Histoire socialiste/La Commune/14

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Chapitre XIII.

Histoire socialiste
La Commune, chapitre XIV.

Chapitre XV.


LES CONCILIATEURS


Ainsi que nous l’avons déjà noté, l’échec des bataillons fédérés aux 3 et 4 avril avait modifié à nouveau et profondément les dispositions de la classe moyenne parisienne à l’égard de la Commune. Après avoir oscillé pendant les dernières semaines de mars entre l’abstention et le ralliement au gouvernement insurrectionnel, les éléments bourgeois du commerce, de l’industrie, des professions libérales, avaient incliné un moment à la dernière solution, et nous les avons même vu venir conseiller à la Commune la marche sur Versailles, en vue du débloquement de la capitale. La victoire les aurait sans doute retenus sous le drapeau révolutionnaire ; mais c’est la défaite qui s’était présentée ; et du coup les sentiments de prudence reprenant le dessus, la Commune était devenue, ou redevenue, pour tout ce qui n’était pas dans Paris nettement et franchement prolétaire, sinon l’ennemie, du moins l’étrangère avec qui l’on garde ses distances.

À dater de ces jours, la désaffection bourgeoise va s’accuser grandissante sans cesse. Elle se marque par les démissions des derniers représentants des quartiers du Centre qui siégeaient encore à l’Assemblée communale, les gambettistes Ranc et Ulysse Parent le 5 avril, Goupil quelques jours plus tard. Elle se marque encore par le changement de ton de la grande presse républicaine : du Temps d’abord, de l’Avenir national, de la Vérité, du Siècle, du Rappel même, qui abandonnent progressivement leur attitude de réserve impartiale et presque sympathique, pour appuyer les visées et les démarches d’un tiers-parti, de nouveau éclos, le parti des conciliateurs, en attendant qu’ils se joignent, certains du moins, au chœur des journaux de réaction qui de Versailles vilipendent et salissent le peuple révolté.

Les conciliateurs, il s’en trouve partout et en tout temps. Dès le 18 mars, au soir, il en était poussé à Paris à tous les carrefours, dans les cabinets de toutes les mairies et les salles de toutes les rédactions. Ces conciliateurs nous les avons déjà regardé opérer. Nombre d’entre eux certes, étaient portés des meilleures intentions du monde, mais leurs tentatives pieuses n’aboutirent en somme qu’à empêtrer la marche du Comité central et à paralyser la révolution à son aurore. Ce sont les mêmes, ou à peu près, moins les inspirés directs de Thiers, comme Tirard ou Méline, qui reparaissent en ce mois d’avril. Leur plan n’a pas varié. Il consiste à obtenir à l’amiable, de Versailles, la reconnaissance formelle de la République et des franchises communales parisiennes. Il vise au surplus, la Révolution ayant cette fois dans la Commune une expression légale, à obliger cette Commune à limiter ses pouvoirs ou mieux à abdiquer.

Pour les initiateurs de ce complot, radicaux bourgeoisant qui se nomment Clemenceau, Lockroy ou Floquet, il y avait trop de travailleurs à la Commune et trop de socialisme. Ils pensaient, s’ils ne le disaient pas, qu’entre l’Assemblée nationale monarchiste et Paris républicain insurgé il y avait place pour leur coterie qu’ils grossissaient déjà en parti. Radical d’apparences, mais conservateur de fond, ce parti bourgeois, moins archaïque que ses congénères, maintiendrait intacts et consoliderait les privilèges sociaux, sous les espèces républicaines et démocratiques mieux encore que sous toutes autres.

La Commune pouvait-elle écouter ces propositions ? Non. Pour cette raison déjà suffisante que, là-dedans, en somme, il n’était question que de sa mort. Pour cette autre raison ensuite et plus décisive que les droits dont le tiers-parti réclamait avec la Commune, comme la Commune la reconnaissance : libertés républicaines, franchises communales, élection populaire des chefs de la garde nationale n’étaient plus à solliciter de l’Assemblée versaillaise comme des faveurs, des concessions gracieuses et généreuses, mais à conquérir à coups de fusils sur le champ de bataille. C’était clair, et bien aveugle qui ne le voyait pas.

