23].

Cette paix continentale est donc avant tout la consécration de l’abaissement des Habsbourg, l’anéantissement de leur ambition[24]. Mais-ce ne peut pas être une paix définitive. Elle laisse, en effet, les forces françaises comme tendues violemment dans toutes les directions pour maintenir les avantages acquis. La France déborde dans des pays dont il va falloir qu’elle s’occupe et en est souveraine. Elle ne pourra y demeurer que si son effort persiste, que si sa puissance y est toujours égale. « La suprématie, qui est une conséquence du traité, en est la condition essentielle de durée[25] ». La « gloire » est éclatante, c’est vrai, et c’est d’elle justement que vont découler tous les périls, tous les malheurs, car c’est par elle que Bonaparte va achever de conquérir et d’empoisonner la nation pour poursuivre ses rêves effrénés de domination et de conquête. Lunéville, c’est la paix, mais c’est aussi la veille de l’Empire, la veille des guerres sans fin, la veille du désastre.

  1. Lettres de Moreau à Bonaparte, 8 avril ; à Berthier, 24 avril.
  2. Plan de campagne pour l’armée du Rhin, 22 mars 1800.
  3. 12 mars 1800.
  4. Tous les documents concernant cette armée et ses opérations sont réunis dans l’ouvrage de Cugnac, Campagne de l’armée de réserve en 1800, 2 vol., 1901.
  5. Général Bonnal. L’Esprit de la guerre moderne, De Rosbach à Ulm, p. 131.
  6. Dubreton à Berthier, 28 mars 1800. Chabran à Bonaparte, 6 avril 1800.
  7. On trouve une indication des trafics auxquelles donnèrent lieu les subsistances dans des passages comme celui-ci où Dubreton, ordonnateur en chef de l’armée de réserve, écrit à Berthier, ministre de la guerre : «… Le service des vivres, pain, légumes, etc., sera fait, nonobstant les observations de quelques sous-traitants qui, après avoir exigé de la Compagnie Vanderberg des prix énormes, voudraient encore faire annuler leurs engagements… » Il est à regretter que les cartons des archives de la Guerre touchant les fournisseurs aient disparu.
  8. 24 mars 1800. Il résulte de cette instruction que le prix d’équipement complet d’un volontaire à cheval était de 557 fr. 70, celui d’un volontaire d’infanterie, 114 fr. 75.
  9. Voyez Bonnal, op. cit. La manœuvre de Marengo.
  10. L’ordre fut porté à Moreau par le ministre de la guerre lui-même, le citoyen Carnot.
  11. Moreau au Premier Consul, 27 mai 1800.
  12. Lettre du 12 mars.
  13. Masséna débarqua à Antibes pour rejoindre le corps de Suchet.
  14. Lettre de Bonaparte à Lannes, 10 mai. Lettre de Bonaparte à Dupont, 12 mai.
  15. Bonnal, op. cit., p. 141.
  16. Desaix avait été envoyé sur Novi et revint en entendant le canon. Il fut tué peu après son arrivée sur le champ de bataille.

    Bonaparte, qui savait très bien qu’il avait personnellement perdu la bataille de Marengo, en changea trois fois le récit officiel, faisant détruire les pièces. La version qu’il donna enfin est sans aucune ressemblance avec les faits tels qu’ils se passèrent.

  17. Les sources sont dans Du Casse, Négociations de Lunéville. Voir : Fournier, Skissen, Die Mixtion des Grafen Saint-Julien. Sorel, L’Europe et la Révolution française, sixième partie, pp. 53-64.
  18. Duroc fut retenu à Braunau par la police.
  19. Il fut plus tard nommé général, et, dit M. Sorel, « l’empereur François lui montra, en 1814, sa confiance en le chargeant de garder ce qu’il avait de plus précieux : la personne et l’honneur de sa fille (Marie-Louise). Il le fit chevalier de l’une et de l’autre, et Neipperg, en récompense, donna plusieurs enfants à la femme de Napoléon. »
  20. L’armistice finit le 28 novembre 1800. Il y avait eu à Lunéville des conférences pour la paix entre Cobentzel et Joseph Bonaparte. Nous les retrouverons dans le paragraphe suivant, notre pensée étant simplement d’indiquer ici les événements diplomatiques qui se développaient pendant la suspension des hostilités sur le continent.
  21. Lanfrey, Histoire de Napoléon I, t. II, p. 236.
  22. Bonaparte à Joseph, 21 janvier 1801.
  23. Cf. Campo-Formio, supra Gabriel Deville, p. 398.
  24. On sait que la devise de la maison d’Autriche, marquée par les voyelles, est la suivante : « Austriæ Est Imperare Orbi Universo. — Il appartient à l’Autriche de commander au monde entier. »
  25. Sorel, o. c, p. 98.