L’attitude adoptée par la Commune, lors de la première manifestation publique tentée par les conciliateurs, n’a donc rien qui doive surprendre. Ce fut le 5 avril. Les conciliateurs avaient convié la population à un meeting à la Bourse, et disaient leur but dans un appel abondamment reproduit par la presse. Le dit appel demandait bien, sans doute, à l’Assemblée Nationale « de voter les institutions républicaines et surtout de repousser, comme autant de brandons de discorde civile, les projets de loi municipale, tels que celui qui imposait le maire aux villes de plus de 6.000 âmes », mais en même temps il blâmait vivement les « prétentions politiques » de la Commune et l’invitait à rentrer dans ses attributions d’assemblée municipale. À quoi la Commune répondit : « La réaction prend tous les masques. Aujourd’hui c’est celui de la conciliation. La conciliation avec les chouans et les monarchistes qui égorgent nos généraux et frappent nos prisonniers désarmés ; la conciliation dans de telles conditions, c’est la trahison ». Et elle interdit la réunion, chargeant le délégué à la Guerre et le commandant de place de disperser au besoin les manifestants par la force.

En vérité, la Commune ne pouvait agir autrement, quelles que fussent les intentions droites de certains des conciliateurs. Theisz, plus tard, écrivait sur cet objet[1] : « Dans la lutte du peuple contre les hommes de mauvaise foi qui l’exploitent, il n’y a de conciliation que par son triomphe ». Telle était bien, au moment, l’opinion de tous les membres de la Commune et de tous les combattants parisiens.

Chassés de la rue, les conciliateurs se réfugièrent dans les ligues.

Parmi ces ligues, deux jouèrent un rôle particulièrement important  : l’Union Nationale des Chambres Syndicales et l’Union Républicaine des Droits de Paris.

L’Union Nationale groupa jusque cinquante-six Chambres syndicales et enregistra l’adhésion de plus de sept mille industriels et commerçants. Elle avait délégué ses pouvoirs à une Commission permanente composée de négociants notables : Loiseau-Pinson, président de la Chambre des Teinturiers ; Baraguet, président de la Chambre des Compositeurs-Typographes ; Josy, président de la Chambre des Ouvriers Serruriers en Bâtiment ; Levallois, vice-président de la Chambre des Tissus de laine : Lhuillier, président de la Chambre de la Passementerie ; mais elle fut surtout dirigée par deux publicistes Ch. Limousin et Jules Amigues. Celui-ci devait finir quelques années plus tard dans le bonapartisme, mais il semble à ce moment avoir agi avec une conviction droite.

L’Union Nationale fit connaître ses vues par un manifeste où elle affirmait que les résistances respectives tant de la part de l’Assemblée Nationale que de la Commune procédaient surtout de malentendus qu’une intervention claire et bien intentionnée pouvait aisément dissiper. Dans cet espoir, l’Union se déclarait prête à entrer en pourparlers avec l’Assemblée et la Commune pour leur proposer les termes d’un accord pacifique comportant « la constitution de la République en dehors de laquelle il ne saurait y avoir qu’une succession inévitable de troubles et de périls », et l’organisation « des franchises municipales de la Ville de Paris sur les bases les plus démocratiques, mais distinctes des pouvoirs politiques chargés des intérêts généraux de la France ».

Plus exclusivement politique était la Ligue d’union républicaine des Droits de Paris qui, le 6 avril, après la réunion avortée de la Bourse, avait publié son premier manifeste. Aux signatures figuraient, en effet, les noms de trois députés de Paris à l’Assemblée nationale : Clemenceau, Floquet et Lockroy, qui venaient de donner leur démission. À côté, celles de Bonvalet, ex-maire du IIIe, de Corbon, ex-maire du XVe, de Moltu, ex-maire du XIe, d’Allain-Targé, G. Lechevallier, préfets de la Défense nationale, de Laurent-Pichat, Isambert, Stupuy, Jobbé-Duval. Tout le radicalisme de la veille et celui du lendemain, comme on le voit. Il n’est pas inutile de reproduire le document lui-même puisqu’il engageait un parti d’avenir et dont plusieurs des adhérents devaient jouer, dans la suite un rôle considérable. Le voici :

« La guerre civile n’a pu être évitée ;

« L’obstination de l’Assemblée de Versailles à ne pas reconnaître les droits légitimes de Paris a amené fatalement l’effusion du sang ;

« Il faut maintenant aviser à ce que la lutte qui jette la consternation dans le cœur de tous les citoyens, n’ait point pour résultat la perte de la République et de nos libertés.

« À cet effet, il importe qu’un programme nettement déterminé, ralliant dans une pensée commune l’immense majorité des citoyens de Paris, mette fin à la confusion des esprits et à la divergence des efforts.

« Les citoyens soussignés, réunis sous la dénomination de la Ligue d’union républicaine des Droits de Paris, ont adopté le programme suivant qui leur parait exprimer les vœux de la population parisienne.

« Reconnaissance de la République.

« Reconnaissance des droits de Paris à se gouverner, à se régler par un Conseil librement élu et souverain dans la limite de ses attributions, sa police, ses finances, son assistance publique, son enseignement et l’exercice de la liberté de conscience.

« La garde de Paris exclusivement confiée à la garde nationale composée de tous les électeurs valides.

« C’est à la défense de ce programme que les membres de la Ligue veulent consacrer tous leurs efforts, et ils engagent tous les citoyens à les aider dans cette tâche, en faisant connaître leur adhésion, afin que les membres de la Ligue, forts de cette adhésion, puissent exercer une énergique action médiatrice, capable d’amener le rétablissement de la paix et de maintenir la République. »

Parallèlement à la Ligue d’Union républicaine, dans un même esprit et avec des vues identiques, se groupaient d’autres hommes venus du reste de milieux très voisins : savants, artistes, professeurs, publicistes. C’étaient : André Lefèvre, Letourneau, Louis Asseline, Coudereau, Yves Guyol, les Drs Onimus, Mercier, Bourgoin, Danion, vingt autres qui, dans une déclaration publique portant le titre d’« Équilibre républicain », formulaient ainsi leur programme : I. République indiscutable, démocratique et laïque ; II. Commune autonome librement élue, fréquemment renouvelable, expression municipale sociale et politique de la cité ; III. Fédération des communes, garantie mutuelle de leur autonomie.

C’étaient encore Ch. Pajol, professeur à la Faculté de médecine, Delasiauve, médecin des hôpitaux, qui, avec des avocats, des médecins, des ingénieurs, des peintres, écrivaient à Thiers : « Monsieur…. Vous croyez à une émeute : vous vous trouvez en face de convictions précises et généralisées. L’immense majorité de la capitale considère la République, aujourd’hui gouvernement de fait et qu’on ne pourrait changer sans une révolution, comme un droit supérieur, hors de discussion… Paris, à tort ou à raison, a vu dans toute la conduite de l’Assemblée le dessein prémédité de rétablir la monarchie, origine de nos affreux désastres. Beaucoup de citoyens ont différé d’avis sur l’opportunité d’une résistance matérielle ; mais conclure de là à un désaccord sur le mérite du régime républicain serait, de votre part, tomber dans une erreur grave. »

Ces citations, ces signatures traduisent les sentiments et les tendances qui dominaient alors auprès de la bourgeoisie aisée et éclairée. Celle-ci ne répugnait pas encore à pencher théoriquement du côté de la Commune, en tant du moins que cette dernière symbolisait les idées d’attachement à la forme républicaine et de défense des libertés municipales ; mais cette inclinaison était toute platonique : on sentait bien qu’elle ne commanderait aucun acte concordant. La bourgeoisie demeurait prête à affirmer, comme la Commune, la nécessité du maintien du régime républicain et de l’instauration de larges franchises municipales ; mais elle était bien résolue à ne pas se joindre au prolétariat pour collaborer à une action de force quelconque. C’est à la bonne volonté versaillaise qu’elle s’en remettait. Elle en appelait de Thiers mal informé à Thiers mieux informé. Lâcheté, sans nul doute, mais calcul aussi. Une chose en effet, bien qu’il n’y paraisse pas, dans ses déclarations, l’inquiétait, le troublait et lui faisait appréhender davantage le succès de la Commune que sa défaite, à savoir l’arrière-fond socialiste qui s’entrevoyait et se devinait dans le mouvement qui emportait Paris ouvrier. Aux meilleurs des républicains bourgeois, les nouveaux occupants de l’Hôtel de Ville, ces travailleurs, ces adeptes de l’Internationale ou du Blanquisme, brusquement surgis au premier plan, ne disaient rien qui vaille, car ils personnifiaient trop manifestement les conceptions et les intérêts d’une autre classe déjà rebelle, hier, sous l’Empire à leur tutelle, et qui tendrait de plus en plus à s’affirmer distincte et antagoniste. Réaliser avec l’agrément de Versailles et contre la Commune certaines des idées de la Commune, c’est à ce niveau, pas plus, que se haussaient en conséquence la bonne volonté et la ferveur démocratique des plus décidés et des plus fermes parmi les conciliateurs.

Une intervention ainsi conditionnée était d’avance vouée à l’insuccès. Les forces de droite, en effet, toutes puissantes, à l’Assemblée nationale, n’éprouvaient aucun besoin de composer et pactiser avec la Révolution ; elles aimaient mieux vaincre en ayant en main les moyens certains. Pourquoi se seraient-elles prêtées à des transactions qui auraient altéré le sens de leur victoire et les auraient amené à en partager les fruits avec un parti qui n’était rien encore et qu’il y avait tout lieu de maintenir dans cet état d’infériorité ? Quant à Thiers qui n’admettait pour son compte la République que conservatrice, c’est-à-dire dominée par les hommes et les procédés de gouvernement des anciens régimes, il était moins disposé que personne à prendre au sérieux les négociateurs et leurs négociations, et le leur fit bien voir dès la première occasion.

Le 8 avril, il recevait les délégués de l’Union Nationale des Chambres syndicales, Rault, Levallois, Marestaing, Lhuillier, Jules Amigues, introduits par le fidèle Barthélémy Saint-Hilaire. Ces délégués étaient allés, auparavant, présenter leur camelotte fédéraliste et autonomiste au rabais, à MM. les représentants des groupes de droite et des groupes de gauche de l’Assemblée

FAC-SIMILE DE L’ÉCRITURE DE TH. FERRÉ.


versaillaise qui avaient gravement disserté avec eux sur les mérites comparés de la centralisation et de la décentralisation. Thiers ne s’égara pas dans ces sinueux méandres. Il alla droit au fait. « Sur son honneur, il jura, que jamais lui vivant et au pouvoir, la République ne succomberait ». Sur le second point, celui des franchises de Paris, il déclara « que Paris n’avait à attendre du gouvernement rien de plus que l’application du droit commun, tel qu’il résulterait de la loi municipale que la Chambre allait voter ». (Quant à la suspension de l’action militaire, à l’armement et à l’organisation de la garde nationale et à l’amnistie politique générale, points sur lesquels la délégation appelait aussi son attention et qui avaient une importance au moins égale, puisque leur solution engageait immédiatement le gouvernement, sur le terrain des faits, l’interpellé ne se donna même pas la peine de répondre et la délégation dut se contenter de ce silence éloquent.

Le 12, visite des délégués de la Ligue d’union républicaine pour les Droits de Paris, A. Adam, Bonvallel et Desonnaz. La Ligue avant d’embarquer ses plénipotentiaires avait lancé un nouvel et vibrant appel où elle disait : « Si le gouvernement de Versailles restait sourd à ces revendications légitimes, qu’il le sache bien, Paris, tout entier, se lèverait pour les défendre ». C’était clair, mais Thiers ne s’effaroucha pas de l’ultimatum ; il était renseigné et savait que l’acte ne suivrait pas la parole. Il répondit le 12 ce qu’il avait répondu le 8, avec un peu moins de circonvolutions encore et de réticences : « Tant que je serai au pouvoir, je garantis l’existence de la République. Les franchises municipales de Paris seront celles de toutes les villes et telles que les fixera la loi élaborée par l’Assemblée. Paris aura le droit commun, rien de plus, rien de moins. L’armée rentrera dans Paris. La solde allouée aux gardes nationaux sera continuée encore quelques semaines ». Sur le chapitre de l’amnistie, il ajoutait que « quiconque renoncerait à la lutte serait à l’abri de toutes recherches, les meurtriers des généraux Clément Thomas et Lecomte exceptés ».

La Ligue échouait donc sur toute la ligne. Elle emportait de Thiers l’assurance qu’il garantissait la République, tant qu’il en serait le chef. De cela, on se doutait bien un peu qu’il préférait un régime qui lui conférait l’omnipotence à une monarchie, où il n’aurait été malgré tout que le second avec une autorité incertaine et précaire. Mais quelle République aussi ! une République de nom, une République sans agents républicains, comme il allait le dire bientôt, et surtout sans principes républicains. Pour le reste, il se raidissait intraitable et il lâchait la menace sinistre qui disait tout ; « L’armée rentrera dans Paris ».

Après ces entretiens, si les bourgeois parisiens avaient eu quelque conviction et quelque virilité, ils auraient couru aux armes, ainsi qu’ils l’avaient promis ; ils auraient rallié le prolétariat pour la lutte en commun. Ils ne bougèrent pas et continuèrent à tenir leurs conciliabules et à déambuler de Paris à Versailles et de Versailles à Paris, de moins en moins reçus et écoutés. Dès ce moment pourtant, ils n’ont plus l’excuse de l’ignorance. Si Thiers était explicite parlant à leur personne, il l’était plus encore parlant à la France. Dans ses télégrammes à ses préfets il affecte de bien montrer que conciliation et transaction n’occupent aucune place dans son esprit, que ce sont billevesées auxquelles un homme honnête et sérieux ne peut s’arrêter.

Le 11 avril, après avoir vu les délégués des Chambres syndicales, il écrit : « Rien de nouveau… il n’y a de conspiration contre la République que de la part des insurgés de Paris ; mais on prépare contre eux des moyens irrésistibles et qu’on ne cherche à rendre tels que dans le désir d’épargner l’effusion du sang ». Le 13 avril, ayant reçu la visite des délégués de l’Union Républicaine, il en prend texte précisément pour les déclarations que voici : « L’insurrection donne plusieurs signes de fatigue et d’épuisement. Bien des intermédiaires sont venus à Versailles porter des paroles, non pas au nom de la Commune, sachant qu’à ce titre ils n’auraient pas même été reçus, mas au nom des républicains sincères qui demandent le maintien de la République, et qui voudraient voir appliquer des traitements modérés aux insurgés vaincus.

« La réponse a été invariable. Personne ne menace la république si ce n’est l’insurrection elle-même ; le chef du pouvoir exécutif persévérera loyalement dans les déclarations qu’il a faites à plusieurs reprises. Quant aux insurgés, les assassins exceptés, ceux qui déposeront les armes auront la vie sauve. Les ouvriers malheureux conserveront, pendant quelques semaines, le subside qui les faisait vivre. Paris jouira, comme Lyon, comme Marseille, d’une représentation municipale élue, et, comme les autres villes de France, fera librement les affaires de la cité ; mais, pour les villes comme pour les citoyens, il n’y aura qu’une loi, une seule, et il n’y aura de privilège pour personne. Toute tentative de sécession essayée, sur une partie quelconque du territoire, sera énergiquement réprimée en France ainsi qu’elle l’a été en Amérique ».

Une chose plus que toute autre avait contribué à procurer à Thiers cette assurance et cette arrogance : l’attitude prise par les élus républicains et radicaux qui représentaient Paris à l’Assemblée nationale. Défalcation faite des quelques-uns : Delescluze, Cournet, Pyat, Malon, Razoua, Millière qui avaient rejoint plus ou moins expressément la Commune, et de Clemenceau, Floquet et Lockroy qui venaient d’envoyer leur démission pour agir plus librement, prétendaient-ils, le restant n’avait pas même l’air de se douter qu’on bombardait leur ville et leurs électeurs. Ceux-là s’appelaient Louis Blanc, Edgar Quinet, Peyrat, Edmond Adam, Dorian, Henri Brisson. Ils avaient une notoriété, une autorité auprès de la démocratie française toute entière. Il eut suffi que, sans entrer le moins du monde dans le mouvement communaliste, ils prêtassent leur nom et leur appui à la Ligue républicaine pour donner figure et consistance à l’intervention de la bourgeoisie en faveur des droits de la capitale et obliger le Pouvoir central à entendre et à traiter. Leur adhésion eut entraîné immanquablement celle de toutes les grandes villes qui avaient les yeux fixés sur leurs personnes, les considérant comme les chefs naturels de la démocratie, ses conseils et ses guides qualifiés. Ils pouvaient déterminer un courant de pacification, de conciliation imposant, peut-être irrésistible. Thiers le savait bien. Aussi quand il vit qu’ils se lavaient les mains du sang déjà répandu et n’avaient d’autre souci que de certifier à tout venant qu’il existait une somme suffisante de République à Versailles et que les Parisiens étaient vraiment trop exigeants, il respira et se dit qu’il pouvait en paix dresser les bois de justice.

LOUISE MICHEL EN 1871


Y eut-il pacte formel ou simplement entente tacite ? Il n’importe guère. En tout cas, il est à remarquer que passé le 28 ou 30 mars, les représentants élus de Paris n’interviennent plus à la tribune parlementaire. Silencieux à leur banc, ils laissent les droites hurler à mort contre les « brigands de Paris », leurs électeurs, Thiers et ses ministres distiller le venin de leurs calomnies, tromper les départements, mentir à bouche que veux-tu. À leurs amis Parisiens qui les relancent, les pressent, les supplient, ils démontrent congrument que Thiers a fait peau neuve, que l’Assemblée elle-même se rallie au nouveau régime. La seule fois où ils parlent encore publiquement, c’est pour répéter ces pauvretés, jurer à leur corps électoral, dans un document où Jocrisse collabore avec Tartuffe, que tout le monde à Versailles, ou presque, est républicain.

« Nous adressant donc à la population parisienne, nous lui dirons qu’après tout la République existe de fait, qu’elle compte dans l’Assemblée des défenseurs énergiques et vigilants ; que pas un membre de la majorité n’a encore mis ouvertement en question le principe républicain ». Et sur ces belles assurances ils convient leurs concitoyens à déposer les armes. Quant à nous, ajoutaient-ils, et c’est ce qu’il convient de retenir surtout de ce honteux factum, « nous resterons au poste que les suffrages de nos concitoyens nous ont assigné, quelque tragique que soit la position que les circonstances nous ont faite. Jusqu’à l’épuisement de nos forces, nous y resterons. Que si la République courait des dangers ce serait pour nous une raison de plus de la défendre là où elle aurait le plus besoin d’être défendue et où ce serait avec les seules armes vraiment efficaces : la discussion libre et la raison.[2]. »

Après cet aveu dépouillé d’artifice, la Contre-Révolution n’avait pas à se gêner. Elle était couverte et le chef de l’Exécutif pouvait à son aise saouler de mensonge et d’alcool l’armée qui ferait des électeurs de Louis Blanc et consorts des cadavres marqués pour l’enfouissement ou des forçats à évacuer sur les bagnes de La Nouvelle.

Pour tout potage — faut-il donc s’en étonner maintenant — les conciliateurs de la Ligue Républicaine obtiendront un jour, le 25 avril, une suspension d’armes de seize heures qui permettra aux habitants de la malheureuse ville de Neuilly de quitter les caves où ils s’étaient réfugiés depuis des semaines pour échapper au bombardement et de gagner, selon que le cœur leur disait, Paris ou Versailles.

Les loges franc-maçonniques, qui s’étaient aussi mises à l’œuvre en vue d’une transaction à l’amiable entre les belligérants, aboutiront à moins encore. Les représentants des loges avaient essayé également de pénétrer jusqu’à Thiers et de le fléchir ; mais ils s’attribuaient une influence et un crédit dont ils ne disposaient guère. Le chef de la réaction versaillaise le leur apprit à leurs dépens : il les reçut entre deux portes et ne leur répondit que par des menaces. On était alors à la fin d’avril ; le temps des atermoiements et des précautions oratoires était passé ; l’armée de l’ordre était prête pour l’assaut et pour le massacre. « Mais que voulez-vous faire ? » s’était écriée la députation maçonnique. — « Défendre l’Assemblée envers et contre tous, avait répliqué Thiers, et pour cela nous trouerons des maisons et tuerons des hommes jusqu’à ce que le droit reste à la force ».

Ces conciliateurs maçonniques eurent du moins la probité et le courage, ayant échoué dans leur tentative de pacification, de tenir la promesse qu’ils avaient faite et d’ordonner le ralliement de tous leurs « frères » à la Commune. Le 24 avril, ils étaient venus dire à l’Hôtel de Ville : « Ayant épuisé tous les moyens de conciliation avec le gouvernement de Versailles, la franc-maçonnerie est résolue à planter ses bannières sur les remparts de Paris, et si une seule balle les touche, les francs-maçons marcheront d’un même élan contre l’ennemi commun ».

Et, le 29, bannières blanches et drapeaux rouges mêlés, ils partaient, à dix mille, vers la Porte-Maillot, sous la conduite du frère Thirifocq, vénérable, escorté de nombreux membres de la Commune. Les bannières furent plantées sur les remparts et il s’en suivit vingt-quatre heures de trêve et d’illusion. Mais le 30 avril au soir le canon reprenait sa rauque chanson et criblait à mitraille l’étamine des oriflammes symboliques. Fidèles à leur engagement, les maçons appelèrent aux armes. « Frères en maçonnerie et frères compagnons, disaient-ils dans leur appel en date du 5 mai, nous n’avons plus à prendre d’autre résolution que celle de combattre et de couvrir de notre égide sacrée le côté du droit. Armons-nous pour la défense ! Sauvons Paris ! Sauvons la France ! Sauvons l’humanité ».

Seulement ils avaient trop préjugé de leur pouvoir. Parmi les dix mille francs-maçons qui s’étaient portés aux remparts, tout ce qui était susceptible de faire le coup de feu avec les prolétaires était rallié d’avance, et n’avait pas besoin d’un nouveau mot d’ordre. Quant aux francs-maçons de province, il était trop tard pour les entraîner dans l’aventure.

La victoire versaillaise apparaissait dorénavant comme trop certaine, pour qu’ils risquassent un sacrifice inutile. Ils se joindront — c’est tout ce qu’ils pourront faire — au dernier mouvement tenté par les conseils municipaux des grandes villes républicaines en vue d’une conciliation et l’inspireront en maint d’endroit.



  1. Lettre de Theisz à la Constitution, 16 septembre 1871.
  2. Ce document, paru en date du 8 avril, est signé : Les représentants de Paris, présents à Versailles : Louis Blanc, Henri Brisson, Edmond Adam, C. Tirard, E. Farcy, A. Peyrat, Edgar Quinet, Langlois, Dorian